La riposte féministe italienne s’organise pour lutter contre l’extrême-droite

Le sublime film féministe C’è ancora domani, « il reste encore demain » en français, qui a fait 5 millions d’entrée en Italie, et qui est resté de nombreuses semaines à l’affiche en France, met en scène le début du vote national des femmes en Italie. Le 2 juin 1946, les Italien.nes ont choisi par voie de referendum la République, abolissant la monarchie ; c’est également à cette date que les Italiennes ont voté pour la première fois. A 7 jours d’écart, 78 ans plus tard, nous sommes appelé.es aux urnes pour élire nos représentant.es européens. En France comme en Italie, l’enjeu de lutte contre le populisme et l’extrême droite est de taille. Chronique de lutte féministe transalpine contre l’extrême droite.

Photo : Marisa (Emanuela Fanelli) et Delia (Paola Cortellesi) dans « Il reste encore demain », de Paola Cortellesi. 

 

Retour sur l’histoire du féminisme italien et ses liens avec les partis politiques

Les mouvements féministes italiens post-Seconde Guerre mondiale se sont construits avec les partis politiques. Le Parti Communiste italien (PCI), alors à la tête de l’Italie, abritait en son sein l’Unione delle donne italiane, premier mouvement féministe de masse. Ce mouvement réussit à déplacer des foules et à mobiliser les femmes dans les années 1950, qui prennent conscience des inégalités et revendiquent leur droit : Rome et Naples voient des millions de femmes défiler dans leurs rues. Alors que l’Union delle donne Italiane et le PCI se fracturent sur la question du divorce, le Parti radical lance un autre mouvement féministe de masse : il Movimento di liberazione della donna, et prend la tête des cortèges. Autre grande conquête, la liberté d’avoir une contraception et d’avorter : en 1972 la France est en plein débat sur l’avortement, incarné dans le procès de Bobigny et Gisèle Halimi, la même situation anime l’Italie avec le procès de Gigliola Pierobon, à Padoue. L’avortement est finalement légalisé en 1978 en Italie, alors que Gisèle Halimi effectue une tournée italienne nationale pour parler du débat français et de l’association Choisir.

Les liens entre féministes italiens et français se sont accélérés dans les années 70’ avec la création de différents courants de pensée. D’un côté, Elvira Banotti, Carla Accardi et Carla Lonzi forment le mouvement Rivolta Femminile et écrivent le manifeste de la pensée différentialiste, refusant les prises de position féministes des partis politiques : « La femme ne doit pas être définie par rapport à l’homme. C’est sur cette prise de conscience que reposent notre lutte et notre liberté. L’homme n’est pas le modèle dont la femme doit s’inspirer dans son processus de découverte de soi », elles fustigent la dialectique du maître et de l’esclave d’Hegel et dénonce la trahison du Parti communiste au sujet de l’abolition du patriarcat : « Le prolétariat est révolutionnaire par rapport au capitalisme, mais réformiste par rapport au système patriarcal. ». Ce courant italien connaît de forts échos par le mouvement français PsychéPo animé par Antoinette Fouque, à l’intérieur du Mouvement de Libération des Femmes (MLF). PsychéPo plébiscite la technique de militantisme politique de l’auto-conscience : « partire da sé », un mantra toujours respecté dans les luttes féministes italiennes actuelles : partir de soi pour ensuite mener le combat. De l’autre côté, opposé au courant différentialiste, le féminisme français est davantage universaliste et matérialiste. Au sein du MLF, Monique Wittig s’oppose à Antoinette Fouque. La première dénonce ainsi le mythe de « la femme », qui, pour elle, n’a de sens que dans un système de pensée patriarcal. Elle soutient une position universaliste forte, en militant pour l’avènement du sujet individuel, la libération du désir, l’abolition des catégories de sexe. Les deux pays se sont fortement influencés, tout en gardant des lignes majoritaires différentes : quand la France préfère l’universalisme, l’Italie revendique les différences.

 

Les débats féministes en recul

Alors que l’Italie a connu un mouvement de mobilisation de masse féministe des années 1950 aux années 1980, les générations suivantes ont vécu des avancées paradoxales : les droits ont été acquis en théorie, mais peinent à être appliqués en réalité. Pour Laura Pisano, universitaire italienne et militante féministe, la transmission de la lutte n’a pas eu lieu : « Il n’y a plus de revendications aussi fortes que dans les années 1970. » Les luttes féministes ne sont plus prioritaires, l’auto-conscience n’est plus pratiquée.

Le passage féministe d’une génération à l’autre est difficile, les jeunes filles grandissent avec le sentiment que tout est acquis, qu’il n’y a plus besoin de se battre. Les effets de la télévision misogyne berlusconienne qui se met en place à ce moment-là continuent du reste de retentir aujourd’hui. La banalisation et la vulgarisation du corps des femmes ont été fortes. Silvio Berlusconi n’a pas inventé ces codes sexistes, il a repris des stéréotypes déjà présents dans la société italienne et les a adaptés au néolibéralisme. On peut encore en voir les effets en regardant la télévision italienne, les présentatrices reprennent des codes de féminité extrêmement poussés. Alors même que le mouvement #MeToo débute dans le monde entier notamment grâce à l’actrice italienne Asia Argento, l’Italie ne connaîtra la vague de libération de la parole qu’au début de l’année 2023.

De même, la question des violences faites aux femmes, situation que dénoncent les associations depuis des années, retentit seulement réellement depuis le meurtre de l’étudiante Giulia Cecchettin, en novembre 2023. Sa famille est parvenue à ouvrir un débat sur les causes systémiques des féminicides. Pour la première fois dans la société italienne, il est reconnu que ce meurtre n’est pas un cas isolé, qu’il aurait pu être empêché et qu’il procède d’un système de domination. La sœur de Giulia a ainsi écrit dans une tribune nationale « que le tueur n’est pas malade, mais est un fils sain du patriarcat »[1]. Les militantes sentent un véritable air de changement, alors que le film C’è ancora domani a été un succès aux millions d’entrées, reconnectant les générations actuelles avec les luttes féministes.

Enfin, autre problème de taille, le taux d’emploi des femmes est encore faible et disparate selon les régions. Il est de 49% en moyenne en Italie, contre une moyenne européenne de 63%. En Sicile, ce taux s’élève à 29%. C’est un enjeu à la fois féministe, politique et économique pour l’Italie.

 

 

Jusqu’au leurre féministe : Giorgia Meloni

La désertion de la gauche italienne de l’avant-garde des débats féministes et le manque de reconnaissance des jeunes et des femmes dans les partis politiques actuels ont fait exploser le taux d’abstention. Alors, la riposte face à l’accession du pouvoir par l’extrême-droite s’organise autrement. A la suite de la victoire de la présidente du Conseil des ministres, Giorgia Meloni (en septembre 2022), des rassemblements se sont tenus partout dans le pays. Les manifestants se sont réunis aux cris de « siamo furiosa » et étaient organisés par l’association très populaire Non Una di Meno. Pour les militantes féministes, ces rassemblements constituent des espaces « indispensables de participation politique de masse à travers lesquels peut s’exprimer une critique radicale de l’existant »[2].

L’accession d’une femme à la tête du Conseil des ministres constituent une première en Italie. Alors que Giorgia Meloni a réussi à fracturer le plafond de verre, mais cette victoire est loin d’être féministe. Sur vingt-quatre ministres, seuls six sont des femmes, tandis que sa coalition a moins de femmes parlementaires que n’importe quel autre groupe. De même, dans son programme politique, les femmes n’existent qu’en relation avec la famille ou la reproduction. Pour Giorgia Meloni, la femme ne cherche pas la maternité par choix personnel mais pour la nation ou la patrie, pour assurer la reproduction d’un peuple. Être mère devient un devoir, et non plus un choix. En effet, elle adopte une rhétorique dans lequel le vieillissement démographique auquel est confronté l’Italie depuis de nombreuses années est présenté comme une urgence identitaire, comme « le plus grand problème que l’Occident doit affronter ».

La famille dite « traditionnelle » est le modèle prôné, et vu comme l’un des piliers de la société italienne, aux côtés de Dieu et de la patrie. Ainsi, la coalition d’extrême droite (Fratelli d’Italia, Lega, Forza Italia) s’est opposée à une loi proposant de dispenser des cours d’éducation sexuelle à l’école, et a ordonné aux municipalités de retirer de l’acte de naissance le nom de la mère dite « intentionnelle » dans un couple lesbien, diabolisant un « lobby LGBT » qui viendrait bouleverser l’identité de la société italienne. Giorgia Meloni valorise ainsi de façon symbolique les femmes, en les enfermant dans des rôles de mère, qui reproduisent la nation.

 

Comment la riposte féministe s’organise

En écoutant les mouvements féministes actuels, on comprend que ce qui est peut-être le plus effrayant est le consensus et l’absence de débat politique face aux propositions rétrogrades pour les droits des femmes et des personnes LGBTQ+. La déception des militantes face à l’absence de la gauche italienne et de grandes figures politiques est palpable. Le Partito Democratico fait entendre de faibles voix, à l’instar de la sénatrice Monica Cirinna qui rappelle que « dans les vingt dernières années, le parti de Meloni et ses alliés se sont constamment élevés contre toutes les lois qui concernent les droits des femmes, comme celles sur l’égalité salariale ou le congé parental ». Pourtant, on peut penser à une grande femme politique italienne comme Laura Boldrini, issue de la gauche et maintenant au Partito Democratico, première femme Présidente de la Chambre des députés – que l’on pourrait comparer à Laurence Rossignol en France par sa stature. En 2013, alors nouvelle à son poste, elle manifeste à la Gay Pride de Palerme, et subit une campagne de cyber-harcèlement, orchestrée par des hommes politiques de droite et d’extrême droite.            

Face à la menace sur les libertés et les droits des femmes, la riposte associative s’organise mieux que celle politique. La liberté d’avorter est remise en cause par des propositions de loi régulières sur l’enterrement de force des fœtus contre l’avis de leurs géniteurs, ou l’écoute du cœur avant l’avortement. Plus encore, la Lega, qui gouverne la région de la Lombardie, finance des planning familiaux privés catholiques. Et installe des « salles d’écoute » pour « aider les femmes à surmonter les raisons qui pourraient les pousser à avorter ». Au niveau national, Giorgia Meloni aimerait créer « un fonds pour supprimer les causes économiques et sociales qui peuvent pousser les femmes à ne pas terminer leur grossesse ». Pour contrer ces graves reculs, le réseau Più di 194 voci, rassemblant 52 associations et mouvements féministes et LGBTQI+, ainsi que des associations culturelles de la ville, garde un œil attentif sur les mesures prises et se mobilise pour contacter les journalistes, organiser des manifestations et attirer l’attention de la population sur les conséquences de ces actions conservatrices.

Enfin, des lieux emblématiques comme La Casa Internazionale delle donne à Rome, ou encore le lieu associatif contre les violences faites aux femmes Lucia y Siesta, ou encore La libreria delle donne de Milan, lieu hautement emblématique du féminisme italien, s’organisent et constituent des lieux de résistance qu’il faut préserver, et desquels la gauche italienne doit s’inspirer.

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Face à la montée de l’extrême-droite et des puissances conservatrices et fascistes en Europe, les milieux féministes italiens comme français nous montrent le recul de nos droits et de nos libertés. Cet article avait pour but d’éclairer un thème parfois oublié des politiques, et grande absente de nos débats européens, en France comme en Italie. A quelques jours du vote, renouons avec ces débats, dénonçons les gouvernements conservateurs.

 

Références

[1] Giulia Cecchettin, le féminicide qui dessille l’Italie (lemonde.fr)

[2] L’Actu des Oublié.e.s : en Italie, les féministes fers de lance de la résistance à Meloni – Rapports de Force

 

 

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