SNU – Quand la République parle d’un monde redevenu impérial

SNU – Quand la République parle d’un monde redevenu impérial

En affirmant que « nos jeunes serviront en métropole et dans nos outre-mer », le Président n’emploie pas une formule neutre. Derrière ce pronom possessif se dessine une géographie politique héritée de l’histoire impériale, où les territoires ultramarins restent pensés à la fois comme marges et comme ressources stratégiques. Car le langage de l’État révèle la manière dont la République continue de se représenter elle-même et ce qu’elle continue de considérer comme ses périphéries.

Dans son discours sur le Service national universel prononcé le 27 novembre 2025 (1), Emmanuel Macron a affirmé que « nos jeunes serviront sur le territoire national, en métropole et dans nos Outre-mer ». Une formulation en apparence anodine, mais dont le choix des mots mérite attention. Entre le retour du terme « métropole » et l’usage possessif appliqué aux outre-mer, c’est toute une géographie politique héritée de l’histoire impériale française qui affleure. Car le langage de l’État n’est jamais neutre : il révèle une manière de penser l’unité nationale, la périphérie et la place stratégique des territoires ultramarins dans un monde redevenu marqué par les rapports de puissance.

Le récent discours d’Emmanuel Macron sur le Service national universel a été largement commenté pour ce qu’il dit du retour du militaire dans le récit national, de la crise des valeurs républicaines ou encore de la quête de cohésion sociale. Un élément plus discret, mais politiquement révélateur, a en revanche peu retenu l’attention : un simple pronom possessif.

Ce « nos », placé devant le mot « outre-mer », peut sembler anodin. Il ne l’est pas pour qui s’attache à analyser les continuités entre le passé colonial et les formes contemporaines du pouvoir et de l’imaginaire politique français. S’il est vrai que l’on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment, comme l’affirmait le cardinal de Retz, alors la syntaxe n’est jamais neutre : elle dit toujours quelque chose du rapport que l’on entretient avec les territoires que l’on nomme.

Les outre-mer constituent un observatoire privilégié pour analyser la place réelle du postcolonialisme dans la politique gouvernementale

Longtemps perçus comme des marges lointaines, des périphéries, des « confettis d’Empire », ils demeurent encore trop souvent évoqués comme des sociétés mal connues, dont l’histoire et la culture sont parfois muséifiées, au mieux folklorisées, pour permettre à la France de se donner les apparences de la reconnaissance et de l’ouverture, sans jamais interroger les rapports de domination qui la structurent.

Car nombre de ces territoires restent profondément marqués par les héritages de la traite esclavagiste et de la colonisation, qui continuent de produire des rapports sociaux inégalitaires et des formes persistantes de racialisation.

On ne peut nier que ce passé pèse sur le présent et impacte directement la politique nationale, ne serait-ce qu’à l’échelle sémantique, ce qui est symptomatique de la problématique relationnelle entre la France continentale et la France ultramarine. Il n’est ainsi pas inintéressant de souligner que le terme « Hexagone » est désormais privilégié par rapport à celui de « métropole » pour qualifier la France continentale par rapport aux territoires ultramarins, le terme « métropole » faisant écho au passé colonial.

Dans ce contexte, il n’est pas anodin que le discours présidentiel, centré sur la succession de crises, la défense des valeurs républicaines et la cohésion nationale, mobilise à la fois le terme de « métropole » et l’expression de « nos » outre-mer. Ce choix lexical ne relève ni de la maladresse ni du hasard. Il traduit une vision stratégique assumée, dans un monde redevenu multipolaire marqué par le retour des grands empires et où l’occupation territoriale redevient cardinale.

Car l’accès à la mer, aujourd’hui plus que jamais, conditionne l’accès à la puissance

La France se présente volontiers comme une grande puissance maritime, forte de la deuxième zone économique exclusive au monde. Ce que l’on souligne moins, c’est que cette projection maritime repose quasi exclusivement sur les territoires ultramarins, qui lui assurent une capacité d’influence globale sans équivalent en Europe.

Dans l’océan Indien, Mayotte s’inscrit dans un espace maritime devenu stratégique pour les échanges énergétiques et commerciaux mondiaux, désormais au cœur de rivalités accrues. À l’autre bout du globe, Saint-Pierre-et-Miquelon pourrait acquérir une importance nouvelle à mesure que le réchauffement climatique redessine les routes maritimes de l’Atlantique Nord et de l’Arctique.

Dans l’Indopacifique, la présence française repose largement sur ses territoires ultramarins, qui lui permettent de demeurer un acteur dans une région devenue centrale pour les équilibres stratégiques mondiaux. La Réunion, quant à elle, offre à la France un point d’ancrage unique dans l’océan Indien et une participation directe à la Commission de l’océan Indien, espace diplomatique et stratégique majeur à l’échelle régionale.

Dans un contexte de résurgence des logiques impériales, la présence française outre-mer n’échappe pas aux contestations

Dans le Pacifique, certaines puissances observent attentivement l’évolution institutionnelle de territoires perçus comme hautement stratégiques. Dans l’océan Indien, plusieurs États voisins continuent de remettre en cause la souveraineté française sur différentes îles, héritage direct d’un découpage colonial jamais stabilisé.

Centralités géopolitiques et géostratégiques, les territoires ultramarins sont au cœur des rapports de force contemporains.

Dès lors, parler de « nos » outre-mer n’est pas un détail de langage. C’est reconduire, de la part du chef de l’État, en toute conscience, une vision patrimoniale héritée de l’histoire impériale, tout en exigeant de ces territoires une adhésion sans réserve à un récit républicain qui peine encore à reconnaître ses propres angles morts.

Références

(1) Déclaration de M. Emmanuel Macron sur le Service national et la politique de la défense, à la 27e Brigade d’Infanterie de Montagne (BIM) de Varces le 27 novembre 2025. 

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Entre saturation démocratique et fascination pour la politique-fiction, cette chronique propose un pas de côté pour penser l’année qui s’ouvre. À l’horizon de 2027, c’est la question du sens politique – et de sa reconquête – qui s’impose, au-delà des jeux de rôles et des paris tactiques. Romain Troussel-Lamoureux chronique l’actualité parlementaire et politique pour Le Temps des ruptures.

Deux mois de pause. Deux mois de pause dans l’écriture de ces chroniques m’ont été nécessaires pour retrouver la plume mais aussi le sens. C’est dire, pour un branché en continu sur le flux de l’actualité parlementaire et politique. L’effet de saturation me touche comme les autres Français. Un enchaînement de séquences, d’abord parlementaires, qui tendent à effacer le sens de l’action politique.

Comment réfléchir à l’effacement de ce sens ? En mêlant plaisir et réflexion je pense.

Solférinologie, macronologie … les qualificatifs ne manquent pas pour décrire un des sports préférés de la sphère politico-médiatique française : la politique fiction. Quelle sera la prochaine action d’un tel ou d’une telle et comment l’autre réagira-t-il ? Malheureusement, l’analyse politique y est de plus en plus réduite.

Menée avec recul, entre inclusion dans le champ et prise de recul critique, l’exercice n’est pourtant pas déplaisant, ni même inintéressant. Adonnons-nous-y donc avec plaisir, au coin du feu et à l’abri du soubresaut des séquences, suspendues le temps de la trêve des confiseurs.

Janvier à mars. Une épreuve budgétaire opaque et continue

Le monde parlementaire souffle du caractère interminable de la séquence. Ce budget ne sera-t-il donc jamais voté ? Députés et sénateurs, tels des Sisyphes poussant dans des sens différents, peinent à la tâche.
Quelles sont les avancées par rapport à l’année dernière à la même époque ?

Factuellement : à un PLFSS voté et une censure près. Politiquement : si les alliances sont renversées, leurs conséquences restent incertaines.

Par rapport à cette situation, où se placent les acteurs ? C’est peut-être dans ce domaine que les enseignements sont les plus intéressants. Les deux partis politiques de la vieille politique empruntent des chemins différents.

Côté Les Républicains, l’aventure personnelle de légitimation de Bruno Retailleau à pris fin au profit d’une volonté forte de distanciation du camp macroniste. Structurellement, c’est peut-être l’union des droites qui apparait comme la conséquence la plus logique de ce choix. Nous y reviendrons.

Côté Parti socialiste, le chemin relève de la via ferrata empruntée par des unijambistes. Personne ne tombe encore mais pas grand monde ne sait ce qu’il fait là. Semaine après semaine, la non-censure se révèle être bien plus qu’une mise sous surveillance sous peine de sanction de l’ancienne majorité macroniste. Elle est désormais une tentative de construction d’une voie de passage politique jusqu’en 2027. Il est difficile de juger de la séquence avant qu’elle ne se termine, à savoir avant le vote, ou le non-vote d’un budget puis le passage à la séquence suivante, les élections municipales. La prise de risque comme sa concrétisation seront lues à cette aune. Malgré cela reste l’incompréhension du passage d’une union de la gauche à une politique parlementaire du compromis avec le centre. Politique du bien commun et des victoires du quotidien pour les uns, trahison du mandat des électeurs du NFP pour les autres. L’issue de la séquence décidera du vainqueur des batailles de récits.

Mars – avril. Les municipales d’une décennie

De 2020 à 2026. De 45 à 60 ou 65% de participation, de 20 à 28 voire 30 millions d’électeurs. Rarement il y a eu deux élections plus différentes d’un mandat à un autre que les municipales 2020 et 2026. D’un côté, on trouve une prime aux sortants énorme dans une conjoncture de COVID-19 tourmentée et une abstention historique. De l’autre côté, on a une des élections intermédiaires les plus politiques de ces 20 dernières années sans pouvoir présidentiel à pouvoir réellement sanctionner, faute de majorité relative.

Par quel bout prendre ces municipales 2026 ? Bien malin celui qui saurait dérouler la pelote. Peut-être plus qu’auparavant, les sondages sont fragiles. L’intérêt de ces 34 875 futures échéances se trouve ailleurs. Dans deux ailleurs : une potentielle union de la droite anciennement chiraquienne avec l’extrême-droite lepéniste et une potentielle désunion des gauches. La rupture serait historique et les conséquences imprévisibles. L’union de la droite et l’extrême-droite affichée avec des fusions de liste marquerait une rupture avec le paradigme de l’après-guerre. D’autant plus que les villes potentiellement concernées ne sont pas des moindres, Marseille en tête.

La désunion de la gauche ne serait pas moins inédite. Le désistement au profit du mieux placé pour battre la droite et l’extrême-droite est une constante politique des partis de gauche depuis 80 ans. Rompre avec cette règle c’est effacer le cœur du barrage républicain auquel consentent années après années les électeurs de gauche. Si il n’y a plus d’ultima ratio de l’union de la gauche, comme à Paris ou à Marseille, lors des élections municipales, comment la décréter à la prochaine élection présidentielle, treize mois plus tard ?

Ces deux tendances vont pourtant à l’encontre des deux enseignements des dernières élections nationales (les législatives) : des gauches puissantes et plus efficaces lorsqu’elles sont rassemblées dans l’élection et 60% des électeurs qui refusent l’accession au pouvoir du Rassemblement national.

Mai, et après ?

La suite ne relève même pas de la politique fiction, mais plutôt de l’incantation. Une question reste intéressante. Elle tient du pari mais charrie du sens. Plus que les mises sur les petits chevaux, on peut se demander quel sera le fait générateur de la prochaine présidentielle. 2007 : travailler plus pour gagner plus. 2012 : l’antisarkozysme et l’antifinance. 2017 : le dégagisme et le renouveau. 2022 : la nation qui fait bloc derrière son chef et l’enjambement de l’élection.

2027 pourrait être marquée par trois choses :
1) les conséquences politiques et électorales d’une déconnexion croissante entre une élite politique et les électeurs ;
2) la puissance des machines électorales antisystème formées par la France insoumise et par le Rassemblement national ;
3) l’incompatibilité fondamentale entre l’esprit de l’élection présidentielle (choix d’une personnalité providentielle et cheffe de guerre) et la présence de deux candidats antisystèmes au second tour de la présidentielle. Un bloc bourgeois refusera d’être évincé de ce dernier.

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COP30 à Belém, regard d’un Français sur l’écologie populaire brésilienne

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S’étant déplacé au Brésil pour la COP30, le sénateur Michaël Weber retrace pour le Temps des Ruptures trois rencontres qui ont révélé la complexité d’une transition écologique dans les pays en développement. Des femmes Kilombos au sénateur brésilien proche de Lula Jacques Wagner, l’on saisit qu’il n’y aura pas de transition écologie sans justice sociale. Récit.

Le 18 octobre 2024 a été signé un mémorandum d’accord entre l’Etat de Bahia et la Fédération des Parcs naturels régionaux de France. Ainsi naissait le projet Prot’Air financé notamment par le ministère des Affaires étrangères, l’Etat de Bahia, avec la participation des parcs naturels régionaux des Pyrénées Ariégeoises et de la Haute Vallée de Chevreuse.

Au Brésil les communes de Valença, de Taperoa et depuis peu de Nilo Peçanha sont engagées dans cette coopération. A proximité de Salvador de Bahia, ce territoire veut soutenir particulièrement le retour à une agriculture familiale. Ici l’on considère que la transition agricole justifie que l’on revienne à une agriculture de proximité conscient de la richesse de cette terre nourricière.

Au Brésil, la démarche « bio » est naissante, mais la fierté pour cette agriculture de territoire est, elle, bien présente. C’est pour cette raison que la marque « Valeurs Parcs naturels régionaux » intéresse les acteurs locaux. L’agriculture familiale voulu par l’Etat de Bahia peut devenir un projet collectif au service des territoires, amenant les responsables politiques locaux à vouloir aller plus loin. Ils veulent adosser à l’agriculture familiale un tourisme durable de proximité qui met en valeur l’histoire si singulière de ce territoire fait de brassage de population.

Au moment de la signature de ce mémorandum, je n’imaginais pas me retrouver en mission d’inspection sur place à l’occasion de la venue du Président de la République Emmanuel Macron dans le cadre du Forum Nosso Futuro début novembre 2025. Ce forum vise à construire une plus grande relation de respect entre l’Afrique, le Brésil et la France. Ainsi en amont de la COP 30 à Belém, de multiples élus locaux et responsables politiques se sont retrouvés pour imaginer un nouveau futur en commun à construire avec la justice territoriale, l’inclusion sociale et l’égalité de genre construit sur la culture afrodescendante considérée comme le socle commun à cette coopération.

Ce déplacement m’a laissé évidemment un sentiment mitigé que j’illustre par trois moments particuliers que j’ai vécus sur place.

A Nilo Peçanha c’est l’histoire d’une rencontre. Celle de la communauté Kilombo. Le contraste est puissant ! D’un côté ces gros bourgs à l’activité débordante tiraillés entre le rêve d’un ailleurs et la pauvreté réelle de la communauté, représentée par des élus surinvestis, communicants invétérés. De l’autre, cette communauté Kilombo nichée dans un hameau discret. Pour y aller le dépaysement opère, et très vite je me suis senti désorienté par une route sinueuse, refaite récemment sans qu’elle ne fasse totalement son office. Nous sommes reçus dans un petit village par des femmes Kilombos extraordinaires qui témoignent de leur histoire avec tant de force. Contraste parce qu’en quelques kilomètres de routes, je trouvais là un lieu paisible, doux, calme. Les Kilombos sont ces descendants d’esclaves noirs qui ont fui les esclavagistes pour se cacher en forêt. De fait ce village se trouve dans une espèce de cuvette, cachée des regards, tout proche d’une mer que l’on ne perçoit même pas. Ici l’écologie, puisqu’il est question de cela, vu comme le lien entre patrimoine naturel et culturel est une évidence, au point qu’ils ne comprennent pas ce que nous français voulons leur apporter. Ce village, qui aurait en France le label des « plus beaux villages » doit rester ici l’un des plus grands secrets. Je mesure alors le risque de parler ici de tourisme durable, tellement j’ai peur de casser un bijou de culture, et d’authenticité.
Me revient alors à l’esprit ce projet français de récréer un lien historique entre l’Afrique, le Brésil et la France, le forum Nosso Futuro, si éloigné de ce qui se joue ici et peut être décalé par rapport au message qu’attendent ces peuples. Au moment de quitter le village je me nourris de l’hospitalité de ces femmes Kilombos, de leur franche joie, elles si engagées, mais aussi porteuses des blessures de leur histoire.

Nous prenons la route de Taperoa pour visiter une ferme familiale. Là sur 90 hectares toute la famille est active et travaille au service du collectif. Dans ce champ où l’on cultive le cacao, le clou de girofle, la banane, le manioc, la mangue et tant d’autres fruits improbables, le chef de famille me demande ce que l’on peut faire pour lui. Me voilà désarçonné. Admiratif devant son mode de culture, touché par la fierté qui est la sienne de voir sa famille engagée à ses côtés, que pouvais-je lui répondre ? Lui parler des débats agricoles en France, du Mercosur sujet abordé avec tant de mauvaise foi ? des glyphosates qui polluent tant les terres que les esprits ? de la plus-value économique que l’on recherche ? des opportunités des marchés européens ? ou de la garantie d’un marché brésilien cherchant la qualité ? Tout cela était vraisemblablement bien loin de sa préoccupation, car sans le savoir il fait ce que l’on prône depuis longtemps dans les PNR (pars naturels régionaux), j’ai sans doute plus à apprendre de lui. La seule question qui reste alors posée est celle de la valorisation économique de ses produits.

Riche de cette journée me voilà de retour à Salvador de Bahia, avant de faire une seconde rencontre. Lors d’un point administratif entre les personnels en chargent de cette coopération, le secrétaire d’Etat à l’Environnement de l’Etat de Bahia, vient me chercher pour me proposer un échange avec le sénateur Jacques Wagner. Ancien gouverneur de l’Etat de Bahia, ancien Ministre de la Défense du Brésil (2015-2016), sénateur depuis 2019, je découvre un homme charismatique au parcours romanesque. Membre du Parti des Travailleurs, proche du président Lula, de son œil bleu gris clair, il m’interroge, peut être même qu’il sonde mes intentions. De l’agriculture familiale en l’Etat de Bahia, nous passons vite aux enjeux internationaux. Je prends une première leçon d’un homme conscient du moment, mais serein et confiant en l’avenir. Au lieu d’une personne qui pourrait à la fin de sa carrière s’interroger avec désespoir de la terre qu’il laisse à ses descendants, je découvre un homme au contraire convaincu que l’Humanité saura retrouver l’espoir. Il croit en l’avenir, il n’éprouve aucune mélancolie, il annonce une période de transition politique mondiale difficile, mais est certain de l’issue positive. Je m’en veux en cet instant d’être plus pessimiste que lui avec 20 ans de moins. Mais surtout son propos sur l’écologie rejoint ce que je défends moi-même depuis longtemps. La transition écologique ne peut pas réussir sans prise en compte des enjeux sociaux. Le Sénateur Wagner m’explique pourquoi le président Lula tenait à accueillir la COP30 à Belém, malgré les difficultés d’hébergements et d’accessibilité. Belém c’est d’abord une porte sur l’Amazonie, terre emblématique quand il est question d’écologie. Ce n’est pas simplement un symbole, mais il s’agit aussi d’un territoire particulièrement touché par le réchauffement climatique. Néanmoins le même sénateur m’interpelle sur le niveau de vie de ses concitoyens touchés par le dérèglement climatique. Ici la transition vers la mobilité électrique n’est pas encore possible. Avant cette Cop 30 et pendant les jours de débats, de nombreux journalistes se sont interrogés sur la sincérité environnementale du président Lula. Engagé contre la déforestation mais favorable à l’exploitation pétrolière sa crédibilité est questionnée. A Belém tous les contrastes, tous les paradoxes sont palpables. Je n’étais donc pas étonné de l’équilibre brésilien qui est sorti des discussions. L’Europe aurait souhaité que la COP aille plus loin dans ses exigences de décarbonation. Cette décarbonation aujourd’hui décriée par les populistes en Europe est tellement plus difficile à envisager dans les pays en développement. Et pourtant elle est une nécessité.

Les Kilombos de Nilo Peçanha et le sénateur Jacques Wagner, deux images antinomiques qui servent pourtant la même réalité et qui posent la même question. Comment vivre mieux, comment améliorer son niveau de vie, dans un environnement sain mais dans une économie en transition, incompatible avec le capitalisme effréné et qui n’a pas encore su créer une nouvelle richesse partagée et productive.

Riche de ces deux images, j’écoute le Président Emmanuel Macron lors de sa venue à Salvador de Bahia pour lancer le Forum Nosso Futuro. Je rencontre certains responsables que j’ai croisés les jours précédents. L’image est étonnante. Nous nous retrouvons sous une tente qui donne sur les favelas voisines, curieuse image entre grand-messe sous une tente avec une climatisation bruyante inefficace qui côtoie l’extrême pauvreté. Sous les couleurs chatoyantes de la mise en scène, Emmanuel Macron appelle à la réconciliation, mais il manque l’essentiel : la reconnaissance de la richesse culturelle de cette histoire, l’appel au pardon. J’ai espéré un message de bienveillance et d’humilité de sa part. Il n’est pas venu. En sommes-nous capables ? Ce mois de novembre est important pour le Brésil. C’est le symbole d’un pays fier de son histoire, mais aussi d’une démocratie fracturée, qui s’est fait un honneur d’accueillir la Cop 30.

L’annonce de l’accord à Belém a suscité des critiques en France considérant que nous n’allions pas assez loin, tant le dérèglement climatique menace l’espèce humaine. Evidemment je partage cette idée. Mais je comprends aussi que pour le paysan que j’ai rencontré dans sa ferme familiale, et pour les filles Kilombos c’est une avancée. Plus que jamais j’en reviens avec la conviction que le défi climatique est aujourd’hui d’abord un défi social et économique. Les COP se succèdent et se fracassent contre des intérêts divergents et un constat qui n’est pas encore suffisamment partagé. D’un côté le monde occidental qui veut bien faire des efforts, mais qui se dit qu’il parviendra toujours à supporter économiquement les conséquences du dérèglement climatique. Le monde en développement qui pense pouvoir rejoindre l’occident dans cette espérance mais ? qui ne supporterait pas de compromettre son développement. Ici, j’ai entendu les acteurs locaux me dire que le réchauffement climatique n’avait pas d’effet, si ce n’est que la culture du cacao était meilleure que par le passé. La dernière catégorie est celle de ces peuples qui disparaissent à petit feu. Ils sont au cœur de l’Amazonie, au Groenland, en Birmanie, au Népal. La mondialisation aura raison d’eux, tant nous détournons notre regard à chacun de leurs cris.

La lutte contre le dérèglement climatique comme l’adaptation au changement climatique n’a d’horizon qu’à condition de donner aux populations les plus fragiles la perspective d’un monde meilleur. Nous pensons que le sujet est d’abord occidental alors qu’il concerne aujourd’hui plutôt le reste du monde celui en développement ou celui qui est encore pauvre. En occident les populistes tentent d’agréger tous les mécontents de la transition énergétique. Ils vont sans doute réussir leur pari, mais la réaction de la population sera terrible quand elle prendra conscience de la supercherie idéologique qui est celle de l’extrême droite. Leurs représentants, produits marketing qui portent ces idées sur les réseaux sociaux, et qui n’ont pas de fonds seront alors honnis des habitants.

Le malheur ne viendra donc pas de l’occident, il viendra de notre incapacité à créer une solidarité à l’échelle planétaire, qui donne des perspectives de foi en l’avenir à l’agriculture familiale, aux femmes Kilombos, à la tribu amazonienne, à l’habitant des favelas, aux Inuits.

 

 

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Le consentement au cœur de la définition pénale du viol : une réforme féministe ?

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Le 29 octobre dernier, le Sénat a définitivement adopté la proposition de loi modifiant la définition pénale de viol. Alors qu’auparavant, les quatre critères pouvant définir un viol étaient la violence, la contrainte, la menace ou la surprise, c’est désormais l’absence de consentement à un acte sexuel qui prime. Cette décision fait suite à la signature de la Convention d’Istanbul par l’Union européenne en 2023, qui impose à l’ensemble de ses membres d’introduire le critère de non-consentement dans la définition pénale de viol. Présentée comme une avancée progressiste, cette modification fait pourtant des remous parmi les rangs féministes. Esther Martin, doctorante à l’Ecole de Droit de Sciences Po Paris, nous éclaire sur les enjeux d’une telle réforme.

« Le mot « consentante », Mouglalis a essayé de le prononcer […]. Je ne connaissais pas [ce terme] aussi couramment que lui […] et ça m’a fort étonnée de l’entendre. Mais le débat aujourd’hui ne se fait que sur le consentement. C’est pour cela que je veux vous expliquer que nous n’avons jamais été consentantes ».

Ces mots, ce sont ceux d’Anne-Marie Tonglet, lors du procès très médiatisé d’Aix-en-Provence en 1978. Défendues par Gisèle Halimi, les deux victimes obtiennent gain de cause et leurs agresseurs, parmi lesquels M. Mouglalis, sont jugés et condamnés pour viol. Alors que le critère de non-consentement vient d’être introduit dans la définition pénale de viol en France, on peut s’étonner de l’exaspération de cette victime. Comment se fait-il que celle-ci se plaigne qu’on parle de consentement au tribunal, alors que c’est précisément pour mieux défendre les victimes que cette notion vient d’être introduite dans la loi ?


Pour mieux comprendre, il faut se remettre dans le contexte de l’époque : au moment où se déroule le procès d’Aix, le viol est défini par la jurisprudence comme un « coït illicite avec une femme que l’on sait ne pas consentir ». Le consentement est donc bien présent dans la loi, mais pas dans le sens qu’on lui attribue aujourd’hui : il ne s’applique qu’aux femmes, dans le cadre de relations sexuelles « illicites » – c’est-à-dire en dehors du mariage. Ainsi, durant tout le procès d’Aix, le débat portera sur le consentement présumé des victimes, alors même que ces dernières sont les victimes « idéales » au regard de l’image stéréotypée du viol : elles se sont violemment débattues et sont allées porter plainte le jour-même. Au vu de la teneur des débats d’audience, on peut comprendre pourquoi Gisèle Halimi, alors avocate de Madame Tonglet, s’est activement battue pour que le consentement n’apparaisse pas dans la définition pénale du viol. L’absence de la notion de consentement dans la définition française était donc le résultat du combat féministe mené par Gisèle Halimi dans les années 1980.


Encore aujourd’hui, le consentement cristallise un certain nombre de désaccords dans les mouvements féministes. À l’instar de Catharine MacKinnon, certains plaident pour son effacement de la loi pénale, pour des raisons tant juridiques que théoriques. Sur le plan des idées, la notion de consentement est ambiguë : étymologiquement, elle renvoie au fait de sentir ensemble, à l’unisson dans un même mouvement (cum sentire, « sentir avec » en latin). Mais son usage contemporain semble induire la présence d’un individu actif qui propose des actes sexuels, et d’un individu passif qui consent ou non à les recevoir. Alors qu’il y a moins de cinquante ans, le consentement s’appliquait seulement aux femmes du point de vue légal, on peut légitimement se demander si l’introduction de cette notion dans la loi ne va pas renforcer une conception binaire de l’acte sexuel : véritablement désiré par les hommes, les femmes ne feraient que consentir à ce dernier sans participation réelle de leur volonté.
De plus, la notion de consentement masque les rapports structurels d’inégalités entre les genres qui entravent la liberté des sujets. Hommes et femmes ne peuvent pas consentir de la même manière dans un monde où ils ne sont pas à égalité. Le consentement prolonge l’illusion néolibérale d’un individu autonome et indépendant, capable de prendre librement des décisions indépendamment du contexte social dans lequel il est ancré. Qu’elle soit physique ou sociale, l’inégalité peut pourtant être un moyen de coercition. Les agresseurs peuvent mettre en place des stratégies de manipulation qui reposent sur les inégalités en présence pour faire plier leurs victimes devant des demandes sexuelles qu’elles n’auraient pas choisies au départ. La capacité à consentir requiert de connaître ses limites et de pouvoir les communiquer à autrui. Acquérir cette aptitude nécessite un apprentissage à la sexualité, dont toutes les victimes n’ont malheureusement pas bénéficié.


Dernière limite théorique du consentement : il repose sur une conception de l’individu séparé d’autrui, souverain dans ses désirs, qui n’est pas influencé par la perspective de l’autre dans ses décisions sexuelles. Pourtant, c’est l’enjeu de tout un pan des luttes féministes de mettre en avant la façon dont les personnes morales sont façonnées par leur rapport à autrui. L’usage extensif de la notion de consentement ne permet pas de mettre en lumière une conception relationnelle du sexe, défini par la relation qui se tisse à travers les actes intimes. Dans cette perspective, une agression sexuelle ne se caractérise pas par une absence de consentement, mais plus simplement par une absence de connexion à autrui. Pour pallier ce défaut conceptuel, plusieurs autrices proposent une définition relationnelle du consentement – mais cette pirouette rhétorique permet-elle réellement d’occulter les fondements de la tradition libérale dans laquelle s’ancre la notion de consentement ? Vouloir combattre le viol avec la notion de consentement reviendrait peut-être à instaurer une république en conservant les titres de noblesse de l’aristocratie.

Pour revenir au plan strictement judiciaire, le consentement a aussi des effets contrastés sur la machinerie judiciaire. En faisant porter le regard de la justice sur la victime, il invite à remettre en cause son récit plutôt que celui de la défense. Cela mène les juges à porter une attention redoublée à son témoignage, alors même qu’il est régulièrement discrédité dans les cours de justice. Introduire la notion de consentement dans la définition légale du viol incite à questionner les victimes sur leur consentement, et non les accusés sur les potentiels actes criminels commis. Pourtant, la crédibilité des victimes de violences sexuelles est constamment mise en doute en raison de préjugés sociaux et d’attentes contradictoires à leur égard. En effet, si la « victime idéale » doit faire le témoignage le plus cohérent possible, on attend aussi d’elle qu’elle apparaisse à la barre traumatisée par une agression intime. Ainsi, si la victime est traumatisée sans être cohérente, ou cohérente sans être traumatisée, sa crédibilité pourra être mise en doute. Le problème central est que la voix des personnes violées n’est pas audible dans les cours de justice aujourd’hui. Vouloir faire reposer toute l’accusation de viol sur cette voix inaudible n’est pas une méthode efficace pour résoudre ce problème. Elle risquerait au contraire d’invisibiliser ce crime.


Cette notion de consentement s’intègre également mal aux dynamiques légales déjà en place. Démultiplier les critères peut avoir comme effet pervers de rendre moins précise une définition, faisant ainsi baisser le taux de condamnation. De plus, on peut aussi faire valoir en droit une définition objective et une définition subjective du consentement. Cela permet une double-défense aux accusés. D’une part, ils peuvent plaider que la victime était consentante (définition objective). Si la procédure judiciaire révèle que cela est faux, ils peuvent toujours faire valoir qu’ils croyaient que la victime était consentante (définition subjective). Ainsi, l’élément intentionnel du crime peut être plus difficile à prouver lorsqu’on fait intervenir la notion de consentement. Cela explique peut-être pourquoi même absent de la définition légale de viol, le consentement restait la principale défense des accusés. C’est ce qui fait dire à Catharine MacKinnon que le consentement est la version légale du « elle en avait envie », permettant de légitimer un acte sexuel. En définitive, c’est bien l’absence de consentement de la victime qui définit désormais le viol. Or il est toujours plus difficile de prouver l’absence d’un élément que la présence effective d’un autre – comme la violence, la menace, la contrainte ou la surprise, les quatre critères précédemment retenus pour la définition de viol.


Ces hésitations dans les débats féministes ont des effets concrets sur les définitions pénales de viol dans le monde. Il en existe aujourd’hui une pluralité à l’international, parfois contradictoires entre elles. La convention d’Istanbul de 2014, ratifiée par l’Union européenne en 2023, impose à tous les pays membres une définition du viol qui prenne en compte le critère de consentement. À l’inverse, les statuts de la Cour pénale internationale, autre texte de droit international, ne mentionnent pas le consentement dans la définition du viol.

Ces deux textes contradictoires sont l’aboutissement de luttes féministes ayant mené à des résultats inverses. Elles montrent la virulence des débats actuels sur cette question. Dès lors, pourquoi vouloir imposer une définition unique à l’échelle de l’Union européenne ? Ne devrait-on pas plutôt laisser ouverte la possibilité d’une pluralité de définitions, en accord avec les mouvements féministes de terrain ?

Ainsi, l’introduction du consentement dans la loi n’est peut-être pas si progressiste qu’elle y paraît. Reste à voir les effets concrets qu’elle aura sur les procédures de justice. Ces dernières ne sauraient être égalitaires tant que les juges eux-mêmes n’auront pas été sensibilisés sur la manière dont leurs biais sociaux influencent leurs jugements. À l’inverse d’une réforme législative, ce projet d’ampleur nécessiterait des moyens financiers dont manque aujourd’hui cruellement la justice.

Esther Martin


Pour aller plus loin :

CHRISTIE, Nils. (1986). « The ideal victim ». in From crime policy to victim policy: Reorienting the justice system (pp. 17-30). London, Palgrave Macmillan UK.

FRAISSE, Geneviève. (2007). Du consentement. Paris, Seuil.

FRICKER, Miranda. (2007). Epistemic injustice: Power and the ethics of knowing. Oxford university press.

GARCIA, Manon. (2023). La Conversation des sexes. La philosophie du consentement. Flammarion.

HALIMI, Gisèle. (1978). Viol, le procès d’Aix. Paris, Gallimard.

MACKINNON, Catharine. (2023). Le viol redéfini. Vers l’égalité, contre le consentement. Paris, Climats.

SERRA, Clara. (2024). La doctrine du consentement. Paris, La fabrique.

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Unité de la gauche face à l’extrême-droite : Les Chiliens en exemple

Unité de la gauche face à l’extrême-droite : Les Chiliens en exemple

Alors que le 16 novembre prochain se tiendra l’élection présidentielle au Chili, une grande coalition de gauche est donnée favorite face au candidat de l’extrême-droite, dans un pays où le spectre du dictateur Augusto Pinochet continue de peser au sein de la société chilienne.

Jeannette Jara, avocate et ancienne ministre communiste du Travail, mènera cette grande coalition qui rassemble l’ensemble de la gauche, du Parti socialiste au parti de la gauche radicale de l’actuel président en passant par le parti écologiste, et bien sûr, le parti communiste. Cette première grande coalition aura, pour la première fois, la lourde responsabilité de mener cet espoir au pouvoir. Car l’enjeu est colossal dans un pays profondément marqué par la dictature.

L’espoir face aux cicatrices du passé

Plus de cinquante ans après le coup d’État militaire du Général Pinochet et près de trente-cinq ans après le retour de la démocratie au Chili, la société chilienne n’a pas encore guéri des exactions commises durant seize années de dictature. Pire encore, le pays est encore très divisé sur cette période. Une partie des Chiliens continuent de penser que la dictature a permis d’éviter le chaos qu’auraient provoqué le président élu démocratiquement Salvador Allende et son projet socialiste. L’autre partie des Chiliens continuent de réclamer justice face aux heures sombres d’un régime responsable de la mort de plus de 3 000 personnes, de plus de 38 000 personnes torturées et de près d’un demi-million de personnes contraintes à l’exil. Les débats autour des «commémorations» du coup d’État du 11 septembre 1973 ou de l’enseignement de cette période montrent la persistance du clivage qui fracture, encore en 2025, les mémoires d’une période traumatique pour des millions de Chiliens.

L’illustration de ce clivage est sûrement le projet de constitution soumis à l’adoption du peuple chilien en décembre 2023. Alors qu’en 2021 les électeurs avaient élu à la présidence de la République Gabriel Boric, ancien syndicaliste étudiant proche de la gauche radicale, ils n’ont pas souhaité une nouvelle constitution probablement jugée trop progressiste. En effet, celle-ci prévoyait de reconnaître le Chili comme État plurinational en reconnaissant l’existence des peuples autochtones, d’accorder de nouveaux droits sociaux – notamment l’accès à l’avortement, ou encore de consacrer la protection de l’environnement dans le marbre constitutionnel. Dans un pays encore marqué par les fondements néolibéraux institués par Pinochet, ce projet de constitution est apparu trop en rupture avec les repères traditionnels d’une partie de la société chilienne. C’est dans ce contexte que le gauche devra relever le défi de réconcilier les Chiliens face à leur propre histoire.

 

Une coalition dans l’unité pour préparer l’après-Boric

À quelques semaines d’une élection présidentielle décisive et alors que les regards sont tournés vers l’après-mandat du président Gabriel Boric, l’unité se construit à gauche afin de ne pas transmettre La Moneda (siège de la présidence de la République) à la droite, ou pire, à l’extrême-droite, dont le candidat José Antonio Kast semble être en capacité d’accéder au second tour.  La primaire présidentielle de la coalition Unité pour le Chili organisée en juin 2025 a permis, pour la première fois depuis le retour de la démocratie, la victoire de la candidate du Parti communiste Jeannette Jara face notamment au candidat du parti présidentiel Gonzalo Winter et de la candidate du Parti socialiste Carolina Tohá.

Dans un esprit de rassemblement et d’unité de toute la gauche, Jeannette Jara revendique les combats du président Salvador Allende jusqu’au bilan de la présidence de Boric en passant par celle de Michelle Bachelet. Issue d’une famille ouvrière de la banlieue de Santiago, elle milite très jeune auprès des jeunesses communistes et adhère à 25 ans au Parti communiste chilien. Après une carrière dans l’administration où elle a notamment exercé des responsabilités syndicales, elle devient sous-secrétaire à la Protection sociale dans le gouvernement de Michelle Bachelet. Elle exerce ensuite le métier d’avocate avant d’être nommée ministre du Travail en 2022. Membre du gouvernement Boric, elle met en œuvre la réduction du temps de travail de 45 à 40 heures hebdomadaires, la hausse du salaire minimum ou encore une réforme des retraites où les entreprises sont désormais mises à contribution alors que le dictateur Pinochet avait institué en 1981 un  système à capitalisation individuelle privé. Forte de ce bilan, elle revendique sa capacité à parler au nom de toute la gauche.

Dans cette campagne présidentielle aux enjeux multiples, Jeannette Jara n’élude aucun sujet et particulièrement celui de la sécurité. «Je n’ai aucun complexe avec la sécurité. Et j’ai la main bien ferme» a-t-elle déclaré lors d’une conférence de presse rassemblant la presse étrangère.[1] Confrontée au dilemme de parler à un électorat plus large dans la perspective de rassurer le centre et le centre-droit face à l’extrême-droite, Jeannette Jara n’hésite pas à s’écarter des positions historiques du PCC, notamment sur la question du Venezuela qu’elle qualifie de dictature. Pour parler à la classe ouvrière, elle n’hésite pas non plus à rappeler ses origines modestes, qui, selon elle, lui permettent d’être légitime à représenter «les oubliés» du pays. En ce sens, lors d’un meeting dans le nord du Chili, elle a indiqué vouloir mettre en œuvre 10 mesures pour l’emploi grâce au projet «Chile Más y Mejores Empleos». Finalement, dans cette campagne, Jara mise sur une approche pragmatique : défendre la justice sociale sans craindre d’affirmer l’autorité de l’État tout en assumant la complexité de parler à tous les Chiliens dans un contexte où l’extrême-droite pourrait être son adversaire au second tour.

 

Une leçon pour les gauches du monde

Depuis le coup d’État du 11 septembre 1973, qui mit fin dans le sang à l’expérience socialiste et démocratique du président Salvador Allende, la gauche chilienne vit avec la mémoire douloureuse d’un espoir brisé. Les années de dictature d’Augusto Pinochet ont laissé un traumatisme collectif — des milliers de disparus, un peuple bâillonné, et un modèle économique ultralibéral imposé par la force et l’appui des États-Unis.

Le 16 novembre prochain, le risque que l’extrême-droite accède au second tour de l’élection présidentielle chilienne est réel. Comme partout dans le monde, les mouvements identitaires, anti-immigration et prônant des valeurs traditionnelles menacent nos démocraties. L’enjeu pour la coalition Unité pour le Chili est donc de combiner vision radicale et réformes pragmatiques pour répondre aux aspirations d’une société chilienne hétéroclite. Et face à cette situation, la gauche chilienne est à la hauteur. En dépit de ses fractures et des désillusions liées au processus constituant de 2023, elle a choisi la voie de l’unité, de la co-construction et de la responsabilité. En ce sens, le Chili ne parle pas seulement à l’Amérique latine : il envoie un message à toutes les gauches du monde. Cette unité doit inspirer tous les pays menacés par des forces réactionnaires et populistes. Partout dans le monde où la gauche s’est fragmentée, elle a dû s’incliner. Et derrière, ce sont des populations qui souffrent de régimes conservateurs : aux États-Unis, en Argentine, en Hongrie où les droits et libertés ne cessent de régresser.

[1] Conférence de presse, Santiago du Chili, 15 octobre 2025.

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Changer de logiciel : réenraciner nos entreprises

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La gauche n’a jamais été allergique à l’entreprise, ce serait une erreur de le penser. En revanche, ce qui l’indigne, c’est lorsque l’économie se plie aux lois de la finance, réduisant la réussite à un concours de graphiques toujours plus croissants et négligeant volontairement le développement économique de l’ensemble des parties prenantes du territoire.

Changer de logiciel ne consiste pas seulement à réformer des règles économiques ; c’est un changement de regard sur la place de l’entreprise dans notre société.

Mais de quelles entreprises la gauche parle-t-elle ? Regardons autour de nous : l’artisan qui réalise des travaux que nous sommes incapables de faire, parfois accompagné d’un apprenti à qui il transmet son savoir. Une PME innovante, prise en étau entre acteurs locaux et concurrents étrangers, investit pour innover et recrute afin de répondre à la demande de ses clients, sans avoir beaucoup de visibilité à long terme. Une ETI poursuit son développement commercial à l’étranger sans entrer dans une logique de délocalisation. Une coopérative regroupe des éleveurs et des producteurs qui s’associent pour faire face aux ogres de la distribution ou à l’instabilité des récoltes. Enfin, il y a les services qui enseignent, soignent, réparent, codent ou transportent. Ces acteurs sont profondément présents dans nos quartiers et nos campagnes. Ils composent l’économie réelle et enracinée.

Dans ces chaînes de valeur, tout ne se résume pas à un taux de rentabilité. L’ensemble des acteurs compte. L’ancrage produit des biens et des services, mais aussi de la confiance et du savoir‑faire. Il exige que chacun se complète plutôt que de s’écraser. Produire et servir, investir et transmettre, c’est regarder des visages connus et respecter des délais réalistes. On évite ainsi des profits fondés sur des sacrifices humains ou des pressions absurdes imposées à ceux qui travaillent et qui conduisent, in fine, à la dégradation de l’écosystème.

Pourtant, une autre logique domine trop souvent : le trimestre boursier et la performance dictée par des fonds d’investissement invisibles. Beaucoup de grands groupes n’ont plus que le cours de Bourse comme boussole. Les profits stagnent ? Aucun souci : on commence par ajuster les comptes ; concrètement, on coupe les investissements et les formations, on renonce à l’innovation et, en dernier ressort, on supprime des emplois au nom d’une rentabilité jugée insuffisante. Ces décisions, prises à distance, ne visent qu’à satisfaire des actionnaires impatients et toujours plus gourmands. La fermeture de l’usine Samsonite à Hénin‑Beaumont, malgré son activité, en est un exemple tragique¹ : l’exigence de marges plus élevées par un fonds américain a brisé des vies et fragilisé une région. Quand le cours de l’action devient la seule priorité, le territoire cesse d’être un bassin économique et devient un paillasson ; il ne s’agit là que d’un exemple parmi tant d’autres, sans aucune considération pour les acteurs locaux.

Ce mécanisme n’est pas neuf. En 1889, Jaurès alertait : « Les industriels petits et moyens, les commerçants petits et moyens fléchissent sous le poids des grands capitaux. »² Cette phrase, on pourrait la publier aujourd’hui, sans changer une virgule. Nous sommes bien loin des caricatures de la droite, des politiques obnubilés par le dogme du « pro‑business » ou du MEDEF qui ne cesse de caricaturer notre camp politique. Réaffirmons avec force que la gauche ne se bat pas contre l’entreprise ; elle se bat contre une économie souillée par les exigences d’une rente hors-sol, à l’image d’une agriculture intensive qui saccage tout en ignorant le terrain sur lequel elle œuvre. Notre camp, c’est celui de l’entreprise ancrée qui alimente un écosystème profitant à l’ensemble de ses acteurs. L’économie ne vaut que si elle profite au plus grand nombre.

L’économie utile ne répond pas aux logiques spéculatives. Une entreprise ne doit pas privilégier son cours de Bourse en saccageant le long terme et le territoire sur lequel elle opère. Tout repose sur la justice dans les échanges. Les fruits de l’activité doivent d’abord revenir à celles et ceux qui y consacrent leur temps et leur talent. Le profit doit irriguer les territoires et améliorer les salaires, tout en renforçant les biens communs, au lieu de s’évaporer vers des sommets inaccessibles. Reconstruire cette justice est indispensable pour remettre l’économie au service de la société et non au service d’une caste qui semble invisible mais est très présente.

Cet article affirme une orientation politique assumée : défendre une économie enracinée et durable. Une économie qui s’appuie sur les femmes et les hommes qui produisent et investissent ici. Le cadre posé, des réflexions à venir s’attacheront à construire les outils concrets pour donner corps à cette ambition. Toujours dans le même esprit : faire primer l’ancrage sur la spéculation et préférer le long terme en replaçant l’humain au centre du jeu.

Notes

  1. « La vente de l’usine Samsonite était bien illicite selon la cour d’appel », La Voix du Nord, 17 mai 2018.

  2. Jean Jaurès, « Le capitalisme et la classe moyenne », La Dépêche (Toulouse), 10 mars 1889.

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Vue du perchoir – Socialistes : la censure ou le déshonneur

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Jaurès nous disait il y a plus d’un siècle, « le courage, c’est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces […] le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel, c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond ». Depuis longtemps , le PS confond le fait de comprendre le réel, d’y passer certainement, et celui de s’y perdre. Chaque semaine, Romain Troussel-Lamoureux chronique l’actualité parlementaire et politique pour Le Temps des ruptures.

Le réel ou l’idéal, la grande confusion socialiste ? Difficile de voir clair dans une période aussi incertaine. Cela semble être un des plusieurs traits de la crise, une conjoncture fluide comme la considérait Michel Dobry. Un autre tient à une progression par-à-coups. Les moments charnières d’approfondissement d’une crise sont accompagnés de périodes de calme relatif pendant lesquelles les acteurs tentent de reprendre pied. Sans succès.

Fluide, cette crise l’est de plus en plus, au moins dans le monde politique. Le remplacement de la droite conservatrice par la l’extrême-droite nationaliste et xénophobe suit son cours. Une étape de plus, symbolique mais tout de même, a été franchie dans l’hémicycle ce jeudi 30 octobre lors du vote réussi de la résolution du Rassemblement national visant à dénoncer les accords de 1968 avec l’Algérie.

Mais que dire de la gauche. Ou plutôt du Parti socialiste dans cette période. Dans les périodes de doute, les socialistes ont une boussole, un talisman, une incantation fétiche. Celle des grandes figures. Que nous disent-elles aujourd’hui. Las, bien peu de choses. Où est donc la « rupture avec l’ordre établi[1] » après huit ans de macronisme ? Plus encore. Jaurès nous disait il y a plus d’un siècle, « le courage, c’est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces […] le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel, c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond[2] ».

Depuis longtemps[3], le PS confond le fait de comprendre le réel, d’y passer certainement, et celui de s’y perdre. Les (bonnes) raisons sont toujours là : le programme économique de François Hollande, précurseur de celui d’Emmanuel Macron, intègre l’idée d’une concurrence socio-fiscale européenne sans vergogne et il produit des emplois peu qualifiés ; la non-censure de Sébastien Lecornu sauve la France d’un président sans aucune éthique politique et épargne les citoyen.nes d’un moment charnière de la crise en cours. Mais à quel prix ? L’adoption, avec ou sans les voix socialistes, d’un budget issu du socle macroniste permettra-t-elle au pays de sortir de la crise politique installée par le président ?

Ce moment pose une question plus vaste. Quel est l’espace pour le compromis chez les socialistes ? Une maxime y répond parfaitement, inlassablement, inévitablement : « c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ». Où est l’idéal dans le budget négocié en ce moment au Parlement ? Où est l’idéal dans le moindre mal ? Le moindre mal, c’est la ligne politique du radicalisme finissant de la Troisième République. Le moindre mal, c’est la ligne de la SFIO à bout de souffle de la IVe République. Le moindre mal, est-ce de soutenir implicitement un budget austéritaire ?

Alors voilà le chemin de l’idéal : la suspension de la réforme des retraites, la taxation à hauteur de plus de 10 milliards des patrimoines les plus importants et la réduction de la pression fiscale sur les trois premiers déciles. Sans cela, il n’y a qu’un seul chemin : la censure ou le déshonneur.

Le compromis dans le socialisme français ne trouve son sens que lorsqu’il permet la victoire politique. Pas le moindre mal, pas la demi-mesure. Ce sont là les rôles politiques d’autres formations : les centristes et les conservateurs. A trop craindre la crise, nous risquons d’être emportés avec. 

 

[1] : Discours de François Mitterrand à la tribune du congrès d’Epinay en 1971 avant le vote qui l’investira Premier secrétaire

[2] : Discours à la jeunesse, 1903 au lycée d’Albi

[3] : dès 1983 pour certains, 2005 pour d’autres, 2016 pour les derniers

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Jusqu’à ce que la censure vous sépare

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Que diable fait le PS depuis 2017 ? Conscient de son rejet massif dans la population, de l’hémorragie militante qui suivit le quinquennat Hollande et de la défection d’une partie de ses élus vers Emmanuel Macron, le Parti socialiste fit ce qu’il sait faire de mieux, c’est-à-dire, s’adapter aux circonstances. Pas de refondation en fanfare, pas de prise en main par une nouvelle génération, mais une rupture dans la continuité, comme à l’accoutumée.

En toile de fond, une stratégie : celle du moindre mal. En guise de méthode : le coup de billard à trois bandes. C’est la recette du gâteau socialiste. Le résultat, lui, ne change jamais : des coups de barre à droite, à gauche, qui le ramène de plus en plus souvent dans les jupes du macronisme.

Cette obsession pour sa propre image et la conservation de son implantation territoriale semble faire oublier au PS une évidence. Car survivre dans le paysage institutionnel ne donne aucun gage d’influence par défaut. Or aujourd’hui, le diagnostic est limpide. Le PS souffre d’une forme aigue de « syndrome du bon élève ». Il persiste à croire que les médias et l’opinion publique récompenseront ses synthèses tièdes, souvent intenables, et ses tentatives de consensus artificiels. Convaincu de pouvoir façonner à sa guise les séquences politique, il n’hésite pas à sacrifier la cohérence pour sauver l’apparence, persuadé que les électeurs y verront une forme de raison. C’est au nom de cette logique qu’il justifie, une fois encore, son refus de censurer le nouveau gouvernement d’Emmanuel Macron

A force de se définir contre les agents du « chaos », il finit par se définir comme ceux du statut quo. Or l’équilibre actuel des choses est insupportable. Le PS devient, in fine, la béquille d’un chaos figé, amendable à la marge.

Et puis, non-censure pour quoi faire ? Raphaël Glucksmann et son parti, au moins, assument pleinement le fait d’incarner un nouveau macronisme. Ils ne se contorsionnent pas devant leurs homologues de gauche ou de centre. Ils ne rendront des comptes qu’à eux-mêmes.

Face à la question existentielle – « Que pense le PS ? » –, on croit toujours lever un lièvre, un argument qui révélerait une profondeur cachée. En réalité, on ne fait que tirer sur le fil d’une confusion permanente, qui ne relève pas tant d’une incapacité à trancher une ligne que d’un refus obstiné d’en tenir une.

Mais le culte de l’ambiguïté stratégique a un défaut majeur. Comme dans le domaine nucléaire, il ne tient que par le bluff. Si plus personne n’y croit, tout s’effondre.

En pratique, le PS nage à petite brasse et s’épanouie dans la guérilla tactique, là où ses homologues de gauche, même condamnées à échouer, préfèrent la percée stratégique à grands renforts de moyens.

Pendant ce temps, l’extrême droite multiplie les offensives : contre les journalistes et l’information avec la réforme de l’audiovisuel ; contre la culture avec l’arrêt du financement de certains festivals ou associations ; contre la justice fiscale et la solidarité avec le slogan « C’est Nicolas qui paie ». Et le PS, de quand date sa dernière offensive ? La pétition pour un référendum sur les superprofits ? La taxe Zucman lâchée en rase campagne lors des discussions avec Lecornu ? La non-censure pour retarder l’application de la réforme Borne ? Au mieux, des escarmouches sans lendemain ; au pire, des semi-renoncements à des ambitions plus grandes. La vérité, c’est que le PS n’a d’autre solution que de se fondre dans une posture défensive, une stratégie de la digue qui le menace d’un procès en conservatisme. Heureusement, la population résiste encore. Du moins jusqu’à la prochaine dissolution.

Or l’extrême droite vit dans des fictions qu’elle martèle jusqu’à en faire des réalités de fait. Un procédé déjà utilisé avec succès par le passé. Si, en bons munichois, tétanisés par son insolence et ses victoires en série, le PS persiste dans le choix de l’impuissance, alors les mêmes causes produiront les mêmes effets.

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Le Nobel de Machado : prime à la guerre ?

Le Nobel de Machado : prime à la guerre ?

En couronnant Maria Corina Machado, le comité Nobel confond résistance démocratique et impérialisme libéral. Figure de la droite radicale vénézuélienne, partisane assumée d’une intervention militaire étrangère, elle incarne l’exact opposé de la paix. Un article de Vincent Arpoulet, également publié sur le site de la GRS.

Commençons par une évidence : Nicolas Maduro est un autocrate responsable de l’exil de près de 8 millions de vénézuéliens et dont la dernière réélection dans un contexte caractérisé par l’interdiction d’un certain nombre de candidatures d’opposition sur la base de motifs parfois litigieux est plus que questionnable. Et ce, d’autant plus que les autorités électorales se refusent toujours, plus d’un an après le scrutin, à publier les procès-verbaux de l’intégralité des bureaux de vote. Cependant, dire cela n’exonère pas de dénoncer d’une même voix l’indécence de décerner le prix Nobel de la Paix à l’une des artisans de l’intensification de la crise politique vénézuélienne. Figure de proue de la droite radicale, Maria Corina Machado suit en effet un credo assez clair : « La seule façon de faire céder le gouvernement, c’est la menace de l’utilisation d’une force internationale ». Si l’on pourrait arguer de la légitimité de ce type de pratiques en contexte autoritaire, il se trouve que celle-ci prenait déjà activement part au coup d’État perpétré en 2002 à l’encontre d’Hugo Chavez, alors même que celui-ci bénéficiait d’une indéniable légitimité populaire et électorale. Citons aussi son soutien appuyé, en 2019, à l’auto-proclamation à la présidence du Venezuela de Juan Guaido. Or, en bloquant notamment un certain nombre d’actifs nationaux placés dans les institutions bancaires de pays lui ayant apporté leur soutien, ce dernier a sciemment concouru à déstabiliser un peu plus une économie déjà fragilisée par un modèle rentier non questionné par le chavisme, ainsi qu’une série de sanctions économiques imposées par les Etats-Unis dont l’impact sur l’industrie pétrolière vénézuélienne s’élèverait à près de 232 milliards de dollars[1]. Or, ces sanctions ne sont précisément pas étrangères au dysfonctionnement du système démocratique du pays : le Centre de Recherche Économique et Politique (CEPR) affirme notamment que de telles mesures sont susceptibles de : « convaincre les gens de voter comme le souhaitent les Etats-Unis ou de se débarrasser du gouvernement par d’autres moyens »[2].

           

            Parmi ces autres moyens, l’option d’une intervention militaire étasunienne est sur la table et ouvertement plébiscitée par Machado. C’est ce qui la conduit à se féliciter des assassinats ciblés perpétrés au large des côtes vénézuéliennes par une flotte étasunienne chargée par Trump de lutter contre le « narcoterrorisme ». Un qualificatif loin d’être anodin puisqu’il ouvre la voie à des opérations extrajudiciaires dont la légitimité est d’autant plus questionnable que les suspicions de liens entre le trafic de drogue et une entreprise bananière étroitement liée au gouvernement équatorien voisin aligné sur les positions géopolitiques trumpiennes[3] suscite bien moins d’émotions au sein de l’appareil d’État étasunien. Cette instrumentalisation politique de la nécessaire lutte contre le narcotrafic n’est ainsi pas sans rappeler la fable des armes chimiques ayant conduit à l’intervention en Irak, là encore soutenue publiquement par Machado qui a rendu visite en personne à George W. Bush en 2005, avec le succès que l’on connaît … Tout ceci interroge quant aux raisons ayant conduit le comité Nobel à primer une personnalité portant à minima atteinte à deux des trois critères établis dans le testament d’Alfred Nobel, à savoir la résistance à la militarisation de la société et le soutien à une transition pacifique vers la démocratie.

 

            Cela interroge d’autant plus que l’opposition à Maduro est loin d’être réductible à la seule figure de Machado : au sein même de l’opposition de droite, les méthodes qu’elle prône sont notamment contestées par Henrique Capriles, autre opposant historique du chavisme qui rejette quant à lui toute forme d’ingérence extérieure dans la résolution de cette crise politique. Si, au-delà du désaccord stratégique, celui-ci soutient cependant la cure néolibérale par ailleurs prônée par Machado – qui s’est notamment vu attribuer le sobriquet de « Thatcher vénézuélienne » pour avoir par exemple prôné à plusieurs reprises la privatisation intégrale d’entreprises stratégiques telles que le pétrolier PDVSA[4] -, il est également nécessaire de préciser que ce rejet de l’intervention publique dans le marché ne traverse pas non plus toute l’opposition vénézuélienne. Le parti communiste vénézuélien (PCV) lui-même est notamment entré dans l’opposition en vue de dénoncer le revirement idéologique d’un gouvernement qui rompt à leurs yeux avec l’ère Chavez en consolidant un « modèle de capitalisme dépendant (…) en contradiction avec les intérêts des travailleurs »[5]. Notons également que c’est à l’heure actuelle l’opposition de gauche qui subit le plus les foudres de l’administration maduriste[6], pour qui la consolidation d’une opposition de droite radicale est nécessaire à la perpétuation d’une rhétorique anti-impérialiste indispensable à sa survie, bien que dévoyée par la présence accrue d’intérêts russes et chinois dans les secteurs stratégiques du pays.

 

            C’est ainsi que ce prix Nobel de la Paix risque paradoxalement d’intensifier la perspective d’escalade guerrière au Venezuela : d’une part, il vient appuyer, à travers la figure de Machado, la conception trumpienne des relations internationales qui, derrière la rhétorique isolationniste, s’apparente plus à un recentrage de l’impérialisme étasunien sur la sécurisation de sa zone d’influence traditionnelle. Par-là même, ce prix risque d’autre part d’exacerber la répression interne au Venezuela sous couvert de lutte contre toute forme de subversion susceptible d’être aux mains de l’impérialisme trumpien.

 

            Si cette décision semble ainsi difficilement compréhensible, une piste d’explication pourrait être le confusionnisme ambiant consistant à assimiler libéralisation de l’économie et défense des libertés individuelles, l’engagement actif de Machado en faveur de l’ouverture de l’économie vénézuélienne aux capitaux privés semblant suffire pour occulter, aux yeux du comité Nobel, le fait qu’elle ait mêlé sa signature à celles de figures d’extrême-droite telles que Javier Milei, Marion Maréchal Le Pen ou encore, le pinochetiste José Antonio Kast dans le cadre de la charte de Madrid lancée en 2020 par le parti néo-franquiste Vox[7]. La joie non dissimulée de nombre d’éditorialistes et élus libéraux à la suite de sa nomination vient mettre encore un peu plus en lumière cette porosité entre droite radicale et marchés, ces derniers omettant de rappeler que la première expérimentation concrète de l’idéologie néolibérale s’est accompagnée d’une limitation considérable des libertés individuelles dans le Chili d’Augusto Pinochet. Il est ainsi regrettable de constater que les mêmes qui appellent la gauche à la responsabilité et à la nuance à longueur de journée ne s’imposent pas ces deux impératifs lorsqu’il s’agit de défendre la paix et le droit international …

 

           

[1] VENTURA Christophe, « Au Venezuela, une crise sans fin », Le Monde diplomatique, octobre 2024.

[2] CEPR, « Venezuela’s disputed election and the pathforward”, 12 août 2024.

[3] https://insightcrime.org/es/noticias/acusan-presidente-ecuador-vinculos-con-narcotrafico/

[4] POSADO Thomas, « Venezuela : Maria Corina Machado, nouvelle figure du radicalisme de droite », France Culture, 26 octobre 2023 ; https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-enjeux-internationaux/venezuela-maria-corina-machado-nouvelle-figure-du-radicalisme-de-droite-7868137

[5] BENOIT Cyril, « Venezuela : les communistes pour une alternative populaire à la crise », PCF, Secteur International ; https://www.pcf.fr/venezuela_les_communistes_pour_une_alternative_populaire_la_crise

[6] BRACHO Yoletty, « Venezuela : du Nobel de la Paix au spectre de la guerre », 17 octobre 2025 ; https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-enjeux-internationaux/venezuela-du-nobel-de-la-paix-au-spectre-de-la-guerre-5933320

[7] https://fundaciondisenso.org/wp-content/uploads/2021/09/FD-Carta-Madrid-AAFF-V29.pdf

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A chaque semaine son lot de déconvenue dans la France de Macron. Qui s’intéresse un minimum aux questions de souveraineté industrielle, technologique ou numérique ne peut qu’être effaré par le nombre d’entreprises stratégiques françaises qui passent, dans le silence des médias, sous pavillon américain. Dernier exemple en date, l’entreprise Vade security.

Fondée en 2008, l’entreprise française Vade s’est imposée comme l’un des champions européens de la protection de la messagerie électronique et de la lutte contre les cyberattaques. Pour diligenter chaque année un rapport au PLF sur les questions de cybersécurité, je suis bien placé pour savoir qu’un tel savoir-faire est indispensable à notre pays, et plus largement à notre continent. Le président Macron, en 2021 lors de la présentation de sa stratégie pour la cybersécurité, d’abonder en ce sens, lui qui citait Vade comme « l’une des entreprises les plus prometteuses ». Son savoir-faire technologique est aujourd’hui mobilisé par de nombreux opérateurs publics et entreprises stratégiques, y compris dans des secteurs régaliens.

Rachetée en 2024 par le groupe allemand Hornetsecurity, Vade devait poursuivre son développement au sein d’un écosystème européen de la cybersécurité. Si l’eurosceptique en moi aurait pu voir d’un mauvais œil un tel rachat, ce dernier était en réalité destiné à créer un champion européen de la cybersécurité en unissant les forces des deux entreprises. Ce qui, à mes yeux, va dans le bon sens tant l’échelle continentale bien aiguillée permet d’amplifier la puissance d’une entreprise d’une telle importance stratégique.

Or, en mai 2025, coup de tonnerre. Hornetsecurity a annoncé son projet de cession à Proofpoint, son concurrent américain, pour un montant estimé à plus d’un milliard de dollars.

Cette perspective suscite de vives inquiétudes. Et c’est un euphémisme. Y verrait-on une nouvelle forfaiture qu’on ne s’y tromperait d’ailleurs certainement pas.

D’une part, parce que Proofpoint avait entretenu par le passé des relations conflictuelles avec Vade, allant jusqu’à l’attaquer en justice pour « vol de secrets d’affaires » en 2019, litige qui avait coûté près de 50 millions d’euros à la start-up française avant sa résolution.

D’autre part, parce qu’elle pourrait placer une technologie française stratégique sous la juridiction extraterritoriale américaine, notamment au regard du Cloud Act, qui autorise, dans certaines conditions, l’accès par les autorités américaines à des données hébergées hors du territoire des États-Unis. Ce rachat, s’il devait aboutir sans garantie claire, constituerait une énième perte de contrôle. Une perte de souveraineté, en somme. Que la France laisse filer, dans un silence coupable, un joyau technologique cité par le président de la République lui-même comme emblème de la cybersécurité nationale relève d’une faute politique majeure.

La France n’a pas les mains liées. Le décret Montebourg pris en 2014 dans le sillage du rachat d’Alstom par General Electric, confère à l’État le pouvoir de poser son veto à toute acquisition étrangère portant atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation dans des secteurs jugés stratégiques – parmi lesquels figure depuis 2019 la cybersécurité. En vertu de ce dispositif, le ministre de l’Économie peut subordonner une telle opération à des engagements précis, voire l’interdire purement et simplement si la cession compromet la sécurité nationale ou la maîtrise des technologies critiques.

Autrement dit, le gouvernement dispose des leviers juridiques nécessaires pour bloquer la vente de Vade à Proofpoint, ou à tout le moins pour en encadrer strictement les conditions. Ne pas s’en saisir reviendrait à admettre que notre souveraineté n’est pas qu’un slogan creux, brandi lors des crises mais abandonné dès qu’il s’agit de résister à la puissance de l’argent.

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