Pour une justice restaurative — Entretien avec May Fournier

Pour une justice restaurative — Entretien avec May Fournier

Si la justice restaurative s’impose progressivement dans les débats contemporains sur le traitement du crime, elle demeure entourée de malentendus et de suspicions. Elle interroge pourtant en profondeur les fondements mêmes de notre modèle pénal. Autrice de La justice restaurative, ouvrage paru aux éditions L’Harmattan, May Fournier revient pour nous sur les enjeux de cette pratique et défend une conception de la justice centrée sur la parole, la responsabilité et la reconstruction des personnes.

M.G. : Pourriez-vous nous expliquer ce qu’est la justice restaurative et à quoi sert-elle ? Quelle est sa réalité concrète aujourd’hui en France ?

M.F. : La justice restaurative doit d’abord être conçue comme réponse à un système pénal décevant et trop restrictif du point de vue de ses protagonistes, victimes et auteurs. Il s’agit, dans le cadre d’un préjudice qui aurait été commis envers une personne, de faire justice, mais de le faire pour permettre la restauration des personnes directement affectées. Même après un jugement prononcé, par-delà la peine, le préjudice demeure. Il continue d’avoir un impact dans la vie des personnes concernées : dans celle des victimes, pour qui la blessure reste et pour qui la maigre consolation de la peine infligée à leur agresseur leur permet bien rarement de surmonter les traumatismes ; mais également pour les auteurs, qui sans véritable responsabilisation ne parviendront pas ou difficilement à se réintégrer dans la société civile. Là où la justice pénale rétributive échoue à aider les personnes à surmonter un drame (ce n’est d’ailleurs pas son objectif), la justice restaurative accompagne ces mêmes individus à se réapproprier la situation née de l’infraction par la parole et l’échange, redevenir acteurs dans le but qu’ils puissent s’engager vers une voie de reconstruction.

Plus concrètement, la justice restaurative consiste en la mise en place de rencontres entre victimes et auteurs pour qu’ils puissent échanger, dans un cadre légal, bienveillant et sécurisé. En France, l’Institut Français pour la Justice Restaurative (IFJR) a été fondé en 2013 et s’inspire du modèle québécois, élaboré par Catherine Rossi et Serge Charbonneau. Plusieurs types de mesures sont possibles, la médiation restaurative se décline en une rencontre entre une victime et un auteur d’un même préjudice, sous la supervision d’un animateur (le terme de « médiateur » étant inadapté car il renvoie à la médiation pénale), les RDV (Rencontres Détenus-Victimes) s’effectuent en cercle entre des victimes et auteurs qui ne se connaissent pas mais ont vécu une affaire similaire, encadrés par des animateurs et des personnes neutres formées appelées « membres de la communauté ». Il est important de souligner que ces mesures ne sont envisageables que si les individus sont volontaires et bien consentants, l’article 10.1 du code de procédure pénale insiste d’ailleurs sur le consentement comme condition de possibilité à ces rencontres. Les personnes encadrantes ne sont là que pour veiller au respect du cadre ou pour suggérer une direction si la conversation reste en stagnation, l’idée est de laisser les individus réacquérir leur autonomie, à travers la parole. 

M.G. : Pourriez-vous nous présenter ce qu’est le modèle de la justice rétributive et quelles critiques vous formulez, plus globalement, à l’égard de la pénalité contemporaine ? 

M.F. : La justice rétributive est un modèle de justice qui conçoit la peine comme une juste rétribution à une norme qui aurait été violée. C’est un paradigme dans lequel la loi, entendue comme l’expression de l’ordre social, est érigée comme victime de tout crime : si l’on punit, ce n’est pas parce qu’un mal aurait été commis envers une personne concrète mais simplement parce qu’une loi a été violée. Dans ce cadre, une réponse proportionnelle à l’acte préjudiciable est adaptée, cette réponse correspond à un châtiment proportionnel à l’infraction. Il ne sert en aucun cas à réparer un mal infligé à une personne. Il me semble important de souligner que le terme d’« infracteur » illustre très bien cette limite, et qu’il est profondément inadapté à un modèle tourné vers les individus : si l’auteur d’un crime est appelé « infracteur », c’est parce qu’il a commis une infraction. Ce n’est pas parce qu’il aurait blessé ou causé un préjudice à quelqu’un. La véritable victime est secondaire, mise de côté. Il est important de comprendre ce paradigme, puisqu’on peut affirmer que la justice pénale reste pour le moment essentiellement rétributive. Elle ne s’intéresse qu’à la rétribution d’une loi qui aurait été lésée, au détriment des préjudiciés et leur réparation. Peut-on pour autant envisager l’abandon de ce paradigme, une absence totale de rétribution ? J’en doute, du moins pour le moment. Une réponse coercitive me semble toujours essentielle pour veiller à un certain ordre, dans le cadre actuel de notre société. Mais garantir une place plus substantielle à la restauration dans la justice pénale et revoir la nature des peines pour l’orienter davantage vers la réparation, seraient, à mon sens, bénéfiques et feraient signe vers une société davantage tournée vers l’individu, son bien-être ainsi que son autonomie.  

M.G. : On constate que dans notre modèle de justice contemporain, les taux de récidive restent très élevés. Selon vous, la justice restaurative peut-elle avoir un impact positif sur la trajectoire de l’auteur d’une infraction, et si oui, de quelle manière ? 

M.F. : En effet, les taux de récidive sont régulièrement évoqués, non sans une certaine gêne puisque qu’ils sont vus comme le symptôme de l’échec de la justice pénale à générer de la responsabilisation. Il faut envisager les choses de manière très concrète : comment une peine de prison, une amende, peuvent-ils en soi responsabiliser quelqu’un ? Le malaise autour de la justice pénale et de ses résultats n’est pas à constater seulement du point de vue des victimes, il faut l’étendre aux auteurs. On pourrait être tenté de penser qu’ils sont davantage mis en avant dans la procédure pénale, il n’en est rien. Ils restent tout autant passifs durant leur procès ainsi que durant l’application de leur peine. Eux-mêmes n’ont pas leur mot à dire, ne sont pas invités à se défendre eux-mêmes ou à se justifier. On leur proclame une peine qui leur paraît injuste, car absolument détachée du préjudice qu’ils auraient commis (bien que « proportionnelle »), on peut donc imaginer que le modèle pénal encore actuel n’invite pas vraiment les coupables à se responsabiliser. Il semble utopique d’imaginer que tout incarcéré réussira à « faire pénitence » lors de son expérience en prison. 

Mais le taux de récidive peut aussi s’expliquer par l’incapacité de la justice pénale à réintégrer les auteurs dans la société civile, en témoigne l’existence du casier judiciaire. Vous restez coupable à vie, même au-delà des murs de la prison. Même après avoir achevé votre peine, même si vous avez réussi à prendre conscience du mal que vous avez commis, vous n’êtes pas vraiment excusé. Vous ne pourrez jamais réparer le préjudice, et la société vous le fait payer. Votre avenir professionnel est compromis, et vous portez gravée en vous la marque de votre culpabilité (au sens « coupable ») à vie. Dans un tel cadre, marqué par l’absence de valorisation de la responsabilisation et de la réintégration, la récurrence de la récidive apparait difficilement évitable. C’est pour cette raison que la justice restaurative, prenant en considération tout autant victimes qu’auteurs dans leurs besoins respectifs semble être une alternative adaptée pour répondre à ces limites. La rencontre, par laquelle la discussion mène à entendre les souffrances des personnes à qui on aurait porté préjudice favorise bien mieux la responsabilisation qu’une peine de prison qui serait susceptible, au contraire, de faire naître un sentiment d’injustice chez l’auteur. 

M.G. : Dans votre réflexion, vous vous appuyez notamment sur les travaux de Nils Christie, qui explique que dans nos sociétés le conflit est souvent diabolisé et finalement « confisqué » par les professionnels du droit. Victime et auteur se retrouvent alors dans une position de spectateurs, alors qu’une confrontation encadrée pourrait, selon cette approche, être bénéfique pour les deux parties. Pensez-vous qu’il faille tendre vers un « droit à la confrontation », ou pensez-vous que cela n’est pas souhaitable?

M.F. : Nils Christie me semble essentiel pour comprendre l’enjeu derrière les discussions autour de la justice restaurative : le conflit serait en soi une « propriété », il appartiendrait aux personnes concernées de le revendiquer comme un droit naturel. En tant que tel il serait la marque de notre liberté en tant qu’individus libres et autonomes. Dans notre société, les conflits sont effectivement diabolisés, au motif qu’ils ne sont source que de violence et de démesure, qu’un citoyen lambda serait incapable de les gérer dans les limites du bon sens. Il paraît donc légitime de les « confisquer », de les confier à des professionnels du droit qui seront à même d’en régler les moindres détails, dans le respect des normes mises en vigueur. 

Personne ne peut nier qu’un bon encadrement, notamment par l’accompagnement d’un avocat, est essentiel dans notre système. Mais en réalité, tout se passe comme si le conflit était un « jeu », dont seuls les professionnels du droit connaîtraient les règles. La culpabilité est un terme juridique ambigu, en ce qu’il peut être dissocié de la réalité factuelle et morale des faits. Un avocat peut, par exemple, recommander à son client de plaider non coupable alors même que celui-ci reconnaît les faits, dès lors que la qualification juridique de l’infraction peut être contestée. Les protagonistes sont ainsi exclus de leurs conflits en tous points : ils ne sont pas, ou très peu conviés à participer à leur traitement, mais ils se trouvent en outre complètement dépassés par un contenu qui leur échappe, rendu inaccessible par une sémantique juridique cryptée. 

Deux choses sont ici problématiques. D’abord, même si le conflit se gère dans un cadre juridique, il ne le règle pas. La frustration, les blessures, les incompréhensions, elles, perdurent. On reste dans un cadre rétributif où l’issue importe peu, où il ne s’agit pas de trouver des solutions pour éviter la récurrence d’un problème. De plus, cette exclusion des personnes revient à nier leur valeur individuelle, à les infantiliser. Ce qui se joue avec la justice restaurative, c’est la revendication de ce « droit à la confrontation » ou plutôt un « droit à la discussion ». Donner la possibilité (et que cela reste une possibilité, non une obligation) à des individus, à travers une discussion libre et un cadre sécurisé, de regagner une autonomie nécessaire à leur intégrité, c’est redonner à la parole une centralité propre à une véritable démocratie. C’est là que se trouve, à mon sens, le point de départ pour repenser notre système juridique. 

M.G. : Vous faites référence aux analyses de Guillaume Erner sur l’émergence, dans notre société, d’une « nouvelle catégorie sociale » : celle des victimes. La victimisation deviendrait une identité sociale et un objet de revendication, au point parfois de fragiliser la présomption d’innocence. La justice restaurative permet-elle, selon vous, de répondre aux besoins des victimes en reconnaissant leur vécu, tout en évitant ces écueils ?

M.F. : S’il est vrai que beaucoup craignent une surenchère victimaire, qu’une valorisation excessive du statut de victime agisse au détriment de la protection des droits des auteurs, ce serait méconnaître la justice restaurative que de lui attribuer un rôle dans la production ou l’alimentation de telles dynamiques. D’abord, cette dernière n’intervient que par extension au système pénal, ce qui signifie que les institutions juridiques continuent de protéger l’accusé de toute forme d’arbitraire extérieur. De plus, la justice restaurative ne se contente pas de redonner une voix aux victimes, mais offre également aux auteurs la possibilité de s’exprimer. Il incombe de rappeler que ces mesures ont pour seul et unique objectif la parole, que les individus consentent à y participer librement, et qu’aucun ne peut être légalement forcé à participer. Cette participation n’implique d’ailleurs, pour les auteurs, aucune influence sur leur peine afin de garantir l’authenticité de leur participation. A travers la justice restaurative, on ne cherche rien d’autre que donner à des personnes qui en manifestent le besoin de s’exprimer, notamment afin qu’elles puissent se reconstruire. En aucun cas il ne s’agit d’un système visant à blâmer une partie plutôt que l’autre, ce n’est pas le sujet. C’est au contraire une perspective qui dépasse les statuts cristallisés de victime et d’auteur, qui sont propres au système juridique, pour rappeler la valeur des victimes et des auteurs, qui restent avant tout des « personnes ».  

Il ne me semble pas non plus qu’il faille rejeter la considération, si récente, du statut de victime. Pendant très longtemps, ce statut n’a bénéficié d’aucune reconnaissance. Pire, il n’avait aucune valeur. Le fait que l’on se tourne davantage vers les victimes et leur vécu aujourd’hui montre que ce paradigme devient de plus en plus obsolète, que l’on commence à se poser les questions qui importent : qu’est-ce qu’un préjudice ?  C’est avant tout un mal causé à une personne. A quoi devrait servir la justice ? A rendre justice à celles et ceux qui ont été injustement traités, dans la perspective où chacun puisse se reconstruire et que le problème ne devienne pas récurrent. 

M.G. : Vous abordez dans votre livre plusieurs critiques adressées à la justice restaurative : risque de possibles dommages psychologiques, proximité problématique avec une doctrine religieuse… comment répondez-vous à ces objections ?

M.F. : La justice restaurative est sujette à de nombreuses critiques, que je me formulais moi-même lorsque je ne m’étais pas suffisamment penchée sur le sujet. La réaction de la plupart de personnes auxquelles je présente succinctement le principe de la justice restaurative se résume souvent en une exclamation : « les pauvres ! ». Pauvres victimes, à qui l’on viendrait imposer une confrontation face aux auteurs de l’infraction. Ces réactions sont compréhensibles, rien ne serait plus révoltant que le fait qu’on puisse forcer une personne à vivre un face-à-face avec son agresseur. Beaucoup de victimes de viols, on le sait bien, refusent de porter plainte, de partager leur vécu aux autorités dans la crainte de cette perspective. Or, la justice restaurative n’est une possibilité que pour les personnes qui en formulent la demande. Le consentement, le volontariat se situe à la base de ces rencontres. Elles ne se font pas du jour au lendemain, elles nécessitent une durée de préparation qui n’a pas de limite réglementée, car il s’agit non seulement de s’assurer que ces personnes sont certaines de vouloir participer, mais aussi qu’elles sont prêtes à encaisser les écueils de la discussion. De nombreux psychologues s’opposent formellement à une confrontation, au motif qu’elle engendrerait plus de maux qu’elle n’en guérirait, mais c’est là nier une fois de plus l’autonomie des individus. Il faut, une bonne fois pour toutes, accepter que toute personne soit la mieux placée pour savoir ce qui est le mieux pour elle, et que lui refuser son choix revient à l’infantiliser. Ajoutons qu’il est réducteur de ne pas reconnaître que pour certaines victimes, la possibilité de poser des questions à l’auteur de leur préjudice, de comprendre et de verbaliser leur souffrance constitue une étape réparatrice essentielle. Les expérimentations menées soulignent au contraire les effets bénéfiques, à condition que ces dispositifs reposent sur un choix libre et éclairé des participants.

Une autre critique vise effectivement à rejeter la justice restaurative sur la base de sa proximité avec la doctrine religieuse. L’intervention récente du pape sur ses enjeux ne manquera pas d’alimenter les doutes à son encontre. S’il ne faut pas nier que ses origines coïncident avec le mennonisme, elle est aujourd’hui formulée sans aucune attache ou promotion de valeurs religieuses. Certains visent ici le « pardon » ou la « réconciliation » qui seraient soi-disant recherchées à travers la justice restaurative. Sur ce point, il convient de se répéter : la justice restaurative n’a pas d’autre fin que la parole. Ainsi, la réconciliation comme le pardon, aussi positifs soient-ils, ne sauraient être tenus pour des objectifs. Il est par ailleurs impossible de prédire ce qui adviendra de la discussion. Si des ententes similaires à une forme de « réconciliation » peuvent être observées dans la pratique, toutes sortes d’émotions peuvent se générer, telles que le soulagement, les pleurs ou la colère. Il paraîtrait contre-productif de se donner comme but d’obtenir le pardon ou quelque autre assentiment de la part de personnes qui, par définition, ne sont pas des automates programmables. Il faudrait ajouter qu’on ne peut pas davantage rejeter de telles valeurs, sous prétexte qu’elles seraient en soi liées à la religion, et que celles-ci ne peuvent pas être bornées à un dogme religieux. Les reconnaître n’est pas signe de foi, simplement d’humanité. 

Finalement, la plupart des refus de la justice restaurative proviennent en réalité de sa méconnaissance, dans son fonctionnement et ses principes. Trop sujette à la surinterprétation, elle fait l’objet de multiples appropriations, alors qu’elle ne devrait en aucun cas être l’apanage d’un quelconque parti, mais constituer un point d’entente que tout citoyen devrait revendiquer : la valorisation de la parole au sein de notre démocratie.

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Là où la justice pénale rétributive échoue à aider les personnes à surmonter un drame (ce n’est d’ailleurs pas son objectif), la justice restaurative accompagne ces mêmes individus à se réapproprier la situation née de l’infraction par la parole et l’échange, redevenir acteurs dans le but qu’ils puissent s’engager vers une voie de reconstruction. Plus concrètement, la justice restaurative consiste en la mise en place de rencontres entre victimes et auteurs pour qu’ils puissent échanger, dans un cadre légal, bienveillant et sécurisé. En France, l’Institut Français pour la Justice Restaurative (IFJR) a été fondé en 2013 et s’inspire du modèle québécois, élaboré par Catherine Rossi et Serge Charbonneau. Plusieurs types de mesures sont possibles, la médiation restaurative se décline en une rencontre entre une victime et un auteur d’un même préjudice, sous la supervision d’un animateur (le terme de « médiateur » étant inadapté car il renvoie à la médiation pénale), les RDV (Rencontres Détenus-Victimes) s’effectuent en cercle entre des victimes et auteurs qui ne se connaissent pas mais ont vécu une affaire similaire, encadrés par des animateurs et des personnes neutres formées appelées « membres de la communauté ». Il est important de souligner que ces mesures ne sont envisageables que si les individus sont volontaires et bien consentants, l’article 10.1 du code de procédure pénale insiste d’ailleurs sur le consentement comme condition de possibilité à ces rencontres. Les personnes encadrantes ne sont là que pour veiller au respect du cadre ou pour suggérer une direction si la conversation reste en stagnation, l’idée est de laisser les individus réacquérir leur autonomie, à travers la parole.  M.G. : Pourriez-vous nous présenter ce qu’est le modèle de la justice rétributive et quelles critiques vous formulez, plus globalement, à l’égard de la pénalité contemporaine ?  M.F. : La justice rétributive est un modèle de justice qui conçoit la peine comme une juste rétribution à une norme qui aurait été violée. C’est un paradigme dans lequel la loi, entendue comme l’expression de l’ordre social, est érigée comme victime de tout crime : si l’on punit, ce n’est pas parce qu’un mal aurait été commis envers une personne concrète mais simplement parce qu’une loi a été violée. Dans ce cadre, une réponse proportionnelle à l’acte préjudiciable est adaptée, cette réponse correspond à un châtiment proportionnel à l’infraction. Il ne sert en aucun cas à réparer un mal infligé à une personne. Il me semble important de souligner que le terme d’« infracteur » illustre très bien cette limite, et qu’il est profondément inadapté à un modèle tourné vers les individus : si l’auteur d’un crime est appelé « infracteur », c’est parce qu’il a commis une infraction. Ce n’est pas parce qu’il aurait blessé ou causé un préjudice à quelqu’un. La véritable victime est secondaire, mise de côté. Il est important de comprendre ce paradigme, puisqu’on peut affirmer que la justice pénale reste pour le moment essentiellement rétributive. Elle ne s’intéresse qu’à la rétribution d’une loi qui aurait été lésée, au détriment des préjudiciés et leur réparation. Peut-on pour autant envisager l’abandon de ce paradigme, une absence totale de rétribution ? J’en doute, du moins pour le moment. Une réponse coercitive me semble toujours essentielle pour veiller à un certain ordre, dans le cadre actuel de notre société. Mais garantir une place plus substantielle à la restauration dans la justice pénale et revoir la nature des peines pour l’orienter davantage vers la réparation, seraient, à mon sens, bénéfiques et feraient signe vers une société davantage tournée vers l’individu, son bien-être ainsi que son autonomie.   M.G. : On constate que dans notre modèle de justice contemporain, les taux de récidive restent très élevés. Selon vous, la justice restaurative peut-elle avoir un impact positif sur la trajectoire de l’auteur d’une infraction, et si oui, de quelle manière ?    M.F. : En effet, les taux de récidive sont régulièrement évoqués, non sans une certaine gêne puisque qu’ils sont vus comme le symptôme de l’échec de la justice pénale à générer de la responsabilisation. Il faut envisager les choses de manière très concrète : comment une peine de prison, une amende, peuvent-ils en soi responsabiliser quelqu’un ? Le malaise autour de la justice pénale et de ses résultats n’est pas à constater seulement du point de vue des victimes, il faut l’étendre aux auteurs. On pourrait être tenté de penser qu’ils sont davantage mis en avant dans la procédure pénale, il n’en est rien. Ils restent tout autant passifs durant leur procès ainsi que durant l’application de leur peine. Eux-mêmes n’ont pas leur mot à dire, ne sont pas invités à se défendre eux-mêmes ou à se justifier. On leur proclame une peine qui leur paraît injuste, car absolument détachée du préjudice qu’ils auraient commis (bien que « proportionnelle »), on peut donc imaginer que le modèle pénal encore actuel n’invite pas vraiment les coupables à se responsabiliser. Il semble utopique d’imaginer que tout incarcéré réussira à « faire pénitence » lors de son expérience en prison.  Mais le taux de récidive peut aussi s’expliquer par l’incapacité de la justice pénale à réintégrer les auteurs dans la société civile, en témoigne l’existence du casier judiciaire. Vous restez coupable à vie, même au-delà des murs de la prison. Même après avoir achevé votre peine, même si vous avez réussi à prendre conscience du mal que vous avez commis, vous n’êtes pas vraiment excusé. Vous ne pourrez jamais réparer le préjudice, et la société vous le fait payer. Votre avenir professionnel est compromis, et vous portez gravée en vous la marque de votre culpabilité (au sens « coupable ») à vie. Dans un tel cadre, marqué par l’absence de valorisation de la responsabilisation et de la réintégration, la récurrence de la récidive apparait difficilement évitable. C’est pour cette raison que la justice restaurative, prenant en considération tout autant victimes qu’auteurs dans leurs besoins respectifs semble être une alternative adaptée pour répondre à ces limites. La rencontre, par laquelle la discussion mène à entendre les souffrances des personnes à qui on aurait porté préjudice favorise bien mieux la responsabilisation qu’une peine de prison qui serait susceptible, au contraire, de faire naître un sentiment d’injustice chez l’auteur.  M.G. : Dans votre réflexion, vous vous appuyez notamment sur les travaux de Nils Christie, qui explique que dans nos sociétés le conflit est souvent diabolisé et finalement « confisqué » par les professionnels du droit. Victime et auteur se retrouvent alors dans une position de spectateurs, alors qu’une confrontation encadrée pourrait, selon cette approche, être bénéfique pour les deux parties. Pensez-vous qu’il faille tendre vers un « droit à la confrontation », ou pensez-vous que cela n’est pas souhaitable? M.F. : Nils Christie me semble essentiel pour comprendre l’enjeu derrière les discussions autour de la justice restaurative : le conflit serait en soi une « propriété », il appartiendrait aux personnes concernées de le revendiquer comme un droit naturel. En tant que tel il serait la marque de notre liberté en tant qu’individus libres et autonomes. Dans notre société, les conflits sont effectivement diabolisés, au motif qu’ils ne sont source que de violence et de démesure, qu’un citoyen lambda serait incapable de les gérer dans les limites du bon sens. Il paraît donc légitime de les « confisquer », de les confier à des professionnels du droit qui seront à même d’en régler les moindres détails, dans le respect des normes mises en vigueur.  Personne ne peut nier qu’un bon encadrement, notamment par l’accompagnement d’un avocat, est essentiel dans notre système. Mais en réalité, tout se passe comme si le conflit était un « jeu », dont seuls les professionnels du droit connaîtraient les règles. La culpabilité est un terme juridique ambigu, en ce qu’il peut être dissocié de la réalité factuelle et morale des faits. Un avocat peut, par exemple, recommander à son client de plaider non coupable alors même que celui-ci reconnaît les faits, dès lors que la qualification juridique de l’infraction peut être contestée. Les protagonistes sont ainsi exclus de leurs conflits en tous points : ils ne sont pas, ou très peu conviés à participer à leur traitement, mais ils se trouvent en outre complètement dépassés par un contenu qui leur échappe, rendu inaccessible par une sémantique juridique cryptée.  Deux choses sont ici problématiques. D’abord, même si le conflit se gère dans un cadre juridique, il ne le règle pas. La frustration, les blessures, les incompréhensions, elles, perdurent. On reste dans un cadre rétributif où l’issue importe peu, où il ne s’agit pas de trouver des solutions pour éviter la récurrence d’un problème. De plus, cette exclusion des personnes revient à nier leur valeur individuelle, à les infantiliser. Ce qui se joue avec la justice restaurative, c’est la revendication de ce « droit à la confrontation » ou plutôt un « droit à la discussion ». Donner la possibilité (et que cela reste une possibilité, non une obligation) à des individus, à travers une discussion libre et un cadre sécurisé, de regagner une autonomie nécessaire à leur intégrité, c’est redonner à la parole une centralité propre à une véritable démocratie. C’est là que se trouve, à mon sens, le point de départ pour repenser notre système juridique.  M.G. : Vous faites référence aux analyses de Guillaume Erner sur l’émergence, dans notre société, d’une « nouvelle catégorie sociale » : celle des victimes. La victimisation deviendrait une identité sociale et un objet de revendication, au point parfois de fragiliser la présomption d’innocence. La justice restaurative permet-elle, selon vous, de répondre aux besoins des victimes en reconnaissant leur vécu, tout en évitant ces écueils ? M.F. : S’il est vrai que beaucoup craignent une surenchère victimaire, qu’une valorisation excessive du statut de victime agisse au détriment de la protection des droits des auteurs, ce serait méconnaître la justice restaurative que de lui attribuer un rôle dans la production ou l’alimentation de telles dynamiques. D’abord, cette dernière n’intervient que par extension au système pénal, ce qui signifie que les institutions juridiques continuent de protéger l’accusé de toute forme d’arbitraire extérieur. De plus, la justice restaurative ne se contente pas de redonner une voix aux victimes, mais offre également aux auteurs la possibilité de s’exprimer. Il incombe de rappeler que ces mesures ont pour seul et unique objectif la parole, que les individus consentent à y participer librement, et qu’aucun ne peut être légalement forcé à participer. Cette participation n’implique d’ailleurs, pour les auteurs, aucune influence sur leur peine afin de garantir l’authenticité de leur participation. A travers la justice restaurative, on ne cherche rien d’autre que donner à des personnes qui en manifestent le besoin de s’exprimer, notamment afin qu’elles puissent se reconstruire. En aucun cas il ne s’agit d’un système visant à blâmer une partie plutôt que l’autre, ce n’est pas le sujet. C’est au contraire une perspective qui dépasse les statuts cristallisés de victime et d’auteur, qui sont propres au système juridique, pour rappeler la valeur des victimes et des auteurs, qui restent avant tout des « personnes ».   Il ne me semble pas non plus qu’il faille rejeter la considération, si récente, du statut de victime. Pendant très longtemps, ce statut n’a bénéficié d’aucune reconnaissance. Pire, il n’avait aucune valeur. Le fait que l’on se tourne davantage vers les victimes et leur vécu aujourd’hui montre que ce paradigme devient de plus en plus obsolète, que l’on commence à se poser les questions qui importent : qu’est-ce qu’un préjudice ?  C’est avant tout un mal causé à une personne. A quoi devrait servir la justice ? A rendre justice à celles et ceux qui ont été injustement traités, dans la perspective où chacun puisse se reconstruire et que le problème ne devienne pas récurrent.  M.G. : Vous abordez dans votre livre plusieurs critiques adressées à la justice restaurative : risque de possibles dommages psychologiques, proximité problématique avec une doctrine religieuse… comment répondez-vous à ces objections ? M.F. : La justice restaurative est sujette à de nombreuses critiques, que je me formulais moi-même lorsque je ne m’étais pas suffisamment penchée sur le sujet. La réaction de la plupart de personnes auxquelles je présente succinctement le principe de la justice restaurative se résume souvent en une exclamation : « les pauvres ! ». Pauvres victimes, à qui l’on viendrait imposer une confrontation face aux auteurs de l’infraction. Ces réactions sont compréhensibles, rien ne serait plus révoltant que le fait qu’on puisse forcer une personne à vivre un face-à-face avec son agresseur. Beaucoup de victimes de viols, on le sait bien, refusent de porter plainte, de partager leur vécu aux autorités dans la crainte de cette perspective. Or, la justice restaurative n’est une possibilité que pour les personnes qui en formulent la demande. Le consentement, le volontariat se situe à la base de ces rencontres. Elles ne se font pas du jour au lendemain, elles nécessitent une durée de préparation qui n’a pas de limite réglementée, car il s’agit non seulement de s’assurer que ces personnes sont certaines de vouloir participer, mais aussi qu’elles sont prêtes à encaisser les écueils de la discussion. De nombreux psychologues s’opposent formellement à une confrontation, au motif qu’elle engendrerait plus de maux qu’elle n’en guérirait, mais c’est là nier une fois de plus l’autonomie des individus. Il faut, une bonne fois pour toutes, accepter que toute personne soit la mieux placée pour savoir ce qui est le mieux pour elle, et que lui refuser son choix revient à l’infantiliser. Ajoutons qu’il est réducteur de ne pas reconnaître que pour certaines victimes, la possibilité de poser des questions à l’auteur de leur préjudice, de comprendre et de verbaliser leur souffrance constitue une étape réparatrice essentielle. Les expérimentations menées soulignent au contraire les effets bénéfiques, à condition que ces dispositifs reposent sur un choix libre et éclairé des participants. Une autre critique vise effectivement à rejeter la justice restaurative sur la base de sa proximité avec la doctrine religieuse. L’intervention récente du pape sur ses enjeux ne manquera pas d’alimenter les doutes à son encontre. S’il ne faut pas nier que ses origines coïncident avec le mennonisme, elle est aujourd’hui formulée sans aucune attache ou promotion de valeurs religieuses. Certains visent ici le « pardon » ou la « réconciliation » qui seraient soi-disant recherchées à travers la justice restaurative. Sur ce point, il convient de se répéter : la justice restaurative n’a pas d’autre fin que la parole. Ainsi, la réconciliation comme le pardon, aussi positifs soient-ils, ne sauraient être tenus pour des objectifs. Il est par ailleurs impossible de prédire ce qui adviendra de la discussion. Si des ententes similaires à une forme de « réconciliation » peuvent être observées dans la pratique, toutes sortes d’émotions peuvent se générer, telles que le soulagement, les pleurs ou la colère. Il paraîtrait contre-productif de se donner comme but d’obtenir le pardon ou quelque autre assentiment de la part de personnes qui, par définition, ne sont pas des automates programmables. Il faudrait ajouter qu’on ne peut pas davantage rejeter de telles valeurs, sous prétexte qu’elles seraient en soi liées à la religion, et que celles-ci ne peuvent pas être bornées à un dogme religieux. Les reconnaître n’est pas signe de foi, simplement d’humanité.  Finalement, la plupart des refus de la justice restaurative proviennent en réalité de sa méconnaissance, dans son fonctionnement et ses principes. Trop sujette à la surinterprétation, elle fait l’objet de multiples appropriations, alors qu’elle ne devrait en aucun cas être l’apanage d’un quelconque parti, mais constituer un point d’entente que tout citoyen devrait revendiquer : la valorisation de la parole au sein de notre démocratie.

L’Œil le plus bleu de Toni Morrison

L’Œil le plus bleu de Toni Morrison

Plonger dans l’histoire violente des États-Unis et dans le quotidien de familles africaines-américaines, plonger dans une écriture originale et se laisser surprendre par chaque personnage. Plonger, c’est ce que nous propose Toni Morrison dans son premier roman, l’Œil le plus bleu, paru en 1970.

Lors de sa sortie, L’Œil le plus bleu est passé inaperçu. Pourtant, il témoigne des prémices littéraires d’une des plus grandes autrices et poétesse états-uniennes. Décédée en 2019, Toni Morrison est la première femme africaine-américaine à obtenir le Prix Nobel, en 1993, et son héritage aujourd’hui est immense. Son œuvre porte sur les communautés africaines-américaines dans un pays déchiré par l’esclavage, la ségrégation et le racisme. Elle décrit les réalités sociales de ses communautés dans différents lieux et à différentes époques des États-Unis : la période coloniale du 17e siècle dans les premières colonies (Un Don, 2008), après la guerre de Sécession dans les états du Kentucky et d’Ohio (Beloved, 1987, Prix Pulitzer) ou encore les années 20 à Harlem (Jazz, 1992). Sa plume est empreinte de musique et de poésie. Ainsi, la forme du texte et les images qu’elle invoque importe autant que le sujet de ses intrigues.

Ce qui rassemble les écrits de Morrison est la violence qui les traverse – violence infligée par l’assujettissement des populations noires – mais aussi le rapport au corps et à l’être. Comment être un individu pensant, légitime et méritant quand la société te tue ? comment se sentir humain quand la société t’esclavagise, te bestialise ? Comment s’accepter et s’aimer ?

C’est le cœur de son premier roman L’œil le plus bleu. Paru en 1970, il raconte l’histoire et le quotidien de Claudia, de sa sœur Freida, et de leur amie Pecola, qui souhaite, qui prie pour avoir des yeux bleus. Le point de vue est ainsi celui de fillettes grandissant dans un contexte de précarité et de violence, posant un regard naïf et dur sur leur quotidien, décrivant crûment et questionnant systématiquement leur environnement. Elles sont à la fois victimes d’une société violente que d’hommes brutaux et incestueux. Elles grandissent dans les États-Unis ségrégée des années 30. L’intrigue se déroule à Lorraine dans l’état de l’Ohio, un des états du Nord, séparé du Canada par le Lac Erie.

L’œil le plus bleu est autant une fiction que le témoignage historique d’une époque. L’Ohio n’étant pas un état du Sud il n’est alors pas régie par les lois Jim Crow imposant une ségrégation de jure. Mais comme dans beaucoup d’états du Nord, une ségrégation de facto assujettit la population africaine-américaine. Elle est omniprésente dans la société, culturellement, socialement et économiquement et Toni Morrison s’attache à décrire les persécutions psychiques et physiques qu’elle permet et provoque. Les enfants, dès l’âge de huit ans, ont intériorisé les carcans de la beauté : pour être belle il faut avoir la peau blanche et les yeux bleus. Le souhait naïf de Pecola d’éclaircir sa pupille, est l’expression d’une violence inouïe d’un rejet de soi. Dans son lit elle s’efforce de disparaitre, et un a un, efface chaque membre de son corps. Cette scène témoigne de l’aliénation et du désir de s’extraire de son corps, d’un corps que la société a rejeté. Elle fait écho au passage d’un autre roman de Toni Morrison, Beloved, au cours duquel une ancienne esclave rassemble toutes les femmes noires dans un grand pré, pour qu’elles hurlent, chacune à leur tour, les parties de leur corps. Les unes après les autres, elles redonnent vie et se réapproprient leurs corps battus, bestialisés, tués.

Pour renverser la honte, les personnages des romans de Toni Morrison, à l’image des enfants dans l’Oeil le plus bleu, la transforme en colère.  Ils redeviennent ainsi des sujets agissants. Cette colère est omniprésente, notamment dans les actes et réflexions de Claudia : « Je cassais les poupées blanches. Mais l’écartèlement des poupées n’a pas été la véritable horreur. La chose vraiment horrible a été le transfert des mêmes impulsions sur les petites filles blanches. L’indifférence avec laquelle j’aurais pu leur donner des coups de hache n’avait d’égal que mon désir de le faire. »

L’Œil le plus bleu est construit en quatre parties, au gré des saisons, Automne, Hiver, Printemps, Été. Ces parties rythment le récit et laissent défiler le temps. Elles permettent d’apporter un cadre au sein duquel l’autrice s’autorise des ellipses narratives, incorpore des récits biographiques et des témoignages de certains des personnages. Les points de vue changent au fur et à mesure du récit, apportant de la profondeur à l’histoire et de l’épaisseur aux personnages.

Toni Morrison mêle des dialogues d’enfants tentant de déchiffrer un monde qui leur est hostile et des réalités violentes de parents empêtrés dans des conditions de vie extrêmement précaires, avec une langue travaillée et lyrique. Elle choisit chaque mot avec attention, le texte est prose. Cette prose créée des images, des couleurs, des symboles. Comme dans l’ensemble de son œuvre, Toni Morrison manie un pouvoir d’évocation bouleversant et mobilisateur, car le désir d’émancipation, couteux et entravé, est inlassablement présent. Un livre à découvrir, ou à redécouvrir.

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SNU – Quand la République parle d’un monde redevenu impérial

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En affirmant que « nos jeunes serviront en métropole et dans nos outre-mer », le Président n’emploie pas une formule neutre. Derrière ce pronom possessif se dessine une géographie politique héritée de l’histoire impériale, où les territoires ultramarins restent pensés à la fois comme marges et comme ressources stratégiques. Car le langage de l’État révèle la manière dont la République continue de se représenter elle-même et ce qu’elle continue de considérer comme ses périphéries.

Dans son discours sur le Service national universel prononcé le 27 novembre 2025 (1), Emmanuel Macron a affirmé que « nos jeunes serviront sur le territoire national, en métropole et dans nos Outre-mer ». Une formulation en apparence anodine, mais dont le choix des mots mérite attention. Entre le retour du terme « métropole » et l’usage possessif appliqué aux outre-mer, c’est toute une géographie politique héritée de l’histoire impériale française qui affleure. Car le langage de l’État n’est jamais neutre : il révèle une manière de penser l’unité nationale, la périphérie et la place stratégique des territoires ultramarins dans un monde redevenu marqué par les rapports de puissance.

Le récent discours d’Emmanuel Macron sur le Service national universel a été largement commenté pour ce qu’il dit du retour du militaire dans le récit national, de la crise des valeurs républicaines ou encore de la quête de cohésion sociale. Un élément plus discret, mais politiquement révélateur, a en revanche peu retenu l’attention : un simple pronom possessif.

Ce « nos », placé devant le mot « outre-mer », peut sembler anodin. Il ne l’est pas pour qui s’attache à analyser les continuités entre le passé colonial et les formes contemporaines du pouvoir et de l’imaginaire politique français. S’il est vrai que l’on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment, comme l’affirmait le cardinal de Retz, alors la syntaxe n’est jamais neutre : elle dit toujours quelque chose du rapport que l’on entretient avec les territoires que l’on nomme.

Les outre-mer constituent un observatoire privilégié pour analyser la place réelle du postcolonialisme dans la politique gouvernementale

Longtemps perçus comme des marges lointaines, des périphéries, des « confettis d’Empire », ils demeurent encore trop souvent évoqués comme des sociétés mal connues, dont l’histoire et la culture sont parfois muséifiées, au mieux folklorisées, pour permettre à la France de se donner les apparences de la reconnaissance et de l’ouverture, sans jamais interroger les rapports de domination qui la structurent.

Car nombre de ces territoires restent profondément marqués par les héritages de la traite esclavagiste et de la colonisation, qui continuent de produire des rapports sociaux inégalitaires et des formes persistantes de racialisation.

On ne peut nier que ce passé pèse sur le présent et impacte directement la politique nationale, ne serait-ce qu’à l’échelle sémantique, ce qui est symptomatique de la problématique relationnelle entre la France continentale et la France ultramarine. Il n’est ainsi pas inintéressant de souligner que le terme « Hexagone » est désormais privilégié par rapport à celui de « métropole » pour qualifier la France continentale par rapport aux territoires ultramarins, le terme « métropole » faisant écho au passé colonial.

Dans ce contexte, il n’est pas anodin que le discours présidentiel, centré sur la succession de crises, la défense des valeurs républicaines et la cohésion nationale, mobilise à la fois le terme de « métropole » et l’expression de « nos » outre-mer. Ce choix lexical ne relève ni de la maladresse ni du hasard. Il traduit une vision stratégique assumée, dans un monde redevenu multipolaire marqué par le retour des grands empires et où l’occupation territoriale redevient cardinale.

Car l’accès à la mer, aujourd’hui plus que jamais, conditionne l’accès à la puissance

La France se présente volontiers comme une grande puissance maritime, forte de la deuxième zone économique exclusive au monde. Ce que l’on souligne moins, c’est que cette projection maritime repose quasi exclusivement sur les territoires ultramarins, qui lui assurent une capacité d’influence globale sans équivalent en Europe.

Dans l’océan Indien, Mayotte s’inscrit dans un espace maritime devenu stratégique pour les échanges énergétiques et commerciaux mondiaux, désormais au cœur de rivalités accrues. À l’autre bout du globe, Saint-Pierre-et-Miquelon pourrait acquérir une importance nouvelle à mesure que le réchauffement climatique redessine les routes maritimes de l’Atlantique Nord et de l’Arctique.

Dans l’Indopacifique, la présence française repose largement sur ses territoires ultramarins, qui lui permettent de demeurer un acteur dans une région devenue centrale pour les équilibres stratégiques mondiaux. La Réunion, quant à elle, offre à la France un point d’ancrage unique dans l’océan Indien et une participation directe à la Commission de l’océan Indien, espace diplomatique et stratégique majeur à l’échelle régionale.

Dans un contexte de résurgence des logiques impériales, la présence française outre-mer n’échappe pas aux contestations

Dans le Pacifique, certaines puissances observent attentivement l’évolution institutionnelle de territoires perçus comme hautement stratégiques. Dans l’océan Indien, plusieurs États voisins continuent de remettre en cause la souveraineté française sur différentes îles, héritage direct d’un découpage colonial jamais stabilisé.

Centralités géopolitiques et géostratégiques, les territoires ultramarins sont au cœur des rapports de force contemporains.

Dès lors, parler de « nos » outre-mer n’est pas un détail de langage. C’est reconduire, de la part du chef de l’État, en toute conscience, une vision patrimoniale héritée de l’histoire impériale, tout en exigeant de ces territoires une adhésion sans réserve à un récit républicain qui peine encore à reconnaître ses propres angles morts.

Références

(1) Déclaration de M. Emmanuel Macron sur le Service national et la politique de la défense, à la 27e Brigade d’Infanterie de Montagne (BIM) de Varces le 27 novembre 2025. 

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Vue du perchoir – L’année qui vient – Panorama politique et parlementaire

Vue du perchoir – L’année qui vient – Panorama politique et parlementaire

Entre saturation démocratique et fascination pour la politique-fiction, cette chronique propose un pas de côté pour penser l’année qui s’ouvre. À l’horizon de 2027, c’est la question du sens politique – et de sa reconquête – qui s’impose, au-delà des jeux de rôles et des paris tactiques. Romain Troussel-Lamoureux chronique l’actualité parlementaire et politique pour Le Temps des ruptures.

Deux mois de pause. Deux mois de pause dans l’écriture de ces chroniques m’ont été nécessaires pour retrouver la plume mais aussi le sens. C’est dire, pour un branché en continu sur le flux de l’actualité parlementaire et politique. L’effet de saturation me touche comme les autres Français. Un enchaînement de séquences, d’abord parlementaires, qui tendent à effacer le sens de l’action politique.

Comment réfléchir à l’effacement de ce sens ? En mêlant plaisir et réflexion je pense.

Solférinologie, macronologie … les qualificatifs ne manquent pas pour décrire un des sports préférés de la sphère politico-médiatique française : la politique fiction. Quelle sera la prochaine action d’un tel ou d’une telle et comment l’autre réagira-t-il ? Malheureusement, l’analyse politique y est de plus en plus réduite.

Menée avec recul, entre inclusion dans le champ et prise de recul critique, l’exercice n’est pourtant pas déplaisant, ni même inintéressant. Adonnons-nous-y donc avec plaisir, au coin du feu et à l’abri du soubresaut des séquences, suspendues le temps de la trêve des confiseurs.

Janvier à mars. Une épreuve budgétaire opaque et continue

Le monde parlementaire souffle du caractère interminable de la séquence. Ce budget ne sera-t-il donc jamais voté ? Députés et sénateurs, tels des Sisyphes poussant dans des sens différents, peinent à la tâche.
Quelles sont les avancées par rapport à l’année dernière à la même époque ?

Factuellement : à un PLFSS voté et une censure près. Politiquement : si les alliances sont renversées, leurs conséquences restent incertaines.

Par rapport à cette situation, où se placent les acteurs ? C’est peut-être dans ce domaine que les enseignements sont les plus intéressants. Les deux partis politiques de la vieille politique empruntent des chemins différents.

Côté Les Républicains, l’aventure personnelle de légitimation de Bruno Retailleau à pris fin au profit d’une volonté forte de distanciation du camp macroniste. Structurellement, c’est peut-être l’union des droites qui apparait comme la conséquence la plus logique de ce choix. Nous y reviendrons.

Côté Parti socialiste, le chemin relève de la via ferrata empruntée par des unijambistes. Personne ne tombe encore mais pas grand monde ne sait ce qu’il fait là. Semaine après semaine, la non-censure se révèle être bien plus qu’une mise sous surveillance sous peine de sanction de l’ancienne majorité macroniste. Elle est désormais une tentative de construction d’une voie de passage politique jusqu’en 2027. Il est difficile de juger de la séquence avant qu’elle ne se termine, à savoir avant le vote, ou le non-vote d’un budget puis le passage à la séquence suivante, les élections municipales. La prise de risque comme sa concrétisation seront lues à cette aune. Malgré cela reste l’incompréhension du passage d’une union de la gauche à une politique parlementaire du compromis avec le centre. Politique du bien commun et des victoires du quotidien pour les uns, trahison du mandat des électeurs du NFP pour les autres. L’issue de la séquence décidera du vainqueur des batailles de récits.

Mars – avril. Les municipales d’une décennie

De 2020 à 2026. De 45 à 60 ou 65% de participation, de 20 à 28 voire 30 millions d’électeurs. Rarement il y a eu deux élections plus différentes d’un mandat à un autre que les municipales 2020 et 2026. D’un côté, on trouve une prime aux sortants énorme dans une conjoncture de COVID-19 tourmentée et une abstention historique. De l’autre côté, on a une des élections intermédiaires les plus politiques de ces 20 dernières années sans pouvoir présidentiel à pouvoir réellement sanctionner, faute de majorité relative.

Par quel bout prendre ces municipales 2026 ? Bien malin celui qui saurait dérouler la pelote. Peut-être plus qu’auparavant, les sondages sont fragiles. L’intérêt de ces 34 875 futures échéances se trouve ailleurs. Dans deux ailleurs : une potentielle union de la droite anciennement chiraquienne avec l’extrême-droite lepéniste et une potentielle désunion des gauches. La rupture serait historique et les conséquences imprévisibles. L’union de la droite et l’extrême-droite affichée avec des fusions de liste marquerait une rupture avec le paradigme de l’après-guerre. D’autant plus que les villes potentiellement concernées ne sont pas des moindres, Marseille en tête.

La désunion de la gauche ne serait pas moins inédite. Le désistement au profit du mieux placé pour battre la droite et l’extrême-droite est une constante politique des partis de gauche depuis 80 ans. Rompre avec cette règle c’est effacer le cœur du barrage républicain auquel consentent années après années les électeurs de gauche. Si il n’y a plus d’ultima ratio de l’union de la gauche, comme à Paris ou à Marseille, lors des élections municipales, comment la décréter à la prochaine élection présidentielle, treize mois plus tard ?

Ces deux tendances vont pourtant à l’encontre des deux enseignements des dernières élections nationales (les législatives) : des gauches puissantes et plus efficaces lorsqu’elles sont rassemblées dans l’élection et 60% des électeurs qui refusent l’accession au pouvoir du Rassemblement national.

Mai, et après ?

La suite ne relève même pas de la politique fiction, mais plutôt de l’incantation. Une question reste intéressante. Elle tient du pari mais charrie du sens. Plus que les mises sur les petits chevaux, on peut se demander quel sera le fait générateur de la prochaine présidentielle. 2007 : travailler plus pour gagner plus. 2012 : l’antisarkozysme et l’antifinance. 2017 : le dégagisme et le renouveau. 2022 : la nation qui fait bloc derrière son chef et l’enjambement de l’élection.

2027 pourrait être marquée par trois choses :
1) les conséquences politiques et électorales d’une déconnexion croissante entre une élite politique et les électeurs ;
2) la puissance des machines électorales antisystème formées par la France insoumise et par le Rassemblement national ;
3) l’incompatibilité fondamentale entre l’esprit de l’élection présidentielle (choix d’une personnalité providentielle et cheffe de guerre) et la présence de deux candidats antisystèmes au second tour de la présidentielle. Un bloc bourgeois refusera d’être évincé de ce dernier.

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MAROC : UNE LAÏCITÉ SINGULIÈRE ET HÉRITÉE

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Souvent perçu comme un État religieux, le Maroc fonctionne pourtant selon une laïcité pragmatique, largement héritée du protectorat français¹. Un héritage aujourd’hui paradoxalement dénoncé par ceux-là mêmes qui l’ont façonné.

Pourquoi la laïcité marocaine est un héritage… que la France conteste aujourd’hui

Le débat sur la laïcité au Maroc est souvent abordé à travers des grilles de lecture européennes, en particulier françaises, qui peinent à saisir la spécificité du modèle marocain². Pourtant, comme l’a illustré une rencontre entre Ahmed Toufiq, ministre des Habous et des Affaires islamiques, et Bruno Retailleau, alors ministre français de l’Intérieur, en marge de la visite du président Emmanuel Macron, le Royaume assume pleinement une forme de laïcité qui lui est propre². Interrogé par son homologue français sur la compatibilité du modèle marocain avec la notion de laïcité, Toufiq a affirmé sans ambiguïté que le Maroc était lui aussi un pays laïc, tout en précisant que cette laïcité ne reposait pas sur une séparation formelle entre l’État et la religion à la manière de la loi française de 1905. Il a rappelé que, dans la pratique marocaine, la liberté de conscience est garantie et que l’État encadre le religieux sans l’imposer, illustrant ainsi une conception fonctionnelle et pragmatique de la laïcité.

Contrairement au modèle français issu de la loi de 1905, le Maroc n’a jamais proclamé une séparation formelle entre l’État et la religion³. Cela ne signifie pas pour autant que l’État marocain soit religieux. Dans la pratique, il repose sur un droit positif, élaboré par des institutions civiles, et non sur une application directe de la loi religieuse³. Le religieux est encadré, administré et centralisé par l’État, ce qui constitue précisément l’un des fondements de l’organisation politique marocaine³. La Commanderie des croyants, titre symbolique du roi, incarne cette logique : le souverain supervise les affaires religieuses, nomme les hauts responsables et centralise le pouvoir religieux afin d’éviter toute autonomisation du clergé. Ce dispositif garantit que l’islam reste encadré par l’État, tandis que le droit civil et la citoyenneté demeurent la référence dans l’organisation juridique du pays.

Cette conception se reflète également dans la Constitution marocaine⁸. Si l’islam y est reconnu comme religion de l’État, le texte constitutionnel garantit explicitement la liberté de culte et de conscience, et reconnaît la pluralité des affluents de l’identité nationale. Le judaïsme marocain y occupe une place singulière : il est consacré comme composante constitutive de l’identité du Royaume, au même titre que les héritages arabe, amazigh et africain. Cette reconnaissance institutionnelle du pluralisme religieux, rare dans le monde arabo-musulman, témoigne d’une approche où la religion relève de l’ordre symbolique et historique, tandis que l’État demeure fondé sur un cadre juridique civil et une citoyenneté égalitaire. On peut dès lors parler de laïcité, non au sens français d’une séparation stricte, mais au sens politique d’un ordre où le pouvoir civil reste autonome, où la loi ne procède pas d’une autorité religieuse et où la citoyenneté prime sur l’appartenance confessionnelle. Il s’agit ainsi moins d’une laïcité de séparation que d’une laïcité d’arbitrage et de garantie.

Cette organisation est en grande partie le fruit de l’histoire, et plus précisément de l’héritage du protectorat français⁴. Sous la domination coloniale, la France a mis en place un État moderne, centralisé et administré selon des normes juridiques séculières, tout en maintenant le sultan dans un rôle religieux afin de préserver l’ordre social⁴. Après l’indépendance, le Maroc a conservé l’essentiel de cette architecture institutionnelle⁴.

Ce paradoxe apparaît de manière particulièrement nette dans les débats autour des références à la charia⁵. Là où le droit islamique traditionnel laissait une large place à l’interprétation et à la discrétion des juges, l’administration coloniale a figé certaines normes morales dans des articles de loi pénale⁵. Autrement dit, certaines dispositions qui peuvent sembler aujourd’hui en contradiction avec la laïcité trouvent leur origine non dans la tradition islamique, mais dans la codification française du début du XXe siècle.

Ainsi, même lorsque le droit marocain fait référence à des valeurs religieuses, il le fait à travers un appareil juridique séculier, fondé sur des codes écrits, des tribunaux civils et une logique étatique moderne⁶. La citoyenneté y prime sur l’appartenance religieuse, et la religion n’est pas une condition d’accès aux droits politiques ou civiques⁷.

C’est là que réside un paradoxe majeur. Plusieurs dispositions aujourd’hui critiquées en France comme incompatibles avec la laïcité, notamment l’encadrement étatique du religieux ou certaines normes morales inscrites dans le droit, sont précisément héritées de cette période coloniale⁵. Le droit marocain, dans sa structure, demeure largement inspiré du droit français⁵.

En définitive, le Maroc ne correspond ni au modèle français strict de laïcité, ni à celui d’un État religieux. Il incarne une laïcité pragmatique, issue de son histoire, marquée par le protectorat, et adaptée à sa réalité sociale. Critiquer ce modèle sans en reconnaître les origines revient à occulter une vérité essentielle : le Maroc n’a pas rejeté la laïcité, il l’a façonnée à sa manière⁶.

Références 

  1. Telquel.ma, Oui, le Maroc est un pays laïc
  2. Badr Karkbi, La question laïque au Maroc : religion majoritaire, revendications minoritaires, Confluences Méditerranée, n° 114, automne 2020, p. 85‑95.
  3. Bernard Cubertafond, Mohamed VI, Commandeur des croyants au secours de la laïcité ?, Confluences Méditerranée, 2004, 51(4):163‑180.
  4. INA.fr, Entre le Maroc et la France, une histoire en partie conjointe, histoire du protectorat français (1912‑1956).
  5. Ghita Zine, Maroc : aux origines coloniales des lois sur les mœurs, Yabiladi.com
  6. Telquel.ma, Oui, le Maroc est un pays laïc

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GRÈCE : UNE SÉPARATION INACHEVÉE

GRÈCE : UNE SÉPARATION INACHEVÉE

En Grèce, la religion et l’Église orthodoxes bénéficient d’un statut privilégié, fruit d’une histoire singulière où nation et religion sont intimement liées. Si la majorité de la population grecque se dit favorable à une plus grande séparation de l’Église et de l’État, ce projet, en dépit des avancées et tentatives de réformes, demeure aujourd’hui inachevé.

La langue grecque fournit certes l’étymologie du mot laïcité, qui provient de l’adjectif λαϊκός (laikos), « qui appartient, se rapporte, s’adresse au peuple ». Pour autant, l’influence hellène sur le concept de laïcité – dont l’histoire et un peu d’étude comparative nous enseignent qu’il est assez strictement français – s’arrête ici, tant il est vrai que la Grèce semble aux antipodes du modèle laïc français.

Les premières pages de la Constitution de la Grèce, proclamée au demeurant « Au nom de la Trinité Sainte, Consubstantielle et Indivisible », le démontrent avec évidence puisque son article 3 pose le principe suivant, encore en vigueur aujourd’hui : « La religion dominante en Grèce est celle de l’Église Orthodoxe Orientale du Christ ». Sans préjudice des diverses interprétations constitutionnelles de cette clause, la religion et l’Église orthodoxes bénéficient donc incontestablement d’un statut privilégié.

Cette situation est d’abord le fruit de l’histoire singulière de la nation grecque. Elle n’est néanmoins ni parfaitement consensuelle ni intangible, ce qu’ont bien montré les dernières décennies, périodiquement marquées par diverses tensions et tentatives de réformes. En dépit de ces dernières, la séparation de l’Église et de l’État demeure en Grèce un projet inachevé.

La place prépondérante et la grande influence de l’Église orthodoxe en Grèce résulte en effet d’abord du fait qu’elle est un des éléments constitutifs de la nation grecque, et se présente comme l’héritière de la tradition byzantine. Tandis qu’ailleurs, l’Église a régulièrement été une puissance concurrente de l’État, ici, religion et nation sont intimement liées. Cette intrication se lit encore aujourd’hui dans la Constitution qui énonce que l’instruction, mission fondamentale de l’État, a notamment pour but « le développement d’une conscience nationale et religieuse » (article 16). Plus largement, Guy Haarscher relève que l’orthodoxie aurait joué le rôle de garante de l’identité du peuple grec sous la domination ottomane, puis pendant la guerre d’indépendance (1821-1829)[1]. Dans la foulée de l’indépendance, en 1833, l’Église grecque, appuyée par le pouvoir politique, se proclame unilatéralement autocéphale, c’est-à-dire indépendante vis-à-vis du patriarcat de Constantinople. Placée à l’origine sous l’égide du ministère de l’Éducation et des Affaires religieuses, elle a progressivement organisé son autonomie, tout en préservant des liens étroits avec l’État grec. Ainsi, aujourd’hui encore, l’Église bénéficie-t-elle d’une série d’avantages juridiques et fiscaux, à l’image de la subsistance d’un clergé fonctionnaire, rémunéré par l’État. De fait, et au-delà de la question du statut de l’Église, la religion orthodoxe demeure un point de repère central dans la société grecque. Et par-delà même des questions de foi, l’orthodoxie y joue un véritable rôle culturel et social.  

Cela dit, en dépit de leur proximité, l’Église et l’État grecs n’ont pas échappé au phénomène de sécularisation, charriant avec lui son lot de conflits politiques et idéologiques, mais aussi et surtout de conquêtes libérales. Ainsi, tandis que la première s’est progressivement libérée de la tutelle du pouvoir politique, le second s’est efforcé, petit à petit, au gré des alternances politiques des dernières décennies, d’affirmer sa centralité dans la gestion des affaires humaines. Sous l’impulsion des socialistes du Pasok – Mouvement socialiste panhellénique –, d’importantes réformes législatives sont mises en œuvre durant les années 1980, à rebours des positions de l’Église orthodoxe : légalisation du mariage civil pour les couples hétérosexuels et dépénalisation de l’adultère en 1982, légalisation de l’avortement en 1986. Le début du XXIe siècle est marqué par un affrontement spectaculaire autour du projet de suppression de la mention obligatoire de l’appartenance religieuse sur les cartes d’identité grecques, qualifié de « crime contre la nation » par l’archevêque Christodoulos. Une pratique discriminatoire, finalement abolie à l’issue d’un bras de fer entre l’Église et le gouvernement grecs. De même, en 2008, les cours de religion, jusqu’alors obligatoires dans l’enseignement public et portant essentiellement sur la religion orthodoxe, deviennent facultatifs. En 2015, l’arrivée aux pouvoir du parti de gauche Syriza, emmené par le futur premier ministre Alexis Tsipras, est l’occasion de nouvelles avancées, dont l’extension du PACS aux couples de même sexe, ou la possibilité pour ces derniers d’accompagner des enfants en tant que famille d’accueil. Plus spécifiquement, le gouvernement grec s’engage alors dans une vaste réforme constitutionnelle ayant pour but la séparation de l’Église et de l’État, une promesse de campagne du candidat Tsipras[2]. Alors qu’un accord historique est trouvé fin 2018 entre le premier ministre et l’archevêque Ieronymos, prévoyant notamment la suppression du statut de fonctionnaires des membres du clergé, la hiérarchie orthodoxe rejette pour l’essentiel le projet du gouvernement – lequel préconisait encore la révision de l’article 3 de la Constitution et l’affirmation de la neutralité religieuse de l’État. Toutefois, introduites dans un contexte électoral, ces propositions seront finalement rejetées à la suite de la victoire des conservateurs et de leur chef de fil Kyriakos Mitsotakis, celle-ci arrêtant net l’entreprise historique de séparation de l’Église et de l’État en Grèce.

Si l’orthodoxie et l’identité grecque semblent consubstantiellement unies, force est de constater que la première sert régulièrement de prétexte à l’Église pour intervenir dans la sphère publique, peser sur la politique et in fine la société. Son opposition, ferme et quasi-systématique quant aux progrès des droits et libertés individuelles ne peut être ignorée. Ce fut encore le cas en 2024, avec l’adoption du mariage homosexuel porté par la majorité conservatrice[3]. Or, comme le dit très justement Guy Haarscher, « la question ne consiste pas à critiquer la religion devenue lien culturel et mémoire partagée : il s’agit bien plutôt de dénoncer une politisation de la religion[4] ». C’est sans doute la raison pour laquelle, bien qu’une très grande majorité de Grecs soient des chrétiens orthodoxes, l’essentiel de la population se dit aujourd’hui favorable à la séparation entre l’Église et l’État (70% selon une vaste enquête de 2024[5]). Et s’il ne saurait être question d’écarter les religions de l’espace public, il apparaît bien nécessaire de les empêcher de peser sur la politique, et de bien distinguer le rôle de l’Église et celui de l’État. La tâche est irréductiblement complexe. Aristide Briand le soulignait déjà en 1905 en énonçant que « la séparation est un de ces problèmes irritants qui sont le plus propres à passionner les masses ».

En Grèce, l’occasion manquée de 2018 ne devrait toutefois pas conduire à abandonner cette ambition qui, moyennant un courage politique certain, est porteuse de pluralisme et tolérance. On notera en tous cas, que l’ancien premier ministre Tsipras, un des plus fervents défenseurs de la séparation en Grèce, semble préparer son retour sur le devant de la scène politique[6].  

 

Références 

[1] Voir sur le cas de la Grèce Guy Haarscher, La Laïcité, Presses Universitaires de France, 2021, p. 68 à 72.

[2] Cf. https://www.radiofrance.fr/franceculture/en-grece-la-separation-progressive-de-l-eglise-et-de-l-etat-6145400.

[3] Cf. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-enjeux-internationaux/en-grece-le-mariage-homosexuel-porte-par-la-majorite-conservatrice-8903557

[4] Guy Haarscher, op. cit., p. 70.

[5] Cf. https://www.courrierinternational.com/article/le-chiffre-du-jour-en-grece-l-eglise-orthodoxe-reste-omnipresente-mais-le-nombre-de-croyants-diminue.

[6] Cf. https://www.lemonde.fr/international/article/2025/11/24/avec-son-livre-ithaque-l-ex-premier-ministre-grec-alexis-tsipras-prepare-son-retour_6654581_3210.html.

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Laïcité – la mosaïque européenne

Jacquelines Costa-Lascoux

Laïcité – la mosaïque européenne

« Parce qu’ils affirment la liberté de conscience et se réclament des Droits de l’Homme, les Etats de l’Union européenne se rattachent à une sécularisation affranchie des théocraties »

« Un pays laïque est un pays où l’on peut naître juif polonais et devenir l’un des premiers prélats catholiques de France » déclarait Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris. En Grande Bretagne, Tony Blair a dû attendre la fin de son mandat de Premier ministre pour se convertir au catholicisme, non sans avoir déclenché la polémique. En droit français, la liberté de conscience est celle de croire, de ne pas croire et de changer de religion, sans craindre l’opprobre ou la condamnation pour apostasie. Quant au blasphème, les personnes sont protégées contre les insultes et la diffamation, en revanche, la critique des idées est libre (1) . Au Danemark, la publication des caricatures de Mahomet avait fait surgir le débat sur un article du code pénal tombé en désuétude, le délit de blasphème. Celui-ci est toujours inscrit dans la majorité des droits européens (2). Dès lors, la France laïque serait-elle une exception comme certains se plaisent à le dire ? Cet article a initialement été publié dans le rapport de la Fondation Jean Jaurès « Que vive la laïcité ! 50 contributions pour les 120 ans de la loi de 1905 ».

Le paysage contrasté des religions en Europe

 

L’Europe est diverse dans sa composition religieuse. Au nord, les pays protestants notamment luthériens, au sud, les pays catholiques et la Grèce orthodoxe. Dans l’entredeux, la Bavière, l’Autriche et la Pologne avec des populations principalement catholiques. A l’ouest, la Grande Bretagne partagée entre le catholicisme à sa périphérie et le protestantisme anglican de l’establisment anglais – en guerre pendant trente ans, en Irlande (1968-1998). N’oublions pas l’Islam dans les pays anciennement sous califat ottoman ni les identités nationales attachées à l’orthodoxie, à l’est de l’Europe.

Or ce paysage ne cesse de se transformer selon quatre tendances :

  • la sécularisation croissante de plusieurs pays européens, plus de la moitié de la population se dit « indifférente à la religion ». La France est ici distancée par les démocraties nordiques et la Grande Bretagne – ce n’est pas la laïcité qui éloigne le plus de la religion ! D’après l’Eurobaromètre de 2018, seuls 19 % des Norvégiens « croient que  dieu existe ». C’est la proportion la plus faible des pays occidentaux ;
  • l’installation en Europe de cultes liés à l’immigration : l’islam, le bouddhisme et l’hindouisme ;
  • des mouvements intégristes, certes minoritaires, mais visibles et parfois violents jusqu’au terrorisme, et pratiquant l’entrisme dans les institutions (3);
  • des phénomènes sectaires en expansion, souvent liées au complotisme.

Nos visions stéréotypées sont sans cesse à réinterroger, mais il reste un point commun : le paysage religieux est inévitablement redessiné par le politique.  L’Etat et les cultes, se confortent, se maintiennent à distance ou se séparent. Et, au-delà des principes, fussent-ils inscrits dans la Constitution, les réalités diffèrent souvent. L’évolution des mœurs et l’évolution du droit n’avancent pas toujours au même rythme.

Des systèmes à géométrie variable 

 

Parce qu’ils affirment la liberté de conscience et se réclament des Droits de l’Homme, les Etats de l’Union européenne se rattachent à une sécularisation affranchie des théocraties. Cependant, les différences restent notables en fonction des contextes nationaux. Plusieurs systèmes peuvent être distingués, parfois en se combinant partiellement : la laïcité, la pilarisation, les religions reconnues ou établies, la religion d’Etat.

a)- La laïcité

Trois pays sur vingt sept ont inscrit une forme de laïcité dans leur Constitution : la France, le Portugal et la Belgique. Mais chacun a inventé une laïcité à sa manière en fonction de ses réalités sociologiques. Ainsi, au Portugal, l’immense majorité de la population est catholique (81 % de la population),  les musulmans ne sont pas plus de 15 000 et les juifs environ 2000, alors que le Portugal avait accueilli un grand nombre de juifs fuyant le nazisme. De nos jours, le problème majeur auquel fait face le Portugal est la montée des sectes venant du Brésil et des témoins de Jéhovah. Leur nombre est en constante augmentation.

En Belgique, on parle de « laïcité organisée » pour désigner l’ensemble des associations et organismes qui — sur la base d’une philosophie athée ou agnostique  — regroupent des individus ne se réclamant d’aucune religion. De fait, le degré d’organisation des laïques est élevé en raison de la « pilarisation » dans laquelle il a pris sa place.

b)- La pilarisation

Si la Constitution belge se rapproche du système de « pilarisation » à la néerlandaise, elle reconnaît la laïcité comme un des piliers de la société à côté du pilier catholique, du pilier protestant, du judaïsme. La Constitution belge (art.19 à 21) consacre les principes fondamentaux de liberté de conscience et liberté des cultes, le principe selon lequel l’Etat n’a pas le droit d’intervenir ni dans la nomination, ni dans l’installation des ministres d’un culte. Par ailleurs, le mariage civil doit précéder la bénédiction nuptiale. L’Etat se veut « le gestionnaire du pluralisme » et il lui « appartient de garantir le traitement équitable de toutes les tendances idéologiques reconnues ». Malgré ces préceptes constitutionnels, la religion catholique continue à bénéficier d’une situation privilégiée. Ce qui a amené récemment un groupe de parlementaires à demander la séparation effective des Eglises et de l’Etat, le fait religieux étant renforcé par la partition linguistique : la partie flamande reste le bastion des catholiques. Le combat laïque s’appuie notamment sur la loi du 21 juin 2002 qui reconnaît une « communauté philosophique non confessionnelle » par province ainsi qu’au niveau national un « Conseil central laïc ». De fait, il existe un grand nombre d’associations laïques qui constituent une alternative aux aumôneries dans les hôpitaux, les prisons, à l’armée ou dans la cité. Des associations organisent des cérémonies célébrant les moments clés de l’existence : le parrainage (à la naissance d’un enfant), la fête de la jeunesse laïque, le mariage laïque, les funérailles laïques. Pour certains, ce statut public assimile la laïcité à une sorte de « culte reconnu ». Par ailleurs, l’Islam a acquis un véritable pouvoir local, comme à Molenbeek, bastion du communautarisme.

c)- Les religions reconnues ou établies

Tout en affirmant la liberté de conscience, des Etats accordent une place organique à certaines religions inscrites sur une liste limitative : catholicisme, églises protestantes, judaïsme. Ainsi, en Allemagne, l’Etat contribue financièrement aux hôpitaux et organismes sociaux gérés par les communautés religieuses. Les jours fériés chrétiens sont constitutionnellement protégés. Dans la plupart des Länder, les élèves des écoles publiques suivent des cours de religion. Un impôt au bénéfice des Eglises est prélevé à la source sur le revenu (8 à 9%), sauf si le citoyen abjure sa confession d’origine (4). Or, depuis quelques années, les autorités publiques cherchent à intégrer les cultes non-reconnus, notamment l’Islam. La grande question a été l’enseignement islamique à l’école. L’instauration en 2006 d’un cours d’éthique obligatoire a avivé la polémique. Par ailleurs, la loi de neutralité berlinoise, votée en janvier 2005, a exclu le port de signes religieux chez le personnel éducatif, ainsi que dans l’ensemble de la fonction publique. Malgré la décision de la Cour constitutionnelle fédérale du 27 janvier 2015 stipulant que l’interdiction générale des expressions d’appartenance religieuse est contraire à la Loi fondamentale et que le port du foulard à l’école par les enseignantes est autorisé, le Land de Berlin a fait savoir qu’il n’avait nullement l’intention de modifier sa loi de neutralité religieuse. Contrairement à la quasi-totalité des Länder, le cours de religion à Berlin reste une matière facultative. Ce statut dérogatoire a été maintenu après la réunification de l’Allemagne, de sorte que l’enseignement religieux y est, aujourd’hui encore, facultatif et du seul ressort des autorités religieuses accréditées.

L’introduction du cours « Développement personnel– Éthique – Culture religieuse », en discussion dans le Brandebourg dans les années 1990, tout comme les cours d’éthique ou de philosophie institués dans le Schleswig-Holstein, en Mecklembourg-Poméranie et en Rhénanie du Nord-Westphalie a conduit le SPD berlinois à s’opposer à la requête des Églises chrétiennes d’un enseignement religieux obligatoire. Lors de son congrès en juillet 1994, le SPD berlinois, soucieux de prendre en compte la non-appartenance confessionnelle d’une grande majorité de la population berlinoise, a demandé le maintien du statut dérogatoire de Berlin (la clause de Brême). C’est un véritable bras de fer qui s’est ainsi joué entre les Églises chrétiennes et les sociaux-démocrates.

La reconnaissance de la Fédération islamique berlinoise (IFB) comme «communauté religieuse» par la Cour administrative d’appel de Berlin en novembre 1998 est alors venue télescoper les débats en cours. L’octroi du statut de «communauté religieuse» – au terme d’une bataille judiciaire qui a duré près de vingt ans – à la Fédération islamique berlinoise (IFB) a permis à cette dernière de dispenser un enseignement religieux islamique sous sa seule responsabilité au sein des écoles publiques. Mais ce jugement a suscité un tollé de la part des associations islamiques non représentées, qui ont contesté la représentativité de l’IFB, et les inquiétudes des services de renseignements allemands et du Sénat berlinois, du fait des liens attestés entre l’IFB et Milli Görus, groupe turc qualifié d’organisation nationaliste radicale. Par ailleurs, la question des abus sexuels sur mineurs, les polémiques sur le mariage des prêtres, sur l’homosexualité, ont accentué les dissensions entre l’Eglise catholique allemande et le Vatican. Aujourd’hui, un nombre croissant d’Allemands se déclare « sans religion ». Daté historiquement, le système des religions établies montre ses lacunes et ses incohérences.

d)- La religion officielle ou de l’establishment

Plusieurs Constitutions européennes font référence à la religion du Roi ou à une tradition, héritée d’un régime monarchique. Ainsi, le roi du Danemark doit appartenir à l’Eglise évangélique luthérienne, religion d’Etat, le prince consort est invité à se convertir. Mais, de fait, dans les pays nordiques, l’appartenance à la religion est d’abord culturelle et la pratique religieuse très faible.

Le Roi d’Angleterre est le chef de l’Eglise anglicane, qui dispose d’une représentation constituée de 26 ecclésiastiques au Parlement. Aujourd’hui, cependant, les chrétiens représentent à peine une minorité de la population. Moins de 44% des habitants d’Angleterre et du Pays de Galles se disent anglicans, catholiques ou membres d’une autre église chrétienne (5). Selon l’enquête British Social Attitudes, les anglicans représentent moins de 19% de la population, contre plus de 44% trente ans plus tôt. Les catholiques sont à un peu plus de 8% et les autres chrétiens à près de 16%. Les personnes se déclarant de religions non-chrétiennes – musulmans, juifs, hindous, bouddhistes –  représentent 7,7% de la population anglaise et galloise. Les variations entre régions sont importantes. Londres présente la plus faible proportion de sans religion, ce qui s’explique par une importante population immigrée. A l’opposé, le pays de Galles, qui a une population plus homogène, affiche la plus forte proportion de personnes sans religion (près de 60%). Plus généralement, la pratique religieuse est en chute libre pour les cultes anciens – moins de 9% des anglicans se disent pratiquants réguliers – mais soutenue pour les « nouveaux cultes ». Ceci explique que, pour la première fois dans l’histoire de la monarchie, le roi Charles III ait déclaré représenter « les religions du Royaume dans leur diversité ».

En Grèce, la Constitution républicaine de 1975, a gardé l’expression antérieure de la « Sainte trinité, consubstantielle et indivisible ». L’orthodoxie est la religion officielle et même s’il n’existe pas d’impôt cultuel, le gouvernement paie les salaires, les retraites et la formation religieuse du clergé, finance l’entretien des églises et accorde une reconnaissance particulière au droit canon orthodoxe. Par contre, l’enseignement religieux n’est plus obligatoire et, depuis août 2008, il n’est plus nécessaire d’invoquer la liberté de conscience pour demander que les enfants ne reçoivent pas un enseignement religieux (art. 5 de la Constitution Grecque de 1975).

Les pays de l’ancienne Europe de l’Est, quant à eux, sont marqués par un net retour du religieux. Ainsi la Pologne a signé, en 1993, un concordat avec le Vatican. Depuis, l’Union Européenne a fait pression pour que la Constitution Polonaise votée en 1997 comporte le respect des droits de l’Homme et « l’égalité de toutes les religions ». Mais, dans les faits, le concordat et la situation politique donne un grand pouvoir à l’Eglise catholique. Certains députés avaient même projeté de soumettre tous les projets de lois élaborés au Parlement au contrôle préalable de l’Eglise. Plus marquée encore, aux frontières de l’UE, la ligne de partage avec les pays orthodoxes souligne désormais des fractures politiques que Jean-François Colossimo analyse dans son dernier ouvrage La cruxifiction de l’Ukraine.

L’Europe des religions est devenue un kaléidoscope dont les morceaux issus des différentes traditions se recomposent au gré des évènements. Rien n’est figé et à l’intérieur même d’un Etat national, les dérogations sont nombreuses (6),  mêlant les traditions culturelles aux aléas de l’histoire.

L’avenir de la laïcité

 

Pour qualifier la laïcité, René Rémond avait coutume de parler « d’une antériorité française, à l’instar de la Déclaration de 1789 pour les Droits de l’Homme ». Le dénigrement de la laïcité par ignorance ou par résurgence d’un passé mythifié n’est plus de mise. Une distanciation s’opère dans l’Union européenne entre les Eglises et l’Etat, les citoyens voulant affirmer leur liberté de choix dans leurs convictions. Par ailleurs, tous les Etats sont confrontés aux difficultés d’intégration de cultes « venus d’ailleurs » et de courants intégristes agressifs. Parce qu’elle garantit l’égale dignité des personnes et l’égalité des droits sans considération de religion, la neutralité de l’Etat et du service public, la mixité de genre indépendante des tabous et des interdits sexuels, la liberté de la recherche et de la création sans censure, la laïcité est désormais l’enjeu majeur du développement des démocraties.

Jacqueline Costa-Lascoux, Directrice de recherche honoraire au CNRS

Notes

(1) Selon la loi de 1881, critiquer, et même injurier une religion n’est pas un délit ni un crime en soi

(2) Cf Art. 166 du Code pénal allemand, art. 188 du Code pénal autrichien, art. 1er du Code pénal finlandais, art. 140 du Code pénal danois qui prévoit la possibilité de détention de celui qui, publiquement, ridiculise ou insulte le dogme ou le culte d’une communauté religieuse. Traditionnellement, le droit pénal des Etats du Sud de l’Europe (Espagne, Italie, Grèce) n’ont pas aboli le délit de blasphème.

(3) Cf Frères musulmans et islamisme politique en France, Rapport au Gouvernement, 2025.

(4) Une affaire a défrayé la chronique : un résident français qui avait rempli le formulaire d’autorisation de séjour, à Berlin, en cochant la case « sans religion » s’est aperçu qu’un impôt religieux était prélevé sur son salaire au bénéfice du diocèse. Les autorités catholiques avaient  enquêté auprès du diocèse de naissance, en France, pour confirmer que ce résident avait été baptisé. Il fallut que celui-ci  abjure la foi catholique, par écrit, pour ne plus payer d’impôt religieux.

(5) Des tabloids ont titré : « L’Angleterre n’est plus chrétienne »

(6) En France, n’oublions pas les statuts particuliers de l’Alsace/Moselle, de la Guyane, de Mayotte.

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S’étant déplacé au Brésil pour la COP30, le sénateur Michaël Weber retrace pour le Temps des Ruptures trois rencontres qui ont révélé la complexité d’une transition écologique dans les pays en développement. Des femmes Kilombos au sénateur brésilien proche de Lula Jacques Wagner, l’on saisit qu’il n’y aura pas de transition écologie sans justice sociale. Récit.

Le 18 octobre 2024 a été signé un mémorandum d’accord entre l’Etat de Bahia et la Fédération des Parcs naturels régionaux de France. Ainsi naissait le projet Prot’Air financé notamment par le ministère des Affaires étrangères, l’Etat de Bahia, avec la participation des parcs naturels régionaux des Pyrénées Ariégeoises et de la Haute Vallée de Chevreuse.

Au Brésil les communes de Valença, de Taperoa et depuis peu de Nilo Peçanha sont engagées dans cette coopération. A proximité de Salvador de Bahia, ce territoire veut soutenir particulièrement le retour à une agriculture familiale. Ici l’on considère que la transition agricole justifie que l’on revienne à une agriculture de proximité conscient de la richesse de cette terre nourricière.

Au Brésil, la démarche « bio » est naissante, mais la fierté pour cette agriculture de territoire est, elle, bien présente. C’est pour cette raison que la marque « Valeurs Parcs naturels régionaux » intéresse les acteurs locaux. L’agriculture familiale voulu par l’Etat de Bahia peut devenir un projet collectif au service des territoires, amenant les responsables politiques locaux à vouloir aller plus loin. Ils veulent adosser à l’agriculture familiale un tourisme durable de proximité qui met en valeur l’histoire si singulière de ce territoire fait de brassage de population.

Au moment de la signature de ce mémorandum, je n’imaginais pas me retrouver en mission d’inspection sur place à l’occasion de la venue du Président de la République Emmanuel Macron dans le cadre du Forum Nosso Futuro début novembre 2025. Ce forum vise à construire une plus grande relation de respect entre l’Afrique, le Brésil et la France. Ainsi en amont de la COP 30 à Belém, de multiples élus locaux et responsables politiques se sont retrouvés pour imaginer un nouveau futur en commun à construire avec la justice territoriale, l’inclusion sociale et l’égalité de genre construit sur la culture afrodescendante considérée comme le socle commun à cette coopération.

Ce déplacement m’a laissé évidemment un sentiment mitigé que j’illustre par trois moments particuliers que j’ai vécus sur place.

A Nilo Peçanha c’est l’histoire d’une rencontre. Celle de la communauté Kilombo. Le contraste est puissant ! D’un côté ces gros bourgs à l’activité débordante tiraillés entre le rêve d’un ailleurs et la pauvreté réelle de la communauté, représentée par des élus surinvestis, communicants invétérés. De l’autre, cette communauté Kilombo nichée dans un hameau discret. Pour y aller le dépaysement opère, et très vite je me suis senti désorienté par une route sinueuse, refaite récemment sans qu’elle ne fasse totalement son office. Nous sommes reçus dans un petit village par des femmes Kilombos extraordinaires qui témoignent de leur histoire avec tant de force. Contraste parce qu’en quelques kilomètres de routes, je trouvais là un lieu paisible, doux, calme. Les Kilombos sont ces descendants d’esclaves noirs qui ont fui les esclavagistes pour se cacher en forêt. De fait ce village se trouve dans une espèce de cuvette, cachée des regards, tout proche d’une mer que l’on ne perçoit même pas. Ici l’écologie, puisqu’il est question de cela, vu comme le lien entre patrimoine naturel et culturel est une évidence, au point qu’ils ne comprennent pas ce que nous français voulons leur apporter. Ce village, qui aurait en France le label des « plus beaux villages » doit rester ici l’un des plus grands secrets. Je mesure alors le risque de parler ici de tourisme durable, tellement j’ai peur de casser un bijou de culture, et d’authenticité.
Me revient alors à l’esprit ce projet français de récréer un lien historique entre l’Afrique, le Brésil et la France, le forum Nosso Futuro, si éloigné de ce qui se joue ici et peut être décalé par rapport au message qu’attendent ces peuples. Au moment de quitter le village je me nourris de l’hospitalité de ces femmes Kilombos, de leur franche joie, elles si engagées, mais aussi porteuses des blessures de leur histoire.

Nous prenons la route de Taperoa pour visiter une ferme familiale. Là sur 90 hectares toute la famille est active et travaille au service du collectif. Dans ce champ où l’on cultive le cacao, le clou de girofle, la banane, le manioc, la mangue et tant d’autres fruits improbables, le chef de famille me demande ce que l’on peut faire pour lui. Me voilà désarçonné. Admiratif devant son mode de culture, touché par la fierté qui est la sienne de voir sa famille engagée à ses côtés, que pouvais-je lui répondre ? Lui parler des débats agricoles en France, du Mercosur sujet abordé avec tant de mauvaise foi ? des glyphosates qui polluent tant les terres que les esprits ? de la plus-value économique que l’on recherche ? des opportunités des marchés européens ? ou de la garantie d’un marché brésilien cherchant la qualité ? Tout cela était vraisemblablement bien loin de sa préoccupation, car sans le savoir il fait ce que l’on prône depuis longtemps dans les PNR (pars naturels régionaux), j’ai sans doute plus à apprendre de lui. La seule question qui reste alors posée est celle de la valorisation économique de ses produits.

Riche de cette journée me voilà de retour à Salvador de Bahia, avant de faire une seconde rencontre. Lors d’un point administratif entre les personnels en chargent de cette coopération, le secrétaire d’Etat à l’Environnement de l’Etat de Bahia, vient me chercher pour me proposer un échange avec le sénateur Jacques Wagner. Ancien gouverneur de l’Etat de Bahia, ancien Ministre de la Défense du Brésil (2015-2016), sénateur depuis 2019, je découvre un homme charismatique au parcours romanesque. Membre du Parti des Travailleurs, proche du président Lula, de son œil bleu gris clair, il m’interroge, peut être même qu’il sonde mes intentions. De l’agriculture familiale en l’Etat de Bahia, nous passons vite aux enjeux internationaux. Je prends une première leçon d’un homme conscient du moment, mais serein et confiant en l’avenir. Au lieu d’une personne qui pourrait à la fin de sa carrière s’interroger avec désespoir de la terre qu’il laisse à ses descendants, je découvre un homme au contraire convaincu que l’Humanité saura retrouver l’espoir. Il croit en l’avenir, il n’éprouve aucune mélancolie, il annonce une période de transition politique mondiale difficile, mais est certain de l’issue positive. Je m’en veux en cet instant d’être plus pessimiste que lui avec 20 ans de moins. Mais surtout son propos sur l’écologie rejoint ce que je défends moi-même depuis longtemps. La transition écologique ne peut pas réussir sans prise en compte des enjeux sociaux. Le Sénateur Wagner m’explique pourquoi le président Lula tenait à accueillir la COP30 à Belém, malgré les difficultés d’hébergements et d’accessibilité. Belém c’est d’abord une porte sur l’Amazonie, terre emblématique quand il est question d’écologie. Ce n’est pas simplement un symbole, mais il s’agit aussi d’un territoire particulièrement touché par le réchauffement climatique. Néanmoins le même sénateur m’interpelle sur le niveau de vie de ses concitoyens touchés par le dérèglement climatique. Ici la transition vers la mobilité électrique n’est pas encore possible. Avant cette Cop 30 et pendant les jours de débats, de nombreux journalistes se sont interrogés sur la sincérité environnementale du président Lula. Engagé contre la déforestation mais favorable à l’exploitation pétrolière sa crédibilité est questionnée. A Belém tous les contrastes, tous les paradoxes sont palpables. Je n’étais donc pas étonné de l’équilibre brésilien qui est sorti des discussions. L’Europe aurait souhaité que la COP aille plus loin dans ses exigences de décarbonation. Cette décarbonation aujourd’hui décriée par les populistes en Europe est tellement plus difficile à envisager dans les pays en développement. Et pourtant elle est une nécessité.

Les Kilombos de Nilo Peçanha et le sénateur Jacques Wagner, deux images antinomiques qui servent pourtant la même réalité et qui posent la même question. Comment vivre mieux, comment améliorer son niveau de vie, dans un environnement sain mais dans une économie en transition, incompatible avec le capitalisme effréné et qui n’a pas encore su créer une nouvelle richesse partagée et productive.

Riche de ces deux images, j’écoute le Président Emmanuel Macron lors de sa venue à Salvador de Bahia pour lancer le Forum Nosso Futuro. Je rencontre certains responsables que j’ai croisés les jours précédents. L’image est étonnante. Nous nous retrouvons sous une tente qui donne sur les favelas voisines, curieuse image entre grand-messe sous une tente avec une climatisation bruyante inefficace qui côtoie l’extrême pauvreté. Sous les couleurs chatoyantes de la mise en scène, Emmanuel Macron appelle à la réconciliation, mais il manque l’essentiel : la reconnaissance de la richesse culturelle de cette histoire, l’appel au pardon. J’ai espéré un message de bienveillance et d’humilité de sa part. Il n’est pas venu. En sommes-nous capables ? Ce mois de novembre est important pour le Brésil. C’est le symbole d’un pays fier de son histoire, mais aussi d’une démocratie fracturée, qui s’est fait un honneur d’accueillir la Cop 30.

L’annonce de l’accord à Belém a suscité des critiques en France considérant que nous n’allions pas assez loin, tant le dérèglement climatique menace l’espèce humaine. Evidemment je partage cette idée. Mais je comprends aussi que pour le paysan que j’ai rencontré dans sa ferme familiale, et pour les filles Kilombos c’est une avancée. Plus que jamais j’en reviens avec la conviction que le défi climatique est aujourd’hui d’abord un défi social et économique. Les COP se succèdent et se fracassent contre des intérêts divergents et un constat qui n’est pas encore suffisamment partagé. D’un côté le monde occidental qui veut bien faire des efforts, mais qui se dit qu’il parviendra toujours à supporter économiquement les conséquences du dérèglement climatique. Le monde en développement qui pense pouvoir rejoindre l’occident dans cette espérance mais ? qui ne supporterait pas de compromettre son développement. Ici, j’ai entendu les acteurs locaux me dire que le réchauffement climatique n’avait pas d’effet, si ce n’est que la culture du cacao était meilleure que par le passé. La dernière catégorie est celle de ces peuples qui disparaissent à petit feu. Ils sont au cœur de l’Amazonie, au Groenland, en Birmanie, au Népal. La mondialisation aura raison d’eux, tant nous détournons notre regard à chacun de leurs cris.

La lutte contre le dérèglement climatique comme l’adaptation au changement climatique n’a d’horizon qu’à condition de donner aux populations les plus fragiles la perspective d’un monde meilleur. Nous pensons que le sujet est d’abord occidental alors qu’il concerne aujourd’hui plutôt le reste du monde celui en développement ou celui qui est encore pauvre. En occident les populistes tentent d’agréger tous les mécontents de la transition énergétique. Ils vont sans doute réussir leur pari, mais la réaction de la population sera terrible quand elle prendra conscience de la supercherie idéologique qui est celle de l’extrême droite. Leurs représentants, produits marketing qui portent ces idées sur les réseaux sociaux, et qui n’ont pas de fonds seront alors honnis des habitants.

Le malheur ne viendra donc pas de l’occident, il viendra de notre incapacité à créer une solidarité à l’échelle planétaire, qui donne des perspectives de foi en l’avenir à l’agriculture familiale, aux femmes Kilombos, à la tribu amazonienne, à l’habitant des favelas, aux Inuits.

 

 

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La laïcité aux États-Unis, un principe asymétrique

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Aux États-Unis, la séparation des Églises et de l’État protège d’abord la religion contre l’emprise publique, bien plus qu’elle ne préserve l’État de l’influence religieuse, comme en France. Héritée de l’histoire des pionniers et consacrée par le premier amendement, cette laïcité asymétrique façonne durablement la vie politique américaine. Article de Corinne Narassiguin, sénatrice de la Seine-Saint-Denis.

Le principe de laïcité, c’est-à-dire la séparation des Églises et de l’État, trouve ses sources dans les Lumières qui ont éclairées la révolution française, et avant elle, la révolution américaine et l’établissement de la République des États-Unis d’Amérique.
Pourtant, la laïcité se traduit différemment en droit et en pratique dans nos deux pays.
Les États-Unis sont un pays laïque puisqu’il n’y a pas de religion officielle et que la liberté religieuse y est un droit fondamental, garantie par le premier amendement de la constitution datant de 1791, aux côtés de la liberté d’expression, la liberté de la presse, la liberté de réunion et d’association.
Notons que cet amendement ne garantit pas la liberté de conscience en tant que telle, dont découle pourtant toutes les libertés qu’il garantit explicitement. Car pour les pères fondateurs, ce n’est pas la foi religieuse ou l’absence de foi comme conviction intime qu’ils étaient inquiets de protéger, mais la liberté de pratiquer et de proclamer la religion de son choix.
L’histoire des pionniers américains est largement celle de groupes persécutés en raison de leur religion, venus sur le continent nord-américain pour y construire une nouvelle vie dans la liberté de pratiquer leur religion. C’est un aspect majeur du roman historique de la naissance des États-Unis. L’idée que les États-Unis sont un bastion imprenable de la liberté religieuse a été portée par de nombreux Présidents, de George Washington à Barack Obama, même si la réalité est moins glorieuse. Les affrontements religieux violents, les discriminations et persécutions religieuses font aussi partie de l’histoire des États-Unis.

Si la séparation des Églises et de l’État est établie en droit, la jurisprudence et les pratiques politiques et religieuses sont très différentes de celles qu’on connaît en France.
Il est courant pour des candidats aux élections ou des élus d’être invités à s’exprimer dans des lieux de culte, pour des représentants religieux de participer activement à la vie politique, en tant que soutien et même en tant que candidat ou élu. Il paraît politiquement inconcevable d’être un candidat sérieux à une élection sans faire connaître son appartenance religieuse. Quand on prête serment pour prendre ses fonctions d’élu, et dans beaucoup de tribunaux en tant que témoin, on le fait souvent sur le livre religieux de son choix.
Au nom de la liberté religieuse, les lobbies religieux mènent constamment des batailles politiques et juridiques pour imposer leurs croyances sur la loi et les politiques publiques, comme par exemple pour dicter le contenu des programmes scolaires, ou pour établir des dérogations religieuses y compris pour contrevenir aux droits des femmes ou pour discriminer contre des personnes LGBTI+. Ces cas finissent régulièrement devant la Cour Suprême, et le principe d’égalité devant la loi ne résiste pas toujours à celui de la protection de la liberté religieuse.

D’ailleurs, la devise « In God we trust » est apparue au XIXème siècle et en particulier pendant la guerre de sécession, pour à partir de 1956 être consacrée en devise nationale, imprimée sur toutes les pièces et tous les billets de monnaie, et affichée dans de nombreux tribunaux. À partir des années 1930 et surtout pendant la Guerre froide, l’athéisme était suspect car il était associé au communisme. Le « Godless communist » était une propagande efficace contre une catégorie d’êtres humains dépeints comme doublement dangereux : anticapitalistes et sans dieu. Jusqu’à présent s’affirmer athée aux États-Unis semble être un acte de militantisme politique.

Aux États-Unis, la liberté religieuse est garantie, l’État doit être impartial vis-à-vis des religions. Mais la religion est partout et se mêle de tout. Car en réalité, la séparation des Églises et de l’État vise à protéger les religions de l’intervention et de la persécution de l’État, mais ne vise pas à protéger l’État de l’intervention des religions. Ce n’est pas un oubli, c’est le sens de leur héritage historique. On est loin de l’idéal laïque de Thomas Jefferson et son « mur de séparation ». L’évolution politique du pays et la jurisprudence de la Cour suprême ont construit un mur qui n’est étanche que dans un sens.

Cette asymétrie du principe de laïcité à l’américaine est pleinement exploitée par le Trumpisme, où le culte de la personnalité se mélange de manière inquiétante à un christianisme évangéliste américain à la recherche d’un nouveau prophète.
Si la Cour suprême a supprimé le droit à l’avortement, c’est parce Donald Trump lors de son premier mandat a modifié profondément sa composition pour satisfaire les demandes de sa base chrétienne évangéliste.
Depuis le début du deuxième mandat de Donald Trump, ce principe de laïcité, même asymétrique, est de plus en plus souvent ébranlé.
Déjà pendant la campagne présidentielle, en mars 2024, Donald Trump a mis en vente pour 60 dollars pièce une « Bible Que Dieu bénisse les USA » comprenant une édition de la Bible chrétienne, une version volontairement incomplète de la Constitution des États-Unis, la Déclaration d’Indépendance et le Serment d’allégeance au drapeau américain.
Le « Make America Great Again » est construit sur le principe de la supériorité d’une civilisation états-unienne blanche et chrétienne. Donald Trump assume ouvertement vouloir « ramener la religion dans le pays ». Il organise des prières pendant les réunions de cabinet à la Maison Blanche et fait la chasse aux « biais anti-chrétiens » dans les administrations.
Le Vice-Président JD Vance, coupable d’avoir pour épouse une femme d’origine indienne et de religion hindoue, s’est senti obligé de rassurer la base électorale trumpiste en souhaitant publiquement, début novembre 2025, que son épouse se convertisse au Christianisme. S’en est suivi une vive polémique sur le respect de la liberté religieuse et les dangers de la politisation des religions.

Même quand le principe de la séparation des Églises et de l’État est gravement remis en cause, la protestation est asymétrique. Ce qui inquiète le plus, ce n’est pas l’influence des évangélistes chrétiens sur l’administration Trump, c’est l’interférence du politique dans les pratiques religieuses.

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D’un « État pour les juifs » à un « État juif », l’évolution du suprémacisme religieux en Israël

D’un « État pour les juifs » à un « État juif », l’évolution du suprémacisme religieux en Israël

Alors que la création de l’Etat d’Israël répondait à une logique d’inspiration laïque, l’influence croissante des religieux et leur arrivée au pouvoir en Israël révèle la trajectoire d’un Etat assis sur des principes démocratiques vers un projet théocratique, où l’impunité des crimes de guerre se trouve justifiée par le commandement divin.

En avril 2025, Ben Smotrich, ministre des Finances de l’Etat d’Israël, déclarait que ramener les otages n’était pas « l’objectif le plus important » de la guerre, la priorité étant d’empêcher le Hamas de contrôler Gaza, et peut être surtout, de permettre aux colons israéliens de s’y installer au service d’un « Grand Israël » tel qu’issu du texte divin. Alors que la création de l’Etat d’Israël répondait à une logique d’inspiration laïque, l’influence croissante des religieux et leur arrivée au pouvoir en Israël révèle la trajectoire d’un Etat assis sur des principes démocratiques vers un projet théocratique, où l’impunité des crimes de guerre se trouve justifiée par le commandement divin.

D’un « Etat pour les juifs » vers un « Etat juif »

Si la création d’un Etat d’Israël relevait nécessairement d’un lien avec le judaïsme puisque le projet visait à offrir un cadre aux Juifs, la place de la religion juive ne fut pas conçue comme le pilier central de l’idéologie sioniste. Théodore Herzl, l’un des principaux théoriciens du sionisme, parlait davantage d’un « Etat pour les juifs » que d’un « Etat juif ». La diaspora juive, largement influencée par les principes libéraux des démocraties occidentales, œuvra à la création d’un Etat où la souveraineté procéderait du peuple et non de Dieu, un projet laïque en somme. C’est ainsi que Ben Gourion, artisan central de la création d’Israël et juif laïque, participa à la construction d’un Etat fondé sur une vision libérale, conférant une place secondaire à la religion dans l’organisation étatique et d’abord conçu comme un pays à destination de la communauté juive.

Si bien que les premiers opposants au sionisme furent les plus religieux. Les rabbins allemands signèrent presque unanimement une pétition contre le projet sioniste. Plus largement, pour les Haredim, juifs orthodoxes ultra-religieux, le retour en terre sainte ne pouvait être l’œuvre des hommes et avoir lieu avant l’arrivée du mashia’h, le messie. L’hébreu était ainsi réservé à un strict usage religieux.

Israël n’est donc pas un Etat juif, au sens d’une théocratie fondée sur la religion juive. L’Etat reconnait ainsi la liberté de culte et ne fait pas du judaïsme la religion d’Etat officielle. Pour autant, l’organisation des relations entre l’Etat et les cultes en Israël ne procède pas d’une laïcité pleine et entière. Plutôt qu’un Etat « laïque», le particularisme juif s’est traduit par une forme de coopération entre la Synagogue et l’Etat.

En effet, afin de concilier les intérêts des différents groupes au sein de l’Etat d’Israël, et notamment l’intégration des groupes orthodoxes et religieux, Ben Gourion, fit des concessions, de « petits arrangements » pour contenter l’ensemble de la population. Il en va ainsi de la suppression des transports publics le jour de chabbat, de l’interdiction des mariages civils, ou encore de la cashrout avec le service de nourriture exclusivement casher dans les administrations publiques. La place de la religion juive conserve à l’évidence une place prépondérante dans la société israélienne, en témoignent les différents symboles nationaux : le drapeau d’Israël illustré de l’étoile de David, l’emblême d’Etat qu’est la menorah à sept branches…

Mais cette relative sécularisation originelle connait un glissement depuis plusieurs années. L’idéologie laïque travailliste des kibboutz de Ben Gourion s’est épuisée, concrétisée par l’extrême faiblesse de la gauche sioniste jusqu’à sa quasi disparition dans l’électorat israélien, le parti travailliste ayant recueilli seulement 3,7% des voix aux dernières élections législatives. En parallèle et nourrie par la régression de cette dernière, l’empreinte de l’idéologie du sionisme religieux dans la société israélienne s’est considérablement renforcée. Si la guerre de Six Jours en 1967 a été l’un des premiers tournants pour ce dernier, la victoire d’Israël perçue par certains comme « le signe incontestable d’un plan divin pour rendre la Terre entière d’Israël au peuple d’Israël », ce phénomène s’est accru ces dernières années.

Cette influence du sionisme religieux est allée de pair avec une évolution des composantes de la société israélienne. D’une part, des changements démographiques, fondés sur la croissance des familles ultra-orthodoxes, composées généralement de nombreux enfants, qui constituent désormais plus de 10% de la population israélienne et qui pourrait atteindre 20% en 2040 . D’autre part, une religiosité croissante en Israël où les juifs qui croient à l’arrivée du Messi sont de plus en plus nombreux . Le contenu religieux juif s’est vu renforcé dans le secteur éducatif, notamment dans les programmes scolaires mais aussi dans l’armée où les sionistes religieux composaient la moitié des diplômés dans les sections de combat de l’école des officiers de Tsahal.

L’un des marqueurs les plus importants de ce glissement vers le sionisme religieux est sans doute le vote par la Knesset de la loi du 19 juillet 2018. Ce texte, qui définit Israël comme le « foyer national du peuple juif », concrétise la suprématie juive, et, de fait, la différence de traitement en fonction de la judéité. Les citoyens arabes sont de plus en plus considérés comme des citoyens de seconde classe, avec par exemple la dégradation de la langue arabe de statut de langue d’Etat à un vague « statut spécial ».

Cet avènement des nationalistes messianiques s’est renforcé encore en 2022, avec l’arrivée à la troisième place du parti sioniste religieux aux élections législatives. Avec 11% des voix et l’obtention de 14 sièges à la Knesset, il est intégré au gouvernement. Deux ministres suprémacistes juifs, Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir, ont rejoint le gouvernement de Netanyahou, une extrême droite aux revendications théocratiques assumées.

Un projet messianique et théocratique qui menace la démocratie israélienne et justifie l’injustifiable

L’arrivée des suprémacistes juifs au pouvoir signe l’évolution d’un modèle – relativement – laïque et démocratique vers une société théocratique avec comme fondement un récit messianique. Ce nationalisme intégral porté par les sionistes religieux est inséparable d’un projet théocratique. Ses partisans défendent une société où seule la Halakha, la loi rabbinique, compte. Plus précisément, l’Etat peut et doit se passer de la démocratie, futile vis-à-vis de la loi du judaïsme. Pour les citoyens, cela se traduit par un traitement plus favorable au bénéfice des juifs contrairement au reste de la population, qui, dans leur projet, ne sont pas des composantes de l’Etat d’Israël.

Cette montée en puissance des dogmes religieux constitue aussi une menace pour l’ensemble des principes démocratiques progressistes de la société israélienne. A cet effet, le parti de Smotrich, ne reconnait pas l’homosexualité voire la condamne, un danger pesant sur les droits des personnes LGBTQIA+. Smotrich lui-même s’était défini comme un « fasciste homophobe ».

Mais l’une des caractéristiques les plus marquantes du courant sioniste religieux est son combat pour un « Grand Israël ». Ses partisans prônent une politique expansionniste englobant toute la terre biblique d’Israël. Celles-ci incluraient la Cisjordanie, les hauteurs du Golan, la bande de Gaza, le sud du Liban, le Sinaï, des parties de la Jordanie, voire de l’Irak. Fervents défenseurs des colonies donc, les sionistes religieux luttent contre leur démantèlement et entendent étendre la colonisation à l’ensemble de ces territoires. C’est en invoquant la loi divine et sous prétexte de vouloir garantir la sécurité de l’Etat d’Israël, que Ben Gvir et Smotrich ont même défendu « l’émigration des palestiniens » pour permettre le retour des colons israéliens à Gaza. Et c’est en suivant ce même récit messianique que les crimes contre l’humanité commis en Palestine sont légitimés par la volonté divine.

Alors que la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel demeure une condition sine qua non de la démocratie, en ce qu’elle est un corollaire de la liberté des individus, l’avènement d’un projet théocratique en Israël pourrait bien ancrer la fin de la « seule démocratie du Moyen-Orient ».

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