Voici 2026, et la gauche s’égare parfois dans ce qui paraît souvent, de l’extérieur et pour les non-initiés, être des byzantinismes intrinsèques, teintés de querelles de chapelle et d’égotisme ; c’est ce que sont très souvent ces controverses, il faut bien l’avouer, tant les sujets de fond sont malheureusement si peu débattus en son sein.
La gauche parle si souvent d’elle-même et de ses divisions… Cela n’intéresse personne, ou du moins seulement les militants et les divers commentateurs qui s’en préoccupent. Et puisque nous sommes tout de même de ceux-là, mais que nous aimerions enfin régler la question et passer à autre chose, nous trouverons utiles les quelques réflexions qui suivent.
Car la gauche n’est-elle pas aujourd’hui tributaire de frontières organisationnelles ne traduisant souvent plus de profonds désaccords mais simplement d’héritages historiques, volontiers caducs (dont quelques personnages, complus dans la posture que cela leur confère, dépendent, à plusieurs échelles, pour mener carrière — ce qui n’arrange rien…) ? Quelles sont les raisons qui empêcheraient aujourd’hui une grande réunion organique du mouvement social français, pour l’heure morcelé, et quels en seraient les bénéfices ? Remontons, pour débuter, cent ans en arrière.
La scission fondatrice, ses fantômes
Le dix-huitième congrès national de la SFIO se réunit dans une salle municipale de Tours, du 25 au 30 décembre 1920, aux derniers jours d’une année décidément transformatrice pour le mouvement socialiste français. Sous l’immense banderole proclamant « Prolétaires de tous pays, unissez-vous » (cocasse me dites-vous ?), une marée de militants ouvriers emplissait les travées. Cette assemblée prolongeait le congrès de Strasbourg de février précédent ; 92% des militants y avaient voté le retrait de la Deuxième Internationale. La même année, en juillet, le deuxième congrès du Komintern avait énoncé ses vingt-et-une conditions d’adhésion, édictant les termes d’une discipline révolutionnaire intransigeante et impérieuse.
Alors, à Tours, les militants devaient se prononcer entre plusieurs orientations plus ou moins tranchées. Parmi elles — venons-y de suite — la motion Cachin-Frossard, portée par le Comité de la IIIᵉ Internationale, qui défendait une adhésion intégrale aux conditions léninistes et entendait arrimer définitivement le socialisme français au mouvement bolchevique. Cette tendance majoritaire, emmenée notamment par Marcel Cachin, Louis-Oscar Frossard et Charles Rappoport, s’appuyait sur le voyage que Cachin et Frossard avaient effectué à Moscou en août 1920. Là-bas, dans la capitale soviétique encore ardente de la fièvre révolutionnaire, Lénine et Trotsky les avaient rencontrés en personne, et les émissaires français repartirent à Paris convaincus de rallier l’Internationale Communiste et de placer le socialisme français sous l’égide de la République des Soviets.
Face à eux, deux motions dites centristes envisageaient des compromis avec les bolchéviques : la motion Pressemane, qui recueillit soixante mandats (NDLA : c’est-à-dire soixante voix de délégués représentant leurs fédérations) et la motion du Comité pour la reconstruction de l’Internationale, qui en obtint mille vingt-deux. Toutes deux acceptaient le principe de demander l’adhésion à la Troisième Internationale, tout en refusant certaines de ses exigences disciplinaires les plus draconiennes.
Enfin, la motion du Comité de résistance socialiste, rédigée par Léon Blum, Alexandre-Marie Bracke, Barthélémy Mayéras et Dominique Paoli, rejetait catégoriquement les vingt-et-une conditions et défendait la continuation d’un socialisme parlementaire, républicain, indépendant de l’Internationale Communiste — « Ayant ainsi examiné l’ensemble des questions posées par le Comité exécutif, et affirmé sur chacune d’elle sa pensée propre, le Parti constate qu’il en ressort de graves divergences de doctrine et de tactique avec les thèses de l’Internationale Communiste » écrivaient-ils.
Les auteurs de cette motion, constatant qu’elle était vouée à l’échec et que l’affrontement ne ferait qu’aggraver la fracture, préférèrent la retirer du vote. En réalité, l’issue était entendue avant même que ne s’ouvrît le débat ; les délégués portaient avec eux le mandat formel de leurs adhérents, et les grandes fédérations ouvrières — à savoir la Seine qui rassemblait le quart des suffrages, le Nord industriel, le Pas-de-Calais minier — avaient déjà fait connaître leur volonté d’adhérer à l’IC. Or, puisque la vingt-et-unième condition d’adhésion au Komintern exigeait l’exclusion de tous les membres refusant de se soumettre à ses règles, la scission devenait tout à fait inéluctable.
Les minoritaires centristes n’étaient pas aveugles à ce péril, écrivant dans leur motion que les vingtième et vingt-et-unième conditions leur paraissaient de nature à « provoquer la division complète [que le parti] considérerait, surtout dans la période présente, comme devant être extrêmement nuisible au prolétariat et à la cause même de la Révolution. »
Environ 70% des mandats se prononcèrent pour l’adhésion sans réserve à l’Internationale communiste. La suite, nous la connaissons évidemment, et ce moment produisit deux cultures politiques qui façonnèrent tout le vingtième siècle. La majorité fonda la Section française de l’Internationale communiste, futur Parti communiste français, tandis que la minorité maintint la SFIO amputée.
Le PCF, progressivement bolchevisé, combina discipline organisationnelle, centralisme démocratique strict et référence à l’URSS, avant de muter en un parti de gouvernement local, abandonnant progressivement les références à l’orthodoxie léniniste dans son vocabulaire, cela dans le sillage de la chute du « socialisme réel » européen. La SFIO, puis au fil des transformations le PS, incarnèrent la voie parlementaire, la construction de l’État-providence et l’intégration des classes populaires par la réforme sociale, au prix de certains compromis, voire de compromissions, avec l’économie de marché.
De la caducité du conflit stratégique originel
Nous l’avons dit, un siècle plus tard, le PCF n’est plus le parti de Cachin-Frossard ; il n’est plus le parti des conditions de Lénine, de la révolution internationale, et du centralisme démocratique tel qu’énoncé en 1920. Le Komintern n’existe plus. Le Parti Communiste Français est aujourd’hui un parti pleinement inséré dans le jeu parlementaire républicain. Parallèlement, le PS n’est pas davantage le parti de Paul Faure et de Léon Blum, révolutionnaires dans leurs aspirations — les évolutions de l’Histoire exigeant que se transforment subséquemment la pensée et la pratique politique, cela est sans doute en partie pour le mieux.
En 1920, après les révolutions russes et allemandes, certains à gauche pouvaient nourrir l’espoir que le monde occidental basculât à son tour et légitimer ainsi « l’aventure » — pour paraphraser Blum — communiste, et in fine la scission. Aujourd’hui, la gauche semble se trouver au contraire acculée à la défensive, tant en France qu’à l’échelle mondiale, confrontée à la poussée sauvage des nationalismes bourgeois, ce qui devrait l’obliger à reconsidérer ses combats prioritaires.
La logique même qui justifiait Tours, à savoir choisir entre l’IC et la « vieille maison », a disparu. Il reste des cultures particulières et des mémoires, mais le contexte semble imposer une stratégie inverse. Le communisme, dans son acceptation classique défini par les conditions de Lénine, n’existe plus que groupusculairement en France, et plus rien ne semble aujourd’hui profondément séparer les communistes du PCF des autres socialistes si ce n’est une culture spécifique héritée de son appartenance passée au mouvement communiste international.
Qu’on me rétorque que des divergences programmatiques et idéologiques subsistent. Soit. Mais ces écarts, pour réels qu’ils soient, relèvent principalement de la discussion stratégique et tactique, non de désaccords de nature. Rien n’interdit qu’au sein d’une même organisation, des sensibilités débattent de cela, et c’est précisément le propre d’un parti démocratique que d’organiser ces controverses plutôt que de les figer en frontières partisanes.
Penser l’unité organique
L’idée d’un « congrès de Tours à l’envers » n’est pas nouvelle. Dresser l’inventaire exhaustif des moments où cette notion fut débattue et des figures qui la portèrent relèverait d’un travail d’historien que je n’entreprendrai pas. Citons tout de même quelques occurrences :
Car déjà en novembre 1997, le Sénateur PS Henri Weber défendait l’idée dans une tribune dans l’Humanité qu’il était possible idéologiquement d’« effacer le Congrès de Tours » ; ce à quoi le secrétaire national du PCF de l’époque Robert Hue avait répondu promptement en excluant cette possibilité au prétexte qu’elle affaiblirait la gauche. Bien plus récemment, en décembre 2025, sur le plateau de l’Humanité, Olivier Faure s’est dit prêt à un congrès de Tours à l’envers, considérant que « depuis trop longtemps les communistes et socialistes ne savent pas pourquoi ils s’opposent ».
S’il s’agit de l’expliciter, l’expression de « congrès de Tours à l’envers » renvoie à l’idée d’une recomposition profonde et organisationnelle de la gauche, allant bien au-delà du simple cartel électoral, comme nous pouvons en avoir l’habitude ces dernières années. Il n’est pas seulement question de « l’union de la gauche » déjà expérimentée, lors du Programme commun, de la NUPES, du Nouveau Front Populaire… mais d’un processus résolument structurel et organique. Il s’agirait enfin de refermer la fracture historique entre traditions socialiste, communiste, entre les multiples organisations qui en sont descendantes et, pourquoi pas, y attacher la culture politique de l’écologisme ayant émergé dans les années soixante-dix, qui a infusé dans la gauche et inversement, de sorte que d’aucuns diraient qu’il ne soit plus justifié de les maintenir séparées.
Un tel congrès inversé pourrait remplir plusieurs fonctions concrètes que la situation semble, de plus, en plus, imposer. Que la coordination des moyens et des intelligences fasse récolter plus de fruits que la concurrence entre organisations, il n’en faut pas douter. Il est par exemple aisé d’identifier un déficit de figures talentueuses capables de porter les idées du camp social à plusieurs échelles, tandis que la minimisation des conflits et des logiques d’appareils pourrait jouer un rôle important dans l’émergence de nouvelles figures bénéficiant d’une pleine légitimité, non seulement fondée sur des équilibres d’appareils.
Au-delà de cela, une large réunification permettrait de clarifier l’offre politique que la gauche présente aux électeurs. De fait, certaines formations se disputent aujourd’hui un espace idéologique et électoral restreint. Cette fragmentation n’est pas seulement source de confusion, elle exerce également un effet délétère en nourrissant le soupçon que la gauche se préoccupe davantage de ses querelles inter-appareils que du sort de la classe travailleuse… Certains ne nous aident pas à contredire cela.
Il s’agirait alors de créer un espace où les différentes composantes du mouvement social pourraient délibérer et décider ensemble, dans un cadre démocratique. En effet, l’une des conditions les plus décisives pour ce projet serait la construction d’une architecture interne où la pluralité peut prendre ses aises tout en restant productive et cohésive ; l’idée est-elle seulement réalisable ? Ne nous faisons pas d’illusions car les obstacles sont de taille.
On connaît l’attachement des communistes à la notion même de communisme, qui constitue pour eux bien davantage qu’une étiquette. Or, pour une large frange de l’électorat, le terme renvoie à un imaginaire du vingtième siècle indissociablement marqué par l’URSS, le léninisme et, pour beaucoup, le stalinisme — un imaginaire qui ne correspond au demeurant et évidemment plus au projet réel du PCF contemporain. D’ailleurs, l’abandon de cette exclusive dénomination permettrait de sortir d’une ambiguïté qui dessert aujourd’hui le parti communiste et semble enfermer ses figures — pourtant souvent appréciées — dans une impasse électorale dont elles peinent à s’extraire.
Au-delà, La France Insoumise a largement raflé, à l’échelle nationale mais aussi dans certaines banlieues populaires, l’essentiel de l’espace électoral du PCF, en jouant sur un plan idéologique largement différent mais des stratégies parfois similaires à celles du PC historique (usage disruptif du parlement, opposition frontale aux socialistes, forte communication sur les sujets internationaux, et j’en passe…) en s’imposant ainsi comme première force d’opposition de gauche au PS, et en captant les forces vives militantes.
De l’autre côté, le Parti socialiste ne peut espérer jouer un rôle moteur dans une refondation de la gauche sans renouer clairement avec son héritage idéologique et programmatique. Que pourrait-on reprocher à ceux et celles ayant quitté la vieille maison, lorsque celle-ci, après avoir laissé s’effriter ses fondations, avait permis que quelques-uns en son sein vendent la bibliothèque où dormaient les œuvres de Jaurès, et repeignent les murs aux couleurs de ceux-là mêmes contre qui elle avait été bâtie ?
Plus globalement, une telle refondation organique exigerait une profonde refonte idéologique, intellectuelle et programmatique. Mais c’est aussi cette refondation qui, en vérité, la permettrait.
Il s’agirait de recentrer le projet de la gauche sur le paradigme de la transformation du régime de production, de l’échange et de la consommation. Il s’agirait de replacer la question du travail, de l’industrie et de la création de richesses au cœur du projet socialiste, là où elle n’aurait jamais vraiment dû cesser d’être. Il s’agirait de renouer avec la tradition du mouvement social français, en l’actualisant aux défis du présent : planification écologique, réindustrialisation verte, souveraineté énergétique et numérique, redéfinition du travail productif et reproductif — sans n’en faire que des slogans peu maîtrisés, en les traduisant concrètement dans des propositions et des communications. Il s’agirait d’accomplir un véritable travail de fond et de forme sur la citoyenneté, le pouvoir d’achat, la justice fiscale… La tâche est immense et son urgence s’amplifie à mesure qu’elle n’est pas entreprise. Gageons qu’il serait plus aisé de s’y atteler en suscitant le choc et l’altérité féconde, plutôt qu’en proposant de multiples projets parfois très convenus, avouons-le, et peu mis en débat les uns contre les autres. Il nous faut une grande structure permettant cette refondation idéologique par la confrontation d’idées.
Un siècle après Tours : reconstruire le foyer commun
Dans la configuration présente, les divisions organiques de la gauche constituent un luxe que ni la classe travailleuse, ni l’humanité confrontée aux bouleversements climatiques et sociaux ne peuvent plus se permettre. La scission de 1920 fut le produit de son temps — celui du traité de Versailles, du Komintern, des révolutions qui embrasaient l’Europe et pouvaient faire entrevoir à certains la perspective d’un basculement général. Un siècle plus tard, le contexte est radicalement différent. Il ne s’agit plus de choisir entre internationalisme radical et socialisme républicain, entre le bolchévisme et la « vieille maison ».
Les clivages hérités de 1920 ont perdu leur pertinence historique ; maintenir les frontières organisationnelles qui en découlent revient peu ou prou à sacrifier l’efficacité politique sur l’autel de la mémoire partisane.
Et s’il est vrai que les institutions de la Cinquième République, par leur nature même, encouragent la personnalisation du pouvoir et la concentration des ambitions autour de quelques figures, ce travers institutionnel ne saurait justifier que la gauche reproduise indéfiniment les querelles d’appareils et les rivalités de personnes qui la paralysent. Si la présidentialisation du régime favorise les logiques de chef, il nous appartient de résister à cette pente glissante, de substituer à la compétition des ambitions individuelles un débat démocratique sur les orientations stratégiques, et de faire prévaloir l’intérêt collectif sur les calculs d’appareils.
Alors, rappelons-nous les mots que Léon Blum prononça dans l’après-midi du lundi 27 décembre, toujours pétri d’une espérance tenace : « Les uns et les autres, même séparés, restons des socialistes ; malgré tout, restons des frères qu’aura séparés une querelle cruelle, mais une querelle de famille, et qu’un foyer commun pourra encore réunir. »
Ce foyer, un siècle plus tard, il nous appartient de le reconstruire. Tâchons néanmoins que celui-ci tienne enfin debout…
Maxence Guillaud