Malheur à celui qui est seul, dit Qohélet, car s’il tombe, il n’a personne pour le relever. Qu’est donc devenu l’avertissement vétérotestamentaire, adressé à l’antique, à l’ère où se désagrègent les corps sociaux en petits morceaux qu’on nomme individus ; à l’heure aussi, de ce que Vincent Cocquebert appelle, peut-être un peu vite mais nous comprendrons ce que l’expression entend sans entrer dans le débat, « La Guerre de Sexcession » ; à l’heure enfin où un débat surgit sur l’intérêt de mettre en place une politique de l’amitié, dans un contexte global où le modèle traditionnel familial perd de sa légitimité et de son attrait ?
Pour nourrir le débat, sans prétendre en livrer une critique exhaustive, cet article se propose de répondre aux propositions de La France insoumise à propos d’une « politique de l’amitié », et plus particulièrement au livre de Clémence Guetté sur ce sujet, Pour une politique de l’amitié. Ces propositions ont au moins le mérite de remettre sur la table la question de nos liens interpersonnels et de leur évolution. Elles s’inscrivent dans une remise en cause « progressiste » de l’hégémonie du modèle du couple-famille traditionnel, et accompagnent une recomposition matérielle de nos liens sociaux, tout en répondant à des besoins réels de solidarité et de lien. Nous montrerons cependant que, sur le fond, elles sont bien moins progressistes qu’elles ne veulent le paraître….
Constat d’une politique de l’isolement. Malheur à celui qui est seul ; malheur à la cité qui l’a rendu tel.
La dynamique de récession relationnelle au sein du couple[1] que nous observons, couplée à la hausse significative des divorces, semble annoncer un début de dépérissement partiel du couple traditionnel chez les catégories les moins contraintes par les nécessités matérielles et chez les jeunes diplômés. D’autant que les rapports entre les genres et les individus, chez les jeunes générations — dans le sillage de la montée de l’individualisme et du masculinisme — tendent aujourd’hui à se dégrader substantiellement. Le délitement très progressif du couple traditionnel peut se prêter à plusieurs lectures. En effet et d’une part, on peut postuler que cette évolution s’accompagne d’un recul des mécanismes de dépendances et de fatalisme au sein du couple, ce qui tend à indiquer que cette forme relationnelle devient progressivement plus choisie que subie, en particulier pour les femmes. Cela constituerait évidemment quelque chose de positif. D’autre part, on peut également faire l’hypothèse que cette même évolution s’accompagne d’une fragilisation des stabilités familiales, avec des conséquences sur la capacité des individus à se protéger de la précarité, tant relationnelle que matérielle.
Nous évoluons par ailleurs en Occident dans une ère globale d’atomisation et d’atrophie de bien des communautés auxquelles l’individu était autrefois intégré, au profit de formes d’appartenance souvent plus nébuleuses. Le parti laisse alors place au mouvement, l’église structurée à une spiritualité plus diffuse, le syndicat à des collectifs plus ponctuels et moins institutionnalisés… Cette recomposition n’est pas sans quelques sursauts en sens contraire ; on pense aux pics de conversion catholique, à ce réflexe spirituel et dogmatique que pourrait manifester, en cédant un peu à la pédanterie, l’Homo solus confronté à la perte de sens. Mais ces sursauts compensent bien peu la diminution globale du fait religieux institutionnalisé. L’augmentation des foyers unipersonnels et monoparentaux procède de la même logique.
Postulons, dans le sillage d’autres qui l’ont déjà mieux fait, Arendt en tête, que l’individu seul, débarrassé des solidarités intermédiaires que peuvent être la famille, le syndicat, le parti… est un individu gouvernable et livré nu à la verticalité du pouvoir. De surcroît, le Capital prospère sur l’isolement des individus car à mesure que se délitent les liens sociaux, la consommation est appelée à en combler le manque. La politique de l’isolement n’a pas besoin d’auteur conscient, puisque le marché, laissé à lui-même, dans notre environnement technologique, produit mécaniquement cet individu-là, puisqu’il (le marché) en profite, au sens où il en tire du profit. L’isolement de tous entre tous, sous prétexte d’hyperconnectivité et en donnant à cet isolement l’apparence du lien, organisé par les algorithmes des réseaux sociaux voire par les applications de rencontre, crée évidemment de nouvelles sources de recettes. Un quart des Français déclare se sentir seuls régulièrement, tandis que c’est plus de la moitié chez les jeunes. Sur ce point, nous partageons le constat de Clémence Guetté.
La fausse solution et le vrai renoncement de la politique de l’amitié
On peut ainsi postuler qu’une « politique de l’amitié » constitue en partie une réponse aux tensions traversant aujourd’hui le couple, la famille et la société sur les questions de genre, tout en participant de la lutte contre « l’épidémie de solitude ». De fait et à mesure que les rapports entre les genres se transforment, via notamment une remise en cause de la division sexuée du travail domestique, une aspiration à l’autonomie individuelle accrue, une prise de conscience importante à propos des violences conjugales et intrafamiliales… le couple et la famille apparaissent de plus en plus comme des cadres à risque de violence et de mal-être, lieux de pouvoir où s’exercent des rapports de force — subséquemment impropres à organiser la solidarité et l’entraide. Rappelons, puisque l’occasion se présente, que le foyer est statistiquement l’endroit le plus dangereux pour les femmes. L’amitié est donc présentée a contrario comme un lien choisi et a priori plus désencombré[2] des rapports de pouvoir qui structurent la famille traditionnelle ; car plus légère, elle offrirait alors un refuge bien commode où recomposer la société sans avoir à affronter de front la question de la transformation du couple et de la famille…
Se pose alors la question de savoir si investir le champ légal de l’amitié ne revient pas à déplacer le problème plutôt qu’à le résoudre en s’attaquant aux inégalités de genre qui traversent encore les structures conjugales et familiales… Nous y reviendrons.
Clémence Guetté avait identifié en introduction (sans toutefois réellement y répondre) le risque qu’on lui oppose l’argument suivant : de fait, ses propositions vont à contresens puisqu’elles cherchent à consolider par le droit et par la reconnaissance matérielle ce qui précisément vaut par son absence de contraintes, là où une politique en faveur de l’amitié, permettant de catalyser la création de liens sans les encadrer, aurait participé à répondre aux enjeux dont nous parlions plus haut. L’amitié n’est rien d’autre que la liberté de choix[3], l’absence d’obligation formelle, qui la constitue comme telle et vouloir lui accoler une réalité matérielle — par exemple en créant un PACS élargi — qui jusqu’ici lui était étrangère revient à la pervertir dans son principe même, exactement comme on pervertirait la famille en la réduisant à un contractualisme ; de sorte que décharger la famille du poids des logiques matérielles serait un progrès humain, tandis qu’alourdir l’amitié de ces mêmes contraintes serait très exactement le contraire, c’est-à-dire un geste politique à la limite du réactionnaire déguisé en contemporanéité. Quelqu’un de démuni, et ne pouvant bénéficier du soutien ou du soin d’un conjoint ou d’une conjointe, d’un membre de sa famille, devrait avant tout pouvoir bénéficier de la solidarité collective.
Dépasser le couple et la famille suppose donc, non pas de leur substituer un lien de même nature mais délesté de forme, sinon un stade supérieur de mise en commun — une consolidation de notre système de retraite, menacé à la fois par des volontés politiques et par des pressions structurelles, démographiques notamment, et une généralisation de la possibilité de prise en charge collective en bonne et due forme de l’enfance par l’école et la crèche publiques. Ce qui permettrait alors de réformer la famille, d’en faire non plus une contrainte matérielle, enfin libre de se concentrer sur l’essentiel parce qu’en grande partie déchargée du matériel.
On regrettera qu’en dépit d’un sujet légitime et intéressant, à savoir interroger la place de l’amitié dans nos sociétés, Clémence Guetté en fasse un fourre-tout capable de tous les prodiges et nécessaire à toutes les causes, écrivant par exemple qu’« une politique de l’amitié est indispensable pour affronter la catastrophe climatique, mais aussi cruciale pour réussir la bifurcation écologique ». Nous laisserons à nos lecteurs et lectrices le soin de se forger leur propre avis en lisant son livre, mais précisons que nous n’avons pas été convaincus par ses explications. L’amitié deviendrait même, sous sa plume, « une bouée de sauvetage d’une jeunesse précarisée et isolée », fournissant « des liens pour survivre loin de chez soi ».
En page 56 de son livre, Clémence Guetté note également à juste titre que « là où les services publics sont affaiblis, ce sont les femmes qui en pâtissent prioritairement », mentionnant ensuite, en une phrase, qu’« en zone rurale, il y a en moyenne huit places en crèche pour cent enfants ». Dans ce contexte, la pérennisation du rôle de l’amitié qu’elle défend dans les paragraphes suivants semble constituer une réponse particulièrement libérale à un problème qui appellerait, lui, une réponse de gauche, à savoir une consolidation des services publics. Si certains de nos concitoyens et de nos concitoyennes se retrouvent en situation de détresse ou de précarité et doivent s’en remettre à leurs amis pour trouver une aide parfois vitale, c’est avant tout le signe d’une défaillance de la réponse publique, et non le signe d’un modèle à pérenniser par un cadre légal.
Car, malgré tout ce que nous apportent évidemment nos amitiés, ne nous laissons pas convaincre qu’une légitimation accrue de l’amitié dans le discours politique — aussi intéressante soit-elle, pourquoi pas ? Bien que très décalée par rapport aux préoccupations et aux besoins concrets des gens — puisse tenir lieu de politique publique. Elle ne saurait remplacer la défense de services publics d’intégration, ni des politiques ambitieuses pour nos enfants et pour nos jeunes…
Et plutôt que de faire de l’amitié une solution à tous les problèmes il aurait été, selon nous, préférable d’insister sur la manière dont des politiques stimulant le développement de liens pourraient répondre, entre autres, à l’épidémie de solitude. C’est le sens de la formule « politique en faveur de l’amitié » que nous proposons. Car l’ensemble du texte — dont la thèse principale est résumée sur le bandeau du livre en librairie, « Nos ami·e·s comptent, donnons-leur des droits » — propose avant tout d’adapter le droit à l’évolution de nos liens, dans un contexte où l’amitié en vient à combler les défaillances des structures familiales et des services publics.
En outre, le plus gros problème du raisonnement de cette « politique de l’amitié » tient au fait qu’elle érige l’amitié en « horizon progressiste qui placerait nos existences en dehors du cadre familial réactionnaire ». Quelques lignes plus loin, Clémence Guetté explique (à raison) que la famille traditionnelle structurait l’imaginaire nazi ; la suite du paragraphe mobilise un champ lexical évoquant les SS, Auschwitz-Birkenau et Pétain… On comprend bien l’opposition qu’elle établit par cet exemple (très extrême) entre amitié et famille traditionnelle.
Nous n’ignorerons pas, au-delà de ces dénonciations réelles mais empreintes d’un paresseux sophisme du faux dilemme, que la famille peut aussi devenir une cellule catalysant le progrès social voire un véritable moteur de transformation. On peut citer à cet égard le premier Code de la famille cubain, adopté en 1975 —texte qui ne devrait pas être étranger à Clémence Guetté qui évoque par ailleurs l’amitié entre Fidel Castro et le Che. Son préambule justifiait la nécessité d’une nouvelle loi par la volonté de purger les normes juridiques de leurs éléments bourgeois, à savoir des dispositions jugées obsolètes, discriminatoires, notamment envers les femmes, et contraires au principe d’égalité. Il s’agissait de les remplacer par d’autres, conformes aux exigences d’une société socialiste.
Le Code affirmait une conception socialiste de la famille, la présentant comme une entité où s’entremêlent étroitement intérêt social et intérêt personnel. D’une part, en tant que cellule élémentaire de la société, elle contribue effectivement au développement de celle-ci et joue un rôle central dans la formation des nouvelles générations. D’autre part, en tant que lieu de la vie commune entre femme et homme[4], entre parents et enfants, et avec l’ensemble des proches, elle répond à de profonds besoins humains et affectifs. Le préambule insistait alors sur l’importance que la société socialiste accordait à la famille, allant d’ailleurs jusqu’à en faire une condition nécessaire au développement du socialisme lui-même.
Plus largement, si l’institution familiale peut évidemment être un lieu d’oppression et un vecteur de discriminations (notamment à l’égard des personnes qui n’entrent pas dans les normes de genre et d’orientation sexuelle), voire un lieu traumatisant (et l’on ne peut d’ailleurs que saluer la libération de la parole autour de l’inceste ces dernières années), il n’en reste pas moins qu’elle peut aussi, et surtout, constituer une structure a-capitaliste, dans nos sociétés. On imagine mal un parent, offrant deux euros à son enfant pour lui acheter des bonbons, lui en demander le remboursement a posteriori…
On pourrait citer d’autres exemples issus de modèles progressistes (et plus démocratiques), dans la mesure où toutes les sociétés ayant cherché à mettre la production au service du progrès humain et des besoins de la population ont dû composer avec des impératifs liés à la reproduction de la force de travail et à la solidarité intergénérationnelle. Impératifs auxquels seul le modèle familial, dans toutes ses variétés, sait répondre pour le moment avec stabilité. Et si notre idéal est bien sûr de libérer autant que possible nos relations humaines des nécessités matérielles, cela passe par une prise en charge collective de ces contraintes, et non par une abdication finalement très libérale par le biais d’un accompagnement du transfert de ces charges sur nos amitiés.
C’est, par exemple, ce que propose Clémence Guetté en suggérant que des parrains et marraines civils puissent s’engager à « prendre soin de leur filleul·e comme de leur propre enfant si les parents venaient à mourir ou se rendaient coupables d’actes de maltraitance », créant ainsi un cadre légal matériellement contraignant pour la solidarité intergénérationnelle entre amis. Cette proposition reste intéressante en ce qu’elle a l’avantage de formaliser un engagement conditionnel comparable à une désignation de tuteur (sans transformer l’amitié en rapport contractuel permanent) qui n’intervient qu’en cas de défaillance du cadre familial, sans jamais donc s’y substituer par principe. On se gardera cependant d’en faire une mesure radicalement progressiste dans la mesure où elle individualise la solidarité.
A propos de la famille progressiste, et de son transcendement
Dans notre contexte historico-économique, il faut ainsi distinguer deux dynamiques de décharge de la solidarité intergénérationnelle matérielle familiale (hors soutien amical, donc) : celle qui s’opère vers le public, de la solidarité de tous entre tous, laquelle constitue un progrès humain, et celle qui s’opère vers le privé, laquelle constitue une nouvelle conquête du marché. Cette solidarité intergénérationnelle familiale coexiste aujourd’hui en complémentarité avec ce que les forces sociales ont commencé de mettre en place via l’universalité des retraites et l’éducation publique ; mais le mouvement par lequel le marché reconquiert ces espaces qu’on lui avait arrachés procède du même mouvement historique que celui par lequel la famille se désagrège, et avec elle sa fonction de solidarité. Un individu seul, contraint de se débrouiller par lui-même, ou pour qui les services publics sont insuffisants ou défaillants, est un individu qui doit faire appel au marché — lequel reconquiert ainsi, progressivement, le domaine de l’éducation et celui des retraites, tout en conquérant de nouveaux territoires grâce à l’éclatement d’autres structures.
La dégradation du couple et de la famille repose ainsi sur un substrat matériel mécanique, dont les symptômes idéologiques qui l’accompagnent visibilisent un mouvement, par lequel le marché, en dissolvant patiemment les formes de solidarité qui le précédaient, se donne les moyens de vendre à l’individu désormais séparé ce que la solidarité lui offrait autrefois sans contrepartie. Il lui faut, pour cela, dissoudre la famille en tant qu’elle est l’héritière, certes largement pervertie, du premier des collectivismes, et la faire éclater au profit du capital et de son accumulation.
Par ailleurs, dans un monde idéal libéral, la famille pourrait comme le reste être décomposée, choisie, changée au gré des humeurs et du marché. Or, l’apprentissage de la réciprocité et de la bienveillance se fait au sein d’un système de face-à-face stable et durable avec des êtres dont la présence nous est donnée. C’est en apprenant à vivre selon la décence commune avec ces êtres-là que nous devenons capables par la suite de choisir nos affinités amicales, et de côtoyer au quotidien, avec tranquillité d’humeur, tous ceux et celles que nous n’avons pas davantage choisi.[5]
Alors que ce mouvement est en cours, souhaiter instituer ainsi qu’un ersatz, voire un pis-aller, une politique de l’amitié, à défaut de vouloir travailler à maintenir le déjà-là familial, tout en le dépassant matériellement par la transcendance collective (système de retraite universel, système scolaire 100% public, héritage collectif) et la réforme (réforme féministe du couple et de la famille), ce n’est pas aller dans un sens particulièrement progressiste, puisque c’est au mieux s’adapter aux transformations capitalistes. Il nous faut ainsi purger radicalement les relations entre les genres et les individus des dynamiques de domination et d’exploitation, permettant le couple choisi, dont la stabilité même permettrait la facilitation de son dépassement progressiste, plutôt que capituler dans l’ersatz de l’amitié.
La question qui se pose n’est donc pas tant de savoir comment répondre à la désagrégation partielle du couple, de la famille, de nos services publics en leur substituant, là où ces institutions reculent, de nouvelles structures sociales ; ce que ferait, par exemple, une politique de l’amitié, mais de comprendre quelles sont les forces matérielles qui produisent ce phénomène délétère, et comment les transcender.
Lorsque Clémence Guetté explique au Nouvel Obs : « Les réacs qui me tombent dessus ne s’y trompent pas : ils ont bien compris ce que ce sujet faussement léger a de subversif. Je m’attaque à de grands tabous de la société française : la famille, la filiation, l’héritage… », en réalité, elle ne s’attaque à rien de tel. Tandis que c’est précisément le marché qui attaque en premier lieu la famille, ce que Clémence Guetté propose donc d’accompagner en aménageant de nouvelles formes d’institutionnalisation permettant de s’en acclimater, ce n’est pas en soustrayant l’héritage et la filiation du monopole familial qu’elle prétend les subvertir, mais en y assujettissant l’amitié à son tour, c’est-à-dire en étendant le domaine du droit successoral plutôt qu’en le réduisant.
Elle cite dans son livre l’exemple de Lucile « quarante-sept ans et sans enfants » qui voit dans l’héritage qu’elle transmettra « une occasion d’améliorer l’existence matérielle de sa meilleure amie en difficulté » plutôt que sa famille qui n’en a pas besoin. « S’il m’arrive quelque chose, c’est à elle que je souhaite léguer mes biens ». On s’étonnera alors que l’autrice se prévalant de la « vraie » gauche de rupture défende ce qui peut être interprété comme une libéralisation de l’héritage, qui aurait de bonnes chances d’aboutir à une concentration accrue du capital du fait notamment de l’homophilie sociale. On peut d’ailleurs imaginer les différents procédés d’optimisation fiscale qui en découleraient.
Le tabou véritablement subversif à l’endroit notamment de l’héritage consisterait à interroger sa fonction substantielle même dans la reproduction des inégalités matérielles — à demander, par exemple, si l’héritage doit continuer d’exister comme mécanisme de transmission patrimoniale —, non à multiplier les bénéficiaires potentiels de ce même mécanisme en y ajoutant l’ami à côté du conjoint. En ce sens, ce projet de politique ne dérange nullement l’ordre matériel qu’elle prétend perturber mais en est finalement un prolongement libéral, accompagnant les transformations du capitalisme contemporain, sans proposer ni la réforme du déjà-là dans des formes plus saines, ni son dépassement.
Ainsi et en guise de conclusion, les interrogations philosophiques sur la place de l’amitié dans nos vies demeurent intéressantes et légitimes, et l’on peut rendre grâce à une parlementaire de s’emparer de cette question ; il convient cependant de se garder d’en faire une alternative au couple-famille, pour concentrer plutôt nos énergies sur l’assainissement de ce dernier — au sens de la résorption des dynamiques de domination et d’exploitation qui les traversent encore très largement, et qu’aucune loi ne suffirait à abolir — et sur son transcendement par la solidarité collective.
En somme, nous gagnerions sans doute à défendre un peu moins les vertus du pouvoir de l’amitié, et un peu plus l’universalité de la solidarité collective intergénérationnelle, surtout dans un contexte où notre système de retraite et notre école publique sont attaqués… ainsi qu’à nous demander comment faire du couple-famille un espace bien plus sécurisant qu’il ne l’est aujourd’hui, débarrassé des rapports de domination et des logiques d’exploitation, pour qu’il soit enfin mis au service du progrès social.
Notes :
[1] À ne pas confondre avec la notion de « récession sexuelle », qui cohabite dans l’imaginaire collectif avec la vision inverse d’une jeunesse hypersexualisée, « génération Tinder » pour qui l’amour serait mort au profit des relations sans lendemain. La réalité est bien plus complexe, comme le souligne Marie Bergström : « La diffusion du célibat conduit tout à la fois à une baisse de l’activité sexuelle et à une augmentation du nombre de partenaires sexuels. […] La vérité est surtout ailleurs, et le changement est plus qualitatif que quantitatif. L’augmentation du nombre de partenaires cache en fait une autre évolution, bien plus profonde : la diversification relationnelle. »
[2] On contestera qu’elle en soit exempte.
[3] Cela ne signifie pas, au demeurant, que l’amitié échappe en pratique aux rapports de pouvoir et aux logiques d’intérêt.
[4] C’était avant le nouveau Code des familles cubain de 2022 qui a depuis élargi cette définition en consacrant le mariage comme l’union de « deux personnes »
[5] Ce raisonnement s’inspire en partie de celui de Jean-Claude Michéa dans La double pensée, retour sur la question libérale (2008), je remercie Milan Sen de m’y avoir rendu attentif et, plus généralement, d’avoir contribué par ses remarques à la qualité de cet article.