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Les chants et chansons politiques, liants structurants de l'action politique

L’Histoire de la gauche est jalonnée de chants et de chansons qui ont structuré son imaginaire, créé des liens entre militants des mêmes causes, servi de bannière et animé les meetings. Un chant n’est pas un programme, une chanson n’est pas une mesure, et pourtant, ils font autant partie de notre culture que les congés payés, l’augmentation du SMIC ou l’abolition de la peine de mort.

La première saison de la série télévisée d’Eric Benzekri Baron Noir nous fait suivre l’affrontement entre Amélie Dorandeu, jeune énarque ralliée à la social-démocratie, et Philippe Rickwaert, vieux baron socialiste issu du monde ouvrier. Lors d’une passe d’armes entre ces deux protagonistes dans le premier épisode, celui-ci veut que le candidat socialiste aille assister à l’enterrement d’un syndicaliste, celle-là dénigre la proposition avec cette réplique : « avec des images à la Good Bye Lenin, dis, on chantera l’Internationale aussi ? Y aura des bières et des merguez ? »

Ici est grossièrement dressée la tension apparente de la social-démocratie européenne au XXIème siècle, sommée de choisir entre son héritage idéologique socialiste, marqué de symboles et d’idéologie, et la technocratie gestionnaire, hermétique à ce genre de fantaisie charmante. L’Internationale, c’est le passé, un monde révolu, un délire de vieux militants communistes. L’avenir de la politique, ce sont les tableurs Excel, les programmes chiffrés, pas les vieux slogans.

Quiconque a déjà assisté à un congrès du Parti Socialiste, du Parti Communiste, de l’UNEF, à une manifestation de la CGT ou à un rassemblement du Premier Mai a pourtant déjà entendu Bella Ciao, la jeune garde ou encore le chant des partisans. L’Histoire de la gauche est jalonnée de chants et de chansons qui ont structuré son imaginaire, créé des liens entre militants des mêmes causes, servi de bannière et animé les meetings. Un chant n’est pas un programme, une chanson n’est pas une mesure, et pourtant, ils font autant partie de notre culture que les congés payés, l’augmentation du SMIC ou l’abolition de la peine de mort.

La différence entre un chant politique et une chanson politique

Un chant et une chanson, ce n’est pas la même chose. Quand Renaud chante Société tu m’auras pas, et quand l’orchestre de la CGT joue le Temps des cerises, dans les deux cas, un texte est chanté par une voix humaine et porte un message politique ou symbolique. Pour autant, on associe spontanément la chanson au chanteur qui l’a écrite, alors que l’origine du chant n’est pas traçable, ou alors n’est pas spontanément ce à quoi on pense. La chanson politique est, malgré tout, commerciale : elle est sur un album, on l’entend à la radio, elle est jouée dans un concert, etc. Le chant, lui, est un patrimoine collectif, interprété et réinterprété en continu depuis plusieurs décennies.

Cette différence n’empêche pas qu’il y ait porosité entre les deux. Un chanteur peut reprendre un chant politique dans un album et en faire une chanson, par exemple Thomas Fersen inclue Bella Ciao dans son deuxième album Les ronds de carotte. A l’inverse, une chanson peut devenir un chant politique. Victor Jara, chanteur populaire et engagé chilien assassiné lors du coup d’Etat d’Augusto Pinochet, a ainsi composé et chanté El derecho de vivir en paz, chanson pacifiste traitant de la Guerre du Vietnam, qui est par la suite devenue un chant de ralliement de l’opposition à la dictature puis repris en cœur par la foule dans l’immense mouvement social chilien de 2019.

Le propre d’un chant politique, c’est sa malléabilité. Il est repris, réarrangé, réécrit car chacun se le réapproprie constamment. On gardera certains couplets, on en modifiera d’autres.

Le même air peut servir parfois de support à des chants politiques d’idéologies adverses. Ainsi, bolchéviques, tsaristes et anarchistes ont chacun chanté des notes similaires, déclinées sous le nom A l’appel du grand Lénine, Les Partisans Blancs et La Makhnovtchina (1). La similarité des paroles est parfois frappante :

Version bolchévique :

Par le froid et la famine

Dans les villes et dans les champs

À l’appel du grand Lénine

Se levaient les partisans

Version tsariste :

Dans le froid et la famine,

Par les villes et par les champs

A l’appel de Denikine

Marchaient les partisans blancs.

Version anarchiste :

Makhnovtchina, Makhnovtchina,

Tes drapeaux sont noirs dans le vent

Ils sont noirs de notre peine

Ils sont rouges de notre sang

Si le même air a pu servir de support à l’affrontement idéologique, une même chanson a aussi pu être traduite et participer ainsi de l’internationalisme du mouvement ouvrier. Le Front des Travailleurs, Das Einheitsfrontlied et The Song of Workers united sont la même chanson en français, allemand et anglais. L’Internationale, le plus connu des chants de lutte, fut traduite dans à peu près toutes les langues au même titre que le Manifeste du Parti Communiste. L’un et l’autre allaient de pair. A l’analyse théorique et aux méthodes politiques devaient se joindre des outils pour souder et fédérer les militants. Ces chants forgeaient une identité commune au mouvement internationaliste. Ils étaient l’application symbolique et concrète du mot d’ordre « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ». Le combat, les intérêts et les chants étaient identiques, et se déclinaient dans chaque pays, dans chaque langue, pour chaque peuple.

Dans les régimes communistes, la spontanéité des chants politiques fut abandonnée et y furent appliqués les principes du centralisme démocratique. Des comités produisirent à la chaîne des textes mis en musique dédiés aux masses pour favoriser leur émancipation dans le respect de la ligne du parti, notamment en URSS et en RDA. Oktoberklub, en Allemagne de l’Est, s’en était fait une spécialité. Saigon ist frei (« Saigon est libre »), appelant le peuple allemand à saluer la victoire du Viet Nam sur les USA, Da sind wir immer noch (« Nous sommes encore présents ») à la gloire du régime, côtoyaient les vieux chants révolutionnaires ou à la gloire des révolutions passées, comme Oktobersong célébrant la Révolution d’Octobre. Die Arbeiter von Wien, les ouvriers de Vienne, est la substantifique moelle chantée du marxisme-léninisme. Son refrain clame « Wir sind der Zukunft getreue Kämpfer, wir sind die Arbeiter von Wien », « Nous sommes du futur les fidèles combattants, nous sommes les ouvriers de Vienne ». De même que les bolchéviques encastrèrent le combat ouvrier dans des régimes peu soucieux des libertés individuelles, de même les chants du mouvement ouvrier furent encastrés dans une création un peu plus martiale et peu spontanée, peu reprise.

La malléabilité d’un chant vient tout à la fois de la simplicité de son air, de la concision de ses paroles, et du temps politique dans lequel il s’inscrit. Il est peu probable qu’aujourd’hui, alors que la conscience de classe a régressé et que le monde ouvrier ne représente plus qu’une minorité du monde du travail en Occident, un chant comme l’Appel du Kominterm soit repris. « Quittez les machines, dehors prolétaires, marchez et marchez, rendez-vous pour la lutte » n’est plus dans l’air du temps. Et pourtant, il est toujours présent dans notre imaginaire collectif, les plus zélés militants le chantent toujours. C’est une autre fonction du chant politique, il entretient la mémoire, il matérialise la continuité des luttes. Les revendications de la Commune de Paris ont été oubliées, pas ses chants. Après la Semaine Sanglante, le massacre des communards fut rappelé par un chant du même nom, interprété par des générations de chansonniers, des Quatre Barbus à la Compagnie Jolie Môme, de Marc Ogeret aux Amis d’ta femme.

La Commune fut un incroyable vivier de chants et chansons politiques, tout comme le furent Mai 68 ou la Révolution Française. Au moment où la ferveur populaire éclate, les célébrations artistiques sont légion, c’est un fait établi depuis longtemps. La Révolution Française produisit le Chant du Départ, la Carmagnole, la Marseillaise. Mai 68 fut plus prolifiques aux chansons. C’est pendant ces événements que Renaud débuta la chanson, et les révoltes étudiantes et ouvrières furent chantées par Dominique Grange (Grève illimitée, Chacun de Vous est concerné, et bien d’autres).

La chanson politique et la poésie engagée : âmes soeurs inséparables

Les fonctions des chants et chansons politiques sont complémentaires. Contrairement au chant, la chanson est moins facilement réinterprétée et réappropriée, et reste bien souvent attachée à son interprète ou compositeur. La prédation capitaliste n’est pas loin non plus, en témoigne la reprise de Bella Ciao pour en faire une chanson dénuée de sens politique par Maître Gims, surfant sur le succès de la série La Casa de Papel.

La chanson politique permet cependant un enrichissement et une subtilité que n’ont pas toujours les chants, souvent monolithiques et bruts de décoffrage. Le Temps des Cerises excepté, il est rare qu’un chant politique évoque autre chose que la politique elle-même. Les chanteurs, professionnels de la musique, savent généralement l’enrober de contenus plus poétiques, voire reprennent des poésies et les mettent en musique. Les chanteurs permettent ainsi à la poésie engagée, plutôt confidentielle, d’accéder à la notoriété. La poésie donne à la chanson poétique une forme de romantisme. Barbara de Prévert, chanté par Montand, offre une vision plus fine qu’un chant pacifiste comme la grève des mères. Les premiers vers racontent le souvenir d’une femme rencontrant son amant dans la rue, un contexte poétique précis est donné avec la ville de Brest et la pluie. Puis, dans la deuxième moitié du poème devenu chanson, la politique revient brutalement « Oh Barbara, quelle connerie la guerre », et les malheurs des bombardements sont alors décrits. La chanson, plus travaillée et sentimentale qu’un chant, lui donne une force supplémentaire.

Georges Brassens, Léo Ferré, Jean Ferrat, Georges Moustaki, Joan Baez, les noms ne manquent pas de chanteurs et chanteuses qui ont su interpréter en musique leurs idées politiques. Moustaki célèbre le concept trotskiste de Révolution Permanente dans Sans la nommer, Joan Baez, à la suite de Leonard Cohen, raconta la Résistance dans The Partisan. Les groupes de musique ne sont pas en reste. Au Québec, Les Cowboys Fringants chantent l’indépendantisme dans Lettre à Lévesque. Quant au mouvement écologiste, on ne compte plus les chansons qui appellent à défendre l’environnement et à ne pas polluer.

Et la droite dans tout ça ?

La chanson politique, est-ce forcément de gauche ? Que chante-t-on dans les meetings de la droite ?

La tradition monarchiste de la droite française fait d’abord se consacrer les chansons à leur champion, leur candidat, leur Roi présidentialisé. La France avec Chirac en 1988 en est le summum : « La France a besoin d’un homme, de courage de résolution ». A l’extrême-droite du champs politique, on affectionne les chants militaires, nostalgiques de l’Algérie française, on garde le même habitus royaliste thaumaturge que la droite républicaine (« Avec Jean-Marie, je n’ai plus de peine, avec Jean-Marie, plus aucun soucis » dans Avec Jean-Marie). Force est de constater que la tradition de la chanson politique n’a pas été préservée à droite. Pourtant, il existait des chansonniers conservateurs et droitiers de la fin du XIXème siècle, tels Louis-François-Marie Nicolaïe dit Clairville. Il singeait les chansons du camp ouvrier, dépeignant l’internationale ouvrière comme un repère de bagnards alcooliques dans sa version de l’Internationale, souhaitant le massacre des communards dans La Commune, opposant le bon ouvrier obéissant au mauvais ouvrier révolté dans Les deux canailles.

La République, fondée par la gauche, récupérée par la droite, ce thème est devenu un topos de l’analyse politique. Le drapeau tricolore républicain s’opposait au drapeau blanc royaliste, et pourtant c’est aujourd’hui la droite qui utilise le plus cet étendard, et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres de ce sujet maintes fois et bien plus intelligemment traité. Il en est de même avec les chansons révolutionnaires qui, institutionnalisées et déparées par la force de l’oubli et de l’habitude de leur subversion, seraient devenues des symboles de droite et abandonnées par la gauche. La Marseillaise, en 1917, était le cri de ralliement des révolutionnaires russes, quelle ironie de la voir reprise par les héritiers idéologiques des défenseurs du tsarisme.

La plus superbe ironie de la reprise par les libéraux-conservateurs des chants de la Révolution eut lieu lors de la campagne de 1981. Valéry Giscard d’Estaing allait jouer du piano chez les Français en interprétant les beaux morceaux de notre roman national. Au programme, le chant du départ, qui devint la chanson des jeunes giscardiens. Alors que la campagne de François Mitterrand insistait sur l’esprit de fin de règne de l’Ancien Régime qui flottait autour du président centriste flamboyant, les partisans de celui-ci chantaient « tyrans descendez au cercueil ».

 

La chanson engagée et les chants politiques sont constitutifs de l’Histoire de la gauche, du mouvement ouvrier internationaliste et des luttes progressistes. Parfois institutionnalisées, elles s’encastrent alors dans le régime officiel, et finissent par être reprises par leurs adversaires d’hier, ou par reproduire les erreurs et errements des nouveaux régimes, à l’image des chants politiques des démocraties populaires. A travers chants et chansons, ce sont toutes les questions de notre mouvance politique qui resurgissent. Comment sortir du mouvementisme, parvenir au pouvoir, y mener les changements radicaux que nous souhaitons en restant respectueux des libertés publiques sans trahir nos électeurs ? Comment se réapproprier les symboles du républicanisme et du socialisme républicain dérobés par la droite, délaissés par la gauche ? Comment les remettre au goût du jour, comment les dépoussiérer ? Nous n’avons pas de solution magique toute faite à apporter à ces questions, mais le rôle du Temps des Ruptures sera de tenter d’y répondre.

Références

(1) – Du nom de l’armée anarchiste ukrainienne de Nestor Makhno