Le Cartel des gauches de 1924, condamnée à l’échec ?

Le Cartel des gauches de 1924, condamnée à l’échec ?

Lorsque qu’en 1924, socialistes et radicaux forment une coalition électorale contre le gouvernement en place, ceux-ci l’emportent et parviennent à mettre en échec le président du Conseil Raymond Poincaré et à faire démissionner le président de la République Alexandre Millerand. Méconnue, oubliée, nous avons pourtant tant de leçons à tirer de cette victoire électorale. Cent ans après, que reste-t-il de cet héritage ?
Près de six années après la fin de la Première Guerre mondiale, la France reste marquée par le traumatisme de près de quatre années d’une guerre totale. La société, fragilisée, peine à se reconstruire. La gauche pacifiste et internationaliste est encore marginalisée face au discours de l’ordre et de l’”union sacrée” qui perdure. Les élections législatives de 1919 sont marquées par la victoire d’une coalition de droite appelée “Bloc national” menée par Auguste Isaac.
 
Dès 1922, cette coalition au pouvoir s’essouffle en raison de nombreux facteurs : la dette de la guerre, l’inflation et les incertitudes à propos des réparations de l’Allemagne empêchent l’économie française de rebondir. De son côté, la gauche s’est fracturée en 1920 au Congrès de Tours (1) et a vu la création du Parti communiste comme conséquence de ses divisions. La gauche parlementaire affaiblie, n’a pas été en capacité d’apparaître comme une alternative crédible au “Bloc national” empêtrée dans son éternel débat entre révolution et réformisme, parlementarisme et modèle de l’Union soviétique.
 
L’usure du Bloc national après cinq années au pouvoir (1919-1924)
 
À la veille des élections législatives de mai 1924, le Bloc national est usé par 5 années de réformes ayant profondément malmené l’économie du pays. Alors que l’Allemagne refuse de payer les réparations dues à la France, les impôts sont augmentés dès 1920 où les taux marginaux supérieurs franchissent pour la première fois le seuil des 50 %, pour culminer à près de 90 % en 1924 (2).
 
Toujours en 1924, la dette publique du pays atteint 150% du PIB, sa charge paralysant considérablement le budget de l’État. Dans cette situation économique fragile, les mouvements sociaux persistent et leur répression est accélérée, renforçant la défiance à l’égard du Gouvernement de droite. Pour toutes ces raisons, le Bloc national est profondément divisé – les radicaux quittent le Gouvernement lorsque Raymond Poincaré est nommé président du Conseil en janvier 1922.
 
L’espoir d’une gauche radicale (3) au pouvoir
 
Dans ce contexte, la population française aspire à l’apaisement de la société et à sa stabilité politique et institutionnelle. En ce sens, la coalition du Cartel des gauches est apparue en 1924 comme un compromis entre la nécessité de mener des réformes sociales fortes et le rétablissement des principes républicains. Six années après la fin de la guerre, les attentes sociales du pays restent très fortes. Comment la victoire électorale de cette grande coalition de gauche a-t-elle permis une expérience gouvernementale ambitieuse mais finalement vouée à un échec rapide ?
 
La campagne législative de 1924 du Cartel des gauches est marquée par une rupture nette avec le Bloc national. La coalition construit sa campagne autour de la défense de la laïcité et du parlementarisme que le Gouvernement sortant a profondément maltraité par des pratiques autoritaires – avec notamment le reproche au président de la République Alexandre Millerand d’avoir outrepassé les droits de sa fonction.  En critiquant l’échec financier de la majorité sortante, accusée d’avoir aggravé la dette publique et laissé s’installer une instabilité monétaire durable, la coalition se donne pour ambition de réorienter la politique économique en redressant les finances de l’État dans le respect strict des principes républicains qu’elle entend défendre.
 
Au sortir des urnes, la coalition obtient près de 287 députés face au Bloc national qui en obtient 259. Comme Emmanuel Macron cent ans plus tard, le président Millerand refuse le résultat des urnes et nomme Frédéric François-Marsal président du Conseil, qui est aussitôt renversé. Édouard Herriot, alors maire de Lyon et député radical du Rhône, prend la tête du gouvernement dès le 14 juin 1924. La SFIO, par fidélité au refus de gouverner dans un cadre bourgeois, acte un soutien sans participation. Quant aux communistes, qui obtiennent 26 députés à la Chambre et désormais rassemblés au sein de la SFIC, ils refusent catégoriquement d’apporter le moindre soutien à cette coalition, qu’ils jugent alors comme une impasse réformiste incapable de transformer l’ordre capitaliste.
 
Des réformes sociales molles qui se heurtent au “Mur de l’argent”
 
Dès les premières décisions de son gouvernement, le président Herriot marque le pas à gauche : il fait adopter l’amnistie pour les grévistes de 1920, acte le transfert des cendres de Jean Jaurès au Panthéon pour se rapprocher des socialistes et rompt les relations diplomatiques avec le Vatican et réaffirme la séparation des Églises et de l’État. En effet, il souhaite envoyer un message à la gauche qu’il juge avoir été trop mise à l’écart (4).
 
Sur le plan économique et fiscal, l’impôt sur le revenu est renforcé notamment sa progressivité et une taxation des hauts-revenus est envisagée. Cette perspective n’enchante guère les marchés d’autant que les socialistes appellent le gouvernement à davantage d’intervention de l’État en la matière. Herriot est coincé : conserver le peu de confiance des marchés ou répondre aux attentes des députés socialistes dont il dépend à la Chambre.
 
C’est d’ailleurs la position réaffirmée de Vincent Auriol, président SFIO de la commission des finances de 1924 à 1926, qui souhaiterait davantage de fermeté face au monde de la finance. Léon Blum, alors simple député, plaide pour un prélèvement sur le capital afin de remédier à la charge de la dette publique. Contre toute attente, Herriot y consent. Pour protester, le ministre des Finances, Étienne Clémentel, démissionne en avril 1925. Mis en échec par le Sénat, le gouvernement tombe.
 
D’autres tentatives suivront à travers différents gouvernements jusqu’en juin 1926 mais la crise financière s’empare de la situation politique et fait tomber Aristide Briand. Les radicaux, habitués à gouverner au sein de coalitions tantôt à gauche, tantôt à droite, forment un gouvernement autour de l’ancien président de la République Raymond Poincaré et mettent en œuvre le retour de l’austérité budgétaire. C’en est fini du Cartel des gauches.
 
Les leçons d’une gauche divisée face à l’exercice du pouvoir
 
Le cartel des gauches a échoué à transformer son avance électorale dans les urnes en une capacité gouvernementale durable capable de répondre aux crises que traversait le pays, tant les divergences idéologiques voire politiques entre radicaux et socialistes entravaient l’élaboration d’une ligne politique cohérente, en capacité de gouverner. La volonté radicale de restaurer une République parlementaire libérale se heurte aux attentes sociales plus affirmées de la SFIO, tout en suscitant la défiance des milieux économiques et financiers.
 
Empêtrée dans la réaffirmation des principes républicains, en décalage avec les attentes de la société, les gouvernements successifs ont peiné à convaincre et à rassurer le pays. L’absence de cohérence et de cohésion n’a pas aidé les présidents des conseils successifs à assurer la stabilité. Mais acter l’échec de cette coalition ne suffit pas pour en tirer une leçon pour la gauche. Le Cartel des gauches reste une expérience fondatrice, symbole des tensions durables entre réformisme, unité de la gauche et contraintes de gouvernement, tensions qui structurent encore, sous des formes renouvelées, l’histoire politique de la gauche.
 
Car cent ans plus tard, lors des élections législatives anticipées de 2024, la gauche restera hantée par ces mêmes démons, avant même d’avoir eu le temps de se frotter à l’exercice du pouvoir.
 
 
(1) Congrès de Tours, 25-30 décembre 1920, scission de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) et création de la Section française de l’Internationale communiste (SFIC).
 
(2) Institut des Politiques publiques, “1914-2014, cent ans d’impôt sur le revenu”, n°12, Juillet 2014, Mathias André et Malka Guillot.
 
(3) Au début du XXè siècle, le terme « gauche radicale » ne renvoie pas à une vision extrémiste ou antisystème tel qu’aujourd’hui. Il désigne le courant du Parti républicain, radical et radical-socialiste, formation centrale de la IIIᵉ République, héritière du républicanisme des années 1880. Le radicalisme défend alors la souveraineté parlementaire, la laïcité, les libertés publiques, l’impôt progressif et un réformisme social modéré.
 
(4) Le Défi de gouverner. La gauche et le pouvoir de l’affaire Dreyfus jusqu’à nos jours, p.39. Éditions Perrin, 2024, François Hollande.
 

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Contre la manipulation des masses : pourquoi faut-il relire Tchakhotine

Tchakhotine triple flèches
Tchakhotine triple flèches

Contre la manipulation des masses : pourquoi faut-il relire Tchakhotine

Biologiste, disciple de Pavlov et militant antifasciste, Tchakhotine a théorisé dès les années 1930 les mécanismes par lesquels la propagande conditionne les masses en mobilisant moins leur raison que leurs affects. Nous pourrions encore tirer quelques enseignements de ses analyses. Car pour défendre nos idées, il ne suffit pas d’avoir raison ; il faut savoir parler le langage des « symboles » et des affects.

Dans son ouvrage sur La propagande politique de 1950, J.-M. Domenach nous interroge : « Pense-t-on que la vérité, en notre monde, n’ait qu’à paraître pour être reconnue ? ».

Toute l’histoire politique du XXème siècle — et plus encore notre présent — répondent par la négative. Effectivement, la vérité ne circule jamais à l’état pur ; elle affronte des dispositifs, des techniques, et des architectures symboliques capables d’orienter les affects, de conditionner les réflexes et de court-circuiter la raison. C’est à l’analyse de ces mécanismes que s’attacha Serge Tchakhotine (1883-1973), biologiste de formation, disciple de Pavlov et éminent militant politique.

Son principal ouvrage, Le Viol des foules par la propagande politique — publié en 1939 puis considérablement augmenté en 1952 — regorge de logiques analytiques qu’il conviendrait d’actualiser au regard de l’évolution de notre compréhension du psychisme humain et des moyens de communication ; cela afin d’esquisser les bases d’un nouveau programme d’action. Brûlé par la Gestapo, censuré par le ministère français des Affaires étrangères, cet ouvrage ne demande aujourd’hui qu’à être redécouvert plus largement.

Du laboratoire au front propagandiste : d’où parle Tchakhotine

Serge Tchakhotine était un savant polymathe qui franchissait allègrement les frontières, tant disciplinaires que géographiques. Né à Constantinople en 1883, formé à la médecine à Moscou après un début d’études brillant à Odessa, il devint ensuite docteur en biologie à Heidelberg en Allemagne. Rescapé du tremblement de terre de Messine en 1908, collaborateur d’Ivan Pavlov à Saint‑Pétersbourg, trouvons utile de mentionner qu’il était également un éminent francophile.

Mais il fut aussi et surtout un homme profondément engagé politiquement. Cette articulation entre son expérience scientifique et son activité militante constitue la structure de son œuvre.

Militant menchevik dans la Russie prérévolutionnaire, engagé dès la Première Guerre mondiale dans l’organisation scientifique et technique de l’effort de guerre, Tchakhotine soutient le gouvernement provisoire issu de la révolution de Février 1917 avant d’être contraint à l’exil après la prise de pouvoir bolchévique.

Durant la guerre civile, il occupe des fonctions centrales dans les appareils d’information et de propagande des Russes blancs — notamment à la tête de l’Osvag (le service de propagande) de l’Armée des volontaires — expérience qui le désillusionne rapidement. Il se rend ainsi en France en 1919 et parvient à obtenir des fonds pour étudier les oursins.

Après avoir été réintégré au début des années 1920 dans les circuits soviétiques, il poursuit ses activités scientifiques en Europe, et se trouve au début des années 1930 aux premières loges de la montée du nazisme en Allemagne. Nommé chef de la propagande du Front de fer du SPD en 1931-1932, il tente de mettre en œuvre une contre-propagande antifasciste fondée sur la mobilisation des affects. Réfugié ensuite en France, il conseille la SFIO et les Jeunesses socialistes dans l’élaboration de stratégies de propagande.

À travers ses engagements et ses rôles successifs, Tchakhotine a vécu de l’intérieur les batailles psychologiques et symboliques qui ont façonné les affrontements politiques les plus décisifs du XXème siècle.

Cette alliance entre théorie et pratique constitue le cœur même de son épistémologie ; comme il l’écrit dans l’avant‑propos de son livre, il entend vérifier la valeur des lois psychophysiologiques par leur application dans la propagande. Ses campagnes constituent des expériences qui valident ou invalident ses hypothèses sur le conditionnement des foules. Tchakhotine assume pleinement la dimension politique de son travail, et conclut d’ailleurs sa préface en affirmant ne poursuivre que « deux seuls buts : la vérité scientifique et le bonheur du genre humain tout entier ».

En opposition à la démagogie du fascisme de son époque, Tchakhotine cherchait à élaborer une psychagogie — c’est à dire une activité d’orientation psychique — fondée sur la conscience rationnelle, capable d’orienter les masses vers le progrès humain et le bien commun.

La « psychologie objective » et les réflexes conditionnés

La principale force — mais aussi, sans doute, la principale vulnérabilité de l’œuvre de Tchakhotine aux yeux de la postérité académique — réside dans son ambition de fonder l’analyse de la propagande sur les bases « objectives » de la physiologie cérébrale. Collaborateur direct de Pavlov entre 1912 et 1918, il est convaincu que la théorie des réflexes conditionnés constitue une révolution scientifique majeure et que Pavlov aurait réussi à « incorporer la psychologie aux sciences exactes de la nature » en découvrant les lois de déroulement des phénomènes psychiques.

Il postule ainsi que certains comportements humains, y compris les comportements sociaux et politiques, peuvent s’expliquer par le jeu de l’excitation et de l’inhibition dans le système nerveux central. De même que le chien de Pavlov apprend à saliver au son d’une cloche associée à la nourriture, l’être humain peut développer des réflexes conditionnés en réponse à certains stimuli symboliques ; selon lui, la propagande totalitaire réussit précisément parce qu’elle exploite systématiquement ces mécanismes : répétition inlassable de symboles simples (croix gammée, salut fasciste), association de ces symboles à des émotions primaires (peur, colère, enthousiasme), et création d’un environnement sensoriel saturé qui inhibe toute capacité de résistance critique.

Au cœur du système théorique de Tchakhotine se trouve une typologie des pulsions humaines fondamentales. Selon lui, quatre pulsions constituent des « leviers » psychiques que la propagande peut actionner. Parmi les pulsions qu’il identifie, deux sont particulièrement structurantes dans son œuvre.

Vient d’abord la pulsion combative, pulsion première. Il s’agit de la plus puissante, puisqu’elle assure la survie face au danger. Elle regroupe la peur, l’angoisse, l’agressivité, le courage et l’enthousiasme guerrier — bref, tout ce qui se rapporte socialement et politiquement à la lutte pour le pouvoir.

Vient ensuite la pulsion nutritive, qui correspond au désir de s’assurer des conditions matérielles d’existence. Selon lui, le marxisme de son époque a surtout misé sur cette dernière, en postulant que l’intérêt économique détermine en dernière instance le comportement politique des masses ; il explique qu’il s’agit là d’une erreur capitale, car cette pulsion est en réalité subordonnée à la combativité.

Il décrit en effet qu’un réflexe conditionné fondé sur la pulsion combative se forme beaucoup plus rapidement qu’un réflexe basé sur la pulsion alimentaire. Cela signifie notamment que les messages de menace, de peur ou de combat sont assimilés plus rapidement que les arguments rationnels fondés sur l’intérêt économique.

Cette hiérarchisation, qui accorde la primauté à la première des pulsions, l’amène à une critique des partis démocratiques et socialistes. Toute stratégie de communication politique qui néglige la dimension émotionnelle et conflictuelle est pour lui vouée à l’échec auprès des masses.

Tchakhotine décrit également la passivité politique structurelle de la majorité de la population de son époque. Dans une ville de 60 000 électeurs, observe‑t‑il, seuls 5 000 personnes environ participent activement à la vie politique, tandis que 55 000 restent des « éléments passifs », dotés du même droit de vote mais peu présents aux réunions et peu lecteurs de la presse militante. Selon lui, toute la tâche de la propagande consiste alors à convaincre cette majorité, non par de longs discours doctrinaires — « longs, ennuyeux et doctrinaires », écrit‑il, des journaux ouvriers — mais par des symboles, slogans, gestes et rites. Il note d’ailleurs que Lavisse constatait des proportions de participation active comparables au début de la Convention révolutionnaire ; force est de reconnaître la persistance de ce phénomène dans nos démocraties.

D’où sa critique des méthodes « classiques » de la social‑démocratie de son époque, qu’il juge plaintive, moralisatrice, envahie de chiffres et de tableaux. Par ailleurs, il explique qu’en dénonçant inlassablement la force, la brutalité, la détermination de l’ennemi, sans manifester sa propre puissance, on renforce malgré soi l’aura de ce dernier aux yeux de la population.

De l’importance politique du symbolisme

Tchakhotine consacre un chapitre entier au « symbolisme et à la propagande politique », qu’il considère comme caractéristique de l’époque moderne. Le symbolisme a toujours existé, depuis les cris et gestes prélogiques des sociétés dites primitives jusqu’aux abstractions de la pensée logique ; mais notre époque se singularise par la prolifération des symboles condensés, adaptés à un rythme de vie accéléré, du style de plus en plus télégraphique de la communication institutionnelle et journalistique jusqu’aux logos.

Les symboles sont pour Tchakhotine des « engrammes » qui jouent le rôle de cribles. Ils sélectionnent, combinent et transforment les excitations venues de l’extérieur et les extériorisent en réactions déterminées. On peut comparer le symbole à l’algèbre, il s’agit d’un moyen de « jouer aisément avec des concepts » que l’esprit aurait trop de peine à embrasser dans leur totalité sans cet artifice.

À cela s’ajoute un phénomène moderne que Tchakhotine juge significatif, à savoir le besoin de plus en plus répandu de porter des insignes, de manifester extérieurement une appartenance. On sait qu’à l’heure des réseaux sociaux, ce phénomène s’est étendu sous de nouvelles formes…

L’auto‑désarmement symbolique de la social‑démocratie

Selon Tchakhotine, parmi les partis du début du XXe siècle, les socialistes, notamment en Allemagne, ont longtemps été des maîtres dans l’usage des symboles. Les drapeaux rouges, les œillets, et la forme allocutive « camarade », parmi d’autres symboles, ont joué un rôle considérable dans le recrutement et l’exhortation à l’action. Mais l’auteur note qu’au tournant du siècle, le parti social‑démocrate devient « raisonnable » à ses propres yeux, honteux de ses « explosions sentimentales ». Le symbolisme apparaît comme un enfantillage, et les chefs « ne pataugent plus désormais que dans des chiffres, des tableaux, des statistiques », n’opérant plus qu’avec des preuves logiques, des démonstrations économiques et des comparaisons historiques.

Ces derniers finissent par réduire l’homme à un automate ne réagissant qu’aux déterminations matérielles ; convaincus que l’industrialisation, la crise du capitalisme, la surproduction et le chômage conduiraient mécaniquement les masses à se rallier à eux dans les urnes. À cette époque, le cadre théorique socialiste ne s’était que peu encore enrichi d’une analyse approfondie du fascisme comme forme de résolution par le chaos des contradictions du capitalisme.

Malgré des forces importantes, les socialistes subissent défaite sur défaite, tandis que leurs adversaires — « derniers descendants du capitalisme aux abois » — sans programme économique cohérent ni idéal humain, parviennent à soulever et entraîner les masses en s’adressant directement à la pulsion combative.

La croix gammée et la Gleichschaltung

Le fascisme adopte pleinement le langage symbolique comme instrument de combat. Tchakhotine rappelle par exemple que la croix gammée est un ancien signe, la svastika, qu’on retrouve en Asie, en Afrique, en Amérique et en Europe préhistorique. Elle n’a, en soi, aucun rapport avec le nazisme ; Hitler la choisit parce qu’elle est simple, graphiquement frappante, aisément reproductible à des millions d’exemplaires.

Le mécanisme de la Gleichschaltung — la « mise au pas » — se déploie alors pleinement. Toute parole violente, tout discours menaçant s’associe à la croix gammée omniprésente. Peu à peu, le symbole devient le signe évocateur automatique de ces menaces et de cette puissance ; rencontré partout, il agit constamment sur les masses, ranime sans cesse l’inclination favorable au Führer et maintient l’effet de conditionnement produit par les discours, selon une logique pavlovienne de renforcement périodique.

L’invention du symbole des Trois Flèches

C’est dans ce contexte que naît le symbole antifasciste des Trois Flèches. Vers la fin de 1931, l’Allemagne est secouée par la révélation du « document de Boxheim », programme des SA détaillant les mesures de répression à appliquer une fois les nazis au pouvoir : peine de mort sans jugement pour toute désobéissance, confiscation des armes, et exécutions sommaires pour sabotage ou grève — entre autres joyeusetés.

Dans ce contexte, à Heidelberg, Tchakhotine remarque sur un mur une croix gammée barrée d’un gros trait de craie blanche. L’idée jaillit alors dans son esprit de généraliser ce geste partout en Allemagne ; faire en sorte qu’aucune croix gammée ne reste intacte, et que les murs suintent « la volonté d’une nouvelle force, celle de la classe ouvrière, enfin éveillée, et surgissant partout » en montrant par là même l’indomptabilité des adversaires de l’hitlérisme.

Il réunit quelques jeunes ouvriers, et, leur mettant un morceau de craie dans la main, leur explique le sens de l’action : « biffez le monstre crochu par une flèche, par un éclair ». Le trait devient flèche, puis triple flèche, pour renforcer l’effet et souligner l’idée collective. Très vite, une « guérilla des symboles » s’engage dans la ville ; les nazis peignent de nouvelles croix, immédiatement barrées par les antifascistes.

Tchakhotine raconte qu’il tenait un carnet et comptait chaque matin, dans une rue déterminée, le nombre de croix biffées et de croix neuves. D’abord, les proportions restent stables, puis la courbe s’inverse lentement, puis de plus en plus vite, jusqu’au moment où, au bout de trois semaines, il n’y a plus partout que des croix gammées barrées. Les militants du Front de fer ressentent, à chaque signe biffé, « comme un choc intérieur », la preuve que « leurs hommes sont passés par là ».

Tchakhotine affine ensuite le symbole. La triple flèche peut représenter la triple alliance des organisations ouvrières réunies dans le Front de fer, mais aussi les trois facteurs du mouvement, « puissance politique et intellectuelle, force économique, force physique ». Elle renvoie aussi aux trois idées de la Révolution française — liberté, égalité, fraternité — et au parallélisme du front uni dirigé contre l’ennemi commun.

Surtout, elle possède deux avantages politiques, à savoir une simplicité graphique telle que tout enfant peut la tracer, et une indestructibilité symbolique, car les adversaires ne peuvent pas superposer leur croix gammée sans donner l’impression que celle‑ci est à nouveau barrée.

Aujourd’hui : l’algorithme comme machine à Gleichschaltung ?

Tchakhotine ne limite pas son analyse aux symboles graphiques mais insiste sur le rôle décisif de la parole et du son dans la création de réflexes conditionnés. La radio, en particulier, devient dans les années 1930 le principal vecteur de la propagande sonore, capable d’atteindre des millions de personnes simultanément, de rythmer leur vie quotidienne et d’instiller des mots d’ordre jusque dans l’intimité domestique.

Les hymnes comme le Horst‑Wessel‑Lied hitlérien, la Giovinezza mussolinienne ou l’Internationale socialiste servent de symboles sonores créant l’enthousiasme, tandis que des exclamations ironiques ou des jeux de mots (« Heilt Hitler » — « guérissez Hitler » — barbouillé sur des murs portant « Heil Hitler ») agissent comme symboles de dérision. L’association de symboles sonores, gestuels (saluts, poings levés) et visuels (drapeaux, flambeaux, bannières) dans les défilés de rue produit des états de désinhibition collective que Tchakhotine rapproche des rites religieux et des parades tribales.

Dans la continuité, les plateformes numériques et leurs algorithmes réalisent aujourd’hui, à une échelle inédite, le conditionnement massif et systématique de la population par la répétition de stimuli émotionnels.

De la même façon que les nazis saturaient l’espace visuel de croix gammées, les plateformes saturent nos flux d’images, de titres, de vidéos et de notifications sélectionnés selon un critère principal : la capacité à capter et retenir notre attention. Or, ce qui génère le plus d’engagement, ce sont les contenus émotionnellement intenses, en particulier ceux qui déclenchent des affects négatifs forts, à savoir la colère, la peur, l’indignation, le dégoût.

Les algorithmes privilégient donc structurellement ce qui mobilise la pulsion combative décrite par Tchakhotine, confirmant empiriquement sa thèse selon laquelle les réflexes conditionnés fondés sur la peur et l’agressivité se forment plus rapidement que ceux fondés sur l’intérêt matériel. Comme il l’écrivait à propos de la radio, la technique moderne accélère à l’extrême « la rapidité avec laquelle se forment les réflexes et se manifestent les réactions ».

La manipulation algorithmique est en grande partie anonyme et distribuée. Mais la structure reste fondamentalement la même. On observe une saturation de l’environnement informationnel, une hiérarchisation systématique des symboles les plus excitants, une répétition incessante, et une désinhibition des pulsions combatives. Certains mèmes et contenus viraux formatés selon des codes précis simples, dont le principe même est la réplicabilité, agissent comme les symboles muraux d’autrefois ; une répétition omniprésente dans le flux numérique crée des associations mentales automatiques et formate l’attention, inhibant la pensée critique. La viralité devient d’ailleurs souvent une fin en soi, vidant la politique de tout contenu substantiel.

L’humour politique et les « punchlines », les identités graphiques fortes, les formats reconnaissables, les procédés de ridiculisation, permettent de faire passer des messages idéologiques, en court-circuitant les défenses rationnelles par le rire, la peur ou le mépris.

Dans son chapitre sur la Gleichschaltung, Tchakhotine écrit « On pouvait, soit combattre les symboles, les affaiblir, les tourner en ridicule par certaines actions ou contre-mesures, soit les interdire. […] On ne fit ni l’un ni l’autre, on laissa tranquillement les ennemis donner à leurs symboles une vigueur toujours renouvelée. » — peut-être peut-on aujourd’hui en tirer leçon.

Vers une psychagogie de l’émancipation

Relire, comprendre, diffuser et actualiser Serge Tchakhotine pourrait nous aider à établir une salubrité civique. Alors que nous bénéficions d’un accès inédit à l’information et au savoir, rarement semblons-nous avoir été aussi exposés aux manipulations de masse. Face à cela, son travail nous apporte des grilles de lecture à remettre à niveau et des pistes d’action.

Car comme à son époque, les affrontements politiques contemporains ne se jouent pas uniquement sur le terrain des idées rationnelles, mais aussi — et malheureusement surtout — dans l’arène des nouveaux « symboles » et du déclenchement des affects. Toute politique démocratique qui, par rationalisme naïf ou par dédain des « passions populaires », choisirait d’ignorer cette dimension affective et symbolique, se condamnerait elle-même à l’impuissance face à des forces autoritaires qui, elles, ont parfaitement intégré ce langage — c’est d’ailleurs bien souvent le seul qu’elles savent manier.

Certes, les théories psychologiques de Tchakhotine portent la marque de leur temps. Son pavlovisme a vieilli, les sciences cognitives contemporaines ont considérablement affiné notre compréhension du psychisme humain. Cependant, l’apport le plus intéressant de son travail réside dans sa proposition d’une psychagogie démocratique. Prétendre résister à l’intoxication symbolique avec de seules « images saintes et litanies » face aux « gaz asphyxiants » déployés par la propagande, pour reprendre la métaphore du théoricien, reviendrait à orchestrer une forme de suicide collectif.

Nous ne pouvons nous contenter d’avoir raison. Pour triompher, la vérité doit savoir se faire reconnaître. Dans un environnement saturé de stimuli expressément conçus pour court-circuiter la raison, la riposte républicaine ne peut se contenter de bons programmes économiques ou de propositions rationnelles, qui sont certes nécessaires. Elle exige également une vigilance active sur le terrain même où elle se trouve attaquée : celui de nos affects, de nos réflexes conditionnés, et de notre attention captive.

Notre République doit également se vivre, se performer, se symboliser dans sa puissance et sa grandeur, et se donner comme objectif de cultiver la citoyenneté active et rationnelle d’une large majorité.

Et peut-être qu’au terme de cette lutte, nous retrouverons l’intuition que formulait Jean Lacroix en 1946 : « la véritable propagande démocratique n’ira pas nécessairement de haut en bas, du gouvernement aux gouvernés, de l’État à la Nation : elle sera bien plutôt, par les gestes et les attitudes, la participation vécue des masses à la vie démocratique de la nation. »

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Soigner l’expérience sensible, un projet politique

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Nos vies quotidiennes sont traversées de sensations que la politique, trop souvent, ignore. L’échelle municipale pourrait être le cadre propice pour soigner l’expérience sensible des citoyens. C’est l’idée que défend Paul Klotz, haut fonctionnaire, dans un récent rapport publié par la Fondation Jean Jaurès, à travers notamment trente propositions. Il en parle pour le Temps des Ruptures.

L’expérience sensible constitue un angle mort des politiques publiques. Cette notion, souvent jugée imprécise, renvoie à l’ensemble des sensations qui traversent les individus, forgent leurs perceptions et contribuent à structurer leur rapport au monde. La sensation ne relève pas d’un registre naïf ou bucolique. Elle élabore le jugement, oriente les comportements et participe à la formation des préférences collectives. C’est du moins cette approche que défend la doctrine sensualiste, dont nous nous revendiquons, notamment formulée par Étienne Bonnot de Condillac au XVIIIème siècle. Selon lui, les facultés intellectuelles dérivent toujours de l’expérience sensorielle. À l’inverse des doctrines rationalistes qui isolent un « entendement humain » abstrait et théorique comme source autonome de la connaissance, cette perspective rappelle que les conditions matérielles et sensibles de l’existence façonnent les dispositions morales et civiques des individus. 

La politique ne peut, dans ces conditions, se limiter à l’analyse d’agrégats macroéconomiques ou des trajectoires éthérées. La croissance, l’emploi, la productivité ou les émissions de gaz à effet de serre constituent des indicateurs nécessaires, mais insuffisants à la compréhension du monde et des aspirations des citoyens. Une part décisive de la réalité politique se déploie à une échelle plus fine, celle du vécu quotidien. L’épanouissement individuel, la santé mentale, la qualité des relations sociales ou le sentiment d’appartenance à une communauté dépendent directement de l’environnement sensible dans lequel les individus sont immergés. Or cet environnement se dégrade de manière alarmante.

La pollution sonore constitue l’une des manifestations les plus tangibles de cette dégradation. L’Agence européenne pour l’environnement estime qu’elle représente l’une des principales causes de morbidité environnementale en Europe, en contribuant notamment au développement des maladies cardiovasculaires, des troubles du sommeil et des pathologies psychiques. Son coût social est évalué à plusieurs dizaines de milliards d’euros par an. À cette pression sonore s’ajoute la généralisation de l’éclairage artificiel nocturne, qui concerne désormais un quart de la surface terrestre émergée. Cette exposition permanente à la lumière altère les rythmes circadiens, augmente les risques de dépression et affecte les équilibres biologiques, humains comme non humains, en perturbant les cycles de reproduction et de migration des espèces.

À ces formes de brutalisation sensorielle s’ajoute un phénomène d’anesthésie perceptive. Les environnements urbains contemporains tendent à uniformiser les stimuli visuels, en privilégiant des matériaux et des teintes neutres. Plusieurs travaux en psychologie environnementale établissent pourtant que l’exposition à des environnements riches en diversité chromatique et végétale réduit les niveaux de stress et améliore les indicateurs de bien-être. La raréfaction de ces paysages contribue à un appauvrissement de l’expérience quotidienne.

La disparition progressive du contact direct avec le vivant constitue une autre transformation majeure de notre capacité à éprouver le réel. L’urbanisation, l’artificialisation des sols, le dérèglement des saisons, la disparition des oiseaux… tous ces éléments dégradent notre relation à la nature, désormais perçue comme consubstantiellement pauvre. Or, les recherches en psychologie sociale montrent que la sensibilité écologique se construit précisément à partir d’expériences concrètes d’immersion dans la nature. L’absence de ces expériences positives réduit donc la probabilité d’adopter des comportements favorables à la protection des écosystèmes. Cette distance produit également des effets sanitaires et sociaux mesurables. Des études en milieu hospitalier ont ainsi établi que la présence d’éléments naturels visibles depuis les chambres réduisait la durée de convalescence des patients. D’autres recherches montrent que la proximité d’espaces végétalisés diminue les niveaux de violence et favorise les interactions sociales, telles que les salutations ou les échanges informels.

Ces transformations de l’expérience sensible s’inscrivent dans un contexte plus large de transformation de nos rythmes de vie. Le temps de sommeil a diminué de manière significative au cours des dernières décennies, tandis que l’usage intensif des écrans contribue à fragmenter notre attention et à réduire nos capacités cognitives. La sédentarité, croissante à l’échelle de la société, limite les occasions de contact avec l’extérieur et renforce les dynamiques d’isolement social. Les enquêtes sociologiques montrent également qu’une part croissante de la population éprouve un sentiment de solitude, qu’il s’agisse d’une solitude objective ou d’une solitude ressentie. Cette évolution affecte la cohésion sociale.

Voici pour le panorama contemporain de la brutalisation de la vie sensible. Face à ces transformations de l’expérience, nous avons souhaité formuler des propositions concrètes dans le cadre d’un rapport publié à la Fondation Jean-Jaurès et consacré à l’action municipale. La commune constitue en effet l’échelon d’intervention le plus directement en prise avec le vécu quotidien des citoyens. Elle organise les conditions concrètes de l’existence, qu’il s’agisse de l’aménagement des espaces, de la place accordée à la végétation, des rythmes périscolaires ou encore de la régulation des nuisances sensorielles.

Aussi, nous avons divisé nos propositions en six thématiques qui, ensemble, forment un programme pour « soigner l’expérience sensible ». Voici les questions que nous nous sommes posées : comment offrir un temps véritablement émancipateur aux citoyens à l’ère de l’omniprésence des écrans ? Comment leur assurer une sensibilité totale à la nature, tandis qu’il est démontré qu’elle est essentielle aux comportements de protection de l’environnement ? Comment prévenir la solitude et construire la ville du lien ? Comment protéger le sommeil des citoyens ? Comment lutter contre la sédentarité ? Comment garantir à chacun un droit à la beauté ?

Parmi les trente solutions que nous apportons, nous proposons d’en évoquer trois ici.

D’abord, nous souhaitons associer une proposition de bénévolat à chaque interaction entre un citoyen et la mairie, afin de transformer chaque démarche administrative en occasion d’engagement civique. Qu’il s’agisse de renouveler des papiers d’identité, d’inscrire un enfant à une activité ou de solliciter un service municipal, l’agent pourrait proposer au citoyen de rejoindre une initiative associative adaptée à son temps disponible et à ses centres d’intérêt. Cette politique suppose la constitution d’une base de données actualisée des besoins bénévoles du territoire, alimentée en continu par les associations locales et pilotée par l’adjoint en charge de la vie associative. En mettant en relation systématique les citoyens et les structures de solidarité, la commune renforcerait le tissu social et réorienterait une partie du temps libéré vers des activités collectives utiles.

En effet, l’extension apparente du temps libre au cours des dernières décennies n’a pas produit les effets d’émancipation que l’on pouvait en attendre. Entre 1974 et 2010, les Français ont gagné en moyenne dix heures de temps libre hebdomadaire, sous l’effet conjugué de la réduction du temps de travail et de la transformation des structures familiales. Pourtant, ce gain quantitatif ne s’est pas traduit par un enrichissement proportionnel de l’expérience vécue, car ce temps a été en grande partie absorbé par des usages passifs, notamment numériques, qui fragmentent l’attention et affaiblissent les formes d’engagement actif dans la vie sociale.

En second lieu, nous proposons de créer un adjoint municipal spécifiquement chargé du repos, afin d’unifier et de coordonner l’ensemble des politiques locales qui influent sur les conditions de sommeil des habitants. Cette délégation permettrait d’agir simultanément sur la réduction des nuisances sonores nocturnes, la régulation des éclairages intrusifs, la médiation entre établissements nocturnes et riverains, ainsi que la prévention des troubles du sommeil en lien avec les professionnels de santé du territoire. En inscrivant explicitement la protection du repos dans l’organisation municipale, la commune reconnaîtrait le sommeil comme un déterminant essentiel de la santé publique et de l’équilibre social, et se doterait d’un instrument administratif capable d’agir sur les causes matérielles de sa dégradation.

Enfin, nous proposons d’instaurer un dispositif de parrainage citoyen de la plantation d’arbres, afin d’associer directement les habitants à la végétalisation de leur cadre de vie. Chaque volontaire pourrait être lié à un arbre planté dans l’espace public, participer au choix de son essence, suivre sa croissance, contribuer à son entretien ponctuel et signaler son état aux services municipaux. Cette responsabilisation individuelle renforcerait l’appropriation collective des espaces végétalisés et consoliderait le lien sensible entre les citoyens et le vivant. La commune, en organisant les plantations, en sélectionnant les sites et en assurant la coordination administrative, deviendrait l’acteur central de cette politique de réintroduction de la nature dans la ville. 

L’intégralité du rapport « trente propositions pour soigner l’expérience sensible » est disponible sur le site de la Fondation Jean-Jaurès : 

https://www.jean-jaures.org/publication/soigner-lexperience-sensible-trente-propositions-pour-les-elections-municipales-de-2026/

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« Une démocratie qui ne se défend plus finit par s’habituer à sa propre disparition » – Entretien avec Mathieu Chéret

« Une démocratie qui ne se défend plus finit par s’habituer à sa propre disparition » – Entretien avec Mathieu Chéret

Dans son dernier livre dans la collection du Temps des Ruptures, « L’IA contre le peuple », Mathieu Chéret signe un récit d’anticipation politique, où l’intelligence artificielle ne se contente plus d’optimiser nos usages numériques, mais restructure en profondeur le débat public, les campagnes électorales et jusqu’à l’idée même de démocratie. À la frontière de l’essai et de la fiction prospective, l’auteur décrit un monde où le pouvoir a glissé vers les algorithmes et ceux qui les contrôlent. Entretien.
Le Temps des Ruptures : L’IA contre le peuple n’est ni tout à fait un essai, ni tout à fait un roman. Pourquoi avoir choisi cette forme hybride ?


Mathieu Chéret : Parce que je crois que nous avons atteint un point où l’essai classique ne suffit plus. Depuis des années, on empile les alertes, les rapports, les tribunes sur les dangers de la désinformation, de la post-vérité, du pouvoir des plateformes. Mais ces diagnostics, aussi justes soient-ils, restent souvent abstraits. Ils décrivent des mécanismes, rarement des vécus. Or ce que produit l’intelligence artificielle sur la démocratie n’est pas seulement d’ordre technique : c’est une transformation profonde de notre rapport au réel et à l’autre, à l’information et au politique. Elle agit à travers des récits fabriqués, hiérarchisés et ajustés en permanence, qui ne cherchent plus à décrire le monde mais à provoquer des réactions. Le récit d’anticipation permet de montrer comment tout cela s’enchaîne concrètement, presque banalement. Il n’y a pas de rupture spectaculaire, pas de coup d’État. Juste une succession de petits glissements : des campagnes et des émotions pilotées par l’IA, des institutions qui continuent de fonctionner mais qui ont perdu la main. J’ai voulu raconter ce moment précis où l’on se rend compte que tout est encore en place, mais que plus rien ne répond. L’histoire racontée n’est pas située dans un futur lointain : c’est un miroir légèrement décalé de notre présent. 


Sommes-nous vraiment rentrés dans l’ère de la démocratie zombie, comme vous l’évoquez dans votre livre ?


La démocratie zombie, c’est une démocratie qui marche encore, mais dont l’âme s’est dissoute. Les élections existent toujours, les débats aussi, les institutions également. Mais le centre de gravité a disparu. Les citoyens ne délibèrent plus réellement ; ils réagissent, guidés avant tout par leurs émotions. On continue d’appeler cela une démocratie parce que les formes sont intactes, mais la substance – le débat éclairé, le temps long de la décision – s’est évaporée. Regardez comment Trump a réussi à contourner les institutions sans jamais les abolir. Il ne supprime pas les élections, il les vide de leur sens. Il ne censure pas frontalement les médias ; il les noie sous un flot continu de provocations, de polémiques et de récits alternatifs. Il ne gouverne pas contre la démocratie, mais à l’intérieur d’elle, en exploitant ses failles. L’intelligence artificielle vient parachever ce mouvement : elle ne force rien, elle optimise. Elle multiplie l’impact des discours, ajuste les récits en temps réel, capte les émotions et les redistribue à très grande échelle. Dans ce contexte, le citoyen croit encore choisir, alors que les conditions mêmes du choix ont été silencieusement préfabriquées. La démocratie ne meurt pas dans un fracas : elle continue de fonctionner, mécaniquement, mais elle tourne à vide. 


Les géants du numérique et certains milliardaires occupent une place centrale dans votre récit. S’agit-il d’un parti pris idéologique assumé ?


Oui, totalement. Il ne s’agit pas de diaboliser la technologie en général, ni même l’intelligence artificielle comme outil. Le cœur du problème réside dans les rapports de pouvoir. Aujourd’hui, une poignée d’acteurs privés contrôle les infrastructures de l’information, de la visibilité et de l’attention. À l’image d’Elon Musk avec X, ils possèdent les plateformes, conçoivent les algorithmes et exploitent les données. Ce sont eux qui décident ce qui circule, ce qui émerge et ce qui disparaît. Or ce pouvoir est colossal, sans précédent, et il échappe largement au contrôle démocratique. Lorsque ce pouvoir s’articule avec des projets politiques autoritaires ou populistes, il devient un accélérateur redoutable de la décomposition démocratique. L’IA politique ne dit pas aux citoyens quoi penser ; elle détermine ce qu’ils verront, dans quel ordre et avec quelle charge émotionnelle. Elle prépare le terrain idéologique plus qu’elle ne dicte une ligne. Ce déplacement est fondamental : le pouvoir ne se situe plus dans le discours, mais dans l’architecture invisible qui conditionne le discours. Par exemple, un algorithme de recommandation qui décide quels contenus apparaissent en tête des fils d’actualité, lesquels sont relégués à la marge et lesquels ne seront jamais visibles exerce, de fait, un pouvoir politique bien supérieur à celui de n’importe quel éditorialiste. 


Le tableau que vous dressez est sombre. Existe-t-il encore des marges de résistance ?


Oui, mais à condition de ne pas se raconter d’histoires ! On ne sortira pas de cette situation avec quelques garde-fous cosmétiques, des chartes éthiques, ou avec des sites web certifiés. La résistance suppose une rupture culturelle et politique. Il faut accepter l’idée que tout ne peut pas être optimisé, que le débat démocratique est par nature lent, conflictuel, imparfait. Reprendre la main, c’est redonner du poids aux mots, au temps long, à la confrontation réelle des idées. Cela passe par les institutions, évidemment, mais aussi par les médias, l’éducation, les collectifs de journalistes, d’enseignants, de chercheurs, et par une reprise de contrôle sur les infrastructures mêmes de l’information. La démocratie ne peut pas dépendre durablement d’architectures techniques conçues pour capter l’attention plutôt que pour éclairer le débat. Nous allons aussi devoir apprendre à débrancher parfois. À recréer des espaces communs où l’on n’est pas réduit à un simple profil. L’IA contre le peuple n’est pas un livre contre l’IA. C’est un livre contre la résignation. Contre l’idée que ce basculement serait inévitable. Rien n’est joué, mais le temps presse — parce qu’une démocratie qui ne se défend plus finit toujours par s’habituer à sa propre disparition. »


L’IA contre le peuple – 120 pages – Editions Le Bord de l’eau

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Sécurité sociale : l’étau budgétaire d’un système en péril

Sécurité sociale : l’étau budgétaire d’un système en péril

Alors que la santé monte régulièrement en tête du podium des préoccupations des Français, que les scandales fleurissent des crèches aux Ehpad, que les travailleurs sont de plus en plus malheureux au travail, les débats budgétaires annuels sur la sécurité sociale ne sont pas à la hauteur des attentes des citoyennes et citoyens. L’adoption sans 49.3 de la loi de financement de la sécurité sociale en décembre dernier ne doit pas nous leurrer : l’avenir politique de l’Etat providence est encore en péril
Cette année encore, la logique comptable a primé


Pour 2026, Sébastien Lecornu s’est saisi de la copie budgétaire de son prédécesseur, axée sur la coupe des dépenses publiques et de sécurité sociale. Rien de nouveau pour la protection sociale, si ce n’est l’ampleur des coupes. Car sous couvert de “responsabilité budgétaire” – comprendre austérité -, la sécurité sociale est chroniquement sous-financée.

Par exemple, côté assurance maladie, première responsable du déficit de la Sécurité sociale, l’objectif national de dépenses (Ondam) proposé par le gouvernement a été qualifié d’insincère par la majorité sénatoriale (!) à l’automne dernier. En effet, l’Ondam n’est pas respecté depuis 2019, et l’a été en 2025 uniquement grâce à une large réévaluation en cours de route. Année après année, cette sous-évaluation volontaire des besoins permet aux néolibéraux de crier au dépassement du budget.

Il est bien facile de tenir un discours d’excès des assurés, quand la réalité des besoins est ignorée. La “consommation” de protection sociale a bel et bien augmenté, mais les causes en sont toutes naturelles. D’abord, l’inflation impacte aussi les coûts des services rendus : de la consultation du médecin aux allocations familiales en passant par le transport sanitaire. Ensuite, la démographie actuelle, tant commentée, crée une hausse du volume des retraites tout comme des besoins en soins pour les personnes âgées. Notons que cette dernière aurait pu être atténuée grâce à une large politique de prévention, qui a généralement un rendement triple pour chaque euro investi. Enfin, de cette démographie, encore, résulte une baisse de volume de cotisants dans la population totale. Celle-ci a été partiellement compensée par une hausse de la part de l’impôt dans le financement de la sécurité sociale. Pour autant, cette évolution n’a pas été suffisamment pensée pour lier à l’impôt les prestations dites de solidarité et aux cotisations, les prestations contributives.

 

Qu’est-ce que cela veut dire pour notre précieuse Sécurité sociale, qui a soufflé sa 80e bougie ?


D’abord, que la “Sécu” va mal ! Faute de politique réfléchie, articulée et pensée dans sa globalité, la protection sociale s’abîme. Avant tout, elle souffre de l’assèchement programmé de ses ressources. La logique est simple : on coupe le robinet puis l’on clame que l’eau est devenue trop chère.
Le constat est indéniable : huit ans de politiques macronistes ont structurellement réduit nos recettes sociales, notamment le non-financement de plusieurs mesures. Premièrement, les revalorisations salariales des travailleurs sanitaires post-Covid, dites Ségur, n’ont pas été financées par l’Etat vis-à-vis de la sécurité sociale et ont creusé un trou dans les caisses des services sanitaires, puis médico-sociaux. Deuxièmement, les exonérations de cotisations patronales, notamment celles sur les “bas” salaires – jusque 4 Smic il y a peu – ont pris de l’ampleur avec l’inflation et le tassement des salaires : un manque à gagner de presque 100 milliards d’euros cette année pour les seuls allègements généraux. Même la Cour des comptes dénonce un dispositif d’allègement de cotisations “insuffisamment piloté et évalué”, dont la non-compensation « a conduit à des pertes croissantes pour la Sécurité sociale et à une augmentation de la dette sociale ».


Ces assèchements cumulés conduisent nécessairement à un délitement des services essentiels

La réduction systématique des recettes a des conséquences que nous constatons au quotidien : fermeture de lits d’hôpitaux, augmentation impressionnante du nombre de personnes précaires, difficultés d’accès aux soins, manque de crèches, scandales dans nos EHPAD, … Le tout malgré des professionnels engagés, luttant contre l’effondrement de leurs secteurs. Nuançons toutefois, ces difficultés sont multifactorielles, pour la santé par exemple : l’Ordre des médecins a longtemps lutté contre la hausse du numerus clausus ; la crise Covid a épuisé les soignants et les travailleurs ; l’Europe sociale est bloquée par les libéraux, etc.
Le résultat est là : la sécurité sociale s’appauvrit d’année en année et souffre de l’absence des réformes nécessaires pour la faire évoluer avec les besoins de la population.
Alors revient la politique « du pansement », spécialité macroniste. Les gouvernements successifs ne font que répondre aux urgences les plus visibles par des mesures précaires, sans réflexion systémique : fonds d’urgence et revalorisations de coin de table ont toujours été préférés à de véritables politiques sectorielles pensées à partir des besoins.


Pourtant, la sécurité sociale est la clé de notre croissance


Opposer croissance et dépenses de santé et de protection sociale est stérile. Bien que le système de protection sociale soit souvent présenté comme étant exclusivement une « machine à redistribuer », qui serait une « charge » pesant sur les entreprises, ses dépenses sont en réalité des investissements pour notre croissance. Les systèmes de production et de redistribution ne sont pas antagoniques.
En effet, la bonne santé de toutes et tous réduit les absences des travailleurs, pour arrêt maladie ou en tant que proches aidants. Un bon maillage public de services pour le soutien à l’autonomie crée des emplois, soutient les proches aidants et participe à la prévention tertiaire pour les personnes âgées. Enfin, et c’est l’exemple le plus simple : la baisse des inégalités est un facteur direct de bien-être et le bien-être est un accélérateur de croissance.
Les chances de succès des politiques publiques dans un proche avenir reposeront sur leur cohérence, leur capacité à appréhender simultanément et de façon anticipée les enjeux de production et ceux d’un système de solidarité nationale durable, comme seule une loi de programmation pluriannuelle pourrait le faire.
Malheureusement, l’instabilité politique et la volonté à peine dissimulée de privatiser les services publics ne permettent pas de s’approprier la pertinence et la diversité des recommandations formulées de toutes parts par la Cour des comptes, le HCAAM, etc. Alors, les arbitrages deviennent budgétaires et sans réalité pratique : il semblerait que Bercy, épargné par la valse des ministres, soit à la tête de la “Sécu”.

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L’Europe à la croisée des impérialismes : refonder une souveraineté stratégique face à la double menace américaine et russe

L’Europe à la croisée des impérialismes : refonder une souveraineté stratégique face à la double menace américaine et russe

Frédéric Faravel, membre de la direction nationale de la Gauche Républicaine et Socialiste, analyse la situation de l’Europe, prise en étau entre l’agression russe à l’Est et les ambitions prédatrices de l’administration Trump à l’Ouest. Face aux menaces sur le Groenland et à l’illusion d’une OTAN protectrice, il plaide pour une refondation urgente de l’autonomie stratégique européenne. Une souveraineté qui devra s’articuler avec la justice sociale pour emporter l’adhésion populaire…

La France et l’Europe se trouvent aujourd’hui confrontées à une double insécurité, à la fois géopolitique et existentielle. À l’Est, la Russie de Poutine mène une guerre d’agression en Ukraine, usant tout à la fois de la force militaire, de cyberattaques et de la désinformation pour déstabiliser le continent. Cette guerre a révélé une réalité brutale : les États européens n’ont jamais cherché sérieusement à garantir leur propre sécurité sans dépendre des États-Unis. La France reste l’État membre de l’Union Européenne (UE) le plus autonome d’un point de vue géostratégique mais peut s’interroger sur l’organisation de ses capacités d’action, avec ce que l’on appelle une armée bonzaï (on couvre tous les champs avec une taille réduite) et un système militaire plus tourné vers les interventions outre-mer que d’éventuels impératifs de défense continentale. Cette dépendance des Européens est précisément ce que l’administration Trump exploite pour imposer une logique de vassalisation. À l’Ouest, les États-Unis, sous couvert d’un discours de « sécurité nationale », déploient une stratégie de prédation économique et territoriale, remettant en cause les équilibres géopolitiques et les souverainetés européennes.

Ces deux dynamiques, bien que distinctes, convergent vers un même résultat : la marginalisation des États européens, France comprise, en tant qu’acteur autonome. La guerre en Ukraine a mis en lumière l’incapacité des Européens à coordonner une réponse cohérente. Les budgets de défense augmentent, mais leur dispersion entre les États membres de l’UE et de l’OTAN rend toute action collective inefficace. Pendant ce temps, les États-Unis, sous la présidence de Donald Trump, exploitent cette faiblesse structurelle pour imposer leur agenda : ventes forcées d’armements, pressions sur les ressources énergétiques, et désormais, menaces directes sur des territoires liés (même indirectement) à l’UE, comme le Groenland.

Ce territoire arctique, riche en terres rares et en uranium, est devenu l’enjeu symbolique d’une nouvelle forme de colonialisme, où Washington ne cache plus ses ambitions annexionnistes. La crise groenlandaise illustre ainsi une réalité plus large : l’Europe est désormais un champ de bataille où se jouent les rivalités entre grandes puissances, tandis que les Européens peinent à défendre leurs propres intérêts, comme l’ont illustré l’abdication de la présidente de la commission européenne en juillet dernier sur « l’accord commercial » avec les USA ou plus récemment le vote du Conseil européen en faveur du traité de libre-échange avec le Mercosur.

Les motivations profondes de Donald Trump : ressources, domination et affaiblissement de l’Europe

L’intérêt américain pour le Groenland n’est pas une nouveauté, mais la radicalisation du discours de Donald Trump marque une rupture qualitative. En 2019, sa proposition d’achat du territoire avait été perçue comme une excentricité, voire une provocation diplomatique. Aujourd’hui, ses déclarations évoquent une annexion pure et simple, justifiée par des « nécessités de défense nationale » qui ne sont pourtant pas solides. En effet, les accords militaires existants entre les États-Unis d’un côté, le Danemark et le Groenland de l’autre permettent déjà à Washington d’y déployer ses forces sans entrave. La base de Thulé-Pituffik, opérée par l’US Air Force, couvre déjà les besoins stratégiques américains en Arctique.

La véritable motivation de Trump réside donc ailleurs : dans l’exploitation des ressources minières du Groenland, estimées à plusieurs dizaines de milliers de milliards de dollars. Terres rares, uranium, or, cuivre – ces matériaux sont essentiels à la transition énergétique et à l’industrie technologique, deux secteurs où les États-Unis cherchent à briser la dépendance à la Chine. Trump, en homme d’affaires agressif mais pragmatique, voit dans le Groenland une opportunité de contrôle économique, mais aussi un moyen de fragiliser davantage l’Europe. En s’emparant d’un territoire autonome lié au Danemark, il teste la réaction des Européens, déjà divisés et affaiblis par leur dépendance militaire et technologique. Il faut peut-être également réviser certains jugements hâtifs sur Trump et la crise climatique : il n’est peut-être pas dans le déni, mais tire des conclusions égoïstes du constat de la crise écologique. S’il va falloir faire face à une pénurie (de biodiversité, de matières premières…) et s’adapter au changement climatique, là où nous envisageons la solidarité et le dialogue, lui ne conçoit que la prédation et l’accaparement, la loi du plus fort… « il ne doit en rester qu’un » !

La méthode employée par Trump est systématique : provocation, pression économique, puis normalisation de l’inacceptable. Au Venezuela, il a justifié l’intervention américaine par la « libération » d’un peuple opprimé (ce pour quoi il n’avait aucune légitimité), mais avant tout avec l’objectif de s’emparer des réserves pétrolières. Au Groenland, si le prétexte sécuritaire ne tient pas, la logique reste identique : imposer une domination par la force, en comptant sur la passivité, la couardise, voire la complicité, des Européens. Cette stratégie s’inscrit dans une vision plus large de l’administration Trump, qui considère l’Europe non comme un allié à part entière, mais comme un marché captif et un terrain d’expansion pour ses intérêts géoéconomiques.

L’illusion de l’OTAN et l’urgence d’une autonomie stratégique de la France et des États européens

L’OTAN, longtemps perçue comme le bouclier protecteur de l’Europe, est aujourd’hui plus que jamais un instrument de soumission. Les exigences américaines – 5% du PIB consacré à la défense, achat massif d’armements made in USA – révèlent une stratégie délibérée : maintenir l’Europe dans un état de dépendance, tout en se désengageant en réalité de toute garantie réelle pour sa sécurité. La menace de Trump de laisser tomber l’Ukraine si les Européens ne paient pas davantage en est la preuve la plus flagrante. Pire encore, l’OTAN, sous pression américaine, pourrait devenir un outil de légitimation des annexions de Washington, comme le suggère le silence complice de certains États membres face aux provocations au Groenland.

Face à ce constat, une alternative s’impose : l’émergence d’une nouvelle coalition stratégique autonome entre États européens, pouvant prétendre dans un temps relativement court à une alternative à l’OTAN, et que seule la France est en situation de prendre l’initiative. Cette refonte doit s’appuyer sur trois piliers fondamentaux :

  • Une coordination militaire renforcée entre la France, l’Allemagne (dont le gouvernement de Grande Coalition est aujourd’hui un des plus sévères face au comportement de l’administration Trump), la Pologne, la Suède et peut-être l’Espagne, avec une coordination des capacités industrielles et logistiques. L’exemple des achats dispersés d’obus pour l’Ukraine, arrivés trop tard et en quantité insuffisante, illustre l’absurdité de l’absence de planification commune. Une approche coordonnée, inspirée de la gestion européenne des vaccins pendant la crise sanitaire, permettrait de négocier en force avec l’industrie de l’armement, tant sur les prix que sur les délais.
  • Un rééquilibrage des alliances, en développant un partenariat stratégique avec les pays baltes et nordiques, directement menacés par la Russie. Ces pays, historiquement méfiants envers Moscou, sont aujourd’hui en première ligne et ont tout intérêt à une coopération renforcée avec l’Europe continentale. Dans l’idéal, il faudrait, comme je l’évoquais en février 2025 dans ma contribution au débat publiée sur le site de la Gauche Républicaine et Socialiste, intégrer le Royaume Uni (2e puissance nucléaire européenne) au dispositif ; mais depuis le gouvernement de Keir Starmer a envoyé des signaux contradictoires : solidarité avec les Européens sur l’Ukraine, mais « cavalier seul » sur le chantage douanier, alignement total sur les USA dans l’agression contre le Venezuela, intervention commune mais peu légale dans l’Atlantique Nord contre un navire de la « flotte fantôme ». Cependant, la violence trumpienne des derniers jours pourrait encore faire évoluer les choses : Downing Street a qualifié de « totalement inadmissible » la menace d’imposer des taxes douanières pour forcer une annexion américaine du Groenland. Il est peut-être encore trop tôt pour juger si les Travaillistes britanniques auront le courage d’apporter une évolution dans la « Special relationship » et pour fermer la porte (il faudra faire aussi attention sur les forces d’alternance britanniques qui pourraient conduire à de nouvelles embardées diplomatiques du Royaume-Uni à moyen et long terme).
  • Une doctrine nucléaire française renouvelée qui laisse planer le doute chez les puissances impérialistes sur le fait que notre dissuasion est susceptible de s’étendre aux intérêts vitaux du continent. Cette ambiguïté sans laquelle il ne peut y avoir de réelle dissuasion est nécessaire pour rassurer les États les plus exposés, comme la Pologne ou les pays baltes. Par ailleurs, une déclaration interprétative du Conseil européen, étendant la protection de l’article 42.7 du Traité de l’Union au Groenland, enverrait un signal fort à Washington comme à Moscou.

L’objectif n’est pas de créer une « armée européenne » – une illusion politique et bureaucratique –, mais de bâtir une alliance opérationnelle, où chaque pays conserve (et finalement retrouve) sa souveraineté tout en acceptant une interdépendance stratégique. Cette approche pragmatique permettrait de surmonter les réticences allemandes ou scandinaves, tout en évitant les écueils d’une intégration militaire trop poussée, politiquement irréaliste à court terme.

Groenland : un test pour l’autonomie européenne

La crise groenlandaise est un révélateur des faiblesses européennes, mais aussi une opportunité de démontrer une capacité de résistance. Si les États européens capitulent face aux pressions américaines, elle validera la logique selon laquelle sa sécurité dépend de la bonne volonté de Washington. Or Donald Trump ne respecte que ceux qui lui résistent. Une réponse ferme, combinant présence militaire symbolique (en appui au Danemark) et sanctions économiques ciblées, est donc indispensable.

Les Groenlandais, majoritairement favorables à l’indépendance, refusent un nouveau colonialisme – qu’il soit américain, chinois – ou la perpétuation du colonialisme danois. Leur aspiration doit être soutenue par les Européens, non pas comme un prétexte pour étendre une influence, mais comme un partenariat équilibré, garantissant leur souveraineté tout en sécurisant l’accès aux ressources critiques. L’UE a déjà ouvert un bureau à Nuuk en 2024 et promis des investissements accrus ; il faut aller plus loin, en proposant un statut associatif renforcé, combinant autonomie politique et coopération économique. Ce statut pourrait s’inspirer des modèles existants pour les territoires d’outre-mer, tout en intégrant des mécanismes de protection contre les ingérences extérieures. Les États européens et le Danemark ont également un intérêt évident à trouver un partenariat qui s’assoie aussi sur la garantie d’un État social pour les Groenlandais ce que jamais les États-Unis ne lui proposeront.

Parallèlement, l’Europe doit préparer une riposte crédible en cas de tentative d’annexion. Cela passe par :

  • Un renforcement immédiat des capacités de surveillance maritime et aérienne en Arctique, en coordination avec le Danemark et la Norvège.
  • Des exercices militaires conjoints dans la région, impliquant les pays membres de l’UE et de l’OTAN (cette option aura des limites évidentes du fait de l’usage du matériel américain par la plupart des forces armées européennes), pour démontrer une volonté de défense collective.
  • Un plan de sanctions économiques ciblant les intérêts américains en Europe, notamment dans les secteurs technologiques et énergétiques, alors même que Donald Trump menace ce 16 janvier 2026 les Européens de nouvelles sanctions douanières s’ils ne plient pas sur le Groenland.

Ces mesures, si elles sont mises en œuvre de manière coordonnée, enverraient un message clair à Washington : l’Europe n’est plus disposée à accepter des diktats, même de la part de son allié historique.

Défense et justice sociale : un pacte indissociable pour États européens souverains

La question du réarmement européen ne peut être dissociée de celle de la cohésion sociale : un effort de défense légitime ne peut réussir sans l’adhésion populaire. Aujourd’hui, la hausse des dépenses militaires doit s’accompagner d’une fiscalité juste et d’une transparence démocratique sur les choix stratégiques.

Plusieurs principes doivent guider cette approche :

  • Une fiscalité redistributive : La hausse des dépenses de défense ne doit pas se faire au détriment des services publics ou des politiques sociales. Une taxation accrue des hauts patrimoines et des multinationales, ainsi qu’une lutte renforcée contre l’évasion fiscale, pourraient financer une partie de l’effort militaire sans aggraver les inégalités.
  • Un débat démocratique transparent: Les choix stratégiques, notamment en matière d’acquisition d’armements ou de déploiement de troupes, doivent être soumis à un contrôle parlementaire renforcé. Cela permettrait de légitimer les décisions prises et d’éviter les dérives technocratiques.
  • Une intégration des enjeux écologiques : La transition énergétique et la défense ne sont pas antinomiques. Les Européens doivent développer des technologies militaires sobres en carbone et sécuriser ses approvisionnements en matières premières critiques, notamment en diversifiant ses partenariats avec des pays comme le Groenland, tout en respectant leurs aspirations environnementales et sociales.

En outre, l’Europe doit éviter le piège d’une militarisation excessive, qui risquerait de saper les fondements mêmes de son modèle social. Comme le rappelait Hanna Perekhoda, dans un entretien accordé à Alternatives Économiques en novembre 2025, « la défense ne peut pas exister sans la justice sociale, et inversement ». Une politique de défense efficace repose sur la confiance des citoyens dans leurs institutions et sur leur sentiment d’appartenance à un projet commun. Sacrifier l’État-providence au nom de la sécurité reviendrait à affaiblir la France et l’Europe de l’intérieur, les rendant plus vulnérables aux ingérences extérieures et aux divisions politiques.

Enfin, l’Europe doit repenser sa relation avec les États-Unis. Il ne s’agit pas de rompre l’alliance transatlantique, mais de la rééquilibrer. Cela implique :

  • Une réduction progressive de la dépendance militaire, en développant des capacités européennes dans des domaines clés comme le renseignement, la cyberdéfense et les systèmes de missiles.
  • Une diversification des partenariats stratégiques, notamment avec les pays du Sud global, pour éviter une bipolarisation du monde entre les États-Unis et la Chine.
  • Une affirmation claire des intérêts européens, y compris lorsque ceux-ci divergent de ceux de Washington, comme dans le cas du Groenland ou des sanctions contre la Russie.

Cette approche permettrait à la France et aux États européens alliés de se positionner comme un acteur autonome, capable de défendre ses valeurs et ses intérêts sans tomber dans le piège d’une confrontation stérile avec les États-Unis.

L’heure des choix stratégiques

La France et l’Europe sont à un carrefour historique. Soit nous acceptons de rester un champ de bataille entre impérialismes, soit nous nous dotons des moyens de notre souveraineté. Cela passe par une refonte ambitieuse de notre stratégie de défense, une coordination renforcée entre États et une volonté politique sans faille. Oui, c’est loin d’être acquis.

La crise groenlandaise, la guerre en Ukraine et les pressions américaines montrent que l’Europe ne peut plus compter sur les autres pour assurer sa sécurité ; nos voisins peuvent enfin comprendre pourquoi jusqu’à la mandature de Nicolas Sarkozy la France a tenu à conserver sa singularité. Elle doit désormais prendre son destin en main, en bâtissant une défense autonome et géopolitiquement crédible. À la condition que les dirigeants européens en aient la volonté – et que les citoyens en comprennent l’urgence.

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Pour une justice restaurative — Entretien avec May Fournier

Pour une justice restaurative — Entretien avec May Fournier

Si la justice restaurative s’impose progressivement dans les débats contemporains sur le traitement du crime, elle demeure entourée de malentendus et de suspicions. Elle interroge pourtant en profondeur les fondements mêmes de notre modèle pénal. Autrice de La justice restaurative, ouvrage paru aux éditions L’Harmattan, May Fournier revient pour nous sur les enjeux de cette pratique et défend une conception de la justice centrée sur la parole, la responsabilité et la reconstruction des personnes.

Maxence Guillaud : Pourriez-vous nous expliquer ce qu’est la justice restaurative et à quoi sert-elle ? Quelle est sa réalité concrète aujourd’hui en France ?

May Fournier : La justice restaurative doit d’abord être conçue comme réponse à un système pénal décevant et trop restrictif du point de vue de ses protagonistes, victimes et auteurs. Il s’agit, dans le cadre d’un préjudice qui aurait été commis envers une personne, de faire justice, mais de le faire pour permettre la restauration des personnes directement affectées. Même après un jugement prononcé, par-delà la peine, le préjudice demeure. Il continue d’avoir un impact dans la vie des personnes concernées : dans celle des victimes, pour qui la blessure reste et pour qui la maigre consolation de la peine infligée à leur agresseur leur permet bien rarement de surmonter les traumatismes ; mais également pour les auteurs, qui sans véritable responsabilisation ne parviendront pas ou difficilement à se réintégrer dans la société civile. Là où la justice pénale rétributive échoue à aider les personnes à surmonter un drame (ce n’est d’ailleurs pas son objectif), la justice restaurative accompagne ces mêmes individus à se réapproprier la situation née de l’infraction par la parole et l’échange, redevenir acteurs dans le but qu’ils puissent s’engager vers une voie de reconstruction.

Plus concrètement, la justice restaurative consiste en la mise en place de rencontres entre victimes et auteurs pour qu’ils puissent échanger, dans un cadre légal, bienveillant et sécurisé. En France, l’Institut Français pour la Justice Restaurative (IFJR) a été fondé en 2013 et s’inspire du modèle québécois, élaboré par Catherine Rossi et Serge Charbonneau. Plusieurs types de mesures sont possibles, la médiation restaurative se décline en une rencontre entre une victime et un auteur d’un même préjudice, sous la supervision d’un animateur (le terme de « médiateur » étant inadapté car il renvoie à la médiation pénale), les RDV (Rencontres Détenus-Victimes) s’effectuent en cercle entre des victimes et auteurs qui ne se connaissent pas mais ont vécu une affaire similaire, encadrés par des animateurs et des personnes neutres formées appelées « membres de la communauté ». Il est important de souligner que ces mesures ne sont envisageables que si les individus sont volontaires et bien consentants, l’article 10.1 du code de procédure pénale insiste d’ailleurs sur le consentement comme condition de possibilité à ces rencontres. Les personnes encadrantes ne sont là que pour veiller au respect du cadre ou pour suggérer une direction si la conversation reste en stagnation, l’idée est de laisser les individus réacquérir leur autonomie, à travers la parole. 

M.G. : Pourriez-vous nous présenter ce qu’est le modèle de la justice rétributive et quelles critiques vous formulez, plus globalement, à l’égard de la pénalité contemporaine ? 

M.F. : La justice rétributive est un modèle de justice qui conçoit la peine comme une juste rétribution à une norme qui aurait été violée. C’est un paradigme dans lequel la loi, entendue comme l’expression de l’ordre social, est érigée comme victime de tout crime : si l’on punit, ce n’est pas parce qu’un mal aurait été commis envers une personne concrète mais simplement parce qu’une loi a été violée. Dans ce cadre, une réponse proportionnelle à l’acte préjudiciable est adaptée, cette réponse correspond à un châtiment proportionnel à l’infraction. Il ne sert en aucun cas à réparer un mal infligé à une personne. Il me semble important de souligner que le terme d’« infracteur » illustre très bien cette limite, et qu’il est profondément inadapté à un modèle tourné vers les individus : si l’auteur d’un crime est appelé « infracteur », c’est parce qu’il a commis une infraction. Ce n’est pas parce qu’il aurait blessé ou causé un préjudice à quelqu’un. La véritable victime est secondaire, mise de côté. Il est important de comprendre ce paradigme, puisqu’on peut affirmer que la justice pénale reste pour le moment essentiellement rétributive. Elle ne s’intéresse qu’à la rétribution d’une loi qui aurait été lésée, au détriment des préjudiciés et leur réparation. Peut-on pour autant envisager l’abandon de ce paradigme, une absence totale de rétribution ? J’en doute, du moins pour le moment. Une réponse coercitive me semble toujours essentielle pour veiller à un certain ordre, dans le cadre actuel de notre société. Mais garantir une place plus substantielle à la restauration dans la justice pénale et revoir la nature des peines pour l’orienter davantage vers la réparation, seraient, à mon sens, bénéfiques et feraient signe vers une société davantage tournée vers l’individu, son bien-être ainsi que son autonomie.  

M.G. : On constate que dans notre modèle de justice contemporain, les taux de récidive restent très élevés. Selon vous, la justice restaurative peut-elle avoir un impact positif sur la trajectoire de l’auteur d’une infraction, et si oui, de quelle manière ? 

M.F. : En effet, les taux de récidive sont régulièrement évoqués, non sans une certaine gêne puisque qu’ils sont vus comme le symptôme de l’échec de la justice pénale à générer de la responsabilisation. Il faut envisager les choses de manière très concrète : comment une peine de prison, une amende, peuvent-ils en soi responsabiliser quelqu’un ? Le malaise autour de la justice pénale et de ses résultats n’est pas à constater seulement du point de vue des victimes, il faut l’étendre aux auteurs. On pourrait être tenté de penser qu’ils sont davantage mis en avant dans la procédure pénale, il n’en est rien. Ils restent tout autant passifs durant leur procès ainsi que durant l’application de leur peine. Eux-mêmes n’ont pas leur mot à dire, ne sont pas invités à se défendre eux-mêmes ou à se justifier. On leur proclame une peine qui leur paraît injuste, car absolument détachée du préjudice qu’ils auraient commis (bien que « proportionnelle »), on peut donc imaginer que le modèle pénal encore actuel n’invite pas vraiment les coupables à se responsabiliser. Il semble utopique d’imaginer que tout incarcéré réussira à « faire pénitence » lors de son expérience en prison. 

Mais le taux de récidive peut aussi s’expliquer par l’incapacité de la justice pénale à réintégrer les auteurs dans la société civile, en témoigne l’existence du casier judiciaire. Vous restez coupable à vie, même au-delà des murs de la prison. Même après avoir achevé votre peine, même si vous avez réussi à prendre conscience du mal que vous avez commis, vous n’êtes pas vraiment excusé. Vous ne pourrez jamais réparer le préjudice, et la société vous le fait payer. Votre avenir professionnel est compromis, et vous portez gravée en vous la marque de votre culpabilité (au sens « coupable ») à vie. Dans un tel cadre, marqué par l’absence de valorisation de la responsabilisation et de la réintégration, la récurrence de la récidive apparait difficilement évitable. C’est pour cette raison que la justice restaurative, prenant en considération tout autant victimes qu’auteurs dans leurs besoins respectifs semble être une alternative adaptée pour répondre à ces limites. La rencontre, par laquelle la discussion mène à entendre les souffrances des personnes à qui on aurait porté préjudice favorise bien mieux la responsabilisation qu’une peine de prison qui serait susceptible, au contraire, de faire naître un sentiment d’injustice chez l’auteur. 

M.G. : Dans votre réflexion, vous vous appuyez notamment sur les travaux de Nils Christie, qui explique que dans nos sociétés le conflit est souvent diabolisé et finalement « confisqué » par les professionnels du droit. Victime et auteur se retrouvent alors dans une position de spectateurs, alors qu’une confrontation encadrée pourrait, selon cette approche, être bénéfique pour les deux parties. Pensez-vous qu’il faille tendre vers un « droit à la confrontation », ou pensez-vous que cela n’est pas souhaitable?

M.F. : Nils Christie me semble essentiel pour comprendre l’enjeu derrière les discussions autour de la justice restaurative : le conflit serait en soi une « propriété », il appartiendrait aux personnes concernées de le revendiquer comme un droit naturel. En tant que tel il serait la marque de notre liberté en tant qu’individus libres et autonomes. Dans notre société, les conflits sont effectivement diabolisés, au motif qu’ils ne sont source que de violence et de démesure, qu’un citoyen lambda serait incapable de les gérer dans les limites du bon sens. Il paraît donc légitime de les « confisquer », de les confier à des professionnels du droit qui seront à même d’en régler les moindres détails, dans le respect des normes mises en vigueur. 

Personne ne peut nier qu’un bon encadrement, notamment par l’accompagnement d’un avocat, est essentiel dans notre système. Mais en réalité, tout se passe comme si le conflit était un « jeu », dont seuls les professionnels du droit connaîtraient les règles. La culpabilité est un terme juridique ambigu, en ce qu’il peut être dissocié de la réalité factuelle et morale des faits. Un avocat peut, par exemple, recommander à son client de plaider non coupable alors même que celui-ci reconnaît les faits, dès lors que la qualification juridique de l’infraction peut être contestée. Les protagonistes sont ainsi exclus de leurs conflits en tous points : ils ne sont pas, ou très peu conviés à participer à leur traitement, mais ils se trouvent en outre complètement dépassés par un contenu qui leur échappe, rendu inaccessible par une sémantique juridique cryptée. 

Deux choses sont ici problématiques. D’abord, même si le conflit se gère dans un cadre juridique, il ne le règle pas. La frustration, les blessures, les incompréhensions, elles, perdurent. On reste dans un cadre rétributif où l’issue importe peu, où il ne s’agit pas de trouver des solutions pour éviter la récurrence d’un problème. De plus, cette exclusion des personnes revient à nier leur valeur individuelle, à les infantiliser. Ce qui se joue avec la justice restaurative, c’est la revendication de ce « droit à la confrontation » ou plutôt un « droit à la discussion ». Donner la possibilité (et que cela reste une possibilité, non une obligation) à des individus, à travers une discussion libre et un cadre sécurisé, de regagner une autonomie nécessaire à leur intégrité, c’est redonner à la parole une centralité propre à une véritable démocratie. C’est là que se trouve, à mon sens, le point de départ pour repenser notre système juridique. 

M.G. : Vous faites référence aux analyses de Guillaume Erner sur l’émergence, dans notre société, d’une « nouvelle catégorie sociale » : celle des victimes. La victimisation deviendrait une identité sociale et un objet de revendication, au point parfois de fragiliser la présomption d’innocence. La justice restaurative permet-elle, selon vous, de répondre aux besoins des victimes en reconnaissant leur vécu, tout en évitant ces écueils ?

M.F. : S’il est vrai que beaucoup craignent une surenchère victimaire, qu’une valorisation excessive du statut de victime agisse au détriment de la protection des droits des auteurs, ce serait méconnaître la justice restaurative que de lui attribuer un rôle dans la production ou l’alimentation de telles dynamiques. D’abord, cette dernière n’intervient que par extension au système pénal, ce qui signifie que les institutions juridiques continuent de protéger l’accusé de toute forme d’arbitraire extérieur. De plus, la justice restaurative ne se contente pas de redonner une voix aux victimes, mais offre également aux auteurs la possibilité de s’exprimer. Il incombe de rappeler que ces mesures ont pour seul et unique objectif la parole, que les individus consentent à y participer librement, et qu’aucun ne peut être légalement forcé à participer. Cette participation n’implique d’ailleurs, pour les auteurs, aucune influence sur leur peine afin de garantir l’authenticité de leur participation. A travers la justice restaurative, on ne cherche rien d’autre que donner à des personnes qui en manifestent le besoin de s’exprimer, notamment afin qu’elles puissent se reconstruire. En aucun cas il ne s’agit d’un système visant à blâmer une partie plutôt que l’autre, ce n’est pas le sujet. C’est au contraire une perspective qui dépasse les statuts cristallisés de victime et d’auteur, qui sont propres au système juridique, pour rappeler la valeur des victimes et des auteurs, qui restent avant tout des « personnes ».  

Il ne me semble pas non plus qu’il faille rejeter la considération, si récente, du statut de victime. Pendant très longtemps, ce statut n’a bénéficié d’aucune reconnaissance. Pire, il n’avait aucune valeur. Le fait que l’on se tourne davantage vers les victimes et leur vécu aujourd’hui montre que ce paradigme devient de plus en plus obsolète, que l’on commence à se poser les questions qui importent : qu’est-ce qu’un préjudice ?  C’est avant tout un mal causé à une personne. A quoi devrait servir la justice ? A rendre justice à celles et ceux qui ont été injustement traités, dans la perspective où chacun puisse se reconstruire et que le problème ne devienne pas récurrent. 

M.G. : Vous abordez dans votre livre plusieurs critiques adressées à la justice restaurative : risque de possibles dommages psychologiques, proximité problématique avec une doctrine religieuse… comment répondez-vous à ces objections ?

M.F. : La justice restaurative est sujette à de nombreuses critiques, que je me formulais moi-même lorsque je ne m’étais pas suffisamment penchée sur le sujet. La réaction de la plupart de personnes auxquelles je présente succinctement le principe de la justice restaurative se résume souvent en une exclamation : « les pauvres ! ». Pauvres victimes, à qui l’on viendrait imposer une confrontation face aux auteurs de l’infraction. Ces réactions sont compréhensibles, rien ne serait plus révoltant que le fait qu’on puisse forcer une personne à vivre un face-à-face avec son agresseur. Beaucoup de victimes de viols, on le sait bien, refusent de porter plainte, de partager leur vécu aux autorités dans la crainte de cette perspective. Or, la justice restaurative n’est une possibilité que pour les personnes qui en formulent la demande. Le consentement, le volontariat se situe à la base de ces rencontres. Elles ne se font pas du jour au lendemain, elles nécessitent une durée de préparation qui n’a pas de limite réglementée, car il s’agit non seulement de s’assurer que ces personnes sont certaines de vouloir participer, mais aussi qu’elles sont prêtes à encaisser les écueils de la discussion. De nombreux psychologues s’opposent formellement à une confrontation, au motif qu’elle engendrerait plus de maux qu’elle n’en guérirait, mais c’est là nier une fois de plus l’autonomie des individus. Il faut, une bonne fois pour toutes, accepter que toute personne soit la mieux placée pour savoir ce qui est le mieux pour elle, et que lui refuser son choix revient à l’infantiliser. Ajoutons qu’il est réducteur de ne pas reconnaître que pour certaines victimes, la possibilité de poser des questions à l’auteur de leur préjudice, de comprendre et de verbaliser leur souffrance constitue une étape réparatrice essentielle. Les expérimentations menées soulignent au contraire les effets bénéfiques, à condition que ces dispositifs reposent sur un choix libre et éclairé des participants.

Une autre critique vise effectivement à rejeter la justice restaurative sur la base de sa proximité avec la doctrine religieuse. L’intervention récente du pape sur ses enjeux ne manquera pas d’alimenter les doutes à son encontre. S’il ne faut pas nier que ses origines coïncident avec le mennonisme, elle est aujourd’hui formulée sans aucune attache ou promotion de valeurs religieuses. Certains visent ici le « pardon » ou la « réconciliation » qui seraient soi-disant recherchées à travers la justice restaurative. Sur ce point, il convient de se répéter : la justice restaurative n’a pas d’autre fin que la parole. Ainsi, la réconciliation comme le pardon, aussi positifs soient-ils, ne sauraient être tenus pour des objectifs. Il est par ailleurs impossible de prédire ce qui adviendra de la discussion. Si des ententes similaires à une forme de « réconciliation » peuvent être observées dans la pratique, toutes sortes d’émotions peuvent se générer, telles que le soulagement, les pleurs ou la colère. Il paraîtrait contre-productif de se donner comme but d’obtenir le pardon ou quelque autre assentiment de la part de personnes qui, par définition, ne sont pas des automates programmables. Il faudrait ajouter qu’on ne peut pas davantage rejeter de telles valeurs, sous prétexte qu’elles seraient en soi liées à la religion, et que celles-ci ne peuvent pas être bornées à un dogme religieux. Les reconnaître n’est pas signe de foi, simplement d’humanité. 

Finalement, la plupart des refus de la justice restaurative proviennent en réalité de sa méconnaissance, dans son fonctionnement et ses principes. Trop sujette à la surinterprétation, elle fait l’objet de multiples appropriations, alors qu’elle ne devrait en aucun cas être l’apanage d’un quelconque parti, mais constituer un point d’entente que tout citoyen devrait revendiquer : la valorisation de la parole au sein de notre démocratie.

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L’Œil le plus bleu de Toni Morrison

L’Œil le plus bleu de Toni Morrison

Plonger dans l’histoire violente des États-Unis et dans le quotidien de familles africaines-américaines, plonger dans une écriture originale et se laisser surprendre par chaque personnage. Plonger, c’est ce que nous propose Toni Morrison dans son premier roman, l’Œil le plus bleu, paru en 1970.

Lors de sa sortie, L’Œil le plus bleu est passé inaperçu. Pourtant, il témoigne des prémices littéraires d’une des plus grandes autrices et poétesse états-uniennes. Décédée en 2019, Toni Morrison est la première femme africaine-américaine à obtenir le Prix Nobel, en 1993, et son héritage aujourd’hui est immense. Son œuvre porte sur les communautés africaines-américaines dans un pays déchiré par l’esclavage, la ségrégation et le racisme. Elle décrit les réalités sociales de ses communautés dans différents lieux et à différentes époques des États-Unis : la période coloniale du 17e siècle dans les premières colonies (Un Don, 2008), après la guerre de Sécession dans les états du Kentucky et d’Ohio (Beloved, 1987, Prix Pulitzer) ou encore les années 20 à Harlem (Jazz, 1992). Sa plume est empreinte de musique et de poésie. Ainsi, la forme du texte et les images qu’elle invoque importe autant que le sujet de ses intrigues.

Ce qui rassemble les écrits de Morrison est la violence qui les traverse – violence infligée par l’assujettissement des populations noires – mais aussi le rapport au corps et à l’être. Comment être un individu pensant, légitime et méritant quand la société te tue ? comment se sentir humain quand la société t’esclavagise, te bestialise ? Comment s’accepter et s’aimer ?

C’est le cœur de son premier roman L’œil le plus bleu. Paru en 1970, il raconte l’histoire et le quotidien de Claudia, de sa sœur Freida, et de leur amie Pecola, qui souhaite, qui prie pour avoir des yeux bleus. Le point de vue est ainsi celui de fillettes grandissant dans un contexte de précarité et de violence, posant un regard naïf et dur sur leur quotidien, décrivant crûment et questionnant systématiquement leur environnement. Elles sont à la fois victimes d’une société violente que d’hommes brutaux et incestueux. Elles grandissent dans les États-Unis ségrégée des années 30. L’intrigue se déroule à Lorraine dans l’état de l’Ohio, un des états du Nord, séparé du Canada par le Lac Erie.

L’œil le plus bleu est autant une fiction que le témoignage historique d’une époque. L’Ohio n’étant pas un état du Sud il n’est alors pas régie par les lois Jim Crow imposant une ségrégation de jure. Mais comme dans beaucoup d’états du Nord, une ségrégation de facto assujettit la population africaine-américaine. Elle est omniprésente dans la société, culturellement, socialement et économiquement et Toni Morrison s’attache à décrire les persécutions psychiques et physiques qu’elle permet et provoque. Les enfants, dès l’âge de huit ans, ont intériorisé les carcans de la beauté : pour être belle il faut avoir la peau blanche et les yeux bleus. Le souhait naïf de Pecola d’éclaircir sa pupille, est l’expression d’une violence inouïe d’un rejet de soi. Dans son lit elle s’efforce de disparaitre, et un a un, efface chaque membre de son corps. Cette scène témoigne de l’aliénation et du désir de s’extraire de son corps, d’un corps que la société a rejeté. Elle fait écho au passage d’un autre roman de Toni Morrison, Beloved, au cours duquel une ancienne esclave rassemble toutes les femmes noires dans un grand pré, pour qu’elles hurlent, chacune à leur tour, les parties de leur corps. Les unes après les autres, elles redonnent vie et se réapproprient leurs corps battus, bestialisés, tués.

Pour renverser la honte, les personnages des romans de Toni Morrison, à l’image des enfants dans l’Oeil le plus bleu, la transforme en colère.  Ils redeviennent ainsi des sujets agissants. Cette colère est omniprésente, notamment dans les actes et réflexions de Claudia : « Je cassais les poupées blanches. Mais l’écartèlement des poupées n’a pas été la véritable horreur. La chose vraiment horrible a été le transfert des mêmes impulsions sur les petites filles blanches. L’indifférence avec laquelle j’aurais pu leur donner des coups de hache n’avait d’égal que mon désir de le faire. »

L’Œil le plus bleu est construit en quatre parties, au gré des saisons, Automne, Hiver, Printemps, Été. Ces parties rythment le récit et laissent défiler le temps. Elles permettent d’apporter un cadre au sein duquel l’autrice s’autorise des ellipses narratives, incorpore des récits biographiques et des témoignages de certains des personnages. Les points de vue changent au fur et à mesure du récit, apportant de la profondeur à l’histoire et de l’épaisseur aux personnages.

Toni Morrison mêle des dialogues d’enfants tentant de déchiffrer un monde qui leur est hostile et des réalités violentes de parents empêtrés dans des conditions de vie extrêmement précaires, avec une langue travaillée et lyrique. Elle choisit chaque mot avec attention, le texte est prose. Cette prose créée des images, des couleurs, des symboles. Comme dans l’ensemble de son œuvre, Toni Morrison manie un pouvoir d’évocation bouleversant et mobilisateur, car le désir d’émancipation, couteux et entravé, est inlassablement présent. Un livre à découvrir, ou à redécouvrir.

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SNU – Quand la République parle d’un monde redevenu impérial

SNU – Quand la République parle d’un monde redevenu impérial

En affirmant que « nos jeunes serviront en métropole et dans nos outre-mer », le Président n’emploie pas une formule neutre. Derrière ce pronom possessif se dessine une géographie politique héritée de l’histoire impériale, où les territoires ultramarins restent pensés à la fois comme marges et comme ressources stratégiques. Car le langage de l’État révèle la manière dont la République continue de se représenter elle-même et ce qu’elle continue de considérer comme ses périphéries.

Dans son discours sur le Service national universel prononcé le 27 novembre 2025 (1), Emmanuel Macron a affirmé que « nos jeunes serviront sur le territoire national, en métropole et dans nos Outre-mer ». Une formulation en apparence anodine, mais dont le choix des mots mérite attention. Entre le retour du terme « métropole » et l’usage possessif appliqué aux outre-mer, c’est toute une géographie politique héritée de l’histoire impériale française qui affleure. Car le langage de l’État n’est jamais neutre : il révèle une manière de penser l’unité nationale, la périphérie et la place stratégique des territoires ultramarins dans un monde redevenu marqué par les rapports de puissance.

Le récent discours d’Emmanuel Macron sur le Service national universel a été largement commenté pour ce qu’il dit du retour du militaire dans le récit national, de la crise des valeurs républicaines ou encore de la quête de cohésion sociale. Un élément plus discret, mais politiquement révélateur, a en revanche peu retenu l’attention : un simple pronom possessif.

Ce « nos », placé devant le mot « outre-mer », peut sembler anodin. Il ne l’est pas pour qui s’attache à analyser les continuités entre le passé colonial et les formes contemporaines du pouvoir et de l’imaginaire politique français. S’il est vrai que l’on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment, comme l’affirmait le cardinal de Retz, alors la syntaxe n’est jamais neutre : elle dit toujours quelque chose du rapport que l’on entretient avec les territoires que l’on nomme.

Les outre-mer constituent un observatoire privilégié pour analyser la place réelle du postcolonialisme dans la politique gouvernementale

Longtemps perçus comme des marges lointaines, des périphéries, des « confettis d’Empire », ils demeurent encore trop souvent évoqués comme des sociétés mal connues, dont l’histoire et la culture sont parfois muséifiées, au mieux folklorisées, pour permettre à la France de se donner les apparences de la reconnaissance et de l’ouverture, sans jamais interroger les rapports de domination qui la structurent.

Car nombre de ces territoires restent profondément marqués par les héritages de la traite esclavagiste et de la colonisation, qui continuent de produire des rapports sociaux inégalitaires et des formes persistantes de racialisation.

On ne peut nier que ce passé pèse sur le présent et impacte directement la politique nationale, ne serait-ce qu’à l’échelle sémantique, ce qui est symptomatique de la problématique relationnelle entre la France continentale et la France ultramarine. Il n’est ainsi pas inintéressant de souligner que le terme « Hexagone » est désormais privilégié par rapport à celui de « métropole » pour qualifier la France continentale par rapport aux territoires ultramarins, le terme « métropole » faisant écho au passé colonial.

Dans ce contexte, il n’est pas anodin que le discours présidentiel, centré sur la succession de crises, la défense des valeurs républicaines et la cohésion nationale, mobilise à la fois le terme de « métropole » et l’expression de « nos » outre-mer. Ce choix lexical ne relève ni de la maladresse ni du hasard. Il traduit une vision stratégique assumée, dans un monde redevenu multipolaire marqué par le retour des grands empires et où l’occupation territoriale redevient cardinale.

Car l’accès à la mer, aujourd’hui plus que jamais, conditionne l’accès à la puissance

La France se présente volontiers comme une grande puissance maritime, forte de la deuxième zone économique exclusive au monde. Ce que l’on souligne moins, c’est que cette projection maritime repose quasi exclusivement sur les territoires ultramarins, qui lui assurent une capacité d’influence globale sans équivalent en Europe.

Dans l’océan Indien, Mayotte s’inscrit dans un espace maritime devenu stratégique pour les échanges énergétiques et commerciaux mondiaux, désormais au cœur de rivalités accrues. À l’autre bout du globe, Saint-Pierre-et-Miquelon pourrait acquérir une importance nouvelle à mesure que le réchauffement climatique redessine les routes maritimes de l’Atlantique Nord et de l’Arctique.

Dans l’Indopacifique, la présence française repose largement sur ses territoires ultramarins, qui lui permettent de demeurer un acteur dans une région devenue centrale pour les équilibres stratégiques mondiaux. La Réunion, quant à elle, offre à la France un point d’ancrage unique dans l’océan Indien et une participation directe à la Commission de l’océan Indien, espace diplomatique et stratégique majeur à l’échelle régionale.

Dans un contexte de résurgence des logiques impériales, la présence française outre-mer n’échappe pas aux contestations

Dans le Pacifique, certaines puissances observent attentivement l’évolution institutionnelle de territoires perçus comme hautement stratégiques. Dans l’océan Indien, plusieurs États voisins continuent de remettre en cause la souveraineté française sur différentes îles, héritage direct d’un découpage colonial jamais stabilisé.

Centralités géopolitiques et géostratégiques, les territoires ultramarins sont au cœur des rapports de force contemporains.

Dès lors, parler de « nos » outre-mer n’est pas un détail de langage. C’est reconduire, de la part du chef de l’État, en toute conscience, une vision patrimoniale héritée de l’histoire impériale, tout en exigeant de ces territoires une adhésion sans réserve à un récit républicain qui peine encore à reconnaître ses propres angles morts.

Références

(1) Déclaration de M. Emmanuel Macron sur le Service national et la politique de la défense, à la 27e Brigade d’Infanterie de Montagne (BIM) de Varces le 27 novembre 2025. 

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Vue du perchoir – L’année qui vient – Panorama politique et parlementaire

Vue du perchoir – L’année qui vient – Panorama politique et parlementaire

Entre saturation démocratique et fascination pour la politique-fiction, cette chronique propose un pas de côté pour penser l’année qui s’ouvre. À l’horizon de 2027, c’est la question du sens politique – et de sa reconquête – qui s’impose, au-delà des jeux de rôles et des paris tactiques. Romain Troussel-Lamoureux chronique l’actualité parlementaire et politique pour Le Temps des ruptures.

Deux mois de pause. Deux mois de pause dans l’écriture de ces chroniques m’ont été nécessaires pour retrouver la plume mais aussi le sens. C’est dire, pour un branché en continu sur le flux de l’actualité parlementaire et politique. L’effet de saturation me touche comme les autres Français. Un enchaînement de séquences, d’abord parlementaires, qui tendent à effacer le sens de l’action politique.

Comment réfléchir à l’effacement de ce sens ? En mêlant plaisir et réflexion je pense.

Solférinologie, macronologie … les qualificatifs ne manquent pas pour décrire un des sports préférés de la sphère politico-médiatique française : la politique fiction. Quelle sera la prochaine action d’un tel ou d’une telle et comment l’autre réagira-t-il ? Malheureusement, l’analyse politique y est de plus en plus réduite.

Menée avec recul, entre inclusion dans le champ et prise de recul critique, l’exercice n’est pourtant pas déplaisant, ni même inintéressant. Adonnons-nous-y donc avec plaisir, au coin du feu et à l’abri du soubresaut des séquences, suspendues le temps de la trêve des confiseurs.

Janvier à mars. Une épreuve budgétaire opaque et continue

Le monde parlementaire souffle du caractère interminable de la séquence. Ce budget ne sera-t-il donc jamais voté ? Députés et sénateurs, tels des Sisyphes poussant dans des sens différents, peinent à la tâche.
Quelles sont les avancées par rapport à l’année dernière à la même époque ?

Factuellement : à un PLFSS voté et une censure près. Politiquement : si les alliances sont renversées, leurs conséquences restent incertaines.

Par rapport à cette situation, où se placent les acteurs ? C’est peut-être dans ce domaine que les enseignements sont les plus intéressants. Les deux partis politiques de la vieille politique empruntent des chemins différents.

Côté Les Républicains, l’aventure personnelle de légitimation de Bruno Retailleau à pris fin au profit d’une volonté forte de distanciation du camp macroniste. Structurellement, c’est peut-être l’union des droites qui apparait comme la conséquence la plus logique de ce choix. Nous y reviendrons.

Côté Parti socialiste, le chemin relève de la via ferrata empruntée par des unijambistes. Personne ne tombe encore mais pas grand monde ne sait ce qu’il fait là. Semaine après semaine, la non-censure se révèle être bien plus qu’une mise sous surveillance sous peine de sanction de l’ancienne majorité macroniste. Elle est désormais une tentative de construction d’une voie de passage politique jusqu’en 2027. Il est difficile de juger de la séquence avant qu’elle ne se termine, à savoir avant le vote, ou le non-vote d’un budget puis le passage à la séquence suivante, les élections municipales. La prise de risque comme sa concrétisation seront lues à cette aune. Malgré cela reste l’incompréhension du passage d’une union de la gauche à une politique parlementaire du compromis avec le centre. Politique du bien commun et des victoires du quotidien pour les uns, trahison du mandat des électeurs du NFP pour les autres. L’issue de la séquence décidera du vainqueur des batailles de récits.

Mars – avril. Les municipales d’une décennie

De 2020 à 2026. De 45 à 60 ou 65% de participation, de 20 à 28 voire 30 millions d’électeurs. Rarement il y a eu deux élections plus différentes d’un mandat à un autre que les municipales 2020 et 2026. D’un côté, on trouve une prime aux sortants énorme dans une conjoncture de COVID-19 tourmentée et une abstention historique. De l’autre côté, on a une des élections intermédiaires les plus politiques de ces 20 dernières années sans pouvoir présidentiel à pouvoir réellement sanctionner, faute de majorité relative.

Par quel bout prendre ces municipales 2026 ? Bien malin celui qui saurait dérouler la pelote. Peut-être plus qu’auparavant, les sondages sont fragiles. L’intérêt de ces 34 875 futures échéances se trouve ailleurs. Dans deux ailleurs : une potentielle union de la droite anciennement chiraquienne avec l’extrême-droite lepéniste et une potentielle désunion des gauches. La rupture serait historique et les conséquences imprévisibles. L’union de la droite et l’extrême-droite affichée avec des fusions de liste marquerait une rupture avec le paradigme de l’après-guerre. D’autant plus que les villes potentiellement concernées ne sont pas des moindres, Marseille en tête.

La désunion de la gauche ne serait pas moins inédite. Le désistement au profit du mieux placé pour battre la droite et l’extrême-droite est une constante politique des partis de gauche depuis 80 ans. Rompre avec cette règle c’est effacer le cœur du barrage républicain auquel consentent années après années les électeurs de gauche. Si il n’y a plus d’ultima ratio de l’union de la gauche, comme à Paris ou à Marseille, lors des élections municipales, comment la décréter à la prochaine élection présidentielle, treize mois plus tard ?

Ces deux tendances vont pourtant à l’encontre des deux enseignements des dernières élections nationales (les législatives) : des gauches puissantes et plus efficaces lorsqu’elles sont rassemblées dans l’élection et 60% des électeurs qui refusent l’accession au pouvoir du Rassemblement national.

Mai, et après ?

La suite ne relève même pas de la politique fiction, mais plutôt de l’incantation. Une question reste intéressante. Elle tient du pari mais charrie du sens. Plus que les mises sur les petits chevaux, on peut se demander quel sera le fait générateur de la prochaine présidentielle. 2007 : travailler plus pour gagner plus. 2012 : l’antisarkozysme et l’antifinance. 2017 : le dégagisme et le renouveau. 2022 : la nation qui fait bloc derrière son chef et l’enjambement de l’élection.

2027 pourrait être marquée par trois choses :
1) les conséquences politiques et électorales d’une déconnexion croissante entre une élite politique et les électeurs ;
2) la puissance des machines électorales antisystème formées par la France insoumise et par le Rassemblement national ;
3) l’incompatibilité fondamentale entre l’esprit de l’élection présidentielle (choix d’une personnalité providentielle et cheffe de guerre) et la présence de deux candidats antisystèmes au second tour de la présidentielle. Un bloc bourgeois refusera d’être évincé de ce dernier.

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#LTR

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