Anna Akhmatova Maxence Guillaud

Le Requiem d’Anna Akhmatova, douleur d’un peuple transfigurée

Pendant dix-sept mois, Anna Akhmatova fit la queue devant les geôles de Leningrad, où son fils fut prisonnier ; autour d’elle, des centaines de femmes faisaient de même. C’est de cette lourde attente et de cette affliction partagée que naquit Requiem, l’une des œuvres poétiques les plus bouleversantes de son siècle.

« Elle porte entre ses sourcils l’angoisse des siècles. » Lire Requiem, d’Anna Akhmatova, c’est lire à la fois l’exhaussement de la terrible affliction des mères de tout un peuple, et celle, singulière, absolument et à jamais digne, d’une femme qui a si bien su la transfigurer.

Peut-être ne s’en rend-on pas compte tout de suite. Ce n’est qu’au terme d’une intime fréquentation de l’ouvrage, de ses morceaux cousus comme serait apiécé un suaire, que s’impose à nous la mesure de ce que peut être la poésie lorsqu’elle décide de ne rien orner des outrages du sort.

 

L’histoire d’Akhmatova, histoire du peuple russe

La comparaison entre l’autrice de Requiem et Pouchkine est inévitable. Admiratrice de son œuvre et ayant étudié comme lui à Tsarskoïé Selo, Akhmatova partageait avec lui un rapport quasi-stigmatique à leur langue, relation si viscérale qu’elle en devenait presque blessure. S’il est connu que Pouchkine fit la rencontre de sa vie — à savoir le peuple russe — en fréquentant les marchés et en observant la vie paysanne lors de ses séjours forcés à Mikhaïlovskoïé, Akhmatova, elle, le rencontra dans les files d’attente des prisons de Leningrad.

C’est de cette attente grégaire qu’est né Requiem, produit des affres de la Grande Terreur stalinienne. Leningrad, ancienne capitale impériale, est alors particulièrement frappée ; ses prisons sont pleines, et devant leurs murs qui débordent, des centaines de femmes s’agglutinent et patientent pendant des heures dans le froid. Akhmatova est l’une d’entre elles.

Son fils unique, Lev Goumilev, fut arrêté à quatre reprises. Une première fois en décembre 1933, relâché après neuf jours ; puis en octobre 1935, en même temps que Nikolaï Pounine, le compagnon d’Akhmatova(1) — arrestation qui inspira directement le premier poème du corps de l’ouvrage :

« C’est à l’aube qu’on est venu t’emmener.
Comme à la levée d’un corps, je te suivais
[…] »(2)

Certaines personnalités du milieu littéraire et intellectuel — celui-ci étant particulièrement exposé à la répression — se mobilisèrent. Sur les conseils de Boulgakov, Akhmatova écrivit une lettre à Staline pour lui supplier de libérer son fils et son mari. Staline y resta insensible et prévit leur exécution. C’est finalement Pasternak qui, à la demande de Boris Pilniak, rédigea de sa main une nouvelle lettre, et réussit à obtenir leur libération début novembre 1935.(3)

Lev Goumilev ne sera, par la suite, pas épargné pour autant. Condamné en 1938 à cinq ans de camp à Norilsk, il combattit jusqu’à Berlin avant d’être démobilisé en 1945. Il fut ensuite arrêté une quatrième fois en 1949 et condamné à dix ans de travaux forcés au Kazakhstan et en Sibérie. Il ne sera libéré et réhabilité qu’en 1956, après le XXe congrès du PCUS.

Le premier mari d’Akhmatova, le poète Nikolaï Goumilev, avec qui elle eut son fils Lev, n’eut pas la même chance. Fusillé dès 1921, faussement accusé lors de la conspiration de Tagantsev, il ne survécut pas aux premières années de la répression.

Pour tenter d’obtenir la libération de son fils pendant sa captivité, Akhmatova usa de tous les moyens à sa disposition, à commencer par des lettres adressées à Staline (restées sans réponse), jusqu’à des poèmes à sa gloire qu’elle se contraignit à écrire en 1950.(4)

C’est ce destin-là, terriblement tragique et inséparable de celui de son peuple, qu’Akhmatova pose en exergue de son recueil. On citera le tout premier poème de l’ouvrage, qui précède même l’introduction et la préface de l’autrice :

« Нет, и не под чуждым небосводом,
И не под защитой чуждых крыл, —
Я была тогда с моим народом,
Там, где мой народ, к несчастью, был. »

« Non, ce n’est pas sous un ciel étranger,
À l’abri des ailes étrangères que j’étais,
Mais au milieu de mon peuple,
Là où, pour son malheur, mon peuple était
. »

L’inscription de sa souffrance au sein de celle de son peuple semblait être pour elle une profonde exigence ; et — qui sait ? — la dignité dans l’exhalation de sa propre douleur tenait peut-être pour elle à ce qu’elle assumât en même temps celle de tous.

 

L’acméisme, s’émanciper du symbole

Akhmatova appartenait au mouvement acméiste, dont elle fut l’une des fondatrices. Son recueil Le Soir (Вечер), paru en 1912 alors qu’elle n’avait que vingt-trois ans, en porta d’emblée la promesse et l’éclat. Né en réaction à un symbolisme russe jugé trop nébuleux, trop épris de ses propres brumes, l’acméisme revendiquait le retour à la clarté, à la précision de l’image, à la beauté tangible du monde. Nikolaï Goumilev, dont nous avons évoqué plus tôt la pénible fin, en fut d’ailleurs l’un des principaux théoriciens.

Requiem en est un des aboutissements ; et, malgré l’infinie et large douleur qu’il décrit, le recueil conserve cette simplicité acméiste que la traduction de Paul Valet restitue assez fidèlement :

« […] Sinon… Le chaud bruissement d’été
Est comme une fête derrière ma fenêtre.
Depuis longtemps je pressentais
Ce jour si clair et la maison déserte. »

C’est la majesté d’Akhmatova de parvenir à atteindre littérairement les douleurs les plus profondes à partir d’un langage si humble et de références si communes. Sa poésie s’appuie sur la beauté modeste des choses ordinaires, sur leur empilement et leur coordination — sur toutes ces choses qui parviennent à s’unir pour proférer l’affliction.

« Devant le malheur les montagnes se courbent
Et le grand fleuve cesse de couler.
[…] »

« Перед этим горем гнутся горы,
Не течёт великая река, […] »

Elle dépeint une nature personnifiée qui s’incline et se pétrifie face à l’abjection — le premier vers portant, en langue originale, une sublime et lourde allitération en г (g) qui fait ployer les éléments et résonner la pesanteur du deuil ; Piered etim gorem gnoutsia gory.

Puis, quelques pages plus loin, Akhmatova nous accueille chez elle. Loin des prisons, les fleuves coulent de nouveau — la vie, ainsi, persévère — mais la peine ne disparaît pas. C’est d’ailleurs, concédons-le, le poème que l’auteur de cet article considère comme étant le plus beau du recueil :

« Тихо льётся тихий Дон,
Жёлтый месяц входит в дом,
Входит в шапке набекрень,
Видит жёлтый месяц тень.
Эта женщина больна,
Эта женщина одна,
Муж в могиле, сын в тюрьме,
Помолитесь обо мне. »

« Silencieusement s’écoule le Don,
La lune jaune entre dans la maison,
Son bonnet jaune de travers,
La lune jaune voit une ombre.
Cette femme est malade,
Cette femme est seule,
Fils en prison, mari dans la tombe.
Priez pour moi.
 »

La très rude simplicité des termes employés laisse toute la place au développement des sonorités et de la rythmique. Pour les lecteurs francophones, proposons une transcription phonétique adaptée :

« Tiro liotsa tiriy Don,
Joltiy miéssiats vrodite v dom,
Vrodite v chapké nabékrièn,
Vidite joltiy miéssats tièn.

Eta jénchtchina bolna,
Eta jénchtchina odna,
Mouj v moguilé, syn v tiourmé,
Pamolitiès aba mnié.
 »

Malgré tout, et comme nous pouvons nous en douter à la lecture de son titre, Requiem conserve sa part de hiératisme. Les dix poèmes qui forment son cœur, entre le poème d’introduction et l’épilogue, constituent une sorte de chemin de croix. Le dixième et dernier poème, La Crucifixion, nous épargne toute équivocité et réalise un pas de côté par rapport à l’acméisme du reste de l’œuvre :

I
Le chœur des anges a glorifié cette heure si grande,
Et le feu dévora les cieux.
Il dit au Père : « Pourquoi M’as-Tu abandonné ! »
Et à la Mère : « Ô ne pleure pas sur Moi ! ».

II
Madeleine se débattait et sanglotait,
Et le disciple le plus aimé fut pétrifié.
Mais là où, silencieuse, était la Mère,
Personne n’osa lever les yeux.

Le fils est comparé au Christ, via son « Eli, Eli, lama sabachthani » ; la prison Kresty (Кресты — la « prison des Croix »), dans laquelle son fils est enfermé, devient son Golgotha.

Il est insisté par la métaphore sur la dignité absolue d’Akhmatova et des mères qui sont ses semblables. Marie-Madeleine sanglote, le disciple se fige, tandis que la Mère est silencieuse, sacralisant de fait sa souffrance.

 

Et par la transmission, la survie

Requiem, dont les poèmes ont été composés entre 1934 et 1957, ne circulait qu’en samizdat avant de paraître pour la première fois en langue russe à Munich en 1963, à l’insu de l’autrice, en un temps où son édition en URSS eût été inimaginable. Il n’y fut alors publié officiellement qu’en 1987, en pleine perestroïka.

Dans l’épilogue, Akhmatova imagine son propre monument ; ne le souhaitant pas sur les rives de la baie de Streletskaïa, là où elle fut heureuse, ni à Tsarskoïe Selo, mais devant la prison Kresty, là où elle souffrit avec son peuple :

« Et si l’on s’avise un jour dans ce pays
D’ériger un monument en l’honneur de moi,

Je donne mon accord à cette cérémonie,
Mais à la condition qu’il n’y ait de monument

Ni près de la mer, où je suis née
— Avec elle est rompu le dernier lien que j’avais —

Ni dans le parc des tsars, près de l’arbre sacré,
Où l’ombre inconsolable me cherche encore,

Mais ici, où je restais trois cents heures debout
Sans qu’on ouvrît pour moi les verrous ;
[…] »

Amis lecteurs, devinez qui, désormais en statue, de l’autre côté de la Neva, défi du regard l’ancienne prison ?

Ayons foi en l’Histoire qui, les décennies passant, remet souvent et si bien les choses à leurs places.

Maxence Guillaud

 

Notes :

(1) Certains supposent que l’objectif final était en réalité l’arrestation d’Akhmatova elle-même : le chef du NKVD pour la région de Leningrad adressa en effet un rapport à Guenrikh Iagoda, sollicitant explicitement l’autorisation de l’arrêter.

(2) Toutes les traductions françaises des poèmes cités dans cet article sont issues de la traduction de Paul Valet, parue aux Éditions de Minuit

(3) Je lisais récemment Cascades de Radovan Ivšić, poète croate doublement censuré — d’abord par le régime oustachi, puis par la Yougoslavie communiste. Les dynamiques des milieux littéraires face aux différents régimes communistes mériteraient une étude comparative approfondie. C’est à propos de la façon dont Marko Ristić, poète et ambassadeur serbe, abandonna son ami Rastko Petrović qu’Ivšić écrit :

« J’ai pourtant cherché à quoi on pourrait comparer la sorte de monstruosité qui est ici à l’œuvre. Je n’ai trouvé que l’anecdote suivante rapportée par Nadejda Mandelstam dans ses Mémoires.
Après avoir fait arrêter Ossip Mandelstam [NDLA : autre principal représentant de l’acméisme avec Akhmatova], Staline a soudain téléphoné à Pasternak, pour la première et la dernière fois, en lui reprochant avec un humour sinistre : « Si j’étais poète et si un de mes amis poètes s’était trouvé dans le malheur, j’aurais fait des pieds et des mains pour lui venir en aide… » » (Cascades, Gallimard, 2006, p. 179)

(4) La relation entre Lev Goumilev et sa mère fut douloureuse, traversée de distances et de ressentiments. Dès son enfance, Lev fut confié à sa grand-mère paternelle à Bezhetsk, loin de sa mère, et Akhmatova ne lui rendit visite qu’à deux reprises durant toute son enfance : d’abord à Noël 1921, puis brièvement en juillet 1925. Lorsque Lev rejoignit enfin sa mère à Leningrad en 1929, il s’installa chez le compagnon de celle-ci, Nikolaï Pounine, avec lequel ses relations furent difficiles.

Les arrestations successives de Lev cristallisèrent les tensions. Si Akhmatova se battit pour obtenir sa libération, Lev, depuis les camps, ne percevait absolument pas ces efforts et lui reprochait une aide insuffisante.

La publication de Requiem constitua un point de rupture symbolique. Lev refusa d’y voir un hommage maternel et le qualifia de monument à l’auto-admiration, allant jusqu’à dire que la poétesse aurait pu préférer, pour le bien de son œuvre, qu’il meure en camp. Il rentra de captivité profondément hostile à sa mère et écrivit dans son autobiographie qu’il eut le sentiment qu’elle l’avait accueilli sans enthousiasme ni sympathie.

Leur séparation définitive eut lieu en 1961, lors d’une dispute à l’appartement d’Akhmatova, après laquelle ils ne se parlèrent plus jamais. Il n’assista pas à ses funérailles.

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