Le cinéma marocain : une rébellion face à la culture des tabous

Terre d’accueil notoire de productions cinématographiques étrangères, le cinéma local marocain demeure toutefois méconnu du grand public. Le septième art chérifien a pourtant peu à envier à celui d’autres contrées, et ce, à un détail près : réaliser ou jouer dans un film au Maroc comporte un aléa significatif.

En 2015, le film « Much Loved » du réalisateur franco-marocain Nabil Ayouch aura été un des rares films marocains sérieusement médiatisés en France, notamment pour une raison étrangère à l’œuvre elle-même ou son éventuel succès dans l’Hexagone. En effet, ce film qui aborde le sujet de la prostitution dévoile la réalité crue du quotidien de ces travailleuses du sexe, leurs rendant leur humanité par la même occasion. Ce portait de la prostitution lui vaudra une censure et une interdiction pure et simple de diffusion au Maroc pour « outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine ».[1] Loubna Abidar, actrice tenant le rôle principal, quittera peu de temps après le Maroc pour la France à la suite d’agressions verbales et physiques dont elle sera victime en raison de sa participation au film. Cette œuvre polémique, considérée par certains comme sulfureuse, scandaleuse, voire pornographique, n’est néanmoins pas la seule à aborder un sujet controversé. D’autres que Nabil Ayouch se sont risqués à cet exercice périlleux. Hélas, ceux-ci n’ont pas manqué, eux aussi, de s’attirer les foudres de bien-pensants.

L’une des thématiques que l’on retrouve de façon transversale dans nombre d’œuvres consiste en l’évocation de sujets considérés, par encore beaucoup (trop) d’individus de la société chérifienne, comme tabous. Si « Much Loved » a pu heurter la sensibilité du Centre Cinématographique Marocain (CCM) au point de provoquer sa censure totale, il n’est pas le seul à être passé au crible avant diffusion.  

Déjà en 2006, la sortie du long-métrage « Marock » de la réalisatrice Leïla Marrakchi était examinée par la commission de censure du CCM à la suite d’une polémique déclenchée lors de sa première projection dans le cadre du Festival national du film à Tanger. Le film finira par obtenir son visa d’exploitation sans aucune censure au plus grand dam du parti islamo-conservateur et du Syndicat du théâtre marocain appelant à son boycott et à son interdiction. Leïla Marrakchi y portraiture la jeunesse dorée casablancaise, écartelée entre société marocaine traditionnelle et influences occidentales. Au travers d’une tragédie shakespearienne d’un amour impossible sont alors détaillés : relations inter-religieuses et hors mariage, indifférence à la religion, consommation d’alcool et de drogues, corruption. En bref, la réalisatrice brosse sans filtre le quotidien de jeunes gens s’adonnant à des comportements et pratiques tenant à l’impudicité voire à l’apostasie aux yeux du Marocain moyen.

La projection de ce type d’œuvre provoque systématiquement l’ire de bien des détracteurs conservateurs, traditionnalistes et bondieusards en tout genre. Pour autant, les réalisateurs marocains s’adonnent toujours volontiers à l’exercice risqué de l’exorcisme des tabous de la société marocaine.

Le réalisateur Mohammed Ahed Bensouda est coutumier du combat. Son film « Derrière les portes fermées » consacré au fléau du harcèlement moral et sexuel avait suscité un débat qui avait porté ses fruits dans la mesure où une proposition de loi, adoptée par le Parlement, en avait été inspirée. Le réalisateur a d’ailleurs précisé ses intentions, à savoir « créer des œuvres cinématographiques qui engendrent un dialogue et, idéalement, mènent à des changements significatifs de la société, particulièrement sur des questions touchant les femmes ».[2] Son dernier long-métrage, « Les divorcées de Casablanca », s’inscrit dans cette lignée et met en exergue les contradictions d’une ville moderne qui reste empreinte de préjugés accablant la vie de ces femmes devenues indignes aux yeux d’une partie de la société.

La réalisatrice et actrice Maryam Touzani est également familière de ce type de combats. Celle qui souhaite « contribuer à créer un débat sain et nécessaire », s’attaque dans son dernier long métrage à un tabou de taille, celui de l’homosexualité.[3] « Le Bleu du Caftan » porte sur la vie d’un couple en apparence classique, tenant une boutique de confection de caftans, mais dont le mari vit avec le lourd secret de son orientation sexuelle. Le bouleversement causé par l’arrivée d’un apprenti dans leur magasin va pousser les trois protagonistes à affronter et accepter avec amour une réalité qui leur était étrangère. Coïncidant avec le mois sacré du ramadan, la sortie du film sera reportée d’un mois afin de ne pas déclencher de polémique. Après deux semaines de projection dans les salles marocaines, le film provoque la traditionnelle controverse. Le Parti de la Justice et Développement, parti islamo-conservateur marocain, estimant que « le film fait la promotion de l’homosexualité, en violation grave des constantes religieuses de la nation, des valeurs morales et éducatives du peuple marocain musulman », demandera son interdiction pure et simple.[4] N’en déplaise aux censeurs, l’œuvre rencontrera bien son public marocain dans les salles.

Ces insurrections incessantes de partis politiques ou autres organisations arrivent peut-être à leur terme. La lumière au bout de ce tunnel d’obscurantisme jaillit possiblement de la proposition de réforme du cinéma marocain dont les dispositions sont en opposition claire avec les immixtions du CCM. Sont notamment prévus « la réduction du pouvoir discrétionnaire du CCM en relation notamment avec les autorisations de tournage et la censure, par un cadre réglementaire légal qui régit la mise en œuvre de ces deux compétences » et « l’arrêt de tout appel à la censure au sein d’une institution législative et l’urgence de mettre en place un cadre légal de protection de la liberté de création ».[5]

Cette ambition constitue un signe clair de la volonté d’endiguer et neutraliser les interventions et ingérences motivées par le tabou culturel comme religieux. Une amorce de progrès, qui avec la persévérance des réalisateurs, laisse ainsi présager que le cinéma marocain libre a de beaux jours devant lui. Plus globalement, on peut observer une impulsion du milieu artistique marocain vers davantage de liberté dans la création. A titre d’exemple, la bande dessinée « Hshouma – Corps et sexualité au Maroc » (honte en dialecte marocain) de la dessinatrice Zainab Faisiki prête main forte à ce mouvement de libération. L’artiste y dénonce, sans retenue, les différents tabous affectant la société marocaine et la politique de l’interdit en vue de maintenir la paix sociale.

La société marocaine se libèrera vraisemblablement de ses carcans par l’entremises de ses artistes, gardiens comme soldats d’une liberté d’expression et de création sans réserve.

 

Références

 

[1] Ministère de la Communication, 2015, « Les autorités compétentes décident de ne pas autoriser la projection du film « Much Loved » au Maroc », MAP-25/05/2015.

[2] Zineb Jazouli, 2023, « Les divorcées de Casablanca : L’implication du cinéma marocain », Hespress.

[3] Le Monde Afrique, 2022, « Maryam Touzani : « Mon film peut contribuer à créer un débat sain et nécessaire » sur l’homosexualité au Maroc ».

[4] PJD, 2023, « الطالب ينتقد عرض فيلم يروج لـ “الشذوذ الجنسي” ضدا على قيم المغاربة », « Critique de la projection d’un film faisant la promotion de l’homosexualité, contre les valeurs des Marocains ».

[5] Qods Chabâa et Said Bouchrite, 2024, « Réforme du cinéma au Maroc : ce que veulent les professionnels », le360.

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