ATLANTIC BAR, FANNY MOLINS (2022)

Chronique

ATLANTIC BAR, FANNY MOLINS (2022)

Sous le soleil chaud d’Arles, l’Atlantic Bar est un fier représentant d’une espèce en voie de disparition. Après l’avoir photographié, lui, ses gérants et ses habitués, Fanny Molins entreprend de raconter leurs histoires, dans un lieu aussi vital que vulnérable et destructeur.

Pour la neuvième année consécutive, France Culture a mis sur pied son Prix Cinéma des étudiants(1). Une nouvelle occasion, offerte à quelques centaines de jeunes volontaires, de visionner une sélection de films indépendants portés par la radio, d’en rencontrer les réalisateurs et d’élire leur favori. L’édition 2023, à l’instar des précédentes, recèle sa part de surprise, d’hardiesse, et ce quelque chose d’insolite qu’on aime tant découvrir au cinéma.

Pour ce qui me concerne, la perle de cette année, c’est la réalisatrice française Fanny Molins qui nous la fournit avec son premier long métrage documentaire : Atlantic Bar. Présenté à Cannes l’année derrière dans le cadre de la programmation de l’Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion (ACID), il est sorti en mars 2023 et se trouve encore diffusé par certaines salles bien avisées(2).

À l’origine du projet, Fanny Molins situe l’étrange attirance qu’elle dit éprouver depuis toujours pour les bars. Tandis que certains n’y voient que ces lieux quelconques, aménagés pour servir des boissons et rien de plus, son regard, lui, porte plus loin. Sans doute est-ce parce que celle-ci, avant de saisir la caméra, a fait de la photographie une passion. Attachée aux détails et aux beautés de l’instant, sa patte de photographe marque l’ensemble du film dont les scènes sont autant d’images d’une rare beauté. Alors, lorsqu’elle passe devant l’Atlantic Bar, niché dans une ruelle non loin des Arènes d’Arles et illuminé par le soleil chaud du midi, elle s’arrête et pose son regard. Pendant plus de trois ans, elle suivra ses habitués et, progressivement admise dans leur intimité, les photographiera. Son premier film raconte leurs histoires.

Des histoires, il n’en manque pas à l’Atlantic bar, tenu fièrement par Nathalie et son Jean-Jacques. Tous les jours ou presque, elle ouvre les portes de son établissement aux Arlésiens, aux ouvriers, aux commerçants, aux divers travailleurs. On y prend son café au comptoir, son demi en terrasse, son pastis à toute heure de la journée et, à l’occasion, on y déguste même des moules. Au fil des années, une clientèle d’habitués s’est constituée. Les gens du quartier s’y retrouvent pour le plaisir de bavarder ensemble de tout et de rien, de leur quotidien, de leurs joies, de leurs peines. Mais pour certains, l’Atlantic bar est bien plus que cela. Souvent usés par une vie de travail harassante, abîmés par ses difficultés, parfois même cassés par les coups du destin, ils y trouvent bien plus qu’un débit de boissons, un nouveau chez-soi, un refuge aux visages familiers et bienveillants. C’est bien le cas d’Alain qui, ayant vécu l’indicible – trois années à vivre dans la rue – a trouvé en Nathalie et Jean-Jacques une nouvelle famille. Idem pour Claude à l’âme de poète, ancien voyou ramené dans le droit chemin après avoir perdu son frère, égorgé pour une bagatelle. Et ce n’est pas tellement différent s’agissant de Gilbert, brigand dans la force de l’âge ayant fini par se ruiner au jeu.

Bien plus donc, qu’un simple comptoir aux yeux de ses habitués, lorsque Nathalie apprend la mise en vente du bar par son propriétaire, la nouvelle déferle telle une onde de choc dans ce milieu fier, mais fragile. 75 000 €, c’est le prix à payer pour racheter le fonds de commerce, sans quoi c’en sera fini de l’Atlantic Bar. La somme n’est pas modeste pour qui considère, comme Jean-Jacques, qu’augmenter les prix revient à dénaturer le sens de son activité – ce n’est pas ça, le « vrai bar ». Car en effet, si le café ne coûte plus un 1,5 € mais 2 € voire 2,2 € ou bien que le pastis monte à 3 €, alors, il n’y a plus personne – du moins plus Alain, Claude ou Gilbert. Telle est aussi la réalité de ce lieu, à la fois vital pour celles et ceux qui y font société et profondément vulnérable. Confronté à sa disparition, le collectif rassemble ses forces et organise la défense, sans désespoir, avec lucidité et dignité.  

En France, on connaît tous un Atlantic Bar. Ces cafés, bars, bars-tabac ou encore bars PMU parsemant notre territoire des villes aux campagnes. Ces établissements aux façades le plus souvent bien ordinaires, devant lesquelles d’aucuns passent sinon avec méfiance, du moins avec indifférence. Ces bars qu’on réduit volontiers à leurs « piliers ». Fanny Molins, elle, fait tout l’inverse avec son premier film dont l’objet est aussi, selon ses mots, de faire « une typologie de lieux qui disparaissent ». Elle le fait avec un sens esthétique admirable, exaltant les sons et les objets qui les définissent, les rires, les cris, les verres qui se remplissent, les cigarettes qui crépitent, les cartes qu’on distribue, le baby-foot qui remue, le silence d’une salle presque vide. Elle le fait encore sans artifice aucun, mettant la vitalité du lieu face à face avec son caractère tout à fait destructeur, et ne concédant rien au fléau qu’est l’alcoolisme. Elle le fait surtout avec beaucoup d’humanité et de pudeur, donnant longuement la parole à celles et ceux qui, quoiqu’on pense, quoiqu’on fasse, sont là, existent, et renferment parfois une âme d’une richesse insoupçonnée.

Aux étudiantes et étudiants lecteurs du Temps des Ruptures, le mot de la fin : profitez donc du Prix Cinéma des étudiants de France Culture, il est enrichissant et toujours surprenant !

Références

(1) https://www.radiofrance.fr/franceculture/evenements/devenez-jure-du-prix-cinema-des-etudiants-france-culture-2023-6657224#.

(2) V. https://www.allocine.fr/seance/film-303759/pres-de-115755/

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Féminicène : pour un féminisme du faire

Chronique

Féminicène : pour un féminisme du faire

Pour David Cayla, l’ouvrage de Véra Nikolski qui vient de paraître chez Fayard est une contribution majeure qui permet de repenser le féminisme en tant que mouvement politique et de comprendre les dangers qui menacent l’émancipation des femmes. Mais c’est aussi un livre qui entend comprendre ce que pourrait être une société post-pétrole. En ce sens, sa démarche matérialiste et rationnelle nous invite à une prise de conscience éclairée et sans illusion sur ce que pourrait nous réserver l’avenir.

En publiant cette semaine Féminicène, Véra Nikolski aborde frontalement deux grandes questions qui marquent notre époque : le féminisme et la transition écologique. Pour autant, son propos se démarque de la manière dont sont habituellement traités ces sujets. Dans cet ouvrage très érudit on ne trouvera pas de slogans militants ni de discours manichéens. Le propos est volontairement dépassionné, clinique, et il émane de ce livre un certain pessimisme qui devrait, c’est en tous cas le souhait de l’auteure, nous permettre d’affronter lucidement l’avenir et les défis qu’il porte.

S’il est marqué par un certain fatalisme – nous y reviendrons – Féminicène a au moins deux grands mérites. Le premier est de proposer une réponse argumentée au travail que l’anthropologue Emmanuel Todd a consacré à l’histoire de l’émancipation des femmes dans son dernier livre Où en sont-elles ?, paru en 2021. Pour l’auteure, l’ouvrage de Todd, vivement critiqué par une partie des féministes, pose quelques bonnes questions. Todd a raison, estime Nikolski, d’affirmer que le processus d’émancipation des femmes est largement achevé au sein des sociétés développées occidentales. Ainsi, l’ouvrage s’ouvre sur ce paragraphe :

 

« L’émancipation des femmes est aujourd’hui à son comble historique. Jamais l’humanité n’a connu un tel niveau d’égalité. Jamais les femmes n’ont été aussi libres, aussi éduquées, aussi soignées, aussi actives, aussi bien payées. Certes, des inégalités subsistent, tant en occident que, bien plus massivement, dans d’autres régions du monde, mais le chemin parcouru est immense : globalement, le statut des femmes est en nette amélioration partout et ce progrès est un des grands marqueurs de notre époque » (p. 11)

 

Deuxième point pour Todd, selon l’auteure, l’inquiétude vis-à-vis des mouvements néoféministes que Todd qualifie de « féminisme antagoniste » et que Nikolski appelle « féminisme des doléances ». Le paradoxe souligné par Todd, à savoir que le féminisme de 3ème vague est d’autant plus vindicatif que l’essentiel du chemin vers l’égalité est accompli est également évoqué par Nikolski. Mais si Todd l’explique par une frustration liée aux nouvelles responsabilités des femmes qui seraient, pour la première fois de leur histoire, confrontées à la prise en charge du collectif et devraient donc affronter de nouvelles angoisses, Nikolski y voit la conséquence d’une incompréhension fondamentale à propos des causes réelles de l’émancipation des femmes que ni Todd ni les féministes contemporaines n’ont suffisamment étudiées.

Ainsi, alors que le livre valide, pour l’essentiel, le questionnement de Todd, il s’en démarque quant à l’analyse des causes qui ont permis l’émancipation des femmes. Fidèle à son modèle anthropologique, Todd tend à montrer que la marche vers l’égalité femmes-hommes n’a rien d’un processus homogène et qu’elle varie selon les idéologies sous-jacentes portées par les structures familiales. Ainsi, il affirme que si les pays occidentaux sont plus féministes que la Chine ou les pays du Moyen-Orient, c’est parce qu’ils auraient gardé, pour la plupart, des structures familiales archaïques (la famille nucléaire) plus favorables à l’égalité des sexes. À l’inverse, les pays proches de l’axe Pékin-Bagdad-Ouagadougou, dont l’histoire est plus longue du fait d’avoir développé l’agriculture en premier, ont vécu des transformations profondes et leurs structures familiales se sont complexifiées (familles souches, familles communautaires…) avec pour principale conséquence l’abaissement continu du statut des femmes, jusqu’à l’enfermement dans certaines régions du nord de l’Inde ou d’Afghanistan.

Sans remettre en cause l’analyse anthropologique de Todd, Nikolski en souligne l’insuffisance. Il est en effet impossible d’expliquer, à partir d’une perspective uniquement culturelle et anthropologique, les progrès considérables du statut des femmes en Occident – mais aussi ailleurs dans le monde – depuis la fin du XIXe siècle. De fait, Emmanuel Todd ne propose aucune véritable explication pour comprendre le processus d’émancipation des femmes.

 

« Le livre d’Emmanuel Todd consacré à l’histoire des femmes et au phénomène de leur émancipation se distingue par un désintérêt surprenant pour le moment de bascule, celui où la révolution anthropologique dont l’ampleur et la rapidité stupéfient l’auteur se met en branle. On ne peut, à la lecture, qu’être frappé par le paradoxe consistant à évoquer un renversement civilisationnel majeur sans se pencher sur son point d’origine. […] [L]’auteur enjambe toute la période, pourtant cruciale pour le processus d’émancipation, qui court des premières revendications balbutiantes aux changements aussi fondamentaux que le droit de vote ou l’entrée des femmes sur le marché du travail. » (p. 109-110).

 

C’est à partir de cette question que Véra Nikolski produit son travail d’analyse et propose la thèse qui est au cœur de son livre. Si les femmes ont acquis davantage de libertés et de droits, ce ne serait pas en raison de transformations culturelles ou idéologiques, mais parce que les conditions matérielles de leur existence ont changé en profondeur.

Une approche matérialiste du féminisme

C’est le second grand mérite de l’ouvrage, celui de développer une théorie matérialiste du féminisme qui s’appuie très clairement – même si ce n’est jamais revendiqué – sur une méthodologie marxiste. Cette perspective matérialiste la conduit à deux constats dérangeants. Le premier est que la domination masculine, même si elle fut renforcée au cours des siècles par des croyances, des dispositions légales ou par le bain culturel souvent teinté de misogynie dans lequel évolue la plupart des sociétés, a d’abord des origines naturelles, fruits de l’âpreté de la vie humaine et des contraintes qu’impose la maternité au corps des femmes. Ainsi, l’auteure note que l’universalité de l’infériorité du statut des femmes ne peut s’expliquer par des causes culturelles : « à la différence de la plupart des autres faits sociaux, qui varient grandement d’une société à l’autre, et dont on peut espérer expliquer l’apparition par des contingences historiques de chacun des contextes, la domination des hommes sur les femmes est observée partout, dans toutes les sociétés humaines jusqu’à la nôtre, quelle qu’ait été, par ailleurs, leur variété » écrit-elle page 56. « La domination masculine est en effet collatéral de la nécessité, pour l’espèce, de survivre dans des conditions naturelles hostiles, étant données les différences physiologiques entre les sexes et le mode de procréation des humains, à une époque où le rendement du travail est très faible » (p. 105).

Ainsi, l’auteure estime que les causes de la domination masculine sont d’abord matérielles, fruit de la division sexuelle du travail entre d’une part l’activité de production et de défense du groupe que les hommes doivent assumer prioritairement et qui les pousse à se déplacer hors du foyer, et d’autre part le travail de reproduction, qui inclut le soin et l’attention portés aux jeunes enfants que les femmes sont chargées d’accomplir. Cette spécialisation sexuelle du travail est d’essence biologique, affirme l’auteure, qui condamne « le tabou de la biologie » qu’on trouve trop souvent dans les études contemporaines sur le genre. En appui de sa thèse elle rappelle que le premier tome du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, intitulé Les faits et les mythes et qu’elle estime « largement oblitéré aujourd’hui au profit du deuxième » (p. 71), explique à juste titre les causes biologiques de la domination masculine et que les arguments avancés par certains travaux féministes qui combattent cette thèse finissent inéluctablement par « adopter une vision absurde, tautologique, de l’histoire de l’humanité, ou un phénomène majeur n’a aucune cause, et ne doit s’expliquer que par lui-même – une forme moderne de la vision aristotélicienne de la génération spontanée » (p. 60).

En appui de son argumentation, l’auteure rappelle que le travail de reproduction qui incombait aux femmes était d’autant plus une source d’oppression et d’inégalité entre les sexes que, dans les sociétés préindustrielles, il était souvent nécessaire, pour chaque femme, d’avoir au moins quatre ou cinq enfants afin d’espérer qu’au moins deux d’entre eux survivent jusqu’à l’âge adulte et s’occupent ensuite de leurs parents âgés. Dans les conditions d’une société traditionnelle marquée par une forte mortalité infantile, même s’il était techniquement possible pour une femme de chasser, de cultiver la terre ou de se battre, il n’était pas rationnel d’organiser la société sur le principe de l’égalité des sexes.

Affirmer que les sociétés préindustrielles étaient fondées sur le principe de la division sexuelle du travail, n’implique pas qu’il était impossible à des femmes particulières de sortir de leur rôle, de devenir chasseresse ou même, comme Jeanne D’arc ou la guerrière Viking retrouvée dans la tombe de Birka, de s’illustrer en tant que glorieuses combattantes. De même, il était possible, pour des hommes, de s’extraire de leur rôle sexuel et d’adopter un genre féminin, en tout cas dans certaines sociétés comme les amérindiens d’Amérique du Nord (berdaches) ou les peuples d’Indochine (katoï). Cependant Nikolski insiste sur le fait que l’existence de ces cas ne peuvent suffire à nier le caractère universel de la domination masculine, même si l’intensité de cette domination pouvait, bien sûr, varier fortement d’une région à l’autre.

Une émancipation portée par les progrès de l’industrie et de la médecine

La seconde conséquence que l’auteure tire de son approche matérialiste du féminisme est que la révolution anthropologique, qui a consisté à mettre fin à une histoire plurimillénaire de domination masculine en quelques décennies doit nécessairement avoir des causes matérielles. Pour Nikolski, ce ne sont pas les luttes féministes qui ont permis aux femmes de se libérer mais les progrès technologiques engendrés par la révolution industrielle ainsi que les avancées scientifiques et médicales. Grâce à la mécanisation, l’avantage masculin lié à la force physique fut considérablement atténué, tandis que les progrès de la médecine et de l’obstétrique ont permis aux femmes de se libérer en grande partie de la charge de reproduction qui leur incombait en supprimant les dangers de l’accouchement et en baissant fortement la mortalité infantile. Enfin, au XXe siècle, le développement de l’électroménager, la création d’un État social assurant la protection contre la maladie et la vieillesse, le financement d’un réseau de crèches et d’écoles, contribuèrent fortement à la libéralisation les femmes.

La libéralisation des femmes a donc été, pour l’auteure, la conséquence des progrès apportés par la civilisation industrielle fondée sur le charbon et le pétrole plutôt que celles des luttes féministes, même si ces dernières ont parfois pu les accélérer, notamment dans le cas de l’avortement. « Au total, les droits semblent avoir été davantage accordés aux femmes par les hommes qu’arrachés à ceux-ci par celles-là » écrit-elle page 41, avant de conclure que « l’émancipation a renversé, en quelque 150 ans, un ordre vieux comme le monde. Elle s’est imposée sans que le groupe qui en a bénéficié, les femmes, n’ait eu à employer aucun des moyens habituellement nécessaires pour faire plier les dominants et les contraindre à partager leur pouvoir » (p. 43).

En somme, le processus d’émancipation des femmes est advenu parce que les conditions matérielles de l’existence humaine ont changé, mais aussi parce que tout le monde, y compris les hommes – et le système capitaliste salarial – y avait avantage. Après tout, des femmes émancipées c’est davantage de main d’œuvre et de consommation ; c’est moins de travail domestique et plus de production marchande, c’est plus de PIB et de croissance. C’est donc parfaitement compatible avec le capitalisme. Et les forces religieuses et culturelles qui s’y opposaient se sont finalement assez vite effacées compte-tenu de l’emprise qu’elles exerçaient sur les mentalités et les comportements.

Une émancipation menacée

Ce constat signifie-t-il qu’il n’y aurait plus aucune menace pour les libertés des femmes ? Rien ne serait plus dangereux que de le croire. La deuxième partie de Féminicène tire les conséquences des analyses de la première et met en garde contre les véritables dangers qui menacent l’émancipation des femmes. Ces dangers ne seraient ni « les hommes » en général ni l’idéologie patriarcale, mais « l’effondrement de la civilisation thermo-industrielle », conséquence de la raréfaction des ressources naturelles et de la fin de l’énergie abondante et peu chère qui est au fondement de nos économies. Ainsi, le monde de demain risque d’être « un monde plus pauvre, plus chaotique et plus violent que celui d’aujourd’hui » (p. 195). Or, si c’est l’amélioration des conditions matérielles d’existence qui a permis aux femmes de conquérir de nouveaux droits, il est à craindre que, à l’avenir, les conditions de l’émancipation des femmes ne puissent plus être assurées. Or, le féminisme, en tant qu’idéologie, ne semble pas prêt à prendre la mesure des effets dévastateurs pour sa cause que pourrait engendrer de la fin programmée du pétrole et des énergies fossiles. Nikolski le regrette vivement et souligne ce paradoxe.

 

« Il est particulièrement étrange de constater que ces chercheurs et militants qui sont en général sensibles aux thèmes de l’écologie et du changement climatique n’établissent aucun lien entre ces enjeux et la question féministe. Alors que notre monde est en train de changer et que des bouleversements plus globaux encore sont sur le point d’advenir, ils continuent à raisonner comme si de rien n’était, toutes choses égales par ailleurs, se situant dans un univers parallèle où ces deux classes de phénomènes n’entrerons jamais en collision. […] Pourtant, les changements, on l’a dit, risquent d’être massifs : « un enfant si je veux, quand je veux » ne survivra pas à la hausse de la mortalité infantile ; « trois enfants minimum pour toutes » ne sera pas un slogan mais la réalité statistique ; la PMA pour toutes risque de devenir la PMA pour personne (ou presque), sans parler des opérations de changement de sexe. Voilà les dangers qui devraient inquiéter les féministes et les pousser à explorer toutes les pistes possibles pour infléchir autant que faire se peut cette trajectoire » (p. 270-271).

 

Le livre s’alarme ainsi de l’inconséquence, voire des « enfantillages » (p. 273) que porte le « féminisme de la réclamation » qui caractérise les luttes d’aujourd’hui. « Cette coexistence d’une conscience écologique crépusculaire et de l’enfermement du féminisme sur le présent a de quoi étonner : les dangers à venir apparaissent aussi grands qu’une comète qui foncerait sur la Terre, et pourtant on se concentre sur le mansplaining. […] S’attaquant aux mœurs et aux règles actuelles en vue de les améliorer par la contrainte et la morale, ces combats n’ont d’incidence que sur le droit et les mentalités, c’est-à-dire sur les superstructures idéologiques de la société ; mais sur les conditions de ces droits et mentalités – le bien être matériel de nos sociétés, leur infrastructure économique et technologique – ils sont sans effet » (p. 271-272).

Les constats étant posés, comment y répondre ? L’auteure admet une part d’impuissance, ce qui lui permet de résumer ses principales conclusions :

 

« L’inégalité entre les sexes, on l’a vu, est à la fois un scandale moral et, durant le gros de l’histoire humaine, une conséquence logique des conditions d’existence. L’émancipation totale est à la fois un objectif désirable – car comment, au nom de quoi, désirer moins ? – et une impossibilité physique, car elle exige d’abolir entièrement la biologie (disparition des sexes, utérus artificiels…) et donc d’entrer dans une dystopie aliénante. Enfin, la détérioration à venir de la condition féminine est, très probablement, inévitable, tout comme l’est celle des conditions de vie de l’humanité dans son ensemble. Devant ces considérations déplaisantes, génératrices de dissonances cognitives, la réaction naturelle est de les nier, accusant l’émetteur de complaisance avec le patriarcat ; il serait pourtant plus utile pour l’avenir même des femmes de les garder en tête pour y apporter une réponse – non pas entièrement satisfaisante, mais la meilleure ou la moins mauvaise possible. » (p. 317).

 

Cette part d’impuissance ne doit cependant pas être une excuse pour abandonner tout espoir et renoncer à toute action. Même si l’avenir rend très plausible une disparition de notre mode de vie et une dégradation des libertés dont jouissent les femmes, il ne tient qu’à nous, collectivement, de limiter ce recul civilisationnel. Ainsi, même si la raréfaction de l’énergie et du pétrole est sans doute inéluctable, même si la productivité du travail risque de diminuer, condamnant l’humanité à travailler davantage pour produire moins de richesses, cela ne signifie pas que les apports de la science vont disparaître. Une partie des innovations technologiques qui caractérise nos sociétés pourra être préservée, même dans une civilisation post-pétrole. De même, tous les progrès sociaux et culturels de notre civilisation ne vont pas disparaitre. La question est donc de savoir comment en préserver un maximum et comment faire que les femmes ne soient pas condamnées à une brutale régression.

Pour un féminisme « adulte »

Pour l’auteure, la solution passe par une transformation en profondeur des modes d’action et des objectifs du féminisme contemporain. Plutôt que de lutter en se cantonnant au sein de la sphère idéologique et juridique et en défendant des droits qui risquent de ne pouvoir être préservés que dans le cadre d’une société opulente, il vaut mieux que les femmes investissent massivement les métiers qui sont amenés à devenir indispensables à la transition matérielle qui nous attend. Ce faisant, elles seront en position de force pour préserver leur statut social.

Ainsi, à l’instar des femmes iraniennes qui se font ingénieures pour lutter contre un régime oppressif, il faut que les féministes encouragent les femmes à s’engager davantage dans les sphères vitales de la société. Or, sur ce plan, le mouvement de libéralisation des femmes a eu un effet paradoxal. Confrontées à un éventail plus large de choix pour leurs carrières, la majorité des femmes s’est portée spontanément vers les métiers du secteur tertiaire, dans les emplois sociaux et relationnels. En revanche, les métiers liés aux domaines des STEM (science, technologie, ingénierie et mathématiques) restent encore aujourd’hui majoritairement investis par des hommes. Cette division sexuée des carrières, qui n’est en rien la conséquence d’un différentiel de compétences entre les sexes mais plutôt le résultat d’une appétence différente, est particulièrement problématique pour l’auteure, car les bouleversements à venir risquent de rendre ces métiers où les femmes sont les moins nombreuses socialement et économiquement indispensables.

Il est donc urgent, pour Véra Nikolski de développer un « féminisme du faire » dont l’objectif prioritaire ne devrait plus être d’accorder de nouveaux droits aux femmes, de transformer les mentalités ou de déconstruire la masculinité patriarcale, mais de pousser les femmes à s’imposer davantage dans les milieux professionnels où elles restent minoritaires. En somme, l’auteure propose que le féminisme contemporain incite davantage les femmes à devenir ingénieure et à construire des centrales nucléaires plutôt qu’à se perdre dans l’ésotérisme et à lancer des sorts, pour reprendre la formule malheureuse employée par Sandrine Rousseau.

Féminicène constitue sans aucun doute une contribution majeure au débat sur le féminisme et l’émancipation des femmes. Mais, plus fondamentalement, il invite à une réflexion bien plus large qui consiste à penser rationnellement, et non dans le cadre trop confortable du militantisme, la société de l’après pétrole.

À ce sujet, il est regrettable qu’aujourd’hui le débat sur l’avenir et la transition écologique soit marqué par un double déni. D’un côté les techno-optimistes sont persuadés que le capitalisme extractiviste peut poursuivre sa logique sans aucune limite et sans jamais être remis en cause. Il suffirait, en quelque sorte, de planter des éoliennes et d’acheter des voitures électriques pour répondre aux défis environnementaux et organiser une transition sans douleur. Dans l’autre camp, les partisans de la décroissance sont également dans le déni, persuadés qu’un avenir radieux, post-capitaliste, est possible et que sa mise en œuvre ne serait qu’une affaire de volonté politique. Or, si dans un monde aux ressources limitées la décroissance constitue un avenir bien plus probable que la poursuite du système actuel, il est également peu vraisemblable qu’elle se fasse dans la bonne humeur et la cordialité. La décroissance, qu’elle soit voulue ou subie, conduira mécaniquement à un effondrement des conditions matérielles de nos existences et ses effets seront certainement dévastateurs pour les plus fragiles et notamment pour les femmes. C’est à ce second déni auquel s’attaque cet ouvrage, et c’est aussi en ce sens qu’il est indispensable.

David Cayla

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Naissance des pieuvres, Céline Sciamma (2007)

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Naissance des pieuvres, Céline Sciamma (2007)

Naissance des pieuvres (2007) est une plongée dans les débuts du cinéma féministe et donc politique de la cinéaste française Céline Sciamma. Un film d’une beauté authentique et dure qui explore les métamorphoses de l’adolescence au féminin. Plongez !

Dans la sélection du mois d’avril de LaCinetek, placée sous le signe des métamorphoses, c’est l’énigmatique Naissance des pieuvres de Céline Sciamma qui a retenu mon attention. À 27 ans, elle signait alors un premier long-métrage d’emblée remarqué, annonçant un cinéma prometteur, féministe et donc politique – ce dont témoigneront entre autres Tomboy (2011), récompensé à la Berlinale, et Portrait de la jeune fille en feu (2019), prix du scénario à Cannes.

Ici, on plonge dans les eaux troubles de l’adolescence de trois filles, en toute chose différentes et en pleine quête fiévreuse de soi. Marie, une introvertie taciturne et frêle – bien qu’au regard droit – s’émerveille avec envie devant l’équipe de natation synchronisée de sa piscine municipale. Sa meilleure amie Anne, elle, a la chance d’en être. Ce n’est pourtant pas toujours une partie de plaisir pour celle-ci qui, pataude et tout en rondeurs, préfère attendre que toutes les filles aient quitté le vestiaire pour se changer, arguant que son maillot n’a pas encore séché. Au gré des visites de Marie à la piscine, et alors que son amitié avec Anne s’étiole, une autre fille va accaparer son attention. Floriane, grande, belle et d’une fierté hautaine est méprisée par les autres nageuses de l’équipe qui la soupçonnent de coucher avec peu ou prou tous les garçons de l’équipe de water-polo. D’abord inaccessible aux sollicitations de Marie, elle finit par y trouver un intérêt en l’utilisant comme prétexte pour s’échapper de chez elle et retrouver des garçons, plantant la pauvre Marie dans un garage sombre le temps que se fasse l’affaire. Pourtant, à force de persévérance, une certaine relation se structure, et le désir et les attentes deviennent progressivement réciproques.

Avec ses trois jeunes pieuvres, interprétées de façon très convaincante par Adèle Haenel, Pauline Acquart et Louise Blachère, Céline Sciamma se confronte avec un style sans fard aux métamorphoses de l’adolescence au féminin et aux émois du cœur et de la sexualité. Dans un climat tout à la fois cruel, passionnel, érotique et largement aquatique, elle conjugue talentueusement le thème du désir homosexuel naissant à celui de la relation au corps et aux pressions sociales. Naissance des pieuvres est d’évidence le premier film d’une cinéaste résolument féministe qui, consciente des enjeux de représentation et de son impact sur la réalité, s’attache à mettre en scène des personnages féminins en qualité de sujet et non d’objet – une politique de la fiction selon ses mots(1). L’absence notable d’hommes, que l’on retrouve dans d’autres de ses films, n’est d’ailleurs aucunement « punitive » mais le moyen pour la cinéaste de focaliser toute l’attention et tout l’intérêt sur ses héroïnes, leur introspection et leur goût pour la liberté.

Le premier film de Céline Sciamma est d’une beauté authentique et dure. Son éclat ne résulte pas d’une mise en scène ou de paysages grandioses, loin de là, mais bien plus d’une simplicité profonde, complexe et sensuelle. Un film qui encourage à « s’en foutre d’être normal » et à ne pas avoir de « plafonds dans les yeux » !

Références

(1)V. son passage dans L’invité(e) des Matins de France Culture : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-invite-e-des-matins/celine-sciamma-portrait-d-une-realisatrice-en-feu-7732045

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La faillite, le 10 mars dernier, de la Silicon Valley Bank (SVB) est la conséquence directe du renchérissement des taux d’intérêt. Loin d’être un épiphénomène, cet événement nous révèle surtout un fait majeur : les économies des pays développées ne parviendront sans doute jamais à revenir à la situation des années 1990-2000, celle du néolibéralisme triomphant.
La politique monétariste à la Volcker et le risque d’un « chaos économique et financier »

Depuis le retour de l’inflation, réapparue à l’occasion de la fin de la crise sanitaire, puis renforcée par la guerre en Ukraine et ses conséquences sur le prix de l’énergie et des céréales, les banques centrales ont engagé une politique de hausse de leur taux d’intérêt.

Officiellement, cette hausse était une mesure visant, dans la plus pure tradition monétariste, à contrecarrer l’inflation. Pour les monétaristes, « L’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire », selon l’expression de Milton Friedman, c’est-à-dire la conséquence d’un accroissement trop rapide de la masse monétaire, elle-même permise par un laxisme coupable des banques centrales. Selon cette approche, pour contrecarrer l’inflation il convient de réduire le rythme de création monétaire, c’est-à-dire de limiter le crédit bancaire. Et pour cela, il faut le rendre plus coûteux, donc augmenter les taux d’intérêt.

Lorsque les banques centrales se sont mises à hausser leur taux, un certain nombre d’économistes, plutôt hétérodoxes, ont manifesté leurs craintes que ces hausses ne soient à la fois trop rapides et surtout inefficaces pour combattre le mal qu’elles prétendent résoudre. De fait, entre janvier 2022 et février 2023, le taux d’escompte de la Réserve fédérale (Fed), est passé de 0,25% à 4,75%. Or, rien ne prouve que l’inflation actuelle soit d’origine monétaire, ni qu’elle soit la conséquence d’un excès de demande ou de « l’argent facile ». En réalité, l’inflation post-covid ressemble davantage à une conséquence de la désorganisation de l’offre et des chaines d’approvisionnement. Ainsi, augmenter les taux d’intérêt de manière trop importante pourrait avoir l’effet inverse de celui recherché. En limitant les capacités d’investissement des entreprises on renforce les difficultés de l’offre et on accentue les causes véritables de l’inflation qu’on prétend combattre.

Augmenter ou baisser les taux ? Les objectifs des banques centrales étaient peut-être plus subtils. Le problème avec les interprétations précédentes est que si le but des banques centrales était de lutter contre l’inflation, il était peu probable que des taux d’intérêt à 4,75% puissent y changer quoi que ce soit. En effet, pour évaluer le coût du crédit, ce qui compte n’est pas le taux d’intérêt nominal, mais le taux réel, c’est-à-dire l’écart entre le taux nominal et le taux d’inflation. De fait, pour un monétariste, restreindre l’accès au crédit suppose d’augmenter le taux réel, c’est-à-dire d’établir des taux d’intérêt nominaux à un niveau nettement supérieur au taux d’inflation.

Prenons un exemple historique. À l’époque où les idées de Milton Friedman étaient acceptées comme des vérités indiscutables, au début des années 1980, la Fed, alors sous la présidence de Paul Volcker, avait décidé de monter ses taux d’intérêt jusqu’à 20% alors que l’inflation était à 10%. Cela correspondait à un taux d’intérêt réel de 10%. Or, que constate-t-on aujourd’hui ? Les taux de la Réserve fédérale sont certes à 4,75%, mais l’inflation aux États-Unis était d’environ 6,4% en janvier dernier. Autrement dit, le taux d’intérêt réel qu’impose la Fed est… négatif ! On est donc très loin de la politique de Volcker ! Les hausses de taux étaient en trompe-l’œil et les États-Unis ne sont jamais réellement sortis d’une politique monétaire accommandante. En augmentant ses taux, la Fed a surtout cherché à limiter l’effondrement des taux réels en compensant la hausse de l’inflation par une hausse symétrique des taux directeurs… mais elle a toujours pris soin de les maintenir à un niveau inférieur au seuil d’inflation.

Dans mon livre Déclin en chute du néolibéralisme, dont la rédaction s’est achevée à l’été 2021, je m’étais déjà interrogé sur les conséquences du retour de l’inflation et sur les stratégies des banques centrales. Allaient-elles revenir au monétarisme de Volcker ou garderaient-elles une politique monétaire relativement accommodante ? Voici ce que j’écrivais à l’époque (p. 235) :

« Tant que l’inflation restait faible, les banquiers centraux pouvaient justifier des politiques monétaires expansives au nom de la « réparation » des marchés. À présent que l’inflation resurgit, ils vont devoir choisir entre pratiquer une politique à la Volcker – et provoquer un chaos économique et financier – ou admettre que le monétarisme ne peut plus servir de boussole pour guider leurs actions – ce qui les conduira à tâtonner pour tenter de mener des politiques monétaires pragmatiques. »

Soyons modérément optimistes et parions qu’il y a quelques chances pour que les banques centrales renoncent au dogmatisme.

Pourquoi estimais-je alors qu’une politique monétariste à la Volcker risquait d’engendre un « chaos économique et financier » ? Parce que la situation économique et financière des économies développées n’est plus du tout celle des années 1980. Les politiques de déréglementation financière ont conduit à inventer une multitude de nouveaux instruments financiers qui ont rendu l’endettement plus facile. La conséquence en fut une hausse globale de l’endettement public et privé qui est passé d’environ 150% du PIB à la fin des années 1970 aux États-Unis à plus de 350% du PIB au moment du déclenchement de la crise financière de 2007. Depuis, le taux d’endettement global a légèrement baissé en dépit d’une hausse ponctuelle au moment de la crise Covid (Figure 1).

Figure 1 : endettement sectoriel de l’économie américaine (1954-2022) en % du PIB. Source : Réserve fédérale. 

Ce que démontre ce graphique (la situation est similaire dans les pays européens), c’est que le niveau d’endettement de l’ensemble des secteurs économiques est bien trop élevé pour pouvoir absorber une hausse brutale des taux d’intérêt. La hausse des taux fragilise naturellement les débiteurs, notamment ceux qui empruntent à taux variable, mais aussi ceux qui empruntent à taux fixe et doivent se refinancer. Dans une telle situation, il n’est donc pas possible, non seulement d’avoir des taux d’intérêt réels de 10%, mais même d’aller vers des taux d’intérêt réels positifs.

C’est sans doute la raison pour laquelle les banques centrales ont, de fait, tâtonné, en augmentant leurs taux avec mesure, par paliers, en attendant de voir quand et où cela allait craquer.

Et de fait, l’économie américaine a connu un premier « craquage ». La faillite, le 10 mars dernier, de la Silicon Valley Bank (SVB) est la conséquence directe du renchérissement des taux d’intérêt. La SVB avait investi une grande partie des dépôts de ses clients (beaucoup de start-ups et d’entreprises de la Silicon Valley) en bons du Trésor américains. Or, du fait de la hausse des taux, les obligations achetées à l’époque où les taux d’intérêt étaient faibles ont perdu de la valeur. Du côté des entreprises de la Silicon Valley, les levées de fonds sont devenues plus difficiles en raison des problèmes spécifiques que connaît ce secteur depuis un an et du renchérissement mais aussi de la hausse du coût de l’argent qui a rendu les investisseurs plus frileux. Cet effet ciseaux (moins d’argent frais, et des réserves en obligation dont la valeur se dépréciait), a engendré des pertes pour la SVB qui ont éclaté au grand jour lorsque ses clients ont voulu retirer leurs fonds et que la banque fut contrainte de revendre à pertes les bons du Trésor qu’elle détenait.

Les leçons de la faillite de la Silicon Valley Bank (SVB)

En fin de compte, trois leçons peuvent être tirées de cet évènement.

La première est que la Fed semble avoir atteint les limites de sa politique de hausse des taux. De ce fait, il est probable qu’elle renonce, dans les mois qui viennent, à poursuivre sa stratégie de restriction monétaire pour éviter que d’autres faillites suivent celle de la SVB. Cela donnera un peu d’air à la BCE qui pourra elle-même alléger sa politique de hausse.

La deuxième leçon, sans doute la plus intéressante, est que les taux actuels restent inférieurs au taux d’inflation. Autrement dit, la « normalisation » des politiques monétaires espérée par les banquiers centraux en 2021 devient impossible. Si d’aventure l’inflation devait baisser franchement, les banquiers centraux seraient sans doute contraints de diminuer à leur tour leurs taux directeurs pour maintenir des taux réels proche de zéro. La politique des taux zéro, qui a marqué les politiques monétaires depuis 2008, n’est donc pas terminée, et on ne voit pas comment elle pourrait se terminer à moyen terme.

La troisième leçon est que la dynamique de « stagnation séculaire » dans laquelle les économies des pays développés s’étaient enfoncées les unes après les autres dans les années post-2008, et qui est caractérisée par des taux d’intérêt nuls, un faible niveau d’investissement et une croissance atone n’est sans doute pas terminée. Certains économistes tel Jean-Baptiste Michau estimaient en 2021 que le retour de l’inflation pourrait permettre d’en finir avec la croissance poussive des années antérieures. Force est de constater que ce n’est pas arrivé. La hausse des taux de profit des entreprises, permise par une inflation supérieure à la hausse des salaires, n’a pas engendré de relance de l’investissement. Et si l’emploi augmente en France, c’est surtout en raison de la diminution de la productivité du travail comme je l’expliquais récemment. La fin des hausses de taux marquerait le renoncement définitif à l’objectif de rebasculer en terrain de taux d’intérêt réels positifs, ce qui implique de renoncer à une rentabilité positive pour de nombreux actifs.

En somme, les économies des pays développées ne parviendront sans doute jamais à revenir à la situation des années 1990-2000, celle du néolibéralisme triomphant. Une époque où les banquiers centraux pouvaient se contenter de surveiller l’inflation et où les taux d’intérêt réels étaient faibles mais positifs. Aujourd’hui, la stabilité du système financier devient leur principale et unique préoccupation. Comme l’explique l’analyste financier Bruno Jacquier au journal Le Monde, « Si demain il y a un risque de voir la stabilité financière remise en cause, l’inflation ne sera plus du tout prioritaire : l’objectif sera de stabiliser le marché interbancaire, pour que les banques continuent de se prêter entre elles en se faisant confiance. Et tant pis si on doit rebaisser les taux et laisser déraper l’inflation. »

Dans le monde qui vient, la régulation de l’économie et de la finance exigera sans doute des interventions continues et massives des autorités publiques au sein des marchés. Les « lois du marchés » devront être de plus en plus contournées pour maintenir le système à flot. Il faudra donc repenser en profondeur le fonctionnement réel de l’économie. Car la réalité semble sortir de plus en plus souvent des modèles et des schémas auxquels les économistes sont habitués.

 

David Cayla

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Goodfellas (Les Affranchis), Martin Scorsese (1990)

Chronique

Goodfellas (Les Affranchis), Martin Scorsese (1990)

La programmation de Goodfellas (1990) de Martin Scorsese par la Cinémathèque royale de Belgique m’a offert l’occasion de combiner le plaisir de voir un classique sur grand écran à la joie de découvrir une nouvelle salle. Tant le visionnage que la visite sont chaudement recommandés !

« As far back as I can remember, I always wanted to be a gangster ».

Après m’avoir permis de rendre hommage à feu Jean-Luc Godard, je me réjouis d’entamer cette chronique cinématographique pour Le Temps des Ruptures en convoquant l’un de ses fervents admirateurs(1), le non moins célèbre Martin Scorsese.

La présente référence à Godard n’est d’ailleurs pas anodine, esthétique ou un tour solennel donné à cette introduction. Non, en réalité un trait constant du célèbre Goodfellas m’a rapidement fait penser au cinéaste français, à savoir son allure documentaire. « Tous les grands films de fiction tendent au documentaire, comme tous les grands documentaires tendent à la fiction. […] Et qui opte à fond pour l’un trouve nécessairement l’autre au bout du chemin(2) » avait-il déclaré. Alors certes, le film est l’adaptation du livre Wiseguy de Nicholas Pieleggi, publié en 1986 et tirée précisément d’une histoire vraie. Le caractère documentaire pourrait-on dire, découle donc naturellement du choix même de transposer une œuvre basée sur des faits réels. Pour ce qui me concerne toutefois, ce n’est qu’à l’issue des près de deux heures et demie du film que j’ai appris la réalité de l’existence de Henry Hill, protagoniste interprété par le jeune Ray Liotta dont l’éclatante carrière de canaille l’élèvera de la rue au pinacle avant de le jeter sur l’inexorable et prévisible chemin de la décadence.

Aussi, si Les Affranchis tient d’une certaine façon du documentaire à mes yeux, c’est que la montée en puissance de Hill du gamin de Brooklyn vers le malfrat par excellence, ne m’a semblé qu’un prétexte saisi par Scorsese pour décortiquer le microcosme mafieux, son organisation, sa hiérarchie, ses normes, ses activités, ses habitudes, bref, sa façon d’exister. La tournure didactique du récit n’est que renforcée par le choix de faire de Hill le narrateur de sa propre histoire. Du plus loin qu’il se souvienne, il a toujours voulu devenir un gangster – nous déclare-t-il dans les premières minutes du film, par une formule restée célèbre et qui résonne tout au long de celui-ci. Jeune adolescent, il n’aspire donc qu’à intégrer cette coterie d’hors-la-loi rassemblés dans un bistrot qu’il observe avec envie depuis sa fenêtre. À première vue, ce monde qui défile sous ses yeux à tout pour plaire : là-bas, avec eux, il suffit de vouloir pour avoir, de prendre pour posséder et ce évidemment, sans n’être jamais dérangé par rien ni par personne. Prêt à tout pour en être, il gagne progressivement la confiance de Paul Cicero – le ponte du groupe – au fil des tâches qu’on accepte de lui confier. Viennent les premiers trafics, les premiers vols et la première condamnation, l’occasion pour lui d’apprendre de son mentor James Conway interprété par l’inimitable Robert De Niro les deux choses fondamentales dans la vie : ne jamais dénoncer ses amis et toujours fermer sa bouche. Plus qu’une leçon de vie, cette condamnation émancipatrice le fait entrer dans l’âge adulte avec la bénédiction de ses prochains qui l’accueillent à la sortie de l’audience à grand renfort d’applaudissements, de félicitations et de tapes amicales. C’est l’aube d’un beau parcours de truand au sein d’un trio sauvage formé avec ledit James et le fou furieux Tommy de Vitto, joué par le usual suspect Joe Pesci.

Aux explications de Henry Hill s’ajouteront bientôt celles de son épouse Karen Hill, interprétée avec brio par Lorraine Bracco. Intégrant cahin-caha ce qu’elle désigne comme la « deuxième famille » de son mari elle livre un regard à la fois étranger et féminin sur ce beau monde, une perspective doublement didactique qui permet à Scorsese, là encore, d’exposer généreusement les mœurs du milieu. De l’état d’émerveillement devant la notoriété et les innombrables passe-droits de son petit ami – travaillant prétendument dans le bâtiment – on assiste à sa lente prise de conscience du bourbier implacable dans lequel elle s’est mise.

Au-delà du goût artistique pour la violence, le motif scorsesien de la famille est en honneur et décliné tout au long du film. Le sens aigu de Scorsese pour la famille est tel, qu’il fait jouer ses propres parents dans le rôle de deux anciens – sa mère en spécialiste de spaghettis maison, son père en as du steak. C’est toutefois dans le choix et le travail musicales que le réalisateur se distingue merveilleusement, accompagnant morceau après morceau l’ascension de son golden boy, du charmeur coquet et apprécié sur fond de Soul et Pop des Marvelettes et Dean Martin, au cocaïnomane en déroute et en panique mis en musique par les Stones ou encore Cream. Une bande originale parfaite en son genre.

Après avoir fait ses premières armes dans la catégorie du gangstérisme avec Mean Streets (1973), Scorsese passe à la vitesse supérieure cinq ans avant de signer Casino (1995). Multipliant les procédés de narration pour mieux démonter la figure du gangster, d’apparence généreuse mais en réalité profondément cruelle, il fait une entrée magistrale au panthéon du genre aux côtés mais sur un registre différent de celui du Parrain de Francis Ford Coppola.

Références

(1) Au décès de J-L. Godard, M. Scorsese avait eu ces mots justes : « It’s difficult to think that he’s gone. But if any artist can be said to have left traces of his own presence in his art, it’s Godard. And I must say right now, when so many people have gotten used to seeing themselves defined as passive consumers, his movies feel more necessary and alive than ever », v. https://www.theguardian.com/film/2022/sep/14/godard-shattered-cinema-martin-scorsese-mike-leigh-abel-ferrara-luca-guadagnino-and-more-pay-tribute.

(2) Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Paris, Éditions de l’Étoile/Les Cahiers du cinéma, 1985, p. 144.

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Les Années, l’autobiographie impersonnelle d’Annie Ernaux

Chronique

Les Années, l’autobiographie impersonnelle d’Annie Ernaux

En ce mois de mars qui annonce le retour du printemps, rien de plus plaisant qu’un livre d’Annie Ernaux qui dépasse les trente pages (1). Alors que son tout récent Prix Nobel a fait exploser les ventes de ses œuvres, penchons-nous sur cet étrange roman à la forme innovante.

Il n’est pas bien disruptif d’avancer que le style d’Annie Ernaux, « on l’aime ou on le déteste ». Son idiolecte littéraire détonne et étonne ceux qui ne l’avaient encore jamais lue. Ecriture plate(2) et autobiographie factuelle dénuée de poésie ont fait son succès, mais aussi ses détracteurs. Il en va de même pour sa non mise en récit de morceaux de vie choisis, souvent spécifiquement féminins, à la première personne. Quoiqu’il en soit, bon nombre des ouvrages de l’écrivaine sont, dans la forme, très similaires – ce qui au demeurant renforce l’appréciation binaire qu’on peut en faire.

Pour Les Années, la forme est toute différente. Annie Ernaux parle elle-même « d’autobiographie impersonnelle » : un récit historique fondé sur son expérience singulière qui cherche à retrouver « la mémoire de la mémoire collective dans une mémoire individuelle ». Un « nous » et un « elle » (qui la désigne) se substituent au « je » froid et ultra-factuel qui ressort habituellement de sa plume. La narratrice parle d’Annie Ernaux avec un relatif détachement, celui de l’historien pour son objet d’étude toutefois agrémenté de commentaires nettement intéressés.

L’objet d’étude justement, c’est le vécu historique d’une génération perçue à travers la vie personnelle d’Annie Ernaux. De la petite enfance sous l’occupation au 11 septembre, en passant par l’école catholique ou mai 68, le lecteur est entraîné dans une trame mémorielle dont il ne réchappe qu’au bout des 250 pages. Même si on connait mai 68, même si on connait l’histoire de l’occupation, les faire vivre au travers d’une véritable vie nous fait mieux les comprendre.  

Il n’y a pas que les « événements » de grande ou moyenne ampleur qui ponctuent le récit d’Annie Ernaux, il y a également les petits, aussi spéciaux qu’ils sont banals. Prenons par exemple la naissance d’un enfant. Banale, une naissance l’est en ce qu’elle s’est produite des milliards de fois. Mais spéciale, elle ne l’est pas moins, non pas en raison de la vieille antienne « chacun est unique », mais parce qu’une naissance ne se vit pas mentalement de la même manière selon les époques !

Pour éclaircir le présent propos, voici un autre exemple utilisé à l’envi par Annie Ernaux. Un repas de famille est anodin, personne n’a a priori besoin qu’un ami lui décrive le sien chaque année après le réveillon. Mais les repas de famille tels qu’écrits par Annie Ernaux ne se ressemblent pas en fonction des époques. Jeune, elle a à peine droit à la parole à table, et les récits de guerre des anciens (ceux qui l’ont faite et ceux qui l’ont subie) occupent toutes les discussions. Quelques décennies plus tard, une bascule s’opère puisque désormais lors des repas de famille, « le temps des enfants [remplace] le temps des morts ». Trente ans plus tard, l’évolution s’accentue et l’écrivaine explique que « dans la vivacité des échanges, il n’y avait pas assez de patience pour les récits ». Ainsi à travers ce simple fait de vie que sont les repas de famille, Annie Ernaux arrive à nous faire ressentir tous les changements de mentalité d’une époque. Ce n’est pas faire offense aux historiens qu’affirmer que ce livre de deux cents pages peut nous en apprendre beaucoup sur les imaginaires collectifs de la seconde moitié du XXe siècle.

La forme de ce roman est, à mes yeux, une réussite totale. Annie Ernaux cherchait à « saisir cette durée qui constitue son passage sur la terre à une époque donnée, ce temps qui l’a traversée, ce monde qu’elle a enregistré rien qu’en vivant ». La mission est pleinement remplie. A ceux que le style de la Prix Nobel peut rebuter, je ne peux que conseiller de lire ce livre plutôt qu’un autre.  

Références

(1)Son ouvrage paru en mai 2022, Le jeune homme, est on ne peut plus court. 

(2)Claire Stolz, « De l’homme simple au style simple : les figures et l’écriture plate dans La Place d’Annie Ernaux », Pratiques. Linguistique, littérature, didactique, nos 165-166,‎ 1er octobre 2015

(3)Lorem

(4)Lorem

(5)Lorem

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Le mystère de la productivité disparue du travail

Chronique

Le mystère de la productivité disparue du travail

Dans cette nouvelle chronique, David Cayla évoque la baisse de la productivité du travail en France. Il revient sur ses causes, pourquoi cela arrange le gouvernement, et surtout en quoi cela pourrait être inquiétant pour l’avenir et la croissance économique.

C’est apparemment une bonne nouvelle pour le gouvernement, mais elle inquiète les économistes. En France, au troisième trimestre 2022, la productivité du travail par salarié était inférieure de 6,4% à ce qu’elle devrait être, affirme une note de la DARES. Pire, elle était plus faible qu’en 2019, ou en 2015. Ainsi, d’après l’INSEE, une personne travaillant dans le secteur marchand produit 3,8% de richesses de moins qu’en 2019.

Pourquoi est-ce une bonne nouvelle pour le gouvernement ? Eh bien parce que cela signifie qu’en dépit d’une croissance faiblarde depuis la fin de la crise sanitaire, la France parvient tout de même à créer des centaines de milliers d’emplois sur un rythme d’environ 100 000 emplois nouveaux chaque trimestre. Dans un contexte où la population active n’augmente presque pas, cette « performance » permet de diminuer sans trop d’effort le chômage de manière accélérée. Depuis le quatrième trimestre 2019, environ 930 000 emplois ont été créés, ce qui a entrainé une forte diminution du chômage qui est passé de 8,2% fin 2019, à 7,3% au troisième trimestre 2022 (7,1% en France métropolitaine). L’économie française ne produit pas beaucoup plus de richesses aujourd’hui qu’il y a trois ans, mais elle le fait avec davantage d’emplois.

Le problème est que cette baisse soudaine de la productivité du travail n’est pas simple à expliquer, et c’est en cela qu’elle inquiète les économistes. Est-ce un phénomène passager où l’indice d’une sous-performance structurelle de l’économie française ? Remarquons d’abord qu’elle n’est pas due à la baisse du temps de travail par salarié engendrée par les mesures d’activités partielles lors de la crise sanitaire, car c’est surtout la productivité horaire qui diminue. De plus, la France connaît une situation assez unique parmi les économies similaires. En Allemagne, en Italie, au Royaume-Uni ou aux États-Unis, la productivité du travail s’est rétablie et dépasse son niveau d’avant la crise. Seule l’Espagne se trouve avec une productivité du travail inférieure à celle de 2019, mais dans ce pays cette diminution est nettement moindre qu’en France.

Ce qui est inquiétant c’est ce que la baisse de la productivité du travail pourrait signifier pour l’avenir : une compétitivité affaiblie, une déflation salariale, et sans doute la fin de la croissance économique, à moins d’augmenter le taux d’emploi – ce qu’essaie d’ailleurs de faire le gouvernement avec les réformes du régime de retraite et celle de l’assurance chômage. Autrement dit, la baisse de la productivité du travail pourrait être l’indicateur plus global d’une dégradation invisible de l’économie française.

Un problème conjoncturel ?

Reste que pour l’instant rien ne prouve que cette baisse soit durable. Plusieurs explications conjoncturelles pourraient l’expliquer. En premier lieu, la période pandémique, avec ses confinements et ses incertitudes, mais aussi ses mesures d’aides et de chômage partiel, a logiquement poussé les entreprises à préserver l’emploi, quitte à réduire ponctuellement la production. De plus, parmi les mesures engagées par le gouvernement, le plan « un jeune, une solution » a contribué à une très forte hausse des contrats d’alternance et d’apprentissage. Or, comme l’explique la note de la DARES, si ces emplois sont comptabilisés comme les autres, leur productivité est bien plus faible. De plus, il convient d’organiser l’encadrement des apprentis et des alternants, ce qui réduit la productivité des autres salariés. Mais en dépit de sa forte croissance, le développement de l’apprentissage et de l’alternance n’expliquerait qu’un cinquième de la baisse de la productivité du travail estime la DARES. Il faut donc chercher ailleurs.

Une hypothèse parfois avancée est celle des conséquences sanitaires directes de la pandémie de covid, avec son lot d’arrêts maladie, de covids longs, de burn-out et de dépression. Le principe même d’exiger l’isolement pendant une semaine ou dix jours des personnes infectées pas le covid a sans aucun doute eu des effets sur la productivité du travail, y compris sur la productivité horaire, car certaines équipes de travail se trouvèrent désorganisées par ces absences à répétition. C’est d’ailleurs sans doute la raison pour laquelle le gouvernement a récemment abrogé les mesures d’exception relatives à la gestion des arrêts de travail liés au covid.

Une autre hypothèse conjoncturelle qui pourrait expliquer la baisse de la productivité du travail est celle de la désorganisation dans laquelle s’est produite la reprise. Le manque de composants dans l’industrie automobile, ou de matériaux dans la construction, ont pu diminuer le niveau de production sans que l’emploi, ni même les heures travaillées, ne baissent dans les mêmes proportions. De plus, la pénurie de main d’œuvre dans certains secteurs a poussé certaines entreprises à garder une partie de leurs salariés surnuméraires pour éviter d’engager de coûteux et difficiles recrutements en attendant un retour d’activité.

Enfin, un dernier facteur spécifique à la France concerne la baisse de la productivité du travail dans le secteur de la production d’électricité, une conséquence de l’arrêt, en 2022, de nombreux réacteurs nucléaires.

Une conséquence de la désindustrialisation ?

Toutes ces explications pourraient rassurer. La baisse française de la productivité du travail ne serait que la conséquence d’une situation ponctuelle qui sera amenée à évoluer. Il y a cependant d’autres explications possibles, et certaines pourraient durer, voire se renforcer à l’avenir.

La première chose à noter est que le déclin industriel de la France s’est récemment approfondi, comme en témoigne le creusement du déficit commercial en 2022 qui a atteint des records en dépassant 160 milliards d’euros. Or, le niveau d’industrialisation d’un pays est directement lié à ses capacités exportatrices (on exporte trois à quatre fois plus de biens que de services), mais surtout à ses gains de productivité potentiels. De fait, de nombreux emplois de services ne permettent pas d’augmenter la productivité du travail. C’est le cas par exemple des emplois relationnels tels que l’enseignement, le soin, le spectacle vivant, mais aussi de nombreux autres emplois du secteur tertiaire… Un pianiste, aussi doué soit-il, ne peut passer moins de temps à jouer une sonate aujourd’hui qu’il y a 200 ans, et un enseignant doit toujours consacrer le même temps incompressible pour apprendre à lire à un enfant de six ans.

Ce qui permet des gains de productivité c’est, en général, l’emploi industriel, parce que ce sont des emplois plus facilement mécanisables. Ainsi, moins il y a d’emplois industriels dans un pays, plus il est difficile de faire progresser la productivité du travail. Cela ne signifie pas que les services ne soient jamais concernés. Les caisses automatiques sont un exemple bien connu d’automatisation du secteur tertiaire, mais ces dernières sont loin d’avoir remplacé tous les personnels de caisse, et les gains de productivité qu’elles permettent ne sont globalement pas si importants.

Plus fondamentalement, l’économie française s’est désindustrialisée, mais elle a aussi produit de nombreux emplois de service peu productifs, tels que les livreurs à domicile ou les services à la personne. Ces changements structurels de l’économie française pourraient expliquer plus largement, non pas la baisse de la productivité des trois dernières années, mais la faiblesse de sa croissance depuis une vingtaine d’année, que la baisse récente n’aurait fait que mettre en lumière.

Bullshit jobs et bureaucratisation

Une dernière explication à l’effritement structurel de la productivité du travail pourrait être liée aux transformations internes des entreprises et des administrations. Dans un article devenu viral publié en 2013, puis dans un ouvrage paru en 2019, l’anthropologue américain David Graeber affirme qu’une partie de notre économie serait gangrénée par l’expansion d’une couche parasitaire de cadres supérieurs ou intermédiaires occupant des « d’emplois à la cons » (bullshit jobs). Ces personnes seraient recrutées non pour leur capacité à produire des biens ou des services utiles, mais parce qu’elles rendent certains services à leurs recruteurs. Avec la hausse de la productivité du travail, expliquait Graeber, nous pourrions travailler beaucoup moins qu’au siècle dernier tout en profitant d’un niveau de vie tout à fait satisfaisant. Mais cette baisse du temps de travail serait incompatible avec le fonctionnement du capitalisme contemporain. De plus, la hausse du niveau général d’éducation pousse à créer des emplois de cadres. Autrement dit, pour Graeber, de nombreux emplois, parfois bien rémunérés n’existent qu’en raison du fonctionnement interne des bureaucraties publiques et privées, dont la particularité est de s’étendre et de s’auto-alimenter pour résoudre des problèmes qu’elle génère parfois toute seule. Les responsables projet, chargés de missions et superviseurs en tout genre, n’ont parfois d’autre utilité que de donner l’impression d’une action ou de « cocher des cases » en vue d’afficher des bilans ou d’écrire des rapports qui ne sont jamais lus.

La bureaucratisation de l’économie dans son ensemble est sans doute l’une des raisons structurelles pour laquelle la productivité du travail stagne et la souffrance au travail augmente depuis une vingtaine d’année en France et dans la plupart des pays développés. Plus fondamentalement, le manque d’attrait et de valorisation des métiers de « ceux qui font » au profit de « ceux qui pensent et qui décident » pousse à une hypertrophie de la hiérarchie dans son ensemble qui finit par se transformer en strate parasitaire. En France, certains services publics tels que l’enseignement, la santé et la recherche sont particulièrement touchés par ce phénomène. Mais cela concerne aussi le secteur marchand, voire l’action politique, lorsque la communication d’un élu finit par devenir plus importante que sa capacité à prendre des décisions et à étudier sérieusement ses dossiers.

Dans l’organisation contemporaine, une partie importante du temps de travail est tournée vers l’intérieur de l’entreprise, vers sa gestion, les réflexions sur sa structure et son évolution, au détriment de la production elle-même et de la réalisation de ses missions premières. La logique du management par projet conduit par exemple à multiplier les strates décisionnelles et pousse à entreprendre des réformes au détriment de l’action concrète et à recruter toujours davantage de personnels pour coordonner la mise en place de ces réformes, tout en consumant le temps de ceux dont le travail est tourné vers l’extérieur et qui assurent in fine l’essentiel de la production. Cette dynamique est renforcée par la multiplication des bilans et comptes-rendus que toute entreprise est amenée à produire pour ses actionnaires, ses financeurs, l’administration, ses clients ou même ses propres personnels, dans une boucle sans fin d’auto-évaluation permanente.

En fin de compte, étudier l’évolution de la productivité du travail nous permet d’apprendre beaucoup sur le fonctionnement et les dysfonctionnements de notre économie. Mais la productivité du travail, telle qu’elle est quantifiée, n’en est pas moins un indicateur contestable. Car on ne sait jamais quelle est la valeur réellement produite par le travail. Aussi, la question qui devrait nous occuper devrait être moins de comprendre comment évolue la productivité du travail et ce qu’elle implique sur l’emploi que de mieux connaitre ce qu’on produit collectivement et d’être capable de mesurer l’utilité véritable de notre travail et la fonction sociale qu’il remplit réellement.

David Cayla

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Les cerfs-volants de Romain Gary, ode poétique à la Résistance

Chronique

Les cerfs-volants de Romain Gary, ode poétique à la Résistance

Qui d’autre que Romain Gary, double Prix Goncourt et compagnon de la libération, pour présenter la résistance sous les atours d’une histoire ce cerfs-volants ? Dans cette chronique du mois de février, alors que le déclenchement de la guerre en Ukraine « célébrera » son premier anniversaire, la lecture de cette œuvre m’apparaît opportune.  

Dernier livre publié par Romain Gary avant sa mort, Les cerfs-volants s’inscrit dans la droite lignée de ce que l’auteur a toujours fait : conjuguer sens et sensibilité. N’allons pas chercher chez ce gaulliste de la première heure une thèse politique, ce serait insulter son talent d’écrivain. Comprenons que ce qui se profile dans ce livre, c’est l’entrelacement entre la petite histoire – celle de Ludo avec son oncle puis avec Lila – et l’Histoire de France.

Ambroise Fleury, l’oncle sus-cité, construit à l’envi des cerfs-volants de toutes formes, couleurs ou tissus. Perçu comme fou dans son petit village de Normandie, il n’en a cure et s’attache à sa passion. En matière de folie, le petit Ludo n’est pas en reste, il subit les foudres de ses professeurs lorsque ceux-ci découvrent qu’il a une mémoire quasiment parfaite. Je ne résiste pas au désir de partager avec vous ce passage, lequel incarne bien la conciliation entre mémoire individuelle et mémoire historique :

 

L’oncle dit ceci au professeur de Ludo : « Nous chez les Fleury, on est plutôt doués pour la mémoire historique. Nous avons même eu un fusillé sous la Commune.

  • Je ne vois pas le rapport.
  • Encore un qui se souvenait.
  • Se souvenait de quoi ?

Mon oncle observa un petit silence.

  • De tout, probablement, dit-il enfin.
  • Vous n’allez pas prétendre que votre ancêtre a été fusillé par excès de mémoire ?
  • C’est exactement ce que je dis. Il devait connaître par cœur tout ce que le peuple français a subi au cours des âges. »

 

Peut-être Romain Gary s’exprime-t-il lui aussi à travers l’oncle Fleury, lui qui avait une incommensurable passion pour la France et son histoire. Se souvenir des maux des siens et de son pays, n’est-ce pas le meilleur moyen de s’engager pour qu’ils ne se reproduisent plus ? Or en 1940, comme chacun sait, la France perd la guerre. Le petit Ludo, si sûr de la force de sa patrie lors d’un séjour en Pologne, subit la défaite comme une onde de choc. A vrai dire, comme tous les Français. 

C’est avec l’occupation que le roman prend son envol. On y décèle chacun des comportements, mesquins ou héroïques, qui émanent des habitants du village normand. La guerre agit comme un puissant révélateur. Pourtant, loin de tomber dans le manichéisme, l’écrivain fait valser à dessin ses personnages entre allégorie facilement identifiable et complexité humaine.

Prenons Marcellin Duprat, grand chef cuisinier, qui engage tout son être dans la confection des meilleurs plats pour les Allemands. Nulle collaboration ici – même si Romain Gary reste, dans son écriture, flou jusqu’au bout – mais au contraire la permanence d’une certaine idée de la France. Marcellin Duprat nourrit les Allemands, mais par son art culinaire prouve que la France ne mourra jamais et restera à jamais souveraine.

Autre exemple, Lila, l’amour de jeunesse de Ludo qui hantera, même aux heures les plus dangereuses de la Résistance, ses pensées. Prise, elle aussi, entre son histoire personnelle et la Grande Histoire, elle navigue à vue sans anticiper les conséquences historiques de chacun de ses actes intimes. Une coucherie avec un Allemand, lui-même loin d’être un horrible nazi, lui vaudra la perte de ses cheveux, alors que ses belles actions en faveur de la France ne seront, elles, jamais récompensées. Comme Milan Kundera le souligne dans l’Art du roman, les grands personnages de roman sont des personnages ambigus.

Mais alors, quid des cerfs-volants ? Ils sont une permanence tout au fil du récit, une permanence qui elle aussi bringuebale entre confections privées et cerfs-volants politiques. Au début du roman, Bronicki, un aristocrate polonais, prend peur lorsque soudainement il voit apparaître devant ses yeux la tête de Léon Blum sur un cerf-volant. Les grandes fortunes tremblent face au visage du chef du Front Populaire. Cette information, que je vous offre comme un cheveu sur la soupe, doit permettre de comprendre la force que peuvent avoir ces bouts de tissu.

Ambroise Fleury, le « fou du village », usera justement de ses cerfs-volants comme un magnifique objet de résistance, douce parfois – multiplier les Jeanne d’Arc au nez et à la barbe de l’occupant – mais souvent frontale avec d’immenses cerfs-volants ornés du visage de de Gaulle flottant assez haut pour que la Luftwaffe l’aperçoive à chaque envol. Symbole d’audace, de beauté et de liberté, les grands cerfs-volants pavoisent chaque pensée des personnages et du lecteur. Ainsi Romain Gary oscille-t-il, lui aussi, entre grande poésie de l’intime et profondeur historique.

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Inflation : les gagnants, les perdants et les réponses peu convaincantes de la gauche

Chronique

Inflation : les gagnants, les perdants et les réponses peu convaincantes de la gauche

Avec une hausse des prix annuelle mesurée à plus de 6%, l’année 2022 fut incontestablement celle du retour de l’inflation. Un tel niveau n’avait plus été constaté en France depuis le début des années 1980. Dans sa chronique pour Le Temps des ruptures, David Cayla explique les conséquences de ce phénomène et pourquoi il n’est pas toujours pertinent de l’associer systématiquement à une baisse du pouvoir d’achat. Il montre aussi que les partis de gauche mériteraient de développer des réponses plus ambitieuses afin de transformer les rapports de force au sein du monde marchand, voire de privilégier la consommation collective et les services publics plutôt que de se focaliser sur le seul « pouvoir d’achat ».

L’inflation, dit-on, érode le pouvoir d’achat des ménages. Eh bien, contrairement aux apparences, ce n’est pas toujours vrai ! Dans une note de conjoncture publiée en octobre dernier, l’INSEE compare l’évolution de l’inflation avec celle du pouvoir d’achat des ménages des principaux pays européens. Les chiffres sont sans ambiguïté : alors que l’inflation est passée d’un niveau moyen de 1,5% en janvier 2021 à environ 5% en janvier 2022, puis à plus de 8% à partir de l’été 2022, le pouvoir d’achat est resté relativement stable. En janvier 2022, il avait progressé de 0,5% par rapport à l’année précédente en Allemagne, de 1,5% en Italie, de 0,5% en France. Il n’y a guère qu’en Espagne il a baissé d’environ 2%. Plus surprenant : alors que l’INSEE mesure une forte baisse du pouvoir d’achat en France au cours du 1er semestre 2022, elle s’attend à un rebond au second semestre en raison des mesures gouvernementales prises après l’élection et cela en dépit d’une hausse prévue de l’inflation.

Le pouvoir d’achat des ménages est globalement peu affecté par l’inflation. La raison de ce mystère est à la fois théorique et pratique. D’un point de vue théorique, les prix, qui sont des coûts pour les acheteurs, sont également des recettes pour les vendeurs. Ainsi, dans une économie fermée, ce que les uns perdent en achetant à des prix plus élevés, d’autres le gagnent en vendant plus cher. En fin de compte, au niveau de l’économie dans son ensemble, l’effet de l’inflation est nul.

Reste que, en pratique, un pays comme la France n’est pas une économie fermée. Le coût des produits pétroliers, très largement importés, ainsi que les prix des produits industriels dont la balance commerciale est déficitaire, pèsent forcément négativement sur le revenu de la nation dans son ensemble. L’inflation devrait donc avoir des effets négatifs sur le pouvoir d’achat moyen. Pourquoi ne retrouve-t-on pas cet effet dans les chiffres ? Cela est dû à la croissance économique et à la poursuite des aides de l’État dont les ménages et les entreprises ont bénéficié. Ainsi, la perte de revenus liée à la hausse des prix des produits importés est compensée d’une part par le maintien d’une dépense publique forte et d’autre part par le rebond de la croissance économique (le PIB est la somme des revenus).

D’après l’INSEE, la situation devrait être à peu près la même en 2023. En dépit d’une hausse de l’inflation, le pouvoir d’achat des ménages français devrait être stable. La croissance prévue de 2,6% (hausse de 2,6% des revenus primaires) serait consommée d’une part par le creusement du déficit commercial et d’autre part par la baisse du déficit public qui devrait passer de 6,4% du PIB en 2021 à environ 5% en 2022/2023.

Ce n’est pas l’inflation, c’est la distribution

Ces réflexions sur la stabilité du pouvoir d’achat des ménages en période d’inflation élevée ne signifient pas que l’inflation n’est pas un problème. Elle signifie plutôt que si l’inflation est un problème pour certaines catégories de ménages, elle représente une aubaine pour d’autres. Autrement dit, le problème de l’inflation n’est pas qu’elle appauvrit globalement les ménages (sauf pour l’inflation des produits importés) mais qu’elle réorganise brutalement tous les rapports de force au sein de l’économie. Derrière une moyenne qui ne change pas se cachent de nombreuses évolutions sectorielles et des conflits de répartition. Il est donc nécessaire de comprendre qui sont les gagnants et les perdants de l’inflation.

Lorsque l’inflation est nulle ou presque, comme c’était le cas dans les années 2010, les gagnants sont ceux dont les revenus progressent, les perdants ceux dont les revenus régressent. Comme il est très difficile de faire baisser nominalement les salaires et les revenus, les perdants étaient peu nombreux et les gagnants ne pouvaient donc pas beaucoup gagner.

À l’inverse, dans une économie où l’inflation dépasse les 6% par an, comme c’est le cas aujourd’hui, toute progression des revenus inférieure à ce seuil fait des perdants. Ainsi, la hausse du point d’indice de 3,5% pour les fonctionnaires décidée cet été représente en réalité une baisse de leur pouvoir d’achat supérieure à l’époque où le point d’indice était gelé alors que les prix n’augmentaient que de 1% par an. De même, la hausse des pensions du régime général de 4% ou celle de 5,12% des régimes complémentaires constituent en fait une baisse de pouvoir d’achat pour les retraités. Les salariés au SMIC sont protégés du fait de l’obligation légale d’indexer le salaire minimal sur l’inflation. Sur l’ensemble de l’année, ils ont ainsi bénéficié de trois hausses successives depuis le 1er janvier qui ont fait progresser le SMIC de 5,66% en dépit de l’absence de « coup de pouce » de la part du gouvernement. Au premier janvier 2023, le salaire minimum augmentera à nouveau de 1,81%.

Des perdants… et des gagnants

En fin de compte, les fonctionnaires sont perdants, les retraités sont perdants, la plupart des salariés, sauf les smicards, sont également perdants. Mais puisque, en dépit de ces perdants qui constituent clairement une majorité de la population, le pouvoir d’achat global des ménages est stable, on peut en déduire que d’autres sont gagnants, que ces gains sont concentrés sur une proportion minoritaire de ménages et qu’ils sont donc conséquents.

Qui sont ces gagnants ? Il est difficile de le savoir précisément. Le gouvernement se targue de la disparition de la redevance ; mais il est clair que ce gain de 138 euros pour ceux qui la payaient ne compense pas les pertes liées à l’effritement des revenus de la plupart des gens. Par exemple, un couple de retraités qui touche 2000 euros de pension et qui a perdu 2% de pouvoir d’achat a subi une perte 480 euros de pouvoir d’achat sur l’année, soit un montant bien plus élevé que le gain lié à la fin de la redevance. De même, pour un couple d’enseignants, dont le traitement n’a été revalorisé que de 3,5%, les pertes de revenus cumulés sur l’année sont largement supérieures à 1000 euros. Ce n’est pas la suppression de la redevance qui va changer fondamentalement la situation de ces ménages.

D’autres gains sont un peu plus conséquents. C’est le cas, par exemple, des ménages qui ont souscrits un emprunt à taux fixe, souvent dans le cadre d’un achat immobilier, ainsi que des ménages qui ont investi dans l’immobilier en contractant de lourds emprunts à taux fixe. Le poids des mensualités de remboursement diminue avec la hausse des revenus nominaux, même si cette hausse est inférieure à l’inflation(1). Certains agriculteurs ont pu profiter de la hausse des prix agricoles, notamment les céréaliers et ils font alors partie des gagnants. Des artisans ou sociétés de transport ont pu augmenter leurs tarifs à un niveau supérieur à l’inflation ; enfin, certains salariés dans les métiers en tension ont pu négocier des hausses substantielles.

Mais les plus grands gagnants se trouvent incontestablement parmi les entreprises et leurs propriétaires. Bien que beaucoup aient été affectées par la hausse des prix de l’énergie et la désorganisation des chaines d’approvisionnement, de nombreuses entreprises continuent d’engranger de confortables profits. De fait, d’après l’INSEE, les taux de marge des entreprises ont atteint un niveau record de 34,3% en 2021 et les revenus distribués aux actionnaires sous forme de dividendes ou de rachats d’action ont fortement augmenté.

La hausse du pouvoir d’achat n’est pas, en soi, un projet de gauche

Ce que nous apprennent ces chiffres c’est que, d’un point de vue politique, la hausse ou la baisse du pouvoir d’achat des ménages ne signifie rien en elle-même. La question centrale n’est pas de savoir si les ménages peuvent globalement consommer davantage, mais de savoir quels sont les gagnants et les perdants des nouveaux rapports de force économiques engendrés par l’inflation.

À ce titre, et contrairement à ce que disait Keynes, l’inflation ne signifie pas mécaniquement l’euthanasie des rentiers. Ce sont, de fait, ceux qui travaillent qui ont subi les effets négatifs de l’inflation, alors que les propriétaires du capital et les bailleurs se révèlent être les grands gagnants. Car l’inflation, au fond, c’est l’opportunité pour ceux qui disposent d’un rapport de force favorable d’augmenter les prix qui constituent leurs revenus plus fortement que la moyenne, alors que ceux qui sont en situation défavorable voient leurs coûts augmenter plus vite que la moyenne des prix.

Poussons le raisonnement plus loin. Un projet de gauche ne peut se limiter à défendre la hausse généralisée du pouvoir d’achat des ménages. D’un point du vue économique, le revenu de la nation (le PIB) se compose de trois grands ensembles. Le premier correspond aux sommes consacrées à l’investissement, c’est-à-dire au renouvellement et à l’accroissement du capital productif et des infrastructures (routes, bâtiments, industrie…) ; le deuxième est constitué de la consommation individuelle des ménages ; enfin, une partie du revenu national est socialisée via la fiscalité et consacrée à des dépenses d’intérêt général : c’est la consommation collective.

Le cœur d’un projet de la gauche c’est le progrès et l’égalité réelle. L’égalité peut être réalisée de deux manières :

  1. Par la redistribution fiscale et les revenus de transfert (les allocations, les retraites, les aides au logement…), qui constituent une redistribution au sein du deuxième ensemble sans affecter la part de chaque ensemble.
  2. Par les dépenses de consommation collective (le financement de la culture, des écoles, de la santé…), ce qui suppose de baisser la part du PIB consacrée à la consommation individuelle. Les études de l’INSEE montrent qu’en prenant en compte la distribution élargie, c’est-à-dire les effets des services publics sur le niveau de vie des ménages, la réduction des inégalités est deux fois plus importante que si on ne regarde que les revenus de transfert et la fiscalité directe.

Présenté ainsi, on voit bien ce que le thème de la hausse du pouvoir d’achat a de conservateur. Au pire, il signifie une augmentation de la consommation individuelle au détriment de l’investissement ou de la consommation collective ; au mieux, il implique une redistribution entre les ménages favorisés et défavorisés sans dégager de nouveaux moyens pour la consommation collective. Dans les deux cas, augmenter ou réorganiser le pouvoir d’achat suppose de détourner l’action des pouvoirs publics de l’un des objectifs fondamentaux de la gauche : favoriser et développer les services publics.

Pourquoi le débat à gauche a-t-il à ce point délaissé la consommation collective ? L’une des explications est que durant les années 1950 et 1960, la croissance du PIB par habitant était supérieure à 5%. Il était donc possible, à cette époque, de conjuguer à la fois la hausse de consommation individuelle et celle de la consommation collective. Or, depuis 2007, la croissance du PIB par habitant est pratiquement nulle (voir Figure 1). Cette situation pose un vrai problème pour les gouvernements. Alors que les besoins de dépenses collectives ne cessent de croitre en raison du vieillissement de la population et de la hausse du niveau éducatif de la jeunesse, une augmentation des moyens pour les services publics nécessiteraient d’augmenter la fiscalité et donc de diminuer le pouvoir d’achat des ménages.

Figure 1 – Evolution du PIB par habitant

Cette situation budgétaire est rendue plus difficile du fait d’une stratégie d’attractivité menée depuis 2007 (et renforcée en 2012 et 2017) en faveur des entreprises et du capital. En vertu de cette politique, les gouvernements successifs se sont mis à subventionner massivement le secteur productif par la baisse des impôts et des cotisations sociales. Ainsi, pour préserver le pouvoir d’achat des ménages, le gouvernement en est réduit à financer ses aides publiques aux entreprises en sacrifiant les services publics ou le niveau des retraites. C’est d’ailleurs pour compenser les coûts de sa politique fiscale en faveur des entreprises qu’Emmanuel Macron entend réformer les retraites.

Politique monétaire ou politique budgétaire ?

Sortir de l’ornière dans laquelle la gauche est tombée en se faisant la défenseuse du pouvoir d’achat, suppose de poser la question de la priorité des combats politiques à mener.

En ce sens, le slogan trouvé pour la marche du 16 octobre « contre la vie chère et l’inaction climatique » à laquelle se sont ralliés les quatre partis de la NUPES ainsi que de nombreuses associations et personnalités (dont la prix Nobel Annie Ernaux) pose question. D’une part, il est curieux d’associer dans un même slogan le combat écologique, qui suppose davantage de sobriété et la décroissance de nos consommations polluantes, avec une demande de hausse du pouvoir de consommer. D’autre part, il est problématique de mettre en avant « la vie chère », ce qui semble privilégier le droit à la consommation individuelle en laissant de côté la question de la consommation collective. De fait, parmi les six revendications mises en avant par l’Appel, aucune ne fait directement allusion aux services publics, et seuls les transports en commun sont mentionnés dans le cadre de la bifurcation écologique.

Mais à trop vouloir lutter contre la vie chère, et donc contre l’inflation, au lieu de mettre l’accent sur les effets de distribution engendrés par la hausse des prix, la gauche risque de nourrir les arguments de ceux pour lesquels la priorité devrait être de lutter contre l’inflation par la politique monétaire. Les banques centrales ont ainsi beau jeu de se présenter comme les garantes de la stabilité des prix. Elles haussent leurs taux directeurs, freinant le crédit et l’économie au risque d’engendrer une récession et une hausse du chômage.

À l’inverse, une politique de gauche devrait reconnaitre que le problème n’est pas l’inflation en elle-même mais le déséquilibre des rapports de forces entre les agents économiques qui profite à certains au détriment des autres. Dès lors, ce n’est pas la politique monétaire qui devrait être activée mais la politique budgétaire. L’objectif ne doit pas être de diminuer l’inflation, mais d’en compenser les coûts pour les ménages les plus fragiles. En ce sens, la taxe sur les « superprofits » est une mesure évidemment nécessaire, tout comme le rétablissement de l’indexation des salaires, des traitements, des pensions et des allocations sur l’évolution des prix.

Blocage des prix ou politique industrielle ?

Parmi les revendications de la marche du 16 octobre, on trouve l’idée d’un blocage des prix de l’énergie et des produits de première nécessité. En soi, le contrôle des prix est une proposition intéressante, mais elle pose la question de sa mise en œuvre et de son coût dans le cadre actuel d’un système économique ouvert fondé sur la concurrence. En effet, pour agir sur les prix des carburants, le gouvernement a été contraint de prévoir une ristourne pour les distributeurs, ce qui finit par coûter très cher au contribuable et complique l’équation budgétaire. Pour cette raison, la France Insoumise propose un blocage des prix sans compensation. Le problème est qu’une telle mesure serait une atteinte au droit de propriété et à coup sûr sanctionnée à la fois par le Conseil constitutionnel et les autorités européennes.

Plus fondamentalement, la régulation des prix suppose une réflexion approfondie sur la part du marchand et du non marchand dans l’économie. L’essence du marché, c’est d’être un lieu de négociation autonome au sein duquel les agents sont libres d’échanger aux prix qu’ils souhaitent. Bloquer les prix, c’est bloquer cette autonomie. Cela revient à sortir l’énergie et les biens de première nécessité du marché. Or, sortir du marché n’est possible que si un acteur public se charge d’organiser l’approvisionnement de la population. Autrement dit bloquer les prix c’est, fondamentalement, passer d’un système de consommation et de production individuel et privé à un système de production et de distribution collectif et au moins partiellement public. C’est d’ailleurs ce qu’avaient parfaitement compris les gouvernements d’après-guerre qui avaient nationalisé tout le secteur de l’énergie afin d’en contrôler les prix et qui, dans le cadre de la politique agricole, avaient instauré un régime de subvention des agriculteurs fondés sur des prix garantis.

Ainsi, en appeler au blocage des prix ne signifie pas grand-chose s’il n’y a pas derrière ce slogan une véritable stratégie visant à reprendre le contrôle et à réorganiser notre secteur productif. Cela s’appelle une politique industrielle. Et la seule manière de la mener pleinement est de sortir des règles actuelles du marché unique, de la concurrence et du libre-échange. Alors seulement, dans ce nouveau cadre institutionnel, la question de la régulation des prix pourra être posée de manière conséquente.

David Cayla

Références

(1) Imaginons un ménage multi-propriétaire qui rembourse des mensualités de 3000 euros par mois et qui perçoit 4000 euros de loyer. Son revenu mensuel net s’établit à 1000 euros par mois. Grâce à la hausse de 3,6% de l’indice de référence des loyers, il touchera désormais 4144 euros de loyers, soit un revenu net de 1144 euros, supérieur de 14,4% par rapport à celui de l’année précédente !

 

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Proposition pour un nouveau modèle agricole

Chronique

Proposition pour un nouveau modèle agricole

La chronique de David Cayla
Aujourd’hui la France n’est pas autosuffisante et ne pourrait pas nourrir sa population en cas de crise mondiale. Repenser le modèle agricole en créant un secteur vivrier et un secteur tourné vers l’exportation est une piste explorée dans cette première chronique écrite par David Cayla.

Connaissez-vous le MODEF ? C’est le Mouvement de défense des exploitants familiaux, un syndicat agricole créé en 1959 pour défendre les intérêts des petits paysans, souvent fermiers et métayers, dont la FNSEA, alors en transition vers un modèle d’agriculture industrielle, s’était désintéressée. Clairement ancré à gauche, le MODEF fut pendant longtemps la principale organisation à s’opposer à la FNSEA. Mais la disparition de nombreuses petites exploitations familiales dans les années 1970 et 1980 finit par détruire sa base sociale. Dans les années 1990, l’émergence de la Confédération paysanne et de sa figure médiatique José Bové contribua à marginaliser politiquement le MODEF.

Pourtant le syndicat agricole existe toujours et entend bien faire entendre une voix singulière. Les 25 et 26 octobre, il tenait à Guéret son 19ème congrès dont le thème était « des prix garantis par l’État pour un revenu paysan ! » J’ai eu l’honneur d’y être invité aux côtés de l’agronome Gérard Choplin. Ce dernier a présenté aux congressistes l’enjeu de la souveraineté alimentaire. Pour ma part, je suis intervenu sur la question de la régulation des prix agricoles.

Une déshumanisation du métier

Devant la salle studieuse et des délégués venant de toute la France, j’ai commencé par dire que la garantie des prix agricoles ne relève pas du seul enjeu des revenus des agriculteurs. Certes, le système d’aides actuel, fondé sur des subventions versées à l’hectare est désastreux. Non seulement il est très injuste dans sa répartition, puisqu’il rémunère davantage les grandes exploitations que les petites, mais surtout il est démotivant car les agriculteurs ont le sentiment de toucher des primes déconnectées de leur travail effectif. De fait, 85% des subventions sont découplées de la production.

Pour ce qui est de la part des revenus liée aux prix de marché, le résultat est tout aussi injuste. Il est impossible pour le paysan de prévoir le prix auquel il vendra sa production au moment où il l’engage. D’après la théorie économique, les prix devraient être incitatifs. Mais l’agriculture suppose un engagement sur le temps long. Lorsqu’on a investi dans un verger ou un élevage de volailles, on ne peut subitement cultiver du colza ou des brebis parce que les prix ont changé. Non seulement les prix sont volatils et imprévisibles, mais ils sont liés à des facteurs exogènes, incontrôlables par la profession. La guerre en Ukraine et la sécheresse de cet été ont ainsi considérablement affectés le marché agricole. Mais la décision de mettre en culture du blé cet automne ne présage en rien du prix auquel ce blé sera vendu lorsqu’il sera moissonné en juillet.

Le travail agricole est très particulier. Il touche au vivant, il transforme les paysages et affecte l’environnement dans le bons ou le mauvais sens. Gérer un élevage, c’est du temps humain, c’est construire une relation particulière avec l’animal. Cultiver, c’est être confronté aux ravageurs, aux aléas de la météo, à la gestion à long terme de la terre et de ses propriétés. Comment accepter que ce travail puisse être rémunéré par des prix arbitraires, parfois inférieurs aux coûts de production ? Comment accepter la logique de standardisation que porte en lui le marché pour lequel le lait est du lait et le blé du blé quel que soit la manière dont le paysan s’est occupé de son exploitation ?

Le verdissement de la PAC qui entend rémunérer les bonnes pratiques et promouvoir les labélisations des exploitations ne diminue pas forcément ce sentiment d’arbitraire. Le processus de subvention s’est considérablement bureaucratisé, chaque action « verte » devant être évaluée par une inspection extérieure selon des critères décidés d’en haut. L’agriculteur devient peu à peu un technicien qui perd le goût de son travail et le sens du long terme.

Les documents du ministère de l’agriculture témoignent de ce phénomène de dépossession. Ainsi, pour bénéficier de l’écorégime, une aide prévue par le Plan Stratégique National qui engage la politique agricole française pour 2023-2027, les agriculteurs devront remplir un cahier des charges précis ou bénéficier d’une certification par un organisme indépendant. « Un bonus ‘‘haie’’ d’un montant de 7€/ha est par ailleurs accordé à tout bénéficiaire de l’écorégime […] détenant des haies certifiées ou labélisées comme gérées durablement sur au moins 6% de ses terres arables et de sa SAU [surface agricole utile] », précise le document du ministère(1). À la limite, pour toucher ces aides, il suffirait de construire une ferme « Potemkine ». Car, même s’il ne produit rien, l’agriculteur pourra bénéficier de subventions étant donné que les aides sont indépendantes du rendement réel de la ferme.

Un enjeu de souveraineté

Mais, disions-nous plus haut, les prix agricoles ne sont pas seulement un problème d’agriculteurs. L’agriculture, c’est la vie elle-même. En fin de compte, c’est ce qui nous nourrit et détermine notre souveraineté alimentaire. Or, la France, qui était la première puissance agricole européenne au début des années 1990 est en voie de déclassement. De manière générale, les rendements à l’hectare stagnent depuis vingt-cinq ans alors que les surfaces consacrées à l’agriculture diminuent. Ainsi, au début des années 1960, 63% du territoire français était exploité. C’est à peine 52% aujourd’hui. Avec moins de surface cultivée et des rendements qui stagnent, la production française diminue tendanciellement, ce qui fait que la balance commerciale agricole française se dégrade inéluctablement.

Les causes de ce déclin sont multiples. En premier lieu, le fait d’avoir découplé les aides du niveau de production avec les réformes de la PAC décidées au début des années 1990 n’incite pas à l’intensification de la production. De plus, les pratiques plus respectueuses de l’environnement qui tendent à limiter l’usage des pesticides et des engrais de synthèse diminuent aussi les rendements. Par exemple, le rendement du blé en agriculture biologique est environ 40% plus faible qu’en l’agriculture conventionnelle.

Mais cet effet n’est pas le seul en jeu. La baisse des surfaces cultivées est aussi directement liée à l’effondrement du nombre d’exploitations, victimes de faillites ou d’une impossibilité, pour beaucoup de paysans, à trouver un repreneur. La raison de cette désaffection est à trouver dans l’intensification de la concurrence. En s’élargissant aux pays d’Europe centrale et orientale dans les années 2000 l’Union européenne a mis en concurrence des modèles agricoles extrêmement différents. Les accords de libre-échange qui se sont par la suite multipliés avec le Canada, la Nouvelle Zélande ou l’Amérique du Sud ont déversé sur l’UE des tonnes de viande, de céréale et de soja à bas coût produits dans des régions où le prix du foncier agricole est bien plus faible qu’en Europe.

L’agriculture française a été forcée de s’adapter à cette intensification concurrentielle ; pour cela elle s’est spécialisée en se concentrant sur certaines cultures très mécanisées ou à haute valeur ajoutée comme le vin. En fin de compte, l’emploi agricole s’est effondré. D’après l’INSEE, la part des exploitants agricoles dans la population active est passée de 7,1% en 1982 à 1,5% en 2019. D’autre part, plus de la moitié de ces agriculteurs a dépassé les cinquante ans.

Une autre conséquence de cette spécialisation est que notre dépendance vis-à-vis des importations s’est accrue, en particulier pour le soja et les protéines végétales dédiés à l’alimentation du bétail dont plus de la moitié est importée. En fin de compte, l’intensification de la concurrence dans le secteur agricole a fragilisé notre modèle qui ne peut être compétitif que dans la mesure où il importe de l’étranger une bonne partie de ses engrais phosphatés, la nourriture de son bétail et de nombreux fruits et légumes destinés à l’alimentation humaine.

Inventer un nouveau modèle agricole

La politique des prix garantis a été progressivement abandonnée en Europe au cours des années 1990 pour deux raisons. La première, parce qu’elle incitait à la surproduction de produits de piètre qualité ; la seconde, parce qu’elle menaçait l’agriculture des pays en voie de développement en permettant aux agriculteurs européens de vendre à perte. À la suite des accords de Marrakech en 1994, l’Union européenne et les États-Unis se sont engagés à découpler les subventions agricoles des niveaux de production afin de ne pas déstabiliser les prix mondiaux. C’était le prix à payer pour préserver une agriculture exportatrice et ouverte aux marchés mondiaux.

Près de trente ans après cet accord commercial, le bilan est-il à la hauteur des espérances ? Il semble que non. Les subventions découplées et l’abandon de la régulation des prix ont intensifié le stress des agriculteurs quant à leurs revenus ; mais surtout, la gestion marchande et concurrentielle de l’agriculture a empêché toute politique visant à constituer des filières agricoles nationales véritablement intégrées. Or, les crises géopolitiques récentes ont montré que le système économique en général, et l’agriculture en particulier, doivent être résilients aux chocs d’une guerre ou d’une pandémie. Un pays comme la France devrait être capable de nourrir sa population si le commerce international s’effondrait pour une raison ou une autre. Or, aujourd’hui, la France a perdu cette capacité.

Contrôler les prix implique de réguler nos relations commerciales. Il n’est pas question de revenir aux pratiques prédatrices des années 1970-1980 qui ont fait de la France l’un des premiers exportateurs mondiaux de poulets congelés en batterie. Dans l’idéal, il faudrait diviser l’agriculture en deux sous-secteurs. Un secteur vivrier plus intensif en main d’œuvre, tourné vers le marché national, au sein duquel les prix seraient garantis, la concurrence régulée et le commerce international limité, et un secteur tourné vers l’exportation, qui fonctionnerait avec des aides découplées et vendrait aux prix mondiaux. La répartition du foncier agricole entre les deux sous-secteurs serait décidée nationalement en faisant en sorte que la production vivrière protégée soit suffisante pour couvrir l’essentiel de nos besoins alimentaires. Ainsi, les grandes exploitations agricoles spécialisées tournées vers l’international pourraient subsister, tout comme le modèle de petites exploitations familiales tournées vers la production vivrière locale.

Il me semble que nous avons, en France, les moyens de mettre en œuvre cette politique et d’apporter à chaque agriculteur le modèle agricole qui lui convient. L’enjeu politique sera évidemment de convaincre nos partenaires européens que l’agriculture ne doit plus être gérée exclusivement selon les mécanismes du marché et d’engager, dans les années qui viennent, une profonde réforme de la PAC permettant d’aller en ce sens.

David Cayla

 

Références

(1)« Fiche : Paiement découplés – Écorégime », document en ligne sur : https://agriculture.gouv.fr/les-paiements-directs-decouples

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