Édito

Bruits de bottes en Ukraine (2) : l’affrontement qui vient…

Edito de la rédaction
Le 31 janvier dernier, nous publiions un édito consacré à la crise en Ukraine dans lequel nous tentions de répondre à une question lancinante : la crise en Ukraine marque-t-elle un « retour du XXe siècle » ou bien est-elle annonciatrice d’un nouvel ordre international ? Force est de constater que l’évolution de la situation en Ukraine ces dernières 24 heures nous oblige à revoir notre position initiale alors que la fin de la crise diplomatique laisse entrevoir le début d’un conflit armé.

Les efforts de médiation entrepris par la France n’y auront rien fait. Revitalisant la tradition diplomatique française, soucieuse depuis le général de Gaulle d’affirmer son autonomie vis-à-vis de l’alliance et de préserver le dialogue avec la Russie, Emmanuel Macron qui, durant son mandat, a multiplié les mains tendues à Vladimir Poutine – on se souvient de la réception très médiatisée de l’autocrate russe à Versailles en 2017 ainsi qu’au fort de Brégançon à l’été 2019 alors que Donal Trump avait déjà rompu les ponts –, aura été le seul dirigeant occidental à entreprendre sérieusement de mener une médiation entre Kiev, son protecteur américain et Moscou. Plusieurs fois il aura tenté, en vain, de réanimer les négociations dites en « format Normandie »[1].

Olaf Scholz n’aura pas démérité non plus en dépit d’une relative inexpérience sur la scène internationale, liée à sa récente accession au poste de Chancelier, mais également d’autres obstacles plus structurels : divergences de position sur le cas russe entre les partis composant la coalition au pouvoir, importance des intérêts commerciaux et énergétiques de l’Allemagne en Russie et dépendance militaire de son pays vis-à-vis des Etats-Unis.

Malgré l’annonce par le ministre de la Défense russe, en début de semaine dernière et à grand renfort de vidéos montrant d’interminables trains chargés de blindés, du rapatriement des troupes envoyées en Crimée pour mener des exercices militaires, l’espoir d’une désescalade n’aura pas fait long feu. Alors que les services de renseignement occidentaux faisaient état de l’imminence d’une invasion depuis quelques jours, les chancelleries européennes ont appelé leurs ressortissants à quitter le pays sans délai dès dimanche, signe que nous approchions du point de rupture. L’appel de la dernière chance passé par Emmanuel Macron dimanche après-midi n’y aura rien fait : dès lundi matin, Vladimir Poutine repoussait à plus tard l’organisation d’un sommet réunissant Russes et Américains, actant ainsi l’échec de la voie diplomatique.

Lundi soir, avant un conseil de sécurité réunissant ce qu’il faut bien qualifier d’« aigles russes » par parallélisme avec les faucons américains[2], Vladimir Poutine s’est très longuement exprimé sur la crise en cours. Assis derrière son bureau, le maître du Kremlin a, pendant près d’une heure, retracé l’histoire des relations entre la Russie et l’Ukraine depuis 1917, présentant la création du pays comme une erreur de la jeune Union soviétique et fustigeant la supposée trahison des élites ukrainiennes qui seraient responsables des tensions, ces dernières années, entre les deux pays.

Vladimir Poutine a donc pris la décision unilatérale de rompre les accords de Minsk[3] de 2015 pour devenir Tsar de toutes les Russies comme dit la formule et présider aux destinées de la grande Russie, de la Russie blanche, c’est-à-dire la Biélorussie, et de la petite Russie, c’est-à-dire l’Ukraine.

Trente ans après l’implosion de l’URSS, nous devons nous rendre, impuissants, à l’évidence : l’Ukraine n’a pas les moyens de son indépendance. Elle est vouée à osciller entre l’empire russe et le bloc occidental. Or l’Occident a échoué à attirer à lui ce pays sans éveiller la colère russe, tout comme il a échoué à apaiser les craintes de la Russie pour sa sécurité. C’était pourtant la responsabilité du vainqueur de créer les conditions d’une paix acceptable et durable. 

Intégrer l’Ukraine à l’OTAN était, en ce sens, un pari aussi osé qu’invraisemblable : si l’Ukraine avait intégré l’OTAN, l’obligation de solidarité entre membres de l’alliance nous aurait collectivement obligé en cas d’agression russe et aurait donc neutralisé la possibilité même d’une guerre, personne n’imaginant les troupes de plusieurs puissances nucléaires, dont quatre membres permanents du conseil de sécurité de l’ONU, s’opposer sur un champ de bataille. C’est tout l’enjeu du conflit pour Vladimir Poutine.

c’est la perspective d’une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN qui est à l’origine du conflit que nous vivons, en revanche l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN aurait rendu la perspective même d’un conflit inenvisageable. »

Le Président russe savait également, compte tenu de la situation encalminée dans le Donbass et de la volonté pressante de l’actuel président Ukrainien de rejoindre l’OTAN pour garantir son indépendance, que le temps jouait contre lui. Tout le paradoxe de la situation est là : c’est la perspective d’une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN qui est à l’origine du conflit que nous vivons, en revanche l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN aurait rendu la perspective même d’un conflit inenvisageable.

Vladimir Poutine a donc renversé la table pour reprendre le contrôle de la temporalité : maître du jeu, il a ainsi eu tout le loisir d’attendre que la crise diplomatique atteigne son paroxysme pour refuser ensuite le retour au statu quo et agir. Hier soir, donc, Vladimir Poutine a reconnu l’indépendance du Donbass (les « Républiques » de Donetsk et de Lougansk), et envoyé ses armées pour y maintenir la paix. En violation des règles du droit international – puisque seule la Russie reconnaît aujourd’hui ces deux « Républiques » autoproclamées – la Russie a donc commencé à envahir le territoire ukrainien, s’approchant par l’est de 200 kilomètres supplémentaires en direction de Kiev alors que le reste de ses troupes continuent de mener des exercices militaires en Biélorussie, tout proche de la frontière nord de l’Ukraine.

Que va faire l’Occident ? Quelle sera notre réaction si Moscou avance jusqu’à Kiev ? Sans présumer de la bonne volonté des dirigeants du monde libre, il semble que nous n’irons pas au-delà des sanctions économiques, aussi virulentes soient-elles. L’Ukraine n’étant pas membre de l’OTAN, y envoyer des troupes reviendrait à la considérer de facto comme un membre de l’alliance et donc, finalement, donner raison à Vladimir Poutine. Le temps de l’Amérique gendarme du monde est désormais derrière nous.

Mais là n’est peut-être pas le plus important…

Il y a, en effet, un pays dont toutes les chancelleries ont guetté avec attention la réaction à l’annonce russe : la Chine. Il faut dire que le conseil de sécurité de l’ONU du 31 janvier dernier laissait présager un soutien chinois à la Russie. Le représentant chinois avait ainsi déclaré « comprendre les préoccupations de la Russie pour sa sécurité » avant de critiquer vertement l’OTAN. L’ouverture des jeux olympiques de Pékin, où Vladimir Poutine s’est rendu en personne, a depuis été l’occasion d’un entretien en tête à tête entre les deux dirigeants – le premier pour Xi Jinping depuis le début de la pandémie – qui ont ainsi pu afficher leur bonne entente. Une série de faits diplomatiques ces derniers mois, certes mineurs mais non moins éloquents, font également état d’un resserrement des liens entre Pékin et Moscou face au bloc occidental.

Joe Biden sait ainsi que Xi-Jinping attend le bon moment pour déclencher ce qui sera, inévitablement, la grande crise de la décennie : l’annexion de Taiwan. »

Depuis hier, la Chine maintient pourtant une position prudente et « appelle toutes les parties à la retenue » de la même manière que l’Inde, qui entretient historiquement de bonnes relations avec la Russie. Il n’y a donc pas, de la part de Pékin, de condamnation explicite de la décision russe, ce qui, dans le langage feutré des diplomates, signifie déjà beaucoup. Nul doute que le vote de la Chine au prochain conseil de sécurité de l’ONU, qui sera organisé dans les jours à venir, sera lourd de sens.

La réaction de Washington sera également scrutée attentivement par tous les pays dont l’intégrité territoriale dépend de la solidité d’une alliance avec les Etats-Unis. Joe Biden sait ainsi que Xi-Jinping attend le bon moment pour déclencher ce qui sera, inévitablement, la prochaine crise majeure de la décennie : l’annexion de Taiwan.

L’esprit du projet pan-européen défendu à la fin des années 1980 par Gorbatchev et Mitterrand d’une Maison Commune Européenne est définitivement, et malheureusement, enterré. »

Quelle que soit l’issue de la crise en Ukraine, il n’est pas imprudent de considérer que la Russie, en poursuivant aveuglément son projet de (re)constitution d’un glacis défensif, est au seuil de franchir une ligne rouge qui l’éloignera définitivement de l’Europe. L’Eurasie, grand projet du XXIe siècle qui repose sur le rôle pivot d’une Russie intercontinentale, sera donc, s’il doit advenir, Sino-Russe.

Nous avons collectivement échoué à créer un nouvel ordre de sécurité en Europe qui aurait permis une coexistence pacifique entre les anciennes républiques soviétiques et ainsi ouvert la voie à une coopération avec la Russie. L’esprit du projet pan-européen défendu à la fin des années 1980 par Gorbatchev et Mitterrand d’une Maison Commune Européenne[4] est définitivement, et malheureusement, enterré.

Chaque jour se dessine ainsi un peu plus un axe Pékin-Moscou, nationaliste et antilibéral, défiant vis-à-vis de l’Occident et de ses valeurs, et surtout allergique aux alliances militaires défensives nouées autour des Etats-Unis (OTAN et AUKUS en tête). Ce nouvel axe, dont il faut rappeler qu’il existât brièvement au début de la guerre froide avant que Khrouchtchev et Mao ne rompent les ponts en 1956, nombre d’analystes redoutaient depuis près d’une décennie de le voir se constituer. Il sera sans nul doute structurant pour la reconfiguration géopolitique en cours et l’affrontement qui vient…

Références

[1] Le terme « format Normandie » désigne la tentative, initiée en 2014 dans le sillage des célébrations du 70e anniversaire du débarquement Américain en Normandie, de ménager un espace de dialogue et de négociation entre belligérants au conflit Ukrainien (Ukrainiens, séparatistes pro-russes et Russes) sous l’égide de la France et de l’Allemagne. Ce format est devenu le symbole d’une tentative strictement européenne de trouver une solution au conflit en Ukraine.

[2] L’expression « faucon » désigne, au plus haut niveau de l’Etat américain (secrétariat d’Etat, CIA, Pentagone) les partisans d’une ligne dure et interventionniste vis-à-vis des pays adversaires des États-Unis. Cette expression est devenue un quasi-synonyme de « va-t’en guerre » pour désigner ces hommes et femmes dont l’avis est écouté au sein de la Présidence américaine et qui conseillent invariablement de recourir à des mesures coercitives (sanctions économiques contre l’Iran, la Corée du Nord, intervention en Irak, maintien en Afghanistan, sanctions contre la Russie, entre autres).

[3] Les accords de Minsk, passés en 2015 entre la Russie, l’Ukraine, l’OSCE et les représentants des républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk, visaient, par le moyen d’un protocole en douze points, à créer les conditions d’un cessez-le-feu dans le Donbass propice à la reprise du dialogue.

[4] Sur ce sujet voir l’excellent article de 2007 publié sur le site de l’Institut François Mitterrand : « Gorbatchev et la « Maison commune européenne » »to

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