
La frontière maroco-espagnole au niveau de l’exclave de Ceuta a connu, la semaine dernière, un incident migratoire d’une ampleur inédite avec des conséquences humaines relativement graves (plus de 70 morts).
Illustration : Jorge Lagos, Migrantes, 26 mai 2015
Entre le 30 juillet et le 1er août 2026, l’exclave espagnole de Ceuta a été le théâtre d’un afflux migratoire d’une ampleur et d’une soudaineté inédites depuis des décennies. En l’espace de quelques heures à peine, un nombre estimé entre 50 000 et 60 000 personnes – près de 70% de la population locale de 84 000 habitants – a franchi la frontière maroco-espagnole, par voie terrestre ou maritime, dans des conditions souvent périlleuses. Les images, diffusées en temps réel sur les réseaux sociaux, ont révélé des scènes spectaculaires et avant tout tragiques : des milliers de jeunes hommes, parfois des adolescents à peine sortis de l’enfance, traversant à la nage les eaux de la baie, équipés de simples bouées de sauvetage ou de palmes improvisées, ou escaladant, au péril de leur vie, les rochers escarpés et les barrières ultra-sécurisées qui bordent la frontière entre les deux pays.
Les témoignages recueillis par les journalistes ont rapidement révélé que beaucoup de ces migrants avaient été informés, via des rumeurs diffusées de manière virale sur des plateformes comme TikTok, Discord ou WhatsApp, qu’une « ouverture exceptionnelle » de la frontière était en cours, voire que des « visas » ou des « autorisations de séjour » leur seraient automatiquement accordés une fois arrivés en Espagne. Le bilan humain s’est rapidement alourdi, dépassant les 70 morts, principalement par noyade, bien que les chiffres exacts restent difficiles à établir avec précision en raison de la difficulté à identifier les corps, souvent retrouvés dans un état de décomposition avancé après plusieurs jours passés en mer, ballottés par les courants ou échoués sur les rochers.
Les autorités espagnoles, initialement débordées par l’ampleur inédite du phénomène, ont réagi dans l’urgence en mobilisant non seulement les effectifs habituels de la Garde civile et de la police nationale, mais aussi des unités de l’armée, dont des blindés et des hélicoptères, pour tenter de rétablir un ordre minimal. Dès le 1er août 2026, la quasi-totalité des migrants avait été reconduite vers le Maroc, souvent dans des conditions précaires sans réelle prise en charge (notamment sanitaire) par les autorités marocaines, sous la pression conjointe des forces de l’ordre espagnoles et marocaines, qui ont organisé des convois de bus pour rapatrier les migrants vers la ville marocaine de Fnideq. Seules quelques centaines de mineurs isolés, protégés par le droit espagnol qui interdit formellement leur reconduite immédiate vers un pays tiers, sont restés sur place, dans l’attente d’une prise en charge adaptée par les services sociaux de l’exclave, déjà saturés par l’ampleur de la crise.
Ce qui frappe le plus dans cet épisode, c’est la rapidité avec laquelle une situation apparemment stable s’est transformée en chaos absolu, avant d’être contenue avec une efficacité relative. Cette soudaineté invite à interroger la nature profonde de cet événement : s’agit-il vraiment d’une crise migratoire spontanée, née d’un mouvement populaire incontrôlable, ou bien d’un phénomène avant tout politique, où la migration n’est que l’instrument d’autres enjeux, d’autres calculs, d’autres tensions bien plus larges et bien plus anciens ?
Pour comprendre pleinement la singularité de ce qui s’est passé à Ceuta ces derniers jours, il convient de saisir avec précision le statut juridique, historique et géopolitique de cette exclave espagnole, ainsi que de sa sœur jumelle, Melilla. Ces deux territoires, bien que faisant partie intégrante de l’Espagne – donc de l’Union européenne – depuis plusieurs siècles, constituent des cas uniques dans l’architecture institutionnelle de l’UE. Leur statut, à la fois européen et africain, en fait des espaces de tension permanente, où se cristallisent, de manière souvent violente, des enjeux migratoires, des revendications territoriales et des dynamiques diplomatiques d’une complexité rare.
Sur le plan strictement juridique, Ceuta et Melilla font officiellement partie de l’espace Schengen[1], ce qui signifie, en théorie, qu’elles sont soumises aux mêmes règles de libre circulation que le reste de l’Union européenne. Cependant, une exception majeure les distingue radicalement des autres régions européennes : des contrôles systématiques d’identité et de documents sont maintenus sur les liaisons maritimes et aériennes qui relient ces exclaves à la péninsule ibérique. Autrement dit, il est matériellement impossible pour quiconque de se rendre de Ceuta ou de Melilla vers le continent espagnol – et, par extension, vers le reste de l’Europe – sans subir un contrôle d’identité rigoureux. Hormis cette particularité, qui n’a pas d’équivalent ailleurs en Europe, il reste que ces deux villes sont les seules frontières terrestres entre l’Afrique et l’Union européenne, un point de contact direct, physique, entre deux continents séparés par quelques kilomètres de mer et des siècles d’histoire coloniale.
Car l’histoire de Ceuta et de Melilla est en effet indissociable de celle de l’empire colonial espagnol. Ceuta, conquise par les Portugais en 1415 avant d’être intégrée à la couronne espagnole en 1580, à la suite de l’union ibérique sous Philippe II, et Melilla, occupée par l’Espagne dès 1497, sont les derniers vestiges de la présence ibérique en Afrique du Nord. La souveraineté espagnole sur ces deux villes a été maintenue après la décolonisation du Maroc en 1956, malgré les revendications réitérées de Rabat, qui les considère comme des « présides » ou « villes occupées » et les revendique comme faisant partie intégrante de son territoire national. Cette revendication, bien que régulièrement réaffirmée par les autorités marocaines, n’a jamais donné lieu à des actions militaires directes, mais elle pèse comme une menace latente ou plutôt comme un levier de pression sur les relations hispano-marocaines ; les crises répétées qui ont émaillé l’histoire récente des deux pays en témoignent.
Pour l’Espagne, ces exclaves représentent bien plus que de simples confettis territoriaux. Elles sont à la fois des symboles de sa présence historique en Afrique, des avant-postes stratégiques en Méditerranée. Elles sont par ailleurs devenues depuis plus de 30 ans des laboratoires de ses politiques migratoires les plus répressives. Depuis les années 1990, en effet, ces territoires ont été progressivement transformés en de véritables forteresses, où se concentrent les moyens humains, techniques et financiers les plus importants de l’État espagnol en matière de contrôle des frontières. La clôture frontalière de Ceuta, initialement haute de 6 mètres dans les années 1990, a été portée à 10 mètres au début des années 2020, à la suite des crises migratoires de 2021 et 2022. Elle est aujourd’hui équipée d’un arsenal technologique impressionnant : capteurs de bruit et de mouvement, caméras à vision nocturne, projecteurs puissants, barrières anti-escalade et, même, depuis peu, des barrières pneumatiques flottantes déployées en mer pour dissuader les traversées à la nage. Le tout est surveillé en permanence par près de mille policiers et militaires, dont une majorité appartient à la Garde civile (qui dépend directement du pouvoir central).
Les événements de Ceuta, bien qu’inédits par leur ampleur, leur brutalité et leur médiatisation instantanée, ne sont pas une nouveauté en soi et, surtout, ne sauraient être qualifiés de crise migratoire pour l’Union européenne dans son ensemble. Plusieurs éléments, factuels et chiffrés, permettent d’étayer cette affirmation, qui peut paraître contre-intuitive au premier abord, mais qui émerge d’une analyse rigoureuse.
Tout d’abord, et c’est un point essentiel, la situation a été contenue en moins de 48 heures, sans qu’aucun migrant n’ait pu rejoindre le continent européen. Les mécanismes de contrôle aux frontières intérieures de l’espace Schengen, déjà renforcés depuis des années – notamment par la France, qui maintient des contrôles systématiques à sa frontière avec l’Espagne depuis 2015 –, ont fonctionné avec une efficacité relative, mais réelle. Par ailleurs, la coopération entre Madrid et Rabat, bien que souvent tendue, a correctement fonctionné pour organiser le retour massif des migrants vers le Maroc, dans des conditions qui, bien que dégradées, ont au moins permis d’éviter une crise humanitaire encore plus grave que celle qui s’est déjà produite.
Ensuite, et c’est là un argument de poids, les flux migratoires vers l’Union européenne restent globalement maîtrisés, voire en baisse significative. Selon les données les plus récentes de Frontex, le nombre d’arrivées irrégulières dans l’UE a diminué de 55% sur les deux dernières années, et de 37% depuis le début de l’année 2026. L’Espagne elle-même, souvent pointée du doigt pour sa politique migratoire par certains de ses partenaires européens, n’est que le troisième point d’entrée des migrants en Europe, derrière l’Italie, de loin la première avec 478 600 arrivées irrégulières entre 2021 et 2026, et les Balkans occidentaux.
Le gouvernement espagnol de Pedro Sánchez, souvent présenté à tort comme laxiste, voire complaisant, par la droite et l’extrême droite en matière d’immigration, applique en réalité à Ceuta et Melilla une politique de fermeté extrême, voire violente, dans la continuité directe de ses prédécesseurs, qu’ils soient de droite ou de gauche, depuis les années 1990. Les méthodes employées – clôtures surmilitarisées, refoulements systématiques, collaboration étroite avec les autorités marocaines pour endiguer les flux, utilisation de la force, y compris meurtrière, contre les tentatives de franchissement – sont les mêmes que celles mises en œuvre par les gouvernements du Parti populaire comme du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) qui se sont succédé à Madrid au fil des décennies. La régularisation exceptionnelle de plusieurs centaines de milliers de sans-papiers, principalement d’origine latino-américaine, annoncée en 2026 par le gouvernement Sánchez, ne concerne que les personnes déjà présentes sur le sol espagnol depuis plusieurs mois, et ne saurait donc expliquer à elle seule l’afflux soudain de migrants marocains (qui représentent l’immense majorité des milliers de candidats à l’exil des derniers jours, malgré la présence éparse de ressortissants d’Afrique subsaharienne). Cette mesure, souvent présentée comme un « appel d’air » par la droite et l’extrême droite, s’inscrit en réalité dans une logique à la fois économique – répondre aux besoins criants de main-d’œuvre à bas coût (motivation évidemment contestable) dans certains secteurs en tension, comme l’agriculture, le tourisme ou les services à la personne – et humanitaire, mais elle est strictement encadrée par des critères de durée de séjour, d’intégration et de contribution à l’économie locale. Elle ne crée aucun droit automatique à la nationalité, ni à la libre circulation dans l’UE, et encore moins à un accès facilité à l’espace Schengen.
En revanche, ce qui mérite d’être souligné avec force, c’est que cette crise met en lumière, de manière crue et indiscutable, la fragilité des politiques d’externalisation des frontières européennes. Ce modèle, plébiscité par une grande partie des États membres (dont le gouvernement d’extrême droite conduit en Italie par Georgia Meloni, notamment avec l’Albanie), consiste à confier à des pays non européens la gestion des flux migratoires en échange d’aides financières, techniques, politiques ou diplomatiques. Si cette approche permet théoriquement de réduire les arrivées irrégulières sur le sol de l’UE, elle se fait au prix d’une opacité croissante, d’un mépris souvent affiché pour les droits des migrants, et d’une dépendance stratégique qui peut s’avérer dangereuse, comme l’ont montré les événements de Ceuta.
L’afflux de migrants à Ceuta s’inscrit dans un contexte géopolitique particulièrement tendu, où le Maroc en tant qu’État a probablement joué un rôle actif, bien que les autorités marocaines aient gardé, dans un premier temps, un silence prudent, se contentant de dénoncer, par la voix de leur ministère de l’Intérieur, « l’exploitation malveillante de l’espace numérique et la diffusion d’informations trompeuses » par des réseaux criminels. Plusieurs indices suggèrent en effet que Rabat a délibérément relâché les contrôles frontaliers[2], non pas tant en réaction à la visite de Pedro Sánchez en Algérie le 20 juillet 2026 – visite qui a marqué un réchauffement spectaculaire des relations entre Madrid et Alger après des années de tensions et de méfiance réciproque –, qu’en réponse à l’avancée législative espagnole sur la naturalisation des Sahraouis nés sous administration coloniale.
Cette mesure, adoptée fin juillet 2026 (dans la semaine précédant « l’incident migratoire » de Ceuta) par la Commission de la justice du Parlement espagnol, pourrait en effet accorder la nationalité espagnole à entre 100 000 et 200 000 Sahraouis, voire à leurs descendants, soit une décision perçue comme une provocation majeure par le Maroc, qui revendique le Sahara occidental – ancienne colonie espagnole jusqu’en 1975 – et voit dans cette initiative une remise en cause directe de sa souveraineté sur ce territoire, ainsi que de sa position de puissance régionale incontestée en Afrique du Nord. Le texte, qui a obtenu un soutien inattendu de la part du Parti populaire (PP), principal parti d’opposition de droite, a été adopté avec 19 voix pour, 3 contre (celles de Vox, parti d’extrême droite) et 15 abstentions (dont celles des indépendantistes catalans de Junts). Il doit encore être examiné en séance plénière au Congrès des députés, puis au Sénat, avant de pouvoir entrer en vigueur. Mais le simple fait que ce projet existe et progresse a suffi à exacerber les tensions entre Madrid et Rabat. Le gouvernement marocain et le Palais voient effectivement d’un mauvais œil la protection civique et juridique que pourrait désormais apporter l’État espagnol à ses nouveaux ressortissants qu’ils accusent d’être des relais du mouvement indépendantiste au Sahara.
Cependant, l’ampleur des mouvements migratoires vers Ceuta ces derniers jours, conçus sans doute initalement comme un outil de pression similaire à un événement de 2021[3], a, semble-t-il, dépassé les calculs d’une partie des autorités marocaines. Les images de jeunes Marocains se précipitant vers la frontière, parfois poussés, voire battus, par les forces de l’ordre marocaines elles-mêmes – comme en ont témoigné plusieurs migrants interrogés par l’AFP –, révèlent au grand jour le désespoir d’une jeunesse en quête d’avenir, alors même que le roi Mohammed VI célébrait, dans le même temps et avec un faste inouï, les 27 ans de son règne[4]. Ce contraste saisissant entre la liesse officielle et le drame humain qui se jouait à quelques kilomètres de là en dit long sur les fractures sociales, économiques et politiques qui traversent le Maroc, malgré une modernisation souvent mise en avant, mais dont reste exclue la majorité de la population.
Les chiffres, en effet, sont implacables et démentent formellement le discours officiel d’un Maroc en pleine expansion et en voie de modernisation accélérée. Près de 1,5 million de jeunes Marocains âgés de 14 à 24 ans ne sont ni en emploi, ni en étude, ni en formation, selon les dernières statistiques de l’Association marocaine des droits humains (AMDH). Plus de 2 millions de Marocains vivent en dessous du seuil de pauvreté, tandis que la corruption, l’analphabétisme et les inégalités sociales continuent de ronger le pays de l’intérieur.
Parallèlement à ce désespoir social qui a débordé la probable tentative d’instrumentalisation géopolitique marocaine, la crise de Ceuta a été immédiatement instrumentalisée par l’extrême droite internationale. Aux États-Unis, Donald Trump, dont les relations avec Pedro Sánchez sont exécrables depuis plusieurs mois, a accusé l’Espagne de faciliter l’immigration clandestine (alors qu’il prend régulièrement exemple sur la frontière de Ceuta pour illustrer ses projets de mur avec le Mexique – il n’a jamais été à une contradiction près). L’ambassadeur d’Israël à l’ONU, Danny Danon a moqué Madrid pour son maintien d’exclaves coloniales en Afrique, alors que Pedro Sánchez dénonce évidemment les colonies israéliennes en Cisjordanie. En Europe, Giorgia Meloni a exigé la suspension de l’Espagne de l’espace Schengen, une mesure juridiquement irrecevable et, comme nous l’avons vu, injustifiée au regard de leur exceptionnalité territoriale. Les accusations de la néofasciste italienne ont beau être démenties par les chiffres et les faits – l’Italie reste le principal point d’entrée des migrants en Europe, et son propre gouvernement a mis en place un programme de régularisation de 500 000 travailleurs étrangers – toute la droite et l’extrême droite européennes (RN compris) – et le gouvernement danois officiellement social-démocrate – ont repris en cœur les approximations de Meloni.
La crise de Ceuta a avant tout été un révélateur brutal des divisions profondes qui traversent l’Union européenne sur la question migratoire. Dès les premières heures de l’afflux, les réactions des différents États membres ont été non seulement contrastées, mais souvent franchement opposées. D’un côté, des pays comme la France et le Portugal ont affiché une solidarité de principe avec l’Espagne, tout en prenant des mesures de précaution, voire de fermeté, comme le renforcement des contrôles à la frontière franco-espagnole (Emmanuel Macron donne donc crédit dans les faits aux élucubrations de l’extrême droite). De l’autre, un groupe de 22 dirigeants, mené par Giorgia Meloni et Mette Frederiksen (Danemark), a adressé une lettre commune aux institutions européennes pour dénoncer les « franchissements massifs et incontrôlés » et exiger une réponse immédiate.
La position de la Commission européenne, incarnée par Ursula von der Leyen, a été particulièrement révélatrice de cette tension. Dans une lettre adressée à Pedro Sánchez, elle a salué la gestion de la crise par les autorités espagnoles et marocaines, tout en soulignant la nécessité de renforcer les frontières. Cependant, elle a aussi rappelé que « la politique migratoire de l’Union fonctionne déjà », avec une baisse historique des arrivées irrégulières. Il s’agit de ne se froisser avec personne, mais de pencher en faveur des « durs ».
La crise a également mis en lumière l’hypocrisie de certains dirigeants européens, et en particulier de Giorgia Meloni. La présidente du Conseil italien, qui a tant critiqué la politique migratoire de Sánchez, a elle-même bénéficié d’une solidarité européenne sans faille lors de la crise de Lampedusa en 2023, mais elle utilise les images de l’exclave comme levier pour isoler l’un de ses partenaires européens contre lequel elle a déclenché une offensive politique depuis fin 2025, visant à encourager l’émergence à court et moyen terme d’un gouvernement de droite, alliant le Parti populaire à l’extrême droite de Vox, dirigée par Santiago Abascal, chez lequel elle a passé quelque temps de vacances à Noël ce qu’elle a tenu à médiatiser – or, il est rarement d’usage qu’un premier ministre étranger en exercice rende public ce qui semblait être une visite privée à un « ami »… actif dans l’opposition d’un autre pays[5].
Au-delà des postures politiques, la crise de Ceuta pose la question de la cohérence de l’Union européenne face aux défis migratoires. Les divisions internes, les réponses contradictoires des États membres et l’absence de vision commune montrent que l’UE est encore loin d’avoir trouvé un équilibre entre sécurité, solidarité et respect des droits humains.
Au-delà des instrumentalisations politiques immédiates, la crise de Ceuta pose une question structurelle : celle de la viabilité à long terme des exclaves espagnoles en Afrique. Ceuta et Melilla, héritages d’un passé colonial lointain, sont aujourd’hui des symboles de la souveraineté espagnole et de la dépendance de l’Europe vis-à-vis du Maroc pour le contrôle des flux migratoires.
Cette externalisation des frontières, si elle permet un contrôle apparent des mouvements migratoires, rend l’Union vulnérable aux pressions diplomatiques de Rabat. Au-delà du coup de pression de 2021, en 2022, plus de cent personnes avaient trouvé la mort à Melilla dans des circonstances qui auraient dû faire l’objet de procédures judiciaires contre les forces de sécurité espagnoles et marocaines – l’affaire a été enterrée sans que Pedro Sánchez s’en embarrassât plus que cela.
Cette dépendance s’accompagne d’un déni des réalités humanitaires et d’une persistance de mentalités coloniales. À Ceuta comme à Melilla, les hommages à Franco sont persistants, et la population d’origine marocaine qui y réside est souvent traitée en citoyens de seconde zone.
La France, avec Mayotte, se trouve d’ores-et-déjà confrontée à des défis comparables, même si l’archipel français est distant de 68 km du reste des Comores, et la question de notre souveraineté y sera immanquablement posée tôt ou tard malgré les votes réguliers des Mahorais, pleinement citoyens français, en faveur de leur maintien dans la République française, et même de leur revendication d’une intégration plus étroite[6]. Dans un contexte où les divisions internes à l’Union européenne sur la question migratoire ne cessent de s’approfondir, la crise de Ceuta fait apparaître les limites d’un modèle basé sur la sécurisation à outrance, l’externalisation des responsabilités et le déni des droits humains fondamentaux.
La question n’est donc plus seulement de savoir comment gérer ces flux migratoires (ni l’Europe ni la France ne sont « submergées »), mais aussi comment concilier, dans un contexte géopolitique de plus en plus instable, souveraineté, sécurité et respect des droits humains. Une Europe qui sacrifierait l’un au profit des autres ne serait pas seulement une Europe moins humaine, mais aussi une Europe dont les États membres perdraient en sûreté et en souveraineté.
Frédéric FARAVEL
Membre de la direction nationale de la Gauche Républicaine et Socialiste
Références :
[1] Contrairement à ce qu’affirmait Jean-Luc Mélenchon dans ses commentaires sur les événements : https://x.com/JLMelenchon/status/2083174852223959299
[2] Parmi ces indices, on peut intégrer la volonté de l’administration marocaine de réduire jusqu’à l’absurde le bilan humain du drame : elle ne reconnaît publiquement que 11 morts quand l’Espagne en recense pour le moment 72.
[3] En 2021, près de 8 000 personnes étaient entrées à Ceuta en 2 jours, en représailles à l’hospitalisation en Espagne de Brahim Ghali, chef du Front Polisario.
[4] Il faudra scruter si des mobilités soudaines n’apparaissent pas dans les prochains mois à des postes de responsabilités dans les institutions marocaines.
[5] On peut au passage se demander si la création d’un nouveau parti d’extrême droite pro-russe (Futur National) par l’eurodéputé et ex-général Roberto Vanacci, qui a quitté la Lega en février 2026, ne pousse pas Georgia Meloni à en rajouter pour des raisons de politique intérieure, en perspectives des prochaines élections parlementaires de 2027. Réaffirmer sa fierté nationale face aux goujatteries de Donald Trump n’est pas dans cette situation antinomique à être dans sa roue pour instrumentaliser l’affaire de Ceuta.
[6] Le caractère « pleinement français » des Mahorais laisse parfois un goût amer dans la bouche – non pas dans le sens d’une remsie en cause civique, mais au regard des écarts flagrants d’effectivité et d’accès aux droits sociaux et aux services publics, pire que dans les autres collectivités d’Outre-Mer. Les premiers investissements réels de la Métropole sur l’archipel datent de 1973 en plein retrait de la base navale française de Diego Suarez à Madagascar, avant l’indépendance des Comores.

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