Photo urne suède

Victoire des sociaux-démocrates en Suède : vers une alternance trompeuse ?

Les résultats des élections suédoises du 13 septembre 2026 et la victoire d’un cheveu du bloc de gauche mené par les sociaux-démocrates de Magdalena Andersson face à la coalition de droite et d’extrême-droite sortante sont de prime abord une bonne nouvelle. Une reconduction du gouvernement conservateur sortant des Modérés, qui aurait pour la première fois pu intégrer des ministres d’extrême-droite, semble en effet à ce stade évitée. La réalité politique de ces résultats est toutefois plus complexe, entre une avance fragile du bloc de gauche et un logiciel social-démocrate ayant dévié de ses ambitions historiques d’intégration au profit d’une ligne migratoire plus stricte, voire « droitière », s’inspirant de la ligne sociale-démocrate danoise. Analyse.

Des résultats en trompe-l’œil

Au soir du 13 septembre, à l’issue d’une soirée électorale riche en rebondissements, se dessine enfin une tendance : le bloc d’opposition de gauche, mené par les sociaux-démocrates de Magdalena Andersson, d’abord donné en tête avec une confortable avance face à la majorité sortante, puis au coude à coude avec celle-ci, se voit finalement conforté de justesse en première position. Ces résultats se voient confirmés le mercredi 16 septembre à l’issue du dépouillement des bulletins de vote des Suédois de l’étranger, le bloc de gauche totalisant un score de 49,5%, dont 28% pour le parti social-démocrate, face à un bloc gouvernemental de droite réunissant 48,8% de suffrages, dont 19,8% pour le parti conservateur des Modérés et 17,5% pour le parti d’extrême droite des Démocrates de Suède. Ces résultats, qui donnent 176 sièges à la gauche contre 173 à la droite, semblent donc annoncer une alternance en faveur du bloc de gauche, après quatre années de gouvernement des Modérés d’Ulf Kristersson. Ce dernier, qui a annoncé sa démission le jeudi 17 septembre en prenant acte de la courte avance du bloc de gauche, gouvernait depuis 2022 avec le soutien inédit des Démocrates de Suède, sans participation de ces derniers au gouvernement, rompant ainsi le « cordon sanitaire » qui les avaient jusque-là tenus à l’écart des coalitions gouvernementales.

Le bloc de gauche, très largement dominé par le parti social-démocrate, se compose également du Parti de l’environnement (écologistes), réunissant 6,1% de suffrages, du Parti de gauche, héritier de l’ancien parti communiste suédois, se hissant à 8,4%, et du Parti du Centre, totalisant 7% des votes, et auquel les Modérés ont fait des appels du pied pour espérer que leur coalition se maintienne. Le bloc de droite, quant à lui dominé par les Modérés et par les Démocrates de Suède, se voit complété par les Libéraux (5,3%) et par les Chrétiens-Démocrates (6,2%).

Le fait marquant de cette élection est le recul de trois points des Démocrates de Suède par rapport aux législatives de 2022, qui les avaient portés à un niveau historiquement élevé de 20,54 %. À dix jours du scrutin du 13 septembre 2026, le parti de Jimmie Åkesson a notamment été ébranlé par des révélations concernant les connexions prorusses d’une ancienne attachée parlementaire, devenue experte auprès de la commission constitutionnelle suédoise. Pour autant, ces résultats ne sauraient être interprétés comme un triomphe unilatéral de la gauche. Les Modérés se maintiennent en effet à 19,8% et progressent même légèrement par rapport aux élections de 2022, lors desquelles ils avaient réalisé 19,1%. À l’inverse, les sociaux-démocrates enregistrent leur pire score législatif depuis les élections de 1911, reculant de deux points par rapport aux élections de 2022 en dépit d’une configuration rendant désormais le bloc de gauche majoritaire. Un résultat qui les maintient très loin des niveaux de l’après-guerre, lorsque leur parti recueillait systématiquement de 40 à plus de 50 % des suffrages : en 1976, Olof Palme obtenait encore 42,7 % des voix lors d’une défaite qui mettait pourtant fin à quarante-quatre années de pouvoir social-démocrate.

Ce faible score social-démocrate, point d’orgue d’un affaiblissement durable du parti quand bien même celui-ci demeure la première force de gauche, s’explique entre autres par les bouleversements connus par la société suédoise depuis une trentaine d’années, ayant eu pour répercussions des changements continus de ligne politique qui ont pu dérouter l’électorat du parti. Le virage « droitier » et restrictif face à l’immigration progressivement pris par Magdalena Andersson lorsque son parti est repassé dans l’opposition après les élections de 2022, s’inspirant ce faisant du virage opéré par le parti social-démocrate danois de Mette Frederiksen à partir de 2015 comme nous le développerons ci-après, a dès lors dérouté, bien que se voulant en phase avec une société suédoise transformée.

 

Une société bouleversée

La société suédoise a en effet connu de profonds bouleversements ces trente dernières années. La Suède a longtemps été à l’avant-garde en matière sociale au XXe siècle, en raison de l’hégémonie social-démocrate que le pays a connue de 1932 à 1976, avec quarante-quatre années ininterrompues de gouvernement.[1] Cela lui a permis d’être à la pointe dans de nombreux domaines avec des prestations sociales, une législation précoce et progressive sur le droit à l’avortement de 1938 à 1974, ou encore l’adoption d’un congé parental unifié à partir de 1974. À la suite de l’idée de « Maison du Peuple », ou Flokhemmet, lancée en 1928 par le futur Premier ministre social-démocrate Per Albin Hansson, reprise par la suite par Olof Palme dans les années 1970, la Suède a longtemps incarné l’idée d’une société fondée sur un État-providence fort, conciliant modèle social avancé et égalitaire d’une part, et économie de marché favorable à un capitalisme entrepreneurial d’autre part, avec une gouvernance des entreprises caractérisée par la cogestion et par des syndicats forts.

Cette réalité s’est toutefois érodée à partir des années 1990 et de la crise bancaire connue par le pays. Cette crise, qui s’ancrait également dans le contexte de la vague néolibérale mondiale consécutive au démantèlement du bloc soviétique, a débouché sur des privatisations d’entreprises publiques menées par les gouvernements sociaux-démocrates d’Ingvar Carlson et Göran Persson et par une restructuration des protections sociales. Les modes de calcul et d’attribution des prestations ont à cette époque également été revus (contrôle plus strict du chômage subventionné et des congés maladie, attribution plus sévère des pensions d’invalidité…), tout comme la date d’ouverture de certains droits (recul de l’âge de la retraite, suppression de la retraite à temps partiel). L’État connaît également une chute de ses investissements publics dans ses infrastructures (écoles, hôpitaux, administration) et introduit une logique de marché dans ses services publics. Cela aboutit à un creusement des inégalités au sein de la population.

En parallèle et en conséquence de ce désengagement partiel de l’État, la politique d’intégration suédoise a présenté des failles à partir des années 2000, dues notamment à la réduction des protections sociales et à une réduction des financements des services publics. Cela a constitué un terreau favorable à certaines déviances dans les quartiers difficiles et à l’émergence du phénomène des gangs à partir du début des années 2010. Ceux-ci recrutent parfois des mineurs dans leurs rangs et s’adonnent à des trafics en tous genres, jusqu’à parfois des fusillades. Ils opèrent notamment dans des zones défavorisées et ghettoïsées, à l’image de certains quartiers à l’instar de la banlieue de Malmö, ou du quartier de Rinkerby au nord-ouest de Stockholm.

L’émergence de ces problèmes a fait de la crise migratoire européenne de 2015 une question particulièrement sensible en Suède. Le pays a en effet pris une part importante dans l’accueil de migrants de Syrie cette année-là en enregistrant environ 163 000 demandes d’asile pour une population de dix millions d’habitants, ce qui a créé des crispations au sein de la société suédoise. Le Premier ministre social-démocrate Stefan Löfven avait alors assumé ce choix d’accueil, déclarant notamment lors d’un discours remarqué à l’occasion d’une manifestation en soutien aux réfugiés : « Mon Europe ne construit pas des murs ». Cette prise de position avait contribué à la déroute électorale des sociaux-démocrates aux élections générales de 2018, à l’issue desquelles Löfven ne s’était maintenu que dans une configuration minoritaire avant d’être renversé par une motion de censure en 2021, tandis que sa phrase se voyait détournée par les Démocrates de Suède comme slogan de campagne contre le parti à la rose aux élections européennes de 2019. Les élections générales de 2022 ont quant à elles confirmé ces crispations identitaires en débouchant sur la coalition inédite de gouvernement entre la droite et l’extrême-droite, menée par le nouveau Premier ministre Ulf Kristersson. Celle-ci s’est structurée à la suite d’un accord inédit, surnommé « accord de Tidö » car signé dans les murs du château éponyme, situé dans la commune de Västerås, concrétisant l’alliance des Modérés, des Libéraux et des Chrétiens-Démocrates avec les Démocrates de Suède.

Le phénomène nouveau des gangs dans un pays longtemps réputé comme l’un des plus sûrs et heureux d’Europe a servi de prétexte à la coalition de droite et d’extrême-droite pour adopter une série de mesures restrictives et sécuritaires face à l’immigration. Le système d’asile a été durci, tandis que le regroupement familial a été soumis à des conditions bien plus strictes. L’immigration économique légale a été rendue moins accessible pour les emplois peu qualifiés, tandis que les permis de résidence sont devenus majoritairement temporaires. La Suède, qui était considérée comme l’un des pays les plus généreux d’Europe en matière d’asile, est devenue en quatre ans l’un des plus draconiens sur l’immigration aux côtés de son voisin le Danemark, s’inspirant de la politique restrictive de ce dernier.[2] Il faut dès lors voir la chute de trois points du score des Démocrates de Suède non pas nécessairement comme un rejet de leurs propositions, mais en partie comme la conséquence de leur reprise et de leur mise en œuvre par les Modérés, vers lesquels certains électeurs ont ainsi pu préférer se tourner.

 

Le pari danois des sociaux-démocrates de Suède

Repassés dans l’opposition à partir de 2022, les sociaux-démocrates suédois ont profondément refondu leur logiciel idéologique en prenant acte de leur échec. Lors de son congrès de Göteborg de 2025, le parti a adopté un positionnement social et économique remettant au cœur de son programme la lutte contre le capitalisme dérégulé et réinvestissant les notions d’État-providence et de protections sociales, là où son ancien programme de 2015 insistait davantage sur la nécessité de s’adapter à l’économie de marché. Dans le même temps, ils ont néanmoins revu leurs positions sur l’immigration et le droit d’asile. Un groupe de réflexion interne au parti, mené par la députée Lawen Redar, prend notamment la politique migratoire social-démocrate danoise comme exemple.

Le gouvernement social-démocrate danois, mené par Mette Frederiksen depuis 2019, a en effet pris une série de mesures restrictives envers les migrants, à l’image de la révocation des permis de résidence de réfugiés syriens, arguant que l’asile au Danemark est temporaire et que si la protection ne se justifie plus faute de guerres persistantes dans le pays d’origine, les réfugiés doivent repartir. Le gouvernement de Mette Frederiksen a également maintenu et réformé la liste des quartiers considérés comme « ghettos », recensant selon cette terminologie les quartiers HLM de plus de 1000 habitants dont au moins 50 % de la population est née à l’étranger ou de parents étrangers, et qui cochent au moins deux critères jugés négatifs en matière de taux de chômage, de nombre de délits, de niveau d’éducation et de revenu des habitants. En réformant cette liste, le gouvernement danois a décidé d’abaisser le seuil autorisé de personnes « non-occidentales » vivant dans ces quartiers de 50% à 30% d’ici 2031. Le gouvernement a justifié cette mesure en déclarant chercher à empêcher l’émergence de « sociétés religieuses et culturelles parallèles » dans les quartiers en difficulté et ambitionne d’atteindre cet objectif en démolissant des logements sociaux et en relogeant ailleurs leurs occupants, dont beaucoup sont originaires d’Afrique, d’Asie, du Moyen-Orient ou des Balkans.

S’inspirant de la politique sociale-démocrate danoise, le parti social-démocrate suédois ne prévoit aucunement de revenir sur les mesures restrictives mises en place par le gouvernement sortant d’Ulf Kristersson. Les propositions les plus controversées portées par le groupe de réflexion de Lawen Redar sont au contraire directement inspirées du Danemark et de sa politique vis-à-vis des « ghettos » et concernent les « zones défavorisées » (utsatta område) suédoises, accusées de favoriser la mise en place d’une « société parallèle ». La présidente du parti Magdalena Andersson, de même, ne cache pas son admiration pour la politique migratoire de la Première ministre danoise Mette Frederiksen. Bien que le parti de Magdalena Andersson assure dans le même temps ne pas vouloir aller aussi loin que son homologue danois en matière de restrictions migratoires, critiquant entre autres des mesures de la coalition de droite et d’extrême-droite sortante qui auraient été excessives et se posant en rempart contre une entrée de l’extrême-droite au gouvernement, son cautionnement du virage ferme pris par le pays en matière migratoire indique une très probable continuité dans la politique menée si un gouvernement d’alternance devait émerger du nouveau parlement.

Si le parti social-démocrate suédois s’est dans le même temps réemparé de la question de l’État-providence et des services publics, proposant notamment la fin de la journée de carence en cas d’arrêt maladie au profit d’une couverture dès le premier jour, ou encore des mesures sociales comme la hausse des bourses d’études, la baisse des coûts des médicaments, l’augmentation des allocations familiales ou encore la revalorisation des pensions de retraites, le durcissement de sa ligne sur les questions migratoires a dérouté son électorat. Celui-ci s’est par conséquent pour partie reporté sur le Parti de gauche de Nooshi Dadgostar, progressant quant à lui de deux points par rapport aux élections de 2022. La coopération entre ce dernier et les sociaux-démocrates au sein d’une même majorité de coalition demeure à cet effet épineuse : le Parti de gauche s’oppose en effet à tout durcissement de la politique migratoire prôné par les sociaux-démocrates et exige d’obtenir des ministères, ce à quoi le Parti du Centre s’oppose fermement. Magdalena Andersson ne semble elle-même pas encline à ce stade à intégrer des ministres du Parti de gauche au gouvernement, après que le quotidien Expressen a fait état au cours de la campagne d’élus du parti ayant tenu des propos jugés antisémites.

L’hypothèse d’un gouvernement social-démocrate issu du bloc de gauche qui approfondirait les restrictions migratoires portées par la majorité précédente et soutenu y compris par le Parti de gauche demeure toutefois crédible. Ce dernier, tout comme les autres partenaires du bloc de gauche, est en effet conscient du risque que les Démocrates de Suède intègrent un gouvernement Kristersson qui serait reconduit dans le cas où la gauche échouerait à s’entendre. Il pourrait donc soutenir une telle politique sociale-démocrate par résignation, à l’instar de ses homologues danois de la Liste de l’Unité, qui avaient finalement soutenu le gouvernement de Mette Frederiksen en 2019 malgré leur opposition à la politique migratoire de celle-ci, pour éviter la formation d’une coalition de droite et d’extrême-droite au Danemark.

Les résultats serrés des élections, tout comme les divergences au sein du bloc de gauche, promettent en tout cas de longues tractations post-électorales avant qu’un gouvernement Andersson ne se forme, ou qu’une reconduction du gouvernement Kristersson ne s’opère à l’inverse, en cas d’échec d’entente à gauche. Celles-ci continueront naturellement de questionner l’identité social-démocrate suédoise en confrontant les propositions controversées de la direction du parti social-démocrate à celles de ses partenaires. Si l’alternance est possible, elle risque pour toutes ces raisons de se révéler trompeuse.

Adrien Fortuna

 

Références :

[1] https://letempsdesruptures.fr/2026/02/27/crise-de-sens-et-derive-strategique-de-la-social-democratie-scandinave-face-a-lextreme-droite-partie-2-la-social-democratie-scandinave-en-question/

[2] https://letempsdesruptures.fr/2026/02/25/crise-de-sens-et-derive-strategique-de-la-social-democratie-scandinave-face-a-lextreme-droite-partie-1-le-revers-electoral-danois/

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