L’irrésistible ascension de l’extrême droite en Europe

L’irrésistible ascension de l’extrême droite en Europe

Pourquoi l’extrême droite monte-t-elle partout en Europe ? À quelques mois des élections européennes où elle pourrait à nouveau se renforcer au Parlement de Strasbourg, David Cayla pose un diagnostic sombre et invite les dirigeants européens à renoncer à leurs dogmes et à remettre les États, et donc la démocratie, au centre des grands choix économiques.

Photo : Reuters

Elle est loin l’époque où, à l’aube des élections européennes de 1999, les journalistes s’enthousiasmaient sur les ambitions sociales de « l’Europe rose ». 11 pays sur les 15 que comptait alors l’Union européenne étaient dirigés par des coalitions menées par des socialistes ou des sociaux-démocrates. Mené par Lionel Jospin, Gerhart Schröder, Tony Blair et Massimo D’Alema le Parti socialiste européen (PSE) dominait le Parlement européen avec 215 sièges sur 626. Un accord avec le Parti populaire européen (PPE), qui disposait de 181 députés, lui assurait de détenir la présidence du Parlement pendant la moitié d’une législature.

Cet accord est toujours en vigueur. Après chaque élection européenne, PSE et PPE ont pris l’habitude de se partager systématiquement la présidence du Parlement. Pourtant, cet accord pourrait ne pas être reconduit à l’issue du prochain scrutin. Le poids des deux principaux groupes politiques n’a cessé de diminuer. En 1999, PSE et PPE représentaient presque 66% des députés. Vingt ans plus tard, ils n’en représentent plus que 38,7%. Certes, la refondation des centristes en 2019, sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, explique en partie cette baisse. Mais c’est surtout la hausse du nombre de députés d’extrême droite qui caractérise les derniers scrutins européens.

Jusqu’aux élections de 2014, la part des députés européens d’extrême droite était restée relativement faible, autour des 10%. De plus, la plupart d’entre eux siégeaient avec les non-inscrits ce qui atténuait leur poids institutionnel. En élisant un nombre record de 130 députés d’extrême droite, soit 17,3% du Parlement, les élections de 2014 furent un premier tournant. Après le départ des députés Britanniques en 2020, une partie de l’extrême droite s’est rassemblée au sein du groupe « Identité et Démocratie », dans lequel on compte les députés français du Rassemblement national, les Allemands d’Alternative für Deutschland (AfD) et les Italiens de la Lega. Ce groupe totalise une soixantaine de sièges. Un autre groupe conservateur et eurosceptique plus ancien, les Conservateurs et réformistes européens (ECR) inclut le parti polonais Droit et justice (Pis), le parti de Giorgia Meloni Fratelli d’Italia, le parti espagnol Vox et les Démocrates de Suède. Il compte 66 députés. Si l’on ajoute les députés non-inscrits d’extrême droite (les douze députés du Fidesz hongrois, Aube dorée, le Parti populaire Notre Slovaquie, quelques députés anciennement RN en déshérence…), c’est plus de 150 députés d’extrême droite, soit plus de 20% des 705 parlementaires, qui sont représentés au Parlement de Strasbourg.

Si l’on se fie aux sondages et aux résultats des dernières élections nationales, l’extrême droite est en train de devenir l’un des courants de pensée dominant en Europe. Les dernières élections en Suède, en Finlande, en Italie, en Slovaquie et aux Pays-Bas ont toutes été marquées par la montée de l’extrême droite. À chaque fois, un mouvement d’extrême droite est parvenu à entrer dans une coalition majoritaire. Si l’Espagne et la Pologne font figure d’exception, il convient de les relativiser. Les élections générales espagnoles de juillet dernier ont abouti à une victoire fragile du Premier ministre socialiste sortant. La montée de la droite, et surtout la perspective d’une alliance entre le Parti populaire et Vox ont montré que l’extrême droite est prête à diriger l’Espagne. Quant à la Pologne, même si le PiS, usé par huit années de pouvoir, a dû concéder une défaite face à une coalition libérale hétéroclite, il reste de loin le premier parti de Pologne. La gauche, quant à elle, est réduite à 26 députés sur 460.

Il y a deux manières de réfléchir à la montée de l’extrême droite. La première est d’étudier les conséquences politiques et institutionnelles d’une extrême droite susceptible de représenter plus d’un quart des députés européens à l’issue des élections de juin prochain. Pourrait-elle, comme dans d’autres pays, s’allier avec la droite traditionnelle sur modèle de l’alliance PSE/PPE ? Quelles conséquences une telle coalition pourrait-elle avoir sur le fonctionnement de la Commission européenne, sur les négociations du prochain budget européen ou sur les ambitions climatiques de l’UE ? L’autre approche est de s’interroger sur les causes de l’inexorable montée électorale des partis d’extrême droite et sur les raisons pour lesquelles on constate un renforcement des sentiments identitaires. C’est cette seconde approche qu’il faut privilégier. Pour cela, il convient d’étudier trois phénomènes. Le premier est celui de la dynamique fédérale européenne incarnée la Présidente de la Commission Ursula von der Leyen ; le deuxième est celui de l’exacerbation des rivalités économiques intra-européennes engendrées par le marché unique européen. Enfin, il faut aussi s’interroger sut les conséquences politiques les migrations intra- et extra- européennes dans la montée du repli identitaire.

Une réponse à un fédéralisme de façade ?

Depuis son élection à la Présidence de la Commission européenne, Ursula von der Leyen s’est montrée très active médiatiquement et très volontarisme dans la mise en œuvre de la politique européenne. Elle s’est beaucoup déplacée, en particulier en Ukraine après l’invasion russe, et en Israël après l’attaque du 7 octobre. Très favorable à une politique d’intégration renforcée, elle s’était prononcée en 2011, alors qu’elle était ministre du Travail du gouvernement Merkel, en faveur de la création des « États-Unis d’Europe ». Cette vision fédéraliste s’est retrouvée dans son action qui a souvent dépassé le cadre des prérogatives de l’UE. Ainsi, dès sa prise de fonction, en décembre 2019, elle lançait le « Green deal », une initiative en faveur de la transition climatique. En juin 2020, après des semaines de rivalité entre pays européens dans la gestion de la crise Covid, elle organisait l’achat groupé de vaccins auprès des laboratoires pharmaceutiques. Enfin, quelques semaines plus tard, l’Union européenne s’entendait pour organiser un vaste plan de relance d’un montant total de 750 milliards d’euros afin d’aider les pays les plus touchés par la crise sanitaire. Baptisé « NextGenerationUE » le volume financier du plan est important. Il représente 70% du budget pluriannuel européen. Une partie (360 milliards d’euros) est constituée d’une enveloppe de prêts à faible taux intérêt ; elle fut peu utilisée. L’autre partie représente des subventions d’un montant total de 390 milliards d’euros avec une clé de répartition permettant à certains pays comme la Grèce, l’Espagne, l’Italie ou les pays d’Europe centrale et orientale, de bénéficier d’aides conséquentes (Figure 1).

Figure 1 : Montant des subventions du plan de relance européen rapportées au PIB de 2022[1]

La grande originalité du plan de relance européen est d’être financé par un emprunt communautaire gagé sur des recettes fiscales futures. Il faudra donc s’attendre à ce que le budget européen augmente fortement pour la période 2028-2035 (le budget européen est décidé pour sept ans) puisqu’il faudra rembourser l’emprunt tout en continuant de financer les politiques européennes. La Commission parie sur de nouvelles recettes fiscales, ce qui constitue un enjeu – délicat – à traiter pour la prochaine législature.

Comment von der Leyen est-elle parvenue à avancer dans la voie d’un fédéralisme budgétaire et fiscal ? Avant la crise sanitaire, le gouvernement allemand s’opposait de toute ses forces à l’idée d’un emprunt commun ; Angela Merkel avait même assuré en 2012 que tant qu’elle vivrait jamais il n’y aurait d’« eurobonds ». De même, la création d’une Europe des transferts où les pays d’Europe du Nord financeraient les économies d’Europe du Sud paraissait inenvisageable.

Pour comprendre comment les pays dit « frugaux » ont pu accepter un tel plan il faut rappeler qu’il n’est pas sans limite ni condition. D’une part, il s’agit d’un plan exceptionnel qui n’a pas vocation à se répéter. On est donc loin de la mise en œuvre d’une « Europe des transferts » soutenue par la France et les pays du Sud. D’autre part, il est mis en œuvre dans un contexte où l’Union européenne supervise de plus en plus strictement les politiques budgétaires nationales. L’épisode italien de l’automne 2018 au cours duquel le gouvernement de Paolo Conte, soutenu par le Mouvement Cinq étoiles et la Lega, dû revoir sa copie en dépit d’un déficit prévu de 2,4% (inférieur à celui de la France) a laissé des traces. Depuis la mise en place du Semestre européen en 2011 et du Pacte budgétaire en 2012, la Commission surveille les trajectoires budgétaires de chaque État et peut décider de sanctionner ceux qui s’écartent de leurs engagements, même si entretemps le gouvernement a changé. Dans ce contexte, l’existence d’un plan de relance européen constitue l’assurance, pour les pays les plus attachés à l’austérité, d’avoir un levier diplomatique envers les gouvernements tentés d’y renoncer. Cette conception du plan de relance n’est pas qu’une hypothèse. La Hongrie s’est vue exclue des financements européens en raison de ses manquements à l’État de droit. Le tournant pro-européen de Giorgia Meloni n’est sans doute pas étranger au fait que l’Italie doit recevoir près de 70 milliards d’euros de subventions européennes.

La deuxième raison pour laquelle les pays du Nord, et l’Allemagne en particulier, ont accepté de financer les pays du Sud tient à leur stratégie commerciale. Le modèle de l’économie allemande est menacé par le retour du protectionnisme aux États-Unis et par l’antagonisme croissant vis-à-vis de la Chine. L’Allemagne cherche donc à s’assurer des débouchés en Europe, ce qui suppose de soutenir les économies des pays du Sud.

Enfin si, sur le plan budgétaire, le plan européen semble renforcer la solidarité intra-européenne ainsi qu’une forme de fédéralisme, il constitue dans le même temps une régression communautaire. En effet, la mise en œuvre du plan repose essentiellement sur des logiques nationales. Chaque pays décide de la manière dont il entend dépenser l’argent européen, le contrôle ne se fait qu’a postériori et de manière technique. Ce sont donc des projets essentiellement nationaux que finance l’Union européenne, projets qui peuvent se contredire entre eux. Par exemple, la France et l’Allemagne ont toutes deux décidé d’utiliser les fonds européens pour développer leurs filières hydrogène. Mais les plans allemands et français sont concurrentiels puisqu’ils visent à attirer les investissements des mêmes entreprises. De même, le plan de relance français contient 10 milliards d’euros de baisse d’impôt pour les entreprises, ce qui signifie que l’Europe finance en partie la concurrence fiscale entre États membres.

La même logique de régression communautaire prévaut dans le budget européen 2021-2027 adopté au même moment. La part consacrée aux fonds de cohésion, qui visent à lutter contre les inégalités régionales a été réduite d’environ 11 %, et l’enveloppe de la politique agricole commune a été rabotée. De plus, la part des subventions agricoles allouées nationalement s’est accrue au détriment de la part européenne. Ainsi, les deux politiques emblématiques de la dimension fédérale de l’UE ont été réduites et seront pour partie nationalisée.

En fin de compte, le développement d’un nouvel outil de fédéralisme budgétaire (le plan NextGenerationUE) cache une série de régressions fédérales : le renforcement d’une supervision bureaucratique (et non politique) des budgets nationaux, l’absence de projets collectifs financés par l’argent européen, et une forme de renationalisation dans l’usage des fonds communautaires. Le grand absent de ces réformes est… le Parlement européen qui a de moins en moins son mot à dire sur la manière dont est utilisé le budget qu’il est censé contrôler. Tout se joue entre la Commission européenne, le Conseil et les gouvernements nationaux.

Le marché unique renforce les antagonismes

Du point de vue politique, le plan de relance européen ne peut engendrer qu’une série d’incompréhensions et de frustrations. Les populations des pays riches peuvent légitimement penser qu’elles sont mises à contribution des dépenses des pays d’Europe de l’Est et du Sud, tandis que les populations des pays bénéficiaires peuvent avoir le sentiment d’être prises dans un chantage à la subvention. Dans les deux cas, au lieu de renforcer les liens de solidarité entre pays contributeurs et pays bénéficiaires, ce plan tend à exacerber les tensions nationales. Il n’est donc pas surprenant de constater une hausse de l’influence électorale de l’extrême droite.

On ne peut pourtant pas comprendre l’exacerbation des rivalités nationales sans étudier la manière dont le fonctionnement de l’UE renforce les antagonismes. Dans un article de 2019, j’ai étudié les causes de la crise des dettes souveraines de 2010-2015 et j’ai montré que, contrairement au discours tenu par les dirigeants européens, l’origine de la crise n’est pas seulement la conséquence de défaillances nationales. À en croire les autorités européennes, la crise serait double. Certains pays comme l’Irlande, l’Espagne ou Chypre, n’auraient pas su encadrer leur système bancaire et financier, tandis que d’autres, la Grèce ou le Portugal, voire l’Italie, n’auraient pas su gérer leur politique budgétaire. En réponse à ce diagnostic, l’UE a créé l’Union bancaire, qui consiste à faire superviser directement des banques les plus importantes par la Banque centrale européenne et elle a renforcé le contrôle des politiques budgétaires nationales.

Le problème est que les autorités européennes ont dès le départ refusé d’envisager une seconde option, celui d’une même crise structurelle d’échelle européenne. Pour comprendre cette interprétation, il faut revenir sur les caractéristiques du marché unique européen. Sous l’impulsion décisive de Jacques Delors, la CEE a pris un tournant fondamental en 1986 avec la signature de l’Acte unique. Combiné au traité de Maastricht et mis en œuvre au cours des années 1990, ce traité a consisté à créer un grand marché européen du capital et du travail qui s’est rajouté au marché commun, qui était fondé sur la libre circulation des biens et des services.

En instaurant la libre circulation des facteurs de production, le marché unique a modifié en profondeur les équilibres économiques. Jusqu’à la fin des années 1980, chaque pays disposait de son propre système productif tout en bénéficiant d’une mise en commun de la demande européenne. Les marchandises produites nationalement pouvaient être concurrencées par celles d’autres pays, mais les États contrôlaient la manière dont elles étaient produites et pouvaient mener des politiques industrielles de manière autonome. Les marchés des capitaux et du travail étaient cloisonnés au sein des frontières nationales, ce qui faisait que l’épargne d’un pays finançait en priorité ses propres besoins d’investissement et que les entreprises ne pouvaient pas aussi facilement contourner les droits sociaux en délocalisant ou en faisant appel au détachement.

Avec l’instauration du marché unique, les facteurs de production, et non simplement les marchandises, se sont mis à circuler librement au sein de l’espace européen. L’épargne nationale peut alors financer les besoins d’investissement de n’importe quel pays européen. Les règles de la concurrence ont été renforcées afin d’interdire aux États de mener des politiques industrielles autonomes. Ces derniers ont donc été plongés dans un bain de concurrence « libre et non faussée » visant à attirer les investissements productifs. Un taux de rentabilité de 5% qui, auparavant, apparaissait suffisant pour financer la construction d’une usine, est perçu désormais comme insuffisamment profitable si les conditions de production d’un autre pays voisin permettent 7 à 8% de rentabilité. Le marché unique a ainsi mis en concurrence, non plus les marchandises, mais les systèmes productifs eux-mêmes. Cela a poussé les gouvernements européens à mener des politiques « d’attractivité » afin d’attirer les investissements. Ils se sont mis à augmenter les taux de profits en réduisant les coûts salariaux et la fiscalité pesant sur les entreprises. Certains pays comme l’Irlande et le Luxembourg, puis les Pays-Bas, Malte, Chypre, et depuis peu le Portugal, ont profité de la taille modérée de leurs économies pour pratiquer des politiques de dumping fiscal et attirer une partie des investissements sur leur territoire.

Le problème est que chaque pays ne dispose pas des mêmes atouts géographiques et historiques. On sait, depuis que l’économiste Alfred Marshall en a formulé l’idée à la fin du XIXème siècle[2], que l’industrie a tendance à s’agglomérer. En se concentrant au sein d’un territoire, les investissements industriels tendent à développer des facteurs de production territoriaux spécifiques (infrastructure de transport, main d’œuvre qualifiée, centre de formation et de recherche, etc.) qui rendent chaque entreprise plus performante. Ce développement combiné d’entreprises industrielles et de facteurs de production territoriaux produit un effet d’entrainement qui fait que les territoires les plus industrialisés sont avantagés lorsqu’ils sont mis en concurrence avec des territoires peu industrialisés. Le résultat de cette dynamique est que, à l’échelle du continent européen, la création du marché unique a eu tendance à favoriser la progression d’activité dans les pays les plus industrialisés au détriment des autres. L’industrie européenne s’est donc agglomérée autour de ses bassins industriels historiques connectés aux grands ports de la mer du Nord, eux-mêmes à l’exutoire de voies de communication efficaces. À l’inverse, les pays périphériques d’Europe du Sud et de l’Ouest, mais également la Finlande, se sont largement désindustrialisés.

Dans mon article de 2019, je montrais que c’est cette perte de substance industrielle, engendrée par la création du marché unique européen dans les années 1990, qui est la cause première des déséquilibres financiers à l’origine de la crise des dettes souveraines. En perdant leurs capacités industrielles, les pays éloignés géographiquement du cœur industriel de l’Europe ont perdu leurs capacités à exporter et sont devenus dépendants financièrement des pays du cœur.

Le tableau 1 ci-dessous montre les effets à long terme de cette dynamique de polarisation engendrée par le marché unique. On remarque que les pays qui ont le plus perdu d’emplois manufacturiers (Roumanie, Finlande, Portugal, Grèce, Bulgarie…) se situent tous en périphérie, tandis les pays dont l’industrie a été le mieux préservée se situent autour de l’Allemagne, à l’exception de l’Irlande. Pour ce pays, la dynamique locale de l’emploi est le fruit de la stratégie fiscale très agressive menée depuis des décennies.

Pays perdants

Pays intermédiaires

Pays gagnants

Roumanie (-35,9%)

Belgique (-18,4%)

Hongrie (-12,7%)

Finlande (-34,3%)

République Tchèque (-18,1%)

Allemagne (-7%)

Portugal (-32,8%)

Slovaquie (-18,1%)

Autriche (+1%)

France (-25%)

Suède (-18,1%)

Pologne (+1,2%)

Grèce (-24,1%)

Italie (-16,4%)

Irlande (+1,7%)

Bulgarie (-22,3%)

Espagne (-15,1%)

 

Tableau 1 : Évolution de l’emploi manufacturier de 2000 à 2022 (pays de plus de 5 millions d’habitants)[3]

Afin de comprendre les chiffres indiqués dans le tableau 1, il faut avoir en tête que, sur une période de plus de vingt ans, il est normal que le volume global de travail diminue dans l’industrie manufacturière. Du fait des progrès de la productivité du travail, les pays dont l’emploi industriel a diminué de moins de 15-20% ne se sont pas véritablement désindustrialisés, contrairement aux pays dont l’emploi a baissé de plus de 20% (colonne de gauche) et qui ont clairement perdu en capacités productives. Le tableau montre aussi que les effets de la géographie, même s’ils sont dominants à long terme, ne sont pas les seuls à devoir être pris en compte. Le coût horaire du travail, plus faible en Espagne (22,9€) qu’en France (41,1€), explique sans doute pourquoi ce pays s’en sort un peu mieux que la France sur le plan de l’emploi manufacturier. De même, le coût horaire du travail plus élevé en République tchèque (16,2€) qu’en Pologne (12,2€) explique pourquoi l’économie polonaise attire davantage les investissements industriels, bien que les deux pays soient situés à proximité de l’Allemagne[4]. Enfin, il est à noter que l’Autriche dispose de fleuves navigables et de canaux qui lui permettent d’accéder au Rhin et au port de Rotterdam.

Les migrations intra- et extra- européennes déstabilisent les sociétés

La réorganisation industrielle de l’Union européenne est au cœur de sa dynamique économique et financière, mais elle a aussi des effets structurels sur l’emploi et la démographie. Confrontés à la désindustrialisation, les pays d’Europe périphérique sont contraints de se spécialiser dans des activités à rendements décroissants comme le tourisme, ou de soutenir leur activité économique par le biais de la demande et de l’endettement. Même au sein des pays « gagnants », les effets de spécialisation ne sont pas symétriques. Si l’Allemagne parvient à préserver, sur son territoire, la production de biens à haute valeur ajouté et les emplois qualifiés qui vont avec, ce n’est pas le cas de la Pologne dont l’industrie tend à se spécialiser dans l’assemblage ou dans la production de composants à bas coûts.

En fin de compte, la réorganisation globale de l’économie européenne, poussée par les forces du marché, déstabilise les populations. En devenant une nation d’ouvriers travaillant dans les entreprises sous-traitantes de l’industrie allemande, les Polonais développent une conscience de classe qui se conjugue mal avec la vision éthérée de l’économie promue par les autorités européennes. De son côté, en devenant une nation d’ingénieurs, l’Allemagne attire les chercheurs et les diplômés des autres pays européens. La spécialisation économique participe à transformer les sociétés. Alors que l’Allemagne était en déclin démographique jusqu’à la fin des années 2000, son solde migratoire s’est mis à exploser dans la période récente, en faisant plus que compenser le déficit de son solde naturel. De 2010 à 2022, la population allemande a bénéficié d’un solde migratoire cumulé de plus de 6,5 millions de personnes, le plus souvent en âge de travailler et issues d’autres pays européens. Dans le même temps, d’autres pays se dépeuplent et voient partir leur jeunesse éduquée. La Roumanie a perdu plus de 2 millions d’habitants entre 2000 et 2022 du fait du solde migratoire. En Pologne, si le solde migratoire s’est stabilisé à partir de 2016, cela est dû en grande partie à l’immigration ukrainienne, qui précède l’exode déclenché par la guerre, et qui comble les besoins de l’économie en emplois peu qualifiés dans l’agriculture et l’industrie. Cette immigration récente ne peut masquer le départ toujours conséquent de la jeunesse diplômée, attirée par les salaires de l’Ouest. Quant à la Grèce, elle a payé un lourd tribut démographique à la crise économie. Son solde migratoire, excédentaire entre 2000 et 2009, est devenu déficitaire, l’amenant à perdre plus de 300 000 habitants entre 2010 et 2022[5].

Ces flux migratoires conséquents, liés à la spécialisation des économies européennes, ont nécessairement des conséquences sociales et politiques. Dans un ouvrage publié en 2017, le politologue bulgare Ivan Krastev fait le constat d’une profonde fracture entre l’est et l’ouest de l’Europe sur les questions migratoires. À l’est, le sentiment national est récent et fragile du fait de l’histoire, ces pays ayant longtemps été dominés par de vastes empires. De plus, la manière dont certains pays se vident de leurs forces vives engendre un sentiment de frustration qui nourrit la défiance et le populisme d’extrême droite. Symétriquement, un pays comme l’Allemagne, peu habitué à organiser l’intégration de ses populations migrantes, est confronté aujourd’hui à une immigration historique qui nécessiterait un financement massif de logements et d’infrastructures publiques dans ses principaux centres urbains. Mais empêché par des règles budgétaires très strictes, le niveau d’investissement de l’économie allemande est très loin d’être suffisant, ce qui entraine une dégradation des services publics et une pénurie de logements qui pèse sur l’ensemble de la population allemande et contribue au succès de l’Afd.

Un échec économique global qui alimente le populisme d’extrême droite

Quel que soit le résultat des élections européennes de juin prochain, on ne peut que faire le constat de l’essoufflement du modèle économique de l’UE. Lorsque, dans les années 1980 et 1990, les autorités européennes décidèrent de rompre avec certaines caractéristiques héritées de l’après-guerre (le tarif extérieur commun, la politique des prix garantis dans l’agriculture, la préservation des services publics…) pour adhérer pleinement aux principes du « Consensus de Washington » et créer un vaste marché autour de la monnaie unique, ils ont créé des institutions durables qui ont largement transformé le continent. Les systèmes sociaux et fiscaux ont été brutalement mis en concurrence et les gouvernements nationaux ont perdu les capacités d’orienter leurs économies nationales. Cela a engendré, dans l’ensemble des pays européens, une profonde frustration démocratique qui détruit peu à peu la légitimité de leurs institutions.

Ces derniers mois, l’échec du modèle économique européen est devenu patent. La crise de l’énergie et du marché européen de l’électricité ont mis à jour les limites du management par la concurrence et la croyance infaillible dans la vérité du prix de marché ; la crise inflationniste a elle démontré que la monnaie unique est loin de garantir la stabilité des prix, contrairement à ce que proclament les traités européens ; la rivalité entre la Chine et l’Occident, et le tournant protectionniste pris par les États-Unis montre que la stratégie libre-échangiste de l’UE est de plus en décalage avec la réalité du monde ; enfin, la guerre en Ukraine et l’incapacité des pays européens à approvisionner l’armée ukrainienne en munitions montre les limites de son industrie et sa faible capacité à se réorganiser.

Fille ainée du néolibéralisme, l’UE a bâti un modèle non pas sur des principes de solidarité et de coopération, mais sur la concurrence, le libre-échange et la libre circulation du capital. Ce modèle déstabilise les populations et les sociétés, mais il a surtout démontré qu’il est peu efficace pour produire des richesses.  Le fait d’avoir confié la gestion de l’économie aux marchés plutôt qu’aux responsables politiques s’avère être une erreur stratégique. Dans une récente chronique au Monde, le journaliste Arnaud Leparmentier constate que l’écart entre les économies européennes et américaine n’avait cessé de se creuser au cours des dernières années, à tel point que le niveau de vie moyen au États-Unis est désormais 80% supérieur à ce qu’il est au sein de la zone euro. Le gouvernement américain est d’ailleurs en train de réorienter profondément le modèle économique des États-Unis en remettant l’État au centre du jeu. Les dépenses publiques augmentent, quitte à laisser filer les déficits, et cela fonctionne ! Au troisième trimestre 2023, la croissance de l’économie américaine s’est montée à 4,9%, tandis que le chômage n’est qu’à 3,7%. La Réserve fédérale annonce le retour d’une politique de baisse des taux d’intérêt.

Pendant ce temps, l’UE, dont la croissance est atone et où l’extrême droite menace, est confrontée à un choix fondamental. Soit elle transforme son modèle et accepte de remettre en question ses dogmes néolibéraux… soit elle prend le risque d’être bientôt gouvernée par l’extrême droit

 

Références

[1] Source : « RRF: Update of the maximum financial contribution », Commission européenne, 30 juin 2022 et Eurostat (pour le PIB). Calculs de l’auteur.

[2] Alfred Marshal, Principes d’économie politique, édition numérique, 1890 [1906].

[3] Source : Eurostat. Consulté le 4 janvier 2024. Les pays de faible population ont été écartés du fait de leur sensibilité à des variations ponctuelles d’emploi.

[4] Notons également que la Pologne, contrairement à la République Tchèque, dispose d’un accès direct à la mer du Nord. Source pour les coûts horaires du travail : Insee Référence, Emploi, chômage, revenus du travail, Édition 2023, INSEE, 2023.

[5] Source : Eurostat. Consulté le 4/01/2024.

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Si les années 1990 et 2000 sont marquées par une forte croissance des échanges commerciaux, la mondialisation connaît une phase de « normalisation » après la crise de 2008 selon Aymeric Lachaux, l’auteur de la note pour la DG Trésor[1]. L’une des raisons de cette normalisation, c’est-à-dire du développement selon un même rythme de la production économique et des échanges commerciaux, tient à la réorientation de la croissance chinoise dès 2010. Pékin a effectivement favorisé le développement de sa production nationale au détriment de la croissance de ses échanges commerciaux avec le reste du monde[2].

La crise du Covid-19 marque bien évidemment une rupture dans les échanges internationaux. Entre décembre 2019 et mai 2020, le volume des échanges de biens a baissé à raison de -14%. Les capacités de consommation des différents pays ont été impactées au même titre que les capacités de production. Des restrictions au commerce mondiale apparaissent également (197 selon l’OMC).

Une différence doit tout de même être soulignée, selon Aymeric Lachaux, entre les effets de la crise du Covid-19 sur l’économie mondiale et ceux de la crise des Subprimes.  La baisse de la production et des échanges mondiaux suivent un même rythme dans le cas de la crise sanitaire tandis que le commerce mondial se rétracte plus largement lors de la crise de 2008.

La reprise économique, notamment le commerce de biens, ne se fait pas attendre et dès décembre 2022 le volume des biens échangés est 7% plus haut que celui d’avant crise (5% pour la production industrielle). Les transformations de l’économie mondiale ne relèvent donc pas de la quantité des biens échangés mais bien de la nature de ces biens.

La reprise post-covid est marquée par un rebond plus important du commerce de biens par rapport au commerce de services. Naturellement, les produits pharmaceutiques, les semi-conducteurs, les métaux et les ordinateurs portables connaissent une croissance importante des échanges mondiaux tandis que le tourisme ou encore les matériels de transports éprouvent des difficultés à retrouver leur niveau d’avant-crise (expliquant en partie la hausse des prix du fret).

A la faveur de la reprise post-Covid, la Chine a vu son excédent commercial augmenter entre 2021 et 2022. A contrario, le déficit commercial des pays de l’Union européenne vis-à-vis de Pékin s’est creusé. En 2022, celui-ci atteint un niveau record de 390 milliards d’euros.

En raison d’une fin de première vague de covid plus précoce dans l’Empire du milieu que dans d’autres régions du monde, les exportations chinoises retrouvent un niveau élevé dès avril 2020 tandis que les exportations européennes et américaines chutent[3].

Cette hausse des exportations chinoises post-covid explique qu’il n’y ait pas de raccourcissement des chaînes d’approvisionnement. La géographie des échanges et les distances parcourues par les biens importés évoluent peu. Cette faible évolution reflète d’ailleurs selon Aymeric Lachaux le ralentissement de la mondialisation des échanges. Le commerce mondial, y compris dans un contexte de crise sanitaire internationale, emprunte les mêmes routes, à défaut d’en trouver de nouvelles.   

La dépendance accrue des chaînes de valeur aux tensions géopolitiques

L’un des premiers facteurs de réorganisation des échanges mondiaux n’est autre que l’invasion russe de l’Ukraine. Si le volume de marchandises échangées continue d’augmenter en 2022 (+3,5%), les échanges commerciaux se structurent différemment.

Du fait des sanctions économiques et commerciales des pays alliés de l’Ukraine, la Russie a vu ses exportations vers l’Europe, le Japon et les Etats-Unis baisser de 80% et ses importations depuis ces pays diminuer de 47%. A l’inverse, ses échanges avec les pays émergents croissent tout particulièrement. Ces derniers sont multipliés par 5 avec l’Inde et augmentent de 75% avec la Chine. Cependant, la valeur globale des échanges russes avec le reste du monde chute de 27%

Néanmoins la situation à la frontière russo-ukrainienne n’est pas le seul facteur de transformation des chaînes de valeur mondiales. Les tensions commerciales s’exacerbent et les échanges économiques constituent de plus en plus un instrument de pression politique entre pays. La note de la DG Trésor fait notamment mention des mesures de rétorsions chinoises frappant les exportations lituaniennes, et les exportations de produits européens contenant des intrants lituaniens, à la suite du rapprochement diplomatique entre Taïwan et la Lituanie.

Il faut également rappeler les mesures protectionnistes prises par les deux géants dans la guerre économique et commerciale qui les opposent. Si l’administration Biden a considérablement durci les conditions d’accès des entreprises chinoises aux technologies américaines avancées, la Chine n’a pas tardé à lui répondre. Après avoir fortement conditionné l’exportation de deux métaux stratégiques (gallium et germanium) à l’autorisation du pouvoir central, Pékin a franchi un cap supplémentaire dans la guerre commerciale qui l’oppose aux Etats-Unis en stoppant l’exportation de technologies permettant l’extraction et la séparation des terres rares[4].

Quant à l’OMC, elle est désormais considérée par certains acteurs économiques comme une coquille vide dans la mesure où les Etats-Unis et la Chine prennent des décisions en dehors de cette institution depuis plusieurs années.

La sécurisation des approvisionnements : un enjeu crucial pour les entreprises  

Selon la note de la DG Trésor, la montée des tensions géopolitiques et par conséquent des incertitudes quant à l’approvisionnement en matières premières ou produits mondialisés pourrait inciter les entreprises à diversifier leurs chaînes de valeur et à « privilégier des pays plus alignés politiquement plus stables économiquement ou plus proches géographiquement que par le passé ». Le constat est donc relativement proche de celui de Pascal Lorot dans son ouvrage « Le choc des souverainetés » analysé dans l’article suivant :

https://letempsdesruptures.fr/index.php/2024/01/18/le-choc-des-souverainetes-nouvel-horizon-du-xxie-siecle/

Ces modifications n’interviennent en revanche que lorsque les entreprises anticipent des chocs pouvant avoir des répercussions durables sur leur activité économique. Délocaliser une partie de l’appareil productif ou modifier la chaîne d’approvisionnement entraînent effectivement des coûts significatifs.

Au-delà de ces coûts, la modification d’une partie de la chaîne d’approvisionnement peut avoir des répercussions importantes sur les autres maillons de la chaîne (compatibilité entre les différents éléments, rythme de production etc…)

Quelle place pour les pouvoirs publics dans la sécurisation des chaînes d’approvisionnement ?

Face à cette augmentation des risques en matière d’approvisionnement et aux enjeux de sécurisation des chaînes de valeur, les pouvoirs publics peuvent intervenir selon deux modalités complémentaires : l’incitation (subventions et réduction de droits de douane par exemple) et la contrainte (hausse des droits de douane, filtrage des investissements, etc…).

Dans la période post-covid, les mesures visant à favoriser la production nationale (soutien des marques made in France notamment) ou dans les pays proches géographiquement ou politiquement se sont effectivement accrues. Elles visent principalement les matières et produits nécessaires aux transitions écologique et numérique de l’économie. A l’image de l’Inflation Reduction Act aux Etats-Unis ou du Critical Raw Materials Act dans l’UE.

La sécurisation des approvisionnements en métaux stratégiques se fait d’autant plus urgente que selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la demande mondiale en technologies à faible émission carbone pourrait être multipliée par 7 d’ici 2040 en raison notamment de la croissance de la production de véhicules électriques et d’éoliennes offshore (soit 2 millions de tonnes par an contre 280 000 tonnes en 2022).

Peu à peu certaines chaînes de valeur auparavant très concentrées commencent à se diversifier. A l’image du secteur des semi-conducteurs (dont la production est encore aujourd’hui majoritairement assurée par Taïwan et la Corée du Sud) qui connaît désormais des investissements massifs dans les capacités de production japonaises, américaines ou encore européennes.

Néanmoins un travail important d’acculturation des dirigeants économiques, notamment français et européens, aux enjeux de vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement des entreprises reste à faire.

On regrette à ce titre que la note de la DG Trésor ne fasse pas mention des différentes stratégies d’acteur sur ces enjeux. Si Pékin, à travers la fusion des intérêts militaro-civiles, les nouvelles routes de la soie, la route de la soie numérique, l’initiative pour la sécurité mondiale et la stratégie de circulation duale, déploie une stratégie redoutable de sécurisation de ses approvisionnements et de ses débouchés économiques il n’en est pas de même de l’Union européenne.

Certes la Commission européenne et le Parlement européen commencent à s’emparer du sujet de la sécurité économique des Etats-membres (voir à ce sujet l’article : Guerre commerciale et technologique : L’UE avance sur sa stratégie de sécurité économique – Le Temps des Ruptures) mais le chemin reste encore long. Au-delà de l’approvisionnement en métaux stratégiques, la dépendance de certains pays de l’UE en matière d’infrastructures est, à bien des égards, alarmante : 100 % du réseau RAN 5G de Chypre est composé d’équipements chinois, le chiffre est de 59 % pour l’Allemagne.

 

Le difficile verdissement des chaînes d’approvisionnement

Au-delà des tensions géopolitiques un autre événement majeur a d’ores et déjà des conséquences sur les chaînes d’approvisionnement mondial : la crise climatique. A ce titre, nombre de productions agricoles vont être touchées par le réchauffement climatique et la forte dépendance de certains territoires aux importations de denrées alimentaires accentue considérablement les risques de crise agricole.

Certes quelques instruments commencent à voir le jour afin de « verdir » les chaînes de valeur mondiales. A ce titre, l’UE compte exercer son pouvoir normatif à travers des outils tels que le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF) qui soumet les produits importés à la même tarification carbone que les produits européens. Mais les manifestations actuelles d’agriculteurs européens, et notamment français, face à l’augmentation des normes environnementales sur les productions agricoles européennes et l’importation de produits extra-européens hors normes pose la question de la cohérence des politiques publiques menées en la matière.

Références

[1] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/10b15671-f665-448d-8a3e-070b5696fb69/files/d008115f-8432-41b8-8089-bf684ef47c83

[2] L’augmentation de sa production s’est donc révélée plus forte sur la période 2010-2019 que l’augmentation de ses échanges.

[3] A noter néanmoins que les exportations baissent au cours du second trimestre 2022 en raison du renforcement des politiques zéro-covid.

[4] Loin d’être anodines, ces deux annonces auront des répercussions importantes sur le marché mondial.  Le gallium (dont les ressources sont détenues à 94% par la Chine) est un élément indispensable pour le développement des technologies LED, des panneaux photovoltaïques et des circuits intégrés. Le germanium (dont 83% de la production mondiale est assurée par la Chine), est incontournable pour les fibres optiques et l’infrarouge. Quant aux technologies d’extraction et de séparation des terres rares, l’interdiction de leur exportation vise surtout à retarder le développement des Etats-Unis dans ce secteur.

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Suite à l’annonce par la Commission européenne le 24 janvier dernier de mesures visant à renforcer la protection du tissu économique européen, Pékin condamne « l’unilatéralisme protectionniste de l’UE »

Fin janvier les commissaires européens à la Concurrence et au Commerce, Margrethe Vestager et Valdis Dombrovskis ont annoncé la mise en œuvre des plans relatifs au renforcement de la sécurité économique de l’UE face à l’influence grandissante de la Chine dans les économies des Etats membres.

Parmi les mesures énumérées par les deux commissaires européens se trouve le renforcement des mécanismes de contrôle des investissements directs étrangers (IDE). Si l’Union ne dispose pas de compétence propre sur le filtrage des IDE, elle entend inciter les Etats-Membres à se doter d’un arsenal législatif en la matière.

Principal concerné par ces mesures, Pékin, par l’intermédiaire du porte-parole du ministère des Affaires étrangères, a affirmé que « L’image de l’UE dans les secteurs de l’économie et du commerce international est en jeu ». Toujours selon le porte-parole, cité dans la Tribune[1], « La communauté internationale est très inquiète de l’unilatéralisme protectionniste de l’UE dans les secteurs économique et commercial, […] les tendances actuelles ne vont faire qu’intensifier ces inquiétudes. Nous espérons que l’UE respectera le libre-échange, la libre-concurrence et la coopération ouverte, qui sont des normes fondamentales de l’économie de marché ».  

Les annonces de Margrethe Vestager et Valdis Dombrovskis font écho aux préoccupations déjà affichées par certains parlementaires européens qui dénonçaient, dans un rapport publié en décembre 2023, l’influence croissante de la Chine sur un certain nombre d’infrastructures critiques au sein de l’Union (transports, ports, réseaux télécoms, métaux rares, câbles sous-marins…).

Références

[1] https://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/commerce-apres-l-annonce-de-nouvelles-mesures-de-protection-europeennes-la-chine-augmente-la-pression-sur-l-ue-988741.html

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La Chine interdit l’exportation des technologies relatives aux métaux stratégiques

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Annoncée au début du mois de janvier 2024, l’interdiction de l’exportation de technologies d’extraction et de séparation des métaux stratégiques représente une nouvelle étape dans la guerre commerciale sino-américaine pour la suprématie économique.

Annoncée au début du mois de janvier 2024, l’interdiction de l’exportation de technologies d’extraction et de séparation des métaux stratégiques représente une nouvelle étape dans la guerre commerciale sino-américaine pour la suprématie économique.

Si l’administration Biden a considérablement durci les conditions d’accès des entreprises chinoises aux technologies américaines avancées, la Chine n’a pas tardé à lui répondre. Après avoir fortement conditionnée l’exportation de deux métaux stratégiques (gallium et germanium) à l’autorisation du pouvoir central, Pékin a franchi un cap supplémentaire dans la guerre commerciale qui l’oppose aux Etats-Unis en stoppant l’exportation de technologies permettant l’extraction et la séparation des terres rares.

Loin d’être anodines, ces deux annonces vont avoir des répercussions importantes sur le marché mondial. Le gallium (dont les ressources sont détenues à 94% par la Chine) est un élément indispensable pour le développement des technologies LED, des panneaux photovoltaïques et des circuits intégrés. Le germanium (dont 83% de la production mondiale est assurée par la Chine), est incontournable pour les fibres optiques et l’infrarouge. Quant aux technologies d’extraction et de séparation des terres rares, l’interdiction de leur exportation vise surtout à retarder le développement des Etats-Unis dans ce secteur.

Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la demande mondiale en technologies à faible émission carbone pourrait être multipliée par 7 d’ici 2040 en raison notamment de la croissance de la production de véhicules électriques et d’éoliennes offshore (soit 2 millions de tonnes par an contre 280 000 tonnes en 2022).

En signe de protestation, l’Union européenne envisage de mener des actions dans le cadre de l’OMC. Mais, selon Sylvain Bersinger du cabinet Astérès cité par la Tribune « l’OMC est une coquille vide car les Etats-Unis et la Chine prennent des décisions en dehors de cette institution depuis plusieurs années ». Les Etats-Unis, plus offensifs, préparent selon le Wall Street Journal la restriction de l’accès au cloud de Microsoft et Amazon aux entreprises chinoises.  

Les métaux stratégiques, nouvel enjeu de souveraineté

La haute intensité technologique de nos sociétés contemporaines (et leur transition vers des économies décarbonées) fait des métaux précieux et terres rares un enjeu de souveraineté à part entière. « Tous les pans les plus stratégiques des économies du futur, toutes les technologies qui décupleront nos capacités de calcul et moderniseront notre façon de consommer de l’énergie, le moindre de nos gestes quotidiens et même nos grands choix collectifs vont se révéler tributaires des métaux rares(1) ».

Deux difficultés apparaissent dans ce secteur : d’une part, la demande mondiale en métaux stratégiques ou critiques connaît une forte augmentation en raison de la croissance démographique et du développement économique des pays émergents (mais également du développement de nouvelles filières industrielles liées à la transition numérique et écologique). D’autre part, le marché, par les hasards de la géographie, est fortement oligopolistique. Afrique du Sud, Australie, Brésil, Canada, Chine, Etats-Unis, Kazakhstan, Russie, Chili et Pérou concentrent la majorité des ressources connues. La République démocratique du Congo dispose quant à elle de 50% des réserves de cobalt, 80% des réserves de coltan.

Mais au-delà des hasards de la géographie, la situation oligopolistique du marché des métaux stratégiques et critiques tient également à la stratégie bien rodée d’un acteur désormais incontournable : la Chine. A travers une diplomatie minière parfaitement structurée sur l’ensemble des continents depuis plus de vingt ans, des géants miniers et un marché intérieur en pleine croissance, l’empire du Milieu est pleinement hégémonique. Il détient 95% des opérations sur les terres rares, 60% pour le cobalt et le lithium, 40% pour le cuivre. « De ce fait, la Chine est en capacité de fixer les prix du marché sur les terres rares et de nombreux métaux : elle représente par exemple 58% de la production mondiale d’acier.(2)»

L’Union européenne et la France : le risque de décrochage technologique

En août 2022, Joe Biden signe le Chips and Science Act permettant le soutien de l’industrie américaine de la tech à hauteur de 280 milliards de dollars (52,7 milliards pour les semi-conducteurs). La réplique américaine à l’ascension chinoise en matière de nouvelles technologies est donc sans appel.

Pour ce qui est de l’Europe et de la France, le retard pris est important : « l’Union européenne investit cinq fois moins que les Etats-Unis dans la R&D privée, elle y consacre 40 milliards d’euros par an, contre 200 milliards outre-Atlantique et 64 milliards dans l’empire du Milieu où ce montant croît de 15% chaque année. Quant aux start-ups du Vieux Continent, elles ont attiré trois fois moins de financements que celles d’Amérique du Nord dans la période post-Covid ». Pas de « techno-puissance » pour l’Europe et un risque important de décrochage technologique qui acterait la dépendance à long terme du Vieux Continent aux deux géants.

Références

(1)Guillaume Pitron, La Guerre des métaux rares. La Face cachée de la transition énergétique et numérique, Les Liens qui Libèrent, janvier 2018.

(2) Pascal Lorot, le choc des souverainetés, Débats publics, 2023

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Amnistie et privilèges : la gauche institutionnelle espagnole contre l’égalité

Avec le récent pacte d’investiture, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) a confirmé la dérive qu’il suit depuis des années : l’abandon des principes du socialisme démocratique, de l’égalité et de la solidarité. Par El Jacobino.

Crédits photos : SUSANA VERA / REUTERS

Avec le récent pacte d’investiture, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) a confirmé la dérive qu’il suit depuis des années : l’abandon des principes du socialisme démocratique, de l’égalité et de la solidarité. La prochaine législature en Espagne entraînera une rupture de l’idéal de citoyenneté commune, l’érosion de l’Etat de droit et l’augmentation des inégalités sociales et territoriales. Tout cela s’aggravera suite aux privilèges que le PSOE donnera aux territoires riches avec une forte présence nationaliste.

Le PSOE s’est mis d’accord avec le Mouvement Sumar, une coalition de quatorze partis régionalistes qui se soucient seulement de l’agenda identitaire de leur territoire. En outre, il a accepté d’augmenter les avantages fiscaux en faveur de la droite basque, brisant ainsi la caisse unique de la Sécurité sociale. Le Parti socialiste a aussi approfondi sa relation avec Bildu, le parti héritier impénitent du terrorisme nationaliste. Qui plus est, le PSOE a cédé aux demandes des forces nationalistes catalanes, qui deviennent de plus en plus minoritaires : ERC et Junts – ces partis étaient, respectivement, quatrième et cinquième aux dernières élections législatives. Ces demandes sont de caractère économique, ainsi que politique. De fait, le Parti socialiste accorde, en échange de leurs voix, l’impunité pour les responsables du coup d’État de 2017 et les insurrections de 2019, qui ont suspendu la Constitution en Catalogne depuis le gouvernement régional –qui contrôle une force de police avec près de 20000 effectifs—, menacé avec un conflit armé, harassé les fonctionnaires de l’État (notamment ceux de la justice), piétiné les droits de l’opposition au Parlement régional catalan, occupé l’aéroport de Barcelone (en 2019), et intimidé la population non-nationaliste catalane(1).

Cet accord de gouvernement aura des conséquences pour l’égalité entre les citoyens espagnols. Le nouveau gouvernement a inclus beaucoup d’avantages en faveur du gouvernement nationaliste catalan afin de satisfaire l’élite nationaliste et d’obtenir ainsi sept votes d’investiture pour la « majorité de progrès ». La dette de presque 15 milliards d’euros envers l’État sera effacée. Ce sera donc au reste des Espagnols de payer la dette contractée par le gouvernement séparatiste régional. En outre, le Parti socialiste a promis de donner à cette région plus de compétences fiscales, parmi elles, le transfert de l’administration en exclusivité de tous les impôts qu’elle va lever dorénavant. Une récompense incompréhensible pour l’une des régions les plus riches du pays. La dette régionale catalane s’est créée suite à la privatisation des services publics, tels que la santé et l’éducation, et à cause du détournement des fonds publics qui ont été utilisés pour promouvoir le projet séparatiste et identitaire. Les profits d’une région riche sont privatisés et sa dette est socialisée. Rien n’est plus contraire aux principes de la gauche.

Contrairement à une certaine mythologie, l’Espagne n’est pas un État centralisé depuis longtemps ; ce n’est même pas un État fédéral. En pratique, l’Espagne fonctionne aujourd’hui comme un système confédéral asymétrique où la décentralisation affecte les citoyens qui ne bénéficient pas équitablement des droits fondamentaux ni de l’accès aux services publics. La société civile commence à prendre conscience de cette pathologie du système politique, qui reste invisible dans le débat public. Les syndicats des chemins de fer ont appelé à des grèves de grande ampleur face au transfert complet du service de transport ferroviaire en faveur du gouvernement catalan (2).

L’accord sur une loi d’amnistie avec le fugitif Carles Puigdemont et son parti Junts est, particulièrement, grave pour la santé démocratique du pays. Puigdemont, qui a fui la justice espagnole dans le coffre d’une voiture après l’échec de la déclaration d’indépendance et qui se réfugie à Waterloo en raison de l’inaction surprenante de la justice européenne, va bénéficier de la loi d’amnistie accordée avec le PSOE. De fait, dans le cadre des négociations Puigdemont a saisi l’occasion pour humilier les institutions espagnoles, en particulier le pouvoir judiciaire, avec l’approbation du PSOE (3).

Cette amnistie négociée est non seulement inconstitutionnelle – l’article 62 de la Constitution interdit les grâces générales – mais aussi nuisible à la coexistence dans un pays polarisé par les attaques du nouvel exécutif à la séparation des pouvoirs et à l’État de droit.

Sans loi, il n’y a pas de démocratie. Les crimes de désobéissance, de détournement de fonds publics et même de terrorisme resteront impunis. Il ne s’agit pas seulement de pardonner, mais aussi de délégitimer l’action de l’État espagnol, qui était le garant de l’égalité et de la justice pendant le processus d’indépendance de la Catalogne. Les institutions de l’État espagnol qui ont garanti le droit commun face à un mouvement putschiste, corrompu et xénophobe, étaient des institutions parfaitement démocratiques et dotées de garanties.

L’amnistie est seulement admissible dans le contexte d’une transition d’un régime dictatorial à un gouvernement démocratique pour le rétablissement du vivre ensemble. C’était le cas en 1977 en Espagne : l’amnistie approuvée par le premier Parlement démocratique, qui a mis fin officiellement à la dictature, a consolidé la démocratie et a été soutenue par la presque unanimité des parlementaires et de la société civile. L’amnistie actuelle, soutenue in extremis par 51 % de la chambre, délégitime de manière déraisonnable l’État de droit espagnol uniquement pour permettre à une clique retranchée autour du président Sánchez de rester au pouvoir. De plus, cette décision sur l’amnistie polarise l’ensemble de la société espagnole à des niveaux extrêmes, comme nous l’avons vu dans les manifestations de masse de ces derniers jours, ce qui favorise la montée de l’ultradroite de Vox.

De même, il s’agit d’un choix entre deux maux. Junts, ERC, Bildu ou PNV et d’autres partenaires du gouvernement sont les équivalents espagnols de la Ligue du Nord ou des nationalistes flamands et leurs propositions sont prises en compte. Des partis qui ne se soucient pas de la solidarité, des services publics ou des valeurs européennes. Ils souhaitent imposer un agenda ethnolinguistique, empêcher la redistribution de la richesse avec les territoires les plus pauvres et dynamiter la coexistence, en limitant la citoyenneté à ceux qui ne sont pas d’accord avec leur délire nationaliste.

L’agenda social est incompatible avec l’agenda plurinational. Le traitement favorable des régions riches, à cause la pression exercée par leurs élites nationalistes d’extrême droite sur le gouvernement, va à l’encontre des valeurs de la gauche.

Arturo Fernández-Le Gal est directeur de la communication de la plateforme El Jacobino.

Références

(1)¿Qué es el FLA? Esta es la deuda de cada comunidad, que lidera Cataluña en España: https://www.elconfidencial.com/espana/2023-11-06/que-es-el-fla-deuda-comunidad-cataluna-espana_3768288/

(2)Los sindicatos de Renfe y Adif irán a la huelga cinco días en toda España y en el puente por el traspaso de Rodalies: https://www.eldiario.es/catalunya/sindicatos-renfe-convocan-cuatro-dias-huelga-traspaso-rodalies-puente-constitucion_1_10663531.html

(3)El jefe de la Oficina de Puigdemont: « La amnistía es una humillación pública del Congreso a los jueces »: https://www.elespanol.com/espana/politica/20231112/jefe-oficina-puigdemont-amnistia-humillacion-publica-congreso-jueces/809169194_0.html

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Milei ou le « Tronçonneur » de l’État : Voyage au bout du néolibéralisme autoritaire

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Milei ou le « Tronçonneur » de l’État : Voyage au bout du néolibéralisme autoritaire

Suite à l’élection à la tête de la présidence argentine de Javier Milei, cet article revient sur la situation qui a permise son élection, ainsi que sur ses engagements de campagne.

« Ce que propose le FMI [Fonds monétaire international] est minuscule au regard du plan d’austérité que je propose ». C’est en ces termes qu’en pleine campagne présidentielle argentine, Javier Milei, libertarien revendiqué fraichement élu le 20 novembre 2023 à la tête du pays, s’engage ni plus ni moins à amplifier dans des proportions considérables l’application d’un projet économique ayant plongé près de 40% de la population argentine sous le seuil de pauvreté. En effet, cette situation résulte notamment de la dette historique contractée par le président conservateur Mauricio Macri qui, en 2018, a obtenu un prêt de 50 milliards de dollars en provenance du FMI. Or, il se trouve que, de même que l’ensemble des prêts octroyés par cet organisme international, celui-ci est conditionné à une réduction drastique des dépenses publiques, ainsi qu’à une reconfiguration des fonctions de l’État au profit du secteur privé, conformément à l’idéologie néolibérale selon laquelle la puissance publique doit se désengager au maximum du marché afin de laisser libre cours à l’initiative individuelle qui est perçue comme la plus à même de permettre une gestion rationnelle de l’économie dans la mesure où elle cherche à maximiser son profit. Si cette théorie économique entre en adéquation avec les conceptions portées par Milei – en témoigne le fait qu’il ait baptisé l’un de ces cinq chiens en hommage à Milton Friedman, l’un des pères du néolibéralisme -, le nouveau dignitaire argentin estime cependant qu’il faut aller encore plus loin.

L’ « anarcho-capitalisme » : version paroxystique du néolibéralisme autoritaire

Se revendiquant de l’ « anarcho-capitalisme », il affirme en effet que : « Chaque fois que l’Etat intervient, c’est une action violente qui porte atteinte au droit à la propriété privée et, au final, limite notre liberté »(1). C’est là la différence fondamentale entre néolibéraux et anarcho-capitalistes. Là où les premiers estiment que l’Etat doit être présent en vue d’organiser son propre retrait du marché, les seconds considèrent que le marché est la seule institution à même d’organiser l’ensemble de la société. En d’autres termes, suivant cette conception, la totalité des activités humaines sans exception entrent dans les logiques de marché et aucune instance ne doit pouvoir entraver de quelque manière que ce soit la propriété privée, ce qui conduit Murray Rothbard, l’un des tenants de ce courant, à prôner un « marché libre des enfants », au nom du respect inconditionnel de la propriété des parents. La volonté de libéraliser la vente d’organes prônée par Milei s’inscrit ainsi pleinement dans ce courant qui pousse à son paroxysme l’idéologie néolibérale, ce qui conduit Mark Weisbrot, co-directeur du Centre pour la Recherche Politique et Économique (CEPR), à affirmer que : « Jamais quelqu’un d’aussi extrémiste en matière économique n’a été élu président d’un pays sud-américain »(2). Dans un continent ayant servi de laboratoire à l’idéologie néolibérale, ce n’est pas une mince affaire.

Cependant, de même que son maître à penser qui défend par ailleurs la mise en place d’un « État policier libertaire » dans lequel les forces de l’ordre, là encore débarrassées de toute contrainte institutionnelle, seraient « autorisées à appliquer des punitions instantanées », la défense inconditionnelle des libertés de la part de Milei semble s’arrêter aux frontières de l’économie. En effet, le volet sécuritaire de son projet inclut notamment des propositions telles que l’abaissement de la majorité pénale ou encore, la création d’un système national de surveillance ayant recours à la reconnaissance faciale. Milei affirme ainsi vouloir prévenir l’émergence de toute opposition interne susceptible d’être violente, à l’égard de laquelle il s’est empressé d’affirmer, à peine élu, qu’il serait implacable. Une logique qui n’est pas sans rappeler les propos tenus par Victoria Villarruel, candidate à la vice-présidence à ses côtés, qui a ouvertement affirmé à de nombreuses reprises que les crimes commis par le régime militaire au pouvoir entre 1976 et 1983 s’expliquaient avant tout par la déstabilisation interne provoquée par les mouvements d’opposition à cette dictature, reprenant ainsi en tous points les propos tenus par les responsables de ces exactions à l’occasion de leur procès. Si Milei s’est malgré tout engagé, lors de son discours d’investiture, à respecter toute mobilisation s’exprimant dans le cadre de la loi, une telle conception des oppositions internes ne peut que susciter des inquiétudes du côté des différentes organisations sociales et syndicales argentines. Et ce, d’autant plus que le nouveau dirigeant s’affirme par ailleurs ouvertement favorable à la remise en cause de certains droits sociaux tels que l’IVG, légalisée en 2020 au terme d’un large mouvement social ayant poussé l’Argentine à rejoindre le cercle très réduit des États du continent reconnaissant ce droit de manière inconditionnelle, aux côtés de l’Uruguay, de la Colombie, de Cuba et du Mexique.

Alors comment expliquer l’irruption d’une telle force politique venant mettre un coup d’arrêt à cette vague progressiste qui s’était également caractérisée par un rejet du modèle néolibéral défendu par Macri à l’occasion de la précédente élection présidentielle remportée par Alberto Fernandez, candidat du péronisme en 2019 ?

Entre dégradation de la justice et des termes de l’échange

Tout d’abord, nous pouvons constater que cette large victoire de Milei – qui l’emporte avec plus de 10 points d’avance sur Sergio Massa, ministre de l’Économie sortant – traduit avant tout un rejet massif du péronisme. Ce courant est notamment assimilé, au sein d’une grande partie de l’opinion publique, à des pratiques de corruption depuis la condamnation de la vice-présidente sortante Cristina Kirchner, le 6 décembre 2022, à une peine de 6 ans de prison après avoir été accusée d’avoir eu recours à des pratiques d’ « administration frauduleuse » en vue de l’octroi de parts de marché dans la province de Santa Cruz qu’elle a représenté en tant que sénatrice entre 2001 et 2005. Il n’est pas inutile de préciser ici, comme nous le rappelions alors dans ces colonnes(3), que Diego Luciani et Rodrigo Giménez Uriburu, respectivement procureur de l’affaire et président du tribunal, étaient réunis moins de 4 mois avant ce verdict pour un match de football au sein d’une ferme appartenant à Mauricio Macri. Cette proximité avec l’un des principaux opposants au péronisme, combinée à la faiblesse manifeste de l’accusation – Kirchner se voyant condamnée sur la base de simples suspicions de complicité avec son mari dont l’implication dans l’affaire semble plus avérée -, dénote une évidente volonté d’instrumentaliser la justice à des fins politiques. Si cela conduit à discréditer le principal parti de gauche argentin, c’est plus globalement l’ensemble de la classe politique traditionnelle qui en pâtit. C’est ainsi que, pris à son propre piège, le parti Juntos por el Cambio, représenté par Patricia Bullrich soutenue par Macri lors de cette élection, termine aux portes du second tour avec 23,83% des suffrages, loin derrière les 29,98% des voix obtenues par Javier Milei.

Cependant, il ne s’agit pas pour autant d’exempter le gouvernement sortant de toute responsabilité dans ce résultat. En effet, il se trouve que, dans un contexte dans lequel l’inflation atteint 143%, cette campagne s’est quasi exclusivement centrée autour de la question économique. Le fait que Milei se trouve confronté, au second tour de ce scrutin, au ministre de l’Économie sortant     considéré comme comptable de cette situation n’a pu que jouer en sa faveur. Et ce, d’autant plus que, si Massa est issu d’un gouvernement initialement élu sur la base d’un projet de rupture avec le néolibéralisme, celui-ci a finalement tenu à respecter les engagements fixés par le FMI. Cela s’explique notamment par le fait qu’outre l’épidémie de Covid-19 qui survient trois mois à peine après l’arrivée au pouvoir de Fernandez, celui-ci doit également faire face à une sécheresse qui vient porter atteinte à la production agricole, l’une des plus grandes sources de revenus d’un pays qui occupe le 5e rang des producteurs internationaux de soja, de maïs ou encore, de tournesol. Dans un tel contexte, l’obtention de devises en dollars par le biais des exportations se réduit de manière significative. Par conséquent, les réserves de dollars se raréfient à l’échelle nationale. Or, ce type d’économie reposant principalement sur l’exportation de matières premières doit nécessairement disposer de suffisamment de dollars en vue d’importer l’ensemble des biens manufacturés qui ne sont pas produits sur son territoire. Dans un tel contexte, la demande de dollars ne suivant pas la chute de l’entrée de devises, il faut donc plus de pesos – la monnaie nationale argentine – pour obtenir un dollar. Le peso se déprécie alors par rapport au dollar, ce qui signifie que tous les prix en pesos augmentent. Le seul moyen de faire face à l’inflation qui s’ensuit est alors de contracter des prêts auprès d’organismes financiers susceptibles de pallier cette pénurie de dollars. C’est la dégradation des termes de l’échange dont sont victimes la plupart des pays latino-américains dépendants de l’exploitation et exportation de matières premières dont les prix dépendent des fluctuations de la demande internationale. Dans ce contexte, difficile pour le gouvernement péroniste d’engager une rupture frontale avec le FMI.

Un candidat « anti-caste » au service de l’ordre établi

C’est ce scénario qui conduit à l’émergence du projet de dollarisation de l’économie argentine porté par Milei. S’il est vrai que l’adoption du dollar pourrait être à même de réduire cette inflation générée par la dégradation des termes de l’échange, la contrepartie n’est pas négligeable. En effet, elle conduirait à limiter de manière significative les marges de manœuvre monétaires du gouvernement argentin, comme en témoigne l’économie équatorienne, dollarisée en 2000. Dans la mesure où l’ensemble des devises en circulation sur le territoire équatorien sont directement émises par la FED – la Banque Centrale des Etats-Unis -, l’État équatorien n’a pas la possibilité de dévaluer sa monnaie en cas de crise. C’est ainsi que le choc des commodities, qui se traduit en 2015 par une chute subite du prix de la quasi-totalité des matières premières à l’échelle internationale, est d’autant plus dur à encaisser pour l’Équateur qu’il ne peut faire face à la concurrence imposée par ses voisins qui dévaluent leur monnaie de sorte à rendre leurs ressources plus accessibles. Par ailleurs, le fait que l’équilibre des devises en circulation sur le territoire d’un État dépend directement de la FED vient nécessairement limiter sa capacité à prôner un modèle économique alternatif à celui défendu par le gouvernement étasunien, sous peine de se voir privé de liquidités suffisantes.

C’est donc pour faire face à ce double mécanisme de dégradation des termes de l’échange et de dépendance généré par l’hégémonie du dollar dans les échanges commerciaux régionaux qu’un certain nombre de gouvernements de gauche récemment arrivés au pouvoir au sein du continent prônent, sous l’impulsion de Lula, la mise en place d’une monnaie régionale à taux flottants avec les devises nationales. Or, la défaite du parti péroniste qui représentait, aux côtés du président brésilien, l’un des principaux tenants de ce projet, ainsi que l’émergence, au sein de la troisième économie du continent, d’un partisan acharné d’un renforcement des relations diplomatiques et commerciales avec les Etats-Unis, pourrait venir mettre un coup d’arrêt à cette dynamique de constitution d’une nouvelle forme d’intégration régionale.

Seule ombre au tableau pour Milei : avec 37 députés sur 257, il ne dispose d’aucune majorité parlementaire et sera donc contraint de composer avec les 93 élus dont dispose Juntos por el Cambio. Ce rapport de force au parlement peut expliquer la raison pour laquelle Bullrich s’est empressée d’apporter son soutien au candidat libertarien à l’issue du premier tour. En effet, discréditée depuis la fin de la présidence de Macri, la droite traditionnelle a trouvé en ce candidat anti-système un moyen de reprendre le pouvoir sous couvert de rupture avec l’ordre établi. La majorité de Milei dépendra finalement de l’establishment qu’il a tant voué aux gémonies. 

Références

(1)Entrevista de Tucker Carlson a Javier Milei, 14 de septiembre de 2023 ; https://twitter.com/TuckerCarlson/status/1702442099814342725?t=Ojd1lv5MidxV-vCfTmWgHQ&s=19

(2)https://cepr.net/press-release/elecciones-en-argentina-nunca-alguien-tan-extremista-en-materia-economica-ha-sido-elegido-presidente-de-un-pais-sudamericano-dice-mark-weisbrot-codirector-del-cepr/ 

(3)https://letempsdesruptures.fr/index.php/2022/12/15/les-gauches-argentine-et-peruvienne-face-au-lawfare-et-au-neoliberalisme-par-surprise/

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L’action de la France doit rester ce qu’elle a toujours été, universelle

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L’action de la France doit rester ce qu’elle a toujours été, universelle

Le conflit israélo-palestinien résonne particulièrement dans une société française qui compte les deux plus grandes communautés juives et musulmanes d’Europe. Ce conflit met aussi en lumière les errements et les fautes historiques de notre pays. Face à l’horreur, l’action politique doit maintenant être à la hauteur, sous peine de laisser s’approfondir les replis communautaires qui minent la concorde civile dans notre pays.

Si c’est à Paris que Yasser Arafat proclama le 2 mai 1989 « c’est caduc » en parlant de la charte de l’OLP, c’est parce que la France a toujours su porter une voix singulière dans sa diplomatie, en particulier au Proche-Orient.

La diplomatie française, c’est partout la défense absolue des civils et des innocents. Et devant les attaques terroristes perpétrées par le Hamas le 7 octobre dernier, à la dimension antisémite immonde, la condamnation doit être sans ambiguïté et la libération des otages exigée.

Les Israéliens ont le droit de se défendre et de vouloir démanteler un mouvement terroriste qui ne veut ni la sécurité pour Israël, ni la paix et le développement pour la Palestine.

Ce droit à la défense n’est pas un droit à la vengeance. C’est pourquoi, face aux bombardements aveugles sur Gaza, la France doit exiger le cessez-le-feu immédiat et la trêve humanitaire.

La diplomatie française, c’est aussi la défense des opprimés. « Salut aux humiliés, aux émigrés, aux exilés sur leur propre terre qui veulent vivre et vivre libres. » proclamait le 20 octobre 1981 le président Mitterrand lors du sommet Nord-Sud, dans son discours dit de Cancun. Quelle voix peut contester sérieusement que cette phrase ne s’applique pas au peuple palestinien aujourd’hui ? Quelle voix peut contester sérieusement que nombre des résolutions de l’ONU sur le conflit israélo-palestinien sont restées lettre morte ?

Devant le tragique d’une situation décrite comme inextricable, en France, nous ne pouvons rester simples spectateurs. Entre enfants palestiniens bombardés et enfants juifs massacrés, ce serait œil pour œil, dent pour dent ? Le politique ne peut jamais se satisfaire de la loi du Talion et les démocraties encore moins.

La « profonde inquiétude » d’Emmanuel Macron n’y suffira pas.

En voulant interdire les manifestations de soutien au peuple palestinien, le gouvernement français renvoie de fait, indistinctement, les défenseurs de la cause palestinienne à un antisémitisme intemporel et universel. Il n’aide pas à trouver une position équilibrée qui permettrait d’apaiser plutôt que d’attiser.

Ceux qui craignent l’importation du conflit ont raison de le faire. Le conflit israélo-palestinien ramène la France aux heures les plus sombres de son histoire : l’antisémitisme et le passé colonial. Ce conflit est un miroir qui nous révèle des plaies qui n’ont jamais été totalement pansées.

L’antisémitisme a miné la société française pendant des décennies et se répand à nouveau. Il doit être sans cesse combattu car jamais complètement vaincu. La haine du Juif est avant tout la haine de l’autre, de la différence que l’on ne sait pas nommer. Elle a provoqué le plus grand génocide de l’Histoire. Aucune cause, aucune raison ne justifie de la minimiser.

Il y aujourd’hui en Israël et en Palestine des colons et des colonisés. La plupart des médias et des politiques, sous le coup de l’émotion légitime, l’oublient aujourd’hui. Depuis 20 ans, l’extrême-droite israélienne et Benjamin Netanyahu s’attachent méthodiquement à détruire la perspective de deux Etats vivant, en paix, côte-à-côte. Il invita même ses partisans à financer le Hamas pour empêcher la création d’un Etat palestinien. Le 7 octobre, la majorité des forces israéliennes défendaient les colons en Cisjordanie occupée.

La France, aveugle sur son passé colonial et surtout sur ses conséquences, ne peut pas fermer les yeux sur d’autres situations coloniales.

N’effaçons pas une plaie mémorielle au profit d’une autre.

N’abandonnons pas la défense des opprimés car nous n’arrivons pas à être lucides sur nous-mêmes. Depuis des décennies, cet aveuglement nous est reproché. Par les pays des Suds et par leurs populations d’abord, qui dénoncent un « deux poids, deux mesures » occidental, selon lequel la vie vaudrait plus cher sous notre regard qu’ailleurs. Les Ukrainiens, les Israéliens, les Arméniens sont dans notre lumière. Pas les Yéménites, les Syriens ou les Afghans.

Cette dénonciation monte aussi du cœur de notre société, comme un cri de révolte et de colère. Les Français aux origines mêlées, pour certains venus de ces pays des Suds aux passés coloniaux, connaissent dans leur chair la réalité des fautes et des contradictions françaises.

Il faut écouter les manifestations de cette colère.

Il faut défendre l’universalisme français, les droits de l’Homme et donc ceux aussi des opprimés. 

Nous ne pouvons renvoyer systématiquement ces colères à de l’antisémitisme, à de la solidarité communautaire voire à l’expression cachée d’un islamisme rampant.

Le président de la République a tenté de défendre une position diplomatique équilibrée en se rendant à la fois à Tel-Aviv et à Ramallah, au Caire et à Amman. Rentré en France, il devrait déployer toute son énergie à refuser que les identités singulières de notre pays soient instrumentalisées pour mettre à mal la cohésion nationale.

Assurer la cohésion nationale, ce n’est pas laisser stigmatiser Karim Benzema.

Assurer la cohésion nationale, c’est laisser s’exprimer les manifestations de soutien au peuple palestinien tout en y faisant respecter l’ordre républicain.

Assurer la cohésion nationale, ce n’est pas exclure de l’Ecole de la République des enfants endoctrinés.

Assurer la cohésion nationale, c’est faire condamner toutes les expressions racistes et antisémites qui se multiplient dans le champ médiatique et sur les réseaux sociaux.

Face aux partisans de la guerre et aux faiseurs de haine, la paix doit avoir ses combattants là-bas, et la concorde civile ses artisans ici.

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« Nous voulons que la gauche porte un projet national d’unité et qu’elle cesse de suivre les priorités programmatiques dictées par les revendications identitaires »

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« Nous voulons que la gauche porte un projet national d’unité et qu’elle cesse de suivre les priorités programmatiques dictées par les revendications identitaires »

Entretien avec le parti espagnol El Jacobino
Le Temps des Ruptures a rencontré El Jacobino, parti de gauche républicaine espagnol créé en 2020, pour évoquer son positionnement sur l’échiquier politique, son rapport aux idées régionalismes espagnoles ou encore sa ligne programmatique. Pour en savoir plus : https://www.eljacobino.es/

Photo : Guillermo Del Valle, El Jacobino. Par Pablo M. Alconada

Le Temps des Ruptures : pourriez-vous nous présenter El Jacobino et votre ligne programmatique ? quel est l’état de la gauche en Espagne ?
El Jacobino :

El Jacobino est un parti qui est né en 2020, nous existons donc depuis 3 ans et demi. Nous souhaitons offrir une alternative à l’intérieur de la gauche espagnole et mettre en avant les valeurs républicaines, comme l’universalisme, la laïcité, le social. Une des particularités en Espagne, est que les partis de gauche tolèrent certains discours que l’on peut désigner comme « identitaires ». Ce que l’on propose, c’est de réconcilier la gauche avec les valeurs de la Révolution française, les valeurs portées par la République.

Quelles sont les valeurs des républicains espagnols ? En France, le concept de République est très clair : c’est la citoyenneté, la loi commune et indivisible. Ce sont cela les valeurs que nous portons au sein d’El Jacobino.

En Espagne, ceux qui se considèrent comme républicains, sont ceux qui portent des valeurs de différence, qui pensent l’identité comme génératrice de droits particuliers, c’est-à-dire pour nous de privilèges, dans une logique de séparatisme, de communautarisme et d’exaltation d’une identité qui sépare. Cela nous semble contraire aux idées portées par la Révolution française. Donc le positionnement des « républicains » français et espagnol est très différent.

Le Temps des Ruptures : vous dites que la gauche espagnole est trop tolérante avec certaines formes de « nationalismes », qu’entendez-vous par là ? dans quel cadre (national, régional) est réalisé cette « différenciation » portée à gauche ?
El Jacobino :

L’Espagne faisait figure d’exception en Europe, elle n’avait pas de parti d’extrême droite puissant pendant des années. Maintenant, nous avons Vox : c’est un parti racisme, séparatiste, anti-immigré, qui ressemble à ce que propose le RN ou encore le parti de Giorgia Meloni. Vox fait la « promotion » des bons Espagnols contre les migrants, mais d’autres partis, parfois de gauche, font la même chose. C’est le cas par exemple de ceux qui opposent les Catalans aux non-Catalans, à ceux qui sont Basques ou ne le sont pas, etc. Ils parlent même de différences biologiques ! Ces partis-là existent depuis longtemps. On sépare les citoyens, c’est une forme de racisme déguisée. Ces partis portent également des idées néolibérales.

Pour vous donner un exemple concret de la situation à gauche, et de qu’induit les valeurs de communautarisme qui sont revendiquées : un parti de gauche en Catalogne (Esquerra Republicana de Catalunya) se plaint car les Catalans payent trop d’impôts par rapport aux autres régions espagnoles. Et pour cause, cela s’explique car la Catalogne est une des régions les plus riches d’Espagne. Cela nous semble étonnant, c’est un discours digne de Donald Trump. L’autre est toujours en faute : le migrant, le Catalan, l’Andalou, etc. C’est pour cela que nous avons créé El Jacobino : pour porter des idées nouvelles, en rupture avec cela. Il n’y a pas de possibilité de penser un projet de gauche « transformateur » dans ces conditions.

Le Temps des Ruptures : pensez-vous que les identités régionalismes en Espagne se sont nourries du franquisme ? Pensez-vous qu’on puisse réconcilier un projet progressiste avec cette part de l’histoire espagnole ?
El Jacobino :

Le franquisme a duré 40 ans, cela a été atroce et a fortement marqué la population. La répression après la guerre a fait un million de victimes. L’Espagne n’est pas le seul pays qui a subi un régime aussi dur (c’est aussi le cas au Chili, en Grèce, au Portugal, etc.). La gauche, même dans ces régimes, elle n’a jamais cessé de porter un projet émancipateur pour le pays. Une dictature, ne signifie pas que la gauche ne peut pas définir un projet et continuer à penser l’avenir. La question est plutôt quelle est l’essence du projet qu’on veut défendre aujourd’hui, en prenant en compte cette partie de l’histoire ?

La Catalogne et le Pays-basque sont des régions riches aussi du fait des politiques d’investissement de la dictature. Il y avait une certaine complicité entre les élites économiques de ces régions et l’ancien régime. Elles ont politiquement soutenu le régime. Le franquisme a effectivement participé à la différenciation de ce point de vue.  Hormis la richesse financière de ces régions, on peut dire qu’il y a d’autres différences, comme les langues, mais d’un point de vue sociologique (au travers de l’analyse du nom des familles par exemple) on se rend compte que la Catalogne n’est pas très différente des autres régions : il y a beaucoup de mouvements des populations. Et la langue majoritaire en Catalogne reste l’espagnol. Après il y a des différences d’identité dans ces régions effectivement. Les villes espagnoles se ressemblent plus sociologiquement par rapport aux zones rurales.

Ce qui est sûr, c’est qu’il y a une continuité entre les élites qui aujourd’hui sont nationalistes et qui hier étaient franquistes. Quand on regarde les arbres généalogiques on retrouve des chefs de la dictature franquiste, ou des hauts dirigeants. On change simplement de discours, mais on reste au pouvoir. La contradiction est celle qui existe entre l’élite et les classes travailleuses. Ces dernières gênent les élites. Sinon pour nous, les différences revendiquées ne sont pas si déterminantes.

Le Temps des Ruptures : vous souhaitez un projet pluraliste pour l’Espagne. Dans les négociations en cours, Pedro Sánchez, allié aux nationalistes, a autorisé l’utilisation des langues régionales au Parlement. Qu’en pensez-vous ?
El Jacobino :

En Espagne, il y a plusieurs langues, mais tous les Espagnols comprennent et parlent l’Espagne. Ce qui fait que la situation est différente par exemple en Belgique ou il n’y a pas de langue commune. Pour nous, le problème est plutôt la forme : Pedro Sánchez autorise cela car il a besoin de voix.

Les questions linguistiques en Espagne sont compliquées. Constitutionnellement les langues régionales sont « co-officielles ». Mais aujourd’hui l’usage des langues régionales permet de séparer les gens, entre des « bons » et des « mauvais » citoyens. C’est le cas en Catalogne, ça prend de l’ampleur dans le Pays-basque. Une différence identitaire est créée sur cette base : c’est ça qui fondamentalement nous pose problème.

Au sujet du Parlement maintenant : un Parlement, originellement, c’est une place ou on vient parler. Pour parler il faut une langue commune. Cela ne sert à rien de parler une langue que mes interlocuteurs ne comprennent pas, surtout si on dispose d’une langue en commun. A ce moment-là, le Parlement n’est plus un lieu où on échange. Le débat en Espagne est peu vif au Parlement. Les députés sont élus dans une liste, ce qui empêche le débat encore davantage qu’en France.

Si le gouvernement espagnol prenait cette mesure au sérieux, pourquoi pas, c’est ce qui se passe au Parlement européen. Mais Pedro Sanchez a eu cinq ans pour le faire : il ne pensait pas que c’était une bonne idée. Il le fait maintenant car il a besoin de voix. C’est de l’opportunisme politique. C’est une mascarade, qui fait aussi perdre de l’argent. On ne parle que de ça, plutôt que de parler de fond.

Ce que nous nous souhaitons, c’est que la gauche puisse porter un projet national en matière de social, de réindustrialisation, d’égalité, de solidarité, d’émancipation, etc. Et qu’on ne suive pas les priorités programmatiques dictées par les revendications identitaires. 

Le Temps des Ruptures : quelle est votre position sur l’Union européenne ? est-ce qu’elle est différente par rapport aux autres partis à gauche en Espagne ?
El Jacobino :

La question européenne est assez absente du débat en Espagne. Historiquement, on a une position de « suivisme », d’européisme un peu béat. Nous sommes favorables à l’Union européenne, nous ne souhaitons pas en sortir, mais nous sommes critiques d’abord par rapport à la dérive néolibérale, inscrite dans les traités. Cela force les Etats à suivre des règles que nous considérons comme de nature néolibérale. L’Europe est néolibérale et nous ne sommes pas d’accord avec cela. Être européen c’est aussi discuter de ce qu’on fait en Europe : ces traités, empêchent la discussion.

On est proche d’un économiste qui historiquement vient de la gauche unie espagnole, Izquierda Unida, et qui a été très critique à l’époque du traité de Maastricht. L’Union européenne ne peut pas être construire sur la liberté de circulation, des capitaux, des personnes, sans avoir une union fiscale, une union politique pour intégrer les enjeux autour des inégalités.

Nous souhaitons avancer vers une union plus étroite, d’un point de vue social et sur la redistribution. Nous souhaitons aussi que l’Union parle de désindustrialisation : les pays du sud de l’Europe sont particulièrement touchés. Il y a un vrai problème sur la politique industrielle, que l’Union a contribué à empirer. Nous souhaitons un rééquilibrage entre les pays qu’on nomme du Nord et du Sud de l’Europe.

Le Temps des Ruptures : quelles sont les perspectives d’El Jacobino, vous souhaitez rester autonome, ou vous alliez avec d’autres partis à gauche pour faire infléchir leur ligne ?
El Jacobino :

Nous sommes ouverts à la discussion mais sans trahir nos valeurs : celles de l’universalisme, la laïcité, le socialisme, etc. Nous ne voulons pas faire de la politique politicienne.

Par rapport aux acteurs sur la scène politique espagnole, notamment Izquierda Unida, le projet est flou pour nous. Ce qui est paradoxal car un des principaux leaders (Julio Anguita, chef historique de IU, avec sa fameuse phrase « programa, programa, programa ») mentionne que le programme est la clé de voute pour avancer. Mais ce programme, il a disparu selon nous.

Une partie de la gauche est avec Podemos, proche de la ligne de la France Insoumise en France, qui est selon nous complaisante avec les dérives autour de la laïcité. Donc nous ne voyons pas comment accorder notre programme en l’état avec eux.

A court terme, nous souhaitons participer aux élections européennes en 2024. A long terme, nous souhaitons construire un nouvel espace à gauche en Espagne, large, avec ceux qui sont contre les dérives néolibérales. D’abord nous construirons cet espace et nous pourrons l’élargir dans un second temps, tout en gardant en tête les valeurs républicaines qui nous définissent.  

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