Les fausses bonnes idées en politique

Édito

Les fausses bonnes idées en politique

Il apparaît qu’en politique, comme sur un fleuve, il soit vain d’aller à contre-courant. Notre camp, celui de la gauche, celui du progrès, celui du mouvement, s’est longtemps attaché à l’Histoire, puisqu’elle était amenée, pensait-on, à prévoir les mondes nouveaux – matérialisme historique oblige. Aussi, certains combats paraissaient aller dans le sens de l’Histoire, et l’on opinait à leur bon sens sans vraiment réfléchir à leurs implications. Et voilà que, des années plus tard, ces fausses bonnes idées se révèlent avoir produit de bien fâcheuses conséquences.

Il apparaît qu’en politique, comme sur un fleuve, il soit vain d’aller à contre-courant. Notre camp, celui de la gauche, celui du progrès, celui du mouvement, s’est longtemps attaché à l’Histoire, puisqu’elle était amenée, pensait-on, à prévoir les mondes nouveaux – matérialisme historique oblige. Aussi, certains combats paraissaient aller dans le sens de l’Histoire, et l’on opinait à leur bon sens sans vraiment réfléchir à leurs implications. Et voilà que, des années plus tard, ces fausses bonnes idées se révèlent avoir produit de bien fâcheuses conséquences.

Ce n’est pas de ce qu’on appelle communément les « questions de mœurs » ou les « questions sociétales » qu’il s’agit ici. En l’espèce, il y a un progrès indéniable sur ces enjeux depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et on ne peut que s’en féliciter. La chape de plomb morale qui subsistait sur les têtes de nos concitoyens est progressivement mais sûrement écartée au profit de libertés émancipatrices.

Non, ce dont il s’agit véritablement, ce sont des idées qui semblent, en raison d’un contexte donné, aller de soi. Je souhaiterais donner deux exemples précis, qui à dire vrai n’ont aucun rapport entre eux, mais illustrent chacun à leur manière l’égarement d’une partie – sinon de la totalité – de la classe politique.

Le premier concerne la désindustrialisation. Cette notion, désormais honnie de la gauche radicale au RN en passant par la Macronie, fut il y a encore peu de temps l’alpha et l’oméga de la politique économique française. A la fin des années 90, la mondialisation « heureuse » permettait enfin aux nations occidentales de se décharger du lourd fardeau de la production industrielle. La tertiairisation offrait l’occasion de délocaliser les usines dans les pays en développement, notamment la Chine, et de supprimer la classe ouvrière au profit de salariés-individus éclatés. Rares étaient ceux qui, à l’époque, contestaient le mouvement en marche. Et le PDG d’Alcatel d’ajouter que la marque française devait « devenir une entreprise sans usines ». Du reste, la réflexion était cohérente, et il est évidemment plus simple de railler a posteriori un fourvoiement collectif aussi grave. Pourtant, aujourd’hui, il n’est pas un responsable politique qui ne se réclame de la relocalisation industrielle. La désindustrialisation ? Fausse bonne idée historique que plus personne ne défend aujourd’hui.

Autre objet de forfaiture républicaine, la fâcheuse tendance qu’ont eue gauche et droite confondues de croire la laïcité dépassée. En 1989, lors de la fameuse « affaire de Creil », des responsables politiques considéraient que la guerre des deux France (entre laïques et catholiques) étant terminée, la laïcité mérite assouplissement et accommodements raisonnables. Cela allait aussi dans le sens de l’histoire, avec la phraséologie différentialiste qui allait avec. Pour bon nombre de politiques de gauche, le progrès devait balayer les obscurantismes religieux et donc n’apparaissait plus la nécessité de lutter fermement contre ceux-ci. D’où le non-choix de Jospin, alors Premier ministre, qui aboutit à une politique d’atermoiement – « il est urgent de ne pas se presser » – laquelle ne se résoudra qu’en 2004 avec l’adoption de la loi prohibant le port de signes religieux ostensibles. Son vote est d’ailleurs quasiment unanime, à gauche comme à droite, montrant là que quinze années ont été perdues, quinze années durant lesquelles la laïcité a reculé. Assouplir la laïcité ? Fausse bonne idée historique que peu de gens défendent aujourd’hui.

En cette nouvelle année 2024 qui commence, de nouveaux combats politiques vont être menés, et des enjeux inédits apparaîtront dans le débat médiatique. Je pense par exemple à l’autonomie de la Corse, sur laquelle les partis semble-t-il ne parviennent pas à se prononcer. Qu’ils y soient opposés ou favorables, c’est un tout autre débat. Mais espérons, pour le bien de notre démocratie, et surtout pour ne pas le regretter dans vingt ans, qu’ils réfléchiront avant de suivre aveuglément le sens du vent. L’appartenance au camp du mouvement ne doit pas nous empêcher, parfois, d’orienter le gouvernail pour ne pas se laisser emporter.

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Quand E.Macron ouvre la boîte de pandore du régionalisme

Édito

Quand E.Macron ouvre la boîte de pandore du régionalisme

Longtemps, parler de décentralisation et de questions territoriales revenait à s’exprimer devant des salles vides, découragées par des considérations abstraites et techniques qu’il fallait beaucoup de courage pour s’évertuer à dire qu’elles étaient fondamentales. En quelques semaines, l’actualité les a rendus palpables.

Lorsque nous évoquions le régionalisme, notamment dans notre dernier livre « La France en miettes », on nous accusait de pessimisme. On prétendait que cela n’arriverait pas, que la France était un îlot de stabilité en la matière. Même en présentant des chiffres, en prouvant grâce à des études internationales ou des statistiques que ce qui se passait en Espagne nous guettait, peu de politiques étaient capables de se projeter au-delà du périphérique, encore moins vers des exemples étrangers… Il a fallu qu’un président de la République, qui aime à reprendre la rhétorique de ses interlocuteurs pour les séduire, parle comme un nationaliste Corse à Ajaccio pour que tous les régionalismes de France s’embrasent. Le jeu de surenchère entre régions a commencé ce jour-là avec la région Bretagne qui a remis un rapport sur l’autonomie à Élisabeth Borne. La boîte de Pandore est donc ouverte. Ce n’est que le début. D’autres collectivités et élus se sont levés pour dire que leur région n’avait pas moins de dignité que la Corse et avait le droit de réclamer la même chose. Le Président de la République souhaite également inscrire la Corse comme « communauté culturelle ». L’universalisme de la République repose sur l’idée qu’elle ne reconnaît aucune communauté, seulement des citoyens. Si nous reconnaissons une communauté, il faut reconnaître les autres. Si les jeunes de nos banlieues demandent la reconnaissance de leur communauté, leur répondrons-nous positivement, car elle n’est pas moins digne que la communauté corse ? Si c’est le cas, nous devons accepter de basculer vers un État communautariste à l’anglo-saxonne. Si nous leur répondons que leur communauté ne mérite pas d’être reconnue, alors nous hiérarchisons les communautés. Cela s’appelle du racisme. Si nous ne mettons pas un frein à cette idée présidentielle, nous devrons bientôt choisir entre communautarisme ou racisme ; il n’y aura plus de troisième voie.

Pire encore que le régionalisme, il fallait aimer être une voix dans le désert jusqu’à présent pour parler de différenciation territoriale… La loi 3Ds, illisible et technique, n’intéressait personne. Même les élus locaux se montraient indifférents. Pourtant, sur la base de cette loi, Valérie Pécresse et la Région Île-de-France viennent de faire 40 propositions. Premier exemple, un SMIC régional. Il serait plus élevé en Île-de-France, cela peut paraître sympathique. Sauf que, cela impliquerait une baisse relative ou réelle du SMIC dans les régions plus pauvres. Oublions la loi SRU et le logement social. Valérie Pécresse n’est pas une grande fan du logement social, pas plus que de l’Éducation nationale. Elle propose donc des écoles privées avec une totale liberté pédagogique à l’anglo-saxonne pour former des agents économiques. Ces écoles seraient choisies par la région mais, il ne faut pas rigoler, financées par l’État. Voilà ce qu’est la différenciation : une notion technique qui permet de démanteler le service public et les protections sociales. Si nous ne nous mobilisons pas contre cela, nous devrons assumer de vivre dans un pays où l’éducation aura été privatisée et l’inégalité légalisée. Pour l’instant, Valérie Pécresse doit demander l’autorisation. Emmanuel Macron propose cependant d’inscrire dans la Constitution un « droit à la différenciation ». Les collectivités y gagneraient également le droit de « déroger » à la loi. Aucun pays n’a adopté le principe de pouvoir « déroger » à la loi. Imaginez que vous décidiez, au nom de votre singularité, de ne pas vous arrêter à un feu rouge. La différenciation selon Emmanuel Macron, c’est cela. Quand Laurent Wauquiez refuse d’appliquer le zéro artificialisation nette (ZAN), il anticipe sur la réforme voulue par le président. Les partisans de la différenciation ne devraient plus parler et promettre la transition écologique, car cet exemple montre que celle-ci sera impossible.

Il est grand temps de s’alarmer des projets territoriaux du Président. Ces principes peuvent sembler ennuyeux aux rédacteurs de slogans de manif, mais si nous les ignorons, nous devrons vivre dans un pays dénué de politique publique ambitieuse, sans service public, sans véritable protection sociale… encore faudrait-il qu’il y ait encore alors un pays.

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La course à l’intelligence artificielle entre les grandes puissances : une nouvelle Guerre Froide ?

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La course à l’intelligence artificielle entre les grandes puissances : une nouvelle Guerre Froide ?

L’intelligence artificielle (IA), autrefois cantonnée au domaine de la science-fiction, occupe désormais le centre d’une compétition effrénée entre les principales puissances mondiales. Cette quête de la suprématie en matière d’IA n’est pas sans rappeller la Guerre Froide du 20e siècle, avec ses rivalités technologiques, ses enjeux allant de la supériorité militaire à la domination économique, en passant par l’influence géopolitique mondiale.

L’intelligence artificielle (IA), autrefois cantonnée au domaine de la science-fiction, occupe désormais le centre d’une compétition effrénée entre les principales puissances mondiales. Cette quête de la suprématie en matière d’IA n’est pas sans rappeller la Guerre Froide du 20e siècle, avec ses rivalités technologiques, ses enjeux allant de la supériorité militaire à la domination économique, en passant par l’influence géopolitique mondiale.

Un exemple frappant de cette compétition se manifeste dans la bataille pour la domination de la 5G, une technologie de communication ultrarapide qui constitue un élément essentiel de l’infrastructure de l’IA. Les États-Unis ont encouragé des entreprises comme Qualcomm à développer rapidement la 5G afin de préserver leur avantage technologique, tandis que la Chine, avec des géants de la technologie tels que Huawei, a également réalisé d’énormes investissements, alimentant ainsi la rivalité entre ces deux nations, avec Taiwan au centre de ces enjeux géopolitiques.

La Chine, les États-Unis et d’autres acteurs privés majeurs investissent massivement dans la recherche et le développement de l’IA, cherchant à dominer ce secteur stratégique promettant de transformer non seulement l’économie mondiale, mais également la manière dont nous vivons, travaillons et nous défendons. La question cruciale est de savoir si cette course à l’IA peut être gérée de manière pacifique ou si elle évoluera vers une nouvelle forme de conflit.

L’idée que les États-Unis pourraient chercher à épuiser la Chine dans une course technologique, de manière similaire à la stratégie employée pendant la Guerre Froide contre l’URSS dans la course à l’armement, est une perspective à ne pas négliger. Dans la période de la Guerre Froide, les États-Unis et l’Union soviétique se sont engagés dans une compétition sans fin pour développer et acquérir des armes toujours plus sophistiquées. Cette course aux armements a finalement contribué à l’épuisement de l’Union soviétique et a joué un rôle dans son effondrement ultérieur.

Pourtant, n’est-il pas dans l’intérêt des pays intéressés de trouver des moyens de coopérer plutôt que de s’engager dans une rivalité destructrice ?

La communauté internationale doit jouer un rôle essentiel dans la gestion de cette course à l’IA. Des normes et des protocoles internationaux doivent être établis pour garantir une utilisation éthique et responsable de l’IA. La transparence, la sécurité des données et la protection de la vie privée sont des principes fondamentaux qui ne doivent en aucun cas être compromis dans cette quête de suprématie. En fin de compte, la course à l’IA peut représenter une opportunité pour les nations de collaborer, de partager leurs connaissances et de s’engager dans une compétition constructive. Contrairement à la Guerre Froide qui s’est achevée par un équilibre stable plutôt que par une confrontation directe, la course à l’IA peut déboucher sur des avancées technologiques bénéfiques pour l’humanité, à condition que les acteurs mondiaux fassent preuve de sagesse et de coopération.

La question n’est donc pas de savoir si une nouvelle Guerre Froide est inévitable, mais plutôt si nous, en tant que société mondiale, sommes prêts à travailler ensemble pour façonner l’avenir de l’IA de manière éthique, responsable et bénéfique pour tous. La réponse à cette question déterminera si la course à l’IA sera une marche vers un avenir meilleur ou une course vers l’incertitude.

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L’interdiction des abayas ou l’arbre qui cache la forêt

Édito

L’interdiction des abayas ou l’arbre qui cache la forêt

Le 27 août, quelques jours avant la rentrée scolaire, le nouveau ministre de l’Education nationale Gabriel Attal a pris la décision d’interdire les qamis et les abayas à l’école. Cette mesure était attendue par les personnels éducatifs et s’inscrit dans la droite ligne de l’esprit de la loi de 2004. Un laïque conséquent ne peut que s’en féliciter. Toutefois, choisir de faire de cette interdiction le sujet principal de la rentrée scolaire permet au nouveau ministre d’éviter les sujets qui fâchent, à savoir la crise multifactorielle que traverse l’école publique.

Le 27 août, quelques jours avant la rentrée scolaire, le nouveau ministre de l’Education nationale Gabriel Attal a pris la décision d’interdire les qamis et les abayas à l’école. Cette mesure était attendue par les personnels éducatifs et s’inscrit dans la droite ligne de l’esprit de la loi de 2004. Un laïque conséquent ne peut que s’en féliciter. Toutefois, choisir de faire de cette interdiction le sujet principal de la rentrée scolaire permet au nouveau ministre d’éviter les sujets qui fâchent, à savoir la crise multifactorielle que traverse l’école publique. La phrase de Charles Péguy s’applique tout aussi bien aux détracteurs de la laïcité qu’aux gouvernants qui ont abandonné l’école publique : « Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout-il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit ».

L’annonce de Gabriel Attal a fait réagir sur les réseaux sociaux – qui bien qu’étant une bulle fermée sur elle-même, influence tout de même la sphère politico-médiatique. Le tombereau d’insultes qu’a suscité, à titre d’exemple, la prise de position laïque du députée socialiste Jérôme Guedj en témoigne. Alors que selon un sondage IFOP près de 80% des Français approuvent cette mesure (60% des sympathisants LFI et EELV), une partie des militants de gauche perd de vue à la fois sa boussole laïque et son électorat. L’argument des contempteurs de l’interdiction qui revient le plus souvent est le suivant : l’abaya est un habit culturel et non cultuel, aussi le prohiber revient à exercer un racisme pur et dur qui vise une nouvelle fois les musulmans. C’est d’ailleurs, disent-ils, ce qu’affirme le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM). Notre réponse tiendra en plusieurs points.

Premièrement, en République laïque celle-ci n’a pas à tenir compte des considérations des institutions religieuses concernant tel ou tel vêtement pour apprécier son éventuelle dimension cultuelle. L’Etat n’a en la matière pas besoin des appréciations théologiques des docteurs de l’islam ou du catholicisme. Comme l’a expliqué Patrick Weil dans un entretien à Marianne, « le burkini n’était pas prévu dans le Coran, les vêtements portés par les juifs orthodoxes Loubavitch ne sont pas non plus obligatoires selon la pratique traditionnelle mais on ne dira pas pour autant que ces tenues ne sont pas religieuses. C’est le juge qui va déterminer ce qui est religieux ou pas ». Ce qui fait office de caractère religieux, c’est notamment le fait que le vêtement soit porté de manière permanente. La rédaction adoptée par la loi du 15 mars 2004 – celle qui prohibe le port de signes religieux ostensibles – ne se limite pas aux vêtements religieux par nature, mais vise aussi les signes religieux par destination. La jurisprudence du Conseil d’Etat, depuis 2007, confirme cet esprit de la loi. En 2007 il avait jugé qu’un bandana couvrant les cheveux manifestait une appartenance religieuse ostensible, alors qu’à ma connaissance nul verset du Coran ne mentionne un quelconque bandana.

Deuxièmement, et c’est un point que beaucoup de personnalités politiques omettent, c’était une décision attendue massivement par les personnels éducatifs. Seuls 15% d’entre eux considéraient que les abayas et les qamis étaient des habits culturels, contre 68% qui les voyaient comme des signes religieux – et donc tombant sous le coup de la loi de 2004. Depuis près d’un an, les professeurs et proviseurs demandaient au ministère des consignes claires. Pap Ndiaye n’avait pas tranché, et mettait par là même les professeurs dans la confusion. Pourtant dès juin 2022 le Conseil des sages de la laïcité conseillait, par la voix de son secrétaire général Alain Seksig, « de ne pas laisser à nouveau les personnels de direction livrés à eux-mêmes ». Le « à nouveau » est à ce titre édifiant, et renvoie à la situation pré-loi de 2004 pendant laquelle les enseignants n’arrivaient plus à gérer le port du voile islamique en classe. Cette interdiction va donc soulager les personnels éducatifs, et permet une clarification demandée depuis un an par les syndicats. Le soutien apporté le 29 août par Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, à la décision de Gabriel Attal, en est révélatrice.

Troisièmement, et ce point-là est passé sous silence par les insoumis et écologistes, l’abaya n’est pas une simple mode vestimentaire qui sort de nulle part. Les atteintes à la laïcité ont doublé entre l’année scolaire 2022-2023 et la précédente. Le port de tenues religieuses représentait « 15 % à 20 % des faits rapportés jusqu’au printemps 2022 et dépassent désormais les 40 % des remontées mensuelles » (Le Monde).  Si le port de l’abaya était à l’école inexistant il y a encore quelques années, et s’il apparaît désormais massivement dans certains lycées – selon Iannis Roder, expert à la Fondation Jean Jaurès, certains lycées lyonnais voyaient près de la moitié des jeunes filles porter un abaya en classe -, ce n’est pas un hasard. Dès l’été 2022, les renseignements territoriaux alertaient le ministre d’une offensive menée par des prédicateurs islamistes sur les réseaux sociaux, notamment tiktok. Etait mise en avant une stratégie de contournement de la loi de 2004, justement grâce au port de quamis et d’abayas – mais, évidemment, il était surtout demandé aux femmes de se couvrir le corps… Ces appels ont été massivement relayés sur les réseaux sociaux, ce qui explique pourquoi, à la rentrée de septembre 2022, des milliers d’abayas sont apparus dans les écoles françaises.

 

La décision du ministre, mettant fin au flou de son prédécesseur, s’avère être une sage décision. Mais, non content de faire parler de lui, le ministre renforce volontairement les lignes de fracture à gauche sur les questions de laïcité. Par ailleurs le choix d’en faire le sujet principal de la rentrée scolaire apparaît au mieux comme un camouflet, au pire comme une instrumentalisation visant à passer sous silence d’autres sujets majeurs. Il manquera en effet 3 000 professeurs à la rentrée, des dizaines de milliers d’élèves rateront des cours essentiels à leur instruction. Le ministre se garde bien de proposer de véritables mesures financières pour remédier à ce problème, qui une nouvelle fois touchera principalement les plus pauvres, ceux qui n’ont pas leur famille pour les aider en cas de cours manqués. Se découvrant laïque, le ministre se garde pourtant bien de toucher à l’école privée, dont on sait grâce au fichier détaillé de l’Indice de position sociale (IPS) (dont la publication a longtemps été obstrué par l’ancien ministre) que les différences sociales s’accroissent entre école privée et école publique. Les écoles privées accueillent de plus en plus d’enfants de bourgeois, là où la ségrégation sociale de l’école publique ne fait que se renforcer d’année en année. Le précédent ministre avait tenté tant bien que mal d’endiguer ce phénomène, mais la toute-puissance de l’école privée en France (pourtant largement financée par des fonds publics) l’en a empêché. Se découvrant laïque, le ministre se garde pourtant bien de s’attaquer aux ghettos scolaires où l’islamisme fait florès, où la gangrène identitaire prospère sur la disparition des services publics. Pas de lutte contre le repli communautaire sans mixité sociale et culturelle. Gageons de garder en tête la maxime de Jaurès : « La République doit être laïque et sociale mais restera laïque parce qu’elle aura su être sociale ».

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Tribune – Université des possibles : « La gauche doit engager la reconquête populaire »

Édito

Tribune – Université des possibles : « La gauche doit engager la reconquête populaire »

Élus et militants, intellectuels et associatifs, défendent l’initiative de l’ « Université des possibles » : engager la reconquête des classes populaires à gauche sur une ligne sociale et républicaine.
© Photo by CHRISTOPHE SIMON / AFP
Article original dans Marianne

 

A quelques jours du début des universités d’été des partis de gauche, et quelques semaines après les émeutes qui ont déchiré le pays, il devient urgent pour la gauche de proposer une nouvelle vision du monde. La tension sociale, à bien des égards explosive, dans laquelle le chef de l’État a poussé le pays depuis la mobilisation contre la réforme des retraites et l’explosion sociale consécutive à la mort de Nahel ont de quoi inquiéter. À mesure que la France s’intègre dans la mondialisation néolibérale, les crises se succèdent (économique, sanitaire, environnementale…) avec ce qu’elles charrient de conséquences néfastes : délocalisation des industries, destruction des écosystèmes, casse des services publics pour financer les mesures d’ »attractivité »…

L’EFFACEMENT DE LA GAUCHE DU DÉBAT PUBLIC

A chacune de ces crises on a prophétisé la fin du tout marché, le retour à la souveraineté nationale et à des mécanismes de régulation lorsque l’activité humaine se révèle prédatrice. La crise sanitaire et la mobilisation contre la réforme des retraites ont d’ailleurs toutes deux fait réémerger des thèmes chers à la gauche : relocalisation de l’activité économique, solidarité nationale et accès à des soins de qualité, nécessité de mener une transition écologique face au dérèglement climatique et à l’effondrement de la biodiversité.

Pourtant, la course à la concurrence généralisée est toujours aussi vive et les partis de gauche semblent incapables de transformer les colères populaires en espoirs d’un ordre social nouveau. En témoignent les sondages qui dépeignent le RN comme grand vainqueur de la réforme des retraites. Les ouvriers, pour la grande majorité d’entre eux, ne votent plus à gauche et les classes populaires ne s’identifient plus à elle depuis longtemps. Bien que la Nupes soit parvenue à éviter la déroute de la gauche aux élections législatives, rares sont les Français qui s’identifient encore aux partis de gauche. La base sociale des différentes organisations qui la composent donne trop souvent l’impression de se rétracter autour d’un entre-soi de diplômés urbains et de militants vieillissants.

SORTIR DE L’IMPUISSANCE

En focalisant leur attention sur la compétition électorale (avec des débats interminables sur l’opportunité de créer des coalitions qui perdent parfois tout sens politique), les partis de gauche ont arrêté de penser les mutations économiques, sociales et politiques de notre société et ne parviennent plus à proposer une « vision du monde » cohérente et crédible, en même temps qu’ils délaissent toute ambition en matière d’actions concrètes sur le terrain.

Dans une société en crise, où il est de bon ton d’exalter la réussite individuelle et de mépriser les solidarités collectives, il est temps de proposer un autre modèle. Certes la concentration de la majorité des médias français entre les mains de quelques milliardaires complexifie l’émergence de récits alternatifs. Mais le travail sur les représentations collectives est depuis longtemps délaissé au profit d’incantations rituelles à la lutte contre l’extrême droite. À l’inverse, les droites, celle du chef de l’État comme celle du Rassemblement national, bien que défendant les intérêts des classes dominantes, grandes gagnantes de la mondialisation financière, ont su jouer sur les peurs des Français et toucher les déclassés et les classes populaires.

Autrefois existait une contre société de gauche, qui se manifestait par une multitude d’associations (sportives, de soutien scolaire, de musique, de collecte alimentaire, etc…) présentes un peu partout sur le territoire. Un grand nombre de Français avait ainsi une expérience concrète de l’action menée par ces associations : concerts, tournois de foot, cours du soir, etc… Certaines de ces associations existent toujours mais se réduisent comme peau de chagrin en raison du peu d’attention portée à la construction et à l’ancrage social des organisations politiques. Le contrecoup de la révolution numérique a été un éloignement physique grandissant entre les représentants politiques et les citoyens et l’abandon progressif de toute action locale (hormis la diffusion de tracts et le collage d’affiches en période électorale). S’inscrire dans le temps long de la construction idéologique et de l’ancrage social, voilà les conditions d’un véritable renouveau à gauche.

RESTAURER LES CONDITIONS DE L’ESPÉRANCE

Ce sont les objectifs que nous nous fixons en créant dès septembre 2023 l’Université des Possibles. Rassemblant des élus et militants de gauche, intellectuels et associatifs, salariés du public comme du privé, l’Université des Possibles organisera des tables rondes, largement accessibles, et visant à répondre aux grands enjeux auxquels devra faire face le pays au cours du XXIe siècle : la réinvention du contrat républicain ; la transformation écologique et la démondialisation de l’économie ; la révolution féministe ; l’invention d’une nouvelle coopération internationale.

Soucieuse de renouer avec l’éducation populaire, et fidèle à l’héritage des universités itinérantes promues par Jean Jaurès, l’Université des Possibles organisera également des événements populaires (cafés débat, conférences, banquet populaire) sur l’ensemble du territoire national, dans les grandes villes comme dans la France périphérique et rurale. Au cours de la programmation pour l’année 2023-2024, l’université sera notamment présente à Marseille, Rochefort, aux Lilas, à Nantes, Lyon, Angers, Bordeaux, Toulouse, Mont-de-Marsan, Montélimar.

Construire une alternative à l’actuelle dérive autoritaire et libérale du chef de l’Etat est nécessaire : d’autres possibles existent pour répondre à la crise globale.

Le temps presse : pour réussir ensemble, unissons-nous !

***

Les premiers signataires :

Bassem Asseh, PS, 1er adjoint de la maire de Nantes

Philippe Brun, Député PS de l’Eure

David Cayla, maître de conférences en économie à l’université d’Angers

Jean-François Collin, ancien haut-fonctionnaire

Jean-Numa Ducange, Professeur d’histoire contemporaine (Université de Rouen)

Frédéric Farah, économiste et enseignant à Paris 1

Frédéric Faravel, conseiller municipal et communautaire GRS de Bezons

Barbara Gomes, conseillère municipale de Paris, groupe Communiste et Citoyen

Hugo Guiraudou, directeur de publication du Temps des Ruptures

Liem Hoang Ngoc, ancien député européen, économiste et président de la Nouvelle Gauche Socialiste

Jean-Luc Laurent, Maire MRC du Kremlin-Bicêtre

Marie-Noëlle Lienemann, Sénatrice de Paris, co-fondatrice de la Gauche Républicaine et Socialiste, ancienne ministre

Emmanuel Maurel, Député européen, co-fondateur de la Gauche Républicaine et Socialiste

Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à l’Université Paris II Panthéon-Assas

Arnaud de Morgny, directeur-adjoint du centre de recherche de l’école de guerre économique-cr451

David Muhlmann, essayiste et sociologue des organisations

Pierre Ouzoulias, Sénateur PCF des Hauts-de-Seine

Chloé Petat, co-rédactrice en chef du Temps des Ruptures

Christophe Ramaux, maître de conférence en économie à l’université Paris I

Laurence Rossignol, Sénatrice PS de l’Oise, ancienne ministre

Stéphanie Roza, chargée de recherche au CNRS, philosophe spécialiste des Lumières et de la Révolution française

Milan Sen, co-rédacteur en chef du Temps des Ruptures

Mickaël Vallet, Sénateur PS de Charente-Maritime

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Edito PRIDE : repenser l’hétérosexualité pour faire avancer le féminisme : et si on incluait les lesbiennes ?

Édito

Edito PRIDE : repenser l’hétérosexualité pour faire avancer le féminisme : et si on incluait les lesbiennes ?

« Les lesbiennes ne sont pas des femmes ». Par cette affirmation, Monique Wittig(1) suscite incompréhension mais aussi colère. Pourtant, elle renvoie à une réalité bien ancrée, celle de l’exclusion des LBT(2) du féminisme. La hiérarchisation des luttes a très vite renvoyé la question de la sexualité à la sphère privée, reléguant d’office ces revendications au second plan. Pourquoi cette mise à l’écart des luttes LBT pose-t-elle problème dans le cadre plus large des luttes féministes ?
Pourquoi parle-t-on d’exclusion des luttes LBT du féminisme ?

La notion d’identité sexuelle est récente et désigne surtout les « minorités » sexuelles, l’hétérosexualité n’étant questionnée que depuis peu. Ce n’est qu’à partir du 20e siècle, où la sexualité commence à être un sujet de réflexion, que la question des LGBT comme minorité est abordée, jusqu’alors ils n’étaient considérés que comme « déviants »(1).

Une opposition est alors très vite apparue dans les luttes féministes, entre celles considérées comme prioritaires (avortement ou encore égalité salariale), et celles jugées plus secondaires (mariage pour tous ou encore interdiction des thérapies de conversion).

Au sein même des groupes féministes, le lesbianisme est souvent considéré comme un « style de vie alternatif » puisque l’hétérosexualité détient toujours le statut du modèle relationnel par excellence(2). On parle aujourd’hui de luttes LGBTQIA+ comme d’un ensemble, comme si ses membres se battaient tous pour les mêmes droits et contre les mêmes discriminations. Les lesbiennes sont ainsi perçues comme « la version femelle de l’homosexualité masculine »(3). Pourtant, contrairement à leurs « homologues masculins », elles doivent également faire face au sexisme et à la misogynie.

La violence du patriarcat s’exprime également par l’essentialisation des genres, considérés comme naturels et définitifs et leur conférant des rôles bien définis. Une femme doit donc naturellement faire couple avec un homme. Cette essentialisation renvoie les femmes à leurs capacités reproductives, et insiste sur la division des rôles. Les genres sont alors considérés comme complémentaires. C’est pourquoi la « théorie du genre »(4) est rejetée par une frange du féminisme, souvent rattachée à la droite et l’extrême droite. 

Et si l’on questionnait l’origine de l’exclusion des LBT des luttes féministes ?

Revenons un instant sur la notion d’hétérosexualité. Dans les années 1970, l’hétérosexualité commence à être discutée, d’abord comme une question de préférence sexuelle, renvoyée alors à la sphère privée(5). Les identités sexuelles sont alors principalement envisagées comme une question relevant de la sphère de la sexualité et donc du privé, ceci n’ayant rien à faire dans la sphère publique. On considère également les identités ainsi que les orientations sexuelles comme naturelles et innées, poussant à produire des statistiques reléguant l’homosexualité au second plan car minoritaire. Ainsi, les luttes LBT n’ont pas été considérées comme essentielles ou prioritaires. Mais les identités sexuelles sont-elles réellement privées ?

L’hétérosexualité se présente également comme un système de pensée qui a permis l’organisation de nos sociétés. Ce système s’est appuyé sur l’essentialisation des rôles femme/homme, les rendant complémentaires au sein de la famille. Monique Wittig(6) fait un parallèle avec le Contrat Social de Rousseau, estimant que le système de la famille hétérosexuelle en est une expression. Cela a pris tout son sens lors des manifestations contre la loi autorisant les mariages homosexuels. La Manif pour tous avançait des arguments allant en faveur de la défense de la famille nucléaire traditionnelle (formée d’un couple hétérosexuel avec un ou des enfants). Autant dire que le couple homosexuel, et encore plus lesbien, vient bousculer cet équilibre.

L’hétérosexualité comme système social, voire politique, sert donc de support à des discours patriarcaux en assignant des rôles (inégaux) aux genres. Le patriarcat, qui peut être défini comme un système dans lequel le père est au centre (le « chef de famille »), est fondé par essence sur le couple hétérosexuel, dans lequel l’homme domine la femme (et les enfants) dont il a la propriété. Ce système est combattu par les féministes aujourd’hui, mais ce sont plutôt ses expressions qui sont dénoncées. On peut tirer comme exemples le droit de vote (entrée des femmes comme sujets politiques), le droit à la contraception et à l’avortement (restitution de la propriété de leur corps aux femmes) ou encore le droit de travailler sans l’autorisation du mari (les femmes deviennent des sujets économiques). L’acquisition de ces droits ne vient que contrarier l’expression du patriarcat sans pour autant arriver à le remettre fondamentalement en cause. C’est ainsi que Kathleen Barry(7) parle de l’identification masculine comme acte par lequel les femmes elles-mêmes placent les hommes au-dessus des femmes en leur accordant plus de crédibilité. Ainsi, les interactions entre femmes sont considérées comme inférieures, à tous les niveaux, y compris donc en couple. Les femmes ont intégré la supériorité masculine comme naturelle, et peinent à s’en extraire, ce qui explique également la difficulté de penser les points communs entre luttes féministes et luttes LBT. Par exemple, les lesbiennes et bisexuelles en couple avec des femmes, sont très souvent accusées de « choisir » des femmes par haine des hommes. A. Rich dénonce l’ironie de ce postulat en rappelant que les sociétés patriarcales sont basées sur la haine des femmes, et que cette haine se perpétue jusque dans les discours féministes voire mêmes lesbiens (souvent de manière inconsciente), ce qui témoigne ainsi de son ancrage(8).

Pourquoi marginaliser les LBT questionne les principes du féminisme ?

Dans nos sociétés, l’hétérosexualité est considérée comme une condition naturelle (en sortir nécessite un coming out, donc une déclaration formelle). En témoigne la très récente dépénalisation de l’homosexualité(9). Dans les faits, les discriminations à l’égard des homosexuels sont encore très présentes, que ce soit dans la sphère publique (discriminations à l’embauche, agressions), ou privée (rejet par la famille(10)). Mais alors, quelles sont les revendications des LBT et quel rapport avec le féminisme ? Certaines de ces revendications se retrouvent également chez les hommes homosexuels. La première d’entre elle est naturellement celle de vivre sans peur d’être victimes de discriminations Mais ce qui distingue les lesbiennes des hommes gays, c’est que les premières cumulent les discriminations liées à leur orientation sexuelle ainsi qu’à leur genre. Ce qui est vécu comme une double peine.

L’hétérosexualité ne se limite cependant pas au couple, et forme un système produisant un socle au patriarcat. Wittig considère ainsi que « l’hétérosexualité est au patriarcat ce que la roue est à la bicyclette »(11).  En cause, la façon dont les rapports de genre sont enseignés, pas seulement à l’école et dans les familles, mais également dans la culture populaire, au cinéma, dans la publicité, la pornographie,etc… Malgré l’ancrage actuel du féminisme, les stéréotypes de genre ont la vie dure, les femmes étant encore très souvent dépeintes comme disponibles aux plaisirs masculins. Ce schéma est tellement ancré, qu’il n’est pas seulement défendu par des hommes, mais aussi par des femmes. C’est par exemple l’objet de la tribune publiée dans Le Monde(12), défendant la « Liberté d’importuner », signée par 100 femmes célèbres. Dans ce texte, ces femmes dénoncent la « haine des hommes » se dégageant, selon elle, d’une partie des discours féministes actuels et en particulier le mouvement « Balance don porc ».  

Repenser le modèle de société dans lequel nous vivons, ou du moins prendre conscience de ses socles, pourrait permettre de comprendre un peu mieux les discriminations auxquelles nous faisons face. Considérer l’hétérosexualité au-delà du couple et des choix individuels, c’est réfléchir au système dans lequel nous évoluons en faisant au passage concorder les luttes. Ce système tend à porter également préjudice aux couples s’y conformant car il représente l’absence de choix pour la plupart des individus et les inscrit dans une norme sociale plus que comme un choix conscient. Rich considère que « toute relation hétérosexuelle est vécue dans l’éclairage blafard de ce mensonge »(13) sous-entendu la norme hétérosexuelle. Elle ajoute qu’en « l’absence de choix, les femmes continueront de dépendre de la bonne chance ou de la malchance des relations individuelles ».

Comment et avec quels outils repenser ce système ?

Monique Wittig dans La pensée Straight (1992) développe une vision féministe matérialiste, directement inspirée du marxisme. Il s’agit selon elle de considérer la lutte féministe au prisme de la lutte des classes, les femmes étant comparables aux classes prolétaires, en étant exploitables, corvéables ou encore soumises financièrement. Leurs luttes pour acquérir l’autonomie ainsi que l’égalité renvoie en de nombreux points aux luttes ouvrières. Adrienne Rich, qui rejoint Wittig sur sa pensée matérialiste, considère que « l’incapacité de voir dans l’hétérosexualité une institution est du même ordre que l’incapacité d’admettre que le système économique nommé capitalisme est maintenu par un ensemble de forces »(14). Dans sa pensée matérialiste, Marx considérait la succession des évènements historiques sous le prisme des rapports sociaux, et en l’occurrence de la lutte des classes. Il s’oppose donc à une vision déterministe de la société qui supposerait une succession « naturelle » des étapes de l’histoire, une vision finalement assez proche de la religion. Cette opposition a donc lieu également dans la pensée féministe, l’essentialisme allant à l’encontre de la pensée matérialiste. Les féministes essentialistes considèrent qu’il existe des caractéristiques inhérentes aux hommes et aux femmes (comme l’empathie, la force ou encore la douceur), desquelles découle une complémentarité entre les genres.

Le féminisme matérialiste s’oppose donc à l’essentialisation des genres et à leur complémentarité, en considérant que si le genre est socialement affecté à un sexe, il n’est donc ni naturel ni nécessaire. En effet, les rôles assignés aux genres, dont notamment l’attirance pour le sexe opposé, est fondamentalement excluant d’une réalité beaucoup plus diverse. C’est en ce sens que Wittig affirme que « les lesbiennes ne sont pas des femmes ». Si l’on va au bout de la pensée essentialiste, les femmes sont définies par rapport aux hommes et à la famille hétérosexuelle dans laquelle elles jouent des rôles assignés par la société : ceux de mère et d’épouse (et accessoirement d’aide à domicile). Les lesbiennes par définition ne peuvent rentrer dans ce rôle puisqu’elles ne « complètent » pas un homme, et sortent alors de la définition essentialiste du genre femme. Selon les termes de Wittig, elles seraient des « échappées du patriarcat ».

Wittig se trouve être à l’origine d’une pensée ayant eu un écho important outre atlantique : le lesbianisme politique. Ce modèle vient mettre en lumière les aspirations féminines en les affranchissant de la vision masculine imprégnant notre société. Elle développe une conception des relations humaines permettant de valoriser les interactions entre femmes, non seulement sexuelles ou amoureuses, mais tous types de relations intimes comprenant l’entraide ou encore la sororité. Il s’agit ici de concevoir la société autrement que par le prisme du couple et de la famille, et de donner plus d’importance aux relations entre individus, et en l’occurrence entre femmes. Rich, également à l’origine de cette pensée, introduit le terme de « continuum lesbien »(15), permettant également d’élargir la notion de lesbianisme aux relations entre femmes dans l’histoire, marquées par leur intensité et leur intimité, sans systématiquement inclure du sexe. Il ne s’agit ainsi pas de dicter une orientation sexuelle lesbienne aux femmes, mais plutôt de leur donner une nouvelle lecture de leurs relations, en particulier avec les autres femmes, historiquement minimisées voire moquées, mais qui peuvent néanmoins comporter une réelle puissance y compris politique. Elle parle même de la force dégagée dans les différentes étapes de la lutte féministe, qu’elle appelle résistance (au patriarcat) et qu’elle inclue dans sa vision du lesbianisme.

Il est tout de même important de souligner que la pensée issue du lesbianisme politique a évolué et créé des variantes, notamment extrémistes. A titre d’exemple, les féministes séparatistes prônent la sécession des relations entre les hommes et les femmes. En ce qui concerne les relations de couple, les femmes bisexuelles sont invitées à ne relationner qu’avec des femmes, et les femmes hétérosexuelles à s’abstenir. Ainsi, l’hétérosexualité et la bisexualité sont vues par certaines de ces féministes radicales comme des formes de « complicité avec l’oppresseur »(16). Cette pensée issue du lesbianisme politique dénature le propos d’origine car elle en évacue la dimension matérialiste en essentialisant les genres et en réduisant le lesbianisme aux relations de couple.

Bien sûr, il a existé et existe encore des groupes fondés sur l’exclusion des hommes, qui, en raison des sociétés fondamentalement oppressives dans lesquelles elles prennent forme, peuvent s’avérer salvatrices. C’est le cas des Béguines en Europe du Nord (entre le XIIe et le XVe siècle), dont les combats ont permis à de nombreuses femmes de vivre en autonomie en s’extrayant du mariage et de la pression de l’Eglise. C’est le cas également aujourd’hui du village d’Umoja au Kenya, interdit aux hommes et dédié aux femmes en particulier victimes d’agressions sexuelles et de viol.

Les lesbiennes ne sont pas des femmes, du moins tant que l’on conserve une définition essentialiste et donc un peu datée des genres. La mise en place de la complémentarité femme/homme a permis d’organiser la société et de lui donner un cadre dont les limites excluent ceux qui n’y rentrent pas. Ce cadre c’est le patriarcat, qui permet l’oppression des femmes, et encore plus des lesbiennes, au même titre que le capitalisme qui permet celle des classes.

Références

(1)Podcast « Contraint.e.s à l’hétérosexualité », Camille, Binge Audio

(2) Adrienne Rich, « La contrainte à l’hétérosexualité et l‘existence lesbienne », Nouvelles Questions Féministes No. 1, 1981

(3) Ibid

(4) Théorie selon laquelle les rôles de genre sont socialement construits, comme par exemple le fait que les petites filles aiment naturellement plus jouer à la poupée qu’aux voitures

(5) Podcast « Contraint.e.s à l’hétérosexualité », Camille, Binge Audio

(6) Monique Wittig, La pensée Straight, 1992

(7) Kathleen Barry, Femal sexual slavery, 1979

(8) Adrienne Rich, « La contrainte à l’hétérosexualité et l‘existence lesbienne », Nouvelles Questions Féministes No. 1, 1981

(9) 1982 pour la France

(10) L’association le refuge, accueillant les jeunes LGBTQIA+ rejetés par leurs familles, annonce apporter son soutien à plus de 700 jeunes chaque année.

(11) Monique Wittig, La pensée Straight, 1992

(12) Le Monde, « Cent femmes pour une autre parole », 01 septembre 2018

(13) Adrienne Rich, « La contrainte à l’hétérosexualité et l‘existence lesbienne », Nouvelles Questions Féministes No. 1, 1981

(14) Adrienne Rich, « La contrainte à l’hétérosexualité et ‘existence lesbienne », Nouvelles Questions Féministes No. 1, 1981

(15) Adrienne Rich, « La contrainte à l’hétérosexualité et l‘existence lesbienne », Nouvelles Questions Féministes No. 1, 1981

(16) Sheila Jeffreys, Love your Enemy ? the debate between heterosexual feminism and political lesbianism, 1994

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Retraites : le 49.3 de trop ? et après …. le référendum ?

Édito

Retraites : le 49.3 de trop ? et après …. le référendum ?

Au terme d’un examen chaotique qui aura nécessité l’emploi de la force parlementaire et le recours à toutes les armes constitutionnelles que la Ve République offre à l’exécutif pour contraindre le Parlement, le Gouvernement a déclenché l’emploi de l’article 49§3 de notre Constitution. Se trouve de fait adopté le projet de réforme des retraites sans vote de l’Assemblée nationale.

Emmanuel Macron et Elisabeth Borne. Photo Sipa/Jacques WITT

Au terme d’un examen chaotique qui aura nécessité l’emploi de la force parlementaire et le recours à toutes les armes constitutionnelles que la Ve République offre à l’exécutif pour contraindre le Parlement, le Gouvernement a déclenché l’emploi de l’article 49§3 de notre Constitution. Se trouve de fait adopté le projet de réforme des retraites sans vote de l’Assemblée nationale.

Les groupes parlementaires ont eu vingt-quatre heures pour déposer une motion de censure. Deux motions ont été déposées, par les groupes Liberté Indépendant Outre-Mer et Territoires (LIOT) et RN. Si chaque motion recueille les signatures d’un dixième au moins des députés (soit 57), elles seront soumises au vote de l’Assemblée la semaine prochaine.

Dans les conditions actuelles il y a toutefois peu de chances de voir ces motions adoptées, même si rien n’est à exclure tant la situation parlementaire semble se déliter d’heure en heure.

Motion de censure ou non, cela n’effacera pas l’affront fait par le Président de la République au peuple français.

Élu par défaut et sans autre projet que d’empêcher l’accession de l’extrême droite au pouvoir, le Président n’a pas pris la mesure de l’étroitesse de sa majorité. Convaincu de pouvoir faire pression sur les députés LR pour faire adopter son texte, il a sous-estimé la force du mouvement social soudé et déterminé, massivement soutenu par les Français. Si la majorité sénatoriale a prolongé l’attente, les députés LR, élus au suffrage universel direct, s’y sont refusés.

Rarement le pays n’a été aussi unanime dans son refus d’une réforme jugée injuste et inéquitable, menée sans aucune concertation, sans aucune volonté de négocier et de transiger, alors que l’exécutif s’était déjà heurté au mur de la rue en 2019 : Emmanuel Macron n’a pas appris de la crise des gilets jaunes et continue à vouloir imposer des réformes sans passer par le dialogue.

Le Président a fait le choix politique d’une épreuve de force dont le principal objectif était d’affermir son autorité durant ce second mandat, qui sera également le dernier.

Si le mouvement social dégénère, le Président ne pourra s’en prendre qu’à lui-même. Et si le calme demain revient, la blessure infligée par cet énième 49§3, auquel les Français refusent de s’habituer, sera si profonde que nous pouvons légitimement nous demander ce qu’il restera à faire de ce quinquennat mort-né. Les choses pourraient aller plus loin encore, à savoir, une remise en cause globale de la Vème république et de ses institutions.

Que faire maintenant ? Faire sauter la Première ministre comme un fusible institutionnel ? Dissoudre l’Assemblée nationale pour rebattre les cartes ? Aucune de ces solutions n’est de nature à apaiser les tensions, et une dissolution aujourd’hui aboutirait, presque mécaniquement, à renforcer la dynamique électorale de l’extrême droite. Il faudra attendre la mobilisation du 23 pour voir quelle direction prendra le mouvement social.

Une solution toutefois permettrait au pays de sortir de ce face-à-face dangereux entre le pouvoir et la rue : le référendum. La nature du projet de loi entre dans les critères de l’article 11 de notre Constitution et permettrait d’enclencher un débat public dans le cadre d’une campagne électorale sur le sujet capital des retraites.

Plus qu’une simple réforme comptable, l’enjeu des retraites est celui du modèle de société que nous voulons, d’une conception collective des différents temps de la vie et du légitime droit au repos de ceux qui ont pris leur part. Dans un monde qui exalte volontiers les vertus individuelles, et notamment l’épargne individuelle, notre système de retraites fondé sur la solidarité intergénérationnelle fait figure d’exception. Une exception qui illustre avec éclat l’idéal de fraternité inscrit dans notre devise.

Peu de chances pourtant que le Président accepte de prendre un tel risque alors que l’opposition au texte se double désormais d’une colère sociale contre un exécutif qui escamote le débat parlementaire pour imposer sa volonté.

Notre système de retraites, pierre angulaire du pacte social de notre pays, mérite pourtant mieux qu’une guérilla juridique et constitutionnelle dont rien, ni personne ne sortira vainqueur et qui contribue à affaiblir encore davantage nos institutions.

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Avortement aux Etats-Unis : ils l’espèrent, mais le combat n’est pas fini

Édito

Avortement aux Etats-Unis : ils l’espèrent, mais le combat n’est pas fini

Pour les femmes des États-Unis, le glas a sonné. L’arrêt historique Roe vs Wade a été annulé par la Cour suprême américaine. Tous les États qui le souhaitent peuvent à présent rendre illégal l’avortement. Le constat est violent. Direct. C’est la fin. Mais que les bigots ne s’y trompent pas, ce n’est pas la fin de l’avortement. Les plus riches iront à l’étranger ou dans un autre Etat. Les plus pauvres iront risquer leur vie avec des cintres et autres mixtures troubles, au péril de leurs jours.

Pour les femmes des États-Unis, le glas a sonné. L’arrêt historique Roe vs Wade a été annulé par la Cour suprême américaine. Tous les États qui le souhaitent peuvent à présent rendre illégal l’avortement.

Le constat est violent. Direct. C’est la fin. Mais que les bigots ne s’y trompent pas, ce n’est pas la fin de l’avortement. Les plus riches iront à l’étranger ou dans un autre Etat. Les plus pauvres iront risquer leur vie avec des cintres et autres mixtures troubles, au péril de leurs jours.

Ce bond de géant en arrière a été savamment calculé par le magnat d’extrême-droite qui a gouverné le pays pendant six ans, Donald Trump. Pendant ses campagnes et tout au long de son mandat, il a tout fait pour attaquer les droits les plus fondamentaux des femmes, pour décrédibiliser leurs combats, leur parole, leur intégrité physique.

L’offensive d’extrême-droite obscurantiste et intolérante connaît un regain inattendu aujourd’hui, aux États-Unis et dans le reste des pays occidentaux. Nous le savons, les droits des femmes sont fragiles, Simone de Beauvoir nous en avait avertis. En ce 24 juin, la preuve nous est fournie.

Mais nous sommes vigilantes et vigilants. Une fois le coup de l’annonce passé, il faut le crier haut et fort : ils l’espèrent, mais le combat n’est pas fini.

Les américaines et les américains et tous les féministes du monde se lèveront ensemble pour que ce droit fondamental de l’avortement redevienne garanti, au pays de l’oncle Sam et partout ailleurs.

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Retour de campagne : la part du rêve et l’épreuve du réel

Édito

Retour de campagne : la part du rêve et l’épreuve du réel

Après une campagne électorale très courte et marquée par les crises, du covid-19 à la guerre en Ukraine, le Président sortant a finalement et logiquement été réélu, à plus de 58%, par défaut et malgré une nette progression de Marine Le Pen. Comment comprendre cette nouvelle victoire d’un centre hypertrophié ? La stratégie populiste peut-elle mener à la victoire du peuple sur les « élites » ? Quel horizon pour la gauche dans les prochaines années ? Ces questions brûlantes, alors que la campagne pour les élections législatives n’a pas encore commencé, nous avons tenté d’y répondre dans cet édito de retour de campagne.

Il y a quelques années de cela, Alain Juppé utilisait une expression culinaire pour décrire la stratégie électorale qu’il comptait mettre en œuvre et qui aura finalement tenu lieu de feuille de route à Emmanuel Macron : couper les deux bouts de l’omelette… Comprendre par-là : constituer un bloc centriste dont l’assise serait suffisamment large pour forcer les oppositions à se radicaliser jusqu’à se disqualifier elles-mêmes aux yeux des électeurs. Comptant sur le fait que la France « souhaite être gouvernée au centre » comme disait Giscard, il pensait qu’un tel bloc centriste permettrait ensuite de couper ces fameux bouts de l’omelette, comprendre : les forces de droite radicale et de gauche radicale. Pari gagné !

En cinq ans, cette stratégie électorale aura permis à Emmanuel Macron de se qualifier, et de l’emporter, par deux fois. De quoi relativiser l’idée qu’il existerait trois blocs politiques équivalents (gauche, centre, droite), car si trois blocs il y a, force est de constater qu’ils ne sont pas de même taille. Comment le pourraient-ils d’ailleurs ? Certains commentateurs ont l’air de découvrir ces trois blocs comme s’il s’agissait d’un phénomène nouveau, rien de tel. Dans son ouvrage, récemment réédité chez Gallimard, La gauche et la droite : histoire et destin, Marcel Gauchet explique bien que la répartition « topographique » des forces politiques dans l’hémicycle se fait, en France, entre trois blocs et ce depuis le début du XIXe siècle, depuis la Restauration plus exactement. Cette tripartition du champ politique entre la gauche, le centre et la droite, se retrouve tout au long des XIXe et XXe siècle, même si la signification de ce clivage a changé au cours du temps : la gauche de 1936 n’est plus celle de 1830, la droite non plus…

Dans ce paysage, les institutions de la Ve République sont éminemment singulières à cause de l’élection présidentielle au suffrage universel direct : la répartition des forces ne se mesure plus tant à l’intérieur du Parlement qu’à l’occasion de l’élection reine et les blocs politiques se superposent, bien qu’imparfaitement, avec les catégories socio-professionnelles. Or, si l’on excepte De Gaulle dont la stature et le poids historique rendent toute comparaison inadaptée, sur sept présidents de la République, deux sont issus directement du centre, Valéry Giscard d’Estaing et Emmanuel Macron, et deux autres ont été élus avec l’appui non négligeable de ce bloc, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Rappelons d’ailleurs que la défaite de Nicolas Sarkozy en 2012 doit beaucoup à la défection d’une partie des forces centristes qui, en raison de la droitisation de son discours sur les thèmes identitaires, se sont reportées sur François Hollande.

Seul fait exception dans ce paysage François Mitterrand, qui fut élu sans le soutien des forces centristes, à une époque néanmoins où le poids électoral du PCF assurait la soudure électorale et permettait au PS d’apparaître comme une force centrale à gauche.

La seule prouesse d’Emmanuel Macron finalement est d’avoir su élargir son assise politique de Jean-Pierre Chevènement à Jean-Pierre Raffarin. Or un centre élargi et fort entraine mécaniquement l’affaiblissement de la droite et de la gauche et oblige à radicaliser les clivages pour espérer bousculer le centre qui devient, de fait, le centre de gravité électoral du pays.

Emmanuel Macron agit depuis cinq ans comme un trou-noir pour les forces centrales de gauche comme de droite. Les voix cumulées des candidates LR et PS n’ont pas dépassé en 2022 les 6%, alors même que ces deux partis sont aujourd’hui à la tête de la majorité des villes de France (modulo les victoires écologistes de 2020 dans quelques grandes villes sur fond d’abstention massive et d’alliances avec les autres forces de gauche), de la majorité des départements et des douze régions métropolitaines.

Emmanuel Macron a soudé autour de sa personne un bloc centriste politiquement hétéroclite mais électoralement cohérent qui représente à lui seul désormais le « cercle de la raison » dont les contours ont été élargis de façon inédite.

Or cette image du « cercle de la raison » est un verrou puissant : il départage dans l’esprit de nos concitoyens ceux qui sont perçus comme aptes à exercer le pouvoir de ceux qui ne le sont pas, dans un pays qui reste une puissance sur la scène internationale et où le chef de l’Etat dispose des codes nucléaires. Les Français ne s’y sont pas trompés dimanche 24 avril, en rejetant à plus de 58% Marine Le Pen et le « bloc national » qu’elle formait dans les urnes avec les électeurs d’Éric Zemmour ainsi qu’avec les éléments les plus radicaux de la droite traditionnelle.

Ce verrou est d’autant plus difficile à faire sauter que l’élection du Président au suffrage universel fait primer une perception presque charnelle du candidat sur la réalité du discours et le bienfondé des propositions. Pis, les programmes ne sont, dans ce cadre, que des outils pour étayer une « figure », celle du candidat providentiel. Les propositions doivent permettre de rehausser tel trait saillant que l’on souhaite mettre en exergue ou bien lisser tel autre. On y cherche davantage des « marqueurs » politiques, que de véritables solutions à même de dessiner une vision du monde cohérente.

L’importance accordée dans notre pays au débat d’entre-deux tours est à comprendre sous ce prisme : davantage que de projets c’est la confrontation entre deux personnalités dont on jugera à la fin laquelle est la plus apte à diriger le pays. La stature est tout, le programme pèse peu. Et si Marine Le Pen a échoué pour la seconde fois au second tour, c’est parce que les Français ne les jugent, elle et son équipe, ni dignes, ni aptes à exercer le pouvoir.

Le « cercle de la raison » est un verrou indéboulonnable pour une raison à la fois simple et terrible : la France est un pays riche, bien que des pans entiers de sa population soient paupérisés. On peut dramatiser et radicaliser à outrance les clivages, voir la fracture politique se redoubler d’une véritable fracture géographique entre l’ouest et l’est du pays, les métropoles et les villes moyennes, voire les zones rurales, il n’y fait rien : les Français aiment se donner des frissons mais ils ne veulent pas des extrêmes.

Bien que notre imaginaire politique soit aujourd’hui encore tout entier structuré autour de cet évènement fondateur et mythifié qu’est la grande Révolution, nous ne sommes plus un peuple révolutionnaire depuis plus d’un siècle et demi.

Pour autant, nos concitoyens, biberonnés à l’idéal humaniste et rousseauiste, sont davantage enclins à la révolte que les populations des pays d’Europe du Nord, de l’Allemagne ou encore de l’Italie, où l’esprit « chrétien démocrate » irrigue les représentations politiques. Grande mobilisation contre les retraites, référendum d’initiative citoyenne contre la privatisation d’ADP, « gilets jaunes » : le peuple Français a un besoin irrépressible de se manifester physiquement et de redoubler la démocratie représentative d’une expression directe propre à contraindre ses élus.

Ainsi la pratique qui est faite de notre Constitution (contournement du Parlement, alignement des mandats et des calendriers électoraux pour garantir une majorité au Président élu) et le scrutin majoritaire sont autant de carcans imposés à la volonté populaire.   

Proprement ahurissants et, malheureusement, symptomatiques ont été à cet égard les débats de l’entre-deux tours sur la nature de notre Constitution et l’usage du référendum, durant lesquels des juristes bon-teints et les partisans du Président sortant ont presque théorisé la supériorité des normes constitutionnelles sur le référendum, soit la supériorité du droit positif sur le choix du peuple souverain. La défiance, voire le mépris vis-à-vis du « peuple » perçu comme une foule violente crée un ressentiment terrible qui fracture la nation et donne corps à un clivage peuple / élite dont l’effet s’avère particulièrement délétère.

Osons une hypothèse : les trois dirigeants des trois blocs sortis des urnes en 2022 sont trois dirigeants populistes qui creusent le sillon d’un clivage entre des supposées élites et un peuple pour remporter l’élection. Emmanuel Macron est, à cet égard, le représentant des élites qui, sans le dire, avalisent ce clivage et font bloc pour éviter le grand renversement. Dit autrement, Emmanuel Macron a été élu pour s’assurer que le couvercle reste bien sur la cocotte-minute pendant cinq ans.

Face à cela, les forces de gauche comme de droite, qui ont avalisé ce clivage populiste, sont poussées à la radicalité et ne peuvent prospérer qu’en agitant l’espoir d’un bouleversement réel, d’un renversement. L’extrême droite rêve d’un renversement qui signerait à la fois la fin des élites mondialisées et la fin de l’immigration – c’était le sens du slogan de Marine Le Pen « rendre aux Français leur pouvoir d’achat et leur pays » – et Jean-Luc Mélenchon brosse, lui, plus large : rendre aux Français des institutions démocratiques, les richesses accaparées par quelques-uns, leur souveraineté et engager la transition écologique. Le ressort est identique et conforme aux canons populistes : « reprenez le pouvoir » (« take back control ») à ceux qui vous l’ont injustement dérobé.

Cela fait dix ans et trois élections que Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon jouent chacun sur ce registre, dix ans qu’ils échouent. La progression de Marine Le Pen a beau être réelle entre 2017 et 2022, elle cache mal la détermination de nos concitoyens à rester dans un régime modéré. Combien de millions d’électeurs ont, la mort dans l’âme, voté Emmanuel Macron en 2017, en 2022 ? Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon pourraient être dix fois candidats, ils échoueraient dix fois, sauf circonstances exceptionnelles. Un clivage peuple / élite ne peut tourner qu’à l’avantage électoral des classes moyennes supérieures et de la bourgeoisie qui forment un bloc sociologique bien plus cohérent et conscient de ses intérêts de classe qu’un peuple qui hésitera toujours entre l’identité nationale et la question sociale.

Éric Zemmour l’a d’ailleurs justement pointé au début de sa campagne : Marine Le Pen ne peut pas gagner car elle enferme ses partisans dans « un ghetto électoral », comme le PCF de 1969 qui pouvait faire 22% au premier tour mais n’aurait su l’emporter.

La perspective du grand bouleversement créera, à terme, de la frustration parmi nos concitoyens Cette machine à produire de la radicalité n’est pas seulement une machine à perdre, elle est aussi une formidable machine à détruire le consensus démocratique.

Dans un tel contexte et afin de se mettre au travail dès le lendemain des élections législatives, quelles leçons pouvons-nous tirer de cet échec, pourtant attendu, de la gauche ? Au moins trois, bien que la liste ne soit pas exhaustive.

La première : prendre garde à ne pas se laisser enfermer dans un ghetto électoral, celui de la gauche extrême. Si le projet de transformation sociale et écologique est porté par un discours de défiance permanente, il suscitera davantage la méfiance que l’adhésion et ne pourra espérer l’emporter. Nous ne devons pas seulement souhaiter la rupture, nous devons encore la rendre possible et notre responsabilité collective est de la faire advenir en étudiant les leviers d’action qui sont à notre disposition, tous autant qu’ils sont ; en renouant également avec les « fachés mais pas fachos » que le scrutin présidentiel ne mobilise pas, ou si peu.  

La seconde, qui est une réponse à la première : dissoudre le bloc libéral et pour cela parler également à ce qui fut, il y encore peu de temps, l’électorat du parti socialiste. Ce n’est pas se renier ni renoncer à ses convictions que de s’affronter au réel tel qu’il est et non tel que l’on souhaiterait qu’il soit. La gauche est réformiste parce qu’elle veut transformer le monde, et elle doit pour cela partir du monde tel qu’il est, et notamment des contraintes qui, malheureusement, existent. L’essence de la politique réside dans l’affrontement entre volontés antagonistes. Un programme de gauche doit être ambitieux sur tous les points : social, écologique, institutionnel, économique. Il doit également être crédible, applicable en l’état.

Les résultats électoraux de la gauche à Paris sont porteurs d’espoirs, battant en brèche la théorie des deux gauches irréconciliables : Jean-Luc Mélenchon y a dépassé les 30% au premier tour. Sa progression dans des zones acquises à Emmanuel Macron en 2017 est impressionnante, là où Emmanuel Macron a, en 2022, fait le plein dans les arrondissements de droite. Or cet électorat, le fameux électorat de centre-gauche, dit « bobo » et si conspué par la France Insoumise a réaffirmé au détour d’un vote utile pour Jean-Luc Mélenchon, ses convictions de gauche au 1er tour, avant de voter pour Emmanuel Macron au second.

La troisième condition, qui découle de la seconde, est une condition opérationnelle. Un bloc central à gauche doit émerger, ce qui ne veut pas dire un bloc centriste ! Nous devons faire à gauche ce que Macron a fait au centre : créer un pôle de gauche capable d’exercer le pouvoir. La gauche est multipolaire par essence, sa diversité fait sa richesse. Croire qu’une force peut éradiquer les autres, l’emporter et ensuite gouverner est une chimère. Le combat pour la victoire de la gauche est d’abord un combat pour l’unité de la gauche. Cette gauche, écologiste, sociale, républicaine, existe déjà, elle est l’aspiration d’une part immense de nos concitoyens, elle n’attend qu’une étincelle pour s’embraser électoralement.

Cette étincelle ce sera l’émergence d’une force nouvelle, structurée et surtout centrale à gauche. Cette force devra être capable de dialoguer avec toutes ses composantes, capable d’en retenir le meilleur, mais aussi d’assumer les désaccords, d’assumer la pluralité et de lutter pour le compromis. Elle devra également affronter un autre phénomène inquiétant de l’élection que nous venons de vivre : le clivage générationnel. L’élan de la jeunesse est le supplément d’âme de la gauche, mais nous ne pouvons pas tourner le dos à nos anciens. Réparer la France, c’est aussi faire dialoguer les générations plutôt que de bâtir entre elles des clivages stériles.

En 2022, alors qu’elle était condamnée, la gauche s’est levée pour réaffirmer son existence. Le vote utile en faveur d’un Jean-Luc Mélenchon ayant pourtant adopté une ligne radicale est une excellente nouvelle : en se recentrant un peu la gauche peut demain l’emporter. Le comportement de vote des électeurs de Jean-Luc Mélenchon au second tour est aussi une bonne nouvelle : malgré la colère et le dépit, les électeurs de gauche ont choisi de sauver la concorde plutôt que de jeter le pays dans le chaos, un signe de sagesse et de maturité.

Rappelons-nous que la gauche n’existe que par sa capacité à dessiner un horizon désirable – ce que les forces écologistes devraient mieux mesurer – et à paver la voie pour y parvenir. Plus que jamais c’est là ce que réclame notre pays au lendemain d’une élection présidentielle qui laisse dans la bouche de nombreux électeurs un goût de cendres.

Notre tâche est immense et la route vers la victoire sera semée d’embûches, mais comme le dit souvent Jean-Luc Mélenchon en citant Camus : « il faut imaginer Sisyphe heureux. »

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Édito

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"Dans tout citoyen d'aujourd'hui gît un métèque futur"(Emile Michel Cioran)
Le premier article de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 dispose: « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ». Deux siècles plus tard, même s’ils naissent libres et égaux en droits, c’est inégalement que les Hommes vivent et meurent. Tout tient à un premier hasard dont nul n’a la maîtrise : notre lieu de naissance.

Le premier article de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 dispose : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ». Deux siècles plus tard, même s’ils naissent libres et égaux en droits, c’est inégalement que les Hommes vivent et meurent. Tout tient à un premier hasard dont nul n’a la maîtrise : notre lieu de naissance.

Notre pays, aux valeurs universelles, reste figé dans l’immobilisme lorsqu’il s’agit de reconnaître la participation active de nos sœurs et frères, nées et nés autre part, dans la construction de notre Nation. La question du droit de vote des résidents étrangers non-européens aux élections locales en est l’un des symboles.

Et pourtant, l’accès à un tel droit n’aurait rien de nouveau dans l’Histoire de notre pays. La constitution du 24 juin 1793, dite constitution de l’an I, donnait la possibilité aux étrangers de participer à l’exercice des Droits civiques dès lors qu’elles ou ils remplissaient certaines conditions(1). Il aura fallu presque deux siècles de plus pour qu’un candidat à la présidentielle en fasse la proposition. Ce fut la n° 80, du candidat François Mitterrand en 1981.

Presque 40 ans plus tard, rien n’a été fait et pourtant, au niveau européen, l’article 88-3 du traité de Maastricht aurait pu permettre d’ouvrir la voie. Nul n’en a tenu compte.

Les candidats devenus présidents ont tous reculé en arguant que les français ne seraient pas prêts à un tel changement pour la République du XXIème siècle. Une forme d’amnésie ou de déni mémoriel, sans doute, fit oublier que certaines grandes lois n’avaient pas été soutenues par une majorité des électeurs mais avaient fini par faire leur chemin dans nos sociétés une fois appliquées : de l’abolition de la peine de mort au scrutin universel en passant par l’interruption volontaire de grossesse.

Toutes les théories les plus folles ont été mises en avant par certains pour que ce droit n’existe pas : de la tentation du vote communautaire à la mise à mal de la souveraineté nationale ou encore le recul de l’Etat de droit.

Ce droit de vote, c’est l’histoire d’une avancée humaniste. Pour plus d’égalité, plus de justice et plus de concorde entre toutes celles et tous ceux qui résident régulièrement sur notre sol.

Comme tout Français, les étrangers qui vivent en France ont les mêmes devoirs que les autres citoyens : respect de la loi, participation à la vie de la Cité par le travail ou la solidarité, le respect des valeurs républicaines grâce, entre autres, à l’école de la République et l’assujettissement aux impôts et aux cotisations sociales.

Rappelons que les étrangères et étrangers salariés sont aujourd’hui reconnus en matière de démocratie sociale. Elles et ils participent aux élections professionnelles et ont le droit de vote aux élections prudhommales. Les étudiantes et étudiants étrangers sont logés à la même enseigne, pouvant voter aux élections universitaires.

Dans une époque où les tentations les plus extrêmes appellent au repli des nations, la France, de par ses valeurs et son rayonnement, doit rester à l’avant-garde des démocraties. Le droit de vote des étrangers est un combat qui n’est pas seulement franco-français : il est le symbole d’un projet de civilisation qui tourne le dos à la méfiance et à l’ethnocentrisme.

Trop longtemps avons-nous préféré le « rester ensemble » au « vivre ensemble ». Notre République ne peut avoir ni préférence civique, ni préférence votative. En revanche, elle doit soutenir ceux qui veulent respecter ses règles et principes tout en encourageant l’acquisition des droits au sein d’un socle de valeurs communes. 

Toute personne qui respecte les lois de la République et ses valeurs doit pouvoir faire entendre sa voix pour choisir celle ou celui qui le représentera à l’assemblée délibérante de son lieu de vie.

Dans ce sens, une future réforme constitutionnelle doit permettre de rouvrir cette question, au-delà des décisions attenant aux nombres d’élus ou de circonscriptions, et permettre à ces françaises et ces français d’adoption et de conviction d’avoir le droit de faire entendre leur voix au niveau local.

Eux aussi doivent pouvoir voter.

[1] 

Références

(1)Article 4. «  …Tout étranger âgé de vingt et un ans accomplis, qui, domicilié en France depuis une année – Y vit de son travail – Ou acquiert une propriété – Ou épouse une Française – Ou adopte un enfant – Ou nourrit un vieillard ; – Tout étranger enfin, qui sera jugé par le Corps législatif avoir bien mérité de l’humanité – Est admis à l’exercice des Droits de citoyen français.

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