Comment renouer le fil du récit contemporain ?

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Comment renouer le fil du récit contemporain ?

Entretien avec Johann Chapoutot (2/2)

Seconde partie de notre entretien avec l’historien Johann Chapoutot consacrée à « renouer le fil du récit ».

Après avoir parcouru dans la première partie de cet entretien les grands récits de notre histoire, de la chrétienté jusqu’aux idéologies du XXe siècle, viens maintenant le temps de s’interroger sur la sortie des grands récits. 

Pourquoi le monde contemporain ne parvient-il pas à accoucher de récits structurants ? D’où vient cette impression que nous vivons dans un présent perpétuel et sans horizon ? Qu’est-ce que cela dit de notre rapport au monde ?

Tentatives de réponse dans le seconde et dernière partie de ce grand entretien avec Johann Chapoutot, auteur notamment de l’ouvrage Le grand récit, introduction à l’histoire de notre temps

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Comment renouer le fil du récit contemporain ?

Entretien avec Johann Chapoutot (1/2)

Pour notre première émission sur La Fabrique, nous lançons une série consacrée à cette question brûlante d’actualité « Comment renouer le fil du récit contemporain ? »

Pour débuter cette série, un entretien en 2 parties avec Johann Chapoutot, historien, auteur du succès de librairie « Le Grand Récit, introduction à l’histoire de notre temps » (éditions PUF).

Qu’est-ce qu’un récit ? Comment les sociétés humaines se racontent-elles des histoires pour affronter la grande question de leur disparition ? Pourquoi les grands récits ont-ils déserté le monde contemporain ? Peut-on encore imaginer de grands récits pour demain ?

Ce sont toutes ces questions auxquelles nous allons tenter d’apporter une réponse avec Johann Chapoutot, dans la première partie de cet entretien.

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Retour de campagne : la part du rêve et l’épreuve du réel

Édito

Retour de campagne : la part du rêve et l’épreuve du réel

Après une campagne électorale très courte et marquée par les crises, du covid-19 à la guerre en Ukraine, le Président sortant a finalement et logiquement été réélu, à plus de 58%, par défaut et malgré une nette progression de Marine Le Pen. Comment comprendre cette nouvelle victoire d’un centre hypertrophié ? La stratégie populiste peut-elle mener à la victoire du peuple sur les « élites » ? Quel horizon pour la gauche dans les prochaines années ? Ces questions brûlantes, alors que la campagne pour les élections législatives n’a pas encore commencé, nous avons tenté d’y répondre dans cet édito de retour de campagne.

Il y a quelques années de cela, Alain Juppé utilisait une expression culinaire pour décrire la stratégie électorale qu’il comptait mettre en œuvre et qui aura finalement tenu lieu de feuille de route à Emmanuel Macron : couper les deux bouts de l’omelette… Comprendre par-là : constituer un bloc centriste dont l’assise serait suffisamment large pour forcer les oppositions à se radicaliser jusqu’à se disqualifier elles-mêmes aux yeux des électeurs. Comptant sur le fait que la France « souhaite être gouvernée au centre » comme disait Giscard, il pensait qu’un tel bloc centriste permettrait ensuite de couper ces fameux bouts de l’omelette, comprendre : les forces de droite radicale et de gauche radicale. Pari gagné !

En cinq ans, cette stratégie électorale aura permis à Emmanuel Macron de se qualifier, et de l’emporter, par deux fois. De quoi relativiser l’idée qu’il existerait trois blocs politiques équivalents (gauche, centre, droite), car si trois blocs il y a, force est de constater qu’ils ne sont pas de même taille. Comment le pourraient-ils d’ailleurs ? Certains commentateurs ont l’air de découvrir ces trois blocs comme s’il s’agissait d’un phénomène nouveau, rien de tel. Dans son ouvrage, récemment réédité chez Gallimard, La gauche et la droite : histoire et destin, Marcel Gauchet explique bien que la répartition « topographique » des forces politiques dans l’hémicycle se fait, en France, entre trois blocs et ce depuis le début du XIXe siècle, depuis la Restauration plus exactement. Cette tripartition du champ politique entre la gauche, le centre et la droite, se retrouve tout au long des XIXe et XXe siècle, même si la signification de ce clivage a changé au cours du temps : la gauche de 1936 n’est plus celle de 1830, la droite non plus…

Dans ce paysage, les institutions de la Ve République sont éminemment singulières à cause de l’élection présidentielle au suffrage universel direct : la répartition des forces ne se mesure plus tant à l’intérieur du Parlement qu’à l’occasion de l’élection reine et les blocs politiques se superposent, bien qu’imparfaitement, avec les catégories socio-professionnelles. Or, si l’on excepte De Gaulle dont la stature et le poids historique rendent toute comparaison inadaptée, sur sept présidents de la République, deux sont issus directement du centre, Valéry Giscard d’Estaing et Emmanuel Macron, et deux autres ont été élus avec l’appui non négligeable de ce bloc, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Rappelons d’ailleurs que la défaite de Nicolas Sarkozy en 2012 doit beaucoup à la défection d’une partie des forces centristes qui, en raison de la droitisation de son discours sur les thèmes identitaires, se sont reportées sur François Hollande.

Seul fait exception dans ce paysage François Mitterrand, qui fut élu sans le soutien des forces centristes, à une époque néanmoins où le poids électoral du PCF assurait la soudure électorale et permettait au PS d’apparaître comme une force centrale à gauche.

La seule prouesse d’Emmanuel Macron finalement est d’avoir su élargir son assise politique de Jean-Pierre Chevènement à Jean-Pierre Raffarin. Or un centre élargi et fort entraine mécaniquement l’affaiblissement de la droite et de la gauche et oblige à radicaliser les clivages pour espérer bousculer le centre qui devient, de fait, le centre de gravité électoral du pays.

Emmanuel Macron agit depuis cinq ans comme un trou-noir pour les forces centrales de gauche comme de droite. Les voix cumulées des candidates LR et PS n’ont pas dépassé en 2022 les 6%, alors même que ces deux partis sont aujourd’hui à la tête de la majorité des villes de France (modulo les victoires écologistes de 2020 dans quelques grandes villes sur fond d’abstention massive et d’alliances avec les autres forces de gauche), de la majorité des départements et des douze régions métropolitaines.

Emmanuel Macron a soudé autour de sa personne un bloc centriste politiquement hétéroclite mais électoralement cohérent qui représente à lui seul désormais le « cercle de la raison » dont les contours ont été élargis de façon inédite.

Or cette image du « cercle de la raison » est un verrou puissant : il départage dans l’esprit de nos concitoyens ceux qui sont perçus comme aptes à exercer le pouvoir de ceux qui ne le sont pas, dans un pays qui reste une puissance sur la scène internationale et où le chef de l’Etat dispose des codes nucléaires. Les Français ne s’y sont pas trompés dimanche 24 avril, en rejetant à plus de 58% Marine Le Pen et le « bloc national » qu’elle formait dans les urnes avec les électeurs d’Éric Zemmour ainsi qu’avec les éléments les plus radicaux de la droite traditionnelle.

Ce verrou est d’autant plus difficile à faire sauter que l’élection du Président au suffrage universel fait primer une perception presque charnelle du candidat sur la réalité du discours et le bienfondé des propositions. Pis, les programmes ne sont, dans ce cadre, que des outils pour étayer une « figure », celle du candidat providentiel. Les propositions doivent permettre de rehausser tel trait saillant que l’on souhaite mettre en exergue ou bien lisser tel autre. On y cherche davantage des « marqueurs » politiques, que de véritables solutions à même de dessiner une vision du monde cohérente.

L’importance accordée dans notre pays au débat d’entre-deux tours est à comprendre sous ce prisme : davantage que de projets c’est la confrontation entre deux personnalités dont on jugera à la fin laquelle est la plus apte à diriger le pays. La stature est tout, le programme pèse peu. Et si Marine Le Pen a échoué pour la seconde fois au second tour, c’est parce que les Français ne les jugent, elle et son équipe, ni dignes, ni aptes à exercer le pouvoir.

Le « cercle de la raison » est un verrou indéboulonnable pour une raison à la fois simple et terrible : la France est un pays riche, bien que des pans entiers de sa population soient paupérisés. On peut dramatiser et radicaliser à outrance les clivages, voir la fracture politique se redoubler d’une véritable fracture géographique entre l’ouest et l’est du pays, les métropoles et les villes moyennes, voire les zones rurales, il n’y fait rien : les Français aiment se donner des frissons mais ils ne veulent pas des extrêmes.

Bien que notre imaginaire politique soit aujourd’hui encore tout entier structuré autour de cet évènement fondateur et mythifié qu’est la grande Révolution, nous ne sommes plus un peuple révolutionnaire depuis plus d’un siècle et demi.

Pour autant, nos concitoyens, biberonnés à l’idéal humaniste et rousseauiste, sont davantage enclins à la révolte que les populations des pays d’Europe du Nord, de l’Allemagne ou encore de l’Italie, où l’esprit « chrétien démocrate » irrigue les représentations politiques. Grande mobilisation contre les retraites, référendum d’initiative citoyenne contre la privatisation d’ADP, « gilets jaunes » : le peuple Français a un besoin irrépressible de se manifester physiquement et de redoubler la démocratie représentative d’une expression directe propre à contraindre ses élus.

Ainsi la pratique qui est faite de notre Constitution (contournement du Parlement, alignement des mandats et des calendriers électoraux pour garantir une majorité au Président élu) et le scrutin majoritaire sont autant de carcans imposés à la volonté populaire.   

Proprement ahurissants et, malheureusement, symptomatiques ont été à cet égard les débats de l’entre-deux tours sur la nature de notre Constitution et l’usage du référendum, durant lesquels des juristes bon-teints et les partisans du Président sortant ont presque théorisé la supériorité des normes constitutionnelles sur le référendum, soit la supériorité du droit positif sur le choix du peuple souverain. La défiance, voire le mépris vis-à-vis du « peuple » perçu comme une foule violente crée un ressentiment terrible qui fracture la nation et donne corps à un clivage peuple / élite dont l’effet s’avère particulièrement délétère.

Osons une hypothèse : les trois dirigeants des trois blocs sortis des urnes en 2022 sont trois dirigeants populistes qui creusent le sillon d’un clivage entre des supposées élites et un peuple pour remporter l’élection. Emmanuel Macron est, à cet égard, le représentant des élites qui, sans le dire, avalisent ce clivage et font bloc pour éviter le grand renversement. Dit autrement, Emmanuel Macron a été élu pour s’assurer que le couvercle reste bien sur la cocotte-minute pendant cinq ans.

Face à cela, les forces de gauche comme de droite, qui ont avalisé ce clivage populiste, sont poussées à la radicalité et ne peuvent prospérer qu’en agitant l’espoir d’un bouleversement réel, d’un renversement. L’extrême droite rêve d’un renversement qui signerait à la fois la fin des élites mondialisées et la fin de l’immigration – c’était le sens du slogan de Marine Le Pen « rendre aux Français leur pouvoir d’achat et leur pays » – et Jean-Luc Mélenchon brosse, lui, plus large : rendre aux Français des institutions démocratiques, les richesses accaparées par quelques-uns, leur souveraineté et engager la transition écologique. Le ressort est identique et conforme aux canons populistes : « reprenez le pouvoir » (« take back control ») à ceux qui vous l’ont injustement dérobé.

Cela fait dix ans et trois élections que Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon jouent chacun sur ce registre, dix ans qu’ils échouent. La progression de Marine Le Pen a beau être réelle entre 2017 et 2022, elle cache mal la détermination de nos concitoyens à rester dans un régime modéré. Combien de millions d’électeurs ont, la mort dans l’âme, voté Emmanuel Macron en 2017, en 2022 ? Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon pourraient être dix fois candidats, ils échoueraient dix fois, sauf circonstances exceptionnelles. Un clivage peuple / élite ne peut tourner qu’à l’avantage électoral des classes moyennes supérieures et de la bourgeoisie qui forment un bloc sociologique bien plus cohérent et conscient de ses intérêts de classe qu’un peuple qui hésitera toujours entre l’identité nationale et la question sociale.

Éric Zemmour l’a d’ailleurs justement pointé au début de sa campagne : Marine Le Pen ne peut pas gagner car elle enferme ses partisans dans « un ghetto électoral », comme le PCF de 1969 qui pouvait faire 22% au premier tour mais n’aurait su l’emporter.

La perspective du grand bouleversement créera, à terme, de la frustration parmi nos concitoyens Cette machine à produire de la radicalité n’est pas seulement une machine à perdre, elle est aussi une formidable machine à détruire le consensus démocratique.

Dans un tel contexte et afin de se mettre au travail dès le lendemain des élections législatives, quelles leçons pouvons-nous tirer de cet échec, pourtant attendu, de la gauche ? Au moins trois, bien que la liste ne soit pas exhaustive.

La première : prendre garde à ne pas se laisser enfermer dans un ghetto électoral, celui de la gauche extrême. Si le projet de transformation sociale et écologique est porté par un discours de défiance permanente, il suscitera davantage la méfiance que l’adhésion et ne pourra espérer l’emporter. Nous ne devons pas seulement souhaiter la rupture, nous devons encore la rendre possible et notre responsabilité collective est de la faire advenir en étudiant les leviers d’action qui sont à notre disposition, tous autant qu’ils sont ; en renouant également avec les « fachés mais pas fachos » que le scrutin présidentiel ne mobilise pas, ou si peu.  

La seconde, qui est une réponse à la première : dissoudre le bloc libéral et pour cela parler également à ce qui fut, il y encore peu de temps, l’électorat du parti socialiste. Ce n’est pas se renier ni renoncer à ses convictions que de s’affronter au réel tel qu’il est et non tel que l’on souhaiterait qu’il soit. La gauche est réformiste parce qu’elle veut transformer le monde, et elle doit pour cela partir du monde tel qu’il est, et notamment des contraintes qui, malheureusement, existent. L’essence de la politique réside dans l’affrontement entre volontés antagonistes. Un programme de gauche doit être ambitieux sur tous les points : social, écologique, institutionnel, économique. Il doit également être crédible, applicable en l’état.

Les résultats électoraux de la gauche à Paris sont porteurs d’espoirs, battant en brèche la théorie des deux gauches irréconciliables : Jean-Luc Mélenchon y a dépassé les 30% au premier tour. Sa progression dans des zones acquises à Emmanuel Macron en 2017 est impressionnante, là où Emmanuel Macron a, en 2022, fait le plein dans les arrondissements de droite. Or cet électorat, le fameux électorat de centre-gauche, dit « bobo » et si conspué par la France Insoumise a réaffirmé au détour d’un vote utile pour Jean-Luc Mélenchon, ses convictions de gauche au 1er tour, avant de voter pour Emmanuel Macron au second.

La troisième condition, qui découle de la seconde, est une condition opérationnelle. Un bloc central à gauche doit émerger, ce qui ne veut pas dire un bloc centriste ! Nous devons faire à gauche ce que Macron a fait au centre : créer un pôle de gauche capable d’exercer le pouvoir. La gauche est multipolaire par essence, sa diversité fait sa richesse. Croire qu’une force peut éradiquer les autres, l’emporter et ensuite gouverner est une chimère. Le combat pour la victoire de la gauche est d’abord un combat pour l’unité de la gauche. Cette gauche, écologiste, sociale, républicaine, existe déjà, elle est l’aspiration d’une part immense de nos concitoyens, elle n’attend qu’une étincelle pour s’embraser électoralement.

Cette étincelle ce sera l’émergence d’une force nouvelle, structurée et surtout centrale à gauche. Cette force devra être capable de dialoguer avec toutes ses composantes, capable d’en retenir le meilleur, mais aussi d’assumer les désaccords, d’assumer la pluralité et de lutter pour le compromis. Elle devra également affronter un autre phénomène inquiétant de l’élection que nous venons de vivre : le clivage générationnel. L’élan de la jeunesse est le supplément d’âme de la gauche, mais nous ne pouvons pas tourner le dos à nos anciens. Réparer la France, c’est aussi faire dialoguer les générations plutôt que de bâtir entre elles des clivages stériles.

En 2022, alors qu’elle était condamnée, la gauche s’est levée pour réaffirmer son existence. Le vote utile en faveur d’un Jean-Luc Mélenchon ayant pourtant adopté une ligne radicale est une excellente nouvelle : en se recentrant un peu la gauche peut demain l’emporter. Le comportement de vote des électeurs de Jean-Luc Mélenchon au second tour est aussi une bonne nouvelle : malgré la colère et le dépit, les électeurs de gauche ont choisi de sauver la concorde plutôt que de jeter le pays dans le chaos, un signe de sagesse et de maturité.

Rappelons-nous que la gauche n’existe que par sa capacité à dessiner un horizon désirable – ce que les forces écologistes devraient mieux mesurer – et à paver la voie pour y parvenir. Plus que jamais c’est là ce que réclame notre pays au lendemain d’une élection présidentielle qui laisse dans la bouche de nombreux électeurs un goût de cendres.

Notre tâche est immense et la route vers la victoire sera semée d’embûches, mais comme le dit souvent Jean-Luc Mélenchon en citant Camus : « il faut imaginer Sisyphe heureux. »

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8 mars : il est venu le temps des femmes

Édito

8 mars : il est venu le temps des femmes

Aujourd’hui, à Paris, Marseille, Lyon et partout en France, nous marcherons pour les droits des femmes. Aujourd’hui, main dans la main, nous irons crier, encore une fois, notre indignation. Contre les écarts de salaires, contre les discriminations sexistes au travail et à l’école, contre les violences sexuelles et les féminicides, contre les agressions quotidiennes. Aujourd’hui, nous irons marcher pour protester contre ces responsables politiques, et en particulier un ministre et des candidats à l’élection présidentielle, accusés d’agression sexuelle et toujours en fonction, trop peu inquiétés.

Aujourd’hui, à Paris, Marseille, Lyon et partout en France, nous marcherons pour les droits des femmes. Aujourd’hui, main dans la main, nous irons crier, encore une fois, notre indignation. Contre les écarts de salaires, contre les discriminations sexistes au travail et à l’école, contre les violences sexuelles et les féminicides, contre les agressions quotidiennes. Aujourd’hui, nous irons marcher pour protester contre ces responsables politiques, et en particulier un ministre et des candidats à l’élection présidentielle, accusés d’agression sexuelle et toujours en fonction, trop peu inquiétés.

La liste est longue, le mouvement sera massif.

Mais aujourd’hui, nous marcherons aussi pour les femmes du monde entier, d‘Afghanistan et d’Ukraine. Pour celles qui ont dû fuir leur pays, un matin, de peur d’être pendues ou tuées en pleine rue, pour sauver leur liberté.

Aujourd’hui, nous n’oublierons pas les femmes de Kaboul, soumises au joug impitoyable et archaïque des talibans. Nous marcherons pour elles, qui, courageuses, manifestent et bravent leurs fouets et leurs matraques.

Nous n’oublierons pas non plus les femmes de Kyiv, d’Odessa ou de Kharkiv, qu’elles aient fui les bombes ou soient restées les affronter. Nous marcherons pour elles, qui fuient avec leurs enfants, qui dorment dans des bunkers, qui prennent les armes.

Enfin, nous n’oublierons pas celles qui, réfugiées dans les pays de l’Union Européenne, fuyant la mort, sont rattrapées par les proxénètes, qui les guettent aux frontières, pour engraisser leur entreprise indécente. Le cynisme de ceux-là est inqualifiable, n’oublions pas les femmes qu’ils piègent.

En ce 8 mars, nous n’oublierons pas le courage de toutes ces femmes, qui luttent inlassablement pour leur dignité.

Alors marchons, et affirmons-le encore une fois et tant qu’il le faudra : la domination patriarcale a fait son temps, il est venu le temps des femmes.

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Bruits de bottes en Ukraine (2) : l’affrontement qui vient…

Édito

Bruits de bottes en Ukraine (2) : l’affrontement qui vient…

Edito de la rédaction
Le 31 janvier dernier, nous publiions un édito consacré à la crise en Ukraine dans lequel nous tentions de répondre à une question lancinante : la crise en Ukraine marque-t-elle un « retour du XXe siècle » ou bien est-elle annonciatrice d’un nouvel ordre international ? Force est de constater que l’évolution de la situation en Ukraine ces dernières 24 heures nous oblige à revoir notre position initiale alors que la fin de la crise diplomatique laisse entrevoir le début d’un conflit armé.

Les efforts de médiation entrepris par la France n’y auront rien fait. Revitalisant la tradition diplomatique française, soucieuse depuis le général de Gaulle d’affirmer son autonomie vis-à-vis de l’alliance et de préserver le dialogue avec la Russie, Emmanuel Macron qui, durant son mandat, a multiplié les mains tendues à Vladimir Poutine – on se souvient de la réception très médiatisée de l’autocrate russe à Versailles en 2017 ainsi qu’au fort de Brégançon à l’été 2019 alors que Donal Trump avait déjà rompu les ponts –, aura été le seul dirigeant occidental à entreprendre sérieusement de mener une médiation entre Kiev, son protecteur américain et Moscou. Plusieurs fois il aura tenté, en vain, de réanimer les négociations dites en « format Normandie »[1].

Olaf Scholz n’aura pas démérité non plus en dépit d’une relative inexpérience sur la scène internationale, liée à sa récente accession au poste de Chancelier, mais également d’autres obstacles plus structurels : divergences de position sur le cas russe entre les partis composant la coalition au pouvoir, importance des intérêts commerciaux et énergétiques de l’Allemagne en Russie et dépendance militaire de son pays vis-à-vis des Etats-Unis.

Malgré l’annonce par le ministre de la Défense russe, en début de semaine dernière et à grand renfort de vidéos montrant d’interminables trains chargés de blindés, du rapatriement des troupes envoyées en Crimée pour mener des exercices militaires, l’espoir d’une désescalade n’aura pas fait long feu. Alors que les services de renseignement occidentaux faisaient état de l’imminence d’une invasion depuis quelques jours, les chancelleries européennes ont appelé leurs ressortissants à quitter le pays sans délai dès dimanche, signe que nous approchions du point de rupture. L’appel de la dernière chance passé par Emmanuel Macron dimanche après-midi n’y aura rien fait : dès lundi matin, Vladimir Poutine repoussait à plus tard l’organisation d’un sommet réunissant Russes et Américains, actant ainsi l’échec de la voie diplomatique.

Lundi soir, avant un conseil de sécurité réunissant ce qu’il faut bien qualifier d’« aigles russes » par parallélisme avec les faucons américains[2], Vladimir Poutine s’est très longuement exprimé sur la crise en cours. Assis derrière son bureau, le maître du Kremlin a, pendant près d’une heure, retracé l’histoire des relations entre la Russie et l’Ukraine depuis 1917, présentant la création du pays comme une erreur de la jeune Union soviétique et fustigeant la supposée trahison des élites ukrainiennes qui seraient responsables des tensions, ces dernières années, entre les deux pays.

Vladimir Poutine a donc pris la décision unilatérale de rompre les accords de Minsk[3] de 2015 pour devenir Tsar de toutes les Russies comme dit la formule et présider aux destinées de la grande Russie, de la Russie blanche, c’est-à-dire la Biélorussie, et de la petite Russie, c’est-à-dire l’Ukraine.

Trente ans après l’implosion de l’URSS, nous devons nous rendre, impuissants, à l’évidence : l’Ukraine n’a pas les moyens de son indépendance. Elle est vouée à osciller entre l’empire russe et le bloc occidental. Or l’Occident a échoué à attirer à lui ce pays sans éveiller la colère russe, tout comme il a échoué à apaiser les craintes de la Russie pour sa sécurité. C’était pourtant la responsabilité du vainqueur de créer les conditions d’une paix acceptable et durable. 

Intégrer l’Ukraine à l’OTAN était, en ce sens, un pari aussi osé qu’invraisemblable : si l’Ukraine avait intégré l’OTAN, l’obligation de solidarité entre membres de l’alliance nous aurait collectivement obligé en cas d’agression russe et aurait donc neutralisé la possibilité même d’une guerre, personne n’imaginant les troupes de plusieurs puissances nucléaires, dont quatre membres permanents du conseil de sécurité de l’ONU, s’opposer sur un champ de bataille. C’est tout l’enjeu du conflit pour Vladimir Poutine.

c’est la perspective d’une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN qui est à l’origine du conflit que nous vivons, en revanche l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN aurait rendu la perspective même d’un conflit inenvisageable. »

Le Président russe savait également, compte tenu de la situation encalminée dans le Donbass et de la volonté pressante de l’actuel président Ukrainien de rejoindre l’OTAN pour garantir son indépendance, que le temps jouait contre lui. Tout le paradoxe de la situation est là : c’est la perspective d’une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN qui est à l’origine du conflit que nous vivons, en revanche l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN aurait rendu la perspective même d’un conflit inenvisageable.

Vladimir Poutine a donc renversé la table pour reprendre le contrôle de la temporalité : maître du jeu, il a ainsi eu tout le loisir d’attendre que la crise diplomatique atteigne son paroxysme pour refuser ensuite le retour au statu quo et agir. Hier soir, donc, Vladimir Poutine a reconnu l’indépendance du Donbass (les « Républiques » de Donetsk et de Lougansk), et envoyé ses armées pour y maintenir la paix. En violation des règles du droit international – puisque seule la Russie reconnaît aujourd’hui ces deux « Républiques » autoproclamées – la Russie a donc commencé à envahir le territoire ukrainien, s’approchant par l’est de 200 kilomètres supplémentaires en direction de Kiev alors que le reste de ses troupes continuent de mener des exercices militaires en Biélorussie, tout proche de la frontière nord de l’Ukraine.

Que va faire l’Occident ? Quelle sera notre réaction si Moscou avance jusqu’à Kiev ? Sans présumer de la bonne volonté des dirigeants du monde libre, il semble que nous n’irons pas au-delà des sanctions économiques, aussi virulentes soient-elles. L’Ukraine n’étant pas membre de l’OTAN, y envoyer des troupes reviendrait à la considérer de facto comme un membre de l’alliance et donc, finalement, donner raison à Vladimir Poutine. Le temps de l’Amérique gendarme du monde est désormais derrière nous.

Mais là n’est peut-être pas le plus important…

Il y a, en effet, un pays dont toutes les chancelleries ont guetté avec attention la réaction à l’annonce russe : la Chine. Il faut dire que le conseil de sécurité de l’ONU du 31 janvier dernier laissait présager un soutien chinois à la Russie. Le représentant chinois avait ainsi déclaré « comprendre les préoccupations de la Russie pour sa sécurité » avant de critiquer vertement l’OTAN. L’ouverture des jeux olympiques de Pékin, où Vladimir Poutine s’est rendu en personne, a depuis été l’occasion d’un entretien en tête à tête entre les deux dirigeants – le premier pour Xi Jinping depuis le début de la pandémie – qui ont ainsi pu afficher leur bonne entente. Une série de faits diplomatiques ces derniers mois, certes mineurs mais non moins éloquents, font également état d’un resserrement des liens entre Pékin et Moscou face au bloc occidental.

Joe Biden sait ainsi que Xi-Jinping attend le bon moment pour déclencher ce qui sera, inévitablement, la grande crise de la décennie : l’annexion de Taiwan. »

Depuis hier, la Chine maintient pourtant une position prudente et « appelle toutes les parties à la retenue » de la même manière que l’Inde, qui entretient historiquement de bonnes relations avec la Russie. Il n’y a donc pas, de la part de Pékin, de condamnation explicite de la décision russe, ce qui, dans le langage feutré des diplomates, signifie déjà beaucoup. Nul doute que le vote de la Chine au prochain conseil de sécurité de l’ONU, qui sera organisé dans les jours à venir, sera lourd de sens.

La réaction de Washington sera également scrutée attentivement par tous les pays dont l’intégrité territoriale dépend de la solidité d’une alliance avec les Etats-Unis. Joe Biden sait ainsi que Xi-Jinping attend le bon moment pour déclencher ce qui sera, inévitablement, la prochaine crise majeure de la décennie : l’annexion de Taiwan.

L’esprit du projet pan-européen défendu à la fin des années 1980 par Gorbatchev et Mitterrand d’une Maison Commune Européenne est définitivement, et malheureusement, enterré. »

Quelle que soit l’issue de la crise en Ukraine, il n’est pas imprudent de considérer que la Russie, en poursuivant aveuglément son projet de (re)constitution d’un glacis défensif, est au seuil de franchir une ligne rouge qui l’éloignera définitivement de l’Europe. L’Eurasie, grand projet du XXIe siècle qui repose sur le rôle pivot d’une Russie intercontinentale, sera donc, s’il doit advenir, Sino-Russe.

Nous avons collectivement échoué à créer un nouvel ordre de sécurité en Europe qui aurait permis une coexistence pacifique entre les anciennes républiques soviétiques et ainsi ouvert la voie à une coopération avec la Russie. L’esprit du projet pan-européen défendu à la fin des années 1980 par Gorbatchev et Mitterrand d’une Maison Commune Européenne[4] est définitivement, et malheureusement, enterré.

Chaque jour se dessine ainsi un peu plus un axe Pékin-Moscou, nationaliste et antilibéral, défiant vis-à-vis de l’Occident et de ses valeurs, et surtout allergique aux alliances militaires défensives nouées autour des Etats-Unis (OTAN et AUKUS en tête). Ce nouvel axe, dont il faut rappeler qu’il existât brièvement au début de la guerre froide avant que Khrouchtchev et Mao ne rompent les ponts en 1956, nombre d’analystes redoutaient depuis près d’une décennie de le voir se constituer. Il sera sans nul doute structurant pour la reconfiguration géopolitique en cours et l’affrontement qui vient…

Références

[1] Le terme « format Normandie » désigne la tentative, initiée en 2014 dans le sillage des célébrations du 70e anniversaire du débarquement Américain en Normandie, de ménager un espace de dialogue et de négociation entre belligérants au conflit Ukrainien (Ukrainiens, séparatistes pro-russes et Russes) sous l’égide de la France et de l’Allemagne. Ce format est devenu le symbole d’une tentative strictement européenne de trouver une solution au conflit en Ukraine.

[2] L’expression « faucon » désigne, au plus haut niveau de l’Etat américain (secrétariat d’Etat, CIA, Pentagone) les partisans d’une ligne dure et interventionniste vis-à-vis des pays adversaires des États-Unis. Cette expression est devenue un quasi-synonyme de « va-t’en guerre » pour désigner ces hommes et femmes dont l’avis est écouté au sein de la Présidence américaine et qui conseillent invariablement de recourir à des mesures coercitives (sanctions économiques contre l’Iran, la Corée du Nord, intervention en Irak, maintien en Afghanistan, sanctions contre la Russie, entre autres).

[3] Les accords de Minsk, passés en 2015 entre la Russie, l’Ukraine, l’OSCE et les représentants des républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk, visaient, par le moyen d’un protocole en douze points, à créer les conditions d’un cessez-le-feu dans le Donbass propice à la reprise du dialogue.

[4] Sur ce sujet voir l’excellent article de 2007 publié sur le site de l’Institut François Mitterrand : « Gorbatchev et la « Maison commune européenne » »to

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Bruits de bottes en Ukraine : éternel retour du XXe siècle ou nouvelle donne ?

Édito

Bruits de bottes en Ukraine : éternel retour du XXe siècle ou nouvelle donne ?

Édito de la rédaction
Alors que le Conseil de sécurité s’est réuni hier à la demande des Etats-Unis pour évoquer la situation en Ukraine, on aurait tort de ne voir dans cette première grande crise géopolitique de l’année rien d’autre que la manifestation d’un expansionnisme russe désuet et la réaction pavlovienne d’un bloc occidental soudé autour de l’OTAN. Si la menace d’une intervention militaire en Europe de l’Est semble raviver le souvenir – et la rhétorique – de la Guerre froide, elle permet surtout de mesurer le chemin parcouru depuis la chute de l’URSS.

Les acteurs ont tous revêtu leur ancien costume, bien que certains l’aient fait à contre-cœur et de guerre lasse, mais ce qui ressemble à la représentation de trop d’une pièce surjouée au XXe siècle révèle en réalité toutes les métamorphoses du monde en quelques trente années.

La Russie d’abord, écroulée sous son propre poids en 1991, s’est relevée et a renoué depuis avec le langage de la puissance. Si ses dirigeants ont conscience d’être à la tête d’une puissance économique moyenne à la population vieillissante, ils valorisent avec succès les quatre avantages de fait dont la Russie dispose : sa position géographique, qui en fait une puissance pivot entre l’Europe et la Chine ; sa profondeur stratégique, qui la rend invulnérable ; ses ressources naturelles, qui lui permettent de constituer de considérables réserves de changes pour absorber l’effet des sanctions économiques ; et, last but not least, son indéniable puissance militaire grâce à laquelle elle se projette désormais avec une redoutable efficacité sur différents théâtres d’opération (Géorgie, Crimée, Syrie).

Obsédée par sa sécurité face à l’expansion de l’OTAN comme de l’UE et la reconstitution d’une sphère d’influence historiquement russophone à défaut d’être russophile, la Russie est devenue, dixit Emmanuel Macron, « une puissance de déséquilibre » de l’ordre international et un trouble-fête d’envergure dans la nouvelle Guerre froide que se livrent les États-Unis et la Chine.

La ligne rouge a été franchie avec le projet d’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, pays écartelé entre deux aires géographiques dont l’une cède aux sirènes du nationalisme Grand-russe quand l’autre regarde l’Union Européenne avec les yeux de Chimène. »

Pour Vladimir Poutine, les graines de la discorde ont été plantées par les occidentaux qui ont, par conviction autant que par opportunisme, allègrement soutenu les révolutions de couleur dans les pays de l’ex-bloc soviétique et intégré les anciens « régimes frères » à l’OTAN. La ligne rouge a été franchie avec le projet d’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, pays écartelé entre deux aires géographiques dont l’une cède aux sirènes du nationalisme Grand-russe quand l’autre regarde l’Union Européenne avec les yeux de Chimène.

Gérer la puissance russe est donc un défi, certes, mais un défi pour qui ? C’est là que le bât blesse… Les occidentaux ont, en trente ans, perdu les réflexes qui prévalaient dans l’ancien monde et l’Amérique a perdu son assurance – certains diraient sa morgue – de vainqueur.

L’Union Européenne livrée à elle-même depuis 1992, donne le spectacle de la désunion entre des États baltes tétanisés par l’ambition russe, une France attentiste, soucieuse de ménager la chèvre et le chou, et surtout une Allemagne manifestement peu encline à sacrifier ses intérêts économiques – balance commerciale et gazoduc Nordstream 2 – pour sauver une Ukraine déjà virtuellement perdue. Il faut dire que l’Allemagne, singulièrement lorsqu’elle est dirigée par des coalitions menées par le SPD, adopte traditionnellement une attitude ambivalente vis-à-vis de la Russie, entre réticence au conflit ouvert, dépendance énergétique, préoccupations commerciales et culpabilité historique.

Le Royaume-Uni désormais parfaitement aligné sur le grand-frère américain depuis le Brexit, et peu enclin à dialoguer avec la Russie de Vladimir Poutine, rejoue le cirque de 2003 et alimente par ses déclarations sur l’imminence de l’invasion un climat déjà étouffant.

Après la débâcle afghane, nul doute que Xi Jinping saura tirer tous les enseignements de l’attitude américaine vis-à-vis de son allié ukrainien lorsque sera venu le temps de la crise taiwanaise. »

Les États-Unis, enfin, ont conscience que cette crise est une conséquence indirecte de la faiblesse qu’ils ont montré sur le front afghan, et se passeraient bien du dossier Ukrainien pour mieux se concentrer sur la mer de Chine, mais aussi panser les plaies béantes laissées par le mandat de Donald Trump dont l’ombre plane toujours sur Washington. D’une façon tristement performative, l’âge avancé de Joe Biden renvoie l’image d’une Amérique déboussolée et fatiguée, qui rechigne à l’usage de la force. Malheureusement, rien n’indique que les sanctions économiques soient une arme suffisamment dissuasive face à une Russie revigorée par la hausse du prix des énergies fossiles et qui bénéficie toujours de l’arme des gazoducs contre l’Europe qui traverse une crise énergétique aiguë. Après la débâcle afghane, nul doute que Xi Jinping saura tirer tous les enseignements de l’attitude américaine vis-à-vis de son allié ukrainien lorsque sera venu le temps de la crise taïwanaise.

De sommets virtuels en déclarations officielles, les discours sur l’unité du camp occidental relèvent donc, comme disent les anglo-saxons, du wishful thinking. A tel point que le premier effet de la crise ukrainienne est, de l’avis unanime des observateurs, d’avoir ressuscité une OTAN jusqu’alors impotente et hagarde, qui retrouve sa vigueur des grandes années de guerre fraîche sous l’ère Reagan. Mais l’OTAN, dont l’essence même est de contenir, pour ne pas dire affaiblir, la Russie, ne pourra pas être éternellement le cache-misère d’un camp occidental, et singulièrement d’une Europe incapable d’aligner ses intérêts et d’adopter une position commune, fusse-t-elle intransigeante ou bien de compromis, sur le dossier russe.

L’Union Européenne doit prendre conscience qu’influence n’est pas puissance. Le projet d’une Europe du soft power est un mythe à dépasser de toute urgence pour ne pas disparaître dans une reconfiguration internationale qui signe le retour de l’usage de la force brute, du hard power militaire. La France semble en avoir pris conscience depuis plusieurs années déjà, qu’en est-il désormais de l’Union et, surtout, de l’Allemagne ? Les nations européennes feraient bien de se rappeler que la faiblesse ne pardonne pas.

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DEBOUT LES FEMMES !

Édito

DEBOUT LES FEMMES !

Édito de la rédaction
Au cours des derniers mois, de nouvelles affaires de violences à l’égard des femmes ont émergé. Du lancement du #metoopolitique à l’affaire ppda, du #metoothéâtre à la création du collectif double peine et à l’appel du boycott des boîtes de nuit en angleterre et en belgique, il est de plus en plus évident qu’aucun milieu ne sera épargné. Et ce n’est pas surprenant, puisque les violences faites aux femmes sont érigées en système et que la prise de conscience collective est très progressive.

La lutte contre ces violences n’est cependant pas née avec la récente mise au jour dont elle a bénéficié ces dernières années. Les militantes féministes luttent depuis des décennies contre les violences conjugales, les agressions sexuelles, les vexations et les humiliations. Dès 1922, les féministes soviétiques parviennent à criminaliser le viol conjugal. Les pionnières du MLF se battaient déjà pour faire comprendre que la violence contre les femmes n’est pas une fatalité, mais un drame social qui peut, doit être éradiqué.

À l’heure où l’extrême droite cherche à récupérer le combat féministe et se sert de la lutte contre les violences faites aux femmes pour défendre son agenda identitaire et xénophobe, il ne faut pas se tromper. Nous devons réaffirmer sans crainte que le féminisme est à l’opposé de tout essentialisme, qu’il soit envers les femmes, les hommes, les étrangers ou les musulmans : un sexe, une nationalité ou une religion ne sauraient définir complètement l’individu et ses actes. Il faut rappeler haut et fort que le féminisme, comme l’universalisme, a pour but l’émancipation collective. Plutôt que de laisser la voix aux identitaires qui ont perturbé la marche féministe du 20 novembre, il faut donc saluer l’espoir qu’elle représente. Car ce cortège jeune, joyeux, mélangeant les générations et les genres est le signe que le féminisme a de beaux jours devant lui et que la lutte est loin d’être enterrée.

À l’heure où l’extrême droite cherche à récupérer le combat féministe et se sert de la lutte contre les violences faites aux femmes pour défendre son agenda identitaire et xénophobe, il ne faut pas se tromper. Nous devons réaffirmer sans crainte que le féminisme est à l’opposé de tout essentialisme, qu’il soit envers les femmes, les hommes, les étrangers ou les musulmans : un sexe, une nationalité ou une religion ne sauraient définir complètement l’individu et ses actes. Il faut rappeler haut et fort que le féminisme, comme l’universalisme, a pour but l’émancipation collective. Plutôt que de laisser la voix aux identitaires qui ont perturbé la marche féministe du 20 novembre, il faut donc saluer l’espoir qu’elle représente. Car ce cortège jeune, joyeux, mélangeant les générations et les genres est le signe que le féminisme a de beaux jours devant lui et que la lutte est loin d’être enterrée.

Ce cortège, et les autres avant lui, sont aussi le signe que la société peut être en avance sur ses lois et ses responsables politiques. Que la rue qui parle est entendue, même si ce n’est pas au sommet de l’Etat. Que la solidarité et l’entraide qui naissent entre celles qui ont été agressées sont capables de faire tomber des murs de silence. Aujourd’hui, il est difficile de croire à une marche de l’Histoire vers le mieux, et pourtant. L’élan qui s’est manifesté samedi et qui continue à se manifester, qui rassemble au-delà des âges, des genres, des quartiers, ne peut pas être arrêté.

En cette journée internationale de lutte pour l’éradication des violences à l’égard des femmes, il est donc plus que jamais nécessaire de rappeler notre soutien à ce mouvement. Le fait de naître femme ne doit plus être un danger. Nous devons être intransigeants, refuser la complaisance envers les agresseurs, dans tous les milieux. Alors debout les femmes, et tous les autres !

Vous pouvez signer la pétition pour demander une réelle lutte contre les violences sexistes et sexuelles en politique ici.

Dans le prochain numéro du Temps des Ruptures, un article sera consacré au sujet des féminicides et de la lutte contre les violences faites aux femmes.

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Mourir pour des idées, 1972 Brassens

Culture

Mourir pour des idées, 1972 Brassens

Par Mathias Delsol Réputé pour la légèreté de ses chansons, Georges Brassens est aussi un artiste qui insuffle dans ses écrits des messages à portée politique. Plus encore, il est une figure revendiquée de l’anarchisme, cause pour laquelle il écrivait dans sa jeunesse : ses fameux copains sont partiellement issus des milieux « anars ».

Le sètois accusait déjà d’un pacifisme désinvolte par bien des titres – dans ce registre, La Guerre de 14-18 ou Les Deux Oncles – mais Mourir pour des idées, issue de l’album Fernande (1972), demeure sa chanson la plus solennelle en la matière. Une nuance toutefois : le sujet, le ton et la mélodie sont graves, mais Brassens dénote parfois avec ce sarcasme qui lui sied si bien. L’œuvre de Brassens est transcendée d’un idéal libertaire en lequel la vie, l’amour et la tranquillité sont absolues. Mourir pour des idées est une chanson qui s’affaire du fond, dans laquelle le poète étaye sa position en chargeant le point de vue adverse. Il s’adresse tout particulièrement à toute idée qui inciterait à l’ultime sacrifice, pour des raisons qu’il explicite par le chant.

« Mourrons pour des idées d’accord, mais de mort lente »

Étant lui-même épris d’un certain nombre d’entre elles, Brassens consent un point : le propos n’est pas l’abandon de toutes les convictions mais davantage la primauté de la vie sur ces dernières. L’opinion n’est pas exprimée sans une pointe d’ironie : la mort étant de rigueur pour nous autres, la lenteur de la venue de celle-ci nous dispenserait en réalité de mourir pour des idées, nous laissant ainsi succomber en raison de causes naturelles. « À forcer l’allure, il arrive qu’on meure pour des idées n’ayant plus cours le lendemain ». Le « zèle imbécile » (Supplique pour être enterré à la plage de Sète, 1966) que connaissent les fervents partisans qui ont miroité le triomphe dans la postérité peut s’avérer vain : soit par défaite – l’on pensera ici à la Commune de Paris, dont Brassens se réclame – soit par désintérêt – à ce sujet, Brassens évoque la guerre de Cent Ans dans Les Deux Oncles. Il déplore un tel gâchis du trésor qu’est la simple vie, puisqu’avec recul, la Camarde en les emportant, ne laissa guère de mé­moire intemporelle de ces hommes.

« S’il est une chose amère, désolante, en rendant l’âme à Dieu c’est bien de constater, qu’on a fait fausse route, qu’on s’est trompé d’idée ». Le bien unique qu’est la vie se doit a minima d’être utilisé pour la juste cause, mais l’enjeu est d’une ampleur telle qu’il est épineux de trancher. Face au Purgatoire, remarquer avoir donné sa vie pour de vils desseins est une observation fatale. Par conséquent, « le sage tourne autour du tombeau », il traîne à choisir la cause qui le condamnera.

« Mourir pour des idées, c’est le cas de le dire, c’est leur raison de vivre, ils ne s’en privent pas » Aux Saint-Jean bouche d’or, responsables de ces massacres, Brassens cède le pas. Le constat est fréquent, ces autorités « supplantent bientôt Mathusalem dans la longévité », ce sont les premiers à s’abstenir de l’offrande suprême : ils la prescrivent pourtant.

Georges Brassens, toujours avec aménité, s’en prend résolument à toute idée prétentieuse qui ne percevrait la vie que par son prisme et la consumerait à ses fins. Cet éloge de la vie tranquille est autobiogra- phique, l’auteur étant celui ayant vécu dix années d’extrême indigence dans l’impasse Flaurimont du 14ème arrondissement de Paris. Il le confessera toutefois : ces dix années de vie simple, marquées par l’amour et la chanson, l’humour et l‘amitié, furent les meilleures de sa vie.

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Construire les nouveaux clivages : l’exemple des Gilets Jaunes

Stratégie & Bifurcation

Construire les nouveaux clivages : l’exemple des Gilets Jaunes

Par Sacha Mokritzky Dans une société traversée par de multiples clivages, le camp républicain doit mener une barque universaliste prise parfois dans des vents contraires. Pour rétablir une République qui protège, il faut identifier correctement les clivages qui structurent la société. 

Manifestation de gilets jaunes sur les Champs Elysées, le 16 février 2019, à Paris afp.com/Eric FEFERBERG
Notre société est traversée de multiples clivages. Si la République, par essence, organise la vie commune des citoyens en refusant de promouvoir ou de subventionner une organisation communautariste à l’anglo-saxonne, l’idéal jacobin d’une France une et indivisible paraît amèrement lointain pour quiconque dresse un panorama objectif de la situation. Pour y répondre politiquement et continuer de défendre un modèle universaliste qui ne soit pas incantatoire, il est primordial d’accepter et de comprendre ces clivages et ces fractures qui nourrissent la rancœur et la division nationale. La promesse universaliste est indubitablement en crise. Entre aversion profonde pour un projet politique parfois incompris et faussaires qui la fantasment, l’universalisme est aujourd’hui malmené dans le débat public. Le personnel politique et intellectuel ne s’accorde pas sur les raisons de cette crise, et le camp social-républicain est traversé par des logiciels de compréhension parfois concurrents. Ces modèles de pensée, dont la plupart méritent d’être compris et entendus, nourrissent une philosophie politique globale qui se détache de l’idéologie dominante en ce qu’elle s’inscrit sur une compréhension fine au long terme d’une société dictée par la vitesse et l’urgence. En première lecture, les analyses de Christophe Guilluy semblent évidentes à celles et ceux dont l’affect est porté sur les classes populaires rurales. Quand aux réflexions d’Emmanuel Todd, elles séduisent davantage en première instance les militants attachés à la défense des quartiers populaires de banlieues. David Goodhart, lui, qui base sa pensée sur la mobilité, apporte une réponse aux néo-populistes mais fait bondir les quelques militants restés sur une doctrine marxiste pure. Pourtant, tous ces référentiels politiques, qui se nourrissent mutuellement et apportent tous des éléments de réponse, ne sont pas antinomiques, et un républicain convaincu ne saurait exercer le pouvoir sans appréhender la société dans sa complexité et les rap- ports de force qui la gouvernent. Si le projet universaliste est miné par une crise de compréhension de cette ampleur, c’est que la concurrence des grilles de lecture qui le traversent est symptomatique d’un processus à l’œuvre de reconstruction du pôle républicain. Il faut donc reprendre en profondeur les analyses. La reconstruction républicaine ne pourra se faire sans un projet radical qui balaie trente ans d’accords tacites entre néolibéraux de gauche et de droite. Dans une République dont le fonctionnement n’aurait pas été entravé par une bourgeoisie auto-reproductrice et sans idéologie sinon celle du maintien de son pouvoir et de sa puissance, les citoyens et citoyennes vivraient égaux au sein de la Nation, sans que leur genre, leur orientation sexuelle, leur origine ou leur niveau de revenus n’aient à obstruer les droits fondamentaux chèrement acquis lors des épisodes révolutionnaires français, de 1789 à 2005 et encore aujourd’hui lors des soulèvements populaires. Si les textes de loi organisent objectivement cet idéal universel, la réalité est toute autre, et les inégalités persistent à se frayer un chemin dans le quotidien de bon nombre de citoyens. L’universalisme qui devrait résonner en chacun comme un idéal de vie collective est trop souvent fantasmé par ceux qui s’en réclament, et qui en font une réalité chimiquement pure déjà applicable et appliquée. Ceux-là doivent comprendre que l’universalisme est un projet poli- tique, un horizon vers lequel tendre, et qu’il nécessite d’être défendu de manière raisonnée et raisonnable, sans enfermement idéologique. Ernest Renan définissait la Nation comme un « plébiscite de tous les jours ». La République n’est pas autre chose. Si ces discriminations sont reproduites de façon systématique, ce n’est pas qu’elles bénéficient nécessairement à une fraction de citoyens qui en opprimerait une autre : elles sont le produit d’un système néolibéral qui s’assied sur la division et la fragmentation. C’est ce phénomène que Christophe Guilluy, dans son dernier ouvrage, nomme la déconstruction. Dans une dynamique somme toute très machiavélienne, il s’agit de donner à voir une société fragmentée, dévitalisée et communautarisée pour se satisfaire d’avancées sociétales cosmétiques et perpétuer l’oppression globalisée néo- libérale. Christophe Guilluy prend l’exemple du « grand débat » : Em- manuel Macron, plutôt que de répondre collectivement à une colère partagée par la grande majorité de la population, pour la première fois retrouvée au sein d’une communauté certes hétérogène mais unie, a préféré panéliser. Un soir, il rencontrait les maires, le lendemain c’était les femmes seules… et évidemment, les banlieues et quartiers populaires n’étaient pas de la partie, histoire d’accentuer d’autant plus leur désertion de la communauté républicaine. S’il y a une classe dominante, position qui semble consensuelle, si ce n’est homogène, du moins unie et animée par des intérêts communs, qui parvient à se maintenir, c’est qu’il existe en face d’elle une classe do- minée. Mais cette fameuse classe dominée, dont le soulèvement provoquerait inexorablement la fin d’un système, semble bien difficile à trouver, surtout depuis que le mode de vie désintellectualisé et individualiste relayé à grands renforts de Brut et de Konbini se répand de manière outrageante. Le géographe dresse le clivage entre des métropoles mondialisées, citadelles qui semblent ouvertes mais qui sont en fait l’outil de relégation à la marge des « gens ordinaires », et la France périphérique, oubliée d’une mondialisation qui l’ignore, et où vit le coeur politique d’un pays en crise, sans cesse assigné à ne pas exister. Dans la pensée de Christophe Guilluy, les banlieues sont rattachées – en termes de dynamiques démographiques et politiques – aux métropoles. Il y a une interdépendance entre les habitants de banlieue, qui bénéficient des infrastructures métropolitaines, et les habitants des métropoles, qui ont besoin de la main d’œuvre populaire pour l’organisation structurelle de leur quotidien. Pour Emmanuel Todd, le clivage est ailleurs. Dans son dernier ouvrage, il dresse une typologie en quatre strates de la population française. En haut de l’échelle, l’aristocratie stato-financière, les dominants, qui utilisent les outils de l’État pour favoriser le règne de la finance. Juste en dessous, 19% de pseudo-dominants qui sont les alliés objectifs des premiers, sorte de « petite- bourgeoisie-tampon » qui sécurisent le monde étriqué de la classe supérieure. Vient enfin la classe majoritaire, la masse centrale atomisée, clé de voûte selon lui d’un renversement paradigmatique nécessaire. Les 30% d’ouvriers et d’employés non qualifiés, qui com- posent le prolétariat postmoderne, ferment le ban. Dans « Qui est Charlie, Sociologie d’une crise religieuse », ouvrage sorti après les attentats de janvier 2015, le démographe donne un son de cloche analytique à contre-courant, considérant que les manifestations de soutien à Charlie Hebdo sont le résultat d’une crise religieuse qui traverse la classe moyenne et place à part du reste des dominés les quartiers de banlieue. Il explique que la déchristianisation de la société crée une angoisse à laquelle l’athéisme ne saurait répondre, et il a fallu à la France un bouc émissaire pour combler ce vide, en la personne de la religion musulmane. Il y a donc selon Emmanuel Todd un clivage qui se dessine très nettement autour de considérations religieuses, notamment parce que l’islam serait devenu « le support moral des immigrés de banlieue dépourvus de travail ». Critiquer l’islam ne serait donc plus user justement de la liberté d’expression prévue par la loi, mais créer une fracture telle qu’elle aboutit à la marginalisation d’une partie de la société, les musulmans. Les personnes musulmanes, concentrées en grande partie dans les quartiers populaires des banlieues, devraient donc être traitées différemment du reste de la population déchristianisée. Un autre son de cloche est proposé par le journaliste britannique David Goodhart qui, dans son ouvrage Les deux clans, paru en 2019, propose un clivage entre les gens de quelque part (les somewhere) et les gens de n’importe où (les anywhere). Cette seconde classe, qu’il estime à 25% de la population – en Angleterre en tout cas – est constituée des héros de la mondialisation heureuse. Mobiles, diplômés et intégrés, ils sont progressistes sur les sujets sociétaux, mais s’accommodent tout-à-fait de la globalisation et de l’internationalisation numérique des sujets. Téléphone à la main, souvent en déplacement, ils parlent anglais et savent se mouvoir dans toutes les cultures. Ils célèbrent la diversité, sont pour une immigration décomplexée à laquelle ils ne voient que des avantages, ne comprennent pas le racisme ni le concept de frontières. Ils ne sont attachés à aucun lieu, à aucune identité, et leur surreprésentation dans les médias et les œuvres de fiction leur permet de se complaire dans la croyance qu’ils sont la normalité. Les gens de quelque part, eux, forment une majorité de la population (50% selon Goodhart, les 25% restant étant selon lui entre les deux), souvent loin des métropoles, attachés à leur identité, à leurs valeurs et réfractaires à l’idée de mondialisation dont ils sont sou- vent les grands perdants. Victimes de la désindustrialisation, ils ont vu concrètement les conséquences économiques du néolibéralisme, qui a appauvri leurs régions et les a relégués à une sous-représentation médiatique telle qu’ils se sentent bafoués dans leur dignité. Ces gens de quelque part sont avant tout guidés par le besoin de survivre économiquement. Ils ne sont, selon Goodhart, ni racistes, ni xénophobes, ni sexistes, malgré les représentations que s’en font les gens de n’importe où.
L’universalisme est un projet politique, un horizon vers lequel tendre.
Ce logiciel de pensée peut sembler très similaire à celui de Christophe Guilluy, et d’ailleurs l’un comme l’autre s’abreuvent souvent dans leurs interventions de références mutuelles. Cependant, la terminologie de David Goodhart laisse plus de place à une troisième partie de la population qui flotterait dans un entre-deux, et propose ainsi une latitude suffisante pour intégrer les habitants des quartiers populaires de banlieue ; ceux-là sont pour beaucoup très attachés à leur identité locale, ainsi que le montrent les résurgences dans la culture populaire de déterminations départementales (les rappeurs, par exemple, font souvent référence aux numéros qui y sont rattachés (92/93/etc.). Ils seraient à la fois « somewhere » car attachés à leur identité et assignés à un lieu de vie unique et « anywhere » car ils sont pour beaucoup issus de l’immigration et en contact avec des cultures diverses qui cohabitent. Une donnée majeure qui explique les différences d’approche entre Goodhart et Guilluy réside dans le fait que là où le premier cherche à rationaliser des clivages via le sens donné, consciemment ou inconsciemment, par les « somewhere » et les « anywhere », à leur place dans la société, le second s’intéresse aux dynamiques objectives. Les habitants de banlieue sont donc des « somewhere » qui, malgré eux, participent au renforcement des métropoles. En novembre 2018, un mouvement social d’ampleur, sociologiquement très différent des traditionnels défilés, venait bouleverser le jeu politique ; le mouvement des Gilets jaunes a transformé durablement le paysage politique en obligeant le personnel institué à adapter son jeu électoral sur le long terme. Il s’agit dès lors, pour comprendre en profondeur les raisons de ce mouvement et la traduction politique que l’on doit lui apporter, de tenter d’expliquer les causes de son émergence (pas si) soudaine. Il faut a minima remonter au référendum du 29 mai 2005 – bien que la dissociation des citoyens vis-à-vis de leur personnel politique réponde à une trajectoire sourde plus lointaine, ce moment a agi comme un déflagrateur. En trahissant la volonté populaire et en ratifiant unilatéralement le traité de Lisbonne, le président Nicolas Sarkozy a gravé dans le marbre l’indépendance du politique et le renforcement du clivage avec le souverain unique en République qu’est le peuple. Là, les citoyens de France ont pris acte qu’ils avaient été dépossédés, par la V° République et ses repré- sentants, de leur pouvoir d’action et d’intervention. Le peuple français, profondément politique, héritier des lumières et du contrat social, précurseur de la démocratie, se voyait là réduit à néant par ses gouvernants ; la colère et la crainte de voir le pouvoir se renforcer durement d’années en an- nées, jusqu’à aboutir à un président comme Emmanuel Ma- cron pour qui l’Assemblée nationale n’est qu’une chambre de validation des politiques qu’il mène contre le corps social marquaient déjà les prémisses d’un mouvement extraordinaire. Il faut donner à cette colère, dont l’acmé s’est exprimée lorsque les citoyens ont investi les ronds-points et les Champs-Elysées parés d’habits fluorescents, une lecture politique et théorique en s’inspirant des travaux cités précédemment, pour appréhender dans sa complexité une vague citoyenne inédite. Les Gilets jaunes, ainsi que l’analyse Christophe Guilluy dans un entre- tien pour la revue Reconstruire, ont été « une sorte d’incarnation de la France périphérique. » Sur les ronds- points, les membres du mouvement retrouvaient une solidarité, une souveraineté réelle dont ils avaient été dépossédés. Cette souverai- neté réelle s’incarnait à plusieurs niveaux. Dans un premier temps, les Gilets jaunes se réappropriaient leurs cadres de vie et les transformaient en cadres de lutte ; les ronds_points constituent symboliquement et géographiquement l’incarnation d’un carrefour de vie. C’est le lieu de la rencontre, la croisée des chemins : c’est, finalement, le seul lieu où cohabitent toutes les strates de la société sur leurs routes quotidiennes.
Voilà l’âme revendicatrice du mouvement : la volonté de refaire le peuple, de recréer collectivement les cadres révolutionnaires anciens et renouer avec la souveraineté populaire.
Au travers du signifiant vide que constitue le gilet jaune, ces néo-militants envoyaient un message clair : « nous existons. » Mieux : « nous existons de nouveau. » Dans l’une de ses contributions au Manuel indocile de Sciences sociales, Willy Pelletier explique comment les Gilets jaunes, sur les ronds-points, ont retrouvé une estime d’eux mêmes qu’ils avaient abandonné face au mépris des puissants. Il faut comprendre les dynamiques à l’oeuvre : quelles que soient les déterminants exacts de leur oppression, et que l’on croie aux thèses de Guilluy, Todd ou Goodhart ou non, il est évident que les Gilets jaunes partageaient une volonté collective de se faire voir, de remplacer l’illusion du réel dictée par les médias et la parole dominante par un récit sans illusion de la réalité de leur quotidien. Alors, le rôle du politique est décisif : plutôt que d’encourager ce processus destituant, et de renforcer la défiance du corps citoyen vis-à-vis de ses représentants, ce qui risquerait d’encourager la montée inédite de l’abstention, il s’agit d’incarner cette colère et de la traduire en un mouvement encourageant et positif. Les Gilets jaunes ont incarné une colère réprimée qui leur est largement antérieure. Là où mai 1968 avait été, dans une France prospère en pleine période des « Trente glorieuses », la gestation naturelle de la question sociétale et de l’émancipation individuelle, les Gilets jaunes sont le symptôme d’un retour au social et l’entrée dans une nouvelle temporalité politique. Ils ont été pour le pays l’expression de sentiments mêlés, résultat d’une chimie affective qu’il ne serait pas possible de résumer en quelques paragraphes. Néanmoins, il convient, pour embrayer sur un projet politique vertueux, de détacher les référentiels centraux de leur combat en détachant quelques notions fortes de leur engagement. Observons précisément les ferments symboliques de leur lutte. Dès les premiers jours du mouvement, les renvois à l’imaginaire révolutionnaire étaient constitutifs des codes mobilisés ; par ailleurs, l’acte II des Gilets jaunes a été marqué par l’image forte de ces manifestants défilant en brandissant leur carte électorale au-dessus de leurs têtes. Voilà ce qui constitue l’âme revendicatrice du mouvement : la volonté de refaire peuple, de recréer collectivement les cadres révolutionnaires anciens et l’imaginaire d’une nation qui reprend par elle- même le contrôle de sa souveraineté. Malgré les discours dominants, qui voudraient faire des Gilets jaunes une masse dépolitisée dont la colère froide s’exprimait de façon archaïque, la notion de citoyenneté y était centrale et structurelle. Finalement, les Gilets jaunes ne sont autre chose que l’expression d’une France qui existe politique- ment grâce à son histoire républicaine, une nation construite très largement par la lutte et la refondation du bien commun autour de ses services publics. C’est à cette France-là que s’attaquent les politiques néolibérales à l’origine de la dépossession démocratique dont les Gilets jaunes sont la conséquence. La nation politique, mue en nation identitaire, ce qui crée un terreau fertile aux discours communautaires, doit ressurgir pour embraser la plaine révolutionnaire que les Gilets jaunes ont à nouveau investi. Il faut pour cela un projet qui puisse recréer les dynamiques d’une centralité réelle et effective, restructurer et reconstruire un projet pour la France qui ne se limite plus aux querelles de chapelles et qui réhabilite le peuple comme seul souverain. Un projet qui, sans se préoccuper des dynamiques mortifères d’un libéralisme qui sous couvert d’avancées sociétales parachève et promeut les inégalités sociales, invente de nouveaux clivages pour reconstruire l’idéal républicain au- tour d’un projet radical qui balaie trente ans de néolibéralisme accompagnés par une « gauche » et une « droite » de l’argent qui se réunissent autour des intérêts souverains de la classe dominante. Ce projet doit permettre avant tout de répondre aux attentes d’une France déclassée, éloignée des centres de pouvoir et des cœurs économiques, une France qui se sent exclue d’une République trop souvent incomprise par ceux qui l’essentialisent. Le point commun des travaux de Christophe Guilluy, Emmanuel Todd et David Goodhart, c’est qu’ils cherchent à redonner la parole à celles et ceux qui, alors même que les services publics et le bien commun sont au cœur de leur quotidien, en ont été dépossédés. C’est cette société-là qu’un projet politique vertueux – voire victorieux – doit construire pour quiconque croit en la République sociale. Trois sujets doivent dès lors être traités – ils sont par ailleurs corrélés les uns aux autres – de façon prioritaire. Dans un premier temps, l’impératif démocratique doit être valorisé et défendu. Alors que les systèmes démocratiques européens semblent en proie à une grave crise de la représentativité, ce qui pousse de nombreux gouvernements de l’Union à siéger alors même qu’ils sont minoritaires au sein de leur propre parlement, la volonté des peuples de reprendre le contrôle de leur souveraineté se manifeste quotidiennement. Nous citerons ici le renversement de l’ordre social et l’inversion de l’utilité sociale des travailleurs, qui ont abouti en période de crise sanitaire à l’émergence de nouvelles solidarités. En bref, une prise de conscience a traversé le pays : « nous n’avons pas besoin d’eux pour vivre. » Cette souveraineté populaire, constitue le contenu de ce projet politique. Le contenant a pour trait la souveraineté nationale, indépendance nécessaire vis-à-vis des intérêts étrangers : la France doit apprendre à nouveau à faire primer la voix de son peuple et ses intérêts nationaux face à un néolibéralisme mondialisé qui asservit et prospère en s’asseyant sur les peuples. Comme l’écrivait Friedrich Engels dans la préface de l’édition ita- lienne du Manifeste du Parti Commu- niste, « Sans le rétablissement de l’indépendance et de l’unité de chaque nation […] il est impossible de réaliser, sur le plan international, ni l’union du prolétariat, ni la coopération pacifique et consciente de ces nations en vue d’atteindre des buts communs. » Enfin, ces deux aspects d’un projet politique doivent avoir comme colonne vertébrale la nécessaire transition énergétique qu’appelle notre époque où l’industrie doit survivre à la crise écologique et se réinventer pour engager vertueusement l’humanité vers une nouvelle ère à laquelle elle ne peut échapper. Néanmoins, cette nécessité écologique ne doit pas se substituer aux droits humains et s’en accommoder. Elle doit être le fil rouge de la re-construction républicaine attendue par les Gilets jaunes et la France dé- classée, celle sans laquelle une nouvelle politique démocratique et sociale ne pourra pas tenir sur le long terme. Comprendre la société, les rapports de force qui la gouvernent et éclosent sur de nouvelles revendications politiques et sociales, est un prérequis nécessaire et il est de la responsabilité du politique de connaître et de comprendre en profondeur le peuple qu’il gouverne. C’est du peuple lui- même que doit venir l’impulsion politique nécessaire et la structuration de cet espace central qui aura raison du déclassement de toute une partie de la population.
Le mouvement des Gilets jaunes a transformé durablement le paysage politique.

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Faux départ, un roman de Marion Messina

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Faux départ, un roman de Marion Messina

Une histoire d’amour tragique, où les rêves d’ascension sociale et artistique d’Aurélie, jeune étudiante issue des classes populaires, et d’Alejandro, dandy colombien se rêvant en nouveau Garcia Marquez, se retrouvent brisés dans le glacis d’une société française empêtrée dans le consumérisme, le conformisme et la précarité.

Une histoire d’amour tragique, où les rêves d’ascension sociale et artistique d’Aurélie, jeune étudiante issue des classes populaires, et d’Alejandro, dandy colombien se rêvant en nouveau Garcia Marquez, se retrouvent brisés dans le glacis d’une société française empêtrée dans le consumérisme, le conformisme et la précarité. Les deux amants, malgré leurs origines sociales opposées, trouveront dans leur passion impossible un moyen de se réfugier de leurs propres échecs personnels et affectifs. Ils la vivront comme une armure contre la toxicité des relations sociales régies par l’aiguillon de la jouissance immédiate et du désir de posséder. Inévitablement, cette société liquide, pour reprendre l’expression de Zygmunt Bauman, finit par dissoudre leur relation fusionnelle, confrontés à la peur de s’engager et à construire un lien solide et définitif.

Ce roman d’initiation moderne, dans l’ambiance Houellebecquienne de la France du XXIe siècle est un hymne à l’amour sonnant comme un puissant cri de révolte contre un monde où règne mépris, exclusion et un individualisme qui cache une profonde aversion à l’idée de prendre le risque de s’accomplir dans la vertu et la grandeur. Marion Messina parvient ainsi à toucher le lecteur au cœur, en trempant froidement sa plume dans les plaies des existences contemporaines, non sans une certaine candeur romantique.

Ce livre, le premier espérons-le d’une longue série, fait ainsi violemment écho à la détresse contemporaine d’une jeunesse plongée dans l’incertitude du confinement. Il est en effet difficile de ne pas se reconnaître dans les mines blafardes, défigurée par l’anxiété, la fatigue et le mauvais mascara de personnages décidément très attachant : nous ne serions tous pas un peu des Aurélie et Alejandro ?

Mais l’auteur n’oublie pas d’égratigner une minorité de profiteurs de la crise, à travers le portrait au vitriol d’une jeunesse bourgeoise, traînant sa vulgarité et son ignorance dans ses appartements recouverts de moulures et des écoles de commerces de seconde zone où s’enseigne la bêtise. Inégalités, violence au travail, difficulté de se loger et appât du gain : le romantisme espéré de Marion Messina se mèle d’un naturalisme impitoyable qui offre une description puissante de la crise économique et sociale que subit la population française.

Marion Messina, avec Édouard Louis et Tom Connan s’inscrit ainsi dans une nouvelle génération d’écrivains français qui osent enfin délaisser l’esthétique et le sentimentalisme pour se réapproprier le réel, dans la veine de la tradition littéraire française la plus prolifique. Une renaissance salutaire qui laisse espérer un retour des écrivains et des artistes du côté des gens ordinaires.

La rédaction

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