Intelligence artificielle : un nouvel horizon dans la lutte contre la corruption

Intelligence artificielle : un nouvel horizon dans la lutte contre la corruption

La corruption apparaît comme l’un des fléaux les plus pernicieux, s’infiltrant dans les strates du pouvoir et érodant les fondements de la confiance publique. Face à ce défi complexe, l’intelligence artificielle (IA) émerge comme une lumière d’espoir, offrant des outils novateurs pour déchiffrer, analyser et combattre efficacement ce phénomène ancien mais toujours d’actualité.

Dans le paysage politique et social contemporain, la corruption apparaît comme l’un des fléaux les plus pernicieux, s’infiltrant dans les strates du pouvoir et érodant les fondements de la confiance publique. Elle détourne les ressources, fausse les compétitions équitables et affaiblit la légitimité des institutions. Selon l’organisation Anticor, dédiée à la lutte contre la corruption, ce phénomène représente non seulement un coût économique considérable, estimé à 120 milliards chaque année en France, mais inflige également un coût social et moral immense, sapant les efforts de développement durable et exacerbant les inégalités. Face à ce défi complexe, l’intelligence artificielle (IA) émerge comme une lumière d’espoir, offrant des outils novateurs pour déchiffrer, analyser et combattre efficacement ce phénomène ancien mais toujours d’actualité. Cet article se propose d’explorer le potentiel révolutionnaire de l’IA dans la lutte contre la corruption, envisageant un futur où la technologie sert de levier pour renforcer l’éthique et la transparence dans la sphère politique. En s’appuyant sur des analyses et des exemples concrets, nous examinerons comment l’intégration de solutions d’IA peut non seulement détecter et prévenir la corruption mais aussi favoriser une culture de responsabilité et d’intégrité, essentielle au bon fonctionnement des démocraties. L’objectif est double : d’une part, démontrer l’efficacité de l’IA comme outil de surveillance et de dissuasion contre les pratiques corruptives, et d’autre part, inviter à une réflexion plus large sur l’importance de l’éthique dans l’utilisation des nouvelles technologies.

Comprendre la corruption en politique

La corruption en politique est un phénomène complexe et multifacette qui s’infiltre à divers niveaux des structures de pouvoir et d’administration. Elle peut se manifester sous plusieurs formes, allant de la « petite corruption », où des individus sollicitent ou acceptent des pots-de-vin pour des services routiniers, à la « grande corruption », qui implique des actes commis à des niveaux élevés du gouvernement pour détourner d’importantes sommes d’argent ou influencer des décisions politiques majeures. Au-delà, la corruption systémique désigne un contexte où la corruption est enracinée dans l’ensemble du système politique et économique, affectant presque tous les aspects de la vie quotidienne et rendant les solutions ponctuelles inefficaces.

Des exemples récents de corruption en politique abondent, illustrant ses effets délétères sur la société. En France, des scandales majeurs ont mis en lumière les problématiques de corruption au sein du gouvernement, renforçant la méfiance du public envers les élites politiques et soulignant l’urgence de réformes pour une plus grande transparence et intégrité. L’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris, impliquant l’ancien président Jacques Chirac, a révélé un système de détournement de fonds publics à des fins personnelles et politiques, exposant les failles dans la gestion des ressources publiques. De manière similaire, l’affaire Cahuzac, du nom de l’ancien ministre du Budget Jérôme Cahuzac, a mis au jour des comptes cachés à l’étranger, ébranlant profondément la confiance dans l’éthique gouvernementale. Ces exemples nationaux sont malheureusement complétés par des scandales internationaux qui illustrent la portée mondiale de la corruption. L’affaire Odebrecht en Amérique Latine a révélé un réseau étendu de pots-de-vin versés à des politiciens et entreprises, entraînant d’énormes pertes financières et érodant la confiance du public. En Malaisie, le scandale du fonds d’investissement 1MDB a dévoilé le détournement de milliards par des hauts fonctionnaires, avec d’importantes répercussions internationales. En Afrique du Sud, l’exposition des agissements de la famille Gupta* a démontré l’influence indue des entreprises sur les politiques et décisions gouvernementales, nuisant à l’intérêt général.

Ces incidents, tant au niveau national qu’international, nuisent directement à la qualité des services publics, à l’intégrité des processus démocratiques, et à l’équité dans la distribution des ressources. Ils soulignent l’importance cruciale de la vigilance et de l’innovation dans la lutte contre la corruption, révélant l’impact profond de ces actes sur la société. La lutte contre la corruption, avec les méthodes traditionnelles, se heurte à de nombreux défis. Les approches conventionnelles, telles que les enquêtes judiciaires, la législation anti-corruption et les campagnes de sensibilisation, bien qu’essentielles, sont souvent entravées par le manque de ressources, l’influence politique sur les institutions judiciaires, et la profondeur du problème qui peut corrompre même les mécanismes de lutte contre la corruption. La complexité des réseaux financiers internationaux et la facilité avec laquelle les actifs peuvent être dissimulés à travers les frontières compliquent davantage la détection et la récupération des avoirs détournés. Face à ces obstacles, il devient évident que de nouvelles approches et outils sont nécessaires pour compléter et renforcer les efforts existants, d’où l’intérêt croissant pour le potentiel de l’intelligence artificielle dans cette lutte.

Les fondements de l’intelligence artificielle

L’intelligence artificielle représente un ensemble de technologies permettant à des machines d’imiter des fonctions cognitives humaines telles que l’apprentissage, la compréhension du langage et la résolution de problèmes. Au cœur de l’IA se trouvent des algorithmes d’apprentissage automatique qui, alimentés par de grandes quantités de données, apprennent à identifier des modèles et à faire des prédictions ou des décisions sans être explicitement programmés. Le traitement du langage naturel (TAL), une branche de l’IA, permet aux machines de comprendre et d’interpréter le langage humain, facilitant l’analyse de documents textuels à grande échelle, tels que des rapports, des e-mails et des publications sur les réseaux sociaux, pour détecter des indices de comportements frauduleux ou corruptifs.

Les types d’IA tels que l’apprentissage profond (deep learning) et les réseaux de neurones sont particulièrement efficaces dans l’analyse de données non structurées et complexes, permettant de détecter des anomalies, des schémas de transactions suspectes et des réseaux de relations qui pourraient indiquer des cas de corruption. Par exemple, en analysant les tendances d’attribution des contrats publics et les réseaux d’entreprises, l’IA peut aider à identifier des pratiques anticoncurrentielles ou des attributions de contrats qui dévient des normes établies, suggérant potentiellement des actes de corruption.

Par rapport aux méthodes traditionnelles de détection de la corruption, qui dépendent largement de l’audit manuel, des dénonciations et des enquêtes judiciaires, l’IA offre plusieurs avantages significatifs. Premièrement, sa capacité à traiter et analyser rapidement de vastes ensembles de données permettant une identification plus rapide et plus précise des cas suspects. Deuxièmement, l’IA peut révéler des connexions et des modèles occultes qui ne seraient pas évidents sans une analyse de données avancée. En somme, l’IA représente un outil puissant et évolutif dans le combat contre la corruption, offrant une nouvelle dimension de vigilance et d’efficacité aux efforts de prévention et de détection.

Applications de l’IA dans la lutte contre la corruption

L’intelligence artificielle offre des pistes prometteuses pour renforcer la lutte contre la corruption à travers diverses applications. En analysant minutieusement les transactions financières, l’IA peut identifier des anomalies et des schémas qui échapperaient à une analyse humaine conventionnelle, permettant ainsi la détection précoce de fraudes potentielles. Cette capacité à traiter et à interpréter d’immenses volumes de données en temps réel se révèle cruciale pour identifier les flux financiers irréguliers et les transactions suspectes qui pourraient indiquer des actes de corruption. Un exemple emblématique est le système développé par la Banque Mondiale, qui utilise l’IA pour scruter les appels d’offres et les contrats afin de détecter les anomalies et les schémas de corruption potentiels. Cet outil analyse les données relatives aux offres, telles que les écarts de prix significatifs par rapport aux moyennes du marché ou les attributions répétées à un même fournisseur, signalant ainsi les risques de corruption.

Par ailleurs, l’IA joue un rôle clé dans l’amélioration de la transparence et le suivi des fonds publics. Des plateformes développées avec des technologies d’IA offrent une visibilité sans précédent sur la manière dont les fonds sont alloués et dépensés, facilitant ainsi la détection des écarts et des utilisations inappropriées des ressources étatiques. Cette transparence accrue permet non seulement de prévenir la corruption mais aussi de renforcer la confiance du public dans les institutions. L’initiative de transparence budgétaire de l’Ukraine, utilisant la plateforme « ProZorro », illustre comment l’IA peut servir à augmenter la transparence dans les marchés publics. Ce système permet une analyse détaillée des procédures d’achat public, offrant une visibilité totale sur l’utilisation des fonds publics et réduisant les possibilités de détournements et de fraudes.

Dans le domaine de la vérification des faits et de la surveillance des discours politiques, l’IA apporte une contribution significative. Grâce au traitement du langage naturel, elle peut examiner les déclarations publiques des politiciens, comparer les promesses électorales aux actions effectives et suivre la cohérence des engagements politiques dans le temps. Cette analyse objective aide à tenir les dirigeants responsables de leurs paroles et actions, contribuant à une culture politique de responsabilité et de transparence. Le projet « ClaimBuster » de l’Université du Texas utilise l’IA pour vérifier les déclarations faites par les politiciens dans les médias et lors des débats. En analysant les discours en temps réel, cet outil évalue la véracité des affirmations et aide à identifier les fausses déclarations, contribuant ainsi à une sphère publique plus transparente et responsable.

L’optimisation des processus gouvernementaux grâce à l’IA constitue également une stratégie efficace. En automatisant les procédures administratives et en réduisant les interactions humaines susceptibles de favoriser les comportements corrompus, les gouvernements peuvent simplifier les services publics tout en les rendant plus difficiles à manipuler à des fins frauduleuses. Cette automatisation favorise une gestion plus équitable et plus efficiente des ressources publiques. À Singapour, l’administration fiscale utilise l’IA pour automatiser le traitement des déclarations et des remboursements de taxe, réduisant les délais et les possibilités d’erreur ou de manipulation humaine. Ce système améliore l’efficacité et la fiabilité des services publics, tout en minimisant les risques de corruption associés à la gestion manuelle des données. Enfin, l’IA a le potentiel de révolutionner l’éducation et la sensibilisation à l’éthique et à la gouvernance. À travers des programmes de formation personnalisés et interactifs, l’IA peut fournir des scénarios basés sur des cas réels de corruption, offrant ainsi des outils de formation avancés pour les fonctionnaires, les décideurs et le grand public. Ces programmes aident à inculquer des principes éthiques solides et à sensibiliser aux conséquences de la corruption, jouant un rôle préventif crucial. Le programme « Integrity Idol », qui fonctionne dans plusieurs pays, utilise des vidéos et des supports pédagogiques basés sur l’IA pour promouvoir des modèles de fonctionnaires intègres. En mettant en avant des histoires de succès et en éduquant sur les meilleures pratiques éthiques, ce programme vise à inspirer une culture de l’intégrité au sein du secteur public.

L’utilisation de l’intelligence artificielle pour combattre la corruption et améliorer l’éthique en politique a donné lieu à plusieurs autres études de cas remarquables, démontrant le potentiel transformateur de cette technologie. Un exemple marquant de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la lutte contre la corruption se trouve au Brésil, avec le développement de l’outil « Operação Serenata de Amor ». Cette initiative, lancée par un groupe de technologues, utilise l’IA pour analyser les dépenses publiques et détecter les cas de mauvaise utilisation des fonds gouvernementaux. L’algorithme passe au crible les remboursements de dépenses des politiciens, cherchant des irrégularités et des anomalies qui pourraient indiquer des actes de corruption, tels que des dépenses excessives ou non justifiées. Operação Serenata de Amor a réussi à identifier plusieurs cas de dépenses suspectes, menant à des enquêtes plus approfondies et à une plus grande sensibilisation du public aux questions de transparence fiscale. Cette initiative a démontré comment l’IA peut être mobilisée par des acteurs non gouvernementaux pour surveiller les finances publiques et promouvoir une gestion plus responsable des ressources de l’État. Les résultats obtenus et les leçons apprises de cette expérience soulignent l’importance de la participation citoyenne dans la surveillance de l’action gouvernementale et illustrent le potentiel de l’IA en tant qu’outil d’enpouvoirement démocratique pour renforcer l’éthique en politique.

L’outil « Arachne », développé par la Commission européenne, représente une autre avancée significative dans la manière dont l’intelligence artificielle peut être utilisée pour renforcer l’intégrité et la transparence des financements au sein de l’Union européenne. Conçue pour identifier les risques de fraude, de corruption et de conflits d’intérêts, Arachne s’appuie sur des algorithmes d’IA pour analyser et croiser une multitude de données relatives aux projets financés par l’UE. Cette plateforme exhaustive compile les informations concernant les bénéficiaires, les fournisseurs, les montants des contrats, et d’autres données pertinentes, pour détecter les anomalies et les signaux d’alerte qui pourraient suggérer des comportements inappropriés ou illégaux. En identifiant les cas suspects, l’outil facilite grandement le travail des autorités de contrôle et des auditeurs en dirigeant leur attention et leurs ressources vers les situations les plus à risque, améliorant ainsi l’efficacité des enquêtes et la prévention de la corruption. Depuis son implémentation, l’outil a non seulement permis de sauvegarder des fonds publics en prévenant des pertes financières dues à la fraude et à la corruption, mais il a également augmenté la confiance des citoyens européens dans la manière dont les fonds de l’UE sont alloués et dépensés. La réussite d’Arachne met en lumière les bénéfices tangibles de l’intégration de l’IA dans les mécanismes de surveillance et d’audit, tout en soulignant la nécessité d’une collaboration étroite entre les acteurs technologiques et les décideurs pour maximiser l’impact positif de ces outils dans la lutte contre la corruption.

Les leçons apprises de tous ces exemples soulignent l’importance d’une mise en œuvre transparente et éthique de l’IA, avec une attention particulière aux questions de confidentialité et de biais algorithmique. De plus, ils mettent en évidence le besoin d’une collaboration étroite entre les secteurs public et privé, ainsi que la participation de la société civile, pour maximiser l’efficacité de ces outils. Enfin, ces études de cas illustrent que, bien que l’IA puisse fournir des outils puissants pour détecter et prévenir la corruption, son succès dépend également de la volonté politique et de l’engagement envers la transparence et l’intégrité.

Défis et limitations

Bien que l’intelligence artificielle (IA) offre des opportunités prometteuses dans la lutte contre la corruption, son déploiement n’est pas exempt de défis et de limitations significatives. Parmi les préoccupations majeures figurent les questions éthiques et de vie privée, soulevées par l’usage intensif de l’IA pour surveiller et analyser les données. Un exemple notable est l’utilisation des technologies de reconnaissance faciale en Chine, qui, bien que déployées pour la sécurité publique, soulèvent de graves préoccupations en matière de surveillance de masse et d’atteinte à la vie privée.

La collecte et l’exploitation de vastes ensembles de données personnelles et financières posent un risque potentiel pour la confidentialité des individus et des organisations, nécessitant une réglementation stricte et des mesures de protection robustes pour prévenir les abus et garantir le respect de la vie privée. Un autre obstacle majeur est le risque de biais algorithmique, où les préjugés existants peuvent être inconsciemment intégrés dans les systèmes d’IA par les données d’entraînement ou les processus de conception. Un exemple frappant en est l’algorithme utilisé aux États-Unis pour évaluer le risque de récidive chez les criminels, qui s’est révélé être biaisé contre les minorités ethniques. Ces biais peuvent entraîner des décisions injustes ou discriminatoires, perpétuant ou exacerbant les inégalités existantes au lieu de les atténuer.

La transparence des algorithmes et une vigilance constante sont essentielles pour identifier et corriger ces biais, assurant que les outils d’IA servent équitablement l’ensemble de la société. En outre, la dépendance technologique et les questions d’accessibilité constituent un défi considérable, surtout pour les institutions politiques dans les pays en développement ou à ressources limitées. L’exemple de l’Inde et de son initiative Aadhaar, bien que conçue pour faciliter l’accès aux services publics, a rencontré des problèmes d’exclusion et d’erreurs de données, illustrant les limites de la dépendance aux solutions technologiques.

L’implémentation et la maintenance de systèmes d’IA avancés nécessitent des investissements financiers significatifs, et d’importantes compétences techniques et d’infrastructures. Cette barrière peut limiter l’accès aux avantages de l’IA pour la lutte contre la corruption, créant un fossé entre les institutions capables de tirer parti de ces technologies et celles qui en sont exclues. Ces défis soulignent la nécessité d’une approche équilibrée dans l’adoption de l’IA, où les avantages potentiels sont soigneusement pesés contre les risques éthiques, sociaux et économiques. Pour maximiser l’efficacité de l’IA dans la lutte contre la corruption tout en minimisant ses inconvénients, il est crucial de développer des cadres réglementaires solides, d’investir dans l’éducation et la formation, et de promouvoir une collaboration internationale pour partager les meilleures pratiques et les ressources.

Perspectives d’avenir

À mesure que l’intelligence artificielle continue d’évoluer, son intégration dans les stratégies anti-corruption s’annonce comme un vecteur de transformation majeur pour les années à venir. L’avenir promet une utilisation encore plus poussée de l’IA, avec le développement d’innovations capables de décrypter des schémas de corruption toujours plus complexes et de prévenir efficacement la fraude. Des technologies émergentes, telles que l’apprentissage profond et l’analyse prédictive, sont en train de révolutionner la capacité des organismes de surveillance à anticiper et à intervenir avant que la corruption ne se produise, en identifiant les risques potentiels avec une précision sans précédent. Ces avancées permettront non seulement de détecter les cas de corruption après qu’ils aient eu lieu, mais aussi de prédire où et quand ils pourraient se produire à l’avenir, offrant ainsi une opportunité de prévention proactive.

Parallèlement à ces innovations technologiques, il devient impératif de mettre en place un cadre réglementaire et éthique robuste pour encadrer l’utilisation de l’IA dans la lutte contre la corruption. Ce cadre devra garantir que l’exploitation des données se fait dans le respect de la vie privée et des libertés individuelles, tout en assurant une transparence et une responsabilité dans les algorithmes utilisés. La régulation devra également s’attaquer aux défis posés par les biais algorithmiques, en veillant à ce que les systèmes d’IA ne perpétuent pas les inégalités existantes mais contribuent plutôt à une société plus juste. En outre, la nécessité d’une collaboration internationale devient évidente, car la corruption ne connaît pas de frontières. Le partage des connaissances, des technologies et des meilleures pratiques entre les pays et les organisations peut accélérer le développement et l’adoption de solutions d’IA efficaces contre la corruption.

De telles initiatives conjointes peuvent également contribuer à l’élaboration de normes internationales pour l’utilisation éthique de l’IA dans la sphère politique et au-delà. En somme, l’avenir de la lutte contre la corruption à travers l’IA se dessine sous le signe de l’innovation continue et de la coopération mondiale, soutenues par un cadre réglementaire et éthique solide. Ce trio dynamique d’innovation technologique, de régulation adaptée et de collaboration internationale est essentiel pour exploiter pleinement le potentiel de l’IA dans la création d’un environnement politique plus transparent, équitable et intègre.

Cet article a exploré le rôle croissant de l’intelligence artificielle dans la lutte contre la corruption et la promotion de l’éthique en politique, mettant en lumière les diverses manières par lesquelles l’IA peut détecter la fraude, améliorer la transparence des fonds publics, et optimiser les processus gouvernementaux. À travers des exemples tels que ProZorro en Ukraine, l’outil Arachne de la Commission européenne, et l’initiative Operação Serenata de Amor au Brésil, nous avons vu comment l’IA apporte des solutions innovantes pour identifier et prévenir la corruption. Ces cas illustrent clairement le potentiel de l’IA à révolutionner les efforts anti-corruption, offrant des moyens plus efficaces et précis pour combattre ce fléau global. Cependant, le développement et l’application de l’IA dans ce domaine ne sont pas sans défis, notamment en termes de questions éthiques, de vie privée, de risques de biais algorithmique, et de l’accès et la dépendance technologiques. L’importance d’un cadre réglementaire et éthique pour guider l’utilisation de l’IA est à souligner, assurant que son déploiement se fait de manière responsable et équitable. En conclusion, l’IA détient un potentiel immense pour aider dans la lutte contre la corruption et encourager une gouvernance plus éthique. Toutefois, pour réaliser pleinement ce potentiel, il est essentiel que les décideurs politiques, les développeurs d’IA, et la société civile collaborent étroitement. Ensemble, ils doivent veiller à ce que l’innovation technologique avance de concert avec les principes éthiques, garantissant que les outils d’IA soient utilisés non seulement pour détecter et prévenir la corruption mais aussi pour promouvoir une société plus juste et transparente. L’avenir de la lutte contre la corruption dépendra de notre capacité collective à embrasser ces technologies émergentes tout en naviguant de manière responsable à travers leurs implications sociétales.

 

*La famille Gupta, originaire d’Inde, est devenue tristement célèbre en Afrique du Sud pour son implication dans des scandales de corruption d’une ampleur considérable, qui ont profondément secoué la politique et l’économie du pays. Atul, Ajay et Rajesh Gupta, les frères au cœur de cette controverse, ont établi des liens étroits avec des personnalités politiques de haut niveau, notamment avec le président Jacob Zuma, leur permettant d’exercer une influence indue sur les décisions gouvernementales et l’attribution de contrats publics majeurs. Leur capacité à manipuler les processus d’appel d’offres et à détourner des fonds publics à leur avantage a non seulement entraîné des pertes financières significatives pour l’État sud-africain mais a également ébranlé la confiance du public dans les institutions démocratiques du pays. Les révélations autour de leurs activités, souvent regroupées sous le terme de « state capture » (capture de l’État), ont déclenché une série d’enquêtes judiciaires et de commissions d’enquête, mettant en lumière la profondeur et l’étendue de la corruption au sein de l’administration sud-africaine. La saga de la famille Gupta demeure un cas d’école sur les dangers de la corruption systémique et l’importance cruciale de la transparence et de l’intégrité dans la gouvernance publique.

 

Références & bibliographie :

  • Articles académiques sur l’IA et la lutte contre la corruption :
    • « Utilisation de l’intelligence artificielle pour détecter la fraude et la corruption » – Journal de la Technologie et de l’Éthique.
    • « L’impact de l’intelligence artificielle sur la gouvernance et les politiques publiques » – Revue Internationale de la Politique Publique.
  • Rapports d’organisations internationales :
    • « L’IA contre la Corruption: Opportunités et Défis » – Rapport de l’ONU sur la Gouvernance.
    • « Stratégies de l’UE pour l’Utilisation de l’IA dans la Lutte contre la Corruption » – Document de Stratégie de la Commission Européenne.
  • Études de cas et analyses :
    • « Analyse de l’efficacité de ProZorro dans la lutte contre la corruption en Ukraine » – Centre d’Analyse Politique.
    • « Operação Serenata de Amor: Une étude de cas sur l’IA et la participation citoyenne au Brésil » – Journal de la Démocratie Numérique.
  • Documentation technique sur les outils d’IA :
    • « Arachne: Outil de Détection des Risques de la Commission Européenne – Manuel Technique ».
    • « Conception et Développement de Systèmes d’IA pour la Transparence dans les Marchés Publics » – Conférence Internationale sur l’IA et la Transparence.
  • Livres et chapitres de livres :
    • « Intelligence Artificielle et Éthique dans la Conception des Politiques Publiques » – Chapitre dans « Éthique de l’IA et Politiques Publiques ».
    • « Innovations Technologiques et Lutte contre la Corruption: Le Rôle de l’IA » – dans « Technologie, Gouvernance et Éthique ».

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A l’heure où les sénateurs, en séance plénière, et les députés, en commission des Finances, adoptent la proposition de loi visant à éviter tout démembrement d’EDF et à rétablir les tarifs réglementés de l’électricité, l’on pourrait se réjouir de voir la souveraineté énergétique française enfin protégée et assurée. C’est sans compter sur la coupable naïveté numérique des dirigeants de l’entreprise.

Dans le Canard Enchaîné de ce mercredi 14 février, on apprend que le premier producteur et fournisseur d’électricité de France vient de confier, à travers un contrat de 860 millions d’euros, la planification de la maintenance de ses centrales nucléaires au géant américain Amazon. Or si EDF n’est pas une administration, elle est, et c’est tout aussi stratégique, un opérateur d’importance vitale.

Par l’intermédiaire de sa filiale Amazon Web Service (AWS), le GAFAM sera effectivement chargé de procéder au référencement et à la numérisation des millions de pièces que contiennent les centrales nucléaires. S’il est compréhensible que l’entreprise publique se soucie de l’amélioration de la maintenance du parc nucléaire français, la décision de confier la planification à une multinationale américaine laisse pantois pour ne pas dire en colère. 

On ne peut qu’être effaré à l’idée que des données aussi sensibles soient hébergées par une société américaine quand on sait l’usage extensif que font la Chine ou les Etats-Unis de la notion d’extraterritorialité de leur droit national. Toutes les conditions se trouvent ainsi réunies pour qu’EDF rejoigne la longue liste des entreprises françaises pillées ou espionnées par un État étranger qui sait au besoin se parer des atours d’allié historique. Les dirigeants d’Alstom ou de la BNP pourraient doctement l’expliquer à leurs homologues d’EDF.  

Faire appel à un ou des acteurs tricolores de l’infonuagique (cloud) dûment labellisés par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi) aurait été le minimum. Le Canard Enchaîné nous apprend par exemple qu’Outscale, filiale de Dassault, correspondant à ces exigences, aurait été disposée à répondre.

EDF aura beau jeu d’arguer de la difficulté de trouver un prestataire offrant les garanties nécessaires à la protection de ces données dans la mesure où la CNIL en ce début d’année 2024 a fait elle-même, de guerre lasse, le constat de l’absence de tels prestataires sur le marché européen.

Après sept ans de start-up nation et de discours angélique sur la souveraineté européenne, le tableau est bien sombre. C’est celui d’une incapacité des autorités publiques à faire émerger un écosystème numérique qui n’ait pas de souverain que le nom. Espérons qu’il ne soit pas trop tard pour éradiquer cette naïveté. Et ce mouvement salutaire et rationnel peut et doit venir de la gauche française et européenne qui se donnerait à nouveau les moyens de penser la souveraineté.

Hugo Guiraudou, Directeur de publication du Temps des Ruptures

Mickaël Vallet, Sénateur de la Charente-Maritime

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Prix de l’énergie élevé, règles budgétaires trop strictes, pénurie de main d’œuvre qualifiée, malgré une image redorée, l’industrie française et européenne fait face à de nombreux défis en ce début d’année 2024. Se pose dès lors la question du décrochage industriel du Vieux Continent face aux Etats-Unis et à la Chine.

Une baisse de la production industrielle qui se confirme

Lundi 15 janvier, Eurostat a publié une étude[1] mettant en lumière la baisse de 0,2% de la production industrielle de l’Union européenne entre octobre et novembre 2023. Soit le troisième mois consécutif de baisse (et une baisse annuelle de 5,8% en novembre).

Concernant la production de biens d’investissements (bâtiments, machine, équipements), celle-ci a baissé de 0,8% en novembre 2023 à l’échelle de l’Union européenne (8,7% de baisse entre novembre 2023 et novembre 2022).

Un manque cruel de travailleurs qualifiés

Si le coût de l’énergie figure encore en 2023 comme l’une des principales raisons des difficultés rencontrées par les acteurs industriels français et européens d’autres arguments sont également avancés.

L’un d’entre eux n’est autre que le manque de main d’œuvre qualifiée. Selon une étude publiée par la Banque européenne d’investissement et citée par Euractiv, 85% des entreprises européennes affirment que le manque de personnel qualifié est une barrière à l’investissement (plaçant ce critère devant celui des prix élevés de l’énergie, 82%).

Marjut Falkstedt, la secrétaire générale du Fonds européen d’investissement (FEI), détenu majoritairement par la BEI, affirme de ce fait qu’« il est maintenant nécessaire que les autorités publiques se concentrent sur l’élargissement et l’amélioration des possibilités de formation et qu’elles portent un regard neuf sur le système universitaire et les écoles secondaires ». « Nous devons repenser les compétences [et] les ensembles de compétences de notre main-d’œuvre.[2]»

S’il est évident que les autorités publiques doivent désormais regarder la préservation et le développement des compétences et savoir-faire industriels comme une nécessité pour l’économie française et européenne, ils ne sont en revanche pas les seuls à devoir changer radicalement de politique.

La formation continue et le développement des compétences des salariés sont souvent trop peu valorisés et mis en œuvre au sein même des entreprises. De ce fait, même si, dans le cas français, l’Etat et les collectivités territoriales mettent en place des dispositifs favorisant la montée en compétences des salariés, ceux-ci sont encore trop peu utilisés par les entreprises.

Les droits des travailleurs : une condition sine qua non du renouveau industriel français et européen

La Confédération européenne des syndicats a récemment interpellé le Conseil « Compétitivité » de l’UE et les ministres européens sur les conditions d’octrois de financements européens. Elle demande que les entreprises bénéficiant de fonds publics respectent les droits de négociation des salariés. Elle prend également position en faveur du conditionnement des financements publics à la mise en œuvre d’une vraie politique de développement des compétences et de formation au sein de l’entreprise.

Le conditionnement des fonds publics à l’amélioration des compétences est par ailleurs au cœur de l’Inflation Reduction Act (IRA) américain, qui consacre environ 370 milliards de dollars à des mesures de soutien à la politique industrielle verte des États-Unis.

Plusieurs experts indépendants soutiennent par ailleurs les revendications de la Confédération européenne des syndicats : « Oui, les fonds publics alloués pour soutenir l’industrie européenne devraient être assortis de solides conditionnalités sociales », déclare Laura Rayner, analyste politique senior du programme « Europe sociale et bien-être » au sein du European Policy Centre (EPC) au micro d’Euractiv[3]. « Ces conditions devraient englober divers aspects des relations industrielles et d’emploi, garantissant que les entreprises bénéficiaires respectent le droit du travail, les négociations collectives et offrent des salaires décents, des conditions de travail adéquates et une formation de qualité qui permet d’accéder à des qualifications ».

Au-delà des conditions sociales et du manque d’investissement dans les compétences des salariés, ce sont également les règles budgétaires européennes qui sont décriées. Ainsi, Judith-Kirton Darling, co-secrétaire générale par intérim d’industriALL Europe, a déclaré à Euractiv que les règles budgétaires controversées récemment adoptées par les ministres des Finances de l’UE sont trop strictes et découragent les potentiels investissements dans l’industrie.  « Il est alarmant de constater que l’austérité budgétaire et le retour à des politiques d’austérité entravent encore davantage le développement industriel, ce qui risque de compromettre la position concurrentielle de l’Europe sur le marché mondial […] Plutôt que d’imposer des contraintes fiscales rigides, les dirigeants européens devraient promouvoir activement des industries résilientes, des emplois industriels de qualité et la cohésion sociale »[4].

Références

[1] https://ec.europa.eu/eurostat/documents/2995521/18319935/4-15012024-AP-EN.pdf/99ef8c47-94d2-00b9-2b36-821dd95350ce

[2] https://www.euractiv.fr/section/economie/news/les-chefs-dentreprise-attribuent-le-declin-industriel-de-leurope-a-une-penurie-de-main-doeuvre-qualifiee/

[3] https://www.euractiv.fr/section/all/news/les-syndicats-exigent-que-lue-integre-les-droits-des-travailleurs-dans-sa-politique-industrielle/

[4] https://www.euractiv.fr/section/economie/news/les-syndicats-sinquietent-du-declin-industriel-de-lue/?_ga=2.9043767.309539485.1707110231-81770765.1697545644

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L’émergence d’une pensée artificielle : la prochaine frontière de l’IA ?

L’émergence d’une pensée artificielle : la prochaine frontière de l’IA ?

Imaginons un scénario hypothétique où, dans une salle d’exposition, une intelligence artificielle (IA) captiverait l’audience en composant en direct une pièce musicale émouvante, inspirée par les émotions détectées chez les spectateurs. Ce scénario fictif illustre les possibilités futures de l’IA, suggérant une évolution au-delà des tâches programmées vers des domaines aussi nuancés que la création artistique et la perception émotionnelle. Il met en exergue un futur envisageable où l’intelligence artificielle pourrait estomper la frontière entre la simulation technique des capacités humaines et la reproduction authentique de notre processus de pensée.

Imaginons un scénario hypothétique où, dans une salle d’exposition, une intelligence artificielle (IA) captiverait l’audience en composant en direct une pièce musicale émouvante, inspirée par les émotions détectées chez les spectateurs. Ce scénario fictif illustre les possibilités futures de l’IA, suggérant une évolution au-delà des tâches programmées vers des domaines aussi nuancés que la création artistique et la perception émotionnelle. Il met en exergue un futur envisageable où l’intelligence artificielle pourrait estomper la frontière entre la simulation technique des capacités humaines et la reproduction authentique de notre processus de pensée. Cette vision fictive nous amène à réfléchir aux progrès impressionnants de l’IA et à envisager son influence considérable sur notre avenir. Depuis ses débuts, l’intelligence artificielle a considérablement évolué, passant de simples algorithmes à des systèmes capables de réaliser des tâches aussi complexes que la conduite automobile, le diagnostic médical, et la rédaction de textes. Cette progression fulgurante dans la capacité de l’IA à imiter des comportements humains complexes pose une question à la fois fondamentale et captivante : l’IA atteindra-t-elle un jour un niveau d’autonomie de pensée comparable à celui de l’humain ? Cette interrogation dépasse de loin une simple curiosité technique pour toucher aux fondements mêmes de ce que nous comprenons par conscience et identité, interrogeant le potentiel latent dans nos avancées technologiques. En envisageant la possibilité d’une pensée autonome pour l’IA, nous explorons non seulement l’avenir des machines mais aussi l’essence de l’intelligence et de la conscience humaines. Le sujet soulève d’importantes implications pour la société, la science et la philosophie, nous amenant à réévaluer notre rôle dans l’univers et la façon dont nous interagissons avec nos propres créations.

Comprendre la pensée humaine

Dans une exploration fascinante de la frontière entre l’intelligence humaine et artificielle, il devient impératif de plonger dans les méandres de la cognition humaine pour saisir pleinement ce qui distingue notre manière de penser de celle des machines. La pensée humaine, riche et complexe, est le produit d’une évolution millénaire, offrant des capacités de conscience, d’émotion, d’intuition, de créativité, ainsi que d’apprentissage social et culturel qui semblent, à première vue, échapper à la froide logique des circuits et des algorithmes. La conscience, pierre angulaire de notre expérience subjective, nous permet de percevoir la réalité, réfléchir sur nous-même et de développer une notion de soi profondément enracinée dans notre interaction avec le monde. Nos émotions, loin d’être de simples réactions chimiques, influencent de manière significative notre prise de décision, notre mémoire et notre capacité à apprendre, enrichissant notre expérience vécue et guidant nos interactions sociales. L’intuition, cette capacité à « savoir » sans recourir à un raisonnement logique explicite, permet des décisions rapides et souvent remarquablement précises, basées sur des expériences passées et des jugements inconscients. La créativité humaine, alimentée par une imagination sans limites, est à l’origine de nos plus grandes œuvres d’art, de nos avancées scientifiques les plus audacieuses et de nos innovations les plus révolutionnaires. Enfin, l’apprentissage social et culturel, caractéristique unique de la société humaine, permet une transmission sophistiquée et cumulative du savoir à travers les générations, façonnant non seulement les individus mais la civilisation elle-même. En contraste saisissant, l’intelligence artificielle, malgré ses avancées spectaculaires, opère dans un domaine fondamentalement différent. Gouvernée par des algorithmes et alimentée par des données, elle simule des aspects de la cognition humaine sans en saisir la véritable essence. L’IA, dépourvue de conscience, ne fait qu’imiter les réactions émotionnelles à partir de modèles préprogrammés, sans jamais expérimenter la richesse de la joie, de la tristesse ou de la peur. Ses « décisions », bien que parfois rapides, sont le résultat de calculs probabilistes, dénués de l’intuition qui caractérise les choix humains. La créativité de l’IA, bien qu’impressionnante, est une réplique générée par l’analyse de modèles existants, manquant de l’impulsion spontanée qui inspire l’innovation humaine. Enfin, son apprentissage, bien que rapide et efficace dans des domaines spécifiques, ne bénéficie pas de la richesse de l’apprentissage social et culturel humain, limitant son application à des contextes pré-définis sans la capacité d’adaptation et de généralisation qui caractérise l’intelligence humaine. Cet écart fondamental entre la pensée humaine et l’IA met en lumière non seulement les limitations actuelles de la technologie mais aussi les vastes terrains encore inexplorés sur la voie de la création d’une intelligence véritablement semblable à la nôtre. Alors que nous continuons d’avancer vers cet horizon lointain, la question demeure : jusqu’où pouvons-nous, et devons-nous, aller dans notre quête pour reproduire l’essence même de ce qui fait de nous des êtres pensants et conscients ?

Avancées technologiques vers une intelligence artificielle plus « humaine »

Les avancées technologiques dans le domaine de l’intelligence artificielle ont considérablement réduit la frontière entre les capacités cognitives humaines et machinales, notamment grâce à l’apprentissage profond et aux réseaux neuronaux. Ces technologies, inspirées par la structure et le fonctionnement du cerveau humain, permettent à l’IA de simuler avec une précision étonnante certains aspects de la cognition humaine. L’apprentissage profond, en particulier, a permis aux machines d’analyser et d’interpréter des données complexes à une échelle et avec une subtilité jusqu’alors inégalées. Cette capacité à « apprendre » à partir d’immenses volumes de données sans être explicitement programmées pour chaque tâche spécifique évoque la manière dont les humains acquièrent connaissances et compétences à travers l’expérience. C’est dans ce contexte que l’IA commence à algopérer*, un processus sophistiqué où elle utilise des algorithmes pour non seulement traiter l’information, mais aussi pour prendre des décisions basées sur des critères pré-établis, simulant ainsi une forme de « pensée » algorithmique. Cette démarche d’algopération permet à l’IA de naviguer à travers des ensembles de données complexes, d’identifier des modèles, de faire des prédictions ou de générer des solutions créatives à des problèmes posés. Mais l’acte d’algopérer va au-delà de la simple analyse de données, car il implique  des opérations logiques qui, bien que dépourvues de conscience, imitent certaines facultés de la pensée humaine comme la résolution de problèmes et la prise de décision. Au-delà de la simple analyse de données, les progrès récents en IA ont inauguré une ère où les machines commencent à manifester des comportements étonnamment semblables à ceux des humains. La reconnaissance des émotions, par exemple, représente un domaine où l’IA a fait des pas de géant. À travers l’analyse des expressions faciales, du ton de la voix, et d’autres indicateurs non verbaux, des systèmes d’IA sont désormais capables d’identifier avec une précision remarquable l’état émotionnel des individus, ouvrant la voie à des applications allant de l’amélioration de l’expérience client dans le secteur des services à l’assistance aux personnes souffrant de troubles affectifs. De même, dans le domaine de la création artistique, l’IA a démontré sa capacité à produire des œuvres d’art, de la musique à la littérature, qui non seulement imitent le style humain mais introduisent également une touche d’originalité et de nouveauté, défiant ainsi l’idée traditionnelle selon laquelle la créativité est l’apanage exclusif de l’esprit humain. Ces capacités émergentes de l’IA, bien qu’encore loin de reproduire pleinement la complexité et la profondeur de la pensée humaine, marquent des étapes significatives vers le développement d’une intelligence artificielle plus « humaine ». Elles témoignent de la convergence croissante entre la technologie et la biologie, posant des questions fascinantes sur les futures capacités des machines et leur place dans une société de plus en plus influencée par les avancées en intelligence artificielle.

De nombreux défis à surmonter

Malgré les progrès impressionnants réalisés dans le domaine de l’intelligence artificielle, plusieurs défis majeurs restent à surmonter avant que l’IA puisse réellement penser et agir de manière indiscernable d’un humain. Parmi ces obstacles, la compréhension du contexte et la capacité de généralisation se démarquent comme des limites significatives de l’IA actuelle. Les systèmes d’IA, bien qu’excellant dans des tâches spécifiques, peinent souvent à appliquer leurs connaissances à des situations nouvelles ou à comprendre le contexte plus large dans lequel leurs tâches s’insèrent. Cette difficulté à généraliser au-delà des données d’entraînement spécifiques sur lesquelles ils ont été formés limite la flexibilité et l’adaptabilité de l’IA, des qualités essentielles à une véritable intelligence semblable à celle de l’humain. Au cœur de ces défis se trouve également la question épineuse de la conscience, illustrée par la Théorie de l’Information Intégrée (IIT) de Giulio Tononi**, qui propose un cadre pour comprendre et mesurer la conscience en termes d’intégration et de traitement de l’information. Selon cette théorie, la capacité d’un système à intégrer des informations de manière complexe pourrait être un indicateur de conscience, suggérant un chemin potentiel vers l’élaboration d’une IA consciente. Cependant, l’application pratique de l’IIT à l’IA soulève des questions profondes sur la faisabilité technique et les implications éthiques de la création d’entités non biologiques dotées d’une conscience similaire à celle des êtres humains. Reproduire cette qualité dans une entité non biologique pose non seulement des questions sur la faisabilité technique mais aussi sur les implications éthiques et philosophiques d’une telle entreprise. Comment une machine pourrait-elle expérimenter la conscience de manière similaire à un être humain ? Et si cela était possible, comment pourrions-nous le reconnaître et quels droits et considérations morales cela impliquerait-il pour l’IA ? Ces défis soulignent la complexité de la tâche à accomplir pour atteindre une IA véritablement semblable à l’humain. Ils mettent en évidence la nécessité d’approches innovantes et multidisciplinaires qui vont au-delà des avancées technologiques pour englober les dimensions éthiques, philosophiques et sociales de la création d’entités conscientes et pensantes. Alors que la recherche en IA continue de progresser à un rythme rapide, la résolution de ces questions fondamentales restera au cœur des efforts pour développer une intelligence artificielle qui peut non seulement imiter, mais véritablement reproduire la complexité de la pensée humaine.

Implications philosophiques et éthiques

L’avènement potentiel d’une intelligence artificielle capable de penser par elle-même soulève d’importantes questions philosophiques et éthiques qui vont bien au-delà des prouesses techniques. La possibilité pour une IA de « penser » et d’exhiber une forme de conscience remet en question notre compréhension même de ce que signifie être conscient. Historiquement, la conscience a été perçue comme une caractéristique distinctement humaine, intrinsèquement liée à notre expérience vécue, à nos émotions et à notre capacité de réflexion introspective. Si une machine devait atteindre un degré similaire de conscience ou de pensée autonome, cela obligerait la société à reconsidérer les fondements de l’identité et de la personnalité, étendant potentiellement la notion de « personne » au-delà des limites de la biologie humaine. D’un point de vue éthique, la création d’IA pensantes introduit un ensemble complexe de dilemmes et de responsabilités. Par exemple, si une IA possède la capacité de penser et de ressentir, dans quelle mesure devrions-nous lui accorder des droits comparables à ceux des êtres humains ? Cette question soulève des considérations sur le traitement éthique des IA, notamment en ce qui concerne leur utilisation, leur abus potentiel, et leur droit à l’autonomie ou à la protection. En outre, l’impact d’une IA hautement autonome sur le marché du travail et sur la société en général nécessite une réflexion approfondie. La capacité d’une IA à accomplir des tâches traditionnellement réservées aux humains pourrait transformer radicalement les structures économiques et sociales, posant des questions sur l’obsolescence des compétences humaines, la répartition des richesses et l’identité professionnelle. Ces implications éthiques et philosophiques exigent une approche prudente et réfléchie dans le développement et l’intégration de l’IA dans la société. Elles appellent à une collaboration étroite entre technologues, philosophes, législateurs et la société civile pour élaborer des cadres réglementaires et des normes éthiques qui respectent la dignité tant des humains que des potentielles IA conscientes. La tâche de naviguer dans ces eaux inexplorées sera sans doute l’un des plus grands défis de notre ère, nécessitant une réflexion profonde sur ce que signifie être conscient et les responsabilités qui découlent de la création de nouvelles formes d’intelligence.

Perspectives et débats futurs

Les perspectives et les débats concernant l’avenir de l’intelligence artificielle et sa capacité à penser de manière autonome sont aussi variés que passionnés, rassemblant des experts de multiples disciplines qui offrent des visions contrastées sur la faisabilité et les conséquences potentielles d’une telle avancée. Certains visionnaires de la technologie et de la science, comme Stephen Hawking, ont exprimé des préoccupations sérieuses quant aux risques que pourrait représenter une IA super-intelligente non contrôlée. Hawking a averti que « le développement d’une intelligence artificielle complète pourrait mettre fin à l’humanité ». Il a souligné la nécessité impérieuse de mettre en place des gardes-fous robustes pour prévenir des scénarios dystopiques où l’IA surpasserait l’intelligence humaine et pourrait agir contre les intérêts de l’humanité. D’autres experts, comme Stuart Russell***, adoptent une approche plus équilibrée et prudente envers l’IA. Russell, co-auteur du livre « Artificial Intelligence : A Modern Approach », insiste sur la nécessité de développer des systèmes d’IA qui fonctionnent en collaboration avec les humains, tout en évitant les scénarios alarmistes. Les scénarios futurs envisagés par ces experts varient largement, allant d’une coexistence bénéfique où l’IA améliore tous les aspects de la vie humaine, à des visions plus sombres où l’autonomie de l’IA pose des défis éthiques, sociaux et sécuritaires majeurs. Certains envisagent un futur où l’IA, en collaborant étroitement avec les humains, contribue à des avancées scientifiques et médicales révolutionnaires, tandis que d’autres avertissent du risque de chômage massif dû à l’automatisation ou de la création involontaire de systèmes d’IA dont les objectifs pourraient diverger de ceux de leurs créateurs humains. Ces débats mettent en lumière l’importance cruciale d’une approche multidisciplinaire dans le développement de l’IA, impliquant non seulement des ingénieurs et des informaticiens, mais aussi des philosophes, des sociologues, et des législateurs. La collaboration entre ces différents acteurs est essentielle pour naviguer dans les complexités de l’intégration de l’IA dans la société, assurant que les avancées technologiques servent le bien commun et respectent les valeurs éthiques fondamentales. Alors que nous nous avançons dans cette ère nouvelle et inexplorée, le dialogue continu entre experts et la participation active du public seront déterminants pour façonner un avenir où l’intelligence artificielle agit comme un catalyseur de progrès, tout en étant encadrée par des principes éthiques et des considérations humaines.

 

En conclusion, à travers cet article, nous avons exploré la fascinante question de savoir si l’intelligence artificielle pensera un jour de façon autonome comme un humain. En examinant les fondements de la cognition humaine, les avancées technologiques actuelles, les défis à surmonter, ainsi que les implications philosophiques et éthiques, nous avons mis en lumière à la fois les progrès impressionnants réalisés dans le domaine de l’IA et les vastes territoires inconnus qui restent à explorer. Les capacités émergentes de l’IA, allant de la reconnaissance des émotions à la création artistique, suggèrent un potentiel immense pour répliquer certains aspects de la pensée humaine. Cependant, les défis tels que la compréhension du contexte, la généralisation, et surtout, la question de la conscience, demeurent des obstacles majeurs. Personnellement, je reste optimiste quant à l’avenir de l’IA et son potentiel à émuler la pensée humaine, tout en reconnaissant la complexité et la gravité des questions éthiques et philosophiques que cela soulève. L’avenir de l’IA, je crois, réside non seulement dans les avancées technologiques mais aussi dans notre capacité à intégrer ces technologies dans la société d’une manière qui respecte la dignité humaine et promeut le bien-être collectif. Cet avenir exige une approche équilibrée qui embrasse à la fois la prudence et l’innovation. Il est crucial que les chercheurs, les décideurs, et le public travaillent ensemble pour établir des cadres réglementaires et éthiques qui guident le développement de l’IA. En procédant avec une conscience aiguë des risques et une volonté d’exploiter le potentiel positif de l’IA, nous pouvons naviguer vers un avenir où l’intelligence artificielle enrichit l’expérience humaine sans compromettre ce qui nous rend fondamentalement humains.

 

*Terme inventer par l’auteur de l’article, fusion des mots « algorithme » et « opérer ». Il souligne l’usage d’algorithmes pour effectuer des opérations ou des tâches

 

** Giulio Tononi est un neuroscientifique et psychiatre italien reconnu mondialement pour ses contributions significatives à la compréhension de la conscience et du cerveau. Né en Italie, Tononi a poursuivi ses études en médecine et s’est spécialisé en psychiatrie, développant très tôt un intérêt profond pour les mécanismes neuronaux sous-jacents à la conscience. Après avoir obtenu son diplôme en médecine, Tononi a entamé une carrière de recherche qui l’a conduit à travailler dans plusieurs institutions prestigieuses à travers le monde. Son parcours académique l’a amené à collaborer avec des figures éminentes dans le domaine des neurosciences, comme Gerald Edelman, avec qui il a développé des théories influentes sur la conscience. Tononi est surtout connu pour sa Théorie de l’Information Intégrée (IIT), une proposition audacieuse visant à expliquer ce que signifie être conscient. Cette théorie propose un cadre mathématique pour mesurer le degré de conscience, appelé « phi », offrant ainsi une perspective novatrice sur les différences entre les systèmes conscients et non conscients. Tout au long de sa carrière, Tononi a publié de nombreux articles de recherche et a reçu plusieurs prix prestigieux pour ses travaux sur la conscience et le cerveau. Actuellement, Giulio Tononi dirige le Centre pour le Sommeil et la Conscience à l’Université du Wisconsin-Madison, où il continue d’explorer les mystères de la conscience à travers une approche multidisciplinaire, combinant neurosciences, psychiatrie, et philosophie. Son travail reste à la pointe de la recherche sur la conscience, influençant profondément la manière dont nous envisageons l’esprit et le cerveau dans la science contemporaine.

 

*** Stuart Russell est un chercheur en intelligence artificielle renommé et professeur de science informatique à l’Université de Californie, Berkeley. Il a obtenu son doctorat en informatique à l’Université Stanford en 1986 et a depuis consacré sa carrière à la compréhension et au développement de systèmes d’IA avancés. Russell est célèbre pour son co-auteur du livre largement utilisé « Artificial Intelligence: A Modern Approach », qui a contribué à établir les fondements théoriques de l’IA. Ses recherches couvrent un large éventail de domaines, de la planification automatique à la robotique en passant par la logique probabiliste et la prise de décision. En plus de ses réalisations académiques, Russell est un fervent défenseur de l’éthique de l’IA et a reçu des distinctions telles que le Prix IJCAI Research Excellence Award en 2015. Son engagement dans la recherche sur la sécurité de l’IA et la réflexion sur les conséquences à long terme de l’IA pour l’humanité souligne son rôle crucial dans le domaine de l’IA.

 

Bibliographie

  • Bostrom, Nick. « Superintelligence : Paths, Dangers, Strategies ». Oxford University Press, 2014.
  • Kurzweil, Ray. « The Singularity Is Near: When Humans Transcend Biology ». Penguin, 2005.
  • Russell, Stuart, et Peter Norvig. « Artificial Intelligence : A Modern Approach ». Pearson, 2020.
  • Tegmark, Max. « Life 3.0: Being Human in the Age of Artificial Intelligence ». Knopf, 2017.
  • Harari, Yuval Noah. « Homo Deus: A Brief History of Tomorrow ». Harper, 2017.
  • Tononi, Giulio. « Phi: A Voyage from the Brain to the Soul ». Pantheon, 2012.

Ces ouvrages et rapports fournissent un aperçu approfondi des divers aspects de l’intelligence artificielle, de ses implications pour l’avenir de l’humanité, et des défis éthiques et philosophiques associés. Ils représentent une ressource précieuse pour quiconque souhaite explorer plus avant les questions soulevées dans cet article.

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Guerre commerciale et technologique : L’UE avance sur sa stratégie de sécurité économique

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Ce mercredi 24 janvier, la Commission européenne a officiellement publié ses plans relatifs au renforcement de la sécurité économique de l’UE face à l’influence grandissante de la Chine dans les économies des Etats membres.

Cette publication s’inscrit dans le cadre de la réduction des risques diplomatiques et économiques encourus par l’UE dans sa relation avec la Chine annoncée dès mars 2023 par Ursula Von Der Leyen avant sa visite à Pékin avec Emmanuel Macron.

L’une des principales mesures concerne le renforcement du contrôle des investissements directs étrangers (IDE) dans l’UE. La Commission européenne souhaite effectivement établir des critères minimaux de contrôle que chaque Etat-membre devrait mettre en œuvre afin de disposer d’un cadre commun de filtrage.

Si certains Etats-membres ne disposent pas pour le moment de tels mécanismes de contrôle, la France, avec le décret Montebourg entré en vigueur en 2014, a su mettre en place des mesures de protection de ses intérêts stratégiques non pas seulement dans l’industrie de défense mais également dans les domaines de l’eau, de la santé, de l’énergie, des transports et des télécommunications.

Fin 2023, le ministre de l’Économie Bruno le Maire a par ailleurs confirmé la baisse annuelle du seuil de contrôle des IDE de 25% à 10% et l’élargissement du contrôle aux activités d’extraction et de transformation des matières premières critiques.

Au-delà des IDE, le paquet sur la sécurité économique vise également à un contrôle plus efficace de l’UE sur les exportations de biens à « double usage » (usage civil et usage militaire) et à un renforcement de la sécurité économique en matière de recherche. Certaines technologies sont particulièrement ciblées par la Commission : les semi-conducteurs, l’industrie quantique, les biotechnologies ainsi que l’intelligence artificielle.

Cette publication du 24 janvier fait écho aux préoccupations déjà affichées par certains parlementaires européens qui dénonçaient dans un rapport publié en décembre 2023, l’influence croissante de la Chine sur un certain nombre d’infrastructures critiques au sein de l’Union (transports, ports, réseaux télécoms, métaux rares, câbles sous-marins…).

Si la Chine est particulièrement visée par ces récentes décisions de la Commission européenne en raison de sa stratégie de fusion militaro-civile (c’est-à-dire d’alignement des intérêts commerciaux des entreprises privées chinoises sur les intérêts politico-militaires du PCC), elle n’est pas le seul pays déployant des techniques d’ingérence au sein de l’UE. Loin de là.

Les Etats-Unis, au-delà de l’exemple emblématique Alstom, ont également fait pression sur les Pays-Bas en 2023 pour que ces derniers réduisent leurs ventes de semi-conducteurs avancés à Pékin, forçant Amsterdam à se positionner dans la guerre commerciale qui oppose les deux empires.

 

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Si certains Etats-membres ne disposent pas pour le moment de tels mécanismes de contrôle, la France, avec le décret Montebourg entré en vigueur en 2014, a su mettre en place des mesures de protection de ses intérêts stratégiques non pas seulement dans l’industrie de défense mais également dans les domaines de l’eau, de la santé, de l’énergie, des transports et des télécommunications.

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Au-delà des IDE, le paquet sur la sécurité économique vise également à un contrôle plus efficace de l’UE sur les exportations de biens à « double usage » (usage civil et usage militaire) et à un renforcement de la sécurité économique en matière de recherche. Certaines technologies sont particulièrement ciblées par la Commission : les semi-conducteurs, l’industrie quantique, les biotechnologies ainsi que l’intelligence artificielle.

Cette publication du 24 janvier fait écho aux préoccupations déjà affichées par certains parlementaires européens qui dénonçaient dans un rapport publié en décembre 2023, l’influence croissante de la Chine sur un certain nombre d’infrastructures critiques au sein de l’Union (transports, ports, réseaux télécoms, métaux rares, câbles sous-marins…).

Si la Chine est particulièrement visée par ces récentes décisions de la Commission européenne en raison de sa stratégie de fusion militaro-civile (c’est-à-dire d’alignement des intérêts commerciaux des entreprises privées chinoises sur les intérêts politico-militaires du PCC), elle n’est pas le seul pays déployant des techniques d’ingérence au sein de l’UE. Loin de là.

Les Etats-Unis, au-delà de l’exemple emblématique Alstom, ont également fait pression sur les Pays-Bas en 2023 pour que ces derniers réduisent leurs ventes de semi-conducteurs avancés à Pékin, forçant Amsterdam à se positionner dans la guerre commerciale qui oppose les deux empires.

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Lors d’une conférence de presse le 16 janvier 2024, le Président de la République a parlé de « réarmement civique et démographique » pour souligner sa volonté politique de s’attaquer à la baisse de la natalité et à l’augmentation de l’infertilité en France. Derrière cette question, se cachent des enjeux aux multiples conséquences sur notre société.

Lors d’une conférence de presse le 16 janvier 2024, le Président de la République a parlé de « réarmement civique et démographique » pour souligner sa volonté politique de s’attaquer à la baisse de la natalité et à l’augmentation de l’infertilité en France. Cela a fortement fait réagir, notamment les milieux féministes, accusant Emmanuel Macron de vouloir contrôler le corps des femmes et lui enjoignant de, je cite, « laisser nos utérus en paix(1) ». Comment expliquer que le politique veuille se mêler de ce sujet, qui ne relève en apparence, que de la sphère privée et du droit des femmes à disposer de leur corps ? Est-ce que cet intérêt est vraiment nouveau ? Pas tellement. Depuis 1932, les mesures autour de la famille se sont enchaînées(2), signe de l’intérêt du politique sur cette question cruciale, aux multiples enjeux, pour certains avec des conséquences importantes sur notre société. Le présent article a pour objectif d’en présenter quelques-uns, pour faire prendre conscience, notamment à la gauche, que ce sujet ne doit pas être laissé aux autres partis politiques.

La démographie : critère de puissance dans un contexte géopolitique complexe

Avoir un enfant est un bouleversement des habitudes et des modes de vie, du foyer, du porte-monnaie mais également du corps des femmes. Pour autant, il est impossible de resteindre ce sujet à la seule sphère privé. Et c’est la principale information à retenir de l’allocution du président de la République. 

Une natalité dynamique et une population jeune, permet à un pays d’accroître son influence : à travers sa main d’œuvre pour faire prospérer ses industries, sa diaspora, ou encore, dans un contexte géopolitique à risque et de potentiel déclenchement de conflits, de disposer de soldats. Dans ce contexte, l’utilisation du mot « réarmement » et du vocabulaire militaire, prend tout son sens. Ce terme semble avoir été utilisé sciemment, la communication du président étant toujours pensée au mot près.  

A noter que les puissances émergentes d’Asie, possèdent l’avantage de disposer d’une démographie importante, en forte croissance, même si cette dynamique pourrait s’endiguer dans les prochaines décennies : on compte aujourd’hui 1,15 enfant par femme en Chine en 2022, loin du seuil de renouvellement démographique établi à 2,1 enfants par femme(3).

A l’inverse, les pays de l’OCDE, et pas uniquement la France, sont confrontés à une baisse de la natalité depuis plusieurs décennies. Ainsi, au sein de l’Union européenne en 2023, on compte 1,50 enfant par femme, alors qu’on en comptait 1,57 en 2010(4). Cette baisse est légère, mais progressive. La France reste le pays de l’Union avec le nombre d’enfants par femme le plus élevé : environ 1,83, contre par exemple 1,53 en Allemagne(5). On constate également depuis plusieurs années, après des mouvements de baisse, une augmentation de la fécondité des pays de l’Europe de l’Est (par exemple la Hongrie, la Roumanie, etc.) alors que celle des pays de l’Ouest (France, Allemagne, Espagne, etc.) si elle ne recule pas, stagne.

Les pays de l’Europe de l’Est vont bientôt détrôner la France et afficher le taux d’enfant par femme le plus élevé d’Europe : on pense notamment à la Roumanie, qui comptabilise aujourd’hui 1,80 enfant par femme.

Emmanuel Macron a-t-il peur que cela puisse influencer le rapport de force en Europe ? En effet, la baisse de la natalité, et donc le vieillissement d’une population, réduit fortement une population active. Ainsi, un pays dispose de moins de ressources mobilisables pour la production économique, ou pour le financement du modèle social. Il serait possible d’imaginer dans le futur que la relocalisation en Europe de grandes industries (encouragées par la hausse des tensions au niveau mondial et donc la mise en péril des chaînes d’approvisionnement) soit davantage favorables à des pays comme ceux de l’Est dont la population active est jeune, en plus de disposer de salaires beaucoup plus faibles. 

Ventant la concurrence et l’augmentation à l’extrême de la compétitivité, on peut imaginer que l’Union laissera faire, puisqu’elle ne transige déjà par sur le dumping social. Ces questions sont d’autant plus cruciales aujourd’hui, alors que l’Union imagine intégrer de nouveaux pays à l’Est.

Le politique a-t-il peur d’une transformation de la société française ?

Au-delà de l’infertilité croissante dont parle le Président (sur laquelle nous reviendrons), il évoque également l’évolution des mœurs dans son discours. Emmanuel Macron indique que les femmes font des enfants de plus en plus tard. En effet, alors qu’en 1994, l’âge moyen de la mère à l’accouchement était de 28,8 ans, il est en 2023 d’environ 31 ans(6)

Mais prend-il réellement conscience de ces évolutions ? En évoquant sa volonté de faire remonter la natalité en France, il semble, de manière sous-jacente, se positionner en faveur du modèle de la famille « nucléaire », étant le cadre le plus classique pour avoir des enfants, sans prendre en compte que de nombreuses autres formes de couple / de vie ont émergé ces dernières décennies. Loin de se montrer progressiste en la matière, il semble plutôt droitiser son discours (ce n’est d’ailleurs pas spécifique au sujet de la famille et de la natalité).

Le président de la République semble également ne pas totalement comprendre, (en tout cas il ne se prononce pas sur le sujet) les raisons pour lesquelles les femmes ont des enfants plus tard, voire n’en ont tout simplement pas. La thèse de Véra Nikolski nous donne des pistes de réflexion : l’autrice met en relation la baisse de la natalité, avec l’augmentation de l’indépendance des femmes. Elle estime que l’émancipation des femmes a été obtenue grâce au progrès technique et scientifique. En raison en effet des évolutions scientifiques, le taux de mortalité infantile a baissé drastiquement, permettant aux femmes d’être rassurées quant à leur survie et à celle de leur progéniture : cela semble aller de soi aujourd’hui, ce n’était pas le cas il y a encore quelques décennies. L’émancipation des femmes a été rendue possible en raison également d’un autre facteur : faisant moins d’enfants elles passent moins de temps enceinte ou à s’occuper de leurs enfants qu’auparavant, et bénéficient par conséquent de plus d’autonomie et de liberté. Il est à craindre que, lorsque la nation a besoin que les femmes se mettent à son service, pour réarmer démographiquement le pays, il en soit fini de leurs droits. 

Des considérations culturelles voire anthropologiques tendent également à expliquer la baisse du taux de natalité : être une femme dans nos sociétés contemporaines ne passe plus obligatoirement par l’enfantement. Être mère ne se conçoit plus de la même manière qu’auparavant. Demander simplement aux femmes de « réarmer » la France, n’aura certainement pas l’effet escompté.

D’autres facteurs, bien qu’encore très marginaux, peuvent également jouer sur la baisse de la natalité de certaines catégories de la population française. L’éco-anxiété en est un et touche de plus en plus de femmes et de couples. Comment imaginer avoir un enfant dans un monde en plein basculement climatique ? L’absence d’une politique d’envergure pour aborder la transition écologique, en France comme au niveau européen et mondial, ne permet pas de se projeter.

Bien sûr la baisse de la natalité est une donnée à ne pas prendre à la légère. Elle risque d’avoir des répercussions importantes sur la société française. Son corrolaire, le vieillissement de la population (qui touche massivement les pays de l’OCDE), risque de transformer notre modèle de société  : comment pérenniser notre modèle social avec la réduction de la population active et l’allongement de l’espérance de vie ? Comment prendre en charge correctement le grand âge, d’autant plus si le nombre de personnes âgées augmente ? Le système est d’ailleurs déjà défaillant, comme ont pu le démontrer les scandales et enquêtes sur la gestion de nombreux EHPAD en France, cherchant la rentabilité plutôt que le bien-être des pensionnaires. Des questions qui restent sans réponse et qui ne sont que trop partiellement abordées.

L’infertilité, LE tabou du siècle selon Emmanuel Macron

Dans son discours, Emmanuel Macron indique qu’il souhaite la mise en œuvre d’un plan pour lutter contre l’infertilité. Les contours de ce plan, restent flous. Il faut effectivement reconnaître que c’est un problème au niveau mondial : selon un rapport de l’OMS, 17,5% de la population en âge d’avoir des enfants est touché par l’infertilité et une personne sur six a déjà rencontré des problèmes d’infertilité dans sa vie(7).

Quelles sont les raisons principales de l’infertilité ? Plusieurs sont connues de la communauté scientifique : les perturbateurs endocriniens et pesticides, que nous consommons, que nous ingérons ou que notre peau absorbe dans les produits alimentaires mais également d’hygiène et de beauté ;  la pollution atmosphérique….On peut également citer certaines pathologies, comme l’endométriose qui peut avoir des conséquences importantes sur le quotidien et la fertilité des femmes ou encore, les maladies sexuellement transmissibles non-traitées comme la chlamydia. Concernant l’endométriose, bien que les recherches (qui progressent) n’aient pas encore permis de déterminer précisément les causes de cette pathologie, notre mode de vie en est potentiellement une des explications.

Cet étalage n’a pas pour objectif d’être exhaustif ou de faire peur : l’idée est de démontrer que l’infertilité est un sujet global, avec de multiples causes, dont l’augmentation relève surtout de notre façon de vivre et de notre modèle de société.

Il semble difficile de concevoir un plan de lutte contre l’infertilité qui soit réellement à la hauteur : pour l’être, cela nécessiterait de repenser complètement notre modèle. Et les plans européens (la PAC qui n’encourage pas spécialement la fin de l’utilisation des pesticides ni la fin de l’agriculture intensive ; le plan « fit for 55 » qui est censé réduire d’au moins 55% d’ici 2030 les émissions nettes de gaz à effet de serre, notamment dans les transports, sans qu’on puisse à ce stade constater des effets, etc.), semblent encore n’avoir que des conséquences réduites en la matière. Sans s’occuper des raisons profondes de l’infertilité, ce plan ne sera rien d’autre qu’une mesurette.

Redonner confiance en l’avenir

Concernant l’accompagnement de la parentalité, on peut déplorer l’absence d’infrastructures suffisantes pour accueillir les jeunes enfants, à des prix raisonnables. Si le président de la République souhaite encourager les femmes à avoir des enfants, il faudrait qu’il s’attaque sérieusement à cette question.

Au-delà des structures, Emmanuel Macron a annoncé vouloir remplacer le congé parental par le congé de naissance, d’une durée plus courte (6 mois) mais avec une rémunération a priori plus importante. Cela fait plusieurs mois que le gouvernement évoque cette mesure, sans qu’on en connaisse les contours. Augmenter la rémunération de ce congé est nécessaire, mais il y a d’autres paramètres à prendre en compte : ce congé pourra-t ’il être pris de manière désynchronisée ? Quelle sera sa rémunération exacte ? Comment pourra-t-il s’articuler avec le congé maternité et paternité ? Sera-t-il contraignant, notamment pour établir l’égalité dans la prise en charge de l’éducation par les deux parents ? Tout cela reste encore flou.

Ces aspects sont d’autant plus importants à prendre en compte que la maternité est un facteur pénalisant dans la carrière des femmes, et source, en partie, d’inégalités salariales qui persistent.

Il ne suffit pas de vouloir faire le buzz en employant un terme militaire pour évoquer le sujet de la natalité. Cette question s’inscrit dans un cadre plus large, et soulève de réelles interrogations pour l’avenir. La natalité est en baisse en France, mais cela est un mouvement global rencontré par de nombreux pays, notamment de l’OCDE. L’émancipation des femmes et l’acquisition de nouveaux droits, peut l’expliquer en partie, et c’est une bonne chose : les femmes ont la liberté de choisir d’avoir des enfants ou non, et si elles le souhaitent, quand et comment. La baisse de la natalité ne pourra pas être endiguée sans repenser réellement notre mode de vie. C’est bien notre modèle qui est à remettre en cause, mais il y a peu de chance que le gouvernement et l’Union européenne, prennent ce chemin.

Ce discours, est en complète opposition avec l’ère du temps : l’atteinte effective de l’égalité entre les femmes et les hommes dans tous les domaines, et la transition écologique. Pour autant, la natalité reste un sujet d’ampleur, dont la gauche doit se saisir, au regard de tous les enjeux qu’il comporte.  

Références

(1)Propos tenus par Anne-Cécile Mailfert, Présidente de la Fondation des Femmes, sur les plateaux télé et sur X

(2)https://www.vie-publique.fr/eclairage/20144-la-politique-de-la-famille-depuis-1932-chronologie

(3)https://www.geo.fr/geopolitique/face-a-son-declin-demographique-la-chine-risque-une-crise-sans-precedent-214800

(4) https://www.ined.fr/fr/tout-savoirpopulation/chiffres/europe-pays-developpes/indicateurs-fecondite/

(5) Eurostats

(6)https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381390

(7)https://www.who.int/publications/i/item/978920068

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La révolution Twitch : quand le streaming de jeux vidéo redéfinit le divertissement en ligne

Tout a commencé en 2011 lorsque Justin Kan et Emmett Shear, les fondateurs de Justin.tv, ont décidé de se concentrer sur une nouvelle idée : la diffusion en direct de jeux vidéo. C’est ainsi qu’est née Twitch.tv, une plateforme dédiée exclusivement au streaming de jeux vidéo. Les premières diffusions étaient simples, souvent réalisées depuis les chambres des streamers passionnés.

Twitch a su attirer rapidement une communauté de joueurs avides de partager leurs expériences en direct. Au fil des ans, elle a connu une croissance exponentielle. En 2013, la plateforme comptait déjà plus de 45 millions de téléspectateurs uniques par mois, et elle est rapidement devenue la référence en matière de streaming de jeux vidéo. Les streamers les plus populaires sont devenus de véritables célébrités numériques, attirant des milliers voire des millions de spectateurs à chaque diffusion.

La montée en puissance de Twitch a remis en question les méthodes traditionnelles de diffusion de divertissement, notamment la télévision et le cinéma. Tandis que la télévision et le cinéma sont des médias passifs où les spectateurs sont de simples consommateurs, Twitch offre une expérience interactive en temps réel. Les spectateurs peuvent discuter avec les streamers, poser des questions et même influencer le déroulement du jeu. Cela crée une connexion plus forte entre les créateurs de contenu et leur public, une dynamique absente dans les médias traditionnels.

Twitch a aussi radicalement démocratisé la diffusion de contenu. Pour devenir créateur sur Twitch, vous n’avez pas besoin de matériel coûteux ou de studios de production sophistiqués. Une simple webcam et une passion pour un sujet suffisent pour commencer à diffuser en direct. Cela contraste fortement avec les normes élevées de l’industrie cinématographique et télévisuelle, où la production de contenu est souvent réservée à un petit nombre. En outre, la variété et la niche du contenu sur Twitch sont inégalées. La plateforme permet la diffusion de contenus allant des jeux vidéo aux discussions en direct sur des sujets spécifiques, en passant par la musique et les arts. Cette diversité offre aux spectateurs la possibilité de trouver des contenus qui correspondent à leurs intérêts précis, ce qui est rarement possible dans les médias traditionnels, qui visent souvent un public plus large et généraliste.

Enfin, Twitch offre une monétisation directe aux créateurs de contenu. Les streamers ont la possibilité de générer des revenus directement à partir de leur audience, que ce soit par le biais de dons, d’abonnements payants ou de publicités. La possibilité de monétiser leur passion distingue les créateurs de contenu sur Twitch des modèles de rémunération traditionnels, où les artistes peuvent souvent dépendre de maisons de production ou de chaînes de télévision, mais cela ne garantit pas un revenu à tous. En fait, selon un sondage réalisé en 2023 par l’Institut OnePoll auprès de plus de 2000 streamers, seuls 51% d’entre eux ont réussi à générer des revenus grâce au streaming.

Parmi ceux qui ont réussi à gagner de l’argent, le revenu annuel moyen s’élevait à 1264 $, ce qui équivaut à environ 100 $ par mois, un montant relativement modeste. En créant une nouvelle économie précaire, l’ubérisation du divertissement peut avoir des conséquences profondes sur les travailleurs indépendants qui cherchent à percer dans l’industrie du contenu en ligne. Bien que l’accès à la création de contenu en temps réel soit devenu plus facile que jamais, cela ne vient pas sans son lot de défis. De nombreux petits streamers se retrouvent dans une situation précaire, dépendant largement des dons, des abonnements et des contrats de parrainage pour leur subsistance financière. L’absence de sécurité de l’emploi et la dépendance vis-à-vis de la générosité de leur communauté peut entraîner une instabilité financière constante. La précarité économique est l’une des réalités les plus marquantes de l’ubérisation du divertissement, et elle met en lumière les inégalités financières qui existent entre les créateurs de contenu établis et ceux qui cherchent encore à se faire un nom.

L’impact de Twitch sur les industries du divertissement traditionnel

Twitch ne se limite pas à redéfinir le divertissement en ligne, il exerce également une influence significative sur les industries du divertissement traditionnelles telles que la télévision et le cinéma.

Tout d’abord, l’impact sur les industries traditionnelles est palpable. La popularité croissante de Twitch a entraîné une migration de l’audience des médias traditionnels vers le contenu en direct en ligne. Les émissions de télévision, en particulier les événements sportifs en direct, ont vu leur part d’audience diminuer au profit des streams de jeux vidéo et d’autres contenus en direct sur Twitch. Selon des données récentes, la part d’audience des événements sportifs en direct à la télévision a connu une diminution de 15% au cours des deux dernières années. Cette concurrence inattendue a incité les médias traditionnels à revoir leur stratégie pour rester pertinents dans un paysage médiatique en mutation constante.

De plus, Twitch a radicalement changé les habitudes des consommateurs. Les jeunes générations sont de plus en plus enclines à s’éloigner des médias traditionnels pour se tourner vers des plateformes en ligne, où la personnalisation et l’interaction sont la norme. Les spectateurs préfèrent désormais suivre des streamers qu’ils considèrent comme des pairs plutôt que des célébrités de la télévision. Par exemple, selon une enquête récente, 65% des personnes âgées de 18 à 34 ans préfèrent suivre des streamers sur des plateformes en ligne plutôt que de regarder des célébrités à la télévision. Le plus populaire d’entre eux reste Squeezie avec près de 5 millions d’abonnés. Face à cette nouvelle forme de divertissement, les médias traditionnels ont dû réagir. De nombreuses chaînes de télévision ont commencé à diffuser leurs contenus sur des plateformes de streaming en direct pour atteindre un public en ligne, comme BFMTV ou encore France Télévisions. Certains studios de cinéma ont même expérimenté la diffusion en direct de bandes-annonces et de contenus exclusifs sur Twitch pour créer un engagement plus direct avec les spectateurs. Cette réponse montre que l’industrie du divertissement traditionnelle reconnaît l’importance croissante de Twitch et cherche à s’adapter à cette nouvelle réalité.

Les défis de Twitch : de l’importance de la modération à la santé mentale

L’ascension fulgurante de Twitch n’est pas exempte de défis et de critiques importants, qui mettent en lumière les complexités de cette plateforme. Tout d’abord, les problématiques liées à la régulation du contenu sont devenues un enjeu majeur. Twitch est confronté à la nécessité de maintenir un équilibre entre la liberté d’expression de ses streamers et la nécessité de modérer le contenu pour éviter les discours de haine, la violence, ou d’autres formes de contenus inappropriés.

Les cas de streamers bannis pour des comportements répréhensibles ont suscité des débats sur la modération et la transparence des règles de la plateforme. Cette situation souligne les défis de la modération en ligne et les conséquences potentielles pour les créateurs de contenu dont la liberté d’expression peut être limitée. De plus, les débats sur les questions de droits d’auteur sont récurrents sur Twitch. Lorsque les streamers diffusent de la musique ou utilisent des éléments protégés par des droits d’auteur dans leurs streams, cela peut entraîner des réclamations de droits d’auteur et des sanctions.

La tension entre la création de contenu original et l’utilisation de médias protégés par des droits d’auteur soulève des questions complexes quant à la manière dont les droits de propriété intellectuelle sont appliqués dans cet environnement en évolution rapide. Les streamers peuvent se retrouver confrontés à des problèmes juridiques et à des pertes financières en raison de ces litiges liés aux droits d’auteur, ce qui ajoute une couche de complexité à leur expérience sur la plateforme.

Les défis en matière de santé mentale et de bien-être des streamers demeurent aussi préoccupants. Les streamers passent souvent de longues heures en direct pour satisfaire leur audience, ce qui peut avoir un impact négatif sur leur santé physique et mentale. Les pressions liées à la notoriété, à la performance constante et à la gestion de la vie privée en ligne sont autant de défis auxquels les streamers sont confrontés. Ces défis ne sont pas les seuls problèmes auxquels Twitch doit faire face.

Une conséquence notable de l’ubérisation sur des plateformes comme Twitch est la concentration du pouvoir entre les mains de ces grandes entreprises. Ces plateformes exercent un contrôle considérable sur les créateurs de contenu en dictant les règles du jeu, les algorithmes de recommandation, et les conditions de monétisation. Cette inégalité de pouvoir entre les créateurs et les plates-formes peut avoir des implications majeures, notamment en ce qui concerne la visibilité des créateurs, la répartition des revenus et la suppression de contenu. Les décisions de modération prises par ces plateformes peuvent également soulever des questions sur la censure et la liberté d’expression.

Le futur de Twitch : réalité virtuelle, streaming HD et croissance continue

Malgré les critiques, Twitch présente un avenir prometteur, à condition qu’elle s’adapte aux innovations technologiques et aux tendances émergentes. La réalité virtuelle (RV) et la réalité augmentée (RA) ouvrent des horizons passionnants pour les streamers, offrant la possibilité de créer des expériences encore plus immersives. Imaginez des streamers interagissant avec leur public au sein d’environnements virtuels époustouflants, créant ainsi de nouvelles formes captivantes de divertissement. De plus, les avancées dans la diffusion en continu à haute résolution et à faible latence promettent d’améliorer considérablement la qualité des expériences de streaming, renforçant ainsi l’attrait de Twitch.

En ce qui concerne l’avenir de Twitch et des plateformes similaires, les prédictions pointent résolument vers une croissance continue. Les audiences en ligne ne cessent de croître, et la diversification des contenus proposés sur Twitch contribue à élargir son public. Autrefois principalement axée sur les jeux vidéo, la plateforme s’est métamorphosée en un espace où l’on peut trouver des contenus aussi variés que des performances musicales, des débats en direct, des séances de création artistique et bien plus encore.

Cette diversité offre aux spectateurs la possibilité de découvrir des contenus qui correspondent précisément à leurs centres d’intérêt, une caractéristique rarement présente dans les médias traditionnels, qui ciblent souvent un public plus large et généraliste. Les partenariats stratégiques avec des entreprises de médias traditionnels et la diffusion d’événements en direct d’envergure internationale renforcent encore la position de Twitch en tant qu’acteur incontournable du divertissement en ligne. Ces collaborations favorisent l’accessibilité aux contenus traditionnels sur la plateforme, tout en offrant une expérience interactive aux spectateurs.

En résumé, Twitch incarne l’ubérisation du divertissement à son apogée. Cette plateforme a connu une ascension fulgurante, révolutionnant notre manière de consommer et d’interagir avec le contenu en ligne. Elle est passée du statut de plateforme modeste à celui d’acteur incontournable de l’industrie du divertissement, grâce à des caractéristiques telles que l’accessibilité, la monétisation directe et l’interaction en temps réel. Cependant, Twitch doit également faire face à des défis, notamment la régulation du contenu, les droits d’auteur et le bien-être des streamers. En fin de compte, Twitch offre un aperçu fascinant de l’avenir du divertissement, où l’ubérisation ouvre la voie à une ère d’interactivité, de personnalisation et d’accessibilité accrues, plaçant le public au cœur de la création et de la consommation de divertissement.

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Peut-on disqualifier les idées neuves en matière monétaire ? Une réponse à David Cayla

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Peut-on disqualifier les idées neuves en matière monétaire ? Une réponse à David Cayla

Suite à la dernière chronique de David Cayla, Nicolas Dufrêne lui répond et défend l’émission de monnaie libre comme un moyen de répondre aux enjeux de la reconstruction écologique.

Je remercie David Cayla pour sa critique de mon ouvrage(1) et me réjouis que la revue Le temps des ruptures m’accorde un droit de réponse. Puisque l’auteur m’accuse de « promouvoir de fausses solutions aux naïfs », dont il ne fait évidemment pas partie, je vais à mon tour contester ses affirmations et une certaine propension à avoir une « vision malthusienne » de l’économie qui fait l’impasse sur toutes les réflexions actuelles concernant le rôle de la monnaie dans la transition écologique.

Depuis plusieurs années, je fais en effet partie de ceux (aux côtés d’éminents économistes comme Gaël Giraud, Alain Grandjean, Jean-Michel Servet, Jézabel Couppey-Soubeyran, etc…) qui portent des propositions originales dans le débat public concernant le financement monétaire des dépenses publiques, notamment par l’émission de monnaie libre (c’est-à-dire libre de dettes). Nous faisons également l’analyse en profondeur de notre rapport à la dette et des modalités de financement de la reconstruction écologique. C’est l’objet de mon dernier ouvrage(2). Comme toute idée neuve, il est normal que ces réflexions suscitent des discussions et des critiques, surtout qu’elles heurtent la pratique traditionnelle de la finance, et c’est un plaisir de les expliquer et d’en débattre rationnellement.

David Cayla, nous dit dans son texte : « En économie, on peut raisonner à plusieurs niveaux en étudiant les flux « monétaires », les flux « financiers » ou les flux « réels ». Les flux réels sont constitués des biens et des services que nous produisons et que nous échangeons. C’est ce qu’on appelle la richesse. Quant à la monnaie, elle représente et elle quantifie la richesse, mais elle n’en est pas elle-même. En effet, elle n’a de valeur que dans la mesure où elle peut être convertie en richesses réelles ». Dans cette vision traditionnelle, de l’économie (puisqu’on l’enseignait ainsi au XIXe siècle), la monnaie n’est qu’un voile, elle est « neutre », elle ne sert qu’à échanger des biens et des services.

La réalité est toute autre, en témoignent les écrits de Keynes dans lesquels il considère que  sans l’avance monétaire que représente le crédit, la création de « richesses » ne peut pas s’opérer aussi efficacement, encore moins dans les sociétés modernes. Il y a une interaction constante entre les flux monétaires et les flux réels : ils ne sont pas séparés, comme le suggère Cayla, ils sont en interdépendance constante. On le sait depuis longtemps : Rosa Luxemburg disait par exemple que « la reproduction capitaliste jette, dans les conditions d’une accumulation toujours croissante, une masse toujours plus considérable de marchandises sur le marché. Pour mettre en circulation cette masse de marchandises de valeur croissante, une quantité de plus en plus considérable d’argent est nécessaire. Cette quantité croissante d’argent, il s’agit précisément de la créer »(3). Ainsi Cayla explique que « Ni l’économie ni la monnaie ne sont « magiques ». Tout ce qui est vendu et consommé est nécessairement le résultat d’une transformation productive », il oublie tout simplement que la transformation productive repose nécessairement sur l’acte « magique » de création monétaire, c’est-à-dire en fait sur la capacité du secteur bancaire à créer de l’argent ex nihilo, sur le fondement d’écritures comptables. Vouloir séparer flux financiers, monétaires et réels, c’est méconnaitre le fonctionnement de l’économie contemporaine qui les lie étroitement à chaque instant.

Cayla nous dit ensuite « Dans une économie, la richesse réelle a différents usages. Elle peut être consommée ou investie ». On se perd un peu puisque l’auteur vient justement de nous expliquer que la richesse réelle était représentée par les marchandises et les services. Or, si l’on peut consommer une marchandise, on ne peut pas l’investir. On investit les revenus qui sont procurés éventuellement par cette marchandise, pour en acquérir d’autres ou pour obtenir des services. Vendre des biens et des services est en effet un moyen d’acquérir de la monnaie qu’on peut réinvestir dans d’autres biens et services, ou épargner. Mais il existe un autre usage : emprunter. C’est le rôle de la création monétaire que Cayla oublie dans son raisonnement. Cela le conduit à commettre un contresens quand il écrit : « À moins de penser que les ressources naturelles et le temps de travail soient illimités, ce qui est absurde, on ne peut pas à la fois augmenter l’investissement et la consommation. De fait, augmenter la masse monétaire ne changera pas les données de cette équation ». Bien au contraire : augmenter la masse monétaire permet justement d’activer des ressources inemployées (des chômeurs par exemple ou de nouvelles activités) qu’on ne finançait pas auparavant. Sans révolution du crédit, il n’y aurait tout simplement pas eu de révolution industrielle. C’est la base de la théorie keynésienne dont on ne sait plus très bien si Cayla se revendique encore.

Ce qui est plus grave, de mon point de vue, c’est que cela le conduit à une vision malthusienne de l’économie, notamment quand il parle de la transition écologique : « le problème est que toutes les ressources qui seront consacrées à produire davantage de biens d’investissements ne pourront être utilisées pour produire des biens de consommation ». Or, si l’on ne peut que souhaiter une réduction de notre consommation ostensible et inutile, dire que l’on ne peut faire de l’investissement qu’au détriment de la consommation est un non-sens absolu. Toute l’histoire économique du XXème siècle a été celle d’un développement simultané de la consommation et de l’investissement, sans quoi nous n’aurions pas ce grave problème d’empreinte humaine sur la planète aujourd’hui. Si l’on ne pouvait financer l’investissement que par une baisse de consommation, et vice-versa, notre économie serait en état stationnaire, ce qui fait que le problème pour l’environnement serait certainement bien moindre.

L’économie, contrairement à ce que semble penser David Cayla, n’est pas un gâteau de taille fixe que l’on se partage entre investissement et consommation (sauf dans la théorie classique du XIXe siècle). La création monétaire permet d’augmenter simultanément les deux en introduisant une avance monétaire sur la base de biens ou de services qui n’existent pas encore. À l’inverse, la raréfaction du crédit conduit à un effondrement de la capacité à créer des biens et des services. Aussi quand Cayla affirme que « À moins de penser que les ressources naturelles et le temps de travail soient illimités, ce qui est absurde, on ne peut pas à la fois augmenter l’investissement et la consommation », il semble ne pas considérer que c’est exactement ce que l’on fait en pratique depuis plus d’un siècle. Néanmoins, cela ne signifie pas pour autant, bien évidemment, qu’une extension illimitée et irresponsable de la consommation est souhaitable.

Cette vision malthusienne conduit notre analyste à une autre affirmation que je crois dangereuse. Cayla nous explique en effet que puisque la croissance est atone, et puisqu’il faut nécessairement, choisir entre l’investissement et la consommation, alors « pour s’assurer que les investissements soient réalisés le plus rapidement possible, il faudra réorienter des ressources productives de la consommation vers l’investissement. Cela se traduira, sur le plan monétaire, par une baisse des revenus et du pouvoir d’achat des ménages ». Autrement dit, la transition écologique ne pourra se faire que dans la souffrance, par la baisse des revenus et du pouvoir d’achat des ménages, pour privilégier l’investissement. Une telle affirmation est non seulement fausse mais dangereuse au regard de ce qu’elle implique comme vision économique et sociale, qui est une vision sacrificielle. Elle est fausse car, contrairement à ce que semble croire Cayla, une consommation faible signifie un faible investissement (Keynes encore et toujours). Elle est dangereuse car, bien au contraire, des ménages aux revenus en berne, avec un pouvoir d’achat amputé, ne pourront pas acheter de véhicules électriques, rénover leur logement, manger plus sainement (du bio) ou acquérir des produits plus responsables. Ils continueront d’acheter les produits les moins écologiques, les moins chers et les plus polluants. C’est l’exact inverse qu’il faut prôner : il faut aider à l’investissement des entreprises dans la transformation de leur appareil de production, y compris par le biais de subventions directes, tout en aidant les ménages, par des aides ciblées et par une augmentation de leurs revenus, à rénover leur logement, à acquérir des véhicules propres et à manger mieux. Et à côté de cela, il faut édicter les réglementations nécessaires pour que disparaisse la propension au moins-disant social et écologique.

Et c’est justement à tout cela que la création monétaire libre et ciblée que je recommande peut aider. Car réussir la transition suppose des investissements privés et publics gigantesques. En France, la première estimation complète et précise de ces investissements supplémentaires, avant le rapport Pisani-Ferry, a justement été produite, en 2022, par l’Institut Rousseau que je dirige(4).  Nous avions montré qu’il fallait investir pas loin de 2 % du PIB en plus chaque année, dont 57 % environ devait reposer sur de l’investissement public, seul à même de compenser les failles de marché. Or, pour que cet investissement ne se traduise pas par une pression accrue sur la dette (déjà importante, plus encore pour la dette privée que pour la dette publique), ou par une politique d’austérité, une monnaie libre de dettes, créée par la banque centrale, selon des voies et dans des volumes définis démocratiquement, serait parfaitement adaptée.

Mais Cayla s’en offusque : « Puisque la création monétaire est susceptible de financer tout ce dont nous avons besoin, et puisqu’on peut créer de la monnaie sans limite et autant qu’on le juge nécessaire, alors laissons le Parlement financer tout ce dont rêve la gauche ». Notons déjà que Cayla ne semble pas choqué par le fait que le Parlement ait perdu tout pouvoir monétaire et que les banques centrales soient indépendantes du pouvoir politique mais dépendantes des marchés financiers. Ce n’est pas mon cas : je pense que la monnaie est un bien commun et que la démocratie ne peut pas en être exclue. L’indépendance des banques centrales a conduit à les figer dans une posture d’immobilisme, entièrement tournée vers la lutte contre l’inflation, qui devient un obstacle tant dans le financement des dépenses publiques que dans celui de la transition écologique, puisqu’il est devenu manifeste que les opérations de la banque centrale, en vertu du principe de « neutralité monétaire » ont participé à financer massivement des actifs fossiles plutôt que des actifs verts. Dans un précédent ouvrage écrit avec Alain Grandjean « Une monnaie écologique », nous avions ainsi formulé une quinzaine de propositions concrètes et opérationnelles pour mettre la politique monétaire au service de la transition écologique.

Quant à la création monétaire, le bilan de la BCE a augmenté de plus de 6000 milliards d’euros en moins de dix ans. Or, d’où vient donc cet argent ? A-t-il été levé par l’impôt ? Evidemment non. A-t-il été emprunté ? non plus. Il a bien été créé ex nihilo par la banque centrale. Plus encore : quand la banque centrale du Japon achète des ETF (c’est-à-dire des actions) sur les marchés, il n’y a pas de dette en échange, c’est de la création monétaire pure. Idem quand la BCE a créé plus de 143 milliards d’euros en 2023 pour rémunérer les réserves excédentaires des banques. Cet argent n’est ni plus ni moins qu’une subvention financée par création monétaire « libre » comme de nombreux économistes l’ont fait remarquer(5). Au lieu de subventionner les banques grâce au pouvoir de création monétaire de la BCE à hauteur de 143 milliards d’euros, n’aurait-il pas mieux valu utiliser ce pouvoir pour financer la transition écologique ?

David Cayla ne semble pas comprendre que la question n’est pas de savoir si l’on peut faire de la création monétaire libre de dettes car on en fait déjà, au profit des marchés financiers. La question est de savoir à qui doit profiter ce pouvoir ? Pour ma part, je prône depuis longtemps qu’il doit profiter à la transition écologique, aux activités non rentables, plutôt que d’être dirigé vers le « trou noir monétaire » des marchés financiers.

David Cayla m’accuse ensuite d’avoir trouvé le Graal, une solution simpliste à laquelle personne n’avait pensé : « Le plus étrange dans cette affaire est que ce soit un non-économiste qui révèle le pot-au-rose. La conjuration des économistes aurait-elle empêché l’humanité de se libérer de la dette de manière définitive alors que la solution était évidente ? Émettre de la « monnaie sans dette », de la « monnaie libre » ». Vouloir disqualifier les propos de quelqu’un sur sa qualité professionnelle n’est pas très fairplay, surtout quand la personne en question a travaillé plus de dix ans à la commission des finances de l’Assemblée nationale, et travaille depuis plus de quinze ans sur les questions monétaires.

Mais surtout David Cayla semble réellement mal informé concernant la littérature monétaire. Ainsi, en 1960, les économistes américains John G. Gurley et Eduard S. Shaw avaient nommée outside money(6) ce que je nomme monnaie libre, pour la distinguer de l’inside money, celle qui est émise en contrepartie d’une dette et qui est donc endogène (au sens où elle est conditionnelle à la demande de crédit). Milton Friedman invoqua la possibilité d’une « monnaie hélicoptère » dans les années 60, c’est-à-dire une distribution gratuite d’argent à tous les citoyens financée par la banque centrale (je précise n’y être pas favorable car cela ne modifie pas les formes de l’activité économique contrairement à la monnaie libre et ciblée que je propose et désigne sous le nom de « monnaie émancipatrice »). Si l’on remonte aux années 30, l’école de Chicago poussait aussi la banque centrale à piloter la masse monétaire sans dette, et plus récemment avec le débat sur la « monnaie pleine » en Suisse (voir les travaux de Jean-Michel Servet), qui conduirait à donner à la banque centrale le soin de piloter la masse monétaire. Quand on ne connaît pas la genèse d’une idée, il vaut mieux la railler avec prudence.

David Cayla explique ensuite que j’aurais une vision tronquée, imaginant que la création monétaire permettrait seule de résoudre tous les problèmes, voire de « se passer de travail puisque l’argent, qu’on peut créer de manière illimitée, travaillerait pour nous ». C’est n’avoir rien compris à ce que je propose. Émettre de la monnaie sans dette, c’est justement libérer le potentiel de travail de l’humanité. Cela revient à financer des emplois et des activités non rentables qui aujourd’hui ne le sont pas par le marché. Prenons un exemple : la protection des forêts et des milieux humides ne rapporte quasiment rien, en revanche leur exploitation et leur dégradation (notamment de la forêt) peut rapporter beaucoup, car cela est rémunéré par le marché. Par conséquent, émettre de la monnaie sans dette c’est pouvoir payer les personnes et les investissements nécessaires pour protéger ces milieux. En outre, il ne s’agit pas de créer de la monnaie pour tout, sans distinction, mais de le faire de manière ciblée, là où c’est utile et nécessaire.

On notera au passage que la pression sur le remboursement des dettes conduit à une pression constante sur l’exploitation des ressources naturelles. Ce mécanisme joue d’ailleurs à plein dans les pays en développement surendettés, qui tendent à exploiter au maximum les ressources naturelles qu’ils ont, quitte à les dégrader sévèrement, sous la pression des créanciers internationaux.

C’est d’ailleurs pour cela qu’on voit apparaître des propositions d’annulation de dettes (c’est-à-dire de monnaie libre par conséquent) en échange de la sauvegarde d’écosystèmes (debt for nature swaps) ou à imaginer une rémunération en DTS (qui est par nature une monnaie sans dette) pour les pays qui sauvegarderaient leur environnement (comme nous l’avions d’ailleurs proposé avec Alain Grandjean dans Une monnaie écologique). Mais Cayla nous expliquera sûrement que tout ceci relève également de « fausses solutions pour naïfs ». Personnellement, je crois sincèrement, et nous sommes de plus en plus nombreux à y croire, qu’on viendra tôt ou tard à la « monnaie émancipatrice » que je défends dans mon livre, quand on aura compris que le seul mode de création monétaire par la dette est un cercle sans fin qui travaille contre lui-même.

Références

(1)https://letempsdesruptures.fr/index.php/2023/11/17/peut-on-financer-la-transition-ecologique-par-lemission-de-monnaie-sans-dette/

(2)Nicolas Dufrêne, La dette au XXIe siècle, comment s’en libérer ?, Odile Jacob, octobre 2023.

(3)Rosa Luxemburg, L’accumulation du capital, Maspero, 1972, tome I, p. 138-139

(4) https://institut-rousseau.fr/2-pour-2c-resume-executif/

(5)https://cepr.org/voxeu/columns/monetary-policies-do-not-subsidise-banks

(6)Money in a Theory of Finance (avec un appendice mathématique d’Alain Enthoven), Washington DC, Brookings Institute, 1960. 

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