Huit ans après le référendum, le Royaume-Uni et l’Europe à l’aube des élections 2024

Huit ans après le référendum, le Royaume-Uni et l’Europe à l’aube des élections 2024

Quelle plateforme plus appropriée que Le Temps des Ruptures pour parler de la relation entre le Royaume-Uni et l’Union européenne ? Le négociateur en chef du Brexit pour l’UE, Michel Barnier, parmi d’autres, en parlait comme d’un divorce. A l’approche des élections européennes, nous parlerons donc ici de « rétrécissement », plutôt que d’élargissement.

Le passé, le futur et le présent

2024, c’est l’année anniversaire de plusieurs dates significatives pour le Royaume-Uni et ses voisins continentaux. Rien que du point de vue français, 2024 marque les 120 ans de l’Entente cordiale qui réglait, en 1904, certains différends plusieurs fois centenaires ; les 80 ans du Débarquement ; ou encore les 30 ans du tunnel sous la Manche.

2024, c’est aussi l’année des premières élections européennes depuis le départ officiel du Royaume-Uni, puisque celui-ci n’a pris effet que le 31 janvier 2020, soit environ huit mois après les élections qui ont formé le Parlement européen que nous nous apprêtons à renouveler. Quatre ans après cette sortie, et près de huit ans après la tenue du référendum qui l’a déclenchée (le 23 juin 2016), à l’aube d’élections déterminantes pour l’avenir de l’UE, où en est la relation de celle-ci avec son ex ? Car c’est bien connu, pour aller de l’avant, il faut savoir prendre du recul.

Beaucoup de chercheurs (voir, par exemple, les travaux de UK in a Changing Europe), journalistes, politiciens ou commentateurs s’attachent depuis un certain temps à prédire l’avenir de cette relation. Il faut souligner que ces prédictions reposent en partie sur des sables mouvants, dans la mesure où les élections générales qui doivent avoir lieu au Royaume-Uni d’ici janvier 2025 n’ont toujours pas, à l’heure actuelle, été convoquées. Chacun s’accordant sur une victoire plus ou moins triomphante du parti travailliste, après une quinzaine d’années de domination conservatrice, il s’agit donc d’un périlleux exercice reposant notamment sur les propos du potentiel prochain ministre des Affaires étrangères, le travailliste David Lammy.

Non seulement il est difficile de fonder ces projections sur des faits, mais aussi faut-il rappeler que le Brexit n’est pas un événement daté. C’est un processus, encore inachevé. Par conséquent, le futur de la relation dépend aussi du bon déroulement des procédures de divorce. Avant de décortiquer bille en tête un hypothétique futur pacte de sécurité britannico-européen – la relation de défense n’ayant de toute façon que peu souffert du Brexit, ne serait-ce que parce qu’elle ne faisait pas partie du « package » à négocier –, rappelons que les institutions européennes veillent toujours au grain s’agissant du respect des deux accords négociés et adoptés par l’UE et le Royaume-Uni : l’Accord de retrait (les termes du « divorce ») conclu fin 2019, et l’Accord de commerce et de coopération (les bases juridiques de la nouvelle relation – aussi connu sous le nom de « TCA »), conclu in extremis fin 2020.

 

Où en est le Brexit ? Le cas de l’Irlande du Nord

 

 ©Carte : FranceInfo

Tout n’est en effet pas réglé : prenons le cas précis de l’Irlande du Nord. Dans le but de préserver la paix sur l’île d’Irlande, l’Irlande du Nord étant une nation constituante du Royaume-Uni – dont le gouvernement souhaitait sortir du marché européen –, et la République d’Irlande faisant partie de l’Union européenne, l’Accord de retrait conclu contenait un Protocole spécifique maintenant de fait l’Irlande du Nord dans le marché unique, afin d’éviter le retour d’une frontière physique entre les deux Irlande tout en protégeant le sacro-saint marché européen.

Sauf que ce Protocole n’était pas du goût de tous au Royaume-Uni, et en particulier pas de celui des « unionistes » nord-irlandais. Ceux-ci sont attachés à ce que l’Irlande du Nord soit traitée exactement pareil que le reste du Royaume-Uni, et ils bloquaient par conséquent le fonctionnement politique et administratif de l’Irlande du Nord, conduisant le gouvernement britannique à prendre toute une série de mesures ne respectant pas l’Accord de retrait.

Au bout d’une longue période de blocage diplomatique, l’UE et le gouvernement britannique se sont finalement entendus en février 2023 sur le « Cadre de Windsor », prévoyant des mesures courant jusqu’en 2025 pour enfin mettre en œuvre le Protocole dans son entièreté.

 

Les rêves de 2016 et les cauchemars de 2024

La veille du vote, le bon vieux Telegraph publiait un long éditorial détaillant en vingt points, tout à fait sérieusement, pourquoi le Royaume-Uni devrait sortir de l’Union européenne (inutile de rappeler qu’à ce stade, les termes du « Brexit », et surtout ses conséquences, n’étaient pas définis). Certains de ces arguments paraissent lunaires (allez jeter un œil !). Et l’on peut difficilement faire porter le blâme à l’évolution des mentalités par rapport à l’environnement, par exemple.

Huit ans plus tard, il est aisé de démontrer combien les trois premières affirmations du Telegraph étaient mensongères (sans parler du reste) :

  1. « Nous récupérerions notre argent» (comme le réclamait Margaret Thatcher plus de quarante ans plus tôt)

© Getty

2. « Nous pourrions décider de qui peut entrer dans notre pays»

3. « Nous pourrions à nouveau décider de nos propres lois »

Premièrement, les économistes estiment de manière consensuelle que le Brexit est la cause de la baisse de 2 à 3 points du PIB britannique (pour ne prendre que cet indicateur).

Deuxièmement, le nombre de réfugiés et de demandeurs d’asile est au plus haut (le Royaume-Uni ne fait plus partie du règlement Dublin), tout comme l’immigration illégale (les small boats, ça vous parle ?), tandis que nombre d’entreprises britanniques (dans la restauration ou l’agriculture par exemple) ont le plus grand mal à recruter.

Troisièmement, en matière de législation, sur les milliers de textes de loi issus du droit européen transposés au Royaume-Uni dont le gouvernement conservateur se vantait de se débarrasser complètement, seuls 700 environ (dont beaucoup de textes obsolètes) ont réellement été amendés ou abrogés.

Les universitaires et les spécialistes s’accordent assez largement sur le rôle majeur qu’a joué le sentiment anti-immigration dans le vote anti-UE lors du référendum. Les dirigeants britanniques qui ont mis en œuvre le résultat du vote l’ont interprété comme l’expression d’une volonté de mettre fin à la liberté de circulation des personnes, ce qui, cela va sans dire, a entraîné la fin des trois autres libertés de circulation européennes (biens, services, capitaux).

Si les Travaillistes semblent donc mieux disposés à l’égard de l’UE, il n’en demeure pas moins qu’ils ont (en tout cas à ce stade) exclu de réintégrer l’Union ou son marché unique, et qu’ils hériteront – s’ils gagnent en effet les élections – d’un état de fait difficile à renverser.

Mais puisqu’il s’agit d’aller de l’avant, pas la peine d’égrener ici la longue liste des maux qui accablent le Royaume-Uni depuis qu’il a rompu avec le club des 27, mais revenons sur ce que 2024 lui réserve. Car 2024, c’est aussi l’année d’entrée en vigueur (entre autres) de nouveaux contrôles britanniques sur les importations, tout comme de l’EES européen. De quoi s’agit-il ?

Lors de la sortie définitive du Royaume-Uni en janvier 2021 (à la fin de la « période de transition »), l’UE a tout de suite mis en place de nouveaux contrôles à l’importation sur les marchandises en provenance de son voisin. Celui-ci, en revanche, a maintes fois reporté l’introduction de nouveaux contrôles sur les importations – notamment alimentaires – en provenance du continent, ce qui va à l’encontre des règles du commerce mondial. Ce nouveau système de contrôle, au doux nom de Border Target Operating Model (BTOM), est finalement entré en vigueur fin janvier 2024. Les contrôles physiques des cargaisons n’ont commencé que le 30 avril, et le système est loin d’être au point, ce qui pourrait détourner du marché nombre de fournisseurs et créer des pénuries bien pires que celles jusqu’ici reportées : en effet, le Royaume-Uni importe jusqu’à 70% (en hiver) de ses produits frais depuis l’UE, et l’accumulation des événements climatiques qui menacent ses récoltes n’aidera certainement pas à réduire sa dépendance.

Dans la même veine, le nouveau système européen d’entrée et de sortie – le (peu) fameux « EES », lui aussi reporté mais qui devrait entrer en vigueur à l’automne 2024 – freinera davantage encore la circulation entre le Royaume-Uni et l’Union, cette fois des personnes. Tous les citoyens extra-communautaires (plus précisément, tous les citoyens de pays tiers à l’UE ou à l’espace Schengen – à l’exception de ceux bénéficiant du statut de résidant) seront tenus de s’enregistrer (avec notamment prise d’empreintes) à chaque entrée et sortie du territoire européen, même pour de très courts séjours. Oui, et ? me direz-vous. Eh bien, pour les Britanniques, cela rajoute encore un obstacle pour se rendre facilement dans l’UE, rien qu’en raison de l’allongement des délais que cela provoquera. Prenons le terminal international de la Gare Saint-Pancras à Londres, d’où partent les trains Eurostar à destination du continent : il compte bien peu d’espace disponible pour installer toutes les bornes d’enregistrement qui seraient nécessaires pour assurer la fluidité du trafic…

Si dans l’esprit de beaucoup d’Européens (comprendre, citoyens de l’UE) comme de Britanniques, le Brexit appartient au passé, maints exemples démontrent qu’il n’en est rien – ses conséquences sont loin d’être résorbées pour les citoyens concernés.

Aujourd’hui, la majorité des Britanniques regrettent le Brexit, et si le Royaume-Uni n’est pas coulé, il est bien touché. Alors, puisque nous, citoyens de l’UE, sommes appelés aux urnes, informons-nous correctement avant de voter, sans nous laisser influencer par les slogans bien tournés mais vides de sens. Et gardons en tête qu’avec le retour de la rhétorique des « grandes puissances » et le changement climatique, l’enjeu n’est pas de savoir si votre première ou prochaine voiture sera française ou allemande, mais si la batterie de votre vélo est européenne ou chinoise.

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Le 3 mars 2022, quelques jours après le déclenchement de la guerre en Ukraine, la Moldavie dépose sa candidature d’adhésion à l’Union européenne. Quelques mois plus tard, le statut de candidat leur est officiellement accordé. Ce petit État, enclavé entre la Roumanie et l’Ukraine, compte 2,6 millions d’habitants qui, face à la menace russe, voient de plus en plus l’adhésion à l’UE comme une protection tant économique que sécuritaire. L’ambassadeur de France en Moldavie, Paul Graham, a accepté de répondre à nos questions.

Le Temps des Ruptures : Historiquement, quelles relations entretient la Moldavie avec le reste du continent européen ? Dans quel(s) espace(s) géographiques s’est-elle constituée au fil des siècles ?

Paul Graham : La République de Moldavie, partie orientale de la principauté médiévale de Moldavie, a une histoire particulièrement tourmentée, celle d’une région disputée, aux marches des Empires ottoman, russe mais aussi autrichien. Son appartenance à l’aire linguistique et culturelle roumanophone, qui en fait la singularité, atteste de l’empreinte laissée par la civilisation romaine dans cette partie de l’Europe.

L’époque contemporaine est essentiellement marquée par la domination de l’Empire russe puis soviétique avec une parenthèse roumaine entre les deux guerres mondiales. En 1812, le Traité de Bucarest partage en deux la principauté historique de Moldavie vassale de l’Empire Ottoman, dont la partie orientale est rattachée à l’Empire russe sous le nom de Bessarabie. Ce territoire est un siècle plus tard intégré à la « grande Roumanie » entre 1918 et 1940. Attribuée à l’Union soviétique sur la base des accords Molotov-Ribbentrop, la Bessarabie, dont les frontières ont été modifiées par Staline, devient, après la Seconde Guerre Mondiale, la République Socialiste Soviétique Moldave qui comprend également la Transnistrie, ancienne République Socialiste Soviétique Autonome Moldave, créée ex nihilo par les Soviétiques en 1924 sur la rive gauche du Dniestr. Indépendante depuis 1991, la République de Moldavie a vu son développement entravé par sa dépendance économique à l’égard de la Russie, le conflit avec l’entité séparatiste de Transnistrie appuyée par Moscou, ainsi que des problèmes de corruption et de gouvernance dans un contexte géopolitique compliqué.

LTR : Le XXème siècle a-t-il contribué à renforcer le sentiment européen des Moldaves ? Ou au contraire la domination russe a-t-elle introduit une appartenance “slave” ?

Paul Graham : Les Moldaves sont des Européens tant sur les plans historique et géographique que culturel et linguistique. Cela étant, ballotés par l’histoire, ils ont développé une identité composite où, pour ne prendre que l’exemple des langues, le Roumain, langue officielle et majoritaire du pays, cohabite avec le Russe, l’Ukrainien, le Bulgare et le Gagaouze, langue turcique. Il faut également se souvenir que, avant la Seconde Guerre Mondiale, la Bessarabie accueillait également une importante communauté juive parlant yiddish qui représentait jusqu’à 40 % de la population de certaines villes moldaves au début du XXème siècle. Si on ne peut pas parler de sentiment d’appartenance à un quelconque espace slave, la soviétisation s’est néanmoins accompagnée d’une forme de « russification », le russe bénéficiant du statut privilégié de langue interethnique et l’alphabet cyrillique étant imposé au détriment de la graphie latine pour l’écriture du roumain. Il faudra attendre la grande manifestation populaire du 31 août 1989 pour que le Roumain soit proclamé langue de l’Etat et sa graphie en cyrillique abandonnée.

LTR : Depuis l’indépendance de 1991, le sentiment d’appartenance européenne s’est-il renforcé ?

Paul Graham : Le sentiment d’appartenance européenne a évolué. Dans les années 1990, il était sans doute principalement orienté vers l’unification avec la Roumanie voisine qui apparaissait comme le chemin le plus court pour régler les nombreux problèmes auxquels la jeune République de Moldavie était confrontée. Depuis, ce sentiment d’appartenance s’est plutôt structuré autour de l’Union européenne, principal partenaire commercial et soutien au développement du pays, où de nombreux moldaves voyagent, étudient, et travaillent. A partir de 2014, l’accord d’association et celui sur la dispense de visa de court séjour ont permis de renforcer encore davantage les échanges tandis que l’agression russe de l’Ukraine a confirmé la nécessité d’un fort ancrage européen du pays en réponse aux menaces de Moscou. Aujourd’hui, les sondages indiquent que plus de 60 % de la population est en faveur de l’adhésion à l’Union européenne, dont le drapeau flotte fièrement devant et à l’intérieur de la plupart des édifices publics.

LTR : Comment s’envisage “l’européanité” de la Moldavie et des Moldaves ? Politique, culturelle, religieuse ?

Paul Graham : L’européanité de la République de Moldavie et des Moldaves est multidimensionnelle : historique, géographique, culturelle, linguistique, religieuse. Quand vous visitez la capitale Chisinau, vous vous sentez en Europe, l’aménagement urbain est européen, la gastronomie est européenne, les musées, salles de théâtres et de spectacles sont européens, l’art de vivre y est européen. J’ajouterai qu’il faut également prendre en compte le rôle de l’importante diaspora moldave, dont les représentants vivent majoritairement dans les pays de l’Union européenne. Dans presque chaque famille moldave, vous avez un ou plusieurs membres travaillant en Italie, en Roumanie, en Espagne, en Allemagne ou en France.

LTR : Quel est l’état actuel des rapports diplomatiques entre la Moldavie et l’Union européenne ? Et quel est-il concernant la Russie ? 

Paul Graham : Depuis le 23 juin 2022, la République de Moldavie bénéficie du statut de candidat à l’Union européenne. Elle est déjà bien avancée sur le chemin de l’intégration grâce à un accord d’association appliqué depuis 2014 qui prévoit une zone de libre-échange approfondi et complet, à un accord de dispense de visa de court séjour et à l’appartenance au partenariat oriental qui offre un accès privilégié à d’importants financements. L’Union européenne apporte son soutien dans tous les secteurs de l’appui aux médias indépendants à la cybersécurité en passant par l’énergie et les transports. Entre octobre 2021 et juin 2022, ce sont 1,2 milliard € qui ont été mis à la disposition de la République de Moldavie par l’UE, la BERD (Banque européenne pour la reconstruction et le développement) et la BEI (Banque européenne d’investissement).

En revanche, les rapports diplomatiques avec Moscou se sont considérablement dégradés depuis l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022. Les autorités moldaves ont condamné avec force l’agression des forces russes et participent à l’isolement diplomatique de la Russie. Sans s’associer formellement aux sanctions européennes, elles veillent à en éviter le contournement. Différentes mesures ont été prises pour réduire les relations de dépendance de la République de Moldavie envers la Russie, notamment dans le domaine énergétique. La République de Moldavie, qui estime être la cible d’une « guerre hybride » visant à déstabiliser le pays et à entraver le bon fonctionnement de ses institutions démocratiques, accueille, depuis juin dernier, une mission civile de l’UE notamment chargée de l’aider à faire face aux menaces hybrides russes.

LTR : Quelles sont les principales motivations de l’adhésion à l’Union européenne ? A quel horizon la Moldavie peut-elle espérer rejoindre l’UE ?

Paul Graham : La Présidente Sandu présente l’adhésion à l’Union européenne comme un enjeu existentiel, comme une question de survie pour la République de Moldavie qui, en raison de son positionnement géopolitique, est particulièrement vulnérable. Il s’agit également de relever un défi mobilisateur, susceptible de transcender les divisions du pays et de donner du sens aux indispensables réformes structurelles nécessaires (notamment la consolidation de l’Etat de droit) pour assurer son développement économique et social mais également sa sécurité. Pour la République de Moldavie, qui a connu un parcours chaotique depuis l’indépendance, le processus d’adhésion est aujourd’hui une véritable « boussole » qui indique la direction à suivre.

Tout en se voulant réalistes, les autorités moldaves déclarent vouloir tout mettre en œuvre pour que le pays soit prêt à adhérer à l’Union européenne en 2030. On verra si ce pari volontariste pourra être tenu. En tout cas, la volonté est forte de progresser aussi rapidement que possible sur le chemin de l’intégration européenne.

LTR : Le 1er juin 2023, 47 pays européens se sont réunis à Bulboaca, en Moldavie, pour le deuxième sommet de la Communauté politique européenne (CPE). À quoi peut-on s’attendre au-delà de la lutte contre la menace russe ? Le Sommet de Chisinau a-t-il joué comme accélérateur ou frein à l’adhésion de la Moldavie à l’Union européenne ?

Paul Graham : La tenue du Sommet de la CPE à Bulboaca, au plus près du front ukrainien, a été un symbole fort qui a apporté la démonstration de l’utilité et de l’importance de ce cadre politique de discussions au plus haut niveau, entre égaux, avec comme principal objectif de relever collectivement les défis qui se posent à l’ensemble du continent européen sur les plans de la sécurité, de la connectivité, de l’énergie ou du climat

Pour la République de Moldavie, au-delà du défi organisationnel, le Sommet de la CPE a été avant tout une manifestation internationale de soutien avec l’annonce du déploiement d’une mission PESD civile pour lutter contre les menaces hybrides, l’adoption d’un régime européen de sanctions contre ceux qui cherchent à la déstabiliser, l’association au mécanisme pour l’interconnexion en Europe, et la réduction volontaire des frais d’itinérance.

Ce Sommet a également servi de caisse de résonance à l’ambition européenne de la République de Moldavie qui a été amplement relayée et médiatisée. A titre d’exemple, le Président de la République a notamment déclaré publiquement que « l’adhésion de la République de Moldavie n’est pas seulement réaliste, elle est un fait qui doit être accompli » en exprimant sa « grande confiance dans sa capacité d’avancer rapidement dans son parcours d’adhésion à l’UE ».

Pour répondre à votre question, le pari réussi de l’accueil du Sommet de la CPE par la République de Moldavie ne peut que jouer en faveur de ce pays dans le contexte des discussions sur l’élargissement de l’Union européenne.

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La faillite intellectuelle d’Emmanuel Todd (2/2)

La faillite intellectuelle d’Emmanuel Todd (2/2)

Deuxième partie de l’analyse du dernier essai d’Emmanuel Todd, « La défaite de l’Occident » consacré à l’état du monde après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

©Xavier Romeder pour L’OBS

 

L’Europe centrale et orientale vue par Emmanuel Todd : ignorance et falsifications historiques

Emmanuel Todd n’a que du mépris pour l’Europe centrale, le même que celui dont il accable l’Ukraine. Il décrit l’Europe centrale comme une vaste zone de peuples arriérés, incapables de développer des classes moyennes et supérieures correctement éduquées, pas plus que de construire des États-nations dignes de ce nom.  

Heureusement pour tous ces pays, Staline a imposé des régimes communistes dans ces pays après 1945, qui ont permis d’éduquer des classes moyennes et d’améliorer leur situation économique et intellectuelle. Hélas, lorsque l’Union soviétique a implosé, au début des années 1990, les couches moyennes des pays d’Europe centrale ont été saisies de « russophobie », la même maladie que les Ukrainiens donc, et on fait preuve d’une grande ingratitude vis-à-vis du pays qui leur avait tout donné, la Russie. 

Emmanuel Todd ne comprend pas pourquoi les pays d’Europe centrale se sont tournés vers l’Europe occidentale et particulièrement vers l’Allemagne après l’effondrement de l’Union soviétique. Alors, il ne recule pas devant des hypothèses audacieuses pour trouver une explication. 

L’une de ses hypothèses, c’est que : « La russophobie persistante des anciennes démocraties populaires pourrait tout simplement résulter d’une dette historique, inconsciente et refoulée, inacceptable, inadmissible, envers l’ancienne occupant. » Selon lui, les classes dominantes actuelles des pays d’Europe centrale doivent tout à la Russie communiste dont elles se sont émancipées pour mettre leur prolétariat au service du capitalisme occidental. Elles sont conscientes de cette dette qu’elles ne peuvent pas rembourser à leur ancien maître et ne trouvent d’autre solution pour s’en libérer que de le détester, de développer une pathologie : la « russophobie ».  On ne sait pas sur quel divan Emmanuel Todd a couché les dirigeants de tous ces pays pour arriver à une explication aussi brillante, mais on est prié de l’accepter. 

Il émet un peu plus loin une autre hypothèse tout aussi lumineuse : « Dans des moments d’abattement et de mauvais esprit, il m’arrive de me demander si dans certains pays de l’Est on n’éprouve pas, plus ou moins consciemment, de la reconnaissance envers l’Allemagne parce qu’elle les a débarrassés de leur problème juif ».  C’est donc l’antisémitisme viscéral de ces pays qui les auraient conduits à tourner le dos à un  pays qui s’est toujours distingué par l’amour qu’il portait au peuple juif, la Russie !

Emmanuel Todd prend quand même la peine d’écrire « Je suis en train d’évoquer des hypothèses historiques techniquement peu démontrables », c’est en effet une sage précaution, même s’il ajoute ensuite « mais dont nous avons terriblement besoin pour nous orienter de manière raisonnable et prudente ». 

Un seul pays trouve grâce à ses yeux, la Hongrie. La raison de cette clémence n’est pas mystérieuse, M. Orban témoigne en effet d’une grande compréhension pour la politique de Vladimir Poutine. Là aussi, Emmanuel Todd a une explication : c’est parce que la Hongrie a été le seul pays, dans le passé, à se soulever contre la domination soviétique. Elle peut donc regarder en face son passé et son présent, sans développer de russophobie aujourd’hui puisqu’elle a su résister à la Russie hier. E. Todd ne pense pas en écrivant cela au fait que la Hongrie était membre de « l’axe Rome – Berlin – Tokyo » pendant la seconde guerre mondiale, amie des nazis donc, beaucoup plus que l’Ukraine, il ne pense qu’à la révolte de 1956. 

Son récit ne tient pas debout puisque La RDA s’est soulevée contre la Russie avant la Hongrie, dès 1953. En 1956, la révolte hongroise a été précédée et inspirée par le soulèvement polonais contre la domination soviétique. Puis ce fut le tour de la Tchécoslovaquie en 1968. La Hongrie devait d’ailleurs devenir la « barraque la plus joyeuse du camp » sous la direction de Kadar, le même qui participa à la répression de la révolte de 1956, grâce aux réformes économiques de 1968, concédées par l’Union soviétique pendant qu’elle écrasait le printemps de Prague. Là encore, la chronologie et la réalité des faits historique ne tourmentent pas E Todd. 

Pour comprendre l’histoire de l’Europe centrale, je recommande plutôt de faire confiance à Milan Kundera qu’à Emmanuel Todd. En 1983, Milan Kundera publia un article intitulé « un Occident kidnappé ou la tragédie de l’Europe centrale ». Il y défendait la thèse selon laquelle, bien que l’Europe centrale et orientale soit sous le contrôle politique de l’Union soviétique depuis 1945, les peuples de la région appartenaient culturellement à l’Occident. Il voyait une formidable incohérence à ce qu’on puisse considérer Vienne comme une capitale occidentale alors que Prague, située plus à l’ouest d’un point de vue géographique, ne se voyait pas reconnaître cette qualité. 

Parlant du communisme, il en tirait un bilan assez différent d’Emmanuel Todd : « Je n’aime pas, écrivait-il, quand on met sur un même pied d’égalité le fascisme et le communisme. Le fascisme, basé sur un antihumanisme décomplexé, a créé une situation relativement simple sur le plan moral : s’étant lui-même présenté comme l’antithèse des principes et des vertus humanistes, il les a laissées intactes. En revanche, le stalinisme fut l’héritier d’un grand mouvement humaniste qui malgré la rage stalinienne a pu conserver bon nombre de postures, d’idées, de slogans, de paroles et de rêves d’origine. Voir ce mouvement humaniste se transformer en son contraire entraînant avec lui toute la vertu humaine, transformant l’amour de l’humanité en cruauté envers les hommes, l’amour de la vérité en délation etc., voilà qui engendre une vision inattendue du fondement même des valeurs et des vertus humaines ». 

Dans « un Occident kidnappé », Kundera prend comme point de départ de sa réflexion une dépêche envoyée par le directeur de l’agence de presse hongroise en 1956, quelques minutes avant que le bureau fût écrasé par l’artillerie russe : « nous mourons pour la Hongrie et pour l’Europe ». Il note que cette phrase n’aurait pas pu être pensée à Moscou où à Leningrad, mais seulement à Budapest ou à Varsovie. L’Europe pour un Hongrois un tchèque ou un Polonais, c’est l’appartenance à des nations qui composaient la partie de l’Europe enracinée dans la chrétienté romaine et qui ont participé à toutes les phases de cette histoire. Ce n’est pas une notion géographique mais une notion spirituelle synonyme du mot Occident.  

Ce sont des écrivains regroupés dans un cercle empruntant son nom au poète romantique Petöfi qui déclenchèrent la révolte en Hongrie en 1956. C’est l’interdiction d’un spectacle de Mickiewicz, poète romantique polonais, qui déclencha la révolte des étudiants polonais en 1968.  

Kundera met en cause l’idéologie de l’âme slave et du monde slave qui n’est qu’une mystification politique fabriquée au dix-neuvième siècle, que les Tchèques ont parfois brandie contre l’agressivité allemande, tandis que les Russes s’en servaient pour justifier leurs ambitions impériales. En réalité, pendant très longtemps les Tchèques n’ont pas eu de relations avec les Russes. Quant aux Polonais ils ont surtout combattu pour leur survie contre les Russes.  

Kundera rappelle la contribution de l’Europe centrale et de la ville de Vienne à la culture européenne. Schönberg fonda le système dodécaphonique, Béla Bartók explora les dernières possibilités originales de musique fondée sur le principe tonal. Prague engendra Kafka et Hasek, Vienne Musil et Broch. Le cercle linguistique de Prague inaugura la pensée structuraliste.  Gombrowicz, Schulz et Witkiewicz ont préfiguré en Pologne le modernisme européen des années 50, notamment le théâtre dit de l’absurde.  

Les parents de Sigmund Freud venaient de Pologne, mais Freud passa son enfance en Moravie, de même qu’Edmund Husserl et Gustav Mahler ; Joseph Roth eu ses racines en  Pologne, Julius Zeyer naquit à Prague dans une famille germanophone avant de choisir la  langue tchèque, en revanche Kafka dont la langue maternelle était le Tchèque choisit  d’allemand. 

Kundera avertissait que dans notre monde moderne où le pouvoir a tendance à se concentrer de plus en plus entre les mains de quelques grands, toutes les nations européennes risquent de devenir bientôt de petites nations et de subir le sort des pays alors sous domination soviétique.  

Il rappelle par ailleurs qu’à Prague des revues intellectuelles étaient vendues à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires au milieu des années 60. Après l’invasion russe elles ont disparu. Cela n’émouvait pas ses interlocuteurs parisiens, car à Paris la culture avait déjà cédé sa place et ce qu’il considérait comme une tragédie était vu comme quelque chose de banal et d’insignifiant.  L’Europe centrale n’existait plus dans les yeux des européens, sinon comme une partie de l’empire soviétique. La vraie tragédie n’est donc pas la Russie mais l’Europe, cette Europe pour laquelle le directeur de l’agence de presse de Hongrie était prêt à mourir. L’Europe n’était plus considérée comme une valeur, mais comme un ensemble géopolitique. 

L’analyse de Milan Kundera reste d’une brulante actualité et Emmanuel Todd témoigne à sa façon de cette cécité qui nous conduit au pire. 

Pour Todd, l’Occident n’est pas le produit de ces cultures partagées dans des frontières mouvantes. A l’origine de tout on trouve selon lui le protestantisme. S’inspirant de Max Weber, dont il n’a fait qu’une lecture très sélective et sans doute un peu rapide, sur les liens entre le protestantisme et l’essor économiques de l’Europe, il part armé de cette seule boussole à la découverte du monde au XXIème siècle. 

D’autres que moi ont largement démonté cette partie du livre d’Emmanuel Todd qui à vrai dire en constitue l’essentiel, et notamment Denis Collin dans un article publié par « La sociale », intitulé : « À propos de la défaite de l’Occident ou l’anthropologie dans tous ses états ».

Denis Collin écrit notamment : « Todd tire par les cheveux un résumé de max Weber et ramène le capitalisme à son esprit protestant ! On peut toujours faire remarquer avec Braudel et Marx que le capitalisme est né en Italie à la fin du moyen-âge et non dans les sermons de Martin Luther, rien n’y fait. Du reste, Todd fait du protestantisme la matrice et de l’autoritarisme allemand et du libéralisme anglo-saxon ; c’est une explication irréfutable (au sens de Popper). En vain, fera-t-on remarquer que l’Allemagne fut très longtemps un pays arriéré et complètement anarchique, affaibli par les querelles entre princes. En vain rappellera-t-on qu’une des grandes révoltes sociales contre l’autorité des seigneurs et de Luther fut la guerre des paysans allemands rendue célèbre par leur porte-parole, Thomas Münzer. Le décollage allemand doit beaucoup à la révocation de l’édit de Nantes et à l’émigration des protestants français (calvinistes) et au coup de balai imposé par les armées de Napoléon, instituant le code civil et préparant la liquidation des vieilleries allemandes, faisant naître l’idée d’une nation allemande, « importée » par des penseurs d’abord très favorables à la Révolution française comme Fichte.  Toute la complexité d’une histoire écrite par les hommes et dont l’issue est imprévisible est ramenée à la mécanique des explications « anthropologiques » toddiennes. On pourrait multiplier les exemples de ce schématisme et même des erreurs que ce schématisme produit : il faut faire entrer les faits de gré ou de force dans le lit de Procuste ». 

 

Europe de l’Ouest et Scandinavie 

Ce qui est pratique, avec la grille de lecture d’Emmanuel Todd, c’est que l’on peut l’appliquer à tous les pays, elle fonctionne partout. 

Le Royaume-Uni fait l’objet d’un examen particulier en raison de son bellicisme, supérieur à celui des autres pays d’Europe de l’Ouest (le livre a été écrit avant les déclarations va-t’en-guerre d’Emmanuel Macron). 

Le Royaume-Uni était un pays dominant au temps du protestantisme triomphant. Mais à l’époque du protestantisme zéro, aujourd’hui donc, il n’est plus rien. Plus que les lignes consacrées à la critique du libéralisme britannique, qui ne sont pas originales, c’est sa peinture de la Grande Bretagne de Liz Truss qui est intéressante. Il rend compte de sa première allocution, lors de son investiture, le 6 septembre 2022, dans les termes suivants : « sa dégaine de petite bourgeoise agitée et vaniteuse était si peu britannique ! » ; il semble regretter Margaret Thatcher qui « n’a pas été une partenaire mineure de Reagan… ».

Suit la description du gouvernement de Liz Truss : un chancelier de l’échiquier d’origine ghanéenne, le ministre des affaires étrangères dont la mère est originaire du Sierra Leone, le ministre de l’Intérieur dont la mère est d’origine indienne. Il y voit « une colorisation stupéfiante de la politique au plus haut niveau ». Il prend soin de préciser un peu plus loin « nous pouvons aussi simultanément nous réjouir que le racisme britannique ait disparu (comme le racisme allemand) et nous demander ce qu’est l’objet historique nommé Royaume-Uni, maintenant qu’il n’est plus exclusivement gouverné par des protestants blancs. Je poserai la même question à propos des États-Unis. »

On pourrait aussi se demander ce que signifie la question posée par Emmanuel Todd qui traduit une conception de la nation fondée sur la couleur de peau et éventuellement sur des convictions religieuses, et non sur une histoire partagée, une constitution, des principes d’organisation des institutions, bref « ce plébiscite de tous les jours » dont parlait Ernest Renan. 

Au passage, Todd constate une anomalie : « Partout dans le monde, la performance éducative est corrélée à la performance en matière de mortalité infantile. Plus la mortalité infantile est basse, plus la performance éducative est élevée. En Angleterre, la mortalité infantile chez les Blancs est de 3/1 000 et chez les Noirs de 6,4/1 000. Pourtant, la probabilité pour un jeune Anglais blanc d’accéder à l’éducation supérieure était en 2019 de 33%, celle des Noirs de 49%  celle des « Asian » de 55%. ». 

On avait appris dans le chapitre précédent qu’il existait un lien absolu entre le taux de mortalité infantile et le caractère démocratique d’un pays. Plus le taux de mortalité infantile est bas plus le régime est démocratique, nous enseignait Emmanuel Todd, pour conclure que la Russie était plus démocratique que les États-Unis d’Amérique.

Il nous a ensuite enseigné que plus la part de la population suivant des études supérieures était importante, en particulier si elle dépassait 20% de la population, et moins le pays était démocratique, la part soi-disant éduquée de la population confisquant alors le pouvoir pour elle-même. Nous apprenons maintenant que plus proportion de la population éduquée est importante et plus le taux de mortalité infantile est bas.  Il faudrait donc conclure de ces démonstrations successives que plus de société est démocratique et moins elle est démocratique, puisqu’un taux de mortalité infantile faible est à la fois le signe d’un pays démocratique, et la caractéristique d’un pays comportant une part importante de sa population éduquée, marque infaillible d’un régime non démocratique. 

D’un chapitre à l’autre, la signification de cet indicateur infaillible qu’est le taux de mortalité infantile change. On ne sait pas si Emmanuel Todd dit n’importe quoi ou s’il nous prend carrément pour des idiots. 

On aurait pu croire qu’il ferait au moins crédit aux britanniques de s’être prononcé pour le Brexit, compte tenu de l’opinion extrêmement négative de l’auteur sur la construction européenne, souvent hélas bien justifié, mais il n’en est rien. Il confesse son erreur : « avec beaucoup d’autres, j’y avais vu (dans le vote en faveur du Brexit) la résurgence d’une identité nationale, tout au moins en Angleterre puisque l’Ecosse a voté pour rester dans l’Union européenne. Le Brexit a en réalité découlé d’une implosion de la nation britannique ».

Il ajoute un peu plus loin : « la motivation la plus puissante des milieux populaires était probablement d’arrêter l’immigration en provenance d’Europe de l’est, de Pologne notamment. Voilà qui ne suggère ni une nation retrouvant le dynamisme de sa jeunesse, ni un peuple optimiste. » Todd reprend ici sans nuance, l’appréciation des couches dominantes européennes et britanniques, sur le vote populaire hostile à l’Union européenne, considéré comme un vote de repli sur soi fait par un peuple arriéré et dépassé par le mouvement d’ouverture des frontières. 

L’Allemagne est traitée de façon non moins étrange. En raison de son fonds anthropologique de famille souche autoritaire, elle souffrirait d’une incapacité structurelle à générer des chefs résolus à endosser les responsabilités correspondant à la principale puissance européenne de l’Ouest de l’Europe.  

Compte-tenu du passé de l’Allemagne depuis la fin du 19e siècle, cette affirmation ne manque pas de surprendre. Même en ne prenant que la période la plus récente, il est difficile d’affirmer que Gerhard Schroeder ou Angela Merkel n’aient pas été des leaders politiques exerçant une réelle autorité sur leur pays et au-delà. 

« L’Allemagne n’est pas nationaliste, elle n’a aucun projet de puissance, ce que prouve sa fécondité très insuffisante de 1,5 enfant par femme, au maximum, en longue période », écrit-il.  Mais à ce compte-là, quel pays est nationaliste ? Pas plus la Russie, dont la natalité est en berne, que l’Allemagne ou n’importe quel autre pays européen.

Le soutien de l’Allemagne à l’Ukraine ne saurait être que temporaire puisque l’intérêt de l’Allemagne est de se rapprocher de la Russie, l’autre puissance dominante européenne, dont elle dépend pour son approvisionnement énergétique. Mais le projet stratégique des États Unis serait d’empêcher le rapprochement entre l’Allemagne et la Russie et la constitution d’une union de l’Eurasie contre eux, puisque Brzezinski l’a écrit dans « le grand échiquier » en 1997. 

Depuis lors mille évènements ont modifié la situation internationale (montée de la Chine, attentat du 11 septembre 2001 et ses suites, guerres au Moyen Orient, crises financières…), mais ce livre écrit il y a 30 ans aurait dicté toute la politique étrangère des Etats-Unis, dont l’auteur ne cesse par ailleurs d’écrire que ce pays devenu invertébré est incapable de formuler une politique et qu’il est privé de volonté. 

On ne saura pas non plus comment l’Allemagne peut être à la fois le pays qui a étendu son emprise économique en Europe centrale, au détriment de l’ex-Union soviétique, et la pays ayant un intérêt naturel à s’allier à la Russie. 

Le cas des pays scandinaves est traité avec encore plus de désinvolture. Ce sont des annexes des services de renseignement américain et rien de plus, affaiblis par les mêmes maux que les autres pays occidentaux avec un développement particulièrement marqué du féminisme. Celui-ci pose un problème à Emmanuel Todd : d’où vient le bellicisme de la Suède, pays dans lequel une proportion plus importante qu’ailleurs de la population se déclare prête à prendre les armes pour défendre sa patrie, alors que les femmes y exercent une importance supérieure au reste de l’Europe dans l’exercice du pouvoir, et alors que la guerre est depuis toujours l’affaire des hommes ? « On peut imaginer chez certaines d’entre elles (il s’agit des dirigeantes féminines de Suède et de Finlande) placées au plus haut niveau, celui des relations internationales, une forme d’imposture : « la guerre étant la chose des hommes, nous devons nous montrer aussi décidées qu’eux, ou plus même ». La supposition que je hasarde ici, c’est que ces femmes auraient absorbé une dose de masculinité toxique. » 

Il fallait y penser : les femmes au pouvoir génèreraient la guerre comme la nuée l’orage, parce qu’elles doivent montrer qu’elles sont aussi fortes que les hommes. On reste interdit devant des spéculations aussi audacieuses et l’on ne sait surtout même plus comment commenter des propos aussi médiocres. 

 

Défaite de l’impérialisme américain et de ses protectorats 

« Le vrai problème auquel le monde est toujours confronté, ce n’est pas la volonté de puissance russe, très limitée, c’est la décadence de ce centre américain, elle est sans limite ». On ne sait plus très bien en lisant Emmanuel Todd, s’il déplore la domination américaine passée, selon  lui, sur la scène mondiale, ou s’il la regrette. 

La thèse principale de l’auteur est que le déclin américain est dû à la disparition du protestantisme WASP qui dominait la société américaine et à son remplacement par une nouvelle forme de nihilisme. 

Cette analyse le conduit à comparer la disparition du protestantisme aux États-Unis avec celle du protestantisme allemand entre 1880 et 1930, qui aurait permis l’émergence d’une autre forme de nihilisme, le nazisme. Tout en s’excusant du caractère peut-être exagéré que pourrait avoir cette comparaison, il assoit son analyse sur ses souvenirs de lecture de « La révolution du nihilisme » d’Hermann Rauschning, complétée par celle de Léo Strauss.

L’auteur prie ses lecteurs de l’excuser d’avance du caractère schématique des trois chapitres qu’il consacre aux États-Unis et les avertit que tout ne sera pas démontré ; là encore il s’agit d’une sage précaution. 

 

Le protestantisme zéro qui s’est installé aux Etats-Unis 

Emmanuel Todd mobilise quatre constatations pour justifier sa thèse de la disparition du protestantisme aux États-Unis. 

La baisse du taux de natalité et du taux de fécondité constatée aux États-Unis, serait la marque de cette disparition du protestantisme. Je me permets d’ajouter que si elle est réelle aux États-Unis, elle ne l’est pas moins dans le reste du monde, aussi bien dans les pays catholiques que protestants, musulmans ou bouddhistes.

Le taux de fécondité en Chine est de 1,3 enfant par femme en âge de procréer, de 1,6 aux États Unis, de 1,5 en Russie et 1,68 en France. La baisse de la fécondité et de la natalité est un phénomène mondial qui entraînera un vieillissement et une réduction de la population en Russie comme en Chine, avant celle des États-Unis d’Amérique. Il ne faut d’ailleurs peut-être pas s’en alarmer plus que ça, car une poursuite de la croissance de la population mondiale qui a déjà dépassé les 8 milliards d’êtres humains, est sans doute assez peu compatible avec la réduction de la consommation mondiale et de l’empreinte écologique de l’humanité sur une planète finie.  Le seul continent dans lequel la population continuera à croître rapidement, si les tendances actuelles se confirment, sera le continent africain, particulièrement dans sa partie subsaharienne.

L’acceptation majoritaire de l’homosexualité aux États-Unis serait la seconde preuve de cette disparition du protestantisme. Toutes les religions monothéistes condamnent l’homosexualité, rappelle Emmanuel Todd ; dès lors, la tolérance que manifeste l’Occident décomposé vis-à-vis de l’homosexualité témoigne de la disparition de l’emprise de la religion sur les populations.  L’auteur précise qu’il considère favorablement l’émancipation des homosexuels (on respire), mais qu’il voit d’un mauvais œil la propension qui se manifeste notamment aux États-Unis et qui consiste à faire de « l’idéologie gay » un phénomène culturel dominant. 

L’acceptation du mariage pour tous concrétise sur le plan institutionnel cette tolérance des populations pour l’homosexualité. Elle s’oppose radicalement à la conception religieuse du mariage réservé à l’union de deux personnes de sexe différent en vue de la procréation, par les religions monothéistes. Il ne précise pas que la religion musulmane favorise l’union entre un homme et plusieurs femmes, ni si l’abandon de cette conception du mariage serait un progrès ou un signe de décomposition. 

La « question transgenre », pour reprendre son expression, est un pas supplémentaire dans cette transformation civilisationnelle. Emmanuel Todd rappelle que « la génétique nous enseigne que l’on ne peut transformer un homme (chromosome XY) en femme (chromosome XX) ». Et je ne lui donnerai pas tort sur ce point. « Prétendre le contraire c’est affirmer le faux ».

En revanche, la caractérisation qu’il fait de cette affirmation comme étant un acte intellectuel nihiliste appelle plus de réserves. Il considère que ce besoin d’affirmer le faux, de lui rendre un culte et de l’imposer comme la vérité de la société qui prédomine dans une catégorie sociale (les classes moyennes plutôt supérieures) et ses médias (le New York Times, le Washington Post), confirment que nous avons affaire à une religion nihiliste.

On pourrait faire remarquer à E. Todd qu’un pays musulmans comme le Pakistan, dans lequel on ne plaisante pas avec la religion, a adopté en 2018 une loi reconnaissant les transgenres et les autorisant à s’enregistrer comme tels. L’Iran est un des pays réalisant le plus d’opérations de changement de sexe au monde ; celles-ci sont conçues comme un remède à l’homosexualité qui reste condamnée.  

Sans développer plus que nécessaire cette question, on peut dire que l’analyse de Todd est aussi erronée que désinvolte sur ces sujets et qu’il nous fait part de ses opinions plutôt que des résultats d’une enquête sérieuse permettant de faire une comparaison internationale et de la mettre en relation avec tel ou tel fait religieux. 

On fera également remarquer que le triomphe du wokisme aux Etats-Unis est loin d’être absolu et définitif. Donald Trump, qui en est un contempteur beaucoup plus déterminé qu’E. Todd, a été président des Etats-Unis de 2017 à 2021 et pourrait être réélu en 2024, ce qui devrait rassurer notre auteur. A moins que D. Trump ne perde la prochaine élection pour avoir affirmé avec trop de force son opposition à la liberté d’avorter et permis qu’elle soit mise en cause par la Cour suprême désormais grâce aux juges qu’il y a nommés lorsqu’il était président. Curieusement, c’est un sujet qu’E Todd n’évoque pas dans son livre ; il aurait alors fallu parler de la pratique largement répandue de l’avortement en Russie, en dépit de sa très faible natalité et apporter quelques nuances à ses développements sur ce pays. 

 

Mesure de la décadence économique des Etats-Unis : le PIB réinventé 

Après avoir établi dans les conditions que l’on vient de rappeler la disparition du protestantisme et la décadence américaine qu’elle a provoquée, Emmanuel Todd décrit ses manifestations. Comme sur les autres sujets, il ira assez vite en besogne. 

La décadence américaine s’exprime d’abord dans la baisse de l’espérance de vie moyenne de la population, de 78,8 ans en 2014 à 76,3 en 2021, inférieure à celle de l’Allemagne, de la France ou du Japon. Elle reste toutefois nettement supérieure à celle de la Russie où elle n’est que de 71,3 années. Mais ce très mauvais résultat est traité différemment des autres puisqu’il s’agirait de « la marque de son histoire torturée ». Il faudrait cependant expliquer pourquoi l’espérance de vie de la Russie sous Vladimir Poutine est inférieure à celle de l’Union soviétique de Brejnev qui n’était pourtant pas un paradis et qui souffrait de tortures historiques plus violentes et plus récentes que celle de la Russie d’aujourd’hui. 

Emmanuel Todd met en rapport les dépenses de santé les plus élevées au monde des États-Unis (18,8% / PIB contre 12,2% en France par exemple) avec ses mauvais résultats en matière d’espérance de vie ou le taux de mortalité infantile (5,4 pour 1 000 naissances vivantes en 2020 aux Etats-Unis contre 4,4 en Russie. 

Il en tire la conclusion que la comparaison internationale des PIB ne vaut rien dire et que le PIB lui-même est une notion dénuée de signification, même si le passage de l’un à l’autre peut sembler acrobatique.  

Nous n’entreprendrons pas ici de défendre cette notion de PIB qui a fait l’objet de très nombreuses critiques depuis des décennies.  Des tentatives ont été faites pour évaluer les performances des économies de façon plus fine que par la simple addition de la production de biens et services au prix de marché (cf. notamment le rapport Stiglitz remis à Nicolas Sarkozy en 2008 ou l’indice de développement humain calculé par l’ONU). 

La contestation écologique de l’économie nous a instruit depuis longtemps sur les effets désastreux de la croissance économique sur la nature et sur les hommes, et sur le fait qu’ils n’étaient pas pris en compte dans le calcul des produits intérieurs bruts des nations.  De ce point de vue, la performance des États-Unis dont le PIB reste le plus important du monde avec 26 185 Mds$ et un PIB par tête de 76 000$, doit être comparée à ses émissions de CO2 par habitant, deux fois supérieures à celles d’un européen moyen et incomparables avec celles d’un paysan africain.

Mais la Russie qui est très loin derrière les États-Unis, lorsque l’on mesure sa place en termes de PIB (2 136 milliards $ et 15 270 $ de PIB par tête), n’est pas non plus un modèle d’efficacité écologique, chaque Russe émettant plus de 11 tonnes de CO 2 en moyenne ; sans parler des catastrophes écologiques dont ce pays s’est rendu responsable au cours des temps, une des plus spectaculaires étant la quasi-disparition de la mer d’Aral.  Rappelons également que l’économie russe reste essentiellement une économie d’extraction de combustibles fossiles qui lui apporte les ressources financières lui ont permis de maintenir un secteur de production d’armement puissant. 

La Chine et au deuxième rang économique des nations avec un PIB de 21 643 Mds$, mais son PIB par tête de 12 570$ est inférieur à celui de la Russie. Cependant, elle produit d’ores et déjà le tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre et bien que sa croissance ralentisse, celles-ci continueront certainement à augmenter dans les années qui viennent.  Signalons que le PIB de la France, 2 800 Mds$ et 41 000$ de PIB par tête est supérieur à celui de la Russie.  

L’indice de développement humain calculé par le programme des nations unies pour le développement (PNUD) compare toutes les nations de la planète non plus simplement en fonction de leur PIB, mais au travers d’un indice synthétique qui prend en compte le niveau de production, mais aussi de santé, d’espérance de vie et d’éducation de la population. Évalués de cette façon, les pays scandinaves, vilipendés par Emmanuel Todd dans son ouvrage, et nombre de pays de l’Union européenne sont en haut du classement, tandis que les États-Unis n’arrivent qu’en 21ème position, la France en 28ème position, la Russie en 52ème position, la Chine en 79ème position. 

On voit que quelle que soit la méthode retenue, plus frustre ou plus sophistiquée, la Russie ne l’emporte pas sur le reste du monde contrairement à la place qu’elle occupe dans la vision d’Emmanuel Todd. On remarquera également que s’il essaie de démontrer le déclassement des États-Unis par rapport à la Russie, il est très silencieux sur la croissance vertigineuse de la Chine depuis le début des années 80 comparée à celle de la Russie. 

D’ailleurs, Emmanuel Todd ne cherche pas vraiment à démontrer, il indique « qu’il ne s’agit plus de considérer les chiffres officiels mais de les enjamber moyennant un calcul dont l’audace et la précision devraient (dit-il) me valoir un prix Nobel. La banque royale de Suède qui a décerné ce hochet à tant de comiques méticuleux, pourrait bien pour une fois récompenser un esprit simple et clair ».  Nous voilà prévenus de l’ambition. 

La méthode est en effet simple et claire, elle repose entièrement sur l’appréciation personnelle de l’auteur, ne fait appel à aucun calcul, aucune observation de la réalité concrète, mais à une affirmation : « Nous avons vu au chapitre précédent que les dépenses de santé représentaient 18,8% du PIB américain, et ce, pour aboutir à une baisse de l’espérance de vie. Il me semble que la valeur réelle de ces dépenses de santé, étant donné leurs résultats, est surestimée.  N’existent vraiment, dans ces dépenses, que 40% de la valeur affichée (NB : Nous ne saurons jamais d’où sort ce chiffre de 40%). Je vais donc les diminuer en les multipliant par le coefficient 0,4. Revenons alors au PIB américain de 76 000$ par tête en 2022. Je constate que dans cette évaluation, 20% correspondent à des secteurs de l’économie que je qualifierais de physiques : industrie, construction, transport, mines, agriculture. Ces 20% de 76 000$ donnent 15 000$ que je sécurise en les déclarant vrais. Restent 60 800$ par tête, la « production » de services (incluant la santé) dont je n’ai aucune raison de penser qu’ils soient plus vrais que la santé elle-même. Je leur applique donc à eux aussi le coefficient de diminution de 0,4. Mes 60800$ deviennent 24 320$. J’additionne les 15 200$ de production physique sécurisée à ces 24 320$ de services amaigris. J’obtiens un PIR (Produit Intérieur Réel ou réaliste) par tête de 39 520$. Ce résultat est fascinant parce qu’en 2020 le PIR par tête était légèrement inférieur au PIB par tête des pays d’Europe occidentale. Comme c’est étrange l’ordre des richesses par têtes coïncide désormais avec celui des performances en matière de mortalité infantile, avec ici l’Allemagne en tête et les États-Unis bon dernier. » 

Cette démonstration « fascinante » pour reprendre le mot de l’auteur ne souffre que d’un seul défaut, c’est que le PIB est calculé de la même façon pour tous les pays du monde dans les comparaisons établies par les organismes officiels pour lesquels il n’a qu’un profond mépris.

Il faudrait donc pour que la démonstration, si on peut la qualifier ainsi, d’E. Todd ait une valeur quelconque, recalculer avec la même « méthode » le PIB des pays de l’Union européenne et celui de la Russie. La production de services n’est pas moins importante en Allemagne, en France ou même en Russie, qui ne manque pas d’une bureaucratie très développée, bien au-delà de l’appareil répressif, laquelle constitue même un de ses caractères nationaux dont la littérature russe rend très bien compte. 

Cette révision de la situation économique des différents pays qui composent l’économie mondiale par Emmanuel Todd n’a tout simplement aucun sens et elle ne cherche même pas à donner au lecteur le sentiment d’un minimum de sérieux dans l’analyse et la démonstration. Il se moque tout simplement de ses lecteurs et on s’étonne à la lecture de ces élucubrations, de l’accueil rencontré par ce livre dans les médias et qu’un éditeur réputé sérieux comme Gallimard, n’ait pas souligné auprès de son auteur les incohérences du livre qu’il s’apprêtait à publier. 

 

Une explication décoiffante de la croissance des inégalités 

Emmanuel Todd s’intéresse ensuite, avec la même rigueur, à la question des inégalités aux États-Unis.  Là encore, il est guidé par une idée simple : « selon mon modèle d’évolution des sociétés, si 20 à 25% d’une génération ont fait des études supérieures, l’idée leur vient qu’ils détiennent une supériorité intrinsèque : aux rêves d’égalité succède une légitimation de l’inégalité. Le seuil de 25% d’éduqués supérieurs a été atteint aux États-Unis dès 1965 ; une génération plus tard en Europe. » 

On pourrait faire observer que cette règle n’est confirmée ni par l’observation des inégalités à travers le monde aujourd’hui, ni par l’histoire des inégalités. Les inégalités étaient supérieures à la fin du 19e siècle à ce qu’elles sont aujourd’hui, bien que la part des éduqués supérieurs ait été à l’époque bien inférieure à ce qu’elle est aujourd’hui. Selon un rapport sur les inégalités mondiales établi par le World Inequality Lab en partenariat avec le PNUD, en 2022, les pays dans lesquels les inégalités sont les plus grandes se trouvent en Afrique et au Moyen-Orient, suivis des États-Unis, puis de la Russie et du Canada. Les pays d’Europe occidentale et l’Australie faisant partie des pays les plus égalitaires.  Mais Emmanuel Todd ne s’embarrasse pas d’enquêtes et de chiffres, ses intuitions sont bien supérieures à ce patient et ingrat travail. 

D’ailleurs, s’il s’était embarrassé de chiffres, il aurait dû expliquer la contradiction entre sa théorie et le fait que le taux brut de scolarisation dans l’enseignement supérieur, comparable entre les États-Unis, 88,3% de la classe en âge de suivre des études supérieures, la Russie (84,6%), la Chine (60%), produise des sociétés complètement différentes. 

Faute de l’expliquer, il « enjambe » ces chiffres comme tous les autres pour assener son point de vue, qui mériterait sans doute un prix Nobel, mais d’élucubrations plutôt que d’économie. 

Emmanuel Todd nous livre une autre analyse étonnante du développement des inégalités dans la société américaine. Elle résiderait dans l’émancipation des afro-américains. Dans l’Amérique protestante et raciste, les inégalités résultaient essentiellement des différences raciales et de la position inférieure de la population noire américaine. En même temps que la population blanche opprimait la population noire, elle aurait partagé un idéal d’égalité entre les blancs.

À partir du moment où la population noire s’est émancipée en obtenant les mêmes droits que la population blanche, que le racisme « classique » a disparu, l’idéal d’égalité entre les blancs aurait également disparu et la compétition entre Blancs se serait développée. « La disparition soudaine de l’égalité des Blancs fondée sur l’inégalité des Noirs » a provoqué la pulvérisation du sentiment démocratique partagé par les Blancs. 

On est heureux de savoir le racisme disparu du sol américain et triste de savoir que l’émancipation des Noirs a provoqué une aggravation de la situation d’une partie des Blancs. On aimerait aussi savoir ce que l’auteur pense de la situation des populations issues d’Amérique latine et plus généralement de la position des populations immigrées aux États-Unis, notamment d’origine asiatique. Mais là encore notre sociologue anthropologue n’a pas envie de s’embarrasser de détails ou d’enquêtes trop longues et qui viendraient obscurcir la clarté du propos. 

Tout cela conduit Emmanuel Todd à prétendre que « le reste du monde a choisi la Russie » face à un Occident isolé et en pleine déconfiture dans la guerre en Ukraine. 

Emporté par sa volonté de démontrer que tout va mieux dans le reste du monde, Emmanuel Todd écrit par exemple « les cultures patrilinéaires évoluent et se serait une grave erreur de croire qu’elles ignorent l’émancipation des femmes. Mais celle-ci ne prend pas la forme extrême de féminisme typique du monde occidental. Je ne suis pas aveugle à la répression continue de la liberté des femmes en Iran. Mais, dans la République islamique, les femmes font désormais plus d’études que les hommes et ont en moyenne moins de 2 enfants. » Les femmes iraniennes qui se sont soulevée après le meurtre de Mahsa Amini par la brigade des mœurs iranienne et qui ont été férocement réprimées par le régime des mollahs, apprécieront ce coup de chapeau à une amélioration de leur sort dont elles ne semblent pas suffisamment conscientes.  

Ailleurs, il prend l’exemple du Karnataka pour expliquer à quel point la situation des femmes indiennes est plus enviable que celle des pays occidentaux, avant de célébrer le « soft power russe » qui je dois le dire m’avait un peu échappé. A moins que l’on ne range le groupe Wagner et l’action des hackers russes parmi les outils du soft power russes. Les voisins de la Russie, en particulier ceux qui ont bénéficié de sa protection rapprochée pendant une bonne partie du 20e siècle sont moins sensibles aux bienfaits de ce soft power. C’est d’ailleurs peut-être une des raisons de l’intervention de la Russie en Ukraine que de voir la majorité de la population de ce pays regarder de plus en plus résolument vers l’Union européenne en tournant le dos au pays qui l’a tellement fait souffrir depuis si longtemps. 

 

La famille patrilinéaire, ciment du « Sud global »  

Si le reste du monde a choisi la Russie, c’est que de la Russie à la Chine, de l’Asie au Moyen Orient, d’une grande partie de l’Afrique à certains pays d’Amérique latine, le fond anthropologique serait celui de familles patrilinéaires. En face de lui, « le monde occidental, bilatéral et nucléaire, libéral, périphérique, apparaît bien petit ». Et dans ce contexte, « accuser avec véhémence la Russie d’être scandaleusement anti-LGBT, c’est faire le jeu de Poutine. La Russie sait que sa politique homophobe et anti-transgenre, loin de lui aliéner les autres pays de la planète, en séduit beaucoup. Cette stratégie consciente lui confère un soft power considérable. » Au vu de la montée de l’extrême droite dans nombre de pays européens mais également aux Etats-Unis, la Russie risque de devoir partager ce « soft power » avec beaucoup de monde.  

 

Conclusion 

L’impérialisme américain mérite beaucoup de critiques.  Sa politique étrangère, depuis des décennies, est caractérisée par l’aveuglement, la prise du pouvoir du lobby militaire au détriment des diplomates. Les résultats en sont catastrophiques et toutes ses interventions extérieures depuis les années 1970 se sont soldées par des catastrophes dont les Etats-Unis sont incapables de tirer les leçons.  Il faut dire que dans le même temps, les pays qui les critiquent sont les mêmes qui les accusent lorsqu’ils refusent d’intervenir pour régler des situations conflictuelles un peu partout dans le monde.

L’Union européenne est incapable d’avoir une politique étrangère sérieuse et les rodomontades de Mme. Von der Leyen n’y changeront rien. La défense européenne est un discours creux et dangereux qui a justifié l’absence de politique de défense et de politique industrielle des États-membres de l’Union européenne pendant trop longtemps, avec les résultats que nous pouvons  constater aujourd’hui. 

L’OTAN était une organisation internationale en état de mort cérébrale selon Emmanuel Macron il n’y a pas si longtemps. Pourtant, des pays qui avaient une tradition de neutralité ont souhaité y adhérer après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, sans qu’il y ait besoin de pression américaine pour cela. Nous laisserons de côté les explications psychologiques sur la relation entre le féminisme et le bellicisme, d’Emmanuel Todd, pour essayer de comprendre ce phénomène. 

Le capitalisme mondial, dont la Russie est un élément, est en crise depuis le début des années 1970. Les solutions trouvées à chaque fois pour relancer l’économie mondiale ont préparé des crises encore plus violentes. La divergence entre les économies occidentales, États-Unis d’un côté, Union européenne de l’autre, celles qui vont croissant également entre les membres de l’Union européenne, la puissance nouvelle de la Chine et de l’Inde, sont porteuses de grandes menaces pour le monde. 

Le livre d’Emmanuel Todd ne permet nullement de comprendre cette situation. C’est un pamphlet bourré d’erreurs et de contre-vérités qui se présente, abusivement, comme le résultat d’un travail académique et la synthèse d’une carrière de recherche. Loin de nous éclairer il nous empêche de comprendre. 

Il ne suffit pas de prendre le contre-pied de l’opinion dominante pour avoir raison. C’est l’erreur commise par Emmanuel Todd. Le résultat est un livre médiocre qui disqualifie même les éléments justes qu’il comporte. C’est une déception de la part d’un auteur qui a su parfois faire preuve de clairvoyance.  L’occident ne va pas bien, mais Emmanuel Todd non plus. 

Jean-François Collin 

 

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The Golden Notebook (Le carnet d’or) de Doris Lessing

The Golden Notebook (Le carnet d’or) de Doris Lessing

Doris Lessing, écrivaine incontournable de la littérature britannique, est encore trop peu connue en France. Le Carnet d’Or, (The Golden Notebook), est l’une de ses œuvres phares et permet de se plonger dans son écriture si particulière qui explore une multiplicité de thèmes et donne au roman une finesse dans la compréhension des rapports humains et des dynamiques sociales et politiques de l’époque.

© Roger Mayne / National Portrait Gallery, London

Doris Lessing, écrivaine incontournable de la littérature britannique, est encore trop peu connue en France. Le Carnet d’Or, (The Golden Notebook), est l’une de ses œuvres phares et permet de se plonger dans son écriture si particulière qui explore une multiplicité de thèmes et donne au roman une finesse dans la compréhension des rapports humains et des dynamiques sociales et politiques de l’époque.

Lorsqu’elle reçoit le Prix Nobel de littérature en 2007, Doris Lessing est qualifiée par l’académie suédoise de « conteuse épique de l’expérience féminine qui, avec scepticisme, ardeur et une force visionnaire, scrute une civilisation divisée ». L’un de ces premiers romans, Le Carnet d’Or (The Golden Notebook), publié en 1962, témoigne déjà de cette acuité et permet à l’autrice britannique de se hisser au rang des auteur∙e∙s de renommée internationale. Traduit une dizaine d’années plus tard chez Albin Michel, il est couronné du Prix Médicis étranger en 1976.

Le Carnet d’Or suit la trajectoire d’Anna Wulf, écrivaine et femme libre dans les années 50 londoniennes, qui fait face au syndrome de la page blanche. Elle s’efforce d’écrire dans quatre carnets personnels afin de ne pas sombrer dans le chaos. Un chaos issu de sa condition féminine, des contradictions politiques lié à son engagement dans le parti communiste, et plus simplement de son incapacité à trouver sa place dans une société et une époque données.

Une émancipation littéraire par la forme

Le livre a une forme particulière : c’est d’abord une nouvelle intitulée « Free Women » qui est entrecoupée des différentes entrées des quatre carnets d’Anna, elle-même l’héroïne de la nouvelle. Le contenu et la forme du livre sont entremêlés et les frontières se brouillent entre l’autrice Doris Lessing et l’écrivaine Anna Wulf. Chaque carnet contient un aspect de la personne d’Anna : le carnet noir pour l’écriture et sa vie d’écrivaine, le carnet rouge pour ses opinions politiques, le carnet jaune pour sa vie émotionnelle et le carnet bleu pour les évènements de la vie ordinaire. Ainsi divisée, elle se donne l’impression de maitriser son mal-être. Mais ce n’est qu’avec le dernier carnet, le carnet d’or, qu’elle réussira à se retrouver elle-même, à sortir de la folie dans laquelle elle sombre.

Ce roman, situé dans la « phase psychologique » de l’auteure (de 1956 à 1969), est avant tout un récit introspectif qui démêle la vie intime du personnage principal et dévoile ses faiblesses psychiques. La forme choisie du roman permet une appréhension et une compréhension holistique d’Anna Wulf. Ce personnage peut aussi être analysée comme l’alter-ego de Doris Lessing étant donné sa finesse de réflexion et son développement abouti. On pourrait croire à une autobiographie. Le livre est d’une intensité particulière, chaque phrase écrite développe une nouvelle idée de l’autrice, et participe ainsi à l’élaboration complexe de son personnage et de ses pensées. Le Carnet d’Or s’inscrit dans ce que la critique littéraire britannique Margareth Dabble décrit comme étant le domaine de la « fiction de l’espace intérieur », une fiction qui explore l’effondrement mental et sociétal de l’individu.

Un livre féministe ?

Doris Lessing utilise l’histoire et le personnage d’Anna Wulf pour décrire la condition et l’expérience féminine dans la société anglaise des années 50. L’écriture par une femme permet de mettre en avant des thèmes novateurs dans la fiction, tels la menstruation, la masturbation et le plaisir féminin dans les relations sexuelles. Lessing dépeint une femme libre ; économiquement, politiquement et sexuellement émancipée. Elle emploi un langage cru pour décrire ses relations sexuelles et utilise l’écriture « consciente » pour témoigner de l’expérience des douleurs psychiques et physiques liées aux règles. De façon marquant, l’expérience de cette femme dans les années cinquante résonne avec celles des femmes d’aujourd’hui. L’autrice apporte également une vision libre et ouverte des relations tout en démontrant les limites de celles-ci. Anna Wulf s’émancipe des codes sociétaux de l’époque en adoptant un mode de vie libertin en tant que femme divorcée, qui élève seule son enfant et qui multiplie les amants. Paradoxalement, elle se rend compte que sa vie de femme libre participe au système patriarcal dont elle essaye de s’extraire. Elle est l’amante d’homme mariés et représente pour eux l’objet sexuel et sensuel que leur femme n’est pas.

Jusqu’à la fin de sa vie, Doris Lessing s’est refusée à penser que son livre était une icône de la guerre des sexes et de l’émancipation féminine, description qui lui sera attribuée par beaucoup de critiques et de féministes de l’époque. Il est vrai que de le limiter à cela serait particulièrement réducteur : il est tout autant un roman sur l’écriture, sur les relations humaines, sur la politique et le communisme, elle y démontre les contradictions politiques et morales liés à l’enfermement des idées dans le contexte stalinien. C’est un roman social, qui cherche à partager l’expérience humaine, et dans ce cas, l’expérience féminine.

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Que signifierait une victoire de la Russie sur l’Ukraine ?

Que signifierait une victoire de la Russie sur l’Ukraine ?

Depuis deux ans, le conflit entre la Russie et l’Ukraine fait rage, semant le chaos et provoquant des conséquences désastreuses pour la région et au-delà. Alors que la contre-offensive menée depuis cet été par l’Ukraine est considérée comme un échec, une question se pose de manière de plus en plus prégnante : quelles seraient les conséquences d’une victoire russe dans ce conflit ? Réponse courte en partenariat avec Yann Paris, créateur de Cartes du Monde.

Conséquences immédiates pour l’Ukraine

L’occupation russe de l’Ukraine engendrerait une série de conséquences humanitaires d’importance. Tout d’abord, elle plongerait la population ukrainienne dans un climat de terreur et de répression. Les récits de témoins oculaires et les rapports des organisations de défense des droits de l’homme décrivent déjà les atrocités commises dans les régions occupées. Des actes de torture, de violences sexuelles et d’abus systématiques des droits de l’Homme sont monnaie courante sous le régime d’occupation russe. Dans un récent rapport, Human Rights Watch souligne que « les atrocités commises par les forces d’occupation russes en Ukraine sont inacceptables et doivent être condamnées par la communauté internationale. » L’objectif principal de cette répression serait d’étouffer toute forme de résistance et de dissidence au sein de la population. Les Ukrainiens qui oseraient s’opposer à l’occupant russe seraient confrontés à des représailles brutales, allant de l’emprisonnement arbitraire à l’exécution sommaire. Outre la terreur imposée à la population, l’occupation russe aurait également un impact économique désastreux sur l’Ukraine. Selon les estimations de la Banque mondiale, l’économie ukrainienne pourrait subir une contraction de 10% dans les premières années suivant une occupation russe. En effet, la Russie chercherait à exploiter les ressources naturelles et industrielles du pays à son propre avantage, au détriment du développement économique et de la souveraineté de l’Ukraine. Les richesses agricoles, minières et énergétiques de l’Ukraine constitueraient une manne précieuse pour l’économie russe, alimentant ainsi son expansion économique et son pouvoir politique. Enfin, l’occupation russe compromettrait l’intégrité territoriale de l’Ukraine, avec le risque de voir certaines régions annexées ou transformées en entités semi-autonomes contrôlées par le Kremlin. Cette fragmentation du territoire ukrainien affaiblirait davantage le gouvernement central et renforcerait la mainmise russe sur le pays.

 

Répercussions pour l’Europe et l’Union Européenne

Une victoire russe aggraverait les clivages au sein de l’Union européenne (UE), en particulier entre les pays membres de l’Est et de l’Ouest. Les nations de l’Est de l’Europe, ayant vécu sous l’ombre de l’empire soviétique, percevraient cette victoire comme une menace directe pour leur sécurité et leur souveraineté. Comme l’a souligné l’ancien Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki, « Une Ukraine sous contrôle russe serait une menace existentielle pour la Pologne et toute l’Europe de l’Est« . En réaction, ces pays se tourneraient vers une politique de réarmement, cherchant à renforcer leurs capacités militaires pour faire face à la menace russe. Selon les estimations de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), les dépenses militaires dans la région pourraient augmenter de 20% dans les années suivant une victoire russe. Cette militarisation croissante de la région risque d’aggraver les tensions et de créer des dissensions au sein de l’Union européenne. Bien que les États membres de l’Union européenne aient initialement, et unanimement, condamné l’invasion de l’Ukraine par la Russie, des désaccords stratégiques ont rapidement émergé concernant les sanctions à imposer à la Russie. Les récentes déclarations du président français sur l’Ukraine, suggérant que « rien ne doit être exclu » quant à un éventuel envoi de troupes en Ukraine, ont exacerbé ces désaccords, même si Emmanuel Macron a justifié en privé ses prises de position par une nécessaire « ambiguïté stratégique ». Cette stratégie risquée s’inspire de la « stratégie du fou », popularisée par Richard Nixon, qui consiste à adopter un comportement imprévisible pour déstabiliser l’adversaire.

La Russie pourrait également exploiter la crise migratoire comme un outil de déstabilisation de l’Europe. En facilitant ou en encourageant les flux migratoires en provenance de régions instables ou en conflit, Moscou chercherait à créer des tensions sociales et politiques au sein des pays européens. Selon un rapport de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), une victoire russe en Ukraine pourrait entraîner un afflux massif de réfugiés et de migrants vers l’Europe, mettant ainsi à rude épreuve les capacités d’accueil et d’intégration des États membres. De plus, la Russie pourrait utiliser l’arme migratoire comme moyen de pression politique, menaçant de déclencher des vagues migratoires incontrôlées si l’UE adoptait des mesures contraires à ses intérêts.

 

Conséquences mondiales

La consolidation du pouvoir de Poutine en Russie serait le résultat direct d’une victoire sur l’Ukraine. Pour le politologue russe Andrei Kolesnikov, « une victoire en Ukraine serait un succès majeur pour Poutine et consoliderait sa position en tant que leader incontesté de la Russie. » Cette réussite militaire renforcerait la popularité et la légitimité de Poutine sur la scène politique russe, consolidant ainsi son autorité et son contrôle sur le pays. En renforçant son pouvoir intérieur, Poutine serait en mesure d’étendre son influence à l’extérieur, utilisant la victoire en Ukraine comme un levier pour accroître l’hégémonie russe dans la région et au-delà. De plus, une victoire russe pourrait entraîner un effet domino géopolitique, incitant d’autres acteurs régionaux à adopter une approche plus agressive en matière d’expansion territoriale. Comme l’a souligné le professeur britannique de relations internationales Richard Sakwa, « une victoire en Ukraine pourrait encourager d’autres puissances à suivre l’exemple russe et à remettre en question l’ordre mondial établi. » La Chine, en particulier, pourrait être encouragée à intensifier ses revendications territoriales en mer de Chine méridionale et à l’encontre de Taïwan. Une telle escalade des tensions aurait des répercussions majeures sur la stabilité régionale en Asie et pourrait déclencher une nouvelle course aux armements dans la région. Enfin, une victoire russe affaiblirait encore davantage la Pax Americana, le système d’alliances et de leadership mondial établi par les États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La perception d’une réduction de l’influence et de la fiabilité des États-Unis pourrait inciter d’autres acteurs régionaux à remettre en question l’alliance américaine et à rechercher de nouvelles alliances ou à adopter une politique étrangère plus autonome. En outre, en cas de conflit dans le détroit de Taïwan, une zone cruciale pour le commerce mondial, les répercussions économiques seraient significatives. Une perturbation des flux commerciaux dans cette région aurait des répercussions importantes sur les chaînes d’approvisionnement mondiales

En conclusion, une victoire de la Russie sur l’Ukraine serait bien plus qu’une simple défaite militaire pour ce pays. Elle représenterait un nouveau facteur de déstabilisation des relations internationales, affaiblissant une nouvelle fois l’influence mondiale des Etats-Unis. Les conséquences d’une telle issue toucheraient tous les domaines de la vie politique, économique et sociale. Outre la répression de la population ukrainienne et l’intensification des tensions en Europe, une telle victoire renforcerait également l’autoritarisme de Poutine en Russie et pourrait encourager d’autres actions territoriales de la part d’acteurs régionaux tels que la Chine.

Retrouvez le thread diffusé par le compte @CartesDuMonde sur X (anciennement Twitter), à l’origine de cet article, grâce au lien suivant : https://x.com/CartesDuMonde/status/1768998180366991569?s=20

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La faillite intellectuelle d’Emmanuel Todd (1/2)

La faillite intellectuelle d’Emmanuel Todd (1/2)

Le dernier livre d’Emmanuel Todd a été la plupart du temps bien accueilli par la critique et il a bénéficié d’une forte promotion médiatique. « La défaite de l’Occident », consacré à l’état du monde après l’invasion de l’Ukraine par la Russie est pourtant un livre déconcertant. C’est un essai volontairement provocateur qui se présente comme le livre d’un chercheur. Première partie

Crédit photo : CC-BY-SA Oestani

On peut trouver salutaire qu’un ouvrage rompe avec le consensus médiatique favorable au soutien sans limites et sans conditions à l’Ukraine, qui conduit les responsables politiques français et européens à tout mélanger et à passer du soutien au respect de l’intégrité territoriale de ce malheureux pays, à la promotion de son intégration accélérée à l’Union européenne et à son entrée dans l’OTAN. Mais il ne suffit pas de dire le contraire de ce que professe l’opinion dominante pour être dans le vrai.  

Nous vivons à l’époque des récits et des narratifs. Peu importe l’examen minutieux et fastidieux des faits et de leur enchaînement, la réalité ne doit jamais venir gâcher un bon récit. Emmanuel Todd appartient à son époque et enjambe la réalité quand elle le gêne, tord les faits au-delà de l’acceptable pour les faire correspondre à ce qu’il pense et ce dont il veut nous convaincre. 

Selon Emmanuel Todd, l’Occident, un monde aux contours mal définis dominé par les Américains, a atteint la phase finale de sa décomposition. Les raisons de cette défaite de l’Occident se trouvent dans « l’implosion de la culture WASP blanche anglo-saxonne et protestante depuis les années 1960 », remplacée par une culture nihiliste.  Face à l’Occident déchu, s’affirment des puissances nouvelles saines et stables, comme la Russie définie comme « une démocratie autoritaire », ou la Chine qui ne bénéficie pas de la même mansuétude de l’auteur qui la qualifie de dictature. 

Emmanuel Todd aime les explications simples et les concepts mal définis. Trois facteurs expliquent pour lui l’évolution du monde.

Le premier est le facteur religieux : la religion chrétienne protestante, celle des puissances dominantes, Royaume Uni hier, Etats-Unis aujourd’hui, serait passée par trois phases : 

  • Une première phase dans laquelle elle était active (ses croyances étaient partagées par la majorité de la population et elle structurait la vie sociale notamment par ses rites observés par tous) ;
  • Une seconde phase dans laquelle elle est devenue zombie : la population se prétend encore chrétienne mais ne règle plus sa vie sur le dogme et les rites de la religion, à l’exception du baptême et de l’eucharistie pour les protestants, du baptême, de la communion, du mariage et des enterrements pour les catholiques, qui témoignent de cet attachement vague à une religion presque disparue ;  
  • Enfin, un stade zéro, dans lequel la population abandonne toute pratique religieuse et ne fait plus semblant de croire au dogme ; en témoignent la reconnaissance du mariage pour tous (que le mariage ne soit pas un sacrement pour les protestants mais seulement pour les catholiques, ne fait pas de différence dans son analyse) et le développement de la crémation. Domine alors ce qu’Emmanuel Todd qualifie de « nihilisme » aux Etats-Unis et dans ses « colonies ». 

Le second facteur de cette évolution est la démographie. Le taux de mortalité infantile, à lui seul, permet à l’auteur de distinguer la Russie, un pays stable et une société peu corrompue, des États-Unis, instables et corrompus, dans la mesure ou le de taux de mortalité infantile de la Russie (4,4 pour 1000) est inférieur à celui des USA (5,4/1000);

 

Enfin, la structure familiale est occasionnellement invoquée pour justifier des choses souvent contradictoires. Il la mobilise pour expliquer « pourquoi le reste du monde a choisi la Russie »,  ce choix reposant sur leur communauté de structure familiale patrilinéaire. 

 

Armé de cette grille de lecture, E. Todd nous explique le monde d’aujourd’hui.

 

La stabilité russe 

Tout commence par la célébration de la réussite de la Russie sous la conduite de Vladimir Poutine, marquée par la stabilité, la réussite économique et politique depuis le début des années 2000.  

Une économie florissante 

Les succès à l’exportation de la Russie dans trois domaines, les ventes d’armes, la construction de centrales nucléaires à l’étranger et les exportations de blé, témoignent à ses yeux de la réussite économique de la Russie de Vladimir Poutine. 

À lire Emmanuel Todd, on oublierait facilement que la Russie n’occupe que la 17e place au classement des principaux exportateurs mondiaux, très loin derrière la Chine, les États-Unis, le Japon, le Canada et même la France ou l’Italie. 

 

La France est aussi un grand exportateur de blé, d’armes et même de centrales nucléaires.  Pourtant, à lire « la défaite de l’Occident » qui ne mentionne qu’à peine notre pays, celui-ci fait partie du camp des « nihilistes zéro », devenus invisibles sur la scène mondiale.  Il est étonnant que l’auteur ne mentionne pas l’importance des hydrocarbures dans l’économie russes et dans ses exportations, alors que la Russie reste essentiellement une économie de rente dont la fortune dépend du prix mondial du pétrole et du gaz, beaucoup plus que du blé et des armes.  

 

On pourrait aussi rappeler que l’Ukraine était et reste un grand exportateur de blé, malgré la guerre que lui livre la Russie et le blocus de ses exportations de céréales, ce qui n’en fait pourtant pas une grande puissance économique mondiale. 

Le commerce des armes a sans doute de beaux jours devant lui dans le contexte actuel, mais il n’est pas certain qu’il faille s’en réjouir.  

Celui du nucléaire civil, en revanche, est moins florissant. La production d’électricité d’origine nucléaire dans le monde a baissé de 4% en 2022 et la part du nucléaire dans la production électrique mondiale n’est plus que de 9,2% alors qu’elle en représentait 17,5% en 1996. Entre 2003 et 2022, 99 réacteurs nucléaires ont été mis en service tandis que 105 étaient mis à l’arrêt définitif, ce qui ne témoigne pas d’un grand enthousiasme pour cette technologie à travers le monde. Plusieurs pays ont abandonné leur programme nucléaire : Allemagne, Italie, Espagne, Kazakhstan (pourtant sous forte influence russe et grand fournisseur d’uranium), Lituanie. Il ne reste guère que la Chine pour construire massivement des réacteurs nucléaires. En Russie même, trois réacteurs seulement sont en cours de réalisation, dont l’un, placé sur une barge sera construit en Chine pour être ensuite livré en Russie. 

Mais il est vrai que les chiffres et les faits ont peu d’importance dans les réflexions d’Emmanuel Todd. On en trouvera d’ailleurs très peu au fil de son pamphlet et la plupart de ses réflexions ne s’appuient pas sur une démonstration à partir de faits constatés, mais sur des hypothèses. Il n’est pas illégitime de réfléchir à partir d’hypothèses, mais il faut alors les présenter comme telles et non comme des vérités incontestables. 

 

 

  1. La Russie, une « démocratie autoritaire » !

La définition de la Russie comme « une démocratie autoritaire » alors que Navalny vient de mourir dans un goulag du nord du pays, après avoir survécu à une tentative d’empoisonnement par les services de « sécurité » dirigés par Poutine, il fallait oser le faire. Emmanuel Todd ose, en considérant que « même si les élections sont un peu trafiquées » Les sondages-et ceci n’est contesté par personne-nous montrent que le soutien au régime est sans faille en période de guerre comme en période de paix ». 

 

On a du mal à comprendre pourquoi il faut trafiquer les élections, puisque Emmanuel Todd écrit lui-même qu’elles le sont – et la dernière élection présidentielle du mois de mars 2024 ne fait pas exception- si le pays soutient aussi massivement son président. Serait-ce uniquement par habitude, parce qu’il s’agit d’une coutume locale ne portant pas à conséquence ? 

Nous n’en saurons rien à la lecture de ce livre, pas plus que nous ne trouverons mention de la répression féroce dirigée par Poutine qui met en prison, quand il ne les tue pas, tous ses opposants (Boris Nemtsov, Anna Politkovskaïa, Navalny…) 

Emmanuel Todd n’a pas un mot pour évoquer les manifestations considérables qui ont eu lieu en Russie en 2011 pour protester contre les élections truquées qui ont assuré la victoire du parti de Poutine aux élections législatives (Russie Unie), puis en 2012 contre sa propre réélection, dans les mêmes conditions « un peu trafiquées ».  

Poutine a réprimé ces manifestations, avant de faire adopter, en 2012, une loi sur les agents de l’étranger qui a permis de harceler et faire disparaître toutes les organisations engagées dans une activité politique, recevant des financements étrangers définis de façon tellement large que toute association peut être concernée.  

Les Russes ont malheureusement pu constater une fois encore que non seulement leur mobilisation contre le gouvernement ne permettait pas d’obtenir gain de cause et d’améliorer leur situation, mais au contraire entraînait une dégradation supplémentaire de celle-ci. Pas étonnant, dans ces conditions, que le peuple russe y regarde à deux fois avant de se risquer à défier le pouvoir ; les risques ne sont pas comparables à ceux que nous prenons en défilant de la place de la République à celle de la Nation. 

Les médias ont été muselés depuis longtemps. Ekho Moskvy (Écho de Moscou), la dernière radio qui pouvait être considérée comme indépendante a été interdite de diffusion dès le début de la guerre en Ukraine. Quant au journal « Novaïa Gazeta », sa licence de publication a été révoquée par un tribunal de Moscou en septembre 2022 et son ancien rédacteur en chef, Dmitri Mouratov, a été victime d’une agression dans un train en gare de Moscou le 7 avril 2022.

Les Russes sont désormais informés uniquement par la télévision d’Etat qui leur permet de voir et d’entendre des journalistes et des responsables politiques disserter sur la nécessité d’utiliser, un peu plus tôt ou un peu plus tard, l’arme atomique contre « l’Occident global ». 

Contrairement à ce qu’affirme Emmanuel Todd, on ne circule pas librement en Russie. Le droit d’entrer et de sortir du pays était déjà soumis à d’importantes restrictions depuis le début du conflit. Le 11 décembre 2023, le gouvernement russe a exigé de tous les citoyens de 18 à 30 ans qu’ils remettent aux services de sécurité leur passeport, à défaut de quoi ils s’exposent à de très lourdes sanctions. 

 

La conception de ce qu’est un opposant politique est très large dans l’esprit de Vladimir Poutine.  Devenu historien en chef du pays, il a construit et il répète un récit de l’histoire de son pays qui n’entretient qu’un lointain rapport avec sa véritable histoire. Ce récit vient d’ailleurs d’être transformé en un manuel scolaire obligatoire dans toute la Fédération de Russie, destiné aux classes correspondant à nos classes de première et terminale. Le stalinisme y est complètement réhabilité tandis que la révolution bolchévique de 1917 est vouée aux gémonies, parce que Lénine est notamment responsable de la création artificielle de l’Ukraine, un pays qui pour Poutine n’a jamais existé en dehors de la Russie. Il n’est plus question d’évoquer les crimes de Staline, le goulag et toute l’histoire qui a fait des Russes un peuple martyr, victime d’un des plus grands criminels ayant exercé le pouvoir que l’histoire ait compté. 

Tous ceux qui s’opposent à cette histoire réinventée sont emprisonnés. C’est ainsi que l’historien Iouri Dimitriev, travaillant pour l’organisation « Mémorial International » qui avait mis à jour des charniers de victimes de la répression stalinienne a été condamné à 15 ans de prison avec des charges fabriquées de toutes pièces, dans la meilleure tradition stalinienne. Memorial a finalement été dissoute par décision de justice le 28 décembre 2021. 

 

Une autre ONG, Perm-36 qui s’occupait de la gestion d’un musée ouvert dans une ancienne colonie pénitentiaire,  pour y reconstituer le contexte et les conditions de détention en camps, a été déclarée agent de l’étranger et contrainte à la dissolution en 2016.  

Aucun domaine n’échappe au contrôle du dictateur. 

 

De quelle stabilité de la Russie E. Todd nous parle-t-il

Il faut avoir une vision très sélective de ce qui s’est passé dans le pays depuis 1990 pour parler de la stabilité de la Russie. 

 

Sans revenir sur le chaos qui a suivi la dissolution de l’Union soviétique et le défaut de paiement de la Russie sur sa dette en 1999, n’y a-t-il pas eu, entre autres, de guerre en Tchétchénie, au sein de la fédération de Russie ? 

 

La résistance de la Tchétchénie à la Russie n’est pas nouvelle ; elle a résisté à l’empire russe puis à l’Union soviétique. Cela ne lui a pas réussi, puisque comme tous les « peuples punis », les Tchétchènes ont été accusés de collaboration avec les nazis et déportés en février 1944, dans des conditions inhumaines, au Kazakhstan et au Kirghizistan.

 

Incorrigibles, en septembre 1991, les Tchétchènes ont proclamé leur indépendance de la Russie. Boris Eltsine qui n’était pas seulement un démocrate mou et alcoolique, mais un digne successeurs des bureaucrates soviétiques, a fait intervenir l’armée fédérale en 1994. La guerre dura deux ans avec un bilan matériel et humain très lourd et se solda par l’échec de Moscou.  On rappellera que Vladimir Poutine fut un collaborateur de Eltsine et que celui-ci le porta au pouvoir. 

 

Le pouvoir russe ne supportant pas cet échec, déclencha une deuxième guerre contre la Tchétchénie, présentée comme une opération de lutte contre le terrorisme, en septembre 1999. C’est à cette occasion que Vladimir Poutine s’exprimant avec un vocabulaire qu’il affectionne, promit aux russes de « traquer les Tchétchènes jusque dans les chiottes ». Il engagea en Tchétchénie l’armée, la police et les forces spéciales. Dix ans après, l’opération de lutte contre le terrorisme fut considérée comme achevée par une victoire de Moscou. Grozny, la capitale de la Tchétchénie, avait été rasée par l’artillerie russe. 25 000 soldats russes avaient perdu la vie dans cette guerre, selon les estimations de l’Union des comités des mères de soldats.  Cette guerre fut un élément important de la construction du pouvoir de Vladimir Poutine. Il a installé Ramzan Kadyrov à la tête de la République de Tchétchénie et ses bandes armées ont martyrisé les tchétchènes.

 

Poutine les a d’ailleurs utilisées hors de Tchétchénie, par exemple pour abattre l’avocat Boris Nemtsov en plein centre de Moscou et plus récemment en Ukraine.  La Tchétchénie est une zone de non-droit réglée par les commandos de Kadyrov.  Il s’agit sans doute d’un pays stable et solide puisque là-bas, la religion n’est ni zombie ni zéro ; l’islam y règne en maître. Ramzan Kadyrov, confirme que l’on peut être un criminel de guerre et avoir des convictions religieuses. En 2015, il était à la tête des manifestations contre les caricatures de Mahomet publiées par Charlie hebdo. Le dictateur a également mobilisé ses troupes pour aider la Russie à combattre les infidèles ukrainiens. 

L’attentat perpétré le 22 mars 2024 par le groupe État islamique au Khorassan dans une salle de concert à Moscou, qui a provoqué la mort de 140 personnes en plus de 300 blessés, a rappelé à Vladimir Poutine que la menace islamique n’épargnait pas la Russie, après la guerre perdue en Afghanistan, la guerre en Tchétchénie et son intervention en Syrie.

La Russie avait d’ailleurs protesté contre le retrait brutal des Etats-Unis d’Afghanistan en 2021, en s’inquiétant du vide que laisserait ce retrait. Le vide a été vite comblé par les Talibans et l’on voit que certaines interventions extérieures de l’Occident défait sont souhaitées par ce bastion de stabilité qu’est la Russie. Emmanuel Todd semble avoir des difficultés à s’exprimer sur l’islamisme dont il ne souffle mot dans son livre, alors qu’il s’agit d’une menace qui pèse tant sur l’Occident que sur la Russie, l’attentat de Moscou vient de le rappeler. Mais la grille de lecture d’Emmanuel Todd est purement  idéologique, sans rapport avec la réalité et il a toujours témoigné d’une grande magnanimité vis  à vis de l’islamisme qu’il semble considérer comme une menace imaginaire. 

Le 23 juin 2023, le groupe Wagner dirigé par Evgueni Prigojine, qui combattait en Ukraine pour le compte de la Russie, tout en entretenant des relations très conflictuelles avec l’armée russe et son ministre, est entré en rébellion, après avoir été bombardé par l’armée russe. Evgueni Prigojine a quitté le front ukrainien, traversé le Donbass sans encombre, avant d’être accueilli en héros à Rostov et de poursuivre sa route vers Moscou. Pour une raison inconnue il s’est arrêté, sans avoir rencontré aucune résistance, à 300 km de Moscou, alors même que Poutine s’était réfugiée au nord de la Russie avec une partie de son gouvernement.  

Le groupe Wagner a été fondé en 2014 par celui qui était surnommé « le cuisinier du Kremlin », Evgueni Prigojine, qui comptait de nombreuses autres cordes à son arc (notamment la direction de l’Internet Research Agency, une des usines à désinformation du Kremlin). Il était un proche de Vladimir Poutine, depuis leur passé commun à Saint Pétersbourg. Prigogine était accompagné dans la fondation du groupe Wagner de Dmitri Outkine, un néonazi admirateur du 3ème Reich, qui aurait donné pour cette raison le nom du compositeur préféré de Hitler à cette milice privée financée par le Kremlin. Elle n’est pas la seule milice parallèle entretenue par le Kremlin. 

De façon étonnante, l’aventure de Prigojine au mois de juin 2023 ne se termina pas par une intervention de l’armée régulière et un bain de sang, mais par un accord passé entre Poutine et son ancien ami. Accord passé sous la houlette d’un autre grand démocrate, le président biélorusse Alexandre Loukachenko. Ce dernier, on s’en souvient, n’a dû son salut en 2020, qu’au soutien de Poutine, face aux énormes manifestations de la population de Biélorussie après l’annonce de sa réélection avec 80% des voix.

Sans doute encore, aux yeux d’Emmanuel Todd, « des élections un peu trafiquées » mais qui n’enlèvent rien au soutien populaire dont bénéficierait ce président… Comme en Russie, la répression aura raison de la révolte populaire, même si Loukachenko a dû prêter serment après sa réélection volée, de façon clandestine, sans annonce préalable et sans cérémonie publique.  

Toujours est-il qu’au terme de cet accord, les poursuites judiciaires contre Prigojine et ses hommes ont été abandonnées et tout semblait reprendre son cours… jusqu’au 23 août 2023 où l’avion qui transportait Prigojine et certains de ses comparses, de Moscou à Saint Pétersbourg, a été abattu en plein vol par un missile sol-air, mettant fin à son amitié avec Poutine en même temps qu’à son existence. 

Tout ceci démontre que la stabilité du régime dont parle Emmanuel Todd n’est qu’une vue de l’esprit. De tels événements témoignent de la fragilité de cette dictature qui ne doit sa pérennité qu’à la répression croissante qu’elle exerce sur son peuple. 

Emmanuel Todd considère la Russie comme un pays moins répressif  que les États-Unis dans la mesure où le nombre de prisonniers par habitant y est inférieur. Cela est vrai, puisque les États-Unis comptaient, en 2016, 622 prisonniers pour 100 000 habitants, tandis que la Russie n’en comptait que 420, ce qui la place tout de même au 4e rang mondial pour le nombre de prisonniers rapporté au nombre d’habitants. L’enrôlement de nombreux criminels dans les rangs de l’armée pour aller combattre en Ukraine depuis 2022 a dû faire évoluer favorablement la position russe dans le classement mondial.

On notera cependant que  l’Ukraine, pour laquelle Emmanuel Todd n’a pas de mots assez durs pour en décrire le caractère  failli et antidémocratique, ne se trouvait la même année qu’au 30e rang mondial avec 160  prisonniers pour 100 000 habitants. Si ce critère a l’importance que lui donne Emmanuel Todd pour évaluer le caractère démocratique d’un pays, la situation de l’Ukraine est bien préférable à celle de la Russie. 

 

Poutine viscéralement attaché à l’économie de marché ? 

Emmanuel Todd décrit Vladimir Poutine comme une personnalité politique « viscéralement attachée à l’économie de marché », ce qui confirmerait « sa rupture radicale avec l’autoritarisme ». Il faut n’avoir jamais mis les pieds en Russie ou ne reculer devant aucun mensonge pour pouvoir proférer une pareille énormité.

Le cœur de l’économie du pays est une économie de rente captée par un petit nombre de groupes énergétiques qui sont tous dirigés par des affidés de Vladimir Poutine. Ils mettent ce secteur en coupe réglée pour leur plus grand profit personnel. Il est vrai que ceux qu’on appelle les oligarques n’ont plus de pouvoir propre dans le fonctionnement de l’État de la Fédération de Russie ; en revanche ils sont aux ordres de Vladimir Poutine et participent avec lui au détournement de la richesse public pour leur profit privé.  

Une des fautes que Poutine n’aura pas pardonnée à Alexeï Navalny aura été la réalisation d’une vidéo sur un palais situé au bord de la mer Noire, à Guelendjik, visionnée plus de 100 millions de fois en Russie. La constructio