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Qu'est-ce que la pollution à la chlordécone aux antilles ?

Considéré par certains comme émanant d'une logique coloniale de la part de l'Etat pour 'assassiner les populations antillaises" et par d'autres comme une "accident de parcours" ce scandale écologique et sanitaire n'aura fini de défrayer la chronique. Pour son deuxième numéro, le Temps des Ruptures a souhaité traiter ce sujet - qui symbolise la nécessité pour l'humanité de repenser la manière dont elle perçoit la nature afin de mettre en lumière les causes, les implications, les conséquences et les moyens pour réparer ce mal qui a été fait aux Antilles.

LTR : Qu’est-ce que la pollution à la chlordécone aux Antilles ?

La pollution des Antilles par l’utilisation du chlordécone est un exemple, aujourd’hui classique, de la manière dont les excès du productivisme et du libéralisme détruisent la nature et détériorent les conditions de vie humaines.

L’histoire commence il y a plus de soixante ans. Après la Deuxième Guerre Mondiale, les Etats fonctionnent dans une logique de reconstruction et de relance économique avec ce que cela comprend en termes d’avancées scientifiques notamment sur les méthodes et les leviers de production. C’est dans ce contexte qu’est inventé : le chlordécone.

Découvert dans les années 50, il est connu dans le milieu agricole comme un pesticide qui permet d’augmenter les rendements. Ses résultats sont démontrés et sa production devient exponentielle notamment aux Etats-Unis. Cependant, dix ans après son lancement, des premiers travaux prouvent qu’il est hautement toxique pour l’homme et pour la faune. Les mises en garde n’empêcheront pas Jacques Chirac – alors ministre de l’Agriculture et de l’Aménagement rural – de délivrer une Autorisation de Mise sur le Marché provisoire sous le label Képone. Paradoxalement, le chlordécone fait déjà l’objet d’interdictions aux Etats-Unis au même moment. Ainsi, un gouverneur ira jusqu’à fermer l’accès d’une rivière au public car polluée, au-delà des doses acceptables, par le pesticide.

A la même époque, en France et pendant plus de 20 ans, le chlordécone est largement utilisé aux Antilles. Comme certains pays d’Afrique, où il existe une culture intensive de la banane, l’objectif est d’arrêter le développement d’un parasite, le charançon du bananier, et d’accroitre les rendements des producteurs locaux. La question de son interdiction ne se pose à aucun moment car les quelques travaux de recherche qui existent sur le sujet démontrent que le chlordécone ne se développent qu’au niveau des racines et non au niveau des fruits suspendus. Ouf ! il n’y a donc aucun risque pour les populations qui consomment activement de la banane venant des Antilles. Circulez, il n’y a rien à voir. Quant aux agriculteurs des territoires concernés, ils ne s’en plaignent pas. Du moins pour le moment. Au fur à mesure des épandages, la Martinique et la Guadeloupe se retrouvent avec plus 300 tonnes de chlordécone pulvérisés sur plus de 20 ans, jus- qu’en 1993 où son usage sera interdit.

Bilan, on estime aujourd’hui que 16% des sols, des rivières, des nappes phréatiques, du littoral de la Martinique et de la Guadeloupe sont pollués au chlordécone pour au moins 600 ans selon les rapports les plus optimistes. Le plus inquiétant est qu’il s’agit là de chiffres officiels et que des recherches approfondies pourraient apporter des informations plus alarmantes.

Les études menées prouvent que la catastrophe touche non seulement la nature et la biodiversité mais aussi l’être humain. Ces faits sont rapportés dans les mises en garde de l’Institut National de la Recherche Agronomique ou encore des enquêtes comme « Kannari », de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, qui indique que 92% des personnes testées en Martinique ont du chlordécone dans le corps et que 19% des enfants testés dépassent la dose toxique.

LTR : Quelles sont les implications de la pollution à la chlordécone aux Antilles ?

Les effets pour l’homme sont de plusieurs natures : sanitaires, environnementaux, économiques, démographiques et sociaux.

Aujourd’hui considéré comme un perturbateur endocrinien, l’utilisation du chlordécone est à l’origine de nombreux cancers de la prostate. Sur l’ensemble des personnes interrogées, on constate qu’elles ont eu à manipuler ce produit depuis leur plus jeune âge, et ensuite sur plusieurs années, sans protection dans les bananerais des Antilles. Cela représente en moyenne 600 nouveaux cas chaque année faisant de la Martinique et la Guadeloupe des territoires détenteurs d’un triste record : celui des plus forts taux de cancers par habitants au monde.

Les naissances prématurées (accouchements à 37 semaines de grossesse), les handicaps lourds, les malformations et les effets sur le cerveau chez les enfants, nés de parents détenant un taux de chlordécone supérieur à la moyenne non létale, sont les autres séquelles de cette pollution. Pour reprendre les mots de Josette Manin, Députée de la Martinique, « les agriculteurs qui ont manipulé ce poison pendant ces longues années de tolérance agonisent lentement ».

Les impacts économiques, en dehors de l’accroissement du niveau de rendement de la banane sur quelques années, sont aujourd’hui très importants. La filière de la banane est touchée de plein fouet soit par la mauvaise publicité dont souffre aujourd’hui la banane antillaise soit par la concurrence directe qui est imposée par les producteurs de pays du bassin caribéen.

Par ailleurs, les produits de la mer et les filières viandes sont concernées du fait de la pollution directe des cours d’eaux, des nappes phréatiques, des rivières, du littoral et des sols.

Les animaux sauvages, le bétail domestique ainsi que les poissons qui fraient auprès des côtes et sont consommés par les populations ne sont pas des exceptions. Pour des populations qui produisent des biens d’autoconsommation en circuits dits « informels » (jardins créoles, plantations sur des petites parcelles de terre, etc.) – afin de pallier la cherté des produits de circuits formels (supermarchés, hypermarchés, etc.) ou par pure tradition – les risques de contamination restent très forts. Les difficultés induites pour le secteur de la pêche traditionnelle sont terribles car les ressources halieutiques sont aussi affectées par la chlordécone. Cela les oblige à s’éloigner du littoral avec toutes les difficultés qui y sont liées : les équipements sont rarement adaptés pour la pêche en haute-mer. D’ailleurs, il serait intéressant de connaitre le nombre de disparitions de pécheurs traditionnels dans ces conditions. Pour couronner le tout, ils souffrent d’une forte concurrence d’armateurs mieux équipés.

16% des sols, les rivières, les nappes phréatiques, le littoral de la Martinique et de la Guadeloupe sont pollués au chlordécone pour au moins 600 ans.

La concurrence est donc plus rude entre les produits autoconsommés et les produits industriels qui bénéficient, souvent à tort, d’une image d’alimentation « zéro chlordécone ». Cela condamne une grande partie des agriculteurs et prive les populations de leurs jardins créoles sur lesquels reposent souvent une partie de l’équilibre alimentaire et économique des familles. Par ailleurs, cela accentue aussi la dépendance aux produits de consommations issues des im- portations. Il serait intéressant de se pencher sur les taux d’émissions de gaz à effets de serre du fait de l’accentuation des achats de produits importés provenant des Amériques ou d’Europe. Dommage que des amendements qui allaient dans ce sens aient été déclarés en « cavaliers législatifs » et n’ont donc pas été discutés lors des travaux sur la loi climat et résilience à l’Assemblée Nationale.

Tout cela vient affecter l’économie de la santé dans les Antilles. Alors qu’existent des difficultés structurelles au niveau sanitaire (manques de budgets, de matériels et d’équipements, de personnels pour accueillir convenablement les patients, la vétusté et l’état de délabrement dont souffrent certains sites hospitaliers) l’empoisonnement au chlordécone alimente constamment les obligations de soins existants et aujourd’hui la pandémie accentue les obstacles existants. Il est difficile d’imaginer le sort des patients atteints de cancers et qui ont subis des déprogrammations dans le cadre de la lutte contre la Covid 19.

Enfin au niveau social, les rebondissements en lien avec ce drame n’ont cessé depuis l’an dernier avec l’assassinat de George Floyd aux Etats-Unis et plus récemment la prescription dans l’affaire chlordécone. Ainsi une forme de convergence des luttes s’est créée et à donner lieu, en partie, aux destructions de statues à Fort-de-France et à Pointe-à-Pitre rouvrant ainsi des douleurs centenaires. Aujourd’hui, le manque d’action de l’Etat sur ce dossier comme sur d’autres dans ces territoires vient alimenter l’idée que l’Etat français pollue et ne participe nullement au développement des Antilles par pure volonté. En effet, quand on voit les difficultés qui freinent entre autres le développement économique et social des Antilles, mais aussi des territoires comme la Guyane et Mayotte, et la lenteur systémique de l’Etat pour y apporter des réponses, l’on peut com- prendre que de telles revendications puissent voir le jour.

Par ailleurs, ces difficultés amplifient les problématiques structurelles existantes aux Antilles, du fait de l’éloignement géographique avec l’Hexagone, l’insularité et du climat propre à cette partie de France alors que leur démographie est en nette chute depuis 30 ans. Les implications de la pollution au chlordécone n’arrangent rien à ce phénomène. Loin de là.

Voilà, de manière non exhaustive, les fléaux qu’implique la pollution des Antilles par le chlordécone. Malheureusement, tout n’est pas encore connu à ce sujet. Un des points les plus saillants reste l’inaction de l’Etat français face à ce face à ce problème et son incapacité à écouter les plaintes remontant de nos compatriotes antillais.

LTR : Comment enfin réparer ce drame ?

Il aura fallu des cris d’alarme, des larmes, des rapports et des morts avant que l’Etat ne décide de s’impliquer, du moins politiquement, dans ce drame. N’oublions pas que la reconnaissance officielle pleine et entière de cette tragédie ne commence qu’à partir du 27 septembre 2018. Cette date est historique car c’est la première fois qu’un Président de la République parle d’aller « vers les chemins de la réparation » sur ce dossier. Cependant, depuis cette date, les avancées se sont faites à très petits pas, et ce malgré la littérature, les mises en garde et les travaux par- lementaires sur le sujet. Du côté de ces derniers on dénombre :

1 – Une proposition de loi visant la création d’un fonds d’indemnisation des victimes du chlordécone et du paraquat en Guadeloupe et en Martinique, complètement vidée de sa substance par la majorité en place à l’Assemblée Nationale ;

2 – Une commission d’enquête parlementaire qui a permis de com- prendre et de découvrir les raisons et les responsabilités liées à l’utilisation de ce poison et qui a proposé 42 propositions pour enfin réparer les préjudices causés. Or, malgré les annonces présidentielles, la République En Marche refuse de mettre en place des leviers financiers et matériels importants pour dépolluer les Antilles. Certes, l’excuse reste la mise en place d’un Plan Chlordécone, le quatrième depuis 10 ans, pour apporter des réponses et apaiser les populations. Mais les moyens alloués à la réussite de ce plan sont bien en deçà des attentes des populations au niveau sanitaire, économique et social.

La réalité est que, par-dessus tout, l’affaire chlordécone pose la question de la place des Outre-mer au sein de la République. Elle démontre comment des citoyens de la République sont discriminés du fait de décisions prises à plus de 8000 kilomètres des Antilles. La pollution à la chlordécone et ses suites politiques et judiciaires font étrangement penser aux essais nucléaires sur l’atoll de Mururoa. A l’inverse, les réseaux sociaux ont permis de mettre ces tragédies sur le devant de la scène.

Les Outre-mer font notre rayonnement dans le monde – n’oublions pas que la France est la République sur laquelle le soleil ne se couche jamais – et participe largement à faire de notre pays la puissance mondiale qu’elle est. N’oublions pas qu’ils donnent à la France plus de 90 % de sa richesse en matière de biodiversité marine, plus de 90 % de sa richesse en termes de terri- toire maritime, plus de 90 % de son rayonnement à l’international hors de l’Union Européenne en étant tournées vers l’Afrique, le Pacifique et les Amériques. Notre République étant une et indivisible tout en reconnaissant les populations d’Outre-mer au sein du peuple français. Cependant dans les faits, ces territoires sont trop souvent considérés comme une ligne budgétaire qu’il s’agirait d’alléger.

Par ailleurs, la création du crime d’écocide aurait permis d’apporter de la justice sociale dans cette affaire, qui est aujourd’hui sous le coup d’une prescription – de quoi alimenter l’imaginaire sur le dossier et les rétropédalages du gouvernement, au profit des lobbies. Aimé Césaire, poète et parlementaire antillais, bien connu en France disait : « Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde ». Dans cette affaire, l’Etat français a rusé avec les principes de notre République à de multiples reprises. In fine, le dossier chlordécone est l’histoire du traitement de l’Homme par l’Homme et de la nature par l’Homme. N’oublions pas que c’est au nom de la recherche d’une production et d’une profitabilité maximale que les plantations de bananes ont été aspergées de chlordécone et sans prise en compte des effets secondaires. Plus que jamais, cette catastrophe doit nous faire réfléchir sur nos modes de production et de consommation plutôt que de continuer à adhérer au libéralisme économique mortifère et brutal qui est la cause première de nos maux. Nous devons rétablir le lien entre la nature et l’homme tout en acceptant qu’il y ait un tribut à payer à la nature. Ce que le simple critère de rentabilité ne permet pas de concevoir aussi bien au niveau de l’écologie, de la solidarité et de la fraternité. Penser le « monde de demain » avec les anciens systèmes et les anciennes méthodes, nous condamne certainement à vivre de nouvelles « affaires chlordécone » dans l’avenir.

Il aura fallu des cris d'alarme, des larmes, des rapports et des morts avant que l'Etat ne décide de s'impliquer, du moins politiquement dans ce drame.