Intelligence artificielle : un nouvel horizon dans la lutte contre la corruption

Intelligence artificielle : un nouvel horizon dans la lutte contre la corruption

La corruption apparaît comme l’un des fléaux les plus pernicieux, s’infiltrant dans les strates du pouvoir et érodant les fondements de la confiance publique. Face à ce défi complexe, l’intelligence artificielle (IA) émerge comme une lumière d’espoir, offrant des outils novateurs pour déchiffrer, analyser et combattre efficacement ce phénomène ancien mais toujours d’actualité.

Dans le paysage politique et social contemporain, la corruption apparaît comme l’un des fléaux les plus pernicieux, s’infiltrant dans les strates du pouvoir et érodant les fondements de la confiance publique. Elle détourne les ressources, fausse les compétitions équitables et affaiblit la légitimité des institutions. Selon l’organisation Anticor, dédiée à la lutte contre la corruption, ce phénomène représente non seulement un coût économique considérable, estimé à 120 milliards chaque année en France, mais inflige également un coût social et moral immense, sapant les efforts de développement durable et exacerbant les inégalités. Face à ce défi complexe, l’intelligence artificielle (IA) émerge comme une lumière d’espoir, offrant des outils novateurs pour déchiffrer, analyser et combattre efficacement ce phénomène ancien mais toujours d’actualité. Cet article se propose d’explorer le potentiel révolutionnaire de l’IA dans la lutte contre la corruption, envisageant un futur où la technologie sert de levier pour renforcer l’éthique et la transparence dans la sphère politique. En s’appuyant sur des analyses et des exemples concrets, nous examinerons comment l’intégration de solutions d’IA peut non seulement détecter et prévenir la corruption mais aussi favoriser une culture de responsabilité et d’intégrité, essentielle au bon fonctionnement des démocraties. L’objectif est double : d’une part, démontrer l’efficacité de l’IA comme outil de surveillance et de dissuasion contre les pratiques corruptives, et d’autre part, inviter à une réflexion plus large sur l’importance de l’éthique dans l’utilisation des nouvelles technologies.

Comprendre la corruption en politique

La corruption en politique est un phénomène complexe et multifacette qui s’infiltre à divers niveaux des structures de pouvoir et d’administration. Elle peut se manifester sous plusieurs formes, allant de la « petite corruption », où des individus sollicitent ou acceptent des pots-de-vin pour des services routiniers, à la « grande corruption », qui implique des actes commis à des niveaux élevés du gouvernement pour détourner d’importantes sommes d’argent ou influencer des décisions politiques majeures. Au-delà, la corruption systémique désigne un contexte où la corruption est enracinée dans l’ensemble du système politique et économique, affectant presque tous les aspects de la vie quotidienne et rendant les solutions ponctuelles inefficaces.

Des exemples récents de corruption en politique abondent, illustrant ses effets délétères sur la société. En France, des scandales majeurs ont mis en lumière les problématiques de corruption au sein du gouvernement, renforçant la méfiance du public envers les élites politiques et soulignant l’urgence de réformes pour une plus grande transparence et intégrité. L’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris, impliquant l’ancien président Jacques Chirac, a révélé un système de détournement de fonds publics à des fins personnelles et politiques, exposant les failles dans la gestion des ressources publiques. De manière similaire, l’affaire Cahuzac, du nom de l’ancien ministre du Budget Jérôme Cahuzac, a mis au jour des comptes cachés à l’étranger, ébranlant profondément la confiance dans l’éthique gouvernementale. Ces exemples nationaux sont malheureusement complétés par des scandales internationaux qui illustrent la portée mondiale de la corruption. L’affaire Odebrecht en Amérique Latine a révélé un réseau étendu de pots-de-vin versés à des politiciens et entreprises, entraînant d’énormes pertes financières et érodant la confiance du public. En Malaisie, le scandale du fonds d’investissement 1MDB a dévoilé le détournement de milliards par des hauts fonctionnaires, avec d’importantes répercussions internationales. En Afrique du Sud, l’exposition des agissements de la famille Gupta* a démontré l’influence indue des entreprises sur les politiques et décisions gouvernementales, nuisant à l’intérêt général.

Ces incidents, tant au niveau national qu’international, nuisent directement à la qualité des services publics, à l’intégrité des processus démocratiques, et à l’équité dans la distribution des ressources. Ils soulignent l’importance cruciale de la vigilance et de l’innovation dans la lutte contre la corruption, révélant l’impact profond de ces actes sur la société. La lutte contre la corruption, avec les méthodes traditionnelles, se heurte à de nombreux défis. Les approches conventionnelles, telles que les enquêtes judiciaires, la législation anti-corruption et les campagnes de sensibilisation, bien qu’essentielles, sont souvent entravées par le manque de ressources, l’influence politique sur les institutions judiciaires, et la profondeur du problème qui peut corrompre même les mécanismes de lutte contre la corruption. La complexité des réseaux financiers internationaux et la facilité avec laquelle les actifs peuvent être dissimulés à travers les frontières compliquent davantage la détection et la récupération des avoirs détournés. Face à ces obstacles, il devient évident que de nouvelles approches et outils sont nécessaires pour compléter et renforcer les efforts existants, d’où l’intérêt croissant pour le potentiel de l’intelligence artificielle dans cette lutte.

Les fondements de l’intelligence artificielle

L’intelligence artificielle représente un ensemble de technologies permettant à des machines d’imiter des fonctions cognitives humaines telles que l’apprentissage, la compréhension du langage et la résolution de problèmes. Au cœur de l’IA se trouvent des algorithmes d’apprentissage automatique qui, alimentés par de grandes quantités de données, apprennent à identifier des modèles et à faire des prédictions ou des décisions sans être explicitement programmés. Le traitement du langage naturel (TAL), une branche de l’IA, permet aux machines de comprendre et d’interpréter le langage humain, facilitant l’analyse de documents textuels à grande échelle, tels que des rapports, des e-mails et des publications sur les réseaux sociaux, pour détecter des indices de comportements frauduleux ou corruptifs.

Les types d’IA tels que l’apprentissage profond (deep learning) et les réseaux de neurones sont particulièrement efficaces dans l’analyse de données non structurées et complexes, permettant de détecter des anomalies, des schémas de transactions suspectes et des réseaux de relations qui pourraient indiquer des cas de corruption. Par exemple, en analysant les tendances d’attribution des contrats publics et les réseaux d’entreprises, l’IA peut aider à identifier des pratiques anticoncurrentielles ou des attributions de contrats qui dévient des normes établies, suggérant potentiellement des actes de corruption.

Par rapport aux méthodes traditionnelles de détection de la corruption, qui dépendent largement de l’audit manuel, des dénonciations et des enquêtes judiciaires, l’IA offre plusieurs avantages significatifs. Premièrement, sa capacité à traiter et analyser rapidement de vastes ensembles de données permettant une identification plus rapide et plus précise des cas suspects. Deuxièmement, l’IA peut révéler des connexions et des modèles occultes qui ne seraient pas évidents sans une analyse de données avancée. En somme, l’IA représente un outil puissant et évolutif dans le combat contre la corruption, offrant une nouvelle dimension de vigilance et d’efficacité aux efforts de prévention et de détection.

Applications de l’IA dans la lutte contre la corruption

L’intelligence artificielle offre des pistes prometteuses pour renforcer la lutte contre la corruption à travers diverses applications. En analysant minutieusement les transactions financières, l’IA peut identifier des anomalies et des schémas qui échapperaient à une analyse humaine conventionnelle, permettant ainsi la détection précoce de fraudes potentielles. Cette capacité à traiter et à interpréter d’immenses volumes de données en temps réel se révèle cruciale pour identifier les flux financiers irréguliers et les transactions suspectes qui pourraient indiquer des actes de corruption. Un exemple emblématique est le système développé par la Banque Mondiale, qui utilise l’IA pour scruter les appels d’offres et les contrats afin de détecter les anomalies et les schémas de corruption potentiels. Cet outil analyse les données relatives aux offres, telles que les écarts de prix significatifs par rapport aux moyennes du marché ou les attributions répétées à un même fournisseur, signalant ainsi les risques de corruption.

Par ailleurs, l’IA joue un rôle clé dans l’amélioration de la transparence et le suivi des fonds publics. Des plateformes développées avec des technologies d’IA offrent une visibilité sans précédent sur la manière dont les fonds sont alloués et dépensés, facilitant ainsi la détection des écarts et des utilisations inappropriées des ressources étatiques. Cette transparence accrue permet non seulement de prévenir la corruption mais aussi de renforcer la confiance du public dans les institutions. L’initiative de transparence budgétaire de l’Ukraine, utilisant la plateforme « ProZorro », illustre comment l’IA peut servir à augmenter la transparence dans les marchés publics. Ce système permet une analyse détaillée des procédures d’achat public, offrant une visibilité totale sur l’utilisation des fonds publics et réduisant les possibilités de détournements et de fraudes.

Dans le domaine de la vérification des faits et de la surveillance des discours politiques, l’IA apporte une contribution significative. Grâce au traitement du langage naturel, elle peut examiner les déclarations publiques des politiciens, comparer les promesses électorales aux actions effectives et suivre la cohérence des engagements politiques dans le temps. Cette analyse objective aide à tenir les dirigeants responsables de leurs paroles et actions, contribuant à une culture politique de responsabilité et de transparence. Le projet « ClaimBuster » de l’Université du Texas utilise l’IA pour vérifier les déclarations faites par les politiciens dans les médias et lors des débats. En analysant les discours en temps réel, cet outil évalue la véracité des affirmations et aide à identifier les fausses déclarations, contribuant ainsi à une sphère publique plus transparente et responsable.

L’optimisation des processus gouvernementaux grâce à l’IA constitue également une stratégie efficace. En automatisant les procédures administratives et en réduisant les interactions humaines susceptibles de favoriser les comportements corrompus, les gouvernements peuvent simplifier les services publics tout en les rendant plus difficiles à manipuler à des fins frauduleuses. Cette automatisation favorise une gestion plus équitable et plus efficiente des ressources publiques. À Singapour, l’administration fiscale utilise l’IA pour automatiser le traitement des déclarations et des remboursements de taxe, réduisant les délais et les possibilités d’erreur ou de manipulation humaine. Ce système améliore l’efficacité et la fiabilité des services publics, tout en minimisant les risques de corruption associés à la gestion manuelle des données. Enfin, l’IA a le potentiel de révolutionner l’éducation et la sensibilisation à l’éthique et à la gouvernance. À travers des programmes de formation personnalisés et interactifs, l’IA peut fournir des scénarios basés sur des cas réels de corruption, offrant ainsi des outils de formation avancés pour les fonctionnaires, les décideurs et le grand public. Ces programmes aident à inculquer des principes éthiques solides et à sensibiliser aux conséquences de la corruption, jouant un rôle préventif crucial. Le programme « Integrity Idol », qui fonctionne dans plusieurs pays, utilise des vidéos et des supports pédagogiques basés sur l’IA pour promouvoir des modèles de fonctionnaires intègres. En mettant en avant des histoires de succès et en éduquant sur les meilleures pratiques éthiques, ce programme vise à inspirer une culture de l’intégrité au sein du secteur public.

L’utilisation de l’intelligence artificielle pour combattre la corruption et améliorer l’éthique en politique a donné lieu à plusieurs autres études de cas remarquables, démontrant le potentiel transformateur de cette technologie. Un exemple marquant de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la lutte contre la corruption se trouve au Brésil, avec le développement de l’outil « Operação Serenata de Amor ». Cette initiative, lancée par un groupe de technologues, utilise l’IA pour analyser les dépenses publiques et détecter les cas de mauvaise utilisation des fonds gouvernementaux. L’algorithme passe au crible les remboursements de dépenses des politiciens, cherchant des irrégularités et des anomalies qui pourraient indiquer des actes de corruption, tels que des dépenses excessives ou non justifiées. Operação Serenata de Amor a réussi à identifier plusieurs cas de dépenses suspectes, menant à des enquêtes plus approfondies et à une plus grande sensibilisation du public aux questions de transparence fiscale. Cette initiative a démontré comment l’IA peut être mobilisée par des acteurs non gouvernementaux pour surveiller les finances publiques et promouvoir une gestion plus responsable des ressources de l’État. Les résultats obtenus et les leçons apprises de cette expérience soulignent l’importance de la participation citoyenne dans la surveillance de l’action gouvernementale et illustrent le potentiel de l’IA en tant qu’outil d’enpouvoirement démocratique pour renforcer l’éthique en politique.

L’outil « Arachne », développé par la Commission européenne, représente une autre avancée significative dans la manière dont l’intelligence artificielle peut être utilisée pour renforcer l’intégrité et la transparence des financements au sein de l’Union européenne. Conçue pour identifier les risques de fraude, de corruption et de conflits d’intérêts, Arachne s’appuie sur des algorithmes d’IA pour analyser et croiser une multitude de données relatives aux projets financés par l’UE. Cette plateforme exhaustive compile les informations concernant les bénéficiaires, les fournisseurs, les montants des contrats, et d’autres données pertinentes, pour détecter les anomalies et les signaux d’alerte qui pourraient suggérer des comportements inappropriés ou illégaux. En identifiant les cas suspects, l’outil facilite grandement le travail des autorités de contrôle et des auditeurs en dirigeant leur attention et leurs ressources vers les situations les plus à risque, améliorant ainsi l’efficacité des enquêtes et la prévention de la corruption. Depuis son implémentation, l’outil a non seulement permis de sauvegarder des fonds publics en prévenant des pertes financières dues à la fraude et à la corruption, mais il a également augmenté la confiance des citoyens européens dans la manière dont les fonds de l’UE sont alloués et dépensés. La réussite d’Arachne met en lumière les bénéfices tangibles de l’intégration de l’IA dans les mécanismes de surveillance et d’audit, tout en soulignant la nécessité d’une collaboration étroite entre les acteurs technologiques et les décideurs pour maximiser l’impact positif de ces outils dans la lutte contre la corruption.

Les leçons apprises de tous ces exemples soulignent l’importance d’une mise en œuvre transparente et éthique de l’IA, avec une attention particulière aux questions de confidentialité et de biais algorithmique. De plus, ils mettent en évidence le besoin d’une collaboration étroite entre les secteurs public et privé, ainsi que la participation de la société civile, pour maximiser l’efficacité de ces outils. Enfin, ces études de cas illustrent que, bien que l’IA puisse fournir des outils puissants pour détecter et prévenir la corruption, son succès dépend également de la volonté politique et de l’engagement envers la transparence et l’intégrité.

Défis et limitations

Bien que l’intelligence artificielle (IA) offre des opportunités prometteuses dans la lutte contre la corruption, son déploiement n’est pas exempt de défis et de limitations significatives. Parmi les préoccupations majeures figurent les questions éthiques et de vie privée, soulevées par l’usage intensif de l’IA pour surveiller et analyser les données. Un exemple notable est l’utilisation des technologies de reconnaissance faciale en Chine, qui, bien que déployées pour la sécurité publique, soulèvent de graves préoccupations en matière de surveillance de masse et d’atteinte à la vie privée.

La collecte et l’exploitation de vastes ensembles de données personnelles et financières posent un risque potentiel pour la confidentialité des individus et des organisations, nécessitant une réglementation stricte et des mesures de protection robustes pour prévenir les abus et garantir le respect de la vie privée. Un autre obstacle majeur est le risque de biais algorithmique, où les préjugés existants peuvent être inconsciemment intégrés dans les systèmes d’IA par les données d’entraînement ou les processus de conception. Un exemple frappant en est l’algorithme utilisé aux États-Unis pour évaluer le risque de récidive chez les criminels, qui s’est révélé être biaisé contre les minorités ethniques. Ces biais peuvent entraîner des décisions injustes ou discriminatoires, perpétuant ou exacerbant les inégalités existantes au lieu de les atténuer.

La transparence des algorithmes et une vigilance constante sont essentielles pour identifier et corriger ces biais, assurant que les outils d’IA servent équitablement l’ensemble de la société. En outre, la dépendance technologique et les questions d’accessibilité constituent un défi considérable, surtout pour les institutions politiques dans les pays en développement ou à ressources limitées. L’exemple de l’Inde et de son initiative Aadhaar, bien que conçue pour faciliter l’accès aux services publics, a rencontré des problèmes d’exclusion et d’erreurs de données, illustrant les limites de la dépendance aux solutions technologiques.

L’implémentation et la maintenance de systèmes d’IA avancés nécessitent des investissements financiers significatifs, et d’importantes compétences techniques et d’infrastructures. Cette barrière peut limiter l’accès aux avantages de l’IA pour la lutte contre la corruption, créant un fossé entre les institutions capables de tirer parti de ces technologies et celles qui en sont exclues. Ces défis soulignent la nécessité d’une approche équilibrée dans l’adoption de l’IA, où les avantages potentiels sont soigneusement pesés contre les risques éthiques, sociaux et économiques. Pour maximiser l’efficacité de l’IA dans la lutte contre la corruption tout en minimisant ses inconvénients, il est crucial de développer des cadres réglementaires solides, d’investir dans l’éducation et la formation, et de promouvoir une collaboration internationale pour partager les meilleures pratiques et les ressources.

Perspectives d’avenir

À mesure que l’intelligence artificielle continue d’évoluer, son intégration dans les stratégies anti-corruption s’annonce comme un vecteur de transformation majeur pour les années à venir. L’avenir promet une utilisation encore plus poussée de l’IA, avec le développement d’innovations capables de décrypter des schémas de corruption toujours plus complexes et de prévenir efficacement la fraude. Des technologies émergentes, telles que l’apprentissage profond et l’analyse prédictive, sont en train de révolutionner la capacité des organismes de surveillance à anticiper et à intervenir avant que la corruption ne se produise, en identifiant les risques potentiels avec une précision sans précédent. Ces avancées permettront non seulement de détecter les cas de corruption après qu’ils aient eu lieu, mais aussi de prédire où et quand ils pourraient se produire à l’avenir, offrant ainsi une opportunité de prévention proactive.

Parallèlement à ces innovations technologiques, il devient impératif de mettre en place un cadre réglementaire et éthique robuste pour encadrer l’utilisation de l’IA dans la lutte contre la corruption. Ce cadre devra garantir que l’exploitation des données se fait dans le respect de la vie privée et des libertés individuelles, tout en assurant une transparence et une responsabilité dans les algorithmes utilisés. La régulation devra également s’attaquer aux défis posés par les biais algorithmiques, en veillant à ce que les systèmes d’IA ne perpétuent pas les inégalités existantes mais contribuent plutôt à une société plus juste. En outre, la nécessité d’une collaboration internationale devient évidente, car la corruption ne connaît pas de frontières. Le partage des connaissances, des technologies et des meilleures pratiques entre les pays et les organisations peut accélérer le développement et l’adoption de solutions d’IA efficaces contre la corruption.

De telles initiatives conjointes peuvent également contribuer à l’élaboration de normes internationales pour l’utilisation éthique de l’IA dans la sphère politique et au-delà. En somme, l’avenir de la lutte contre la corruption à travers l’IA se dessine sous le signe de l’innovation continue et de la coopération mondiale, soutenues par un cadre réglementaire et éthique solide. Ce trio dynamique d’innovation technologique, de régulation adaptée et de collaboration internationale est essentiel pour exploiter pleinement le potentiel de l’IA dans la création d’un environnement politique plus transparent, équitable et intègre.

Cet article a exploré le rôle croissant de l’intelligence artificielle dans la lutte contre la corruption et la promotion de l’éthique en politique, mettant en lumière les diverses manières par lesquelles l’IA peut détecter la fraude, améliorer la transparence des fonds publics, et optimiser les processus gouvernementaux. À travers des exemples tels que ProZorro en Ukraine, l’outil Arachne de la Commission européenne, et l’initiative Operação Serenata de Amor au Brésil, nous avons vu comment l’IA apporte des solutions innovantes pour identifier et prévenir la corruption. Ces cas illustrent clairement le potentiel de l’IA à révolutionner les efforts anti-corruption, offrant des moyens plus efficaces et précis pour combattre ce fléau global. Cependant, le développement et l’application de l’IA dans ce domaine ne sont pas sans défis, notamment en termes de questions éthiques, de vie privée, de risques de biais algorithmique, et de l’accès et la dépendance technologiques. L’importance d’un cadre réglementaire et éthique pour guider l’utilisation de l’IA est à souligner, assurant que son déploiement se fait de manière responsable et équitable. En conclusion, l’IA détient un potentiel immense pour aider dans la lutte contre la corruption et encourager une gouvernance plus éthique. Toutefois, pour réaliser pleinement ce potentiel, il est essentiel que les décideurs politiques, les développeurs d’IA, et la société civile collaborent étroitement. Ensemble, ils doivent veiller à ce que l’innovation technologique avance de concert avec les principes éthiques, garantissant que les outils d’IA soient utilisés non seulement pour détecter et prévenir la corruption mais aussi pour promouvoir une société plus juste et transparente. L’avenir de la lutte contre la corruption dépendra de notre capacité collective à embrasser ces technologies émergentes tout en naviguant de manière responsable à travers leurs implications sociétales.

 

*La famille Gupta, originaire d’Inde, est devenue tristement célèbre en Afrique du Sud pour son implication dans des scandales de corruption d’une ampleur considérable, qui ont profondément secoué la politique et l’économie du pays. Atul, Ajay et Rajesh Gupta, les frères au cœur de cette controverse, ont établi des liens étroits avec des personnalités politiques de haut niveau, notamment avec le président Jacob Zuma, leur permettant d’exercer une influence indue sur les décisions gouvernementales et l’attribution de contrats publics majeurs. Leur capacité à manipuler les processus d’appel d’offres et à détourner des fonds publics à leur avantage a non seulement entraîné des pertes financières significatives pour l’État sud-africain mais a également ébranlé la confiance du public dans les institutions démocratiques du pays. Les révélations autour de leurs activités, souvent regroupées sous le terme de « state capture » (capture de l’État), ont déclenché une série d’enquêtes judiciaires et de commissions d’enquête, mettant en lumière la profondeur et l’étendue de la corruption au sein de l’administration sud-africaine. La saga de la famille Gupta demeure un cas d’école sur les dangers de la corruption systémique et l’importance cruciale de la transparence et de l’intégrité dans la gouvernance publique.

 

Références & bibliographie :

  • Articles académiques sur l’IA et la lutte contre la corruption :
    • « Utilisation de l’intelligence artificielle pour détecter la fraude et la corruption » – Journal de la Technologie et de l’Éthique.
    • « L’impact de l’intelligence artificielle sur la gouvernance et les politiques publiques » – Revue Internationale de la Politique Publique.
  • Rapports d’organisations internationales :
    • « L’IA contre la Corruption: Opportunités et Défis » – Rapport de l’ONU sur la Gouvernance.
    • « Stratégies de l’UE pour l’Utilisation de l’IA dans la Lutte contre la Corruption » – Document de Stratégie de la Commission Européenne.
  • Études de cas et analyses :
    • « Analyse de l’efficacité de ProZorro dans la lutte contre la corruption en Ukraine » – Centre d’Analyse Politique.
    • « Operação Serenata de Amor: Une étude de cas sur l’IA et la participation citoyenne au Brésil » – Journal de la Démocratie Numérique.
  • Documentation technique sur les outils d’IA :
    • « Arachne: Outil de Détection des Risques de la Commission Européenne – Manuel Technique ».
    • « Conception et Développement de Systèmes d’IA pour la Transparence dans les Marchés Publics » – Conférence Internationale sur l’IA et la Transparence.
  • Livres et chapitres de livres :
    • « Intelligence Artificielle et Éthique dans la Conception des Politiques Publiques » – Chapitre dans « Éthique de l’IA et Politiques Publiques ».
    • « Innovations Technologiques et Lutte contre la Corruption: Le Rôle de l’IA » – dans « Technologie, Gouvernance et Éthique ».

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Avertissement : dans ce long billet, ça risque de jacter un peu sexe et même de manière que certains pourraient trouver pas très pudique. Il n’est donc pas recommandé aux âmes prudes qui veulent encore croire que les enfants naissent dans des végétaux… quoiqu’elles pourraient sans doute y apprendre deux ou trois choses. Vous voilà prévenus.
La découverte

Soyons honnête : la question de mes gonades et de la plomberie afférente ne s’est longtemps posée qu’en termes de protection contre les chocs extérieurs et l’eau froide à la plage. À part ça, je ne leur demandais pas grand-chose, voire rien du tout, l’intéressant en la matière se situant alors pas très loin dans cette région mais… pas exactement là. Pendant des années, je ne me suis donc guère soucié de tout cela, renvoyant ces questions au moment où me viendrait l’idée saugrenue de me servir de l’ensemble du matériel dont la nature m’a pourvu non plus seulement pour me divertir mais dorénavant aussi pour l’objet final de son existence : me reproduire.

Et puis vint ce moment.

Et avec lui, les emmerdements.

En février 2016, après plusieurs mois de tentatives ludiques mais infructueuses, j’ai préféré avoir le cœur net quant à mes possibilités à entraîner des petits nageurs peut-être moins véloces que Michael Phelps mais, je l’espérais, plus sains. La grande chance que nous avons, mâles, en la matière, c’est qu’une telle vérification s’avère très simple. Une demande d’ordonnance à mon généraliste, un rendez-vous au laboratoire d’analyses médicales, un petit tour en cabine et c’est fini. L’objectif : si le résultat est bon, je suis rassuré, s’il est mauvais, je ne perds pas de temps en vaines tentatives et j’explore les possibilités que la médecine moderne nous offre.

Comme vous vous en doutez, il n’est pas bon.

Mais alors pas bon du tout.

Pas difficile de le comprendre, même sans avoir fait médecine, quand on lit des nombres où il manque pas mal de zéros pour atteindre la fourchette basse et, au verso de la feuille, le verdict aussi imbitable qu’implacable :

« Au total oligoasthénotératospermie sévère avec nécrozoospermie. »

Glups.

Première réaction : essayer de comprendre le charabia médical avec un peu d’étymologie :

Oligo : il n’y en a pas beaucoup.

Asthéno : ils font la gueule.

Térato : ce sont des monstres.

Sévère : ça pourrait être grave mais c’est pire.

Nécro : ils sont morts.

Re-glups.

Deuxième réaction : chercher en ligne ce que ça veut dire, en évitant à tout prix les sites de charlatans.

Résultat de la recherche : il y en a très peu, la plupart sont morts et ceux qui ne le sont pas font la gueule, et même une très très sale gueule. Bref, j’avais compris, merci.

Troisième réaction : en parler à MaChérie. Non parce que bon, elle est un peu concernée elle aussi, sur ce coup-là. Comme elle n’a pas fait médecine, elle non plus, elle en vient à la même conclusion que moi : faudrait peut-être reprendre rendez-vous avec le toubib fissa, avant de décider si la petite chambre accueillera notre enfant ou, finalement, notre bibliothèque. Et puis, surtout, on s’interdit d’aller faire des recherches plus longues sur ces sites et forums formidables que vous consultez pour un petit bouton sur la cuisse et qui vous trouvent immanquablement un cancer incurable.

Le diagnostic

Je blague, je blague mais franchement, je n’en menais pas large. On pourrait même appeler « jolie petite dépression » l’état dans lequel j’étais alors. Ce que je ne savais pas, c’est que ce n’était pas appelé à s’améliorer à court terme, au contraire !

Nous prenons donc rendez-vous avec notre généraliste, espérant une lecture scientifique rassurante des résultats du spermogramme. Avec une grande honnêteté, il reconnait ne pas pouvoir nous aider beaucoup, le sujet dépassant ses compétences, et nous dirige vers une gynécologue spécialiste de l’infertilité. En attendant, le moral continue de s’effondrer.

Le premier rendez-vous avec la gynéco arrive enfin et nous avons la chance de tomber sur quelqu’un qui allie humanité et compétence(1). Elle prend tout de suite les choses en main (eh oui) et nous explique dans le détail les différents scénarios possibles. Mais avant de pouvoir nous orienter, elle a besoin d’avoir un tableau médical complet… ce qui implique une batterie d’examens et d’analyses à réaliser l’un et l’autre… mais surtout moi.

S’ensuit donc une série de rendez-vous médicaux qui vont du franchement humiliant au carrément douloureux. Allez ! je ne résiste pas à une petite anecdote réjouissante. Alors que je me tiens dans une position fort peu valorisante pour l’ego, le praticien à côté de moi fait la tête de quelqu’un à qui on a vendu des petits pois qui ne veulent pas cuire. J’ose un : « Euh… tout va bien ? ». Réponse sépulcrale : « C’est vraiment pas la joie mais j’termine et j’vous explique. » Autant vous dire que les minutes qui ont suivi ont été très longues.

Chacun de ces examens cogne derrière le crâne comme un nouveau coup de bambou : à chaque fois les résultats sont pires que les précédents. Et avec l’accumulation de ces nouvelles, le moral s’enfonce dans des profondeurs que je n’avais que rarement explorées auparavant. S’y ajoute la culpabilité vis-à-vis de MaChérie. Ses examens à elle, même s’ils sont moins nombreux, n’ont pour certains rien à envier aux miens en termes de désagréments. Mais surtout ils révèlent une machinerie en parfait état de marche ! Youpi ! Évidemment, ce sont là de bonnes nouvelles, d’excellentes nouvelles même… mais vous le sentez venir le sentiment de responsabilité de l’échec ? « Tout va bien de son côté, du coup, si on ne peut pas avoir de gosse, c’est ma faute. » Raisonnement stupide et vain… mais plus fourbe et collant que le scotch du capitaine Haddock. Et dont l’amertume, hélas !, résiste même aux nombreuses discussions, à la tendresse et à la complicité du couple. Je pense que je ne m’en déferai jamais.

Tous ces examens réalisés, il est temps d’examiner les possibilités qui s’ouvrent à nous. Et, éventuellement, de passer à l’action !

Nous découvrons alors que derrière le terme générique d’AMP (assistance médicale à la procréation) se cachent une foultitude de techniques différentes, de l’insémination artificielle aux diverses variétés de FIV (fécondation in vitro). Or la faiblesse de ma production ne nous laisse guère de choix : pour nous, ce sera directement le top du top – la FIV ICSI (injection intra-cytoplasmique de spermatozoïde : on prend plusieurs ovules à MaChérie, on essaie de me trouver plusieurs spermatozoïdes pas trop moches et on injecte un spermatozoïde dans chaque ovule). La gynéco nous explique toute la procédure, les étapes, les probabilités de réussite… et on y va(2) !

La procédure

… enfin, on essaie. Parce qu’une fois qu’on a décidé de se lancer, il reste encore un sacré chemin à parcourir.

De mon côté, il faut optimiser les chances. Du coup, on congèle. Ben oui : comme on n’est pas sûr que le jour J on trouvera suffisamment de spermatozoïdes dans ce qu’on prélèvera, il vaut mieux en avoir en réserve au frais à dégeler en vitesse, au cas où. Prendre rendez-vous au labo, se présenter à l’heure en ayant respecté une période d’abstinence de 3 à 5 jours (ni plus ni moins), se rendre dans la cabine avec la personne qui vous explique la procédure (rien de bien compliqué, vous vous en doutez), fermer le verrou quand elle est sortie, procéder, laisser le flacon, partir au boulot, attendre quelques jours les résultats… et découvrir à chaque fois qu’ils sont franchement très mauvais, ne laissant qu’une médiocre paillette au congélo(3). D’où la nécessité de recommencer quelques jours, quelques semaines plus tard, jusqu’à avoir suffisamment de matériel de secours. Alors je recommence, à chaque fois encore moins émoustillé par les films et magazines d’une banalité navrante, nonchalamment laissés dans les cabines(4). Bref, rien de bien folichon. Dans la salle d’attente, j’observe ce rassemblement un peu étonnant de mecs présents, pour la plupart, pour les mêmes raisons que moi. Physiquement, on balaie largement le continuum de Woody Allen à Schwarzenegger, comme quoi… Et puis tous les âges, toutes les gueules sont là. Nous sommes réunis par la même frustration de n’être point suffisamment féconds. Alors naît un sentiment trouble qui tient à la fois de la fraternité et, plus oblique, de ce que les Allemands, qui s’y connaissent, nomment Schadenfreude.

Du côté de MaChérie, lorsque nous commençons à emmagasiner suffisamment de surgelé pour envisager une première tentative, la préparation débute. Et l’injustice profonde se dévoile encore un peu plus. Le problème vient de mon côté mais c’est elle qui va devoir supporter les épreuves physiques les plus lourdes. Parce que bon, on rigole avec les magazines, les cabines et les gus qui font la queue au labo pour se vider dans un flacon, mais elle, elle doit s’envoyer pendant plusieurs semaines une quantité d’hormones qui ferait chanceler une volleyeuse soviétique. Et pour finir, les piqûres dans le bide tous les soirs à heure fixe pendant dix jours, merci bien ! Le principe, pour ceux qui l’ignoreraient : le corps d’une femme est fait pour produire, grosso modo, un ovocyte par mois ; là, on stimule les ovaires pour qu’ils en produisent une bonne dizaine d’un coup. Sympa, non ?

Et ce n’est pas fini ! Parce que ce n’est pas pour autant qu’on peut effectuer immédiatement le prélèvement de son côté. Le kaïros prend son temps. Bref, on y passe encore plusieurs mois, à se balancer entre espoir, distanciation et découragement. Devant l’épuisement, je m’accroche aux statistiques comme un drogué du PMU aux cotes de ses bourrins.

En mars 2017, nous avons découvert mon infertilité il y a plus d’un an. Et, après trois faux-départs, nous pouvons enfin procéder à notre première tentative ! Rendez-vous à la clinique. L’injustice se poursuit : de mon côté, le prélèvement ne pose guère de difficulté, on s’en doute ; en revanche, du sien, c’est moins rigolo avec anesthésie locale et intervention franchement douloureuse.

Et puis les quelques jours d’attente : les gamètes de l’un et l’autre sont-ils en bon état, y en a-t-il suffisamment, la fécondation va-t-elle réussir, les embryons vont-ils survivre et se développer normalement… ? En boucle. Jusqu’au coup de fil aux statistiques vertigineuses :

« 10 ovocytes vous ont été prélevés ;

7 étaient mûrs ;

5 ont pu être fécondés ;

3 embryons ont survécu jusqu’au troisième jour ;

1 seul a survécu jusqu’au cinquième jour et s’est développé au stade blastocyste. »

Autrement dit : nous avons un embryon à implanter. Et si ça ne marche pas, on recommence depuis le début. Malgré le stress, nous nous accrochons à cette idée folle : c’est possible ! Nous sommes arrivés jusqu’à cette étape et, s’il le faut, nous pourrons y arriver de nouveau !

Enfin, le mieux serait de réussir du premier coup ne pas avoir à revenir à la case départ…

Alors direction la clinique, l’implantation se fait très vite, sans douleur. Ouf.

Et ensuite… on attend. L’embryon et l’utérus discutent et, s’ils trouvent un terrain d’entente, le premier s’accroche au second. 40% de chance d’y arriver. Seulement. Quand je vous disais que c’était une histoire de statistiques.

On guette les fameux bêta-HCG.

Ils sont haut : bon signe.

Au bout de quelques jours, ils augmentent beaucoup : bon signe.

L’embryon est accroché, Ma Chérie est enceinte !

Sauf que ce serait trop facile : les grossesses par FIV ont beaucoup plus de risques de fausses couches que les grossesses « naturelles ». Alors les premières semaines, nous hésitons entre le relâchement à la joie d’avoir réussi et la crainte de devoir tout revivre. Impossible de s’abandonner complètement : nous traquons les symptômes suspects, nous nous alarmons d’une douleur nouvelle, d’une sensation étrange comme de sa disparition. Nous multiplions les consultations de contrôle chez la gynéco, rassurantes. Nous passons ainsi les premiers mois en réalisant progressivement que, peut-être, nous avons la chance d’avoir réussi du premier coup. Et merde aux statistiques !

Alors, un sujet tabou ?

A priori, l’infertilité attaque quelque chose au plus profond de l’intime. Elle touche directement l’individu à la fois au corps dans ses organes et fonctions les plus secrets, et à l’esprit dans son imaginaire et sa volonté de transmission et d’inscription dans l’après-soi. Beaucoup se noue à ce point focal de la procréation qui semble donc devoir n’être traité qu’avec la plus grande pudeur. La lumière du public ne peut éclairer sans la détruire cette part de soi qui s’agite aux tréfonds de l’être.

C’est pourquoi, au début, nous évitions de nous ouvrir, même à nos proches, et esquivions soigneusement ces questions ô combien intimes. Or nous avons assisté à un phénomène étrange. Le moral flanchant, j’ai commencé à évoquer le sujet avec tel ou tel ami. Immanquablement, au moins trois fois sur quatre, j’obtenais des réponses du type : « je connais X qui a fait une PMA. » Alors nous en avons parlé plus librement et nous sommes même aperçus que deux couples d’amis proches s’engageaient eux aussi dans un protocole de FIV, exactement en même temps que nous.

De même, j’ai beaucoup hésité à écrire, puis à publier ce billet. J’ai d’abord pensé écrire un truc très distancié et factuel. Finalement, j’ai préféré plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?, non pour trouver du nouveau comme ce cher Charles, mais pour aller chercher dans l’expérience unique du cas individuel, idiosyncratique, la banalité d’une expérience commune. Tous ces mecs qui attendent d’aller éjaculer dans un petit pot en espérant que cela débouche sur la naissance de leur progéniture n’ont aucune honte à avoir de ne pas pouvoir faire autrement. Tous ces couples engagés dans ces protocoles de PMA ne doivent pas en faire un sujet tabou. Même si cela concerne le sexe, la naissance, etc.

Au contraire. Je pense qu’il faut en parler parce que, si cela touche à l’intime, les causes sont de nature publique. Nous sommes là face à un très grave scandale de santé publique. La rigueur scientifique ne permet pas d’affirmer, démonstration à l’appui, que nous serions une génération infertile : les signaux sont trop faibles, le recul insuffisant, les facteurs trop nombreux. Et pourtant, toutes les évidences sont là. Nous le savons bien. Nous sommes en train de crever des saloperies que nous respirons, buvons, mangeons.

 

Cincinnatus, 9 octobre 2017

Références

(1)J’ai énormément d’estime et de gratitude à son égard et ne saurais trop la recommander. Me contacter si besoin.

(2) Soit dit en passant, un petit message aux calomniateurs de la France et aux aigris de la patrie persuadés que nous faisons toujours tout plus mal que les autres, que tout est toujours mieux chez nos voisins et que notre modèle social est « trop cher », « dépassé », etc. : je remercie plus que jamais le système de santé public français car, pour m’être un peu renseigné, nous n’aurions jamais pu nous lancer là-dedans si nous avions vécu, au hasard, au Royaume-Uni (et je ne parle même pas des États-Unis) dont le « modèle » est une catastrophe absolue, où tout est assujetti à l’argent. À bon entendeur…

(3) Si vous voulez tout savoir, la paillette, c’est l’unité de congélation et, normalement, on en produit plusieurs à chaque prélèvement. Normalement.

(4) Désolé pour la crudité de cette confidence : personnellement, j’ai toujours préféré le sexe in vivo qu’in vitro. La pornographie me laisse de marbre.

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Les conseils de Rainer Maria Rilke à un jeune poète

Chronique

Les conseils de Rainer Maria Rilke à un jeune poète

Compilation d’échanges épistolaires avec Franz Xaver Kappus, cadet à l’école militaire de l’Empire austro-hongrois qui se rêve poète, Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke se révèle être un manifeste universel de l’écriture et, plus largement, de la sensibilité à toute forme d’art.

Franz Xaver Kappus découvre à vingt ans que le fameux poète Rilke fréquentait la même école militaire que lui. Dès lors, prenant son courage à deux mains, il choisit de lui adresser une première lettre pour lui faire part de ses doutes sur la suite donnée à sa carrière : l’armée ou la poésie. Au jeune poète qui lui envoie ses vers pour le prier de lui donner son avis, Rilke choisit de ne formuler ni critique ni jugement mélioratif. Ses réponses vont être en réalité de portée générale. Aussi cette compilation de lettres n’ouvre pas le chemin vers l’intime qu’on pourrait attendre d’une relation épistolaire. La préface de la réédition de 1987 à ce livre souligne d’ailleurs à juste titre la « portée universelle » de ce « manuel de la vie créatrice ».

L’œuvre du « vouloir écrire »

Cette expression vient du célèbre critique Roland Barthes (1), lequel a bien perçu que l’objet de l’échange de lettres n’était pas l’écriture en tant que telle – et donc ses problématiques techniques – mais la volonté d’écrire, le désir d’écrire voire la nécessité d’écrire. Pour savoir si ses vers sont « bons » ou non, le jeune poète de 20 ans ne doit pas chercher l’aval critique de ses pairs, mais puiser au fond de lui toute sa sensibilité.

Rilke l’affirme en ces termes : « Rentrez en vous-même. Cherchez la raison qui, au fond, vous commande d’écrire. […] Creusez en vous-même jusqu’à trouver la raison la plus profonde. […] Et si de ce retournement vers l’intérieur, de cette plongée vers votre propre monde, des vers viennent à surgir, vous ne penserez pas à demander à quiconque si ce sont de bons vers ». Une sorte de chambre à soi intérieure est indispensable, dégagée des contingences de l’époque – stylistiques ou politiques. L’écriture est pensée par Rilke comme une recherche solitaire d’une vérité intime par et pour la poésie elle-même. La solitude est ainsi essentielle, l’écriture doit être tournée vers soi plutôt que tournée vers l’extérieur (et donc sa possible réception).

Prosaïquement, le dilemme professionnel auquel est confronté Franz Xaver Kappus n’en est pas un pour Rilke. S’il se sent pénétré d’un désir d’écrire, du désir d’écrire, alors celui-ci doit guider sa vie. Ce qui au demeurant n’est pas inconciliable avec une vie professionnelle plus ordinaire et traditionnelle. Le désir d’écrire peut se transcrire en une frénésie qui prend l’être tout entier, mais il peut aussi se traduire par des aspirations passagères mais non moins intenses.

Laisser l’art pénétrer lentement l’inconscient

L’autre conseil majeur que Rilke prodigue à son cadet renvoie tant à la production qu’à la réception d’une œuvre. Pour lui, l’intellectualisation est l’ennemi de la sensibilité. Dès lors, après avoir lu un livre ou des vers, il ne faut pas chercher à lire ce que les critiques en disent, ni l’analyser sur l’instant. Laisser maturer l’œuvre au sein de son esprit, là est la clé. C’est d’ailleurs ce conseil qui m’a poussé à écrire cette chronique du mois d’avril, puisque l’appliquant désormais, je ne peux que le recommander.

C’est en soi qu’il faut laisser les œuvres faire leur œuvre, leur permettre de germer sans être adossées à une réflexion consciente. N’y voyez aucune psychanalyse ou spiritualisme, il n’y a pas de processus magique, simplement le temps offre de nouvelles perspectives et permet de de sortir de l’immédiateté de l’analyse artistique. Après la lecture d’un livre, d’un poème ou le visionnage d’un film, nous n’avons pas le recul nécessaire pour savoir précisément ce que l’on en pense. N’avez-vous jamais changé d’avis sur un film entre le moment où vous sortez de la salle et, disons, une semaine après alors que vous en parlez avec un ami ? C’est cette sensation que Rilke nous recommande de laisser se propager. Il intime son correspondant de laisser « chaque impression et chaque germe de sensibilité s’accomplir en [soi], dans l’obscurité, dans l’indicible, l’inconscient […], cela seul s’appelle vivre l’expérience de l’art ». Il ajoute également que « la patience est tout ». Il s’agit d’un processus sur lequel nous n’avons pas de prise directe. Laisser le temps faire son œuvre sur un vers ou un roman, voilà ce qu’enseigne Rilke à son jeune compair.

Réferences

(1) Roland Barthes, La Préparation du roman I et II : cours et séminaire au collège de France (1978-1979 et 1979-1980), Paris, Seuil, 2003

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Romain Gary et l’éducation européenne

Chronique

Romain Gary et l’éducation européenne

Pour cette nouvelle chronique, Milan Sen ne peux résister à l’envie de vous parler à nouveau d’un roman de Romain Gary. Comme pour les Cerfs-volants, il traite du thème de la résistance, en la plaçant cette fois-ci non pas en Normandie mais en Pologne. Le titre peut porter à confusion, Milan Sen l’a lui-même acheté en pensant lire un ouvrage porté sur une sorte de culture européenne positive, voire un opus civilisationnel. C’est au contraire au travers des heures les plus sombres qu’a vécues notre vieux continent que Gary entend approcher une « conscience » européenne.

Traduit dans 27 langues, Education européenne se trouve être le premier roman publié par Gary, en 1944 en Angleterre et en 1945 en France. Il est principalement écrit en 1943 mais sa rédaction commence dès 1941, alors que son auteur combat comme aviateur pour la France libre. La mort s’approchant – la plupart des amis aviateurs de Gary perdent la vie durant la guerre – il ressent le besoin de laisser une trace pour l’histoire. Précisons toutefois que la version que j’ai lue, et qui est disponible en France, correspond à une version remaniée en 1956. Celle-ci voit l’ajout d’un nouveau personnage dont j’aimerais dire quelques mots : Nadejda.

Son apparition dans la version de 1956 modifie profondément le sens du texte. Le « partisan Nadejda » est un chef imaginé (peut-être imaginaire ?) qui dirigerait la résistance polonaise sans jamais se faire ni prendre ni découvrir. Personne ne l’a rencontré en personne mais tous les protagonistes connaissent quelqu’un qui connait quelqu’un qui jure l’avoir déjà approché. Les résistants polonais s’unissent derrière cette figure légendaire qui agit comme un catalyseur des espoirs et comme un « mythe mobilisateur » au sens de Georges Sorel, c’est-à-dire ensemble lié d’idées, d’images capables d’évoquer « en bloc et par la seule intuition, avant toute analyse réfléchie », les sentiments qui s’ordonnent à un projet donné, ici la résistance. A la lecture du roman on comprend aisément que Nadejda représente, dans l’esprit de Gary, le général de Gaulle. Nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer le gaullisme inconditionnel du double Prix Goncourt dans une article ici, et cette fois encore sa passion pour l’homme du 18 juin est palpable. Nadejda, comme de Gaulle, c’est le personnage autour duquel tous les résistants se rallient, c’est le symbole de la liberté et de la souveraineté nationale. Mais loin d’être un roman nationaliste, l’Education européenne est avant tout une ode à l’entente entre les peuples européens.

On suit plusieurs personnages dans le maquis polonais, tantôt robustes, parfois chétifs ou lâches. Par une écriture tantôt poétique, tantôt descriptive, Gary crée des images vibrantes et saisissantes, qui touchent au cœur et marquent les esprits. Le roman n’est pas à laisser entre les mains d’un lectorat sensible, puisque la mort et l’atrocité de la guerre y sont omniprésents. Son style empreint de subtilité et de puissance captive l’attention et l’imaginaire, brossant des portraits sensibles et authentiques de personnages vivants – pour combien de temps ? – et mémorables. Ce sont les atrocités de la guerre et la souffrance de la résistance que l’auteur souhaite mettre en avant. Alors, se demanderaient certains, pourquoi placer ce roman sur le front de l’Est et pas en France ? Justement pour montrer que cette expérience de l’horreur est européenne.

Tadek Chmura, personnage important de l’ouvrage, donne une parfaite définition de ce qu’aurait pu être l’éducation européenne « positive », et une autre de ce qu’elle est au moment où Gary écrit : « l’Europe a toujours eu les meilleures et les plus belles Universités du monde. C’est là que sont nées nos plus belles idées, celles qui ont inspiré nos plus grandes œuvres : les notions de liberté, de dignité humaine, de fraternité. Les Universités européennes ont été le berceau de la civilisation. Mais il y a aussi une autre éducation européenne, celle que nous recevons en ce moment : les pelotons d’exécution, l’esclavage, la torture, le viol – la destruction de tout ce qui rend la vie belle. C’est l’heure des ténèbres. »

L’histoire donnera d’ailleurs raison à l’auteur de l’Education européenne. Les millions de morts des guerres mondiales auront davantage fait pour l’unité européenne (précisons qu’il n’y a ici aucun européisme béat de ma part, mais simplement le constat qu’aujourd’hui les Français qui souhaitent envahir l’Allemagne se comptent certainement sur les doigts d’une main) que des siècles de voisinage et d’échanges culturels. La véritable éducation européenne, ce n’est pas la Renaissance, les Lumières ou le socialisme. La véritable éducation européenne, c’est l’expérience commune des horreurs de la guerre.  

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Le dernier ouvrage de David Cayla : déclin et chute du néolibéralisme

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Le dernier ouvrage de David Cayla : déclin et chute du néolibéralisme

Après avoir évoqué les liens entre populisme et néolibéralisme, David Cayla revient dans ce nouvel ouvrage sur la notion de néolibéralisme et notamment sur les conséquences de cette doctrine dans le champ économique en abordant des sujets au cœur de l’actualité (la monnaie, l’inflation, les banques centrales).

Après avoir évoqué les liens entre populisme et néolibéralisme, David Cayla revient dans ce nouvel ouvrage sur la notion de néolibéralisme et notamment sur les conséquences de cette doctrine dans le champ économique en abordant des sujets au cœur de l’actualité (la monnaie, l’inflation, les banques centrales).

L’ouvrage propose tout d’abord une définition de ce qu’est le néolibéralisme. Ce dernier, à la différence du libéralisme, considère que le marché est une institution artificielle, qui permet de définir des prix pour les biens et services. Le marché ne peut survivre sans l’Etat, qui assure son existence et son fonctionnement par la création et le maintien d’un cadre légal spécifique. Du fait de sa fonction de définition des prix, le marché est effectivement une institution en propre(1), imbriquée au système politique et social d’une société donnée. A l’inverse, et selon les représentants du néolibéralisme, sans le marché, il est impossible de rassembler l’ensemble des informations disponibles (objectives comme subjectives) et donc de calculer de manière optimale l’allocation des ressources(2).

Le néolibéralisme repose donc de manière conséquente sur une justification économique. Justification qu’il trouve notamment dans la doctrine monétariste. Le monétarisme est au fondement du fonctionnement des politiques monétaires et des banques centrales, notamment de leur gestion de l’inflation. L’idée centrale de cette théorie économique est que l’inflation est causée par la hausse de la masse monétaire, elle-même augmentée par les crédits accordés par les banques aux entreprises et ménages (taux de crédit qui dépend lui-même des taux d’intérêts directeurs des banques centrales). Pour maintenir l’inflation, il s’agit donc selon les « monétaristes » de jouer sur les crédits accordés par les banques en modifiant le taux d’intérêt directeur. Toujours selon eux, la politique monétaire doit être à la main d’une entité décorrélée du pouvoir politique(3). C’est par ailleurs le mode de fonctionnement actuel de la Banque Centrale Européenne, calquée sur le modèle de la banque centrale allemande.

La théorie monétariste face à la crise des subprimes

Déclin et chute du néolibéralisme évoque par la suite l’histoire économique du XXe siècle (les accords de Bretton-Woods, la convertibilité du dollar en or, les 30 Glorieuses, les accords de la Jamaïque, les chocs pétroliers, etc.) pour mieux mettre en valeur la façon dont le monétarisme est devenu la doctrine majoritaire et le marché l’institution de fixation de l’ensemble des prix des biens, services, marchands ou non-marchands.

Comme le rappelle David Cayla, il s’agit d’un retournement de situation quasi-complet dans la mesure où au sortir de la guerre, l’économie et les prix de certains biens (agricoles, matières premières, etc.) étaient contrôlés par les Etats. Alors que le système était dirigiste en temps de crise, les Etats perdent progressivement le contrôle au profit de la mondialisation financière.

Après être revenu sur le contexte de développement du néolibéralisme, David Cayla, revient sur la façon dont la crise des subprimes a profondément remis en cause la théorie monétariste. Jusqu’en 2008, le mécanisme de titrisation a permis aux banques disposant d’un actif (après octroi d’un crédit) de les revendre à une banque d’affaire. Celle-ci les revendant par la suite à une structure financière. Ainsi, ces actifs se sont vus octroyer une valeur qu’ils n’avaient pas auparavant, et les banques se sont de cette façon débarrassées du risque. La hausse des demandes de ces titres a engendré des comportements anormaux de la part des banques, qui se sont mis à octroyer des crédits (dits « subprimes ») à des ménages à risque.

Une multitude de facteurs ont engendré des défaillances en cascade de ces ménages, alors même que ces actifs avaient été achetés par toutes les banques du monde, sans qu’il soit possible de différencier les « bons » actifs des « mauvais ». Les dettes croisées ont causé une contraction du marché interbancaire, et donc une réduction des crédits octroyés aux ménages et entreprises, propageant ainsi la crise financière au sein de l’économie réelle.

Le sauvetage des banques est alors devenu un objectif à part entière. Pour ce faire, les banques centrales sont allées plus loin dans leurs prérogatives en mettant en œuvre des politiques de quantitative easing(4) : rupture majeure avec la doctrine monétariste. L’extension de ces prérogatives s’est par ailleurs effectuée sans aucun contrôle démocratique en vertu même du principe d’indépendance des banques centrales.

Au travers de la crise des subprimes, c’est toute l’incapacité des marchés à mesurer objectivement et impartialement l’ensemble des informations qui a été mise en lumière.

Finalement, on pourrait penser que la doctrine monétariste ne fait plus foi. Mais David Cayla rappelle à juste titre que tout ceci n’a servi qu’à sauver le système et les marchés, sans transformation majeure : aucune banque n’a été renationalisée, la libre-circulation du capital n’a pas été questionnée, etc.

Proposer des alternatives au néolibéralisme

Des alternatives au néolibéralisme, il en existe (sans pour autant qu’elles soient parfaites et applicables, comme cela est bien expliqué dans l’ouvrage) : David Cayla cite notamment Adai Turner avec sa « monnaie hélicoptère(5) », la théorie « modern monetary theory(6) » portée par Stephanie Kelton (la dette ne serait qu’un jeu d’écriture), etc. Pour autant, la force du néolibéralisme est bien d’avoir pénétré l’ensemble du système et des esprits : ce n’est pas une doctrine isolée mais un maillon de la chaîne. Pour développer des alternatives concrètes, David Cayla le rappelle, il faut penser le rôle du marché en tant qu’institution sociale, repenser globalement le système. 

David Cayla évoque quatre propositions (à découvrir dans son ouvrage) qui composent son agenda pour une économie démocratique. Sans supprimer totalement les marchés qui ont une utilité, il faut selon lui les empêcher de contrôler et gérer l’ensemble des biens essentiels notamment dans une situation d’urgence climatique et de raréfaction des ressources. Leur rôle et périmètre doivent être strictement définis. L’Etat lui, doit pouvoir assurer la gestion des ressources non-marchandes et / ou marchandes vitales pour l’économie du pays.

Avec cet ouvrage, David Cayla aborde de manière pédagogique la question du néolibéralisme au prisme des précédentes crises. Il pose un constat clair : le monétarisme ne permet pas de lutter contre les crises. Il faut non seulement repenser la gestion de la monnaie, mais le système dans son ensemble. Le Temps des Ruptures recommande la lecture de son ouvrage, et l’étude des propositions qui y sont faites, pour quiconque souhaiterait saisir les enjeux économiques du monde actuel.

Références

(1)David Cayla cite notamment Aglietta.

(2)Hayek, Friedmann, etc.

(3) D’autres écoles / doctrines existent au sein du monétarisme : l’école ordolibérale, le free banking de Hayek, etc.

(4) Pratique consistant pour une banque centrale à racheter des actifs financiers détenus par des banques de dépôt.

(5) Il s’agirait de permettre la distribution de la monnaie par les banques centrales directement sur les comptes des ménages et entreprises. Cela permettrait de relancer la demande, sans augmenter la masse monétaire.

(6)Plus d’informations sur la doctrine à retrouver ici : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-journal-de-l-eco/theorie-monetaire-moderne-la-planche-a-billets-pour-tous-7185324

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La Seine-Saint-Denis comme miroir de la France (par Stéphane Troussel)

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La Seine-Saint-Denis comme miroir de la France (par Stéphane Troussel)

Stéphane Troussel vient de publier aux éditions de l’Aube son premier ouvrage « Seine-Saint-Denis, la République au défi », que l’équipe du Temps des Ruptures a eu l’occasion de lire. Cet ouvrage, sous forme d’entretien avec Madani Cheurfa, est à la fois une autobiographie de Stéphane Troussel (son parcours, son engagement politique), un partage de sa vision du département aujourd’hui, et de ce qu’il imagine pour demain.

Stéphane Troussel vient de publier aux éditions de l’Aube son premier ouvrage « Seine-Saint-Denis, la République au défi », que l’équipe du Temps des Ruptures a eu l’occasion de lire. Cet ouvrage, sous forme d’entretien avec Madani Cheurfa, est à la fois une autobiographie de Stéphane Troussel (son parcours, son engagement politique), un partage de sa vision du département aujourd’hui, et de ce qu’il imagine pour demain.

 « S’engager pour ceux qui n’y croient plus ». Voilà comment commence le premier livre de Stéphane Troussel. Le président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis revient sur son parcours politique : issu de parents communistes, il s’engage dans la voie du socialisme dans les années 1980, par adhésion à la voie tracée par le PS de l’époque, qui lui semble la plus à même de répondre aux enjeux contemporains et aux aspirations populaires. Il raconte ainsi l’histoire d’une gauche porteuse d’un espoir bien réel, qui a fait son succès , et d’une promesse toujours actuelle : celle de nouvelles générations vivant mieux que les anciennes. Le PS, à ce moment précis de son histoire, n’a pas rompu avec les classes populaires. Mais l’espoir a laissé la place à la désillusion au moment du quinquennat de François Hollande. A ce moment précis, selon Stéphane Troussel, le Parti Socialiste a failli à sa mission historique : défendre ceux qui en ont le plus besoin.

Stéphane Troussel évoque par la suite les nombreux défis que doit relever aujourd’hui la gauche pour reconquérir son électorat, dont une partie a basculé vers l’extrême droite, les « fachés pas fachos ». Se réapproprier la valeur travail et valoriser les salaires en est une condition sine qua non selon lui : les classes populaires ne vivent pas dans un monde dont l’horizon plus ou moins proche serait celui de la fin du travail. Fidèle à la doctrine socialiste, le président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis se situe ainsi sans ambiguïté dans le camp du travail. Une autre tâche d’ampleur attend également la gauche selon lui : revendiquer haut et fort son attachement à l’universalisme républicain, c’est-à-dire, selon lui, concrétiser la devise « Liberté, Egalité, Fraternité » partout sur le territoire national. Des développements supplémentaires sur ce point auraient néanmoins été intéressants pour le lecteur.

Plus loin dans l’ouvrage, Stéphane Troussel aborde un ensemble de thématiques, sous le prisme de la situation en Seine-Saint-Denis : désengagement de l’Etat central dans le département, croissance démographique, transformation industrielle, etc.. La Seine-Saint-Denis est un territoire en constante transition, un territoire historique d’immigration, un ancien bassin d’industrie désormais devenu « attractif » pour nombre d’entreprises.  

Mais un constat plus alarmant arrive : 28,6% de la population du département vit sous le seuil de pauvreté, contre 14,7% au niveau national, ce qui en fait le département le plus pauvre de France. Ce territoire est ainsi surexposé à de nombreuses difficultés, conséquence logique du désengagement de l’Etat : inégalités de richesses importantes, problèmes d’accès au logement (avec une hétérogénéité de la répartition du logement social sur le territoire du département), fermeture de services publics,  déserts médicaux, nombre de bénéficiaires du RSA en constante hausse, etc. Le constat est sans appel, le remède bien connu : la République doit s’incarner dans tous les territoires, notamment en Seine-Saint-Denis.

Stéphane Troussel évoque finalement ses ambitions face à l’ensemble de ces défis : l’école publique doit redevenir un ascenseur social, permettre une mixité réelle ; l’écologie doit être résolument populaire, et non punitive, surtout dans un département comme la Seine-Saint-Denis. Le président du conseil départemental évoque également les projets en cours : la candidature de Saint-Denis comme capitale européenne de la culture en 2028, l’expérimentation de la renationalisation du RSA. De belles perspectives qui doivent donc se traduire par des effets concrets.

Mais des motifs de réjouissance attendent également ce territoire : les Jeux Olympiques 2024, le Grand Paris Express, l’installation du CHU Grand-Paris Nord, l’installation de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) à Saint-Ouen ou encore du Ministère de l’Intérieur et des Outre-mer à Saint-Denis, etc. Autant d’évènements aux conséquences majeures pour le territoire, synonymes de plus d’emplois, plus de transports, de nouvelles infrastructures sportives si tant est que le département ne soit plus appréhendé comme une simple zone à traverser.

Ainsi, cet ouvrage est un bel hommage à ce territoire, qui démonte les idées-reçues et les mauvais clichés de ceux qui ne voient dans la Seine-Saint-Denis qu’une « zone de non-droit »  . C’est l’inverse que donne à voir Stéphane Troussel : la Seine-Saint-Denis est un territoire en mouvement, représentatif de la société française, de sa diversité, de ses difficultés et ambivalences et finalement des défis qui l’attendent.

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Chronos, l’Occident aux prises avec le temps

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Chronos, l’Occident aux prises avec le temps

Recension de l'ouvrage de François Hartog
Presque vingt ans après l’ouvrage « régimes d’historicité, présentisme et expérience du temps » qui a fait date, François Hartog publie en 2020, alors que le monde retient son souffle et que le temps est suspendu à cause de la pandémie, un ouvrage qui poursuit et approfondit ses recherches sur le temps et les sociétés humaines. Pour Le Temps des Ruptures, Paul-Henry Schiepan revient sur cette étude captivante et érudite, « Chronos, l’Occident aux prises avec le temps »

Disons-le franchement, l’ouvrage de François Hartog, Chronos, l’Occident aux prises avec le Temps (Gallimard, 24,5 euros), paru en 2020 n’a pas eu un retentissement suffisant. Rappelons que l’auteur, historien, est l’inventeur du concept de régime d’historicité conçu pour mieux saisir les diverses manières dont les sociétés humaines articulent ensemble passé, présent et futur afin de doter le temps qui passe d’une cohérence narrative. L’ouvrage Régime d’historicité : présentisme et expériences du temps, paru en 2003, a fait date et bercé les cours de sciences politiques, de philosophie et d’histoire de plusieurs générations d’étudiants.

Chronos, l’Occident aux prises avec le Temps, s’inscrit dans le droit fil de ce maître ouvrage. L’auteur continue son investigation sur le temps dans ce qui relève ici d’une monographie centrée sur notre civilisation depuis ses origines grecques. C’est peu dire que cet ouvrage historique, d’une érudition impressionnante, se place sans le dire tout à fait sous le patronage de Paul Ricœur, l’auteur du monumental Temps et récit qui étudie justement notre usage du récit pour habiter le temps qui passe, le temps des hommes et le temps de l’histoire et ainsi surmonter l’inéluctabilité d’un Chronos implacable.

Pour réaliser sa monographie, François Hartog s’appuie sur trois concepts essentiels, tous trois hérités de la Grèce : Chronos, Kairos et Krisis. Chronos n’est autre que le temps que connaît la physique, le temps qui se dit selon le mouvement pour reprendre l’ancienne formule aristotélicienne. C’est le temps du cosmos, ce temps qui se confond presque avec l’éternité et qui pèse de tout son poids sur nos épaules de mortels. C’est justement pour ramener ce temps à hauteur d’homme que les concepts de Kairos et de Krisis sont mobilisés. Le premier désigne le temps opportun, le momentum, l’occasion à saisir, c’est Kairos qui dynamise le temps linéaire de Chronos. Le second nous est plus familier, c’est l’évènement à proprement parler, le temps des ruptures ou la rupture dans le temps et dont le champ lexical très contemporain de la crise est un lointain héritier.

Armé de ces trois concepts structurants, l’auteur entreprend une étude historique approfondie depuis l’antiquité tardive jusqu’à notre époque pour y repérer les indices d’une évolution de notre appréhension du temps, qu’il retranscrit ensuite dans les termes du trio que forment Chronos, Kairos, Krisis.

Une part importante du livre est ainsi dédiée à l’histoire du temps chrétien. De cette lente maturation qui s’étend des pères de l’Église à l’humanisme renaissant et qui, pour reprendre la formule de l’auteur, enserre le présent entre le temps de la fin (Kairos) et la fin des temps (Krisis), jusqu’au présentisme de notre époque contemporaine où le règne du simultané propre au numérique dissout un futur que la fin des idéologies avait déjà privé d’horizon.

Cette étude érudite éclaire la dette de notre civilisation envers la chrétienté qui a façonné notre expérience individuelle et collective du temps, à un point tel que les grandes pensées de la modernité apparaissent sous cet éclairage comme les reformulations successives d’une apocalypse toujours annoncée et toujours retardée.

Mais c’est bien la dernière partie consacrée au concept d’anthropocène qui donne à l’ouvrage sa portée contemporaine. Fruit d’une interpénétration, celle du temps des hommes, du temps de la nature et du temps du monde, d’un agencement inédit entre Chronos, Kairos et Krisis, l’anthropocène, ainsi définie, apparait pour ce qu’elle est : une ère de bouleversements sans précédents qui nous impose en conséquence, pour continuer d’appréhender et d’habiter le monde, de redessiner des perspectives temporelles pour nos sociétés.

Se tenant à égale distance des techno-prophètes et des curés de l’apocalypse climatique qui chantent en chœur la fin du monde des hommes, François Hartog nous indique une voie, celle d’une humanité passant de l’adolescence à l’âge adulte et capable d’assumer tant sa dette que sa responsabilité vis-à-vis de la nature et des générations futures. Loin d’imposer ses vues, il nous indique bien plutôt des auteurs sur lesquels nous appuyer, parmi lesquels figurent Hans Jonas, Gunther Anders ou, plus proche de nous, Bruno Latour.

Cette réflexion sur notre expérience du temps s’achève d’ailleurs prophétiquement par un post-scriptum de l’auteur daté d’avril 2020, à l’heure où l’humanité confinée faisait une double expérience inédite, celle de la suspension du temps humain percutée par l’hyper-connectivité de nos sociétés qui, même physiquement arrêtées, ont continué de fonctionner dans le cyberespace.

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Le Tigre et le président, récit d’un perdant magnifique

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Le Tigre et le président, récit d’un perdant magnifique

Le Tigre et le président est un film de Jean-Marc Peyrefitte en salles le 7 septembre 2022 retraçant le court mandat de Paul Deschanel, président de la République française de janvier à septembre 1920. Alternant les points de vue, celui de Deschanel et celui de Clemenceau, il réhabilite un homme qu’on a oublié ou qu’on se remémore avec amusement. Le Temps des Ruptures a aimé, Mathilde Nutarelli vous en parle.

Très peu connaissent Paul Deschanel, et ceux pour qui c’est le cas s’en rappellent sûrement pour une sotte histoire de train. Pourtant, Paul Deschanel a été Président de la République et est aujourd’hui le héros du film réalisé par Jean-Marc Peyrefitte, avec rien de moins que Jacques Gamblin pour l’interpréter.

Deschanel est président de la République française de janvier à septembre 1920. Prenant tout le monde par surprise, il bat Clemenceau, le tigre, le « Père de la Victoire » de la Première Guerre mondiale. De son court mandat, l’opinion se rappelle uniquement un fait divers pour le moins saugrenu : une nuit du mois de mai 1920, alors qu’il se trouve dans un train, en déplacement présidentiel, Deschanel tombe par la fenêtre et se retrouve en pyjama sur les rails. Cette anecdote singulière a fait couler beaucoup d’encre depuis, et entrer Paul Deschanel dans l’Histoire. C’est d’ailleurs comme cela que démarre le film de Jean-Marc Peyrefitte.

En alternant les points de vue, Le Tigre et le président revient sur le mandat présidentiel hors du commun de Paul Deschanel. Entouré d’André Dussollier dans le rôle de Clemenceau, Jacques Gamblin interprète à la perfection le rôle d’un président de la République idéaliste, épris de démocratie et d’idées progressistes, qui se laisse complètement submerger par la rédaction d’un discours, qu’il veut historique. Peyrefitte signe ici un film au rythme agréable, à la bande-son soigneusement composée et à l’ambiance maîtrisée. L’incarnation du Clemenceau bougon par Dussollier est un régal et le maladroit magnifique de Gamblin est irrésistible.

Si un reproche peut être fait au film, il concerne l’exactitude historique. Deschanel y est présenté comme un idéaliste un peu béat, qui patauge dans sa nouvelle fonction présidentielle. Or, Deschanel avait déjà été deux fois président de la Chambre des députés avant de devenir président, c’était un homme politique bien institué et expérimenté. Mais il est vrai qu’un biopic strictement factuel sur ces quelques mois de mandat aurait été bien plus rébarbatif.

Ce film, qui dépeint des faits produits il y a plus de cent ans, parvient à faire écho à nos débats actuels. Paul Deschanel y est présenté en fervent défenseur de l’abolition de la peine de mort, en faveur du droit de vote des femmes. Il cherche, tout au long du film, à aller au contact des Français qu’il gouverne et rivalise de modernité pour les connaître et se faire connaître d’eux. A travers le Deschanel de 1920, s’expriment les débats actuels concernant la proximité entre le président et le reste des Français, le fossé entre les ors de l’Elysée et le quotidien des gardes-barrière de province.

Si Le Tigre et le président n’est pas un compte-rendu historique des quelques mois de la présidence de Deschanel, il permet à Jacques Gamblin d’incarner un perdant magnifique avec brio, et de nous faire découvrir un homme oublié, tombé en disgrâce, pour lui rendre un peu de sa superbe.

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Après la victoire… – épisode 1

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Après la victoire… – épisode 1

"Enfin, les ennuis commencent"
Et si la gauche l’avait emporté en avril et en juin 2022 ? Et si, malgré la diversité des sensibilités qui la composent, l’union de la gauche était désormais au pouvoir, aux responsabilités ? Comment parviendrait-elle à former un Gouvernement ? Quelles seraient ses priorités ? Comment affronterait-elle les divergences entre ses composantes ? C’est le scénario d’une gauche face au réel que nous avons voulu explorer dans cette série de politique fiction dont le premier épisode est consacré à la formation d’un Gouvernement d’union de la gauche au lendemain de la victoire aux élections législatives.

Un vrombissement de moteur résonna place de la République avant que le dernier camion de la régie ne s’engouffre boulevard du Temple. Le silence se fit enfin sur la place où gisaient par terre quelques drapeaux tricolores au milieu d’autres, abandonnés par les militants. On distinguait là l’étoile blanche sur fond rouge du PCF, ici le poing et la rose des socialistes ou le tournesol d’Écologie et Liberté, et, surtout, des drapeaux blancs frappés des trois lettres « LTR », le grand vainqueur, Le Temps des Ruptures. Quelques heures avant tout juste se tenaient sur la place, ivres de joie, les différents chefs de la fédération « unité et progrès », pour fêter ensemble une victoire retentissante aux élections législatives.

Seul manquait sur scène le Président nouvellement élu, Maël Ruggiero, condamné à suivre depuis son bureau les résultats, entouré seulement de quelques collaborateurs. Tout au long de la soirée il avait reçu des messages de félicitations, bien loin des scènes de liesse qui embrasaient la capitale et auxquelles il aurait pourtant aimé se joindre. Avait-il seulement eu le temps de réaliser le poids de la charge qui lui incombait désormais ? Il vivait et revivait quotidiennement le souvenir de sa propre victoire, deux mois plus tôt, à l’annonce du résultat final, l’instant fugace, le pincement de cœur qui dure le temps d’un battement de cil, l’éclair qui déchire le ciel en silence avant que le tonnerre n’éclate.

Cette nouvelle victoire était d’abord celle des militants, de ces infatigables artisans qui avaient battu la campagne, surmonté les innombrables bisbilles entre groupes locaux, sections et autres coordinateurs régionaux des différentes composantes de la fédération. Le contraste était saisissant entre cette campagne à échelle humaine, locale et nationale à la fois où chacun se sentait impliqué, proche de son candidat, proche de sa ville, et la personnification extrême de la campagne présidentielle avec sa culture du clash et du buzz, les sempiternelles questions des journalistes – « quelle sera votre première mesure si vous êtes élu ? » – les staffs de campagne de candidats inaccessibles et leurs conseillers-en-tout…

Le succès de la fédération devait beaucoup à un engouement que l’union de la gauche avait suscité chez des électeurs résignés et qui s’était traduit dans les urnes : soixante-quinze pourcents de participation aux élections législatives, du jamais vu depuis 1986 ! Les forces de gauche données perdantes avant le scrutin présidentiel s’étaient redressées brusquement et, par-delà les analyses tactiques et stratégiques des politologues de profession ou de bistrot, le principal moteur de la victoire avait bien été l’espoir ! L’espoir, que la gauche avait fait renaître chez des citoyens faussement désabusés, revenus de tout sauf de la démocratie et qui pouvaient bien renoncer à Dieu mais pas à communier ensemble. Protester dans une urne restait le moyen d’expression favori des vrais contestataires, près de deux siècles et demi après la grande Révolution, les Français continuaient de se rendre seuls maîtres et possesseurs de leur destin.

Mais le frisson de la victoire qui lui avait parcouru l’échine par deux fois ces dernières semaines devait autant à la joie qu’à l’effroi face à l’immensité de la tâche à accomplir. Surpris d’une accession au second tour qui devait beaucoup aux erreurs de la candidate d’extrême droite, Ruggiero s’était érigé en rassembleur des forces de transformation écologique et de progrès social.

Il avait fallu forcer l’union pour créer une dynamique, rendre celle-ci à la fois crédible et désirable pour le pays, pas seulement pour le « peuple de gauche », mais aussi pour les pans entiers de la société, passés avec armes et bagages à l’extrême droite, par dépit ou par colère, persuadés d’avoir été abandonnés et sacrifiés par ceux qui jusqu’alors les représentaient, les défendaient. Ceux qu’on appelait les « fâchés mais pas fachos » avaient été privés de leur candidate au second tour, il avait fallu les convaincre de revenir au bercail. Il avait aussi fallu convaincre une partie de la bourgeoisie sans trop la brusquer, la bourgeoisie des villes davantage sensible à l’écologie qu’à la question sociale. Il avait fallu, enfin, acquérir la stature, non plus du challenger ou de l’opposant, mais du chef d’Etat, du Président apte à diriger, à composer avec un pays en rupture.

Ce difficile chemin de crête avait valu au parti une scission, la frange la plus radicale n’acceptant pas que l’union se fasse au prix du moindre compromis avec les modérés, les « traitres » venus des rangs socialistes. Sceptique quant aux chances de succès de la fédération, Faouzia Ben Slimane-Couderc avait claqué la porte du Temps des Ruptures pour fonder Les Révoltés, entrainant avec elle davantage de militants que d’électeurs mais provoquant une crise interne dont il avait bien pensé qu’elle lui couterait la victoire.

La dynamique avait heureusement été plus forte que la dissension et ce soir, les électeurs venaient de confirmer leur choix, offrant au Président un mandat clair. « Enfin, les ennuis commencent ! » comme avait dit le socialiste Bracke-Desrousseaux au lendemain de la victoire du Front populaire, et cette phrase, répétée comme de rituel après l’élection de chaque président de gauche n’avait pas pris une ride depuis un siècle. C’est qu’on s’engage à gauche alors qu’on se contente la plupart du temps d’être de droite. A l’exception des fantasmes d’apprentis fascistes, la droite faisait d’ordinaire peu d’efforts pour penser le monde et brillait davantage par son instinct de conservation, son inclination à abandonner le monde à son devenir. « Administrer », « adapter », « accompagner », voilà les verbes d’action qu’affectionnait la droite là où la gauche se donnait pour mission de « transformer », « construire », « protéger ».

Ruggiero avait retenu de la déconfiture de son prédécesseur la leçon. Il ne pouvait se contenter d’accompagner la marche du monde en espérant ainsi préserver les quelques avantages dont jouissait encore un pays riche comme la France dans la grande compétition internationale. Il relevait du devoir d’un Président de gauche de croire en l’immense pouvoir de la volonté humaine, d’afficher la conviction inébranlable qu’il n’y a pour l’humanité de destination que celle qu’elle choisit de se donner. La tiédeur d’un déterminisme volontiers cynique douchait les espoirs d’une société qui n’osait plus rêver depuis trop longtemps. Le néolibéralisme avait imposé la théorie de l’évolution comme règle pour la société tout entière, creusant toujours plus profondément le sillon qui séparait les possédants de la multitude qu’ils condamnaient à la domination. Pour sortir de cette ornière il fallait renoncer à l’impuissance politique.

Il fut tiré de ses pensées par l’ombre portée du secrétaire général de l’Elysée, entré dans le bureau par la petite porte du côté. Au cabinet, on l’avait affublé du surnom d’aiglefin à cause de sa passion pour la pêche, mais d’autres y décelaient plutôt un sarcasme moquant ses petits yeux inexpressifs et la main toujours froide, toujours molle qu’il tendait à ses interlocuteurs.

« Karim m’a téléphoné, il veut remettre la démission de son Gouvernement dès demain midi. Il ne perd pas de temps. »

Maël resta songeur. En nommant le chef de file du PS comme Premier ministre il avait pris un risque. Mais il lui avait fallu mettre sur pied un Gouvernement de campagne pour préparer les législatives et Karim s’était imposé comme choix logique pour mettre en scène l’alliance entre la gauche engagée et résolue qu’il représentait et le centre gauche social-démocrate. Jeune et impatient mais bien formé à l’école du parti, le garçon avait du métier et un sens politique aiguisé comme une lame de rasoir. Il misait sa carrière depuis des années sur un pari simple mais audacieux : virer un à un les vieux chefs. A l’en croire, le rejet de la social-démocratie dans l’opinion provenait surtout d’un rejet viscéral des têtes d’affiches, de ces vieilles badernes boursoufflées qui avaient fait leurs classes sous Mitterrand et leur beurre sous Jospin. Il était convaincu qu’en purgeant le parti de ses caciques, en mettant en scène leur obsolescence, la social-démocratie renaîtrait de ses cendres. Les militants l’appelaient le tueur d’éléphants, l’anti-Morel.

Mais le petit était trop pressé, trop agité, il brûlait la chandelle par les deux bouts. « Chirac avait son Sarkozy, Ruggiero a son Zaoui » était même allé jusqu’à titrer un canard facétieux pendant la campagne. Hors de question pour Maël de se faire polluer le quinquennat par un ambitieux, comme son prédécesseur avant lui. Fallait-il le garder comme Premier ministre pour conjurer le sort ? La question restait entière.

Le Gouvernement de campagne qu’il avait mis sur pied était resserré, à peine dix postes, le minimum vital pour expédier les affaires courantes, seulement les têtes de série de la Fédération et quelques hommes et femmes de confiance pour tenir l’administration. Les cinq chefs de partis étaient convenus dès l’origine que les législatives feraient foi, qu’ils composeraient le nouveau Gouvernement en respectant les équilibres nés du scrutin. Mais ce soir, le brouillard était encore trop dense pour qu’on puisse mesurer l’état des forces de chacun et seule la nuit permettrait d’y voir clair. Il congédia aiglefin et se mit au lit, songeur. « Enfin, les ennuis commencent ! » se répéta-t-il pour se donner du courage.

*

La petite femme rondouillarde qui se tenait face à lui débordait de son tailleur gris clair, un tailleur hors d’âge et bien strict qu’elle n’avait jamais dû porter auparavant. Elle avait de beaux cheveux noirs qu’un chignon peinait à retenir. Depuis tout le temps qu’il la connaissait, Maël n’avait jamais vu Faouzia dans un tel accoutrement.

« Président, tu ne peux pas garder Karim comme Premier ministre… Si tu fais ça, tu fous en l’air le mouvement. Tous ces arrivistes, ces opportunistes qui vont venir gratter à la porte pour un poste, il faut leur mettre un tir de barrage d’emblée ! Sinon, tu vas t’institutionnaliser, te normaliser. Et tout l’engouement, tout l’espoir que ta victoire a suscité s’évanouira aussi sec. Et n’oublie pas, ce que tu perdras à gauche, tu ne le gagneras jamais à droite, pour eux tu seras toujours un bolchévik, un khmer vert ! »

En dépit de ses coups tordus, il appréciait Faouzia et la passion qui l’animait. Sa micro-scission au lendemain du premier tour des présidentielles avait d’abord mis en péril la cohésion du parti qu’il dirigeait mais il y avait vite trouvé son compte. Les Révoltés ayant quitté le navire LTR, il s’était mécaniquement recentré, devenant le seul à même de faire dialoguer gauche radicale et socialistes, de rassurer les uns sur les intentions des autres. La nomination de Karim avait fait grincer des dents, chacun voulant se tailler la part du lion, convaincu que l’identité du Premier ministre aurait une incidence déterminante sur le cours de la campagne et le résultat des législatives.

Faouzia enchainait les mauvais calculs depuis deux mois et s’était ralliée à la Fédération, contrainte et forcée, quelques jours avant le second tour du scrutin présidentiel. Alors que Maël et Karim avaient annoncé de concert, au lendemain du premier tour, leur intention de s’allier pour faire élire Maël à la présidence et aborder ensemble les législatives, Faouzia avait quitté avec fracas LTR pour créer Les Révoltés en dénonçant une forfaiture. Ne pouvant rien contre la dynamique populaire née de l’union, elle faisait partie des ralliés de la vingt-cinquième heure, qui avait rejoint la Fédération comme on signe la reddition. Ce mauvais calcul lui avait valu d’être servie chichement par la commission d’investiture. Sur la ligne d’arrivée, Faouzia et les siens obtenaient tout juste onze députés élus, et cela convenait très bien au Président qui avait craint qu’elle n’en obtienne quinze et ne puisse ainsi constituer un groupe parlementaire autonome dont elle aurait usé pour affaiblir la majorité. Elle était désormais pieds et poings liés.

Maël la laissa faire son numéro en silence, observant du coin de l’œil son conseiller spécial, Boris, également président de la commission d’investiture de la Fédération, qui peinait à dissimuler son agacement.

« Qu’est-ce que tu veux Faouzia ? Avec tes onze députés, tu ne demandes quand même pas le poste ? On ne peut pas nommer un Premier ministre qui vienne du Temps des Ruptures, c’était le deal avec la Fédération : on prend l’Élysée, on laisse Matignon. Donc ça se joue entre le PCF, Écologie et Liberté et le PS. C’est le PS qui a le plus de sièges aux législatives, donc Karim. Tu préfèrerais que ce soit Elsa ou peut-être Léon ? »

Elle leva les yeux et les bras au ciel dans un geste d’impuissance. L’huissier frappa à la porte et entra.

« Monsieur le Président, Madame Farami et Monsieur Badowski sont arrivés, ils patientent dans le salon des ambassadeurs. »

Karim devait rejoindre l’Élysée sur les coups de midi pour présenter la démission de son Gouvernement, laissant au Président le temps nécessaire pour débuter les négociations avec les partenaires de la majorité, ou plutôt pour leur faire accepter le principe de sa nomination. Maël avait pris sa décision, Karim avait un profil d’attaquant de pointe, ce qui constituait, certes, un risque à ce poste, mais calculé. Il mesurait l’adversité à laquelle le Premier ministre ferait face, qu’il s’agisse du chaudron bouillant de l’Assemblée, des médias prompts à clouer un jour au pilori ceux dont ils chantaient la veille encore les louanges et, surtout, de l’administration qui se méfiait du Président élu et se partageait entre une haute fonction publique acquise aux préceptes libéraux et des catégories B et C tentées par le vote d’extrême droite.

Le jeune loup rêvait de chausser les gants pour en découdre, un profil de conquérant qui plairait jusque sur les bancs de la droite et laisserait quelques semaines de répit à l’exécutif pour préparer les premiers grands orgues du quinquennat. Mais Maël craignait qu’il ne se plaise de trop à Matignon et, porté par son euphorie, ne s’y consume, comme tant d’autres avant lui. Une crainte fondée … soit, et alors ? Karim avait son destin en main et il lui revenait d’en écrire les bonnes pages. Et puis les candidats au poste ne manquaient pas. Non, s’il hésitait, cela tenait davantage à l’incapacité du garçon à jouer collectif. Il pouvait bien être le seul à marquer mais il faudrait bien défendre en groupe.

L’image comptait au moins autant que les résultats et Maël voulait que son Gouvernement soit sympathique aux yeux des Français. Loin de l’image rassurante des technos gris et ternes dont jouissaient les libéraux auxquels ils s’apprêtaient à succéder, le nouveau Gouvernement ferait immédiatement face à un procès en incompétences et en amateurisme, meilleure arme de leurs adversaires pour disqualifier toute velléité de transformation. Singer leurs prédécesseurs ne les mènerait nulle part, il fallait donner envie, donner envie de croire en eux. Et pour cela il voulait une équipe unie et soudée dans l’épreuve, à laquelle les gens auraient presque envie d’appartenir. Il fallait donner envie aux gens de les voir réussir, leur donner envie de placer en eux leur confiance. Tout l’inverse de ce qu’avait fait son prédécesseur… Karim, avec ses petites phrases qu’il distillait comme du cyanure, sa méfiance congénitale et son ambition démesurée, ne collait pas vraiment au rôle d’homme d’Etat réfléchi mais débonnaire que recherchait le Président. Un Chirac en somme, mais de gauche.

Il entra dans le salon des ambassadeurs où Elsa Farami et Léon Badowski, la première secrétaire d’Ecologie et Liberté et le secrétaire national du PCF, l’attendaient, rejoints quelques minutes auparavant par Faouzia.

« Ce sera bien Karim, dit-il d’emblée après que chacun se fut bien installé. »

Badowski réagit peu, il avait passé l’âge des outrances et connaissait trop bien les choses de la politique. Puis son véritable combat était ailleurs, il avait obtenu dix-neuf députés, ce qui lui permettrait de renforcer son groupe parlementaire à l’Assemblée, de récupérer des financements supplémentaires pour conserver son autonomie de fonctionnement et de mettre ses élus à l’abri de toute menace d’exclusion en cas de bisbille. Il faudrait le courtiser, et cela tombait bien car le vieux communiste escomptait bien placer des ministres au Gouvernement, au moins trois, comme en 1981, et à des postes sérieux s’il vous plaît ! Qu’on n’essaye pas de l’endormir avec la jeunesse et les sports ! Karim ? Ni pour, ni contre, bien au contraire.

Sans grande surprise ce fut Elsa qui ouvrit le feu la première :

« Vous privilégiez donc sans concertation l’homme qui a fait un score inférieur au mien à la présidentielle, c’est un mauvais signal pour l’avenir de la Fédération, et un casus belli majeur pour nous.

-On respecte le deal Elsa, Karim a peut-être fait un mauvais score au premier tour des présidentielles mais il est celui qui obtient le plus de députés après LTR. Et puis c’est lui aussi qui a été l’élément moteur pour la création de la Fédération, il y a une certaine cohérence…

-Il obtient peut-être plus de députés mais il a été mieux servi par la commission d’investiture, et puis au final on parle de quatre députés de plus que nous, pas de quoi éblouir la galerie ! Avec les circonscriptions qui leur avaient été réservées, il s’est débrouillé comme un manche. J’insiste, ce serait un casus belli pour nous. »

Le Président vérifia sur la fiche préparée par Boris les nouveaux chiffres de la Fédération. Une majorité de trois-cent dix-sept députés dont deux-cent vingt-sept pour LTR, onze pour Les Révoltés et dix-neuf pour le PC. Sur les soixante autres sièges, le PS en avait remporté trente-deux contre vingt-huit pour Écologie et Liberté. Il fit un rapide calcul avant de répondre à Elsa.

-Qu’est-ce que tu entends par casus belli ? Tu songes à quitter la Fédération ? Il y a tout un Gouvernement à constituer, c’est une belle victoire collective, tu seras très bien servie. Et puis qu’est-ce que tu feras, seule avec tes vingt-huit députés dont tu n’es même pas sûre qu’ils te suivront tous ? Tu veux sortir de l’alliance qui vous a permis d’obtenir, pour la première fois dans l’histoire de votre parti, suffisamment d’élus pour former un groupe, avant même d’avoir siégé, simplement sur une querelle de personne, une querelle d’égo ? Et tu ne penses pas que les électeurs te feront payer le prix de la déloyauté à la première occasion ?

-Sois raisonnable Elsa, renchérit Boris. Tu n’as pas de quoi compromettre la majorité. Même sans toi, nous serons toujours deux-cent quatre-vingt-neuf, c’est chiche mais ça reste la majorité absolue. »

L’œil du Président fut attiré à cet instant par Faouzia qui se dandinait sur sa chaise, triturant en silence ses doigts potelés. Un message de son chef de cabinet lui indiqua que Karim était au barrage de la rue du Faubourg Saint-Honoré. Maël quitta la pièce pour accueillir son Premier ministre dans la cour, sous l’objectif des journalistes convoqués pour la journée. Le fringant quadra sortit de sa voiture tout sourire, un dossier à la main et sa veste sur le bras malgré le vent qui commençait à souffler et les nuages noirs qui s’amoncelaient. Il serra la main du Président chaleureusement et posa longuement avec lui sur le perron, à la manière d’un dignitaire étranger. Il savourait son triomphe, convaincu que cette double victoire devait beaucoup à son instinct politique, lorsqu’il avait surpris son propre parti et les électeurs au soir du premier tour où il avait réuni tout juste 5,1% des suffrages, en annonçant la création de la Fédération unité et progrès pour faire élire Maël. Il avait mené la bataille des législatives comme un général bat la campagne, supervisé celle-ci jusque dans ses moindres détails, cette victoire était la sienne et il venait désormais récupérer son dû, Matignon !

Lorsqu’il entra dans le salon des ambassadeurs, il vit le visage fermé de ses partenaires. Aiglefin semblait absorbé par le dossier posé devant lui qu’il relisait machinalement et Boris faisait grise mine. Pas tout à fait l’ambiance festive et joyeuse qu’il espérait, mais il connaissait trop bien Elsa et les états d’âme de cette quadragénaire, née la même année que lui, sa rivale, talentueuse avocate formée par Ruggiero et qui le méprisait, lui, l’opportuniste, le coupeur de têtes au sourire d’acier. Cette grande bourgeoise qui se comportait comme une parfaite héritière jusque dans les salons de l’Elysée était convaincue que le poste lui revenait de droit. Et si on lui refusait, elle jouerait une sérénade aux journalistes en pleurnichant sur sa condition de « femme dans un monde d’hommes, d’agneau parmi les loups. » Mais c’était bien elle, la louve, la prédatrice.

« Je m’oppose à ce que tu sois nommé Premier ministre Karim. »

Ce n’était pas vraiment une surprise mais elle n’avait pas les moyens de s’y opposer, il jeta un coup d’œil aux autres membres de la Fédération. Léon, ce vieux roublard, arborait le masque du sphinx. Faouzia, en revanche, n’arrivait pas à soutenir son regard. Il comprit avant même que cette dernière n’ouvre la bouche.

« Je ne peux pas voter l’investiture d’un Gouvernement dont tu serais Premier ministre, Karim. Même si je le voulais, mes troupes ne me suivraient pas.

Il eut tout un tas d’expression et de qualificatifs qui lui passèrent à cet instant par la tête. Boris qui avait bien fait ses calculs semblait désespéré. Sans Elsa, la majorité tenait à une voix, mais avec les onze députés de Faouzia, Le Présidet, Léon et lui n’avaient plus de majorité pour investir le Gouvernement. Aiglefin tenta en dernier recours de proposer une répartition des postes faisant la part belle aux deux factieuses.

« Aucune proposition, aussi généreuse soit-elle, ne fera l’affaire, répondit Elsa. C’est une question de principe, Karim ne peut pas être Premier ministre. Au-delà même de nos scores respectifs à la présidentielle ou bien aux législatives, il faut envoyer un signal aux électeurs, le temps de l’écologie est venu, c’est ça l’espoir que l’on doit incarner pour notre génération et pour la jeunesse. Karim, ne le prends pas mal, tu as toutes les vertus de l’homme politique et tu as un grand rôle à jouer, mais il faut que l’on affiche une vraie rupture, que l’on donne un cap clair. La social-démocratie à la papa, les socialos bon teint, c’est fini, c’est derrière nous, c’est le passé.

-Et toi Faouzia, demanda-t-il en désespoir de cause, c’est ce que tu penses aussi ?

-Je t’aime beaucoup Karim, tu as l’avenir devant toi et peut-être qu’un jour ce sera toi le Président, mais tu sais que je n’étais pas favorable à la Fédération dès le départ, parce que je voulais qu’on préserve notre radicalité originelle, celle qui a fait le succès d’LTR. Maël est Président désormais, il va progressivement s’institutionnaliser, perdre cette radicalité qui a fait sa popularité, c’est le jeu de la Ve République, même si je déteste ce régime. Si, en plus, on nomme un Premier ministre qui se revendique social-démocrate, bien que tu défendes, je le sais, un réformisme ambitieux et volontaire, alors on perdra nos soutiens, nos électeurs ne comprendront pas, penseront qu’on les a floués. Je ne veux pas rejouer la bérézina du dernier quinquennat socialiste. Ça ne peut être qu’Elsa. »

Cette sentence acheva Karim, qui savait qu’un gouffre béant, un monde séparait la militante acharnée, qui avait fait ses armes, toute jeune, à la Ligue communiste révolutionnaire, et s’était illustrée dans les manifs de gilets jaunes au point de devenir une porte-parole de fait du mouvement, de l’avocate du VIIIe arrondissement, femme de réseaux issue de sciences-po, passée par la conférence, et qui camouflait ses inclinations libérales sous un masque de verdure. Qu’elles tombent d’accord pour l’évincer le laissait sans voix, seul et trahi.

Les jeux étaient faits, tous ici le savaient. Le Président n’avait aucune bonne solution, la loi des nombres s’imposait. Elsa avait été la plus dure à convaincre et jusqu’au bout il avait fallu s’assurer de sa loyauté alors que le parti du Président battu la courtisait pour les législatives, espérant imposer à Maël une cohabitation grâce à son soutien. Quant à la gauche, Elsa s’en foutait, le Président qui avait formé la jeune avocate dans son cabinet le savait mieux que quiconque. Elle trouvait tout cela dérisoire, cette histoire qui confinait à la mythologie, ces intellectuels de canapé qui répétaient ad nauseam les mêmes rengaines sur la lutte des classes, ces rites dépassés et ces combines d’arrière-cour, toutes ces babioles de la gauche avaient leur place au musée avec Badowski, qu’elle tolérait encore parce qu’il avait le bon goût de ne pas radoter devant elle.

La pluie battait à la fenêtre face à laquelle le Président se tenait debout. Karim se leva, le parquet grinçait sous ses pieds alors qu’il se dirigeait vers la porte. Il déposa sur la table la lettre de démission de son Gouvernement et lança, avant de quitter la pièce :

« Soit, je pars sur deux victoires et laisse ma place. Mais je veux Bercy et les Affaires étrangères, plus deux ministres et trois secrétaires d’Etat et je serai intransigeant. Je rentre à Matignon faire mes affaires et préparer la passation avec Elsa. »

Elsa, la victorieuse, savourait cet instant, réalisait à peine qu’elle venait de briser l’élan de son principal rival et de s’imposer, de s’auto-désigner Première ministre. Faouzia avait le regard vide du prévenu qui encaisse la sentence des juges depuis le box des accusés. Léon se leva, impassible, insensible au sujet du Premier ministre, aucun des candidats ne lui inspirant confiance.

« Elsa, tu es Première ministre désormais, je te félicite et te charge officiellement de former un Gouvernement, dit le Président. »

Puis il ajouta :

« J’espère que tu mesures pleinement l’immensité de la tâche qui t’incombe désormais et que tu mesures bien que ta légitimité, c’est de moi que tu la tires. Tu gouverneras le pays d’après mes directives. Et lorsque les canons seront pointés vers moi, je n’aurai de cesse de les dévier vers toi.

-Je tire ma légitimité du Parlement, répondit-elle cinglante.

-Non Elsa, ton Gouvernement tire son autorité du Parlement qui t’accorde sa confiance si tu lui demandes, mais ta légitimité c’est de moi que tu la tiens, c’est moi qui te nomme et c’est moi qui te démets de tes fonctions. Garde bien ça en tête ! »

Elle eut un sourire en coin, un sourire plein de défiance qu’il lui connaissait depuis toute jeune, lorsqu’elle était encore élève avocate et rêvait déjà d’en découdre. Ils en restèrent là et le Président demanda à son secrétaire général de faire préparer le communiqué de presse annonçant sa nomination. Il s’apprêtait à quitter la pièce quand son chef de cabinet déboula dans le salon l’œil fou. Il tendit au Président son téléphone pour qu’il voit ce qui tournait en boucle sur les chaînes d’infos. On voyait à l’image la cour de l’Elysée pleine de journalistes et Karim qui se prêtait au jeu des questions.

« Monsieur Zaoui, avez-vous été confirmé par le Président dans vos fonctions de Premier ministre ? Allez-vous former un nouveau Gouvernement, demandèrent en cœur les journalistes ?

-Ecoutez, j’ai vu le Président à qui j’ai remis la démission de mon Gouvernement. Manifestement le Président a accepté celle-ci et m’a annoncé son intention de nommer Mme Farami à ce poste. »

La surprise pouvait se lire sur les visages des journalistes trop heureux de tenir ce scoop et qui renchérirent sans attendre :

« Ce doit être une déception pour vous, comment expliquez-vous ce revirement, votre nomination semblait pourtant acquise après votre victoire aux législatives ? Allez-vous quitter la Fédération ?

-Je n’ai aucun commentaire à faire, j’attends désormais la composition du Gouvernement. Mon seul souhait est que les premières mesures du programme porté par la Fédération pendant la campagne soient mises en œuvre au plus vite. Les Français veulent des réponses à l’urgence sociale et climatique, le reste n’intéresse que les commentateurs. »

Il quitta la cour satisfait, Elsa devait comprendre qu’elle aurait toujours derrière elle son ombre, il voulait qu’elle sente le souffle d’une menace permanente sur sa nuque.

Le geste de Karim provoqua une petite crise institutionnelle comme les médias adorent les fabriquer, courtes et sans lendemain, donnant l’occasion à des commentateurs sans talent de disserter jusqu’à épuisement, de créer de l’anecdote pour alimenter le buzz, de répéter les analyses paresseuses d’anciens insiders sortis du formol pour l’occasion.

En à peine quelques jours l’image d’Elsa s’était écornée, les journalistes avaient fini par faire eux-mêmes les calculs et comprendre la manœuvre. Sa réputation d’arriviste était faite, elle aurait du mal à s’en départir. Karim avait obtenu sans peine les ministères qu’il voulait lors des négociations et pouvait à loisir se parer de toutes les vertus. Les Français aimaient les victimes qui portaient haut, qui jouaient de leur malheur pour faire valoir leur abnégation, le bougre savait y faire.

Lorsqu’Aiglefin sortit sur le perron de l’Elysée annoncer la composition du Gouvernement, emprunté et mal à l’aise, lui qui détestait la lumière et l’œil des caméras, le Président ne put s’empêcher d’éprouver une franche satisfaction. Le petit incident passé, tout était désormais en place et, dès le lendemain, lors du premier Conseil des ministres, le quinquennat commencerait, les premières mesures seraient annoncées. « Enfin, les problèmes commencent ! », se dit-il encore, comme un mantra pour guider son action

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