« Une démocratie qui ne se défend plus finit par s’habituer à sa propre disparition » – Entretien avec Mathieu Chéret

« Une démocratie qui ne se défend plus finit par s’habituer à sa propre disparition » – Entretien avec Mathieu Chéret

Dans son dernier livre dans la collection du Temps des Ruptures, « L’IA contre le peuple », Mathieu Chéret signe un récit d’anticipation politique, où l’intelligence artificielle ne se contente plus d’optimiser nos usages numériques, mais restructure en profondeur le débat public, les campagnes électorales et jusqu’à l’idée même de démocratie. À la frontière de l’essai et de la fiction prospective, l’auteur décrit un monde où le pouvoir a glissé vers les algorithmes et ceux qui les contrôlent. Entretien.
Le Temps des Ruptures : L’IA contre le peuple n’est ni tout à fait un essai, ni tout à fait un roman. Pourquoi avoir choisi cette forme hybride ?


Mathieu Chéret : Parce que je crois que nous avons atteint un point où l’essai classique ne suffit plus. Depuis des années, on empile les alertes, les rapports, les tribunes sur les dangers de la désinformation, de la post-vérité, du pouvoir des plateformes. Mais ces diagnostics, aussi justes soient-ils, restent souvent abstraits. Ils décrivent des mécanismes, rarement des vécus. Or ce que produit l’intelligence artificielle sur la démocratie n’est pas seulement d’ordre technique : c’est une transformation profonde de notre rapport au réel et à l’autre, à l’information et au politique. Elle agit à travers des récits fabriqués, hiérarchisés et ajustés en permanence, qui ne cherchent plus à décrire le monde mais à provoquer des réactions. Le récit d’anticipation permet de montrer comment tout cela s’enchaîne concrètement, presque banalement. Il n’y a pas de rupture spectaculaire, pas de coup d’État. Juste une succession de petits glissements : des campagnes et des émotions pilotées par l’IA, des institutions qui continuent de fonctionner mais qui ont perdu la main. J’ai voulu raconter ce moment précis où l’on se rend compte que tout est encore en place, mais que plus rien ne répond. L’histoire racontée n’est pas située dans un futur lointain : c’est un miroir légèrement décalé de notre présent. 


Sommes-nous vraiment rentrés dans l’ère de la démocratie zombie, comme vous l’évoquez dans votre livre ?


La démocratie zombie, c’est une démocratie qui marche encore, mais dont l’âme s’est dissoute. Les élections existent toujours, les débats aussi, les institutions également. Mais le centre de gravité a disparu. Les citoyens ne délibèrent plus réellement ; ils réagissent, guidés avant tout par leurs émotions. On continue d’appeler cela une démocratie parce que les formes sont intactes, mais la substance – le débat éclairé, le temps long de la décision – s’est évaporée. Regardez comment Trump a réussi à contourner les institutions sans jamais les abolir. Il ne supprime pas les élections, il les vide de leur sens. Il ne censure pas frontalement les médias ; il les noie sous un flot continu de provocations, de polémiques et de récits alternatifs. Il ne gouverne pas contre la démocratie, mais à l’intérieur d’elle, en exploitant ses failles. L’intelligence artificielle vient parachever ce mouvement : elle ne force rien, elle optimise. Elle multiplie l’impact des discours, ajuste les récits en temps réel, capte les émotions et les redistribue à très grande échelle. Dans ce contexte, le citoyen croit encore choisir, alors que les conditions mêmes du choix ont été silencieusement préfabriquées. La démocratie ne meurt pas dans un fracas : elle continue de fonctionner, mécaniquement, mais elle tourne à vide. 


Les géants du numérique et certains milliardaires occupent une place centrale dans votre récit. S’agit-il d’un parti pris idéologique assumé ?


Oui, totalement. Il ne s’agit pas de diaboliser la technologie en général, ni même l’intelligence artificielle comme outil. Le cœur du problème réside dans les rapports de pouvoir. Aujourd’hui, une poignée d’acteurs privés contrôle les infrastructures de l’information, de la visibilité et de l’attention. À l’image d’Elon Musk avec X, ils possèdent les plateformes, conçoivent les algorithmes et exploitent les données. Ce sont eux qui décident ce qui circule, ce qui émerge et ce qui disparaît. Or ce pouvoir est colossal, sans précédent, et il échappe largement au contrôle démocratique. Lorsque ce pouvoir s’articule avec des projets politiques autoritaires ou populistes, il devient un accélérateur redoutable de la décomposition démocratique. L’IA politique ne dit pas aux citoyens quoi penser ; elle détermine ce qu’ils verront, dans quel ordre et avec quelle charge émotionnelle. Elle prépare le terrain idéologique plus qu’elle ne dicte une ligne. Ce déplacement est fondamental : le pouvoir ne se situe plus dans le discours, mais dans l’architecture invisible qui conditionne le discours. Par exemple, un algorithme de recommandation qui décide quels contenus apparaissent en tête des fils d’actualité, lesquels sont relégués à la marge et lesquels ne seront jamais visibles exerce, de fait, un pouvoir politique bien supérieur à celui de n’importe quel éditorialiste. 


Le tableau que vous dressez est sombre. Existe-t-il encore des marges de résistance ?


Oui, mais à condition de ne pas se raconter d’histoires ! On ne sortira pas de cette situation avec quelques garde-fous cosmétiques, des chartes éthiques, ou avec des sites web certifiés. La résistance suppose une rupture culturelle et politique. Il faut accepter l’idée que tout ne peut pas être optimisé, que le débat démocratique est par nature lent, conflictuel, imparfait. Reprendre la main, c’est redonner du poids aux mots, au temps long, à la confrontation réelle des idées. Cela passe par les institutions, évidemment, mais aussi par les médias, l’éducation, les collectifs de journalistes, d’enseignants, de chercheurs, et par une reprise de contrôle sur les infrastructures mêmes de l’information. La démocratie ne peut pas dépendre durablement d’architectures techniques conçues pour capter l’attention plutôt que pour éclairer le débat. Nous allons aussi devoir apprendre à débrancher parfois. À recréer des espaces communs où l’on n’est pas réduit à un simple profil. L’IA contre le peuple n’est pas un livre contre l’IA. C’est un livre contre la résignation. Contre l’idée que ce basculement serait inévitable. Rien n’est joué, mais le temps presse — parce qu’une démocratie qui ne se défend plus finit toujours par s’habituer à sa propre disparition. »


L’IA contre le peuple – 120 pages – Editions Le Bord de l’eau

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Sécurité sociale : l’étau budgétaire d’un système en péril

Sécurité sociale : l’étau budgétaire d’un système en péril

Alors que la santé monte régulièrement en tête du podium des préoccupations des Français, que les scandales fleurissent des crèches aux Ehpad, que les travailleurs sont de plus en plus malheureux au travail, les débats budgétaires annuels sur la sécurité sociale ne sont pas à la hauteur des attentes des citoyennes et citoyens. L’adoption sans 49.3 de la loi de financement de la sécurité sociale en décembre dernier ne doit pas nous leurrer : l’avenir politique de l’Etat providence est encore en péril
Cette année encore, la logique comptable a primé


Pour 2026, Sébastien Lecornu s’est saisi de la copie budgétaire de son prédécesseur, axée sur la coupe des dépenses publiques et de sécurité sociale. Rien de nouveau pour la protection sociale, si ce n’est l’ampleur des coupes. Car sous couvert de “responsabilité budgétaire” – comprendre austérité -, la sécurité sociale est chroniquement sous-financée.

Par exemple, côté assurance maladie, première responsable du déficit de la Sécurité sociale, l’objectif national de dépenses (Ondam) proposé par le gouvernement a été qualifié d’insincère par la majorité sénatoriale (!) à l’automne dernier. En effet, l’Ondam n’est pas respecté depuis 2019, et l’a été en 2025 uniquement grâce à une large réévaluation en cours de route. Année après année, cette sous-évaluation volontaire des besoins permet aux néolibéraux de crier au dépassement du budget.

Il est bien facile de tenir un discours d’excès des assurés, quand la réalité des besoins est ignorée. La “consommation” de protection sociale a bel et bien augmenté, mais les causes en sont toutes naturelles. D’abord, l’inflation impacte aussi les coûts des services rendus : de la consultation du médecin aux allocations familiales en passant par le transport sanitaire. Ensuite, la démographie actuelle, tant commentée, crée une hausse du volume des retraites tout comme des besoins en soins pour les personnes âgées. Notons que cette dernière aurait pu être atténuée grâce à une large politique de prévention, qui a généralement un rendement triple pour chaque euro investi. Enfin, de cette démographie, encore, résulte une baisse de volume de cotisants dans la population totale. Celle-ci a été partiellement compensée par une hausse de la part de l’impôt dans le financement de la sécurité sociale. Pour autant, cette évolution n’a pas été suffisamment pensée pour lier à l’impôt les prestations dites de solidarité et aux cotisations, les prestations contributives.

 

Qu’est-ce que cela veut dire pour notre précieuse Sécurité sociale, qui a soufflé sa 80e bougie ?


D’abord, que la “Sécu” va mal ! Faute de politique réfléchie, articulée et pensée dans sa globalité, la protection sociale s’abîme. Avant tout, elle souffre de l’assèchement programmé de ses ressources. La logique est simple : on coupe le robinet puis l’on clame que l’eau est devenue trop chère.
Le constat est indéniable : huit ans de politiques macronistes ont structurellement réduit nos recettes sociales, notamment le non-financement de plusieurs mesures. Premièrement, les revalorisations salariales des travailleurs sanitaires post-Covid, dites Ségur, n’ont pas été financées par l’Etat vis-à-vis de la sécurité sociale et ont creusé un trou dans les caisses des services sanitaires, puis médico-sociaux. Deuxièmement, les exonérations de cotisations patronales, notamment celles sur les “bas” salaires – jusque 4 Smic il y a peu – ont pris de l’ampleur avec l’inflation et le tassement des salaires : un manque à gagner de presque 100 milliards d’euros cette année pour les seuls allègements généraux. Même la Cour des comptes dénonce un dispositif d’allègement de cotisations “insuffisamment piloté et évalué”, dont la non-compensation « a conduit à des pertes croissantes pour la Sécurité sociale et à une augmentation de la dette sociale ».


Ces assèchements cumulés conduisent nécessairement à un délitement des services essentiels

La réduction systématique des recettes a des conséquences que nous constatons au quotidien : fermeture de lits d’hôpitaux, augmentation impressionnante du nombre de personnes précaires, difficultés d’accès aux soins, manque de crèches, scandales dans nos EHPAD, … Le tout malgré des professionnels engagés, luttant contre l’effondrement de leurs secteurs. Nuançons toutefois, ces difficultés sont multifactorielles, pour la santé par exemple : l’Ordre des médecins a longtemps lutté contre la hausse du numerus clausus ; la crise Covid a épuisé les soignants et les travailleurs ; l’Europe sociale est bloquée par les libéraux, etc.
Le résultat est là : la sécurité sociale s’appauvrit d’année en année et souffre de l’absence des réformes nécessaires pour la faire évoluer avec les besoins de la population.
Alors revient la politique « du pansement », spécialité macroniste. Les gouvernements successifs ne font que répondre aux urgences les plus visibles par des mesures précaires, sans réflexion systémique : fonds d’urgence et revalorisations de coin de table ont toujours été préférés à de véritables politiques sectorielles pensées à partir des besoins.


Pourtant, la sécurité sociale est la clé de notre croissance


Opposer croissance et dépenses de santé et de protection sociale est stérile. Bien que le système de protection sociale soit souvent présenté comme étant exclusivement une « machine à redistribuer », qui serait une « charge » pesant sur les entreprises, ses dépenses sont en réalité des investissements pour notre croissance. Les systèmes de production et de redistribution ne sont pas antagoniques.
En effet, la bonne santé de toutes et tous réduit les absences des travailleurs, pour arrêt maladie ou en tant que proches aidants. Un bon maillage public de services pour le soutien à l’autonomie crée des emplois, soutient les proches aidants et participe à la prévention tertiaire pour les personnes âgées. Enfin, et c’est l’exemple le plus simple : la baisse des inégalités est un facteur direct de bien-être et le bien-être est un accélérateur de croissance.
Les chances de succès des politiques publiques dans un proche avenir reposeront sur leur cohérence, leur capacité à appréhender simultanément et de façon anticipée les enjeux de production et ceux d’un système de solidarité nationale durable, comme seule une loi de programmation pluriannuelle pourrait le faire.
Malheureusement, l’instabilité politique et la volonté à peine dissimulée de privatiser les services publics ne permettent pas de s’approprier la pertinence et la diversité des recommandations formulées de toutes parts par la Cour des comptes, le HCAAM, etc. Alors, les arbitrages deviennent budgétaires et sans réalité pratique : il semblerait que Bercy, épargné par la valse des ministres, soit à la tête de la “Sécu”.

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L’Europe à la croisée des impérialismes : refonder une souveraineté stratégique face à la double menace américaine et russe

L’Europe à la croisée des impérialismes : refonder une souveraineté stratégique face à la double menace américaine et russe

Frédéric Faravel, membre de la direction nationale de la Gauche Républicaine et Socialiste, analyse la situation de l’Europe, prise en étau entre l’agression russe à l’Est et les ambitions prédatrices de l’administration Trump à l’Ouest. Face aux menaces sur le Groenland et à l’illusion d’une OTAN protectrice, il plaide pour une refondation urgente de l’autonomie stratégique européenne. Une souveraineté qui devra s’articuler avec la justice sociale pour emporter l’adhésion populaire…

La France et l’Europe se trouvent aujourd’hui confrontées à une double insécurité, à la fois géopolitique et existentielle. À l’Est, la Russie de Poutine mène une guerre d’agression en Ukraine, usant tout à la fois de la force militaire, de cyberattaques et de la désinformation pour déstabiliser le continent. Cette guerre a révélé une réalité brutale : les États européens n’ont jamais cherché sérieusement à garantir leur propre sécurité sans dépendre des États-Unis. La France reste l’État membre de l’Union Européenne (UE) le plus autonome d’un point de vue géostratégique mais peut s’interroger sur l’organisation de ses capacités d’action, avec ce que l’on appelle une armée bonzaï (on couvre tous les champs avec une taille réduite) et un système militaire plus tourné vers les interventions outre-mer que d’éventuels impératifs de défense continentale. Cette dépendance des Européens est précisément ce que l’administration Trump exploite pour imposer une logique de vassalisation. À l’Ouest, les États-Unis, sous couvert d’un discours de « sécurité nationale », déploient une stratégie de prédation économique et territoriale, remettant en cause les équilibres géopolitiques et les souverainetés européennes.

Ces deux dynamiques, bien que distinctes, convergent vers un même résultat : la marginalisation des États européens, France comprise, en tant qu’acteur autonome. La guerre en Ukraine a mis en lumière l’incapacité des Européens à coordonner une réponse cohérente. Les budgets de défense augmentent, mais leur dispersion entre les États membres de l’UE et de l’OTAN rend toute action collective inefficace. Pendant ce temps, les États-Unis, sous la présidence de Donald Trump, exploitent cette faiblesse structurelle pour imposer leur agenda : ventes forcées d’armements, pressions sur les ressources énergétiques, et désormais, menaces directes sur des territoires liés (même indirectement) à l’UE, comme le Groenland.

Ce territoire arctique, riche en terres rares et en uranium, est devenu l’enjeu symbolique d’une nouvelle forme de colonialisme, où Washington ne cache plus ses ambitions annexionnistes. La crise groenlandaise illustre ainsi une réalité plus large : l’Europe est désormais un champ de bataille où se jouent les rivalités entre grandes puissances, tandis que les Européens peinent à défendre leurs propres intérêts, comme l’ont illustré l’abdication de la présidente de la commission européenne en juillet dernier sur « l’accord commercial » avec les USA ou plus récemment le vote du Conseil européen en faveur du traité de libre-échange avec le Mercosur.

Les motivations profondes de Donald Trump : ressources, domination et affaiblissement de l’Europe

L’intérêt américain pour le Groenland n’est pas une nouveauté, mais la radicalisation du discours de Donald Trump marque une rupture qualitative. En 2019, sa proposition d’achat du territoire avait été perçue comme une excentricité, voire une provocation diplomatique. Aujourd’hui, ses déclarations évoquent une annexion pure et simple, justifiée par des « nécessités de défense nationale » qui ne sont pourtant pas solides. En effet, les accords militaires existants entre les États-Unis d’un côté, le Danemark et le Groenland de l’autre permettent déjà à Washington d’y déployer ses forces sans entrave. La base de Thulé-Pituffik, opérée par l’US Air Force, couvre déjà les besoins stratégiques américains en Arctique.

La véritable motivation de Trump réside donc ailleurs : dans l’exploitation des ressources minières du Groenland, estimées à plusieurs dizaines de milliers de milliards de dollars. Terres rares, uranium, or, cuivre – ces matériaux sont essentiels à la transition énergétique et à l’industrie technologique, deux secteurs où les États-Unis cherchent à briser la dépendance à la Chine. Trump, en homme d’affaires agressif mais pragmatique, voit dans le Groenland une opportunité de contrôle économique, mais aussi un moyen de fragiliser davantage l’Europe. En s’emparant d’un territoire autonome lié au Danemark, il teste la réaction des Européens, déjà divisés et affaiblis par leur dépendance militaire et technologique. Il faut peut-être également réviser certains jugements hâtifs sur Trump et la crise climatique : il n’est peut-être pas dans le déni, mais tire des conclusions égoïstes du constat de la crise écologique. S’il va falloir faire face à une pénurie (de biodiversité, de matières premières…) et s’adapter au changement climatique, là où nous envisageons la solidarité et le dialogue, lui ne conçoit que la prédation et l’accaparement, la loi du plus fort… « il ne doit en rester qu’un » !

La méthode employée par Trump est systématique : provocation, pression économique, puis normalisation de l’inacceptable. Au Venezuela, il a justifié l’intervention américaine par la « libération » d’un peuple opprimé (ce pour quoi il n’avait aucune légitimité), mais avant tout avec l’objectif de s’emparer des réserves pétrolières. Au Groenland, si le prétexte sécuritaire ne tient pas, la logique reste identique : imposer une domination par la force, en comptant sur la passivité, la couardise, voire la complicité, des Européens. Cette stratégie s’inscrit dans une vision plus large de l’administration Trump, qui considère l’Europe non comme un allié à part entière, mais comme un marché captif et un terrain d’expansion pour ses intérêts géoéconomiques.

L’illusion de l’OTAN et l’urgence d’une autonomie stratégique de la France et des États européens

L’OTAN, longtemps perçue comme le bouclier protecteur de l’Europe, est aujourd’hui plus que jamais un instrument de soumission. Les exigences américaines – 5% du PIB consacré à la défense, achat massif d’armements made in USA – révèlent une stratégie délibérée : maintenir l’Europe dans un état de dépendance, tout en se désengageant en réalité de toute garantie réelle pour sa sécurité. La menace de Trump de laisser tomber l’Ukraine si les Européens ne paient pas davantage en est la preuve la plus flagrante. Pire encore, l’OTAN, sous pression américaine, pourrait devenir un outil de légitimation des annexions de Washington, comme le suggère le silence complice de certains États membres face aux provocations au Groenland.

Face à ce constat, une alternative s’impose : l’émergence d’une nouvelle coalition stratégique autonome entre États européens, pouvant prétendre dans un temps relativement court à une alternative à l’OTAN, et que seule la France est en situation de prendre l’initiative. Cette refonte doit s’appuyer sur trois piliers fondamentaux :

  • Une coordination militaire renforcée entre la France, l’Allemagne (dont le gouvernement de Grande Coalition est aujourd’hui un des plus sévères face au comportement de l’administration Trump), la Pologne, la Suède et peut-être l’Espagne, avec une coordination des capacités industrielles et logistiques. L’exemple des achats dispersés d’obus pour l’Ukraine, arrivés trop tard et en quantité insuffisante, illustre l’absurdité de l’absence de planification commune. Une approche coordonnée, inspirée de la gestion européenne des vaccins pendant la crise sanitaire, permettrait de négocier en force avec l’industrie de l’armement, tant sur les prix que sur les délais.
  • Un rééquilibrage des alliances, en développant un partenariat stratégique avec les pays baltes et nordiques, directement menacés par la Russie. Ces pays, historiquement méfiants envers Moscou, sont aujourd’hui en première ligne et ont tout intérêt à une coopération renforcée avec l’Europe continentale. Dans l’idéal, il faudrait, comme je l’évoquais en février 2025 dans ma contribution au débat publiée sur le site de la Gauche Républicaine et Socialiste, intégrer le Royaume Uni (2e puissance nucléaire européenne) au dispositif ; mais depuis le gouvernement de Keir Starmer a envoyé des signaux contradictoires : solidarité avec les Européens sur l’Ukraine, mais « cavalier seul » sur le chantage douanier, alignement total sur les USA dans l’agression contre le Venezuela, intervention commune mais peu légale dans l’Atlantique Nord contre un navire de la « flotte fantôme ». Cependant, la violence trumpienne des derniers jours pourrait encore faire évoluer les choses : Downing Street a qualifié de « totalement inadmissible » la menace d’imposer des taxes douanières pour forcer une annexion américaine du Groenland. Il est peut-être encore trop tôt pour juger si les Travaillistes britanniques auront le courage d’apporter une évolution dans la « Special relationship » et pour fermer la porte (il faudra faire aussi attention sur les forces d’alternance britanniques qui pourraient conduire à de nouvelles embardées diplomatiques du Royaume-Uni à moyen et long terme).
  • Une doctrine nucléaire française renouvelée qui laisse planer le doute chez les puissances impérialistes sur le fait que notre dissuasion est susceptible de s’étendre aux intérêts vitaux du continent. Cette ambiguïté sans laquelle il ne peut y avoir de réelle dissuasion est nécessaire pour rassurer les États les plus exposés, comme la Pologne ou les pays baltes. Par ailleurs, une déclaration interprétative du Conseil européen, étendant la protection de l’article 42.7 du Traité de l’Union au Groenland, enverrait un signal fort à Washington comme à Moscou.

L’objectif n’est pas de créer une « armée européenne » – une illusion politique et bureaucratique –, mais de bâtir une alliance opérationnelle, où chaque pays conserve (et finalement retrouve) sa souveraineté tout en acceptant une interdépendance stratégique. Cette approche pragmatique permettrait de surmonter les réticences allemandes ou scandinaves, tout en évitant les écueils d’une intégration militaire trop poussée, politiquement irréaliste à court terme.

Groenland : un test pour l’autonomie européenne

La crise groenlandaise est un révélateur des faiblesses européennes, mais aussi une opportunité de démontrer une capacité de résistance. Si les États européens capitulent face aux pressions américaines, elle validera la logique selon laquelle sa sécurité dépend de la bonne volonté de Washington. Or Donald Trump ne respecte que ceux qui lui résistent. Une réponse ferme, combinant présence militaire symbolique (en appui au Danemark) et sanctions économiques ciblées, est donc indispensable.

Les Groenlandais, majoritairement favorables à l’indépendance, refusent un nouveau colonialisme – qu’il soit américain, chinois – ou la perpétuation du colonialisme danois. Leur aspiration doit être soutenue par les Européens, non pas comme un prétexte pour étendre une influence, mais comme un partenariat équilibré, garantissant leur souveraineté tout en sécurisant l’accès aux ressources critiques. L’UE a déjà ouvert un bureau à Nuuk en 2024 et promis des investissements accrus ; il faut aller plus loin, en proposant un statut associatif renforcé, combinant autonomie politique et coopération économique. Ce statut pourrait s’inspirer des modèles existants pour les territoires d’outre-mer, tout en intégrant des mécanismes de protection contre les ingérences extérieures. Les États européens et le Danemark ont également un intérêt évident à trouver un partenariat qui s’assoie aussi sur la garantie d’un État social pour les Groenlandais ce que jamais les États-Unis ne lui proposeront.

Parallèlement, l’Europe doit préparer une riposte crédible en cas de tentative d’annexion. Cela passe par :

  • Un renforcement immédiat des capacités de surveillance maritime et aérienne en Arctique, en coordination avec le Danemark et la Norvège.
  • Des exercices militaires conjoints dans la région, impliquant les pays membres de l’UE et de l’OTAN (cette option aura des limites évidentes du fait de l’usage du matériel américain par la plupart des forces armées européennes), pour démontrer une volonté de défense collective.
  • Un plan de sanctions économiques ciblant les intérêts américains en Europe, notamment dans les secteurs technologiques et énergétiques, alors même que Donald Trump menace ce 16 janvier 2026 les Européens de nouvelles sanctions douanières s’ils ne plient pas sur le Groenland.

Ces mesures, si elles sont mises en œuvre de manière coordonnée, enverraient un message clair à Washington : l’Europe n’est plus disposée à accepter des diktats, même de la part de son allié historique.

Défense et justice sociale : un pacte indissociable pour États européens souverains

La question du réarmement européen ne peut être dissociée de celle de la cohésion sociale : un effort de défense légitime ne peut réussir sans l’adhésion populaire. Aujourd’hui, la hausse des dépenses militaires doit s’accompagner d’une fiscalité juste et d’une transparence démocratique sur les choix stratégiques.

Plusieurs principes doivent guider cette approche :

  • Une fiscalité redistributive : La hausse des dépenses de défense ne doit pas se faire au détriment des services publics ou des politiques sociales. Une taxation accrue des hauts patrimoines et des multinationales, ainsi qu’une lutte renforcée contre l’évasion fiscale, pourraient financer une partie de l’effort militaire sans aggraver les inégalités.
  • Un débat démocratique transparent: Les choix stratégiques, notamment en matière d’acquisition d’armements ou de déploiement de troupes, doivent être soumis à un contrôle parlementaire renforcé. Cela permettrait de légitimer les décisions prises et d’éviter les dérives technocratiques.
  • Une intégration des enjeux écologiques : La transition énergétique et la défense ne sont pas antinomiques. Les Européens doivent développer des technologies militaires sobres en carbone et sécuriser ses approvisionnements en matières premières critiques, notamment en diversifiant ses partenariats avec des pays comme le Groenland, tout en respectant leurs aspirations environnementales et sociales.

En outre, l’Europe doit éviter le piège d’une militarisation excessive, qui risquerait de saper les fondements mêmes de son modèle social. Comme le rappelait Hanna Perekhoda, dans un entretien accordé à Alternatives Économiques en novembre 2025, « la défense ne peut pas exister sans la justice sociale, et inversement ». Une politique de défense efficace repose sur la confiance des citoyens dans leurs institutions et sur leur sentiment d’appartenance à un projet commun. Sacrifier l’État-providence au nom de la sécurité reviendrait à affaiblir la France et l’Europe de l’intérieur, les rendant plus vulnérables aux ingérences extérieures et aux divisions politiques.

Enfin, l’Europe doit repenser sa relation avec les États-Unis. Il ne s’agit pas de rompre l’alliance transatlantique, mais de la rééquilibrer. Cela implique :

  • Une réduction progressive de la dépendance militaire, en développant des capacités européennes dans des domaines clés comme le renseignement, la cyberdéfense et les systèmes de missiles.
  • Une diversification des partenariats stratégiques, notamment avec les pays du Sud global, pour éviter une bipolarisation du monde entre les États-Unis et la Chine.
  • Une affirmation claire des intérêts européens, y compris lorsque ceux-ci divergent de ceux de Washington, comme dans le cas du Groenland ou des sanctions contre la Russie.

Cette approche permettrait à la France et aux États européens alliés de se positionner comme un acteur autonome, capable de défendre ses valeurs et ses intérêts sans tomber dans le piège d’une confrontation stérile avec les États-Unis.

L’heure des choix stratégiques

La France et l’Europe sont à un carrefour historique. Soit nous acceptons de rester un champ de bataille entre impérialismes, soit nous nous dotons des moyens de notre souveraineté. Cela passe par une refonte ambitieuse de notre stratégie de défense, une coordination renforcée entre États et une volonté politique sans faille. Oui, c’est loin d’être acquis.

La crise groenlandaise, la guerre en Ukraine et les pressions américaines montrent que l’Europe ne peut plus compter sur les autres pour assurer sa sécurité ; nos voisins peuvent enfin comprendre pourquoi jusqu’à la mandature de Nicolas Sarkozy la France a tenu à conserver sa singularité. Elle doit désormais prendre son destin en main, en bâtissant une défense autonome et géopolitiquement crédible. À la condition que les dirigeants européens en aient la volonté – et que les citoyens en comprennent l’urgence.

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Pour une justice restaurative — Entretien avec May Fournier

Pour une justice restaurative — Entretien avec May Fournier

Si la justice restaurative s’impose progressivement dans les débats contemporains sur le traitement du crime, elle demeure entourée de malentendus et de suspicions. Elle interroge pourtant en profondeur les fondements mêmes de notre modèle pénal. Autrice de La justice restaurative, ouvrage paru aux éditions L’Harmattan, May Fournier revient pour nous sur les enjeux de cette pratique et défend une conception de la justice centrée sur la parole, la responsabilité et la reconstruction des personnes.

M.G. : Pourriez-vous nous expliquer ce qu’est la justice restaurative et à quoi sert-elle ? Quelle est sa réalité concrète aujourd’hui en France ?

M.F. : La justice restaurative doit d’abord être conçue comme réponse à un système pénal décevant et trop restrictif du point de vue de ses protagonistes, victimes et auteurs. Il s’agit, dans le cadre d’un préjudice qui aurait été commis envers une personne, de faire justice, mais de le faire pour permettre la restauration des personnes directement affectées. Même après un jugement prononcé, par-delà la peine, le préjudice demeure. Il continue d’avoir un impact dans la vie des personnes concernées : dans celle des victimes, pour qui la blessure reste et pour qui la maigre consolation de la peine infligée à leur agresseur leur permet bien rarement de surmonter les traumatismes ; mais également pour les auteurs, qui sans véritable responsabilisation ne parviendront pas ou difficilement à se réintégrer dans la société civile. Là où la justice pénale rétributive échoue à aider les personnes à surmonter un drame (ce n’est d’ailleurs pas son objectif), la justice restaurative accompagne ces mêmes individus à se réapproprier la situation née de l’infraction par la parole et l’échange, redevenir acteurs dans le but qu’ils puissent s’engager vers une voie de reconstruction.

Plus concrètement, la justice restaurative consiste en la mise en place de rencontres entre victimes et auteurs pour qu’ils puissent échanger, dans un cadre légal, bienveillant et sécurisé. En France, l’Institut Français pour la Justice Restaurative (IFJR) a été fondé en 2013 et s’inspire du modèle québécois, élaboré par Catherine Rossi et Serge Charbonneau. Plusieurs types de mesures sont possibles, la médiation restaurative se décline en une rencontre entre une victime et un auteur d’un même préjudice, sous la supervision d’un animateur (le terme de « médiateur » étant inadapté car il renvoie à la médiation pénale), les RDV (Rencontres Détenus-Victimes) s’effectuent en cercle entre des victimes et auteurs qui ne se connaissent pas mais ont vécu une affaire similaire, encadrés par des animateurs et des personnes neutres formées appelées « membres de la communauté ». Il est important de souligner que ces mesures ne sont envisageables que si les individus sont volontaires et bien consentants, l’article 10.1 du code de procédure pénale insiste d’ailleurs sur le consentement comme condition de possibilité à ces rencontres. Les personnes encadrantes ne sont là que pour veiller au respect du cadre ou pour suggérer une direction si la conversation reste en stagnation, l’idée est de laisser les individus réacquérir leur autonomie, à travers la parole. 

M.G. : Pourriez-vous nous présenter ce qu’est le modèle de la justice rétributive et quelles critiques vous formulez, plus globalement, à l’égard de la pénalité contemporaine ? 

M.F. : La justice rétributive est un modèle de justice qui conçoit la peine comme une juste rétribution à une norme qui aurait été violée. C’est un paradigme dans lequel la loi, entendue comme l’expression de l’ordre social, est érigée comme victime de tout crime : si l’on punit, ce n’est pas parce qu’un mal aurait été commis envers une personne concrète mais simplement parce qu’une loi a été violée. Dans ce cadre, une réponse proportionnelle à l’acte préjudiciable est adaptée, cette réponse correspond à un châtiment proportionnel à l’infraction. Il ne sert en aucun cas à réparer un mal infligé à une personne. Il me semble important de souligner que le terme d’« infracteur » illustre très bien cette limite, et qu’il est profondément inadapté à un modèle tourné vers les individus : si l’auteur d’un crime est appelé « infracteur », c’est parce qu’il a commis une infraction. Ce n’est pas parce qu’il aurait blessé ou causé un préjudice à quelqu’un. La véritable victime est secondaire, mise de côté. Il est important de comprendre ce paradigme, puisqu’on peut affirmer que la justice pénale reste pour le moment essentiellement rétributive. Elle ne s’intéresse qu’à la rétribution d’une loi qui aurait été lésée, au détriment des préjudiciés et leur réparation. Peut-on pour autant envisager l’abandon de ce paradigme, une absence totale de rétribution ? J’en doute, du moins pour le moment. Une réponse coercitive me semble toujours essentielle pour veiller à un certain ordre, dans le cadre actuel de notre société. Mais garantir une place plus substantielle à la restauration dans la justice pénale et revoir la nature des peines pour l’orienter davantage vers la réparation, seraient, à mon sens, bénéfiques et feraient signe vers une société davantage tournée vers l’individu, son bien-être ainsi que son autonomie.  

M.G. : On constate que dans notre modèle de justice contemporain, les taux de récidive restent très élevés. Selon vous, la justice restaurative peut-elle avoir un impact positif sur la trajectoire de l’auteur d’une infraction, et si oui, de quelle manière ? 

M.F. : En effet, les taux de récidive sont régulièrement évoqués, non sans une certaine gêne puisque qu’ils sont vus comme le symptôme de l’échec de la justice pénale à générer de la responsabilisation. Il faut envisager les choses de manière très concrète : comment une peine de prison, une amende, peuvent-ils en soi responsabiliser quelqu’un ? Le malaise autour de la justice pénale et de ses résultats n’est pas à constater seulement du point de vue des victimes, il faut l’étendre aux auteurs. On pourrait être tenté de penser qu’ils sont davantage mis en avant dans la procédure pénale, il n’en est rien. Ils restent tout autant passifs durant leur procès ainsi que durant l’application de leur peine. Eux-mêmes n’ont pas leur mot à dire, ne sont pas invités à se défendre eux-mêmes ou à se justifier. On leur proclame une peine qui leur paraît injuste, car absolument détachée du préjudice qu’ils auraient commis (bien que « proportionnelle »), on peut donc imaginer que le modèle pénal encore actuel n’invite pas vraiment les coupables à se responsabiliser. Il semble utopique d’imaginer que tout incarcéré réussira à « faire pénitence » lors de son expérience en prison. 

Mais le taux de récidive peut aussi s’expliquer par l’incapacité de la justice pénale à réintégrer les auteurs dans la société civile, en témoigne l’existence du casier judiciaire. Vous restez coupable à vie, même au-delà des murs de la prison. Même après avoir achevé votre peine, même si vous avez réussi à prendre conscience du mal que vous avez commis, vous n’êtes pas vraiment excusé. Vous ne pourrez jamais réparer le préjudice, et la société vous le fait payer. Votre avenir professionnel est compromis, et vous portez gravée en vous la marque de votre culpabilité (au sens « coupable ») à vie. Dans un tel cadre, marqué par l’absence de valorisation de la responsabilisation et de la réintégration, la récurrence de la récidive apparait difficilement évitable. C’est pour cette raison que la justice restaurative, prenant en considération tout autant victimes qu’auteurs dans leurs besoins respectifs semble être une alternative adaptée pour répondre à ces limites. La rencontre, par laquelle la discussion mène à entendre les souffrances des personnes à qui on aurait porté préjudice favorise bien mieux la responsabilisation qu’une peine de prison qui serait susceptible, au contraire, de faire naître un sentiment d’injustice chez l’auteur. 

M.G. : Dans votre réflexion, vous vous appuyez notamment sur les travaux de Nils Christie, qui explique que dans nos sociétés le conflit est souvent diabolisé et finalement « confisqué » par les professionnels du droit. Victime et auteur se retrouvent alors dans une position de spectateurs, alors qu’une confrontation encadrée pourrait, selon cette approche, être bénéfique pour les deux parties. Pensez-vous qu’il faille tendre vers un « droit à la confrontation », ou pensez-vous que cela n’est pas souhaitable?

M.F. : Nils Christie me semble essentiel pour comprendre l’enjeu derrière les discussions autour de la justice restaurative : le conflit serait en soi une « propriété », il appartiendrait aux personnes concernées de le revendiquer comme un droit naturel. En tant que tel il serait la marque de notre liberté en tant qu’individus libres et autonomes. Dans notre société, les conflits sont effectivement diabolisés, au motif qu’ils ne sont source que de violence et de démesure, qu’un citoyen lambda serait incapable de les gérer dans les limites du bon sens. Il paraît donc légitime de les « confisquer », de les confier à des professionnels du droit qui seront à même d’en régler les moindres détails, dans le respect des normes mises en vigueur. 

Personne ne peut nier qu’un bon encadrement, notamment par l’accompagnement d’un avocat, est essentiel dans notre système. Mais en réalité, tout se passe comme si le conflit était un « jeu », dont seuls les professionnels du droit connaîtraient les règles. La culpabilité est un terme juridique ambigu, en ce qu’il peut être dissocié de la réalité factuelle et morale des faits. Un avocat peut, par exemple, recommander à son client de plaider non coupable alors même que celui-ci reconnaît les faits, dès lors que la qualification juridique de l’infraction peut être contestée. Les protagonistes sont ainsi exclus de leurs conflits en tous points : ils ne sont pas, ou très peu conviés à participer à leur traitement, mais ils se trouvent en outre complètement dépassés par un contenu qui leur échappe, rendu inaccessible par une sémantique juridique cryptée. 

Deux choses sont ici problématiques. D’abord, même si le conflit se gère dans un cadre juridique, il ne le règle pas. La frustration, les blessures, les incompréhensions, elles, perdurent. On reste dans un cadre rétributif où l’issue importe peu, où il ne s’agit pas de trouver des solutions pour éviter la récurrence d’un problème. De plus, cette exclusion des personnes revient à nier leur valeur individuelle, à les infantiliser. Ce qui se joue avec la justice restaurative, c’est la revendication de ce « droit à la confrontation » ou plutôt un « droit à la discussion ». Donner la possibilité (et que cela reste une possibilité, non une obligation) à des individus, à travers une discussion libre et un cadre sécurisé, de regagner une autonomie nécessaire à leur intégrité, c’est redonner à la parole une centralité propre à une véritable démocratie. C’est là que se trouve, à mon sens, le point de départ pour repenser notre système juridique. 

M.G. : Vous faites référence aux analyses de Guillaume Erner sur l’émergence, dans notre société, d’une « nouvelle catégorie sociale » : celle des victimes. La victimisation deviendrait une identité sociale et un objet de revendication, au point parfois de fragiliser la présomption d’innocence. La justice restaurative permet-elle, selon vous, de répondre aux besoins des victimes en reconnaissant leur vécu, tout en évitant ces écueils ?

M.F. : S’il est vrai que beaucoup craignent une surenchère victimaire, qu’une valorisation excessive du statut de victime agisse au détriment de la protection des droits des auteurs, ce serait méconnaître la justice restaurative que de lui attribuer un rôle dans la production ou l’alimentation de telles dynamiques. D’abord, cette dernière n’intervient que par extension au système pénal, ce qui signifie que les institutions juridiques continuent de protéger l’accusé de toute forme d’arbitraire extérieur. De plus, la justice restaurative ne se contente pas de redonner une voix aux victimes, mais offre également aux auteurs la possibilité de s’exprimer. Il incombe de rappeler que ces mesures ont pour seul et unique objectif la parole, que les individus consentent à y participer librement, et qu’aucun ne peut être légalement forcé à participer. Cette participation n’implique d’ailleurs, pour les auteurs, aucune influence sur leur peine afin de garantir l’authenticité de leur participation. A travers la justice restaurative, on ne cherche rien d’autre que donner à des personnes qui en manifestent le besoin de s’exprimer, notamment afin qu’elles puissent se reconstruire. En aucun cas il ne s’agit d’un système visant à blâmer une partie plutôt que l’autre, ce n’est pas le sujet. C’est au contraire une perspective qui dépasse les statuts cristallisés de victime et d’auteur, qui sont propres au système juridique, pour rappeler la valeur des victimes et des auteurs, qui restent avant tout des « personnes ».  

Il ne me semble pas non plus qu’il faille rejeter la considération, si récente, du statut de victime. Pendant très longtemps, ce statut n’a bénéficié d’aucune reconnaissance. Pire, il n’avait aucune valeur. Le fait que l’on se tourne davantage vers les victimes et leur vécu aujourd’hui montre que ce paradigme devient de plus en plus obsolète, que l’on commence à se poser les questions qui importent : qu’est-ce qu’un préjudice ?  C’est avant tout un mal causé à une personne. A quoi devrait servir la justice ? A rendre justice à celles et ceux qui ont été injustement traités, dans la perspective où chacun puisse se reconstruire et que le problème ne devienne pas récurrent. 

M.G. : Vous abordez dans votre livre plusieurs critiques adressées à la justice restaurative : risque de possibles dommages psychologiques, proximité problématique avec une doctrine religieuse… comment répondez-vous à ces objections ?

M.F. : La justice restaurative est sujette à de nombreuses critiques, que je me formulais moi-même lorsque je ne m’étais pas suffisamment penchée sur le sujet. La réaction de la plupart de personnes auxquelles je présente succinctement le principe de la justice restaurative se résume souvent en une exclamation : « les pauvres ! ». Pauvres victimes, à qui l’on viendrait imposer une confrontation face aux auteurs de l’infraction. Ces réactions sont compréhensibles, rien ne serait plus révoltant que le fait qu’on puisse forcer une personne à vivre un face-à-face avec son agresseur. Beaucoup de victimes de viols, on le sait bien, refusent de porter plainte, de partager leur vécu aux autorités dans la crainte de cette perspective. Or, la justice restaurative n’est une possibilité que pour les personnes qui en formulent la demande. Le consentement, le volontariat se situe à la base de ces rencontres. Elles ne se font pas du jour au lendemain, elles nécessitent une durée de préparation qui n’a pas de limite réglementée, car il s’agit non seulement de s’assurer que ces personnes sont certaines de vouloir participer, mais aussi qu’elles sont prêtes à encaisser les écueils de la discussion. De nombreux psychologues s’opposent formellement à une confrontation, au motif qu’elle engendrerait plus de maux qu’elle n’en guérirait, mais c’est là nier une fois de plus l’autonomie des individus. Il faut, une bonne fois pour toutes, accepter que toute personne soit la mieux placée pour savoir ce qui est le mieux pour elle, et que lui refuser son choix revient à l’infantiliser. Ajoutons qu’il est réducteur de ne pas reconnaître que pour certaines victimes, la possibilité de poser des questions à l’auteur de leur préjudice, de comprendre et de verbaliser leur souffrance constitue une étape réparatrice essentielle. Les expérimentations menées soulignent au contraire les effets bénéfiques, à condition que ces dispositifs reposent sur un choix libre et éclairé des participants.

Une autre critique vise effectivement à rejeter la justice restaurative sur la base de sa proximité avec la doctrine religieuse. L’intervention récente du pape sur ses enjeux ne manquera pas d’alimenter les doutes à son encontre. S’il ne faut pas nier que ses origines coïncident avec le mennonisme, elle est aujourd’hui formulée sans aucune attache ou promotion de valeurs religieuses. Certains visent ici le « pardon » ou la « réconciliation » qui seraient soi-disant recherchées à travers la justice restaurative. Sur ce point, il convient de se répéter : la justice restaurative n’a pas d’autre fin que la parole. Ainsi, la réconciliation comme le pardon, aussi positifs soient-ils, ne sauraient être tenus pour des objectifs. Il est par ailleurs impossible de prédire ce qui adviendra de la discussion. Si des ententes similaires à une forme de « réconciliation » peuvent être observées dans la pratique, toutes sortes d’émotions peuvent se générer, telles que le soulagement, les pleurs ou la colère. Il paraîtrait contre-productif de se donner comme but d’obtenir le pardon ou quelque autre assentiment de la part de personnes qui, par définition, ne sont pas des automates programmables. Il faudrait ajouter qu’on ne peut pas davantage rejeter de telles valeurs, sous prétexte qu’elles seraient en soi liées à la religion, et que celles-ci ne peuvent pas être bornées à un dogme religieux. Les reconnaître n’est pas signe de foi, simplement d’humanité. 

Finalement, la plupart des refus de la justice restaurative proviennent en réalité de sa méconnaissance, dans son fonctionnement et ses principes. Trop sujette à la surinterprétation, elle fait l’objet de multiples appropriations, alors qu’elle ne devrait en aucun cas être l’apanage d’un quelconque parti, mais constituer un point d’entente que tout citoyen devrait revendiquer : la valorisation de la parole au sein de notre démocratie.

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L’Œil le plus bleu de Toni Morrison

L’Œil le plus bleu de Toni Morrison

Plonger dans l’histoire violente des États-Unis et dans le quotidien de familles africaines-américaines, plonger dans une écriture originale et se laisser surprendre par chaque personnage. Plonger, c’est ce que nous propose Toni Morrison dans son premier roman, l’Œil le plus bleu, paru en 1970.

Lors de sa sortie, L’Œil le plus bleu est passé inaperçu. Pourtant, il témoigne des prémices littéraires d’une des plus grandes autrices et poétesse états-uniennes. Décédée en 2019, Toni Morrison est la première femme africaine-américaine à obtenir le Prix Nobel, en 1993, et son héritage aujourd’hui est immense. Son œuvre porte sur les communautés africaines-américaines dans un pays déchiré par l’esclavage, la ségrégation et le racisme. Elle décrit les réalités sociales de ses communautés dans différents lieux et à différentes époques des États-Unis : la période coloniale du 17e siècle dans les premières colonies (Un Don, 2008), après la guerre de Sécession dans les états du Kentucky et d’Ohio (Beloved, 1987, Prix Pulitzer) ou encore les années 20 à Harlem (Jazz, 1992). Sa plume est empreinte de musique et de poésie. Ainsi, la forme du texte et les images qu’elle invoque importe autant que le sujet de ses intrigues.

Ce qui rassemble les écrits de Morrison est la violence qui les traverse – violence infligée par l’assujettissement des populations noires – mais aussi le rapport au corps et à l’être. Comment être un individu pensant, légitime et méritant quand la société te tue ? comment se sentir humain quand la société t’esclavagise, te bestialise ? Comment s’accepter et s’aimer ?

C’est le cœur de son premier roman L’œil le plus bleu. Paru en 1970, il raconte l’histoire et le quotidien de Claudia, de sa sœur Freida, et de leur amie Pecola, qui souhaite, qui prie pour avoir des yeux bleus. Le point de vue est ainsi celui de fillettes grandissant dans un contexte de précarité et de violence, posant un regard naïf et dur sur leur quotidien, décrivant crûment et questionnant systématiquement leur environnement. Elles sont à la fois victimes d’une société violente que d’hommes brutaux et incestueux. Elles grandissent dans les États-Unis ségrégée des années 30. L’intrigue se déroule à Lorraine dans l’état de l’Ohio, un des états du Nord, séparé du Canada par le Lac Erie.

L’œil le plus bleu est autant une fiction que le témoignage historique d’une époque. L’Ohio n’étant pas un état du Sud il n’est alors pas régie par les lois Jim Crow imposant une ségrégation de jure. Mais comme dans beaucoup d’états du Nord, une ségrégation de facto assujettit la population africaine-américaine. Elle est omniprésente dans la société, culturellement, socialement et économiquement et Toni Morrison s’attache à décrire les persécutions psychiques et physiques qu’elle permet et provoque. Les enfants, dès l’âge de huit ans, ont intériorisé les carcans de la beauté : pour être belle il faut avoir la peau blanche et les yeux bleus. Le souhait naïf de Pecola d’éclaircir sa pupille, est l’expression d’une violence inouïe d’un rejet de soi. Dans son lit elle s’efforce de disparaitre, et un a un, efface chaque membre de son corps. Cette scène témoigne de l’aliénation et du désir de s’extraire de son corps, d’un corps que la société a rejeté. Elle fait écho au passage d’un autre roman de Toni Morrison, Beloved, au cours duquel une ancienne esclave rassemble toutes les femmes noires dans un grand pré, pour qu’elles hurlent, chacune à leur tour, les parties de leur corps. Les unes après les autres, elles redonnent vie et se réapproprient leurs corps battus, bestialisés, tués.

Pour renverser la honte, les personnages des romans de Toni Morrison, à l’image des enfants dans l’Oeil le plus bleu, la transforme en colère.  Ils redeviennent ainsi des sujets agissants. Cette colère est omniprésente, notamment dans les actes et réflexions de Claudia : « Je cassais les poupées blanches. Mais l’écartèlement des poupées n’a pas été la véritable horreur. La chose vraiment horrible a été le transfert des mêmes impulsions sur les petites filles blanches. L’indifférence avec laquelle j’aurais pu leur donner des coups de hache n’avait d’égal que mon désir de le faire. »

L’Œil le plus bleu est construit en quatre parties, au gré des saisons, Automne, Hiver, Printemps, Été. Ces parties rythment le récit et laissent défiler le temps. Elles permettent d’apporter un cadre au sein duquel l’autrice s’autorise des ellipses narratives, incorpore des récits biographiques et des témoignages de certains des personnages. Les points de vue changent au fur et à mesure du récit, apportant de la profondeur à l’histoire et de l’épaisseur aux personnages.

Toni Morrison mêle des dialogues d’enfants tentant de déchiffrer un monde qui leur est hostile et des réalités violentes de parents empêtrés dans des conditions de vie extrêmement précaires, avec une langue travaillée et lyrique. Elle choisit chaque mot avec attention, le texte est prose. Cette prose créée des images, des couleurs, des symboles. Comme dans l’ensemble de son œuvre, Toni Morrison manie un pouvoir d’évocation bouleversant et mobilisateur, car le désir d’émancipation, couteux et entravé, est inlassablement présent. Un livre à découvrir, ou à redécouvrir.

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SNU – Quand la République parle d’un monde redevenu impérial

SNU – Quand la République parle d’un monde redevenu impérial

En affirmant que « nos jeunes serviront en métropole et dans nos outre-mer », le Président n’emploie pas une formule neutre. Derrière ce pronom possessif se dessine une géographie politique héritée de l’histoire impériale, où les territoires ultramarins restent pensés à la fois comme marges et comme ressources stratégiques. Car le langage de l’État révèle la manière dont la République continue de se représenter elle-même et ce qu’elle continue de considérer comme ses périphéries.

Dans son discours sur le Service national universel prononcé le 27 novembre 2025 (1), Emmanuel Macron a affirmé que « nos jeunes serviront sur le territoire national, en métropole et dans nos Outre-mer ». Une formulation en apparence anodine, mais dont le choix des mots mérite attention. Entre le retour du terme « métropole » et l’usage possessif appliqué aux outre-mer, c’est toute une géographie politique héritée de l’histoire impériale française qui affleure. Car le langage de l’État n’est jamais neutre : il révèle une manière de penser l’unité nationale, la périphérie et la place stratégique des territoires ultramarins dans un monde redevenu marqué par les rapports de puissance.

Le récent discours d’Emmanuel Macron sur le Service national universel a été largement commenté pour ce qu’il dit du retour du militaire dans le récit national, de la crise des valeurs républicaines ou encore de la quête de cohésion sociale. Un élément plus discret, mais politiquement révélateur, a en revanche peu retenu l’attention : un simple pronom possessif.

Ce « nos », placé devant le mot « outre-mer », peut sembler anodin. Il ne l’est pas pour qui s’attache à analyser les continuités entre le passé colonial et les formes contemporaines du pouvoir et de l’imaginaire politique français. S’il est vrai que l’on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment, comme l’affirmait le cardinal de Retz, alors la syntaxe n’est jamais neutre : elle dit toujours quelque chose du rapport que l’on entretient avec les territoires que l’on nomme.

Les outre-mer constituent un observatoire privilégié pour analyser la place réelle du postcolonialisme dans la politique gouvernementale

Longtemps perçus comme des marges lointaines, des périphéries, des « confettis d’Empire », ils demeurent encore trop souvent évoqués comme des sociétés mal connues, dont l’histoire et la culture sont parfois muséifiées, au mieux folklorisées, pour permettre à la France de se donner les apparences de la reconnaissance et de l’ouverture, sans jamais interroger les rapports de domination qui la structurent.

Car nombre de ces territoires restent profondément marqués par les héritages de la traite esclavagiste et de la colonisation, qui continuent de produire des rapports sociaux inégalitaires et des formes persistantes de racialisation.

On ne peut nier que ce passé pèse sur le présent et impacte directement la politique nationale, ne serait-ce qu’à l’échelle sémantique, ce qui est symptomatique de la problématique relationnelle entre la France continentale et la France ultramarine. Il n’est ainsi pas inintéressant de souligner que le terme « Hexagone » est désormais privilégié par rapport à celui de « métropole » pour qualifier la France continentale par rapport aux territoires ultramarins, le terme « métropole » faisant écho au passé colonial.

Dans ce contexte, il n’est pas anodin que le discours présidentiel, centré sur la succession de crises, la défense des valeurs républicaines et la cohésion nationale, mobilise à la fois le terme de « métropole » et l’expression de « nos » outre-mer. Ce choix lexical ne relève ni de la maladresse ni du hasard. Il traduit une vision stratégique assumée, dans un monde redevenu multipolaire marqué par le retour des grands empires et où l’occupation territoriale redevient cardinale.

Car l’accès à la mer, aujourd’hui plus que jamais, conditionne l’accès à la puissance

La France se présente volontiers comme une grande puissance maritime, forte de la deuxième zone économique exclusive au monde. Ce que l’on souligne moins, c’est que cette projection maritime repose quasi exclusivement sur les territoires ultramarins, qui lui assurent une capacité d’influence globale sans équivalent en Europe.

Dans l’océan Indien, Mayotte s’inscrit dans un espace maritime devenu stratégique pour les échanges énergétiques et commerciaux mondiaux, désormais au cœur de rivalités accrues. À l’autre bout du globe, Saint-Pierre-et-Miquelon pourrait acquérir une importance nouvelle à mesure que le réchauffement climatique redessine les routes maritimes de l’Atlantique Nord et de l’Arctique.

Dans l’Indopacifique, la présence française repose largement sur ses territoires ultramarins, qui lui permettent de demeurer un acteur dans une région devenue centrale pour les équilibres stratégiques mondiaux. La Réunion, quant à elle, offre à la France un point d’ancrage unique dans l’océan Indien et une participation directe à la Commission de l’océan Indien, espace diplomatique et stratégique majeur à l’échelle régionale.

Dans un contexte de résurgence des logiques impériales, la présence française outre-mer n’échappe pas aux contestations

Dans le Pacifique, certaines puissances observent attentivement l’évolution institutionnelle de territoires perçus comme hautement stratégiques. Dans l’océan Indien, plusieurs États voisins continuent de remettre en cause la souveraineté française sur différentes îles, héritage direct d’un découpage colonial jamais stabilisé.

Centralités géopolitiques et géostratégiques, les territoires ultramarins sont au cœur des rapports de force contemporains.

Dès lors, parler de « nos » outre-mer n’est pas un détail de langage. C’est reconduire, de la part du chef de l’État, en toute conscience, une vision patrimoniale héritée de l’histoire impériale, tout en exigeant de ces territoires une adhésion sans réserve à un récit républicain qui peine encore à reconnaître ses propres angles morts.

Références

(1) Déclaration de M. Emmanuel Macron sur le Service national et la politique de la défense, à la 27e Brigade d’Infanterie de Montagne (BIM) de Varces le 27 novembre 2025. 

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Vue du perchoir – L’année qui vient – Panorama politique et parlementaire

Vue du perchoir – L’année qui vient – Panorama politique et parlementaire

Entre saturation démocratique et fascination pour la politique-fiction, cette chronique propose un pas de côté pour penser l’année qui s’ouvre. À l’horizon de 2027, c’est la question du sens politique – et de sa reconquête – qui s’impose, au-delà des jeux de rôles et des paris tactiques. Romain Troussel-Lamoureux chronique l’actualité parlementaire et politique pour Le Temps des ruptures.

Deux mois de pause. Deux mois de pause dans l’écriture de ces chroniques m’ont été nécessaires pour retrouver la plume mais aussi le sens. C’est dire, pour un branché en continu sur le flux de l’actualité parlementaire et politique. L’effet de saturation me touche comme les autres Français. Un enchaînement de séquences, d’abord parlementaires, qui tendent à effacer le sens de l’action politique.

Comment réfléchir à l’effacement de ce sens ? En mêlant plaisir et réflexion je pense.

Solférinologie, macronologie … les qualificatifs ne manquent pas pour décrire un des sports préférés de la sphère politico-médiatique française : la politique fiction. Quelle sera la prochaine action d’un tel ou d’une telle et comment l’autre réagira-t-il ? Malheureusement, l’analyse politique y est de plus en plus réduite.

Menée avec recul, entre inclusion dans le champ et prise de recul critique, l’exercice n’est pourtant pas déplaisant, ni même inintéressant. Adonnons-nous-y donc avec plaisir, au coin du feu et à l’abri du soubresaut des séquences, suspendues le temps de la trêve des confiseurs.

Janvier à mars. Une épreuve budgétaire opaque et continue

Le monde parlementaire souffle du caractère interminable de la séquence. Ce budget ne sera-t-il donc jamais voté ? Députés et sénateurs, tels des Sisyphes poussant dans des sens différents, peinent à la tâche.
Quelles sont les avancées par rapport à l’année dernière à la même époque ?

Factuellement : à un PLFSS voté et une censure près. Politiquement : si les alliances sont renversées, leurs conséquences restent incertaines.

Par rapport à cette situation, où se placent les acteurs ? C’est peut-être dans ce domaine que les enseignements sont les plus intéressants. Les deux partis politiques de la vieille politique empruntent des chemins différents.

Côté Les Républicains, l’aventure personnelle de légitimation de Bruno Retailleau à pris fin au profit d’une volonté forte de distanciation du camp macroniste. Structurellement, c’est peut-être l’union des droites qui apparait comme la conséquence la plus logique de ce choix. Nous y reviendrons.

Côté Parti socialiste, le chemin relève de la via ferrata empruntée par des unijambistes. Personne ne tombe encore mais pas grand monde ne sait ce qu’il fait là. Semaine après semaine, la non-censure se révèle être bien plus qu’une mise sous surveillance sous peine de sanction de l’ancienne majorité macroniste. Elle est désormais une tentative de construction d’une voie de passage politique jusqu’en 2027. Il est difficile de juger de la séquence avant qu’elle ne se termine, à savoir avant le vote, ou le non-vote d’un budget puis le passage à la séquence suivante, les élections municipales. La prise de risque comme sa concrétisation seront lues à cette aune. Malgré cela reste l’incompréhension du passage d’une union de la gauche à une politique parlementaire du compromis avec le centre. Politique du bien commun et des victoires du quotidien pour les uns, trahison du mandat des électeurs du NFP pour les autres. L’issue de la séquence décidera du vainqueur des batailles de récits.

Mars – avril. Les municipales d’une décennie

De 2020 à 2026. De 45 à 60 ou 65% de participation, de 20 à 28 voire 30 millions d’électeurs. Rarement il y a eu deux élections plus différentes d’un mandat à un autre que les municipales 2020 et 2026. D’un côté, on trouve une prime aux sortants énorme dans une conjoncture de COVID-19 tourmentée et une abstention historique. De l’autre côté, on a une des élections intermédiaires les plus politiques de ces 20 dernières années sans pouvoir présidentiel à pouvoir réellement sanctionner, faute de majorité relative.

Par quel bout prendre ces municipales 2026 ? Bien malin celui qui saurait dérouler la pelote. Peut-être plus qu’auparavant, les sondages sont fragiles. L’intérêt de ces 34 875 futures échéances se trouve ailleurs. Dans deux ailleurs : une potentielle union de la droite anciennement chiraquienne avec l’extrême-droite lepéniste et une potentielle désunion des gauches. La rupture serait historique et les conséquences imprévisibles. L’union de la droite et l’extrême-droite affichée avec des fusions de liste marquerait une rupture avec le paradigme de l’après-guerre. D’autant plus que les villes potentiellement concernées ne sont pas des moindres, Marseille en tête.

La désunion de la gauche ne serait pas moins inédite. Le désistement au profit du mieux placé pour battre la droite et l’extrême-droite est une constante politique des partis de gauche depuis 80 ans. Rompre avec cette règle c’est effacer le cœur du barrage républicain auquel consentent années après années les électeurs de gauche. Si il n’y a plus d’ultima ratio de l’union de la gauche, comme à Paris ou à Marseille, lors des élections municipales, comment la décréter à la prochaine élection présidentielle, treize mois plus tard ?

Ces deux tendances vont pourtant à l’encontre des deux enseignements des dernières élections nationales (les législatives) : des gauches puissantes et plus efficaces lorsqu’elles sont rassemblées dans l’élection et 60% des électeurs qui refusent l’accession au pouvoir du Rassemblement national.

Mai, et après ?

La suite ne relève même pas de la politique fiction, mais plutôt de l’incantation. Une question reste intéressante. Elle tient du pari mais charrie du sens. Plus que les mises sur les petits chevaux, on peut se demander quel sera le fait générateur de la prochaine présidentielle. 2007 : travailler plus pour gagner plus. 2012 : l’antisarkozysme et l’antifinance. 2017 : le dégagisme et le renouveau. 2022 : la nation qui fait bloc derrière son chef et l’enjambement de l’élection.

2027 pourrait être marquée par trois choses :
1) les conséquences politiques et électorales d’une déconnexion croissante entre une élite politique et les électeurs ;
2) la puissance des machines électorales antisystème formées par la France insoumise et par le Rassemblement national ;
3) l’incompatibilité fondamentale entre l’esprit de l’élection présidentielle (choix d’une personnalité providentielle et cheffe de guerre) et la présence de deux candidats antisystèmes au second tour de la présidentielle. Un bloc bourgeois refusera d’être évincé de ce dernier.

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MAROC : UNE LAÏCITÉ SINGULIÈRE ET HÉRITÉE

MAROC : UNE LAÏCITÉ SINGULIÈRE ET HÉRITÉE

Souvent perçu comme un État religieux, le Maroc fonctionne pourtant selon une laïcité pragmatique, largement héritée du protectorat français¹. Un héritage aujourd’hui paradoxalement dénoncé par ceux-là mêmes qui l’ont façonné.

Pourquoi la laïcité marocaine est un héritage… que la France conteste aujourd’hui

Le débat sur la laïcité au Maroc est souvent abordé à travers des grilles de lecture européennes, en particulier françaises, qui peinent à saisir la spécificité du modèle marocain². Pourtant, comme l’a illustré une rencontre entre Ahmed Toufiq, ministre des Habous et des Affaires islamiques, et Bruno Retailleau, alors ministre français de l’Intérieur, en marge de la visite du président Emmanuel Macron, le Royaume assume pleinement une forme de laïcité qui lui est propre². Interrogé par son homologue français sur la compatibilité du modèle marocain avec la notion de laïcité, Toufiq a affirmé sans ambiguïté que le Maroc était lui aussi un pays laïc, tout en précisant que cette laïcité ne reposait pas sur une séparation formelle entre l’État et la religion à la manière de la loi française de 1905. Il a rappelé que, dans la pratique marocaine, la liberté de conscience est garantie et que l’État encadre le religieux sans l’imposer, illustrant ainsi une conception fonctionnelle et pragmatique de la laïcité.

Contrairement au modèle français issu de la loi de 1905, le Maroc n’a jamais proclamé une séparation formelle entre l’État et la religion³. Cela ne signifie pas pour autant que l’État marocain soit religieux. Dans la pratique, il repose sur un droit positif, élaboré par des institutions civiles, et non sur une application directe de la loi religieuse³. Le religieux est encadré, administré et centralisé par l’État, ce qui constitue précisément l’un des fondements de l’organisation politique marocaine³. La Commanderie des croyants, titre symbolique du roi, incarne cette logique : le souverain supervise les affaires religieuses, nomme les hauts responsables et centralise le pouvoir religieux afin d’éviter toute autonomisation du clergé. Ce dispositif garantit que l’islam reste encadré par l’État, tandis que le droit civil et la citoyenneté demeurent la référence dans l’organisation juridique du pays.

Cette conception se reflète également dans la Constitution marocaine⁸. Si l’islam y est reconnu comme religion de l’État, le texte constitutionnel garantit explicitement la liberté de culte et de conscience, et reconnaît la pluralité des affluents de l’identité nationale. Le judaïsme marocain y occupe une place singulière : il est consacré comme composante constitutive de l’identité du Royaume, au même titre que les héritages arabe, amazigh et africain. Cette reconnaissance institutionnelle du pluralisme religieux, rare dans le monde arabo-musulman, témoigne d’une approche où la religion relève de l’ordre symbolique et historique, tandis que l’État demeure fondé sur un cadre juridique civil et une citoyenneté égalitaire. On peut dès lors parler de laïcité, non au sens français d’une séparation stricte, mais au sens politique d’un ordre où le pouvoir civil reste autonome, où la loi ne procède pas d’une autorité religieuse et où la citoyenneté prime sur l’appartenance confessionnelle. Il s’agit ainsi moins d’une laïcité de séparation que d’une laïcité d’arbitrage et de garantie.

Cette organisation est en grande partie le fruit de l’histoire, et plus précisément de l’héritage du protectorat français⁴. Sous la domination coloniale, la France a mis en place un État moderne, centralisé et administré selon des normes juridiques séculières, tout en maintenant le sultan dans un rôle religieux afin de préserver l’ordre social⁴. Après l’indépendance, le Maroc a conservé l’essentiel de cette architecture institutionnelle⁴.

Ce paradoxe apparaît de manière particulièrement nette dans les débats autour des références à la charia⁵. Là où le droit islamique traditionnel laissait une large place à l’interprétation et à la discrétion des juges, l’administration coloniale a figé certaines normes morales dans des articles de loi pénale⁵. Autrement dit, certaines dispositions qui peuvent sembler aujourd’hui en contradiction avec la laïcité trouvent leur origine non dans la tradition islamique, mais dans la codification française du début du XXe siècle.

Ainsi, même lorsque le droit marocain fait référence à des valeurs religieuses, il le fait à travers un appareil juridique séculier, fondé sur des codes écrits, des tribunaux civils et une logique étatique moderne⁶. La citoyenneté y prime sur l’appartenance religieuse, et la religion n’est pas une condition d’accès aux droits politiques ou civiques⁷.

C’est là que réside un paradoxe majeur. Plusieurs dispositions aujourd’hui critiquées en France comme incompatibles avec la laïcité, notamment l’encadrement étatique du religieux ou certaines normes morales inscrites dans le droit, sont précisément héritées de cette période coloniale⁵. Le droit marocain, dans sa structure, demeure largement inspiré du droit français⁵.

En définitive, le Maroc ne correspond ni au modèle français strict de laïcité, ni à celui d’un État religieux. Il incarne une laïcité pragmatique, issue de son histoire, marquée par le protectorat, et adaptée à sa réalité sociale. Critiquer ce modèle sans en reconnaître les origines revient à occulter une vérité essentielle : le Maroc n’a pas rejeté la laïcité, il l’a façonnée à sa manière⁶.

Références 

  1. Telquel.ma, Oui, le Maroc est un pays laïc
  2. Badr Karkbi, La question laïque au Maroc : religion majoritaire, revendications minoritaires, Confluences Méditerranée, n° 114, automne 2020, p. 85‑95.
  3. Bernard Cubertafond, Mohamed VI, Commandeur des croyants au secours de la laïcité ?, Confluences Méditerranée, 2004, 51(4):163‑180.
  4. INA.fr, Entre le Maroc et la France, une histoire en partie conjointe, histoire du protectorat français (1912‑1956).
  5. Ghita Zine, Maroc : aux origines coloniales des lois sur les mœurs, Yabiladi.com
  6. Telquel.ma, Oui, le Maroc est un pays laïc

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GRÈCE : UNE SÉPARATION INACHEVÉE

GRÈCE : UNE SÉPARATION INACHEVÉE

En Grèce, la religion et l’Église orthodoxes bénéficient d’un statut privilégié, fruit d’une histoire singulière où nation et religion sont intimement liées. Si la majorité de la population grecque se dit favorable à une plus grande séparation de l’Église et de l’État, ce projet, en dépit des avancées et tentatives de réformes, demeure aujourd’hui inachevé.

La langue grecque fournit certes l’étymologie du mot laïcité, qui provient de l’adjectif λαϊκός (laikos), « qui appartient, se rapporte, s’adresse au peuple ». Pour autant, l’influence hellène sur le concept de laïcité – dont l’histoire et un peu d’étude comparative nous enseignent qu’il est assez strictement français – s’arrête ici, tant il est vrai que la Grèce semble aux antipodes du modèle laïc français.

Les premières pages de la Constitution de la Grèce, proclamée au demeurant « Au nom de la Trinité Sainte, Consubstantielle et Indivisible », le démontrent avec évidence puisque son article 3 pose le principe suivant, encore en vigueur aujourd’hui : « La religion dominante en Grèce est celle de l’Église Orthodoxe Orientale du Christ ». Sans préjudice des diverses interprétations constitutionnelles de cette clause, la religion et l’Église orthodoxes bénéficient donc incontestablement d’un statut privilégié.

Cette situation est d’abord le fruit de l’histoire singulière de la nation grecque. Elle n’est néanmoins ni parfaitement consensuelle ni intangible, ce qu’ont bien montré les dernières décennies, périodiquement marquées par diverses tensions et tentatives de réformes. En dépit de ces dernières, la séparation de l’Église et de l’État demeure en Grèce un projet inachevé.

La place prépondérante et la grande influence de l’Église orthodoxe en Grèce résulte en effet d’abord du fait qu’elle est un des éléments constitutifs de la nation grecque, et se présente comme l’héritière de la tradition byzantine. Tandis qu’ailleurs, l’Église a régulièrement été une puissance concurrente de l’État, ici, religion et nation sont intimement liées. Cette intrication se lit encore aujourd’hui dans la Constitution qui énonce que l’instruction, mission fondamentale de l’État, a notamment pour but « le développement d’une conscience nationale et religieuse » (article 16). Plus largement, Guy Haarscher relève que l’orthodoxie aurait joué le rôle de garante de l’identité du peuple grec sous la domination ottomane, puis pendant la guerre d’indépendance (1821-1829)[1]. Dans la foulée de l’indépendance, en 1833, l’Église grecque, appuyée par le pouvoir politique, se proclame unilatéralement autocéphale, c’est-à-dire indépendante vis-à-vis du patriarcat de Constantinople. Placée à l’origine sous l’égide du ministère de l’Éducation et des Affaires religieuses, elle a progressivement organisé son autonomie, tout en préservant des liens étroits avec l’État grec. Ainsi, aujourd’hui encore, l’Église bénéficie-t-elle d’une série d’avantages juridiques et fiscaux, à l’image de la subsistance d’un clergé fonctionnaire, rémunéré par l’État. De fait, et au-delà de la question du statut de l’Église, la religion orthodoxe demeure un point de repère central dans la société grecque. Et par-delà même des questions de foi, l’orthodoxie y joue un véritable rôle culturel et social.  

Cela dit, en dépit de leur proximité, l’Église et l’État grecs n’ont pas échappé au phénomène de sécularisation, charriant avec lui son lot de conflits politiques et idéologiques, mais aussi et surtout de conquêtes libérales. Ainsi, tandis que la première s’est progressivement libérée de la tutelle du pouvoir politique, le second s’est efforcé, petit à petit, au gré des alternances politiques des dernières décennies, d’affirmer sa centralité dans la gestion des affaires humaines. Sous l’impulsion des socialistes du Pasok – Mouvement socialiste panhellénique –, d’importantes réformes législatives sont mises en œuvre durant les années 1980, à rebours des positions de l’Église orthodoxe : légalisation du mariage civil pour les couples hétérosexuels et dépénalisation de l’adultère en 1982, légalisation de l’avortement en 1986. Le début du XXIe siècle est marqué par un affrontement spectaculaire autour du projet de suppression de la mention obligatoire de l’appartenance religieuse sur les cartes d’identité grecques, qualifié de « crime contre la nation » par l’archevêque Christodoulos. Une pratique discriminatoire, finalement abolie à l’issue d’un bras de fer entre l’Église et le gouvernement grecs. De même, en 2008, les cours de religion, jusqu’alors obligatoires dans l’enseignement public et portant essentiellement sur la religion orthodoxe, deviennent facultatifs. En 2015, l’arrivée aux pouvoir du parti de gauche Syriza, emmené par le futur premier ministre Alexis Tsipras, est l’occasion de nouvelles avancées, dont l’extension du PACS aux couples de même sexe, ou la possibilité pour ces derniers d’accompagner des enfants en tant que famille d’accueil. Plus spécifiquement, le gouvernement grec s’engage alors dans une vaste réforme constitutionnelle ayant pour but la séparation de l’Église et de l’État, une promesse de campagne du candidat Tsipras[2]. Alors qu’un accord historique est trouvé fin 2018 entre le premier ministre et l’archevêque Ieronymos, prévoyant notamment la suppression du statut de fonctionnaires des membres du clergé, la hiérarchie orthodoxe rejette pour l’essentiel le projet du gouvernement – lequel préconisait encore la révision de l’article 3 de la Constitution et l’affirmation de la neutralité religieuse de l’État. Toutefois, introduites dans un contexte électoral, ces propositions seront finalement rejetées à la suite de la victoire des conservateurs et de leur chef de fil Kyriakos Mitsotakis, celle-ci arrêtant net l’entreprise historique de séparation de l’Église et de l’État en Grèce.

Si l’orthodoxie et l’identité grecque semblent consubstantiellement unies, force est de constater que la première sert régulièrement de prétexte à l’Église pour intervenir dans la sphère publique, peser sur la politique et in fine la société. Son opposition, ferme et quasi-systématique quant aux progrès des droits et libertés individuelles ne peut être ignorée. Ce fut encore le cas en 2024, avec l’adoption du mariage homosexuel porté par la majorité conservatrice[3]. Or, comme le dit très justement Guy Haarscher, « la question ne consiste pas à critiquer la religion devenue lien culturel et mémoire partagée : il s’agit bien plutôt de dénoncer une politisation de la religion[4] ». C’est sans doute la raison pour laquelle, bien qu’une très grande majorité de Grecs soient des chrétiens orthodoxes, l’essentiel de la population se dit aujourd’hui favorable à la séparation entre l’Église et l’État (70% selon une vaste enquête de 2024[5]). Et s’il ne saurait être question d’écarter les religions de l’espace public, il apparaît bien nécessaire de les empêcher de peser sur la politique, et de bien distinguer le rôle de l’Église et celui de l’État. La tâche est irréductiblement complexe. Aristide Briand le soulignait déjà en 1905 en énonçant que « la séparation est un de ces problèmes irritants qui sont le plus propres à passionner les masses ».

En Grèce, l’occasion manquée de 2018 ne devrait toutefois pas conduire à abandonner cette ambition qui, moyennant un courage politique certain, est porteuse de pluralisme et tolérance. On notera en tous cas, que l’ancien premier ministre Tsipras, un des plus fervents défenseurs de la séparation en Grèce, semble préparer son retour sur le devant de la scène politique[6].  

 

Références 

[1] Voir sur le cas de la Grèce Guy Haarscher, La Laïcité, Presses Universitaires de France, 2021, p. 68 à 72.

[2] Cf. https://www.radiofrance.fr/franceculture/en-grece-la-separation-progressive-de-l-eglise-et-de-l-etat-6145400.

[3] Cf. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-enjeux-internationaux/en-grece-le-mariage-homosexuel-porte-par-la-majorite-conservatrice-8903557

[4] Guy Haarscher, op. cit., p. 70.

[5] Cf. https://www.courrierinternational.com/article/le-chiffre-du-jour-en-grece-l-eglise-orthodoxe-reste-omnipresente-mais-le-nombre-de-croyants-diminue.

[6] Cf. https://www.lemonde.fr/international/article/2025/11/24/avec-son-livre-ithaque-l-ex-premier-ministre-grec-alexis-tsipras-prepare-son-retour_6654581_3210.html.

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Laïcité – la mosaïque européenne

Jacquelines Costa-Lascoux

Laïcité – la mosaïque européenne

« Parce qu’ils affirment la liberté de conscience et se réclament des Droits de l’Homme, les Etats de l’Union européenne se rattachent à une sécularisation affranchie des théocraties »

« Un pays laïque est un pays où l’on peut naître juif polonais et devenir l’un des premiers prélats catholiques de France » déclarait Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris. En Grande Bretagne, Tony Blair a dû attendre la fin de son mandat de Premier ministre pour se convertir au catholicisme, non sans avoir déclenché la polémique. En droit français, la liberté de conscience est celle de croire, de ne pas croire et de changer de religion, sans craindre l’opprobre ou la condamnation pour apostasie. Quant au blasphème, les personnes sont protégées contre les insultes et la diffamation, en revanche, la critique des idées est libre (1) . Au Danemark, la publication des caricatures de Mahomet avait fait surgir le débat sur un article du code pénal tombé en désuétude, le délit de blasphème. Celui-ci est toujours inscrit dans la majorité des droits européens (2). Dès lors, la France laïque serait-elle une exception comme certains se plaisent à le dire ? Cet article a initialement été publié dans le rapport de la Fondation Jean Jaurès « Que vive la laïcité ! 50 contributions pour les 120 ans de la loi de 1905 ».

Le paysage contrasté des religions en Europe

 

L’Europe est diverse dans sa composition religieuse. Au nord, les pays protestants notamment luthériens, au sud, les pays catholiques et la Grèce orthodoxe. Dans l’entredeux, la Bavière, l’Autriche et la Pologne avec des populations principalement catholiques. A l’ouest, la Grande Bretagne partagée entre le catholicisme à sa périphérie et le protestantisme anglican de l’establisment anglais – en guerre pendant trente ans, en Irlande (1968-1998). N’oublions pas l’Islam dans les pays anciennement sous califat ottoman ni les identités nationales attachées à l’orthodoxie, à l’est de l’Europe.

Or ce paysage ne cesse de se transformer selon quatre tendances :

  • la sécularisation croissante de plusieurs pays européens, plus de la moitié de la population se dit « indifférente à la religion ». La France est ici distancée par les démocraties nordiques et la Grande Bretagne – ce n’est pas la laïcité qui éloigne le plus de la religion ! D’après l’Eurobaromètre de 2018, seuls 19 % des Norvégiens « croient que  dieu existe ». C’est la proportion la plus faible des pays occidentaux ;
  • l’installation en Europe de cultes liés à l’immigration : l’islam, le bouddhisme et l’hindouisme ;
  • des mouvements intégristes, certes minoritaires, mais visibles et parfois violents jusqu’au terrorisme, et pratiquant l’entrisme dans les institutions (3);
  • des phénomènes sectaires en expansion, souvent liées au complotisme.

Nos visions stéréotypées sont sans cesse à réinterroger, mais il reste un point commun : le paysage religieux est inévitablement redessiné par le politique.  L’Etat et les cultes, se confortent, se maintiennent à distance ou se séparent. Et, au-delà des principes, fussent-ils inscrits dans la Constitution, les réalités diffèrent souvent. L’évolution des mœurs et l’évolution du droit n’avancent pas toujours au même rythme.

Des systèmes à géométrie variable 

 

Parce qu’ils affirment la liberté de conscience et se réclament des Droits de l’Homme, les Etats de l’Union européenne se rattachent à une sécularisation affranchie des théocraties. Cependant, les différences restent notables en fonction des contextes nationaux. Plusieurs systèmes peuvent être distingués, parfois en se combinant partiellement : la laïcité, la pilarisation, les religions reconnues ou établies, la religion d’Etat.

a)- La laïcité

Trois pays sur vingt sept ont inscrit une forme de laïcité dans leur Constitution : la France, le Portugal et la Belgique. Mais chacun a inventé une laïcité à sa manière en fonction de ses réalités sociologiques. Ainsi, au Portugal, l’immense majorité de la population est catholique (81 % de la population),  les musulmans ne sont pas plus de 15 000 et les juifs environ 2000, alors que le Portugal avait accueilli un grand nombre de juifs fuyant le nazisme. De nos jours, le problème majeur auquel fait face le Portugal est la montée des sectes venant du Brésil et des témoins de Jéhovah. Leur nombre est en constante augmentation.

En Belgique, on parle de « laïcité organisée » pour désigner l’ensemble des associations et organismes qui — sur la base d’une philosophie athée ou agnostique  — regroupent des individus ne se réclamant d’aucune religion. De fait, le degré d’organisation des laïques est élevé en raison de la « pilarisation » dans laquelle il a pris sa place.

b)- La pilarisation

Si la Constitution belge se rapproche du système de « pilarisation » à la néerlandaise, elle reconnaît la laïcité comme un des piliers de la société à côté du pilier catholique, du pilier protestant, du judaïsme. La Constitution belge (art.19 à 21) consacre les principes fondamentaux de liberté de conscience et liberté des cultes, le principe selon lequel l’Etat n’a pas le droit d’intervenir ni dans la nomination, ni dans l’installation des ministres d’un culte. Par ailleurs, le mariage civil doit précéder la bénédiction nuptiale. L’Etat se veut « le gestionnaire du pluralisme » et il lui « appartient de garantir le traitement équitable de toutes les tendances idéologiques reconnues ». Malgré ces préceptes constitutionnels, la religion catholique continue à bénéficier d’une situation privilégiée. Ce qui a amené récemment un groupe de parlementaires à demander la séparation effective des Eglises et de l’Etat, le fait religieux étant renforcé par la partition linguistique : la partie flamande reste le bastion des catholiques. Le combat laïque s’appuie notamment sur la loi du 21 juin 2002 qui reconnaît une « communauté philosophique non confessionnelle » par province ainsi qu’au niveau national un « Conseil central laïc ». De fait, il existe un grand nombre d’associations laïques qui constituent une alternative aux aumôneries dans les hôpitaux, les prisons, à l’armée ou dans la cité. Des associations organisent des cérémonies célébrant les moments clés de l’existence : le parrainage (à la naissance d’un enfant), la fête de la jeunesse laïque, le mariage laïque, les funérailles laïques. Pour certains, ce statut public assimile la laïcité à une sorte de « culte reconnu ». Par ailleurs, l’Islam a acquis un véritable pouvoir local, comme à Molenbeek, bastion du communautarisme.

c)- Les religions reconnues ou établies

Tout en affirmant la liberté de conscience, des Etats accordent une place organique à certaines religions inscrites sur une liste limitative : catholicisme, églises protestantes, judaïsme. Ainsi, en Allemagne, l’Etat contribue financièrement aux hôpitaux et organismes sociaux gérés par les communautés religieuses. Les jours fériés chrétiens sont constitutionnellement protégés. Dans la plupart des Länder, les élèves des écoles publiques suivent des cours de religion. Un impôt au bénéfice des Eglises est prélevé à la source sur le revenu (8 à 9%), sauf si le citoyen abjure sa confession d’origine (4). Or, depuis quelques années, les autorités publiques cherchent à intégrer les cultes non-reconnus, notamment l’Islam. La grande question a été l’enseignement islamique à l’école. L’instauration en 2006 d’un cours d’éthique obligatoire a avivé la polémique. Par ailleurs, la loi de neutralité berlinoise, votée en janvier 2005, a exclu le port de signes religieux chez le personnel éducatif, ainsi que dans l’ensemble de la fonction publique. Malgré la décision de la Cour constitutionnelle fédérale du 27 janvier 2015 stipulant que l’interdiction générale des expressions d’appartenance religieuse est contraire à la Loi fondamentale et que le port du foulard à l’école par les enseignantes est autorisé, le Land de Berlin a fait savoir qu’il n’avait nullement l’intention de modifier sa loi de neutralité religieuse. Contrairement à la quasi-totalité des Länder, le cours de religion à Berlin reste une matière facultative. Ce statut dérogatoire a été maintenu après la réunification de l’Allemagne, de sorte que l’enseignement religieux y est, aujourd’hui encore, facultatif et du seul ressort des autorités religieuses accréditées.

L’introduction du cours « Développement personnel– Éthique – Culture religieuse », en discussion dans le Brandebourg dans les années 1990, tout comme les cours d’éthique ou de philosophie institués dans le Schleswig-Holstein, en Mecklembourg-Poméranie et en Rhénanie du Nord-Westphalie a conduit le SPD berlinois à s’opposer à la requête des Églises chrétiennes d’un enseignement religieux obligatoire. Lors de son congrès en juillet 1994, le SPD berlinois, soucieux de prendre en compte la non-appartenance confessionnelle d’une grande majorité de la population berlinoise, a demandé le maintien du statut dérogatoire de Berlin (la clause de Brême). C’est un véritable bras de fer qui s’est ainsi joué entre les Églises chrétiennes et les sociaux-démocrates.

La reconnaissance de la Fédération islamique berlinoise (IFB) comme «communauté religieuse» par la Cour administrative d’appel de Berlin en novembre 1998 est alors venue télescoper les débats en cours. L’octroi du statut de «communauté religieuse» – au terme d’une bataille judiciaire qui a duré près de vingt ans – à la Fédération islamique berlinoise (IFB) a permis à cette dernière de dispenser un enseignement religieux islamique sous sa seule responsabilité au sein des écoles publiques. Mais ce jugement a suscité un tollé de la part des associations islamiques non représentées, qui ont contesté la représentativité de l’IFB, et les inquiétudes des services de renseignements allemands et du Sénat berlinois, du fait des liens attestés entre l’IFB et Milli Görus, groupe turc qualifié d’organisation nationaliste radicale. Par ailleurs, la question des abus sexuels sur mineurs, les polémiques sur le mariage des prêtres, sur l’homosexualité, ont accentué les dissensions entre l’Eglise catholique allemande et le Vatican. Aujourd’hui, un nombre croissant d’Allemands se déclare « sans religion ». Daté historiquement, le système des religions établies montre ses lacunes et ses incohérences.

d)- La religion officielle ou de l’establishment

Plusieurs Constitutions européennes font référence à la religion du Roi ou à une tradition, héritée d’un régime monarchique. Ainsi, le roi du Danemark doit appartenir à l’Eglise évangélique luthérienne, religion d’Etat, le prince consort est invité à se convertir. Mais, de fait, dans les pays nordiques, l’appartenance à la religion est d’abord culturelle et la pratique religieuse très faible.

Le Roi d’Angleterre est le chef de l’Eglise anglicane, qui dispose d’une représentation constituée de 26 ecclésiastiques au Parlement. Aujourd’hui, cependant, les chrétiens représentent à peine une minorité de la population. Moins de 44% des habitants d’Angleterre et du Pays de Galles se disent anglicans, catholiques ou membres d’une autre église chrétienne (5). Selon l’enquête British Social Attitudes, les anglicans représentent moins de 19% de la population, contre plus de 44% trente ans plus tôt. Les catholiques sont à un peu plus de 8% et les autres chrétiens à près de 16%. Les personnes se déclarant de religions non-chrétiennes – musulmans, juifs, hindous, bouddhistes –  représentent 7,7% de la population anglaise et galloise. Les variations entre régions sont importantes. Londres présente la plus faible proportion de sans religion, ce qui s’explique par une importante population immigrée. A l’opposé, le pays de Galles, qui a une population plus homogène, affiche la plus forte proportion de personnes sans religion (près de 60%). Plus généralement, la pratique religieuse est en chute libre pour les cultes anciens – moins de 9% des anglicans se disent pratiquants réguliers – mais soutenue pour les « nouveaux cultes ». Ceci explique que, pour la première fois dans l’histoire de la monarchie, le roi Charles III ait déclaré représenter « les religions du Royaume dans leur diversité ».

En Grèce, la Constitution républicaine de 1975, a gardé l’expression antérieure de la « Sainte trinité, consubstantielle et indivisible ». L’orthodoxie est la religion officielle et même s’il n’existe pas d’impôt cultuel, le gouvernement paie les salaires, les retraites et la formation religieuse du clergé, finance l’entretien des églises et accorde une reconnaissance particulière au droit canon orthodoxe. Par contre, l’enseignement religieux n’est plus obligatoire et, depuis août 2008, il n’est plus nécessaire d’invoquer la liberté de conscience pour demander que les enfants ne reçoivent pas un enseignement religieux (art. 5 de la Constitution Grecque de 1975).

Les pays de l’ancienne Europe de l’Est, quant à eux, sont marqués par un net retour du religieux. Ainsi la Pologne a signé, en 1993, un concordat avec le Vatican. Depuis, l’Union Européenne a fait pression pour que la Constitution Polonaise votée en 1997 comporte le respect des droits de l’Homme et « l’égalité de toutes les religions ». Mais, dans les faits, le concordat et la situation politique donne un grand pouvoir à l’Eglise catholique. Certains députés avaient même projeté de soumettre tous les projets de lois élaborés au Parlement au contrôle préalable de l’Eglise. Plus marquée encore, aux frontières de l’UE, la ligne de partage avec les pays orthodoxes souligne désormais des fractures politiques que Jean-François Colossimo analyse dans son dernier ouvrage La cruxifiction de l’Ukraine.

L’Europe des religions est devenue un kaléidoscope dont les morceaux issus des différentes traditions se recomposent au gré des évènements. Rien n’est figé et à l’intérieur même d’un Etat national, les dérogations sont nombreuses (6),  mêlant les traditions culturelles aux aléas de l’histoire.

L’avenir de la laïcité

 

Pour qualifier la laïcité, René Rémond avait coutume de parler « d’une antériorité française, à l’instar de la Déclaration de 1789 pour les Droits de l’Homme ». Le dénigrement de la laïcité par ignorance ou par résurgence d’un passé mythifié n’est plus de mise. Une distanciation s’opère dans l’Union européenne entre les Eglises et l’Etat, les citoyens voulant affirmer leur liberté de choix dans leurs convictions. Par ailleurs, tous les Etats sont confrontés aux difficultés d’intégration de cultes « venus d’ailleurs » et de courants intégristes agressifs. Parce qu’elle garantit l’égale dignité des personnes et l’égalité des droits sans considération de religion, la neutralité de l’Etat et du service public, la mixité de genre indépendante des tabous et des interdits sexuels, la liberté de la recherche et de la création sans censure, la laïcité est désormais l’enjeu majeur du développement des démocraties.

Jacqueline Costa-Lascoux, Directrice de recherche honoraire au CNRS

Notes

(1) Selon la loi de 1881, critiquer, et même injurier une religion n’est pas un délit ni un crime en soi

(2) Cf Art. 166 du Code pénal allemand, art. 188 du Code pénal autrichien, art. 1er du Code pénal finlandais, art. 140 du Code pénal danois qui prévoit la possibilité de détention de celui qui, publiquement, ridiculise ou insulte le dogme ou le culte d’une communauté religieuse. Traditionnellement, le droit pénal des Etats du Sud de l’Europe (Espagne, Italie, Grèce) n’ont pas aboli le délit de blasphème.

(3) Cf Frères musulmans et islamisme politique en France, Rapport au Gouvernement, 2025.

(4) Une affaire a défrayé la chronique : un résident français qui avait rempli le formulaire d’autorisation de séjour, à Berlin, en cochant la case « sans religion » s’est aperçu qu’un impôt religieux était prélevé sur son salaire au bénéfice du diocèse. Les autorités catholiques avaient  enquêté auprès du diocèse de naissance, en France, pour confirmer que ce résident avait été baptisé. Il fallut que celui-ci  abjure la foi catholique, par écrit, pour ne plus payer d’impôt religieux.

(5) Des tabloids ont titré : « L’Angleterre n’est plus chrétienne »

(6) En France, n’oublions pas les statuts particuliers de l’Alsace/Moselle, de la Guyane, de Mayotte.

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