La faillite intellectuelle d’Emmanuel Todd (2/2)

La faillite intellectuelle d’Emmanuel Todd (2/2)

Deuxième partie de l’analyse du dernier essai d’Emmanuel Todd, « La défaite de l’Occident » consacré à l’état du monde après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

©Xavier Romeder pour L’OBS

 

L’Europe centrale et orientale vue par Emmanuel Todd : ignorance et falsifications historiques

Emmanuel Todd n’a que du mépris pour l’Europe centrale, le même que celui dont il accable l’Ukraine. Il décrit l’Europe centrale comme une vaste zone de peuples arriérés, incapables de développer des classes moyennes et supérieures correctement éduquées, pas plus que de construire des États-nations dignes de ce nom.  

Heureusement pour tous ces pays, Staline a imposé des régimes communistes dans ces pays après 1945, qui ont permis d’éduquer des classes moyennes et d’améliorer leur situation économique et intellectuelle. Hélas, lorsque l’Union soviétique a implosé, au début des années 1990, les couches moyennes des pays d’Europe centrale ont été saisies de « russophobie », la même maladie que les Ukrainiens donc, et on fait preuve d’une grande ingratitude vis-à-vis du pays qui leur avait tout donné, la Russie. 

Emmanuel Todd ne comprend pas pourquoi les pays d’Europe centrale se sont tournés vers l’Europe occidentale et particulièrement vers l’Allemagne après l’effondrement de l’Union soviétique. Alors, il ne recule pas devant des hypothèses audacieuses pour trouver une explication. 

L’une de ses hypothèses, c’est que : « La russophobie persistante des anciennes démocraties populaires pourrait tout simplement résulter d’une dette historique, inconsciente et refoulée, inacceptable, inadmissible, envers l’ancienne occupant. » Selon lui, les classes dominantes actuelles des pays d’Europe centrale doivent tout à la Russie communiste dont elles se sont émancipées pour mettre leur prolétariat au service du capitalisme occidental. Elles sont conscientes de cette dette qu’elles ne peuvent pas rembourser à leur ancien maître et ne trouvent d’autre solution pour s’en libérer que de le détester, de développer une pathologie : la « russophobie ».  On ne sait pas sur quel divan Emmanuel Todd a couché les dirigeants de tous ces pays pour arriver à une explication aussi brillante, mais on est prié de l’accepter. 

Il émet un peu plus loin une autre hypothèse tout aussi lumineuse : « Dans des moments d’abattement et de mauvais esprit, il m’arrive de me demander si dans certains pays de l’Est on n’éprouve pas, plus ou moins consciemment, de la reconnaissance envers l’Allemagne parce qu’elle les a débarrassés de leur problème juif ».  C’est donc l’antisémitisme viscéral de ces pays qui les auraient conduits à tourner le dos à un  pays qui s’est toujours distingué par l’amour qu’il portait au peuple juif, la Russie !

Emmanuel Todd prend quand même la peine d’écrire « Je suis en train d’évoquer des hypothèses historiques techniquement peu démontrables », c’est en effet une sage précaution, même s’il ajoute ensuite « mais dont nous avons terriblement besoin pour nous orienter de manière raisonnable et prudente ». 

Un seul pays trouve grâce à ses yeux, la Hongrie. La raison de cette clémence n’est pas mystérieuse, M. Orban témoigne en effet d’une grande compréhension pour la politique de Vladimir Poutine. Là aussi, Emmanuel Todd a une explication : c’est parce que la Hongrie a été le seul pays, dans le passé, à se soulever contre la domination soviétique. Elle peut donc regarder en face son passé et son présent, sans développer de russophobie aujourd’hui puisqu’elle a su résister à la Russie hier. E. Todd ne pense pas en écrivant cela au fait que la Hongrie était membre de « l’axe Rome – Berlin – Tokyo » pendant la seconde guerre mondiale, amie des nazis donc, beaucoup plus que l’Ukraine, il ne pense qu’à la révolte de 1956. 

Son récit ne tient pas debout puisque La RDA s’est soulevée contre la Russie avant la Hongrie, dès 1953. En 1956, la révolte hongroise a été précédée et inspirée par le soulèvement polonais contre la domination soviétique. Puis ce fut le tour de la Tchécoslovaquie en 1968. La Hongrie devait d’ailleurs devenir la « barraque la plus joyeuse du camp » sous la direction de Kadar, le même qui participa à la répression de la révolte de 1956, grâce aux réformes économiques de 1968, concédées par l’Union soviétique pendant qu’elle écrasait le printemps de Prague. Là encore, la chronologie et la réalité des faits historique ne tourmentent pas E Todd. 

Pour comprendre l’histoire de l’Europe centrale, je recommande plutôt de faire confiance à Milan Kundera qu’à Emmanuel Todd. En 1983, Milan Kundera publia un article intitulé « un Occident kidnappé ou la tragédie de l’Europe centrale ». Il y défendait la thèse selon laquelle, bien que l’Europe centrale et orientale soit sous le contrôle politique de l’Union soviétique depuis 1945, les peuples de la région appartenaient culturellement à l’Occident. Il voyait une formidable incohérence à ce qu’on puisse considérer Vienne comme une capitale occidentale alors que Prague, située plus à l’ouest d’un point de vue géographique, ne se voyait pas reconnaître cette qualité. 

Parlant du communisme, il en tirait un bilan assez différent d’Emmanuel Todd : « Je n’aime pas, écrivait-il, quand on met sur un même pied d’égalité le fascisme et le communisme. Le fascisme, basé sur un antihumanisme décomplexé, a créé une situation relativement simple sur le plan moral : s’étant lui-même présenté comme l’antithèse des principes et des vertus humanistes, il les a laissées intactes. En revanche, le stalinisme fut l’héritier d’un grand mouvement humaniste qui malgré la rage stalinienne a pu conserver bon nombre de postures, d’idées, de slogans, de paroles et de rêves d’origine. Voir ce mouvement humaniste se transformer en son contraire entraînant avec lui toute la vertu humaine, transformant l’amour de l’humanité en cruauté envers les hommes, l’amour de la vérité en délation etc., voilà qui engendre une vision inattendue du fondement même des valeurs et des vertus humaines ». 

Dans « un Occident kidnappé », Kundera prend comme point de départ de sa réflexion une dépêche envoyée par le directeur de l’agence de presse hongroise en 1956, quelques minutes avant que le bureau fût écrasé par l’artillerie russe : « nous mourons pour la Hongrie et pour l’Europe ». Il note que cette phrase n’aurait pas pu être pensée à Moscou où à Leningrad, mais seulement à Budapest ou à Varsovie. L’Europe pour un Hongrois un tchèque ou un Polonais, c’est l’appartenance à des nations qui composaient la partie de l’Europe enracinée dans la chrétienté romaine et qui ont participé à toutes les phases de cette histoire. Ce n’est pas une notion géographique mais une notion spirituelle synonyme du mot Occident.  

Ce sont des écrivains regroupés dans un cercle empruntant son nom au poète romantique Petöfi qui déclenchèrent la révolte en Hongrie en 1956. C’est l’interdiction d’un spectacle de Mickiewicz, poète romantique polonais, qui déclencha la révolte des étudiants polonais en 1968.  

Kundera met en cause l’idéologie de l’âme slave et du monde slave qui n’est qu’une mystification politique fabriquée au dix-neuvième siècle, que les Tchèques ont parfois brandie contre l’agressivité allemande, tandis que les Russes s’en servaient pour justifier leurs ambitions impériales. En réalité, pendant très longtemps les Tchèques n’ont pas eu de relations avec les Russes. Quant aux Polonais ils ont surtout combattu pour leur survie contre les Russes.  

Kundera rappelle la contribution de l’Europe centrale et de la ville de Vienne à la culture européenne. Schönberg fonda le système dodécaphonique, Béla Bartók explora les dernières possibilités originales de musique fondée sur le principe tonal. Prague engendra Kafka et Hasek, Vienne Musil et Broch. Le cercle linguistique de Prague inaugura la pensée structuraliste.  Gombrowicz, Schulz et Witkiewicz ont préfiguré en Pologne le modernisme européen des années 50, notamment le théâtre dit de l’absurde.  

Les parents de Sigmund Freud venaient de Pologne, mais Freud passa son enfance en Moravie, de même qu’Edmund Husserl et Gustav Mahler ; Joseph Roth eu ses racines en  Pologne, Julius Zeyer naquit à Prague dans une famille germanophone avant de choisir la  langue tchèque, en revanche Kafka dont la langue maternelle était le Tchèque choisit  d’allemand. 

Kundera avertissait que dans notre monde moderne où le pouvoir a tendance à se concentrer de plus en plus entre les mains de quelques grands, toutes les nations européennes risquent de devenir bientôt de petites nations et de subir le sort des pays alors sous domination soviétique.  

Il rappelle par ailleurs qu’à Prague des revues intellectuelles étaient vendues à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires au milieu des années 60. Après l’invasion russe elles ont disparu. Cela n’émouvait pas ses interlocuteurs parisiens, car à Paris la culture avait déjà cédé sa place et ce qu’il considérait comme une tragédie était vu comme quelque chose de banal et d’insignifiant.  L’Europe centrale n’existait plus dans les yeux des européens, sinon comme une partie de l’empire soviétique. La vraie tragédie n’est donc pas la Russie mais l’Europe, cette Europe pour laquelle le directeur de l’agence de presse de Hongrie était prêt à mourir. L’Europe n’était plus considérée comme une valeur, mais comme un ensemble géopolitique. 

L’analyse de Milan Kundera reste d’une brulante actualité et Emmanuel Todd témoigne à sa façon de cette cécité qui nous conduit au pire. 

Pour Todd, l’Occident n’est pas le produit de ces cultures partagées dans des frontières mouvantes. A l’origine de tout on trouve selon lui le protestantisme. S’inspirant de Max Weber, dont il n’a fait qu’une lecture très sélective et sans doute un peu rapide, sur les liens entre le protestantisme et l’essor économiques de l’Europe, il part armé de cette seule boussole à la découverte du monde au XXIème siècle. 

D’autres que moi ont largement démonté cette partie du livre d’Emmanuel Todd qui à vrai dire en constitue l’essentiel, et notamment Denis Collin dans un article publié par « La sociale », intitulé : « À propos de la défaite de l’Occident ou l’anthropologie dans tous ses états ».

Denis Collin écrit notamment : « Todd tire par les cheveux un résumé de max Weber et ramène le capitalisme à son esprit protestant ! On peut toujours faire remarquer avec Braudel et Marx que le capitalisme est né en Italie à la fin du moyen-âge et non dans les sermons de Martin Luther, rien n’y fait. Du reste, Todd fait du protestantisme la matrice et de l’autoritarisme allemand et du libéralisme anglo-saxon ; c’est une explication irréfutable (au sens de Popper). En vain, fera-t-on remarquer que l’Allemagne fut très longtemps un pays arriéré et complètement anarchique, affaibli par les querelles entre princes. En vain rappellera-t-on qu’une des grandes révoltes sociales contre l’autorité des seigneurs et de Luther fut la guerre des paysans allemands rendue célèbre par leur porte-parole, Thomas Münzer. Le décollage allemand doit beaucoup à la révocation de l’édit de Nantes et à l’émigration des protestants français (calvinistes) et au coup de balai imposé par les armées de Napoléon, instituant le code civil et préparant la liquidation des vieilleries allemandes, faisant naître l’idée d’une nation allemande, « importée » par des penseurs d’abord très favorables à la Révolution française comme Fichte.  Toute la complexité d’une histoire écrite par les hommes et dont l’issue est imprévisible est ramenée à la mécanique des explications « anthropologiques » toddiennes. On pourrait multiplier les exemples de ce schématisme et même des erreurs que ce schématisme produit : il faut faire entrer les faits de gré ou de force dans le lit de Procuste ». 

 

Europe de l’Ouest et Scandinavie 

Ce qui est pratique, avec la grille de lecture d’Emmanuel Todd, c’est que l’on peut l’appliquer à tous les pays, elle fonctionne partout. 

Le Royaume-Uni fait l’objet d’un examen particulier en raison de son bellicisme, supérieur à celui des autres pays d’Europe de l’Ouest (le livre a été écrit avant les déclarations va-t’en-guerre d’Emmanuel Macron). 

Le Royaume-Uni était un pays dominant au temps du protestantisme triomphant. Mais à l’époque du protestantisme zéro, aujourd’hui donc, il n’est plus rien. Plus que les lignes consacrées à la critique du libéralisme britannique, qui ne sont pas originales, c’est sa peinture de la Grande Bretagne de Liz Truss qui est intéressante. Il rend compte de sa première allocution, lors de son investiture, le 6 septembre 2022, dans les termes suivants : « sa dégaine de petite bourgeoise agitée et vaniteuse était si peu britannique ! » ; il semble regretter Margaret Thatcher qui « n’a pas été une partenaire mineure de Reagan… ».

Suit la description du gouvernement de Liz Truss : un chancelier de l’échiquier d’origine ghanéenne, le ministre des affaires étrangères dont la mère est originaire du Sierra Leone, le ministre de l’Intérieur dont la mère est d’origine indienne. Il y voit « une colorisation stupéfiante de la politique au plus haut niveau ». Il prend soin de préciser un peu plus loin « nous pouvons aussi simultanément nous réjouir que le racisme britannique ait disparu (comme le racisme allemand) et nous demander ce qu’est l’objet historique nommé Royaume-Uni, maintenant qu’il n’est plus exclusivement gouverné par des protestants blancs. Je poserai la même question à propos des États-Unis. »

On pourrait aussi se demander ce que signifie la question posée par Emmanuel Todd qui traduit une conception de la nation fondée sur la couleur de peau et éventuellement sur des convictions religieuses, et non sur une histoire partagée, une constitution, des principes d’organisation des institutions, bref « ce plébiscite de tous les jours » dont parlait Ernest Renan. 

Au passage, Todd constate une anomalie : « Partout dans le monde, la performance éducative est corrélée à la performance en matière de mortalité infantile. Plus la mortalité infantile est basse, plus la performance éducative est élevée. En Angleterre, la mortalité infantile chez les Blancs est de 3/1 000 et chez les Noirs de 6,4/1 000. Pourtant, la probabilité pour un jeune Anglais blanc d’accéder à l’éducation supérieure était en 2019 de 33%, celle des Noirs de 49%  celle des « Asian » de 55%. ». 

On avait appris dans le chapitre précédent qu’il existait un lien absolu entre le taux de mortalité infantile et le caractère démocratique d’un pays. Plus le taux de mortalité infantile est bas plus le régime est démocratique, nous enseignait Emmanuel Todd, pour conclure que la Russie était plus démocratique que les États-Unis d’Amérique.

Il nous a ensuite enseigné que plus la part de la population suivant des études supérieures était importante, en particulier si elle dépassait 20% de la population, et moins le pays était démocratique, la part soi-disant éduquée de la population confisquant alors le pouvoir pour elle-même. Nous apprenons maintenant que plus proportion de la population éduquée est importante et plus le taux de mortalité infantile est bas.  Il faudrait donc conclure de ces démonstrations successives que plus de société est démocratique et moins elle est démocratique, puisqu’un taux de mortalité infantile faible est à la fois le signe d’un pays démocratique, et la caractéristique d’un pays comportant une part importante de sa population éduquée, marque infaillible d’un régime non démocratique. 

D’un chapitre à l’autre, la signification de cet indicateur infaillible qu’est le taux de mortalité infantile change. On ne sait pas si Emmanuel Todd dit n’importe quoi ou s’il nous prend carrément pour des idiots. 

On aurait pu croire qu’il ferait au moins crédit aux britanniques de s’être prononcé pour le Brexit, compte tenu de l’opinion extrêmement négative de l’auteur sur la construction européenne, souvent hélas bien justifié, mais il n’en est rien. Il confesse son erreur : « avec beaucoup d’autres, j’y avais vu (dans le vote en faveur du Brexit) la résurgence d’une identité nationale, tout au moins en Angleterre puisque l’Ecosse a voté pour rester dans l’Union européenne. Le Brexit a en réalité découlé d’une implosion de la nation britannique ».

Il ajoute un peu plus loin : « la motivation la plus puissante des milieux populaires était probablement d’arrêter l’immigration en provenance d’Europe de l’est, de Pologne notamment. Voilà qui ne suggère ni une nation retrouvant le dynamisme de sa jeunesse, ni un peuple optimiste. » Todd reprend ici sans nuance, l’appréciation des couches dominantes européennes et britanniques, sur le vote populaire hostile à l’Union européenne, considéré comme un vote de repli sur soi fait par un peuple arriéré et dépassé par le mouvement d’ouverture des frontières. 

L’Allemagne est traitée de façon non moins étrange. En raison de son fonds anthropologique de famille souche autoritaire, elle souffrirait d’une incapacité structurelle à générer des chefs résolus à endosser les responsabilités correspondant à la principale puissance européenne de l’Ouest de l’Europe.  

Compte-tenu du passé de l’Allemagne depuis la fin du 19e siècle, cette affirmation ne manque pas de surprendre. Même en ne prenant que la période la plus récente, il est difficile d’affirmer que Gerhard Schroeder ou Angela Merkel n’aient pas été des leaders politiques exerçant une réelle autorité sur leur pays et au-delà. 

« L’Allemagne n’est pas nationaliste, elle n’a aucun projet de puissance, ce que prouve sa fécondité très insuffisante de 1,5 enfant par femme, au maximum, en longue période », écrit-il.  Mais à ce compte-là, quel pays est nationaliste ? Pas plus la Russie, dont la natalité est en berne, que l’Allemagne ou n’importe quel autre pays européen.

Le soutien de l’Allemagne à l’Ukraine ne saurait être que temporaire puisque l’intérêt de l’Allemagne est de se rapprocher de la Russie, l’autre puissance dominante européenne, dont elle dépend pour son approvisionnement énergétique. Mais le projet stratégique des États Unis serait d’empêcher le rapprochement entre l’Allemagne et la Russie et la constitution d’une union de l’Eurasie contre eux, puisque Brzezinski l’a écrit dans « le grand échiquier » en 1997. 

Depuis lors mille évènements ont modifié la situation internationale (montée de la Chine, attentat du 11 septembre 2001 et ses suites, guerres au Moyen Orient, crises financières…), mais ce livre écrit il y a 30 ans aurait dicté toute la politique étrangère des Etats-Unis, dont l’auteur ne cesse par ailleurs d’écrire que ce pays devenu invertébré est incapable de formuler une politique et qu’il est privé de volonté. 

On ne saura pas non plus comment l’Allemagne peut être à la fois le pays qui a étendu son emprise économique en Europe centrale, au détriment de l’ex-Union soviétique, et la pays ayant un intérêt naturel à s’allier à la Russie. 

Le cas des pays scandinaves est traité avec encore plus de désinvolture. Ce sont des annexes des services de renseignement américain et rien de plus, affaiblis par les mêmes maux que les autres pays occidentaux avec un développement particulièrement marqué du féminisme. Celui-ci pose un problème à Emmanuel Todd : d’où vient le bellicisme de la Suède, pays dans lequel une proportion plus importante qu’ailleurs de la population se déclare prête à prendre les armes pour défendre sa patrie, alors que les femmes y exercent une importance supérieure au reste de l’Europe dans l’exercice du pouvoir, et alors que la guerre est depuis toujours l’affaire des hommes ? « On peut imaginer chez certaines d’entre elles (il s’agit des dirigeantes féminines de Suède et de Finlande) placées au plus haut niveau, celui des relations internationales, une forme d’imposture : « la guerre étant la chose des hommes, nous devons nous montrer aussi décidées qu’eux, ou plus même ». La supposition que je hasarde ici, c’est que ces femmes auraient absorbé une dose de masculinité toxique. » 

Il fallait y penser : les femmes au pouvoir génèreraient la guerre comme la nuée l’orage, parce qu’elles doivent montrer qu’elles sont aussi fortes que les hommes. On reste interdit devant des spéculations aussi audacieuses et l’on ne sait surtout même plus comment commenter des propos aussi médiocres. 

 

Défaite de l’impérialisme américain et de ses protectorats 

« Le vrai problème auquel le monde est toujours confronté, ce n’est pas la volonté de puissance russe, très limitée, c’est la décadence de ce centre américain, elle est sans limite ». On ne sait plus très bien en lisant Emmanuel Todd, s’il déplore la domination américaine passée, selon  lui, sur la scène mondiale, ou s’il la regrette. 

La thèse principale de l’auteur est que le déclin américain est dû à la disparition du protestantisme WASP qui dominait la société américaine et à son remplacement par une nouvelle forme de nihilisme. 

Cette analyse le conduit à comparer la disparition du protestantisme aux États-Unis avec celle du protestantisme allemand entre 1880 et 1930, qui aurait permis l’émergence d’une autre forme de nihilisme, le nazisme. Tout en s’excusant du caractère peut-être exagéré que pourrait avoir cette comparaison, il assoit son analyse sur ses souvenirs de lecture de « La révolution du nihilisme » d’Hermann Rauschning, complétée par celle de Léo Strauss.

L’auteur prie ses lecteurs de l’excuser d’avance du caractère schématique des trois chapitres qu’il consacre aux États-Unis et les avertit que tout ne sera pas démontré ; là encore il s’agit d’une sage précaution. 

 

Le protestantisme zéro qui s’est installé aux Etats-Unis 

Emmanuel Todd mobilise quatre constatations pour justifier sa thèse de la disparition du protestantisme aux États-Unis. 

La baisse du taux de natalité et du taux de fécondité constatée aux États-Unis, serait la marque de cette disparition du protestantisme. Je me permets d’ajouter que si elle est réelle aux États-Unis, elle ne l’est pas moins dans le reste du monde, aussi bien dans les pays catholiques que protestants, musulmans ou bouddhistes.

Le taux de fécondité en Chine est de 1,3 enfant par femme en âge de procréer, de 1,6 aux États Unis, de 1,5 en Russie et 1,68 en France. La baisse de la fécondité et de la natalité est un phénomène mondial qui entraînera un vieillissement et une réduction de la population en Russie comme en Chine, avant celle des États-Unis d’Amérique. Il ne faut d’ailleurs peut-être pas s’en alarmer plus que ça, car une poursuite de la croissance de la population mondiale qui a déjà dépassé les 8 milliards d’êtres humains, est sans doute assez peu compatible avec la réduction de la consommation mondiale et de l’empreinte écologique de l’humanité sur une planète finie.  Le seul continent dans lequel la population continuera à croître rapidement, si les tendances actuelles se confirment, sera le continent africain, particulièrement dans sa partie subsaharienne.

L’acceptation majoritaire de l’homosexualité aux États-Unis serait la seconde preuve de cette disparition du protestantisme. Toutes les religions monothéistes condamnent l’homosexualité, rappelle Emmanuel Todd ; dès lors, la tolérance que manifeste l’Occident décomposé vis-à-vis de l’homosexualité témoigne de la disparition de l’emprise de la religion sur les populations.  L’auteur précise qu’il considère favorablement l’émancipation des homosexuels (on respire), mais qu’il voit d’un mauvais œil la propension qui se manifeste notamment aux États-Unis et qui consiste à faire de « l’idéologie gay » un phénomène culturel dominant. 

L’acceptation du mariage pour tous concrétise sur le plan institutionnel cette tolérance des populations pour l’homosexualité. Elle s’oppose radicalement à la conception religieuse du mariage réservé à l’union de deux personnes de sexe différent en vue de la procréation, par les religions monothéistes. Il ne précise pas que la religion musulmane favorise l’union entre un homme et plusieurs femmes, ni si l’abandon de cette conception du mariage serait un progrès ou un signe de décomposition. 

La « question transgenre », pour reprendre son expression, est un pas supplémentaire dans cette transformation civilisationnelle. Emmanuel Todd rappelle que « la génétique nous enseigne que l’on ne peut transformer un homme (chromosome XY) en femme (chromosome XX) ». Et je ne lui donnerai pas tort sur ce point. « Prétendre le contraire c’est affirmer le faux ».

En revanche, la caractérisation qu’il fait de cette affirmation comme étant un acte intellectuel nihiliste appelle plus de réserves. Il considère que ce besoin d’affirmer le faux, de lui rendre un culte et de l’imposer comme la vérité de la société qui prédomine dans une catégorie sociale (les classes moyennes plutôt supérieures) et ses médias (le New York Times, le Washington Post), confirment que nous avons affaire à une religion nihiliste.

On pourrait faire remarquer à E. Todd qu’un pays musulmans comme le Pakistan, dans lequel on ne plaisante pas avec la religion, a adopté en 2018 une loi reconnaissant les transgenres et les autorisant à s’enregistrer comme tels. L’Iran est un des pays réalisant le plus d’opérations de changement de sexe au monde ; celles-ci sont conçues comme un remède à l’homosexualité qui reste condamnée.  

Sans développer plus que nécessaire cette question, on peut dire que l’analyse de Todd est aussi erronée que désinvolte sur ces sujets et qu’il nous fait part de ses opinions plutôt que des résultats d’une enquête sérieuse permettant de faire une comparaison internationale et de la mettre en relation avec tel ou tel fait religieux. 

On fera également remarquer que le triomphe du wokisme aux Etats-Unis est loin d’être absolu et définitif. Donald Trump, qui en est un contempteur beaucoup plus déterminé qu’E. Todd, a été président des Etats-Unis de 2017 à 2021 et pourrait être réélu en 2024, ce qui devrait rassurer notre auteur. A moins que D. Trump ne perde la prochaine élection pour avoir affirmé avec trop de force son opposition à la liberté d’avorter et permis qu’elle soit mise en cause par la Cour suprême désormais grâce aux juges qu’il y a nommés lorsqu’il était président. Curieusement, c’est un sujet qu’E Todd n’évoque pas dans son livre ; il aurait alors fallu parler de la pratique largement répandue de l’avortement en Russie, en dépit de sa très faible natalité et apporter quelques nuances à ses développements sur ce pays. 

 

Mesure de la décadence économique des Etats-Unis : le PIB réinventé 

Après avoir établi dans les conditions que l’on vient de rappeler la disparition du protestantisme et la décadence américaine qu’elle a provoquée, Emmanuel Todd décrit ses manifestations. Comme sur les autres sujets, il ira assez vite en besogne. 

La décadence américaine s’exprime d’abord dans la baisse de l’espérance de vie moyenne de la population, de 78,8 ans en 2014 à 76,3 en 2021, inférieure à celle de l’Allemagne, de la France ou du Japon. Elle reste toutefois nettement supérieure à celle de la Russie où elle n’est que de 71,3 années. Mais ce très mauvais résultat est traité différemment des autres puisqu’il s’agirait de « la marque de son histoire torturée ». Il faudrait cependant expliquer pourquoi l’espérance de vie de la Russie sous Vladimir Poutine est inférieure à celle de l’Union soviétique de Brejnev qui n’était pourtant pas un paradis et qui souffrait de tortures historiques plus violentes et plus récentes que celle de la Russie d’aujourd’hui. 

Emmanuel Todd met en rapport les dépenses de santé les plus élevées au monde des États-Unis (18,8% / PIB contre 12,2% en France par exemple) avec ses mauvais résultats en matière d’espérance de vie ou le taux de mortalité infantile (5,4 pour 1 000 naissances vivantes en 2020 aux Etats-Unis contre 4,4 en Russie. 

Il en tire la conclusion que la comparaison internationale des PIB ne vaut rien dire et que le PIB lui-même est une notion dénuée de signification, même si le passage de l’un à l’autre peut sembler acrobatique.  

Nous n’entreprendrons pas ici de défendre cette notion de PIB qui a fait l’objet de très nombreuses critiques depuis des décennies.  Des tentatives ont été faites pour évaluer les performances des économies de façon plus fine que par la simple addition de la production de biens et services au prix de marché (cf. notamment le rapport Stiglitz remis à Nicolas Sarkozy en 2008 ou l’indice de développement humain calculé par l’ONU). 

La contestation écologique de l’économie nous a instruit depuis longtemps sur les effets désastreux de la croissance économique sur la nature et sur les hommes, et sur le fait qu’ils n’étaient pas pris en compte dans le calcul des produits intérieurs bruts des nations.  De ce point de vue, la performance des États-Unis dont le PIB reste le plus important du monde avec 26 185 Mds$ et un PIB par tête de 76 000$, doit être comparée à ses émissions de CO2 par habitant, deux fois supérieures à celles d’un européen moyen et incomparables avec celles d’un paysan africain.

Mais la Russie qui est très loin derrière les États-Unis, lorsque l’on mesure sa place en termes de PIB (2 136 milliards $ et 15 270 $ de PIB par tête), n’est pas non plus un modèle d’efficacité écologique, chaque Russe émettant plus de 11 tonnes de CO 2 en moyenne ; sans parler des catastrophes écologiques dont ce pays s’est rendu responsable au cours des temps, une des plus spectaculaires étant la quasi-disparition de la mer d’Aral.  Rappelons également que l’économie russe reste essentiellement une économie d’extraction de combustibles fossiles qui lui apporte les ressources financières lui ont permis de maintenir un secteur de production d’armement puissant. 

La Chine et au deuxième rang économique des nations avec un PIB de 21 643 Mds$, mais son PIB par tête de 12 570$ est inférieur à celui de la Russie. Cependant, elle produit d’ores et déjà le tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre et bien que sa croissance ralentisse, celles-ci continueront certainement à augmenter dans les années qui viennent.  Signalons que le PIB de la France, 2 800 Mds$ et 41 000$ de PIB par tête est supérieur à celui de la Russie.  

L’indice de développement humain calculé par le programme des nations unies pour le développement (PNUD) compare toutes les nations de la planète non plus simplement en fonction de leur PIB, mais au travers d’un indice synthétique qui prend en compte le niveau de production, mais aussi de santé, d’espérance de vie et d’éducation de la population. Évalués de cette façon, les pays scandinaves, vilipendés par Emmanuel Todd dans son ouvrage, et nombre de pays de l’Union européenne sont en haut du classement, tandis que les États-Unis n’arrivent qu’en 21ème position, la France en 28ème position, la Russie en 52ème position, la Chine en 79ème position. 

On voit que quelle que soit la méthode retenue, plus frustre ou plus sophistiquée, la Russie ne l’emporte pas sur le reste du monde contrairement à la place qu’elle occupe dans la vision d’Emmanuel Todd. On remarquera également que s’il essaie de démontrer le déclassement des États-Unis par rapport à la Russie, il est très silencieux sur la croissance vertigineuse de la Chine depuis le début des années 80 comparée à celle de la Russie. 

D’ailleurs, Emmanuel Todd ne cherche pas vraiment à démontrer, il indique « qu’il ne s’agit plus de considérer les chiffres officiels mais de les enjamber moyennant un calcul dont l’audace et la précision devraient (dit-il) me valoir un prix Nobel. La banque royale de Suède qui a décerné ce hochet à tant de comiques méticuleux, pourrait bien pour une fois récompenser un esprit simple et clair ».  Nous voilà prévenus de l’ambition. 

La méthode est en effet simple et claire, elle repose entièrement sur l’appréciation personnelle de l’auteur, ne fait appel à aucun calcul, aucune observation de la réalité concrète, mais à une affirmation : « Nous avons vu au chapitre précédent que les dépenses de santé représentaient 18,8% du PIB américain, et ce, pour aboutir à une baisse de l’espérance de vie. Il me semble que la valeur réelle de ces dépenses de santé, étant donné leurs résultats, est surestimée.  N’existent vraiment, dans ces dépenses, que 40% de la valeur affichée (NB : Nous ne saurons jamais d’où sort ce chiffre de 40%). Je vais donc les diminuer en les multipliant par le coefficient 0,4. Revenons alors au PIB américain de 76 000$ par tête en 2022. Je constate que dans cette évaluation, 20% correspondent à des secteurs de l’économie que je qualifierais de physiques : industrie, construction, transport, mines, agriculture. Ces 20% de 76 000$ donnent 15 000$ que je sécurise en les déclarant vrais. Restent 60 800$ par tête, la « production » de services (incluant la santé) dont je n’ai aucune raison de penser qu’ils soient plus vrais que la santé elle-même. Je leur applique donc à eux aussi le coefficient de diminution de 0,4. Mes 60800$ deviennent 24 320$. J’additionne les 15 200$ de production physique sécurisée à ces 24 320$ de services amaigris. J’obtiens un PIR (Produit Intérieur Réel ou réaliste) par tête de 39 520$. Ce résultat est fascinant parce qu’en 2020 le PIR par tête était légèrement inférieur au PIB par tête des pays d’Europe occidentale. Comme c’est étrange l’ordre des richesses par têtes coïncide désormais avec celui des performances en matière de mortalité infantile, avec ici l’Allemagne en tête et les États-Unis bon dernier. » 

Cette démonstration « fascinante » pour reprendre le mot de l’auteur ne souffre que d’un seul défaut, c’est que le PIB est calculé de la même façon pour tous les pays du monde dans les comparaisons établies par les organismes officiels pour lesquels il n’a qu’un profond mépris.

Il faudrait donc pour que la démonstration, si on peut la qualifier ainsi, d’E. Todd ait une valeur quelconque, recalculer avec la même « méthode » le PIB des pays de l’Union européenne et celui de la Russie. La production de services n’est pas moins importante en Allemagne, en France ou même en Russie, qui ne manque pas d’une bureaucratie très développée, bien au-delà de l’appareil répressif, laquelle constitue même un de ses caractères nationaux dont la littérature russe rend très bien compte. 

Cette révision de la situation économique des différents pays qui composent l’économie mondiale par Emmanuel Todd n’a tout simplement aucun sens et elle ne cherche même pas à donner au lecteur le sentiment d’un minimum de sérieux dans l’analyse et la démonstration. Il se moque tout simplement de ses lecteurs et on s’étonne à la lecture de ces élucubrations, de l’accueil rencontré par ce livre dans les médias et qu’un éditeur réputé sérieux comme Gallimard, n’ait pas souligné auprès de son auteur les incohérences du livre qu’il s’apprêtait à publier. 

 

Une explication décoiffante de la croissance des inégalités 

Emmanuel Todd s’intéresse ensuite, avec la même rigueur, à la question des inégalités aux États-Unis.  Là encore, il est guidé par une idée simple : « selon mon modèle d’évolution des sociétés, si 20 à 25% d’une génération ont fait des études supérieures, l’idée leur vient qu’ils détiennent une supériorité intrinsèque : aux rêves d’égalité succède une légitimation de l’inégalité. Le seuil de 25% d’éduqués supérieurs a été atteint aux États-Unis dès 1965 ; une génération plus tard en Europe. » 

On pourrait faire observer que cette règle n’est confirmée ni par l’observation des inégalités à travers le monde aujourd’hui, ni par l’histoire des inégalités. Les inégalités étaient supérieures à la fin du 19e siècle à ce qu’elles sont aujourd’hui, bien que la part des éduqués supérieurs ait été à l’époque bien inférieure à ce qu’elle est aujourd’hui. Selon un rapport sur les inégalités mondiales établi par le World Inequality Lab en partenariat avec le PNUD, en 2022, les pays dans lesquels les inégalités sont les plus grandes se trouvent en Afrique et au Moyen-Orient, suivis des États-Unis, puis de la Russie et du Canada. Les pays d’Europe occidentale et l’Australie faisant partie des pays les plus égalitaires.  Mais Emmanuel Todd ne s’embarrasse pas d’enquêtes et de chiffres, ses intuitions sont bien supérieures à ce patient et ingrat travail. 

D’ailleurs, s’il s’était embarrassé de chiffres, il aurait dû expliquer la contradiction entre sa théorie et le fait que le taux brut de scolarisation dans l’enseignement supérieur, comparable entre les États-Unis, 88,3% de la classe en âge de suivre des études supérieures, la Russie (84,6%), la Chine (60%), produise des sociétés complètement différentes. 

Faute de l’expliquer, il « enjambe » ces chiffres comme tous les autres pour assener son point de vue, qui mériterait sans doute un prix Nobel, mais d’élucubrations plutôt que d’économie. 

Emmanuel Todd nous livre une autre analyse étonnante du développement des inégalités dans la société américaine. Elle résiderait dans l’émancipation des afro-américains. Dans l’Amérique protestante et raciste, les inégalités résultaient essentiellement des différences raciales et de la position inférieure de la population noire américaine. En même temps que la population blanche opprimait la population noire, elle aurait partagé un idéal d’égalité entre les blancs.

À partir du moment où la population noire s’est émancipée en obtenant les mêmes droits que la population blanche, que le racisme « classique » a disparu, l’idéal d’égalité entre les blancs aurait également disparu et la compétition entre Blancs se serait développée. « La disparition soudaine de l’égalité des Blancs fondée sur l’inégalité des Noirs » a provoqué la pulvérisation du sentiment démocratique partagé par les Blancs. 

On est heureux de savoir le racisme disparu du sol américain et triste de savoir que l’émancipation des Noirs a provoqué une aggravation de la situation d’une partie des Blancs. On aimerait aussi savoir ce que l’auteur pense de la situation des populations issues d’Amérique latine et plus généralement de la position des populations immigrées aux États-Unis, notamment d’origine asiatique. Mais là encore notre sociologue anthropologue n’a pas envie de s’embarrasser de détails ou d’enquêtes trop longues et qui viendraient obscurcir la clarté du propos. 

Tout cela conduit Emmanuel Todd à prétendre que « le reste du monde a choisi la Russie » face à un Occident isolé et en pleine déconfiture dans la guerre en Ukraine. 

Emporté par sa volonté de démontrer que tout va mieux dans le reste du monde, Emmanuel Todd écrit par exemple « les cultures patrilinéaires évoluent et se serait une grave erreur de croire qu’elles ignorent l’émancipation des femmes. Mais celle-ci ne prend pas la forme extrême de féminisme typique du monde occidental. Je ne suis pas aveugle à la répression continue de la liberté des femmes en Iran. Mais, dans la République islamique, les femmes font désormais plus d’études que les hommes et ont en moyenne moins de 2 enfants. » Les femmes iraniennes qui se sont soulevée après le meurtre de Mahsa Amini par la brigade des mœurs iranienne et qui ont été férocement réprimées par le régime des mollahs, apprécieront ce coup de chapeau à une amélioration de leur sort dont elles ne semblent pas suffisamment conscientes.  

Ailleurs, il prend l’exemple du Karnataka pour expliquer à quel point la situation des femmes indiennes est plus enviable que celle des pays occidentaux, avant de célébrer le « soft power russe » qui je dois le dire m’avait un peu échappé. A moins que l’on ne range le groupe Wagner et l’action des hackers russes parmi les outils du soft power russes. Les voisins de la Russie, en particulier ceux qui ont bénéficié de sa protection rapprochée pendant une bonne partie du 20e siècle sont moins sensibles aux bienfaits de ce soft power. C’est d’ailleurs peut-être une des raisons de l’intervention de la Russie en Ukraine que de voir la majorité de la population de ce pays regarder de plus en plus résolument vers l’Union européenne en tournant le dos au pays qui l’a tellement fait souffrir depuis si longtemps. 

 

La famille patrilinéaire, ciment du « Sud global »  

Si le reste du monde a choisi la Russie, c’est que de la Russie à la Chine, de l’Asie au Moyen Orient, d’une grande partie de l’Afrique à certains pays d’Amérique latine, le fond anthropologique serait celui de familles patrilinéaires. En face de lui, « le monde occidental, bilatéral et nucléaire, libéral, périphérique, apparaît bien petit ». Et dans ce contexte, « accuser avec véhémence la Russie d’être scandaleusement anti-LGBT, c’est faire le jeu de Poutine. La Russie sait que sa politique homophobe et anti-transgenre, loin de lui aliéner les autres pays de la planète, en séduit beaucoup. Cette stratégie consciente lui confère un soft power considérable. » Au vu de la montée de l’extrême droite dans nombre de pays européens mais également aux Etats-Unis, la Russie risque de devoir partager ce « soft power » avec beaucoup de monde.  

 

Conclusion 

L’impérialisme américain mérite beaucoup de critiques.  Sa politique étrangère, depuis des décennies, est caractérisée par l’aveuglement, la prise du pouvoir du lobby militaire au détriment des diplomates. Les résultats en sont catastrophiques et toutes ses interventions extérieures depuis les années 1970 se sont soldées par des catastrophes dont les Etats-Unis sont incapables de tirer les leçons.  Il faut dire que dans le même temps, les pays qui les critiquent sont les mêmes qui les accusent lorsqu’ils refusent d’intervenir pour régler des situations conflictuelles un peu partout dans le monde.

L’Union européenne est incapable d’avoir une politique étrangère sérieuse et les rodomontades de Mme. Von der Leyen n’y changeront rien. La défense européenne est un discours creux et dangereux qui a justifié l’absence de politique de défense et de politique industrielle des États-membres de l’Union européenne pendant trop longtemps, avec les résultats que nous pouvons  constater aujourd’hui. 

L’OTAN était une organisation internationale en état de mort cérébrale selon Emmanuel Macron il n’y a pas si longtemps. Pourtant, des pays qui avaient une tradition de neutralité ont souhaité y adhérer après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, sans qu’il y ait besoin de pression américaine pour cela. Nous laisserons de côté les explications psychologiques sur la relation entre le féminisme et le bellicisme, d’Emmanuel Todd, pour essayer de comprendre ce phénomène. 

Le capitalisme mondial, dont la Russie est un élément, est en crise depuis le début des années 1970. Les solutions trouvées à chaque fois pour relancer l’économie mondiale ont préparé des crises encore plus violentes. La divergence entre les économies occidentales, États-Unis d’un côté, Union européenne de l’autre, celles qui vont croissant également entre les membres de l’Union européenne, la puissance nouvelle de la Chine et de l’Inde, sont porteuses de grandes menaces pour le monde. 

Le livre d’Emmanuel Todd ne permet nullement de comprendre cette situation. C’est un pamphlet bourré d’erreurs et de contre-vérités qui se présente, abusivement, comme le résultat d’un travail académique et la synthèse d’une carrière de recherche. Loin de nous éclairer il nous empêche de comprendre. 

Il ne suffit pas de prendre le contre-pied de l’opinion dominante pour avoir raison. C’est l’erreur commise par Emmanuel Todd. Le résultat est un livre médiocre qui disqualifie même les éléments justes qu’il comporte. C’est une déception de la part d’un auteur qui a su parfois faire preuve de clairvoyance.  L’occident ne va pas bien, mais Emmanuel Todd non plus. 

Jean-François Collin 

 

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La faillite intellectuelle d’Emmanuel Todd (1/2)

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Le dernier livre d’Emmanuel Todd a été la plupart du temps bien accueilli par la critique et il a bénéficié d’une forte promotion médiatique. « La défaite de l’Occident », consacré à l’état du monde après l’invasion de l’Ukraine par la Russie est pourtant un livre déconcertant. C’est un essai volontairement provocateur qui se présente comme le livre d’un chercheur. Première partie

Crédit photo : CC-BY-SA Oestani

On peut trouver salutaire qu’un ouvrage rompe avec le consensus médiatique favorable au soutien sans limites et sans conditions à l’Ukraine, qui conduit les responsables politiques français et européens à tout mélanger et à passer du soutien au respect de l’intégrité territoriale de ce malheureux pays, à la promotion de son intégration accélérée à l’Union européenne et à son entrée dans l’OTAN. Mais il ne suffit pas de dire le contraire de ce que professe l’opinion dominante pour être dans le vrai.  

Nous vivons à l’époque des récits et des narratifs. Peu importe l’examen minutieux et fastidieux des faits et de leur enchaînement, la réalité ne doit jamais venir gâcher un bon récit. Emmanuel Todd appartient à son époque et enjambe la réalité quand elle le gêne, tord les faits au-delà de l’acceptable pour les faire correspondre à ce qu’il pense et ce dont il veut nous convaincre. 

Selon Emmanuel Todd, l’Occident, un monde aux contours mal définis dominé par les Américains, a atteint la phase finale de sa décomposition. Les raisons de cette défaite de l’Occident se trouvent dans « l’implosion de la culture WASP blanche anglo-saxonne et protestante depuis les années 1960 », remplacée par une culture nihiliste.  Face à l’Occident déchu, s’affirment des puissances nouvelles saines et stables, comme la Russie définie comme « une démocratie autoritaire », ou la Chine qui ne bénéficie pas de la même mansuétude de l’auteur qui la qualifie de dictature. 

Emmanuel Todd aime les explications simples et les concepts mal définis. Trois facteurs expliquent pour lui l’évolution du monde.

Le premier est le facteur religieux : la religion chrétienne protestante, celle des puissances dominantes, Royaume Uni hier, Etats-Unis aujourd’hui, serait passée par trois phases : 

  • Une première phase dans laquelle elle était active (ses croyances étaient partagées par la majorité de la population et elle structurait la vie sociale notamment par ses rites observés par tous) ;
  • Une seconde phase dans laquelle elle est devenue zombie : la population se prétend encore chrétienne mais ne règle plus sa vie sur le dogme et les rites de la religion, à l’exception du baptême et de l’eucharistie pour les protestants, du baptême, de la communion, du mariage et des enterrements pour les catholiques, qui témoignent de cet attachement vague à une religion presque disparue ;  
  • Enfin, un stade zéro, dans lequel la population abandonne toute pratique religieuse et ne fait plus semblant de croire au dogme ; en témoignent la reconnaissance du mariage pour tous (que le mariage ne soit pas un sacrement pour les protestants mais seulement pour les catholiques, ne fait pas de différence dans son analyse) et le développement de la crémation. Domine alors ce qu’Emmanuel Todd qualifie de « nihilisme » aux Etats-Unis et dans ses « colonies ». 

Le second facteur de cette évolution est la démographie. Le taux de mortalité infantile, à lui seul, permet à l’auteur de distinguer la Russie, un pays stable et une société peu corrompue, des États-Unis, instables et corrompus, dans la mesure ou le de taux de mortalité infantile de la Russie (4,4 pour 1000) est inférieur à celui des USA (5,4/1000);

 

Enfin, la structure familiale est occasionnellement invoquée pour justifier des choses souvent contradictoires. Il la mobilise pour expliquer « pourquoi le reste du monde a choisi la Russie »,  ce choix reposant sur leur communauté de structure familiale patrilinéaire. 

 

Armé de cette grille de lecture, E. Todd nous explique le monde d’aujourd’hui.

 

La stabilité russe 

Tout commence par la célébration de la réussite de la Russie sous la conduite de Vladimir Poutine, marquée par la stabilité, la réussite économique et politique depuis le début des années 2000.  

Une économie florissante 

Les succès à l’exportation de la Russie dans trois domaines, les ventes d’armes, la construction de centrales nucléaires à l’étranger et les exportations de blé, témoignent à ses yeux de la réussite économique de la Russie de Vladimir Poutine. 

À lire Emmanuel Todd, on oublierait facilement que la Russie n’occupe que la 17e place au classement des principaux exportateurs mondiaux, très loin derrière la Chine, les États-Unis, le Japon, le Canada et même la France ou l’Italie. 

 

La France est aussi un grand exportateur de blé, d’armes et même de centrales nucléaires.  Pourtant, à lire « la défaite de l’Occident » qui ne mentionne qu’à peine notre pays, celui-ci fait partie du camp des « nihilistes zéro », devenus invisibles sur la scène mondiale.  Il est étonnant que l’auteur ne mentionne pas l’importance des hydrocarbures dans l’économie russes et dans ses exportations, alors que la Russie reste essentiellement une économie de rente dont la fortune dépend du prix mondial du pétrole et du gaz, beaucoup plus que du blé et des armes.  

 

On pourrait aussi rappeler que l’Ukraine était et reste un grand exportateur de blé, malgré la guerre que lui livre la Russie et le blocus de ses exportations de céréales, ce qui n’en fait pourtant pas une grande puissance économique mondiale. 

Le commerce des armes a sans doute de beaux jours devant lui dans le contexte actuel, mais il n’est pas certain qu’il faille s’en réjouir.  

Celui du nucléaire civil, en revanche, est moins florissant. La production d’électricité d’origine nucléaire dans le monde a baissé de 4% en 2022 et la part du nucléaire dans la production électrique mondiale n’est plus que de 9,2% alors qu’elle en représentait 17,5% en 1996. Entre 2003 et 2022, 99 réacteurs nucléaires ont été mis en service tandis que 105 étaient mis à l’arrêt définitif, ce qui ne témoigne pas d’un grand enthousiasme pour cette technologie à travers le monde. Plusieurs pays ont abandonné leur programme nucléaire : Allemagne, Italie, Espagne, Kazakhstan (pourtant sous forte influence russe et grand fournisseur d’uranium), Lituanie. Il ne reste guère que la Chine pour construire massivement des réacteurs nucléaires. En Russie même, trois réacteurs seulement sont en cours de réalisation, dont l’un, placé sur une barge sera construit en Chine pour être ensuite livré en Russie. 

Mais il est vrai que les chiffres et les faits ont peu d’importance dans les réflexions d’Emmanuel Todd. On en trouvera d’ailleurs très peu au fil de son pamphlet et la plupart de ses réflexions ne s’appuient pas sur une démonstration à partir de faits constatés, mais sur des hypothèses. Il n’est pas illégitime de réfléchir à partir d’hypothèses, mais il faut alors les présenter comme telles et non comme des vérités incontestables. 

 

 

  1. La Russie, une « démocratie autoritaire » !

La définition de la Russie comme « une démocratie autoritaire » alors que Navalny vient de mourir dans un goulag du nord du pays, après avoir survécu à une tentative d’empoisonnement par les services de « sécurité » dirigés par Poutine, il fallait oser le faire. Emmanuel Todd ose, en considérant que « même si les élections sont un peu trafiquées » Les sondages-et ceci n’est contesté par personne-nous montrent que le soutien au régime est sans faille en période de guerre comme en période de paix ». 

 

On a du mal à comprendre pourquoi il faut trafiquer les élections, puisque Emmanuel Todd écrit lui-même qu’elles le sont – et la dernière élection présidentielle du mois de mars 2024 ne fait pas exception- si le pays soutient aussi massivement son président. Serait-ce uniquement par habitude, parce qu’il s’agit d’une coutume locale ne portant pas à conséquence ? 

Nous n’en saurons rien à la lecture de ce livre, pas plus que nous ne trouverons mention de la répression féroce dirigée par Poutine qui met en prison, quand il ne les tue pas, tous ses opposants (Boris Nemtsov, Anna Politkovskaïa, Navalny…) 

Emmanuel Todd n’a pas un mot pour évoquer les manifestations considérables qui ont eu lieu en Russie en 2011 pour protester contre les élections truquées qui ont assuré la victoire du parti de Poutine aux élections législatives (Russie Unie), puis en 2012 contre sa propre réélection, dans les mêmes conditions « un peu trafiquées ».  

Poutine a réprimé ces manifestations, avant de faire adopter, en 2012, une loi sur les agents de l’étranger qui a permis de harceler et faire disparaître toutes les organisations engagées dans une activité politique, recevant des financements étrangers définis de façon tellement large que toute association peut être concernée.  

Les Russes ont malheureusement pu constater une fois encore que non seulement leur mobilisation contre le gouvernement ne permettait pas d’obtenir gain de cause et d’améliorer leur situation, mais au contraire entraînait une dégradation supplémentaire de celle-ci. Pas étonnant, dans ces conditions, que le peuple russe y regarde à deux fois avant de se risquer à défier le pouvoir ; les risques ne sont pas comparables à ceux que nous prenons en défilant de la place de la République à celle de la Nation. 

Les médias ont été muselés depuis longtemps. Ekho Moskvy (Écho de Moscou), la dernière radio qui pouvait être considérée comme indépendante a été interdite de diffusion dès le début de la guerre en Ukraine. Quant au journal « Novaïa Gazeta », sa licence de publication a été révoquée par un tribunal de Moscou en septembre 2022 et son ancien rédacteur en chef, Dmitri Mouratov, a été victime d’une agression dans un train en gare de Moscou le 7 avril 2022.

Les Russes sont désormais informés uniquement par la télévision d’Etat qui leur permet de voir et d’entendre des journalistes et des responsables politiques disserter sur la nécessité d’utiliser, un peu plus tôt ou un peu plus tard, l’arme atomique contre « l’Occident global ». 

Contrairement à ce qu’affirme Emmanuel Todd, on ne circule pas librement en Russie. Le droit d’entrer et de sortir du pays était déjà soumis à d’importantes restrictions depuis le début du conflit. Le 11 décembre 2023, le gouvernement russe a exigé de tous les citoyens de 18 à 30 ans qu’ils remettent aux services de sécurité leur passeport, à défaut de quoi ils s’exposent à de très lourdes sanctions. 

 

La conception de ce qu’est un opposant politique est très large dans l’esprit de Vladimir Poutine.  Devenu historien en chef du pays, il a construit et il répète un récit de l’histoire de son pays qui n’entretient qu’un lointain rapport avec sa véritable histoire. Ce récit vient d’ailleurs d’être transformé en un manuel scolaire obligatoire dans toute la Fédération de Russie, destiné aux classes correspondant à nos classes de première et terminale. Le stalinisme y est complètement réhabilité tandis que la révolution bolchévique de 1917 est vouée aux gémonies, parce que Lénine est notamment responsable de la création artificielle de l’Ukraine, un pays qui pour Poutine n’a jamais existé en dehors de la Russie. Il n’est plus question d’évoquer les crimes de Staline, le goulag et toute l’histoire qui a fait des Russes un peuple martyr, victime d’un des plus grands criminels ayant exercé le pouvoir que l’histoire ait compté. 

Tous ceux qui s’opposent à cette histoire réinventée sont emprisonnés. C’est ainsi que l’historien Iouri Dimitriev, travaillant pour l’organisation « Mémorial International » qui avait mis à jour des charniers de victimes de la répression stalinienne a été condamné à 15 ans de prison avec des charges fabriquées de toutes pièces, dans la meilleure tradition stalinienne. Memorial a finalement été dissoute par décision de justice le 28 décembre 2021. 

 

Une autre ONG, Perm-36 qui s’occupait de la gestion d’un musée ouvert dans une ancienne colonie pénitentiaire,  pour y reconstituer le contexte et les conditions de détention en camps, a été déclarée agent de l’étranger et contrainte à la dissolution en 2016.  

Aucun domaine n’échappe au contrôle du dictateur. 

 

De quelle stabilité de la Russie E. Todd nous parle-t-il

Il faut avoir une vision très sélective de ce qui s’est passé dans le pays depuis 1990 pour parler de la stabilité de la Russie. 

 

Sans revenir sur le chaos qui a suivi la dissolution de l’Union soviétique et le défaut de paiement de la Russie sur sa dette en 1999, n’y a-t-il pas eu, entre autres, de guerre en Tchétchénie, au sein de la fédération de Russie ? 

 

La résistance de la Tchétchénie à la Russie n’est pas nouvelle ; elle a résisté à l’empire russe puis à l’Union soviétique. Cela ne lui a pas réussi, puisque comme tous les « peuples punis », les Tchétchènes ont été accusés de collaboration avec les nazis et déportés en février 1944, dans des conditions inhumaines, au Kazakhstan et au Kirghizistan.

 

Incorrigibles, en septembre 1991, les Tchétchènes ont proclamé leur indépendance de la Russie. Boris Eltsine qui n’était pas seulement un démocrate mou et alcoolique, mais un digne successeurs des bureaucrates soviétiques, a fait intervenir l’armée fédérale en 1994. La guerre dura deux ans avec un bilan matériel et humain très lourd et se solda par l’échec de Moscou.  On rappellera que Vladimir Poutine fut un collaborateur de Eltsine et que celui-ci le porta au pouvoir. 

 

Le pouvoir russe ne supportant pas cet échec, déclencha une deuxième guerre contre la Tchétchénie, présentée comme une opération de lutte contre le terrorisme, en septembre 1999. C’est à cette occasion que Vladimir Poutine s’exprimant avec un vocabulaire qu’il affectionne, promit aux russes de « traquer les Tchétchènes jusque dans les chiottes ». Il engagea en Tchétchénie l’armée, la police et les forces spéciales. Dix ans après, l’opération de lutte contre le terrorisme fut considérée comme achevée par une victoire de Moscou. Grozny, la capitale de la Tchétchénie, avait été rasée par l’artillerie russe. 25 000 soldats russes avaient perdu la vie dans cette guerre, selon les estimations de l’Union des comités des mères de soldats.  Cette guerre fut un élément important de la construction du pouvoir de Vladimir Poutine. Il a installé Ramzan Kadyrov à la tête de la République de Tchétchénie et ses bandes armées ont martyrisé les tchétchènes.

 

Poutine les a d’ailleurs utilisées hors de Tchétchénie, par exemple pour abattre l’avocat Boris Nemtsov en plein centre de Moscou et plus récemment en Ukraine.  La Tchétchénie est une zone de non-droit réglée par les commandos de Kadyrov.  Il s’agit sans doute d’un pays stable et solide puisque là-bas, la religion n’est ni zombie ni zéro ; l’islam y règne en maître. Ramzan Kadyrov, confirme que l’on peut être un criminel de guerre et avoir des convictions religieuses. En 2015, il était à la tête des manifestations contre les caricatures de Mahomet publiées par Charlie hebdo. Le dictateur a également mobilisé ses troupes pour aider la Russie à combattre les infidèles ukrainiens. 

L’attentat perpétré le 22 mars 2024 par le groupe État islamique au Khorassan dans une salle de concert à Moscou, qui a provoqué la mort de 140 personnes en plus de 300 blessés, a rappelé à Vladimir Poutine que la menace islamique n’épargnait pas la Russie, après la guerre perdue en Afghanistan, la guerre en Tchétchénie et son intervention en Syrie.

La Russie avait d’ailleurs protesté contre le retrait brutal des Etats-Unis d’Afghanistan en 2021, en s’inquiétant du vide que laisserait ce retrait. Le vide a été vite comblé par les Talibans et l’on voit que certaines interventions extérieures de l’Occident défait sont souhaitées par ce bastion de stabilité qu’est la Russie. Emmanuel Todd semble avoir des difficultés à s’exprimer sur l’islamisme dont il ne souffle mot dans son livre, alors qu’il s’agit d’une menace qui pèse tant sur l’Occident que sur la Russie, l’attentat de Moscou vient de le rappeler. Mais la grille de lecture d’Emmanuel Todd est purement  idéologique, sans rapport avec la réalité et il a toujours témoigné d’une grande magnanimité vis  à vis de l’islamisme qu’il semble considérer comme une menace imaginaire. 

Le 23 juin 2023, le groupe Wagner dirigé par Evgueni Prigojine, qui combattait en Ukraine pour le compte de la Russie, tout en entretenant des relations très conflictuelles avec l’armée russe et son ministre, est entré en rébellion, après avoir été bombardé par l’armée russe. Evgueni Prigojine a quitté le front ukrainien, traversé le Donbass sans encombre, avant d’être accueilli en héros à Rostov et de poursuivre sa route vers Moscou. Pour une raison inconnue il s’est arrêté, sans avoir rencontré aucune résistance, à 300 km de Moscou, alors même que Poutine s’était réfugiée au nord de la Russie avec une partie de son gouvernement.  

Le groupe Wagner a été fondé en 2014 par celui qui était surnommé « le cuisinier du Kremlin », Evgueni Prigojine, qui comptait de nombreuses autres cordes à son arc (notamment la direction de l’Internet Research Agency, une des usines à désinformation du Kremlin). Il était un proche de Vladimir Poutine, depuis leur passé commun à Saint Pétersbourg. Prigogine était accompagné dans la fondation du groupe Wagner de Dmitri Outkine, un néonazi admirateur du 3ème Reich, qui aurait donné pour cette raison le nom du compositeur préféré de Hitler à cette milice privée financée par le Kremlin. Elle n’est pas la seule milice parallèle entretenue par le Kremlin. 

De façon étonnante, l’aventure de Prigojine au mois de juin 2023 ne se termina pas par une intervention de l’armée régulière et un bain de sang, mais par un accord passé entre Poutine et son ancien ami. Accord passé sous la houlette d’un autre grand démocrate, le président biélorusse Alexandre Loukachenko. Ce dernier, on s’en souvient, n’a dû son salut en 2020, qu’au soutien de Poutine, face aux énormes manifestations de la population de Biélorussie après l’annonce de sa réélection avec 80% des voix.

Sans doute encore, aux yeux d’Emmanuel Todd, « des élections un peu trafiquées » mais qui n’enlèvent rien au soutien populaire dont bénéficierait ce président… Comme en Russie, la répression aura raison de la révolte populaire, même si Loukachenko a dû prêter serment après sa réélection volée, de façon clandestine, sans annonce préalable et sans cérémonie publique.  

Toujours est-il qu’au terme de cet accord, les poursuites judiciaires contre Prigojine et ses hommes ont été abandonnées et tout semblait reprendre son cours… jusqu’au 23 août 2023 où l’avion qui transportait Prigojine et certains de ses comparses, de Moscou à Saint Pétersbourg, a été abattu en plein vol par un missile sol-air, mettant fin à son amitié avec Poutine en même temps qu’à son existence. 

Tout ceci démontre que la stabilité du régime dont parle Emmanuel Todd n’est qu’une vue de l’esprit. De tels événements témoignent de la fragilité de cette dictature qui ne doit sa pérennité qu’à la répression croissante qu’elle exerce sur son peuple. 

Emmanuel Todd considère la Russie comme un pays moins répressif  que les États-Unis dans la mesure où le nombre de prisonniers par habitant y est inférieur. Cela est vrai, puisque les États-Unis comptaient, en 2016, 622 prisonniers pour 100 000 habitants, tandis que la Russie n’en comptait que 420, ce qui la place tout de même au 4e rang mondial pour le nombre de prisonniers rapporté au nombre d’habitants. L’enrôlement de nombreux criminels dans les rangs de l’armée pour aller combattre en Ukraine depuis 2022 a dû faire évoluer favorablement la position russe dans le classement mondial.

On notera cependant que  l’Ukraine, pour laquelle Emmanuel Todd n’a pas de mots assez durs pour en décrire le caractère  failli et antidémocratique, ne se trouvait la même année qu’au 30e rang mondial avec 160  prisonniers pour 100 000 habitants. Si ce critère a l’importance que lui donne Emmanuel Todd pour évaluer le caractère démocratique d’un pays, la situation de l’Ukraine est bien préférable à celle de la Russie. 

 

Poutine viscéralement attaché à l’économie de marché ? 

Emmanuel Todd décrit Vladimir Poutine comme une personnalité politique « viscéralement attachée à l’économie de marché », ce qui confirmerait « sa rupture radicale avec l’autoritarisme ». Il faut n’avoir jamais mis les pieds en Russie ou ne reculer devant aucun mensonge pour pouvoir proférer une pareille énormité.

Le cœur de l’économie du pays est une économie de rente captée par un petit nombre de groupes énergétiques qui sont tous dirigés par des affidés de Vladimir Poutine. Ils mettent ce secteur en coupe réglée pour leur plus grand profit personnel. Il est vrai que ceux qu’on appelle les oligarques n’ont plus de pouvoir propre dans le fonctionnement de l’État de la Fédération de Russie ; en revanche ils sont aux ordres de Vladimir Poutine et participent avec lui au détournement de la richesse public pour leur profit privé.  

Une des fautes que Poutine n’aura pas pardonnée à Alexeï Navalny aura été la réalisation d’une vidéo sur un palais situé au bord de la mer Noire, à Guelendjik, visionnée plus de 100 millions de fois en Russie. La construction du palais, sous la direction de l’architecte italien Lanfranco Cirillo qui a depuis obtenu la nationalité russe, a commencé en 2005, pendant le premier mandat de V. Poutine. Sa superficie est de 17 691 m2. Il est doté notamment d’une orangerie, de deux héliports, d’un port, d’une patinoire souterraine permettant de jouer au Hockey sur glace, d’une piscine, d’un casino, d’un théâtre et même d’une église. La superficie totale de la propriété est de 7 000 hectares, dont 300 hectares de vignes. V Poutine va régulièrement y prendre un repos bien mérité avec Medvedev et d’autres compagnons. 

Les entrepreneurs privés, russes ou étrangers, qui ont tenté de développer des entreprises en Russie auront un autre point de vue que notre auteur sur l’économie de marché version russe. Le développement d’une entreprise privée n’est pas possible sans bénéficier d’un parrain lié aux forces de sécurité, parrainage naturellement rémunéré mais qui permet d’éviter des exigences encore plus élevées d’autres parties prenantes.

 

Le secteur de l’armement, dont les performances témoignent aux yeux d’Emmanuel Todd de la bonne santé économique du pays, confirme plutôt la place déterminante de l’État dans le fonctionnement de l’économie. En effet c’est lui qui commande et paye les commandes de matériel militaire, tout en étant d’ailleurs très souvent le principal actionnaires des entreprises qui les fabriquent.  

Évoquant la stabilité russe, Emmanuel Todd avance une explication nouvelle de l’effondrement du communisme. Finalement, ce ne serait pas l’échec économique du système qui aurait entraîné sa fin, contrairement à ce qu’il avait pu écrire en 1976 dans son livre La chute finale. Essai sur la décomposition de la sphère soviétique. Ce n’est pas non plus comme d’autres ont pu l’évoquer son incapacité à maintenir ensemble un système plurinational miné par des tendances centrifuges. Non, c’est beaucoup plus simple que tout cela. L’Union soviétique a été minée par l’élévation du niveau moyen de formation de la population, l’émergence d’une classe moyenne éduquée supérieure.

Emmanuel Todd a en effet découvert une nouvelle loi d’airain, « lorsque la barre des 20% d’éduqués supérieurs par cohorte a été franchie, l’idéologie communiste s’est grippée. Les conditions étaient mûres pour que la fraction la plus audacieuse et vénale de la nomenclatura se rue sur les biens d’État en cours de privatisation à l’époque d’Eltsine ».  

Cette loi ne vaut pas que pour les ex-pays communistes ; de la même façon les pays capitalistes seraient victimes de l’élévation du niveau moyen de formation et de la constitution d’une classe réputée éduquée qui voit dans l’acquisition de ses diplômes d’enseignement supérieur la justification d’une aggravation des inégalités en sa faveur. Nous y reviendrons. 

Heureusement, la Russie a trouvé son sauveur en la personne de Vladimir Poutine, c’est-à-dire un homme en adéquation avec son pays puisque selon Emmanuel Todd « le système Poutine est stable parce qu’il est le produit de l’histoire de la Russie et non l’œuvre d’un homme ». Cela rappelle furieusement les déclarations d’amour des intellectuels occidentaux à l’adresse de Staline en pleine période des procès de Moscou. 

Finalement, la Russie souffrirait d’une seule fragilité : sa faible natalité. C’est la raison pour laquelle contrairement à ce que l’on dit en Occident, la Russie ne fait pas la guerre à l’Ukraine, mais conduit seulement une opération spéciale engageant peu de moyens, 120 000 hommes, selon Emmanuel Todd, parce que la doctrine militaire russe serait fondée sur le constat de la rareté des hommes dans le pays. 

Si l’on suit cet auteur, il n’y a donc pas de guerre en Ukraine, mais une simple opération de police conduite avec des moyens très réduits. On a d’ailleurs du mal à comprendre pourquoi ces escarmouches suscitent un tel émoi au niveau international. Dans le même temps, Emmanuel Todd écrit que « la nouvelle doctrine, tenant compte de la pauvreté en hommes, autorise, des frappes nucléaires tactiques si la nation et l’État russe sont menacés ». Dans la mesure où Vladimir Poutine a évoqué à plusieurs reprises le recours aux armes nucléaires, on pourrait en déduire que la nation et l’État russe sont menacés par ces escarmouches ukrainiennes.  

C’est dire si l’auteur de ce pamphlet n’est pas à une contradiction près. Des évènements sans importance ne conduisant qu’à un engagement limité pourraient justifier une guerre nucléaire ! Comprenne qui pourra. 

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En ce 8 mars, nous ne pouvons que s’enthousiasmer et applaudir la constitutionnalisation de l’IVG. Pourtant, le combat pour l’égalité n’est pas terminé. Une nouvelle forme de violence et d’humiliation émerge : la cyberviolence. Cette violence numérique touche de plus en plus de femmes et encourage la violence dans le monde réel.

En cette journée du 08 mars, on ne peut qu’applaudir, s’enthousiasmer de la constitutionnalisation du droit à l’avortement en France. C’est une immense victoire, pour toutes les femmes, et pour les parlementaires, les associations qui mènent ce combat depuis des années.

Pourtant, le combat pour l’égalité et la lutte contre les violences faites aux femmes ne sont pas terminés. Les femmes subissent toujours la violence, la précarité, les discriminations, le sexisme ordinaire dans la vie comme au travail, les écarts de salaire avec les hommes. Oui, les droits des femmes ont évolué en France depuis ces dernières décennies : mais l’égalité réelle, n’est pas atteinte et des actions concrètes doivent être prises, même si cela ne semble pas être une priorité pour le gouvernement, qui vient de voter une réduction de 7 millions du budget du ministère de l’égalité Femmes-Hommes. Au-delà de ces inégalités, nous voyons émerger une nouvelle forme de violence et d’humiliation envers les femmes : la cyberviolence. Qu’est-ce que la cyberviolence, et comment se manifeste-t-elle ?

Selon l’Education Nationale(1), elle se définit comme : « un acte agressif, intentionnel, perpétré par un individu ou un groupe aux moyens de courriels, SMS, réseaux sociaux, jeux en ligne, etc. Elle présente des spécificités liées aux médias numériques : capacité de dissémination vers un large public, caractère incessant, difficulté d’identifier l’auteur et d’agir une fois les messages diffusés ».

Ce phénomène est évidemment lié à l’avènement d’internet, l’augmentation du nombre de réseaux sociaux et d’utilisateurs. L’anonymat apparent permet à de nombreux utilisateurs d’agir en tout impunité. La cyberviolence est un phénomène récent, qui touche une grande partie de la population, mais qui cible principalement les femmes. En 2015, dans une étude, l’ONU a révélé que 73% des femmes sont exposées à des violences sur internet. Dans 74% des cas, ces actes de cyberviolence sont perpétrés par des hommes, selon une étude conduite par l’association féministes contre le cyberharcèlement. Les journalistes Florence Hainaut et Myriam Leroy ont d’ailleurs réalisé un reportage en 2021 intitulé #SalePute qui met en lumière les caractéristiques de cette cyberviolence qui cible les femmes.

Elle peut prendre plusieurs formes : des insultes, menace de mort, publications de photos et vidéos sans autorisation, parfois à caractère sexuel, divulgation des informations d’identité, etc. Surtout, la cyberviolence ne se cantonne pas uniquement à l’environnement numérique, et elle peut amener d’autres violences dans le monde réel.

Ainsi, un rapport du centre Aubertine Auclert(2), démontre que neuf femmes sur dix victimes de violences conjugales, subissent également la cyberviolence de la part de leur partenaire ou ex-partenaire. La cyberviolence couplée aux violences conjugales peut prendre plusieurs formes : le cybercontrôle (le partenaire où l’ex-partenaire vérifie les outils numériques, applications utilisées pour vérifier les messages, géolocaliser sa partenaire pour surveiller ses actes, etc.) ; le cyberharcèlement (le partenaire peut harceler sur internet, menacer de mort, partager des photos et vidéos à caractère personnel sans le consentement, envoyer un nombre incalculables de messages, d’appels, etc.) ; la cybersurveillance imposée ou à l’insu (installation de logiciels espions) ; la cyberviolences économiques et administratives, etc(3).

L’intelligence artificielle favorise également la montée de cette cyberviolence en créant de toutes pièces, des photos de personnes dans des positions suggestives, dénudées, voire en rhabillant les femmes sur leurs photos : ce phénomène porte un nom, le deepfake. On peut citer l’exemple de la chanteuse Taylor Swift qui a récemment été victime de deepfake sur X. Ces actes ne sont pas anodins : ils visent à humilier, rabaisser, ramener les femmes à un statut d’objet sexuel, à contrôler leur façon de s’habiller.

Internet est le nouveau vecteur du sexisme et de la misogynie, avec un seul objectif : faire taire les femmes et les ramener à leur prétendue « place ». La polémique autour du tiktokeur « abregefrere »(4), en est un exemple phare.

Il est impératif de prendre des mesures importantes pour contrôler la cyberviolence, et son ruissellement au-delà du monde numérique. D’abord, il faut renforcer le cadre législatif existant, et faire respecter les lois en la matière. Les femmes victimes de cyberviolence, et de manière complémentaire de violences conjugales doivent être correctement prises en charge par des personnels formés et sensibilisés et doivent pouvoir bénéficier de logements d’urgence. En ce 8 mars 2024 le combat pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes doit se prolonger dans le monde virtuel.

Références

(1)https://www.education.gouv.fr/un-collegien-sur-cinq-concerne-par-la-cyberviolence-3815#:~:text=Elle%20se%20d%C3%A9finit%20comme%20un,%2C%20jeux%20en%20ligne%2C%20etc.

(2)Pour en savoir plus : https://www.centre-hubertine-auclert.fr/sites/default/files/medias/egalitheque/documents/synthese-cyberviolences-conjugales-web.pdf

(3) Ibid

(4) Ce tiktokeur a plus d’un million de followers, publie des vidéos dont l’objectif est d’écourter des vidéos publiées sur internet. Ces vidéos portent sur des sujets différents, mais visent majoritairement des femmes qui doivent « abréger » leurs propos. Elles subissent ainsi une vague de cyberharcèlement sur leurs vidéos, leur demandant d’abréger.

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Guerre à la guerre : Jaurès face à la montée des périls

Guerre à la guerre : Jaurès face à la montée des périls

Guerre à la guerre ! est le dernier tome des Œuvres de Jean Jaurès. Il concerne une période particulièrement dramatique qui s’étend du 1er octobre 1912 jusqu’au 31 juillet 1914, date de l’assassinat de Jaurès et veille du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Entretien avec les historiens Marion Fontaine et Christophe Prochasson

Marion Fontaine est professeure des universités à Sciences Po, vice-présidente de la Société des études jaurésiennes

Christophe Prochasson, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, directeur de Mil Neuf Cent, revue d’histoire intellectuelle.

LTR : Il y a plus de 20 ans était lancée une entreprise éditoriale de grande ampleur, pour tous les passionnés d’histoire et toutes les femmes et les hommes de gauche : les œuvres de Jean Jaurès. Comment y avez-vous pris part et comment s’est façonné le dernier tome que vous dirigez tous les deux ?

 

Marion Fontaine : L’idée de rassembler le corpus très disparate des textes de Jaurès n’est pas nouvelle. Elle apparaît dès les premières années qui suivent son assassinat, et un projet d’œuvres jaurésiennes est même lancé durant l’entre-deux-guerres, même s’il ne va pas jusqu’à son terme.. Rassembler les textes de Jaurès était par ailleurs au cœur des objectifs de la Société d’études jaurésiennes lors de sa fondation en 1959. Sa grande présidente, Madeleine Rebérioux, tenait à cette publication des œuvres. Au début des années 2000, l’entreprise a pu véritablement se lancer avec l’éditeur Fayard mais surtout avec un coordinateur général, Gilles Candar, le meilleur connaisseur de Jean Jaurès, qui a été le grand maitre de ces œuvres.

 

Il a en même temps été décidé que chaque volume serait édité, c’est-à-dire annoté, présenté, commenté par des historiennes et historiens membres de la Société d’études jaurésiennes. Ce dernier volume a été coordonné par moi-même, plutôt spécialisée dans les questions de politique sociale et d’histoire du travail, et Christophe Prochasson, dont les compétences en histoire intellectuelle et en histoire du socialisme ne sont plus à démontrer.

 

Christophe Prochasson : Ce sont des œuvres qui ne sont pas complètes. Pour une raison bien simple : Jaurès est un militant politique, il écrit des articles parfois similaires, pour ne pas dire répétitif, il enfonce le clou. Il a donc fallu faire des choix, et nous avons retenu les textes les mieux troussés, ceux aussi qui résonnaient le plus avec notre temps. Gilles Candar a souhaité associer différentes spécialités, mais aussi plusieurs générations. De grands historiens ayant marqué la production historiographique des années 1960-1980, aujourd’hui décédés, ont participé à la publication des premiers volumes, Maurice Agulhon ou Jean-Jacques Becker. De plus jeunes ensuite, ceux de ma génération, avec Vincent Duclert ou Gilles Candar. Enfin la jeune recherche, en pleine production, comme Marion Fontaine, voire plus jeune encore, à l’image d’Emmanuel Jousse. Ces historiennes et historiens voient les choses autrement, adossés qu’ils sont à une historiographie du politique beaucoup plus ouverte sur les sciences sociales.

 

Les volumes ne s’adressent pas seulement aux spécialistes de Jaurès, ni même aux spécialistes du socialisme. Ils résultent d’une volonté de pédagogique, et toutes les notes vont dans ce sens-là en donnant le contexte ou en précisant l’identité des acteurs cités. Dans les années 1980, j’avais participé à la publication des carnets de Marcel Cachin, autre grande figure du socialisme puis du communisme. Je mesure la différence de méthode de travail entre ces années et aujourd’hui. L’édition de textes est devenue beaucoup plus facile. De nombreux documents, imprimés et même archives, sont désormais numérisés, notamment la presse grâce à Gallica. On dispose également d’un accès libre au Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (le Maitron) qui est un outil absolument remarquable, régulièrement mis à jour et toujours en prise sur la recherche. 

 

Marion Fontaine : Cela permet également aux historiens, mais aussi potentiellement au grand public, de travailler sur un corpus jaurésien immédiatement accessible. Il y là aussi un enjeu civique, presque politique, face aux instrumentalisations de la figure de Jaurès, ou plus souvent à sa réduction à quelques phrases et à quelques aphorismes. Nous voudrions que Jaurès ne soit pas réduit à des citations décontextualisées  ; il faut appréhender l’entièreté des discours dans leur contexte.

 

 

LTR : Ce dernier volume permet aussi d’intégrer les réflexions poussées par Jaurès dans L’armée nouvelle (1911) sur les questions militaires ?

 

Christophe Prochasson : Oui, Jaurès n’est pas Marx, c’est-à-dire qu’il n’a pas écrit de livres très théoriques, c’est avant tout un militant politique. Jaurès fait régulièrement référence à L’armée nouvelle, c’est son grand œuvre, son seul ouvrage vraiment théorique qui touche à des questions dépassant la seule présentation d’un projet de loi qu’il était censé accompagné. Le chapitre X, notamment, constitue une réflexion très fouillée sur l’Etat et sans doute l’une des analyses socialistes de l’Etat parmi les plus abouties.

 

 

LTR : En quoi sa conception de l’armée diffère-t-elle de celle des autres leaders socialistes ou de celle qui est en vogue dans la société politique française ?

 

Christophe Prochasson : Jaurès défend la conception d’une armée de milices, un peu sur le modèle suisse de l’époque. Le service militaire encaserné ne doit pas être trop long et doit se limiter aux nécessités de la formation élémentaire d’un soldat. C’est la raison pour laquelle il combat l’allongement du service militaire de 2 à 3 ans. Pour lui, la vie de caserne corrompt moralement, et pas seulement moralement d’ailleurs puisqu’elle met aussi en péril la santé des conscrits, les soldats qui y vivent. La vie en caserne n’est aussi politiquement pas saine parce qu’elle coupe le soldat de la population civile. Il en appelle en fait à une militarisation complète de la société, du moins des hommes qui sont les seuls concernés par l’activité militaire. Pour des raisons démocratiques, l’armée ne doit pas être isolée de l’ensemble de la nation. La seule façon, en outre, de compenser l’infériorité démographique de la France par rapport à l’Allemagne, c’est d’avoir de fortes réserves. La vision de Jaurès est largement partagée par les autres membres de la SFIO.

 

Marion Fontaine : Dans une partie de la CGT et du mouvement anarchiste, et d’une toute petite minorité socialiste en revanche, on a avant la guerre un véritable antimilitarisme, répandu aussi dans la classe ouvrière, et qui tient aux relations compliquées entre l’armée et les ouvriers. On n’a pas de CRS à l’époque et c’est l’armée qui souvent est chargée de rétablir l’ordre durant les mouvements de grève. Elle apparaît donc uniquement comme une force réactionnaire et répressive. Jaurès souhaite pourtant que les socialistes s’intéressent à la chose militaire ; pour lui, le socialisme ne peut pas rester dans une position de critique et doit s’approprier un certain nombre de réalités de son temps.

 

 

LTR : Est-ce que la vision de Jaurès ce n’est pas un peu les armées révolutionnaires de Valmy ?

Marion Fontaine : Oui, c’est certain. Jaurès est très marqué par l’histoire de la Révolution française, et cela conditionne sa vision de l’armée. C’est aussi un moyen pour lui pour que le prolétariat s’approprie l’armée et pour que l’armée se démocratise. Une armée proprement républicaine doit s’ouvrir le plus possible. Ça nous paraît loin parce qu’on n’a plus le même rapport à la guerre, mais c’est bien la pensée d’une relation démocratique entre l’armée et la nation. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle L’armée nouvelle est aussi le livre où Jaurès va le plus loin sur la conception socialiste de la nation.

 

LTR : Est-ce que la militarisation de la société voulue par Jaurès peut servir à accélérer la révolution, de façon violente ?

Christophe Prochasson : La réponse est non. Les socialistes « pré-bolcheviques » ont la Révolution française, 1830, 1848 et la Commune comme modèles. Ils observent que dans ces moments-là, ce qui fait basculer les choses, c’est lorsque l’armée, ou pour le moins une partie d’entre elle, fraternise avec les révolutionnaires. Ont-ils l’idée qu’aura plus tard Lénine selon laquelle il faut transformer la guerre impérialiste en guerre révolutionnaire ? Franchement, non. Ce n’est pas dans l’imaginaire jaurésien ni dans celui des guesdistes.

 

Je ne pense pas un instant que Jaurès ait en tête l’idée que la grève générale soit le moyen idoine pour empêcher le déclenchement de la guerre. Une fois le conflit engagé, l’armée n’a pas vocation à être révolutionnaire. C’est aussi ici poser la question de la violence chez Jaurès : il en a une horreur absolue. Dans certains cas il reconnaît qu’elle peut être utile, qu’elle puisse être un « coup d’épaule », lorsqu’elle vient au terme d’un processus qui a préparé la révolution conçue comme un mouvement de grande amplitude transformant progressivement les sociétés de fond en comble. Jaurès n’est ni blanquiste ni léniniste. Il en est même le contraire absolu.

 

Marion Fontaine : S’il y a un bien un trait caractéristique de Jaurès c’est sa répugnance à la violence, qu’elle soit nationaliste ou révolutionnaire. La violence, sous forme de sabotage ou d’attentats par exemple, qui peut être une tentation d’une petite partie du syndicalisme révolutionnaire, suscite de sa part une critique constante . D’une part parce que c’est antinomique avec la civilisation socialiste qu’il espère, et d’autre part parce que pour lui c’est une illusion. Au contraire, ça peut durcir la répression de la bourgeoisie. La révolution pourra faire appel à la violence, mais pas de façon gratuite, pas sans être assurée de sa force et dotée d’une certaine légitimité. Jaurès pousse d’ailleurs à une évolution de la CGT, non pour qu’elle se rallie à la SFIO, mais pour qu’elle soit mieux organisée. Pour peser politiquement, il faut que tous les représentants de la classe ouvrière soient forts. Il ne croit pas à l’avant-garde éclairée de Lénine.

 

Christophe Prochasson : Jaurès est un homme politique dialecticien qui porte une grande attention aux situations. Il observe les rapports de force. Ce n’est pas un esprit nuageux et hors sol. Contrairement à la réputation que lui bâtirent certains de ses adversaires, il exècre le verbalisme et la rhétorique creuse. C’est un esprit sérieux, soucieux de bien documenter les faits comme on le constate notamment dans les débats parlementaires dans lesquels il s’engage.

 

 

LTR : Dans ce volume il y a beaucoup de textes de Jaurès relatifs aux syndicats. Pour revenir sur ce que vous évoquiez à l’instant, comme articule-t-il l’action syndicale et l’action politique ?

Marion Fontaine : Depuis la création de la CGT puis l’affirmation de son autonomie à travers la charte d’Amiens, Jaurès ne souhaite pas qu’elle se fonde dans la SFIO, à la différence de Guesde ou de ce que fera le bolchévisme. Il pousse toutefois à une articulation du mouvement ouvrier car il pense que c’est seulement comme cela que la conquête de la société pourra s’opérer. Il pousse pour que le Parti, les syndicats mais aussi les coopératives soient autonomes mais en même temps travaillent ensemble et œuvrent dans la même direction. La CGT n’est pas particulièrement sympathique avec Jaurès dans la première décennie du XXème siècle, sur l’air « Jaurès est un réformiste bourgeois politique bien installé ». Dans la période 1912-1914, Jaurès a des raisons d’optimisme en voyant ces relations s’améliorer : les coopératives s’unissent et les dirigeants de la CGT, voyant que la stratégie du syndicalisme révolutionnaire est une impasse, entendent faire de la CGT un syndicat plus ouvert. Jaurès croit vraiment aux corps intermédiaires, la vie civile pour lui ne se limite pas aux partis politiques.

 

 

LTR : Question d’histoire contrefactuelle, les mouvements socialistes européens étaient-ils suffisamment forts pour empêcher le déclenchement de la Première Guerre mondiale, notamment à travers une grève générale ?

Christophe Prochasson : La grève générale n’est pas un concept très jaurésien. Jaurès le manipule avec beaucoup de prudence. Il a certes le sentiment qu’elle prend de l’importance dans les années 1904-1909 au sein du mouvement syndical et qu’il donc la considérer avec attention. Ce que Georges Sorel appelle le « mythe de la grève générale » est une idée qui circule aussi un peu dans le socialisme français, mais absolument pas dans le socialisme allemand – qui reste le plus grand mouvement socialiste européen et peu dans le socialisme international, à l’exception du cas italien. La grève générale s’apparente à une culture libertaire, anarchiste. Les Allemands sont, eux, de bons marxistes, imperméables aux tonalités libertaires qui effleurent parfois le socialisme français, ou certaines de ses zones. Ce n’est pas dans leur culture politique.

 

Ces divisions, ces nuances comme la faiblesse de l’Internationale indiquent que le mouvement socialiste ne disposait sans doute pas des forces suffisantes pour arrêter la course à la guerre, quoique rien ne soit jamais fatal dans un mouvement historique. De surcroît, les socialistes, partout en Europe, étaient de « bons patriotes ». Le volontarisme de Jaurès se heurte en partie au socialisme allemand qui contient une part d’impérialisme en lui. Comme le lui reproche, avec une certaine acrimonie bilieuse, le germaniste socialiste, Charles Andler, Jaurès s’est efforcé de dissimuler la part impérialiste du socialisme allemand afin de protéger les relations entre les deux partis, français et allemand . C’est tout le sens de la controverse très vive qui opposa les deux socialistes. Il est très émouvant de voir les dernières semaines et les derniers jours du combat de Jaurès contre la guerre. Il est très émouvant de le voir se débattre pour lutter contre la catastrophe qui vient. Il voit très bien que si la guerre est déclenchée, ce sera dramatique. Peu de politiques ont donné à ce risque cette ampleur à son époque et fait preuve d’une telle préscience.

 

Marion Fontaine : . La tragédie de 14 est que les socialistes européens sont à la fois internationalistes et, chacun à leur façon, de plus en plus ancrés dans leur nation. Face à la guerre, ils se trouveront donc tous de « bonnes raisons ». Les socialistes allemands trouveront à dire qu’ils sont menacés par l’impérialisme russe, les socialistes français pourront arguer de l’agression de la Belgique, etc. Ils auront tous des justifications à leurs yeux pleinement légitimes pour voter les crédits de guerre. Si Jaurès n’avait pas été assassiné, il est possible, probable qu’il aurait voté lui aussi les crédits de guerre en août 1914. Cependant, si on veut faire de l’histoire contrefactuelle, il faut se demander quelle aurait été  é son évolution au fil des années, en 1916, en 1917, au moment de la rédaction des traités de paix, etc. Il avait acquis en 14 un poids et un charisme qui n’auraient sans doute pas disparu en quelques années, et peut-être aurait-il pu, pas sur l’instant mais sur le moyen terme, infléchir un certain nombre de choses.   

 

 

LTR : Est-ce que vous pourriez nous présenter la conception jaurésienne de la Nation ? C’est un point qui éclaire les autres, notamment sur les questions de guerre, et on se souvient que Jaurès était qualifié par Lénine de « social-chauvin ». Sa conception est-elle encore actuelle ?  Dans Socialisme et sociologie, Bruno Karsenti revenait sur la façon dont une nation européenne pouvait se constituer, et son argumentation ressemble à celle qu’on pourrait apposer sur la nation française.

Marion Fontaine : Pour Jaurès, la nation est historique et sociologique ; il n’y a pas de nation éternelle, ni statique. Jaurès a des rapports ambigus avec Marx mais il pense qu’il y a des luttes entre classes sociales dans un pays, et que cela fait mouvement et que cela contribue une dynamique. Le prolétariat est amené ainsi pour lui à devenir le pôle à partir duquel se pense la nation. Effectivement, par rapport à un moment où certains sont tentés de revenir à une vision essentialisante et éternisante de ce que serait la France, c’est important de le rappeler. Sa fameuse phrase « un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène » va dans ce sens. Dans le mouvement sociologique et historique, la première étape a été la construction des nations, l’étape à venir est la construction de l’humanité, de l’Internationale du genre humain, qui n’abolirait pas les nations mais les sublimerait dans une construction supérieure. Il faut cependant rappeler que cette Internationale, pour Jaurès, c’est encore surtout l’Europe.

 

Christophe Prochasson : sur la question nationale Jaurès reste un homme cultivé du XIXème siècle : les nations sont pour lui des agrégats culturels et le produit d’une histoire qu’il faut respecter. Encore faut-il les respecter toutes. Il reprend par exemple la notion de « nation nécessaire » à propos de la Turquie. L’équilibre civilisationnel en Europe impose, selon lui, d’avoir une présence musulmane par le truchement qu’est la « nation nécessaire » turque. Les nations sont utiles du point de vue socialiste car elles sont le cadre de la prise de conscience de classe du prolétariat. Pour lui, Marx s’est trompé, car le prolétariat passe d’une classe en soi à une classe pour soi grâce à la nation. Mais, dialectique oblige, il faudra dépasser tout cela pour rassembler l’ensemble de la « race humaine ». Il nous aide à penser en désessentialisant la nation.

Si, enfin, Jaurès n’est pas un ultra colonialiste, il reste un homme de son temps. Il est hostile à une colonisation brutale et guerrière telle qu’elle s’esquisse au Maroc au début du XXème siècle. De même voit-il bien les dangers que représente la concurrence coloniale notamment en Chine. Mais la colonisation n’est pas un mal en soi et rien ne fait de lui un « anticolonial », encore moins un « décolonial » !

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Guerre scolaire ou lutte des classes ?

Les déclarations de la nouvelle ministre de l’éducation nationale, Mme Oudéa Castera ont relancé la polémique sur le financement public de l’enseignement privé. Les défenseurs de la situation actuelle dénoncent ceux qui veulent relancer la « guerre scolaire ».

Les déclarations de la nouvelle ministre de l’éducation nationale, Mme Oudéa Castera ont relancé la polémique sur le financement public de l’enseignement privé. Les défenseurs de la situation actuelle dénoncent ceux qui veulent relancer la « guerre scolaire ». Au moment où le président de la République n’a que le mot « réarmement » à la bouche, cela pourrait faire sourire. Il est en tout cas indispensable de présenter l’état des forces en présence et de se demander si en réalité une guerre scolaire souterraine ne se développe pas depuis fort longtemps, au cours de laquelle un camp aurait déjà remporté de nombreuses batailles sur l’autre.

Le financement public de l’enseignement privé sous contrat

La cinquième République met en place le financement public de l’enseignement privé

La démocratie chrétienne tenta pendant toute la IVème République de faire contribuer l’État aux dépenses de l’enseignement privé confessionnel, sans y parvenir véritablement. En revanche, la Vème République à peine naissante instaura, par la loi Debré de 1959, le financement par l’État des établissements privés d’enseignement sous contrat. Le principe était que l’État contribuerait par élève du privé à hauteur de ce qu’il accordait à l’enseignement public, dès lors que ces établissements privés passeraient un contrat par lequel ils s’engageaient à respecter les programmes nationaux d’enseignement définis par le ministère de l’éducation nationale, ainsi qu’à accepter un contrôle de l’État sur le respect effectif de cet engagement.

Alors à quoi bon développer des établissements d’enseignement privé pour faire la même chose que dans l’enseignement public ?

Tout simplement parce que si les financements de l’Etat en faveur du privé sont comparables à ceux consentis pour un élève du public, les contraintes pesant sur les établissements privés sous contrat et sur l’école publique ne sont pas les mêmes.

Les directeurs des établissements privés choisissent les professeurs qu’ils emploient, dont le salaire est payé par le budget de l’État ; ce n’est pas le cas des directeurs d’établissements publics. Ils choisissent également les élèves qu’ils inscrivent dans leurs établissements et ne sont nullement tenus, à la différence des établissements publics, d’inscrire tous les enfants de leur secteur géographique qui se présentent à leur porte.

Ils peuvent en toute autonomie définir leur projet d’établissement. Celui de l’école Stanislas qui fait la une de l’actualité en ce moment, comporte par exemple l’obligation pour les élèves de suivre des cours de catéchisme, en violation des règles qui s’imposent normalement aux établissements privés sous contrat. En effet, la loi Debré de 1959 précise que si un établissement scolaire veut être financé par de l’argent public, « tous les enfants sans distinction d’origine, d’opinion ou de croyances » doivent y avoir accès.

L’école Stanislas censure également un certain nombre d’ouvrages littéraires considérés comme heurtant les convictions catholiques et défend une position officielle sur des questions comme l’homosexualité ou l’avortement assez éloignée de ce que disent nos lois. Le directeur de l’établissement, Frédéric Gautier, justifiait cela en août dernier en déclarant au journal « Le Monde »: « l’église catholique est contre l’union homosexuelle et contre l’avortement, que je sache, non ? Une école catholique ne peut dire autre chose ».

Un rapport sur cet établissement réalisé à la demande du ministre de l’éducation nationale Pap Ndiaye vient d’être rendu public par Mediapart et non par le ministère de l’éducation ni par l’école Stanislas.

Nous reviendrons un peu plus loin sur les conséquences de cette liberté laissée aux établissements privés sur leur situation comparée à celle des établissements publics.

Les conséquences de la loi Debré sur les finances publiques 

Il n’est pas facile d’avoir une idée précise des moyens publics consacrés à l’enseignement privé sous contrat. L’information des parlementaires sur le sujet est d’ailleurs considérée comme très insuffisante par la Cour des comptes. En effet, les concours publics à l’enseignement privé ne se limitent pas aux 8 milliards d’euros (en 2022) du « programme 139 – Enseignement privé sous contrat de la mission interministérielle Enseignement scolaire (MIES) », du budget de l’État. Ces crédits financent à la fois la rémunération des enseignants et le forfait d’externat versé aux établissements du second degré, destiné à couvrir leurs charges de personnels de vie scolaire.

Le rapport annuel du ministère de l’éducation nationale, « Repères et Références Statistiques » indique que la subvention de l’état à l’enseignement privé s’élevait en 2020 à 8,7 milliards d’euros. En effet, l’enseignement privé sous contrat bénéficie d’autres concours de l’État que ceux qui sont inscrits dans ce programme 139.

Il faut ajouter aux subventions de l’état celles des collectivités territoriales (régions, départements, communautés de communes…), dédiées aux salaires des personnels non-enseignants des établissements privés et à couvrir une partie des frais de fonctionnement. Elles s’élevaient en 2020, à 2,7 milliards d’euros. En plus de quoi, 665 millions sont distribués au privé par les « autres administrations publiques » pour les dépenses de chauffage ou l’éclairage.

Enfin, des établissements privés bénéficient de subventions « facultatives », versées au bon vouloir des présidents de collectivités locales. La région Ile de France, dirigée par Valérie Pécresse (LR), aurait par exemple voté 11 millions d’euros d’autorisations de subventions en prévision de travaux dans les 215 établissements privés de la région. Une générosité qui tranche avec son prédécesseur socialiste, qui ne versait que les subventions obligatoires.

Au total, l’enseignement privé sous contrat bénéficie chaque année de 12,2 milliards d’euros d’argent public, ce qui représente environ 6 350 euros par élève et 23 % du budget de l’Éducation nationale. À titre de comparaison, le coût de la scolarité d’un élève de l’école publique s’élève en moyenne à 8 480 euros par an.

La Cour des comptes, note dans un rapport sur l’enseignement privé sous contrat de juin 2023 : « De manière globale, le financement apporté par l’État aux établissements privés sous contrat est prépondérant dans leur modèle économique : 55 % pour le 1er degré et 68 % pour le 2nd degré. Cette part de financement est peu différente de celle observée pour les établissements publics, dont l’État assure respectivement 59 % et 74 % du financement. La part revenant aux familles s’élève à 22 % dans le 1er degré et à 23 % dans le 2nd degré…La différence en faveur du public dans la répartition du financement n’est que de 3,6 points pour les écoles maternelles et de 5,9 points pour les collèges et lycées. Les collectivités supportent, quant à elles, les dépenses de fonctionnement des classes sous contrat, qui sont prises en charge dans les mêmes conditions que celles des classes correspondantes de l’enseignement public. »

La principale différence entre le public et le privé s’agissant du financement public résulte de ce qui reste de la loi Falloux de 1850, qui limitait à 10% le subventionnement possible par l’État des investissements réalisés par les établissements privés.

L’UNAPEL, « Union nationale des associations de parents de l’enseignement libre », qui considère l’enseignement privé comme un bastion de liberté face à une école publique sous emprise de l’État, chercha à partir de 1991 à faire abroger la loi Falloux, de sorte que les collectivités territoriales, désormais chargées de l’investissement dans les écoles, les lycées, et les collèges puissent librement subventionner l’investissement des écoles privées et pas seulement leur fonctionnement.

Bien entendu, cela n’avait rien à voir avec une volonté quelconque de ranimer « la guerre scolaire », comme il en est fait reproche à ceux qui osent poser des questions sur la légitimité du financement public à l’enseignement privé et sur ses résultats.

François Mitterrand alors Président de la République résista à ces demandes, mais la cohabitation de 1993 donna l’opportunité à François Bayrou, alors ministre de l’éducation nationale et aujourd’hui l’un des principaux soutiens politiques à Emmanuel Macron, de proposer au Parlement d’abroger la loi Falloux. Il s’ensuivit un combat politique important, des défilés de dizaines de milliers de personnes opposées à cette mesure dans toute la France et finalement une décision du Conseil constitutionnel déclarant inconstitutionnel le projet adopté à l’initiative de François Bayrou en ce qu’il laissait les collectivités territoriales libres de financer ou non les investissements des écoles privées en fonction de leurs préférences religieuses et politiques, ce qui était contraire au principe d’égalité. La loi ainsi censurée qui fut promulguée sans sa disposition principale, ne remettait pas fondamentalement en cause les limitations imposées aux collectivités publiques dans le subventionnement de l’investissement des établissements privés, au grand dam des combattants de l’enseignement dit libre.

Cet argent public est versé à des établissements qui pour certains d’entre eux ont le statut de société anonyme, qui peuvent donc réaliser des bénéfices. C’est le cas par exemple de Stanislas où sont scolarisés les enfants de la ministre de l’éducation, qui a enregistré un bénéfice avant impôts et amortissements de 3 millions d’euros en 2022.

A ces financements publics s’ajoutent, pour les établissements privés, la contribution des familles, plus importante que dans l’enseignement public.   Elle représente en proportion du financement du forfait externat, 23,2 % pour les écoles et 21,9 % pour les collèges et lycées privés , contre respectivement 3,8 % et 2,9 % dans le public (hors dépenses de rémunération des enseignants assurées par l’État).

Selon la Fédération nationale des organismes de gestion de l’enseignement catholique, les frais de scolarité dans le privé s’élèvent en moyenne à 390 euros par an à l’école primaire, 763 euros au collège et 1 176 euros au lycée. Mais les tarifs sont bien plus élevés dans les établissements les plus prestigieux des grandes villes. Pour que leurs enfants puissent fréquenter l’école Stanislas, installée sur trois hectares au cœur de Paris, avec ses sept gymnases et ses deux piscines, les parents payent chaque année 2027€ en primaire, 2238€ au collège et 2561€ au lycée, auxquels il faut ajouter la contribution pour le financement de l’étude (entre 1 300 et 1 600 euros) et de la cantine (10 euros le repas soit 1 354 euros à l’année).

On espère qu’à ce prix-là les enfants sont heureux comme le souhaite Madame Oudéa Castera.

Les enfants des classes dominantes se regroupent dans les établissements privés

Recul de la mixité sociale

Il est devenu habituel dans notre pays de traiter de partisans de la guerre scolaire et d’ennemis de la liberté, tous ceux qui mettent en cause le financement public de l’enseignement privé, qui se définit lui-même comme enseignement libre, sous-entendu libre des contraintes que l’État pourrait exercer sur lui.

En fait, on pourrait transposer à l’école ce que disait Warren Buffett (patrimoine évalué à 65 milliards de dollars) de la lutte des classes : « Il y a une lutte des classes, évidemment, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène la lutte. Et nous sommes en train de gagner. »

L’école est aussi un champ de la lutte des classes et celle qui l’a emporté dans l’enseignement privé est, sans conteste, la classe la plus favorisée.

À vrai dire, la soi-disant guerre scolaire est entretenue en permanence par les tenants de l’enseignement privé.

Il suffit de rappeler l’épisodes de l’immense manifestation organisée par la droite en 1984 à Versailles pour faire reculer le gouvernement de l’époque sur son projet de grand service national unifié de l’éducation nationale, ou bien celui de 1993 et la tentative de François Bayrou d’engager encore plus les fonds publics au service de l’enseignement privé, pour constater que les partisans de la guerre scolaire ne sont pas les laïcards archaïques toujours désignés, mais ceux qui défendent l’enseignement privé avec acharnement et souhaite en élargir le champ.

Les propos tenus vendredi dernier par la ministre de l’éducation nationale justifiant la scolarisation de ses enfants dans un établissement privé prestigieux du centre de Paris en disant “Alors on en a marre comme des centaines de milliers de familles du paquet d’heures pas sérieusement remplacéesnous nous assurons que nos enfants soient bien formés avec des exigences dans la maitrise des savoirs fondamentaux et qu’ils sont heureux“, constituaient une attaque en règle contre l’école publique.

La justification du financement public de l’enseignement privé, depuis 1959, serait sa participation au service public d’éducation dont les objectifs sont fixés par l’État. L’égalité des chances au travers de l’école et la transmission des valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité, font partie de ces objectifs.

L’évolution de l’origine sociale des élèves qui fréquentent ces établissements montre que l’enseignement privé tourne le dos à ces objectifs et constitue de plus en plus un ghetto d’enfants des classes favorisées.

Un peu plus de 2 millions d’élèves fréquentent les établissements privés sur les 12,2 millions de jeunes fréquentant les écoles maternelles, primaires, les collèges et les lycées. Dans un contexte de stagnation des effectifs scolaires globaux, les effectifs du privé augmentent faiblement dans l’enseignement primaire, plus rapidement dans le secondaire. L’enseignement supérieur, qui n’obéit pas aux mêmes règles de financement, connaît une explosion de la part du privé fréquenté aujourd’hui par le quart des étudiants.

Selon l’enquête PISA 2022 la part des élèves de 15 ans scolarisés dans des établissements privés est passée de 16,4% en 2018 à 21,6% en 2022. 

Ce qui est plus saisissant, c’est l’évolution de la composition sociologique de la population scolaire de l’enseignement privé.

Dans le rapport de la Cour des comptes déjà cité, du mois de juin dernier, un chapitre est consacré au net recul de la mixité scolaire et de la mixité sociale dans les établissements privés, alors qu’elle reste la règle dans les établissements publics. Elle écrit : « la mixité sociale dans les établissements privés sous contrat est en fort recul depuis une vingtaine d’années. Les élèves des familles très favorisées qui constituaient 26,4% des effectifs de l’enseignement privé sous contrat en 2000, en représentaient 40,2% en 2021 Et les élèves des milieux favorisés ou très favorisés sont désormais majoritaires dans ce secteur (55,4% en 2021) alors qu’ils représentent 32,3% des élèves dans le public. A l’inverse, la part des élèves boursiers s’élevait à 11,8% des effectifs en 2021 dans le privé sous contrat contre 29,1% dans le public. Ces écarts importants sont confirmés par tous les indicateurs notamment les indices de position sociale, indicateurs synthétiques utilisés par le ministère de l’éducation pour étudier et décrire les populations scolaires dans les établissements scolaires. »

L’origine sociale dans la sélection des élèves de l’enseignement privé est d’autant plus importante que la part du caractère proprement religieux dans les motivations des familles pour choisir l’enseignement privé catholique est de plus en plus faible. Les enfants ne sont pas placés dans l’enseignement privé catholique essentiellement pour être catéchisés, mais pour se retrouver avec leurs semblables socialement et culturellement. On notera d’ailleurs que Madame Oudéa Castera ne pensa pas un instant à évoquer ses convictions religieuses pour justifier son choix, mais uniquement la mauvaise qualité qu’elle impute à l’enseignement public et la qualité des relations dont jouiront ses enfants dans un contexte d’entre-soi social est culturel.

La Cour des comptes, encore elle, considère que : « l’enseignement privé sous contrat apparaît ainsi majoritairement comme un enseignement de recours face à un enseignement public perçu par une partie des familles comme moins performant et moins sécurisant ».

La sélection sociale des enfants des couches favorisées dans l’enseignement privé est accélérée par la disparition des structures d’enseignement privé accueillant traditionnellement des couches moins favorisées socialement, comme les maisons familiales rurales par exemple. L’enseignement privé se localise de plus en plus dans les grandes villes et accueille les rejetons des familles aisées de ces agglomérations. Le phénomène a d’abord touché les couches aisées classées à droite et ayant des opinions plutôt conservatrices sur ce qu’il est convenu d’appeler maintenant les questions sociétales. Mais aujourd’hui, ce sont les couches supérieures se définissant elles-mêmes comme progressistes, voire de gauche, toujours prêtes à s’indigner contre les discriminations de toute nature, qui inscrivent leurs enfants dans l’institution privée la plus proche des centres-villes qu’ils occupent, sans y voir cette fois la moindre forme de discrimination vis-à-vis de tous les enfants qui n’ont, eux, pas d’autre choix que de fréquenter les écoles publiques qui restent celles de la République.

En 2022, les établissements privés accueillaient 2 fois plus d’élèves très favorisés et 2 fois moins d’élèves défavorisés que les établissements publics d’enseignement, selon les services statistiques du ministère de l’éducation nationale. L’écart se creuse au fil du temps.

Une étude de 2014 menée au niveau national(1) a mis en évidence qu’il était beaucoup plus difficile d’obtenir une place dans un établissement privé catholique pour une famille dont le nom avait une consonance maghrébine que pour une famille au nom à consonance française. L’écart en défaveur des demandeurs portant un nom maghrébin était de 11% à 13% de chances en moins de voir leur demande acceptée, pour la même demande, au même moment, avec le même profil mais ayant des patronymes différents. Une telle situation contrevient complètement aux obligations fixées par la loi Debré d’accueillir tous les enfants sans distinction d’origine, d’opinion ou de croyance.

Le ministre de l’éducation Pap Ndiaye s’en était ému et avait déploré le 1er mars 2023 devant les sénateurs qu’en dépit de leur financement majoritairement public, les établissements privés aient des politiques de mixité sociale très limitées. Il indiquait qu’il serait normal d’exiger d’eux qu’ils favorisent la mixité sociale des élèves en s’engageant dans une démarche contractualisée. Ces déclarations ont soulevé un tollé des défenseurs de l’enseignement privé. Le ministre a dû faire machine arrière et il n’a pas été reconduit au remaniement gouvernemental qui a suivi.

L’enseignement privé de meilleures qualité que celui du public ?

C’est ce que prétend la nouvelle ministre de l’éducation nationale qui n’a manifestement pas lu les études réalisées par son propre ministère, lequel n’attribue absolument pas cette supériorité qualitative aux établissements d’enseignement privé.

Les résultats au baccalauréat des lycées privés ne témoignent pas de l’excellence de leur enseignement, mais de la sélectivité de leur recrutement et du regroupement de cohortes d’élèves issus des classes favorisées.

Ce qui est beaucoup plus intéressant et significatif de la qualité de l’enseignement proposé aux élèves, c’est la valeur ajoutée apportée par l’établissement scolaire. Celle-ci est mesurée par les résultats obtenus par l’ensemble des élèves en l’absence de sélection sociale. La sociologie des établissements est étudiée et les résultats aux différents examens sont comparés aux caractéristiques sociales de la population. Mesurée de cette façon, la valeur ajoutée de l’enseignement public est bien souvent supérieure à celle des établissements privés pour lesquels les travaux de recherche actuellement disponibles ne permettent pas d’identifier une plus-value supérieure ou inférieure à celle de l’enseignement public.

On peut d’ailleurs remarquer que la proportion d’enseignants titulaires d’une agrégation rapportée à l’ensemble du corps enseignant d’un établissement est deux fois supérieure dans l’enseignement public à ce qu’elle est dans l’enseignement privé. Et sauf à penser que les enseignants ayant bénéficié de la formation la plus poussée soient les plus mauvais, cela doit bien exercer une influence sur la qualité de l’enseignement dispensé.

Un contrôle inexistant de l’État sur l’enseignement privé

Le constat de la Cour des comptes sur ce point est sans appel : «  le contrôle financier des établissements privés sous contrat qui incombe aux directions départementale et régionale des finances publiques n’est pas mis en œuvre ; le contrôle pédagogique réalisé par les inspecteurs d’académie et les inspecteurs pédagogiques régionaux est minimaliste  ; le contrôle administratif qui relève de l’inspection générale de l’enseignement, du sport et de la recherche et des recteurs n’est mobilisé que ponctuellement lorsqu’un problème est signalé. Par ailleurs, le suivi des contrats se révèle peu rigoureux, certains rectorats ne possédant pas ces documents sur la base desquels des sommes conséquentes sont pourtant versées.

Aujourd’hui, le dialogue de gestion entre l’État et l’enseignement privé sur les problèmes de fond – mixité sociale, équité territoriale dans la répartition des moyens, performances scolaires, politique éducative – est presque inexistant. La gestion des moyens, des ouvertures et des fermetures de classes est principalement déléguée aux réseaux d’enseignement privés en lien avec la direction des affaires financières (DAF) du ministère de l’éducation nationale. »

Il n’est pas nécessaire d’ajouter quoi que ce soit à ce constat accablant.

Financement public de l’enseignement privé catholique et communautarisme

Dire que la République ne peut pas sérieusement prétendre lutter contre le communautarisme en finançant massivement l’une des communautés religieuses du pays, les catholiques, fait généralement sortir de leurs gonds les défenseurs de l’enseignement privé qui considèrent que cela n’a aucun rapport.

Pourtant le lien entre les deux me semble difficile à récuser.

L’existence d’un enseignement privé catholique repose sur l’idée que les familles partageant une croyance religieuse ont le droit d’élever leurs enfants dans le respect de cette croyance, non pas en leur faisant suivre des cours de catéchisme s’ils le souhaitent en dehors de l’école, mais en faisant de la religion la justification de l’existence d’établissements indépendants du réseau scolaire public. Cette justification correspond donc exactement à ce que l’on peut définir comme un communautarisme religieux, c’est à dire l’idée qu’une communauté peut construire ses propres institutions à l’intérieur d’une République laquelle devient de ce fait moins « une et indivisible » comme le proclame sa constitution.

La part des autres religions, islam, judaïsme, dans l’enseignement privé sous contrat reste pour l’instant limitée compte tenu de l’historique de ce sujet et de la part écrasante de l’enseignement privé catholique, mais elle est en forte croissance depuis quelques années, en même temps que celle des écoles dont la vocation est vouée à la défense de langues régionales.

Il n’y a bien sûr aucune raison de refuser aux uns ce qui a été accordé très massivement à l’autre. Dès lors, si nous continuons comme cela l’enseignement public continuera à se déliter comme il le fait à une vitesse accélérée depuis quelques années, au profit de la coexistence d’écoles religieuses, d’écoles promouvant un régionalisme linguistique support de revendications politiques d’une plus forte autonomie régionale.

Les discours prononcé avec des trémolos dans la voix sur « l’école creuset de la République qu’il faut renforcer défendre etc. » ne sont que des tartufferies aussi longtemps que le principe d’une école unique de la République, libre de toute influence religieuse ne sera pas réaffirmé. Bien sûr, ceux qui veulent défendre la liberté de mettre leurs enfants dans des écoles confessionnelles doivent conserver ce droit, mais ils devront aussi en supporter la charge financière qu’il n’est pas légitime de faire supporter à l’ensemble des contribuables français. Cela d’autant plus que l’école privée catholique est devenue l’école des riches payée en grande partie par les impôts des pauvres. Cela pose non seulement une question de principe sur les fondements de l’école de la République, mais aussi des questions relatives à la politique fiscale et aux charges indues que l’on fait payer à la grande masse des citoyens pour permettre aux communautarisme des riches de s’organiser comme il souhaite le faire.

L’enseignement public est en crise

Critiquer l’enseignement privé et remettre en cause son mode de financement ne signifie pas que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes de l’enseignement public. L’école publique a été durement secouée par la succession des réformes ministérielles, chaque ministre voulant laisser la marque de son passage au lieu de laisser les enseignants travailler dans la sérénité. L’introduction des méthodes managériales importées du privé dans la gestion d’une institution qui n’a rien à voir avec une entreprise et qui doit d’ailleurs se préserver du mode de gouvernement des entreprises, hautement critiquable, a affaibli l’éducation nationale.

Là comme ailleurs le cancer bureaucratique se développe et le personnel de l’éducation nationale passe plus de temps à élaborer des rapports et des projets pour glaner quelques sous qu’à faire le métier pour lequel il a été recruté.

La paupérisation des enseignants en 30 ans a asséché les concours de recrutement de professeurs certifiés et agrégés. Faute de candidats, les exigences de recrutement sont revues à la baisse. Les professeurs titulaires en nombre insuffisant sont remplacés par des contractuels dont la formation n’est pas toujours à la hauteur de ce que les élèves devraient pouvoir trouver dans les établissements d’enseignement public.

La formation des instituteurs a été déstructurée pour les transformer en professeurs des écoles, seul moyen trouvé alors pour justifier la nécessaire augmentation de leur salaire qui n’avait pourtant pas besoin d’autre justifications que le travail excellent qu’ils faisaient dans l’ensemble depuis longtemps. Ils étaient correctement formés dans les écoles normales pour donner aux élèves de l’enseignement primaire ce dont ils avaient besoin pour disposer des savoirs fondamentaux. Aujourd’hui, ils doivent être titulaires d’un master d’une discipline quelconque sans plus disposer de la formation nécessaire à l’exercice du métier réel qui est le leur. L’évaluation du niveau des élèves en 6e témoigne de façon éloquente du fiasco de cette politique de gribouille.

En ce moment même on fait perdre un temps considérable à des dizaines de milliers d’enseignants pour qu’ils adhèrent à des contrats leur permettant de gagner quelques sous de plus moyennant des charges de travail supplémentaires qui les éloigneront de l’enseignement, tout cela pour ne pas procéder à une réévaluation urgente, nécessaire et importante du salaire des enseignants pour redonner de l’attractivité à ce métier.

Enfin il faudrait limiter l’interventionnisme des familles dans la vie des établissements scolaires, garantir aux enseignants la sérénité dans l’exercice de leur métier qui est d’abord celui de transmettre des connaissance et non d’éduquer au « « savoir-être, voire au « savoir paraître » si cher aux managers en tout genre. La France a besoin de jeunes qui possèdent parfaitement leur langue maternelle, ce qui est loin d’être le cas, qui disposent d’une formation scientifique solide, alors que nous sommes en plein décrochement dans ce domaine essentiel pour l’avenir du pays. Il faut épargner au système scolaire les demandes nouvelles incessantes de formation des élèves dans des domaines les plus divers, de la bienveillance à l’écologie vidée de tout contenu scientifique et réduite à un prêchi-prêcha moralisateur qui suscite plus souvent le rejet des élèves que leur adhésion.

Le résultat mesurable de toutes ces réformes visant soi-disant à démocratiser l’école, c’est que non seulement l’école ne réduit plus les écarts d’origine sociale, ne se contente pas de les reproduire, mais qu’elle les aggrave.

Madame Oudéa-Castera doit quitter le gouvernement

Mme Oudéa – Castera, ministre de l’éducation nationale depuis peu, a menti sur les raisons qui l’avaient conduite à inscrire ses enfants à l’école privée de luxe « Stanislas » plutôt qu’à l’école maternelle publique Littré. Cela est maintenant bien documenté et l’on ne comprend pas l’acharnement du président de la République et du Premier ministre à la maintenir à un poste qu’elle n’est pas digne d’occuper. Enseigner aux enfants à ne pas mentir est le premier devoir des adultes et devrait être particulièrement celui d’une ministre de l’éducation nationale.

La ministre a menti également dans un autre domaine, celui de ses rémunérations passées. Le Monde du 17 janvier indique qu’une enquête préliminaire a été ouverte contre le président de la fédération française de tennis pour avoir menti à la commission parlementaire sur les dérives des fédérations de sport, au sujet de la rémunération perçue par Mme Oudéa lorsqu’elle travaillait pour la FFT (soit 356 440 euros nets perçus en 2021 et un salaire annuel brut de 500 000 euros, prime d’objectifs comprise). Le président de la FFT a expliqué à la commission parlementaire qu’il n’y avait là rien d’exceptionnel et que le prédécesseur de Mme Oudéa gagnait à peu près la même chose. Or, il est apparu que le « pauvre » prédécesseur ne gagnait « que » 20 000€ /mois, une misère en comparaison du salaire de Mme Oudéa. Celle-ci a également menti lors de son audition par la Commission parlementaire, puis envoyé une lettre à ladite commission pour corriger ses déclarations mensongères, ce qui lui épargnera, semble-t-il, d’être elle-même poursuivie pour parjure.

Sa déclaration d’intérêt auprès de la haute autorité pour la transparence de la vie publique ferait état de la possession d’une maison individuelle de 469 m² dans le 6e arrondissement de Paris pour une valeur de 960 000€, soit 2047€ le mètre carré dans l’arrondissement le plus cher de la capitale. Il y a là un art de la négociation immobilière qui mérite d’être partagé car le site seloger.com indique que le prix moyen de vente d’une maison à Paris est de 10 285€ le mètre carré ; encore s’agit-il d’un prix moyen et non d’une maison située dans le 6e arrondissement.

Madame Oudéa-Castera et donc complètement disqualifiée pour occuper une fonction ministérielle et particulièrement la responsabilité du ministère de l’éducation nationale après qu’elle s’est mise dans l’impossibilité d’être une interlocutrice disposant d’un minimum de crédibilité vis-à-vis de ceux qui en constituent l’essence même, les enseignants et leurs représentants travaillant dans l’enseignement public. Il faudrait donc qu’elle parte au plus vite.

 

Jean-François Collin

Le 18 janvier 2024

Références

(1)https://www.cairn.info/publications-de-Pascale-Petit–6745.htm

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