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Amnistie et privilèges : la gauche institutionnelle espagnole contre l’égalité

Avec le récent pacte d’investiture, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) a confirmé la dérive qu’il suit depuis des années : l’abandon des principes du socialisme démocratique, de l’égalité et de la solidarité. Par El Jacobino.

Crédits photos : SUSANA VERA / REUTERS

Avec le récent pacte d’investiture, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) a confirmé la dérive qu’il suit depuis des années : l’abandon des principes du socialisme démocratique, de l’égalité et de la solidarité. La prochaine législature en Espagne entraînera une rupture de l’idéal de citoyenneté commune, l’érosion de l’Etat de droit et l’augmentation des inégalités sociales et territoriales. Tout cela s’aggravera suite aux privilèges que le PSOE donnera aux territoires riches avec une forte présence nationaliste.

Le PSOE s’est mis d’accord avec le Mouvement Sumar, une coalition de quatorze partis régionalistes qui se soucient seulement de l’agenda identitaire de leur territoire. En outre, il a accepté d’augmenter les avantages fiscaux en faveur de la droite basque, brisant ainsi la caisse unique de la Sécurité sociale. Le Parti socialiste a aussi approfondi sa relation avec Bildu, le parti héritier impénitent du terrorisme nationaliste. Qui plus est, le PSOE a cédé aux demandes des forces nationalistes catalanes, qui deviennent de plus en plus minoritaires : ERC et Junts – ces partis étaient, respectivement, quatrième et cinquième aux dernières élections législatives. Ces demandes sont de caractère économique, ainsi que politique. De fait, le Parti socialiste accorde, en échange de leurs voix, l’impunité pour les responsables du coup d’État de 2017 et les insurrections de 2019, qui ont suspendu la Constitution en Catalogne depuis le gouvernement régional –qui contrôle une force de police avec près de 20000 effectifs—, menacé avec un conflit armé, harassé les fonctionnaires de l’État (notamment ceux de la justice), piétiné les droits de l’opposition au Parlement régional catalan, occupé l’aéroport de Barcelone (en 2019), et intimidé la population non-nationaliste catalane(1).

Cet accord de gouvernement aura des conséquences pour l’égalité entre les citoyens espagnols. Le nouveau gouvernement a inclus beaucoup d’avantages en faveur du gouvernement nationaliste catalan afin de satisfaire l’élite nationaliste et d’obtenir ainsi sept votes d’investiture pour la « majorité de progrès ». La dette de presque 15 milliards d’euros envers l’État sera effacée. Ce sera donc au reste des Espagnols de payer la dette contractée par le gouvernement séparatiste régional. En outre, le Parti socialiste a promis de donner à cette région plus de compétences fiscales, parmi elles, le transfert de l’administration en exclusivité de tous les impôts qu’elle va lever dorénavant. Une récompense incompréhensible pour l’une des régions les plus riches du pays. La dette régionale catalane s’est créée suite à la privatisation des services publics, tels que la santé et l’éducation, et à cause du détournement des fonds publics qui ont été utilisés pour promouvoir le projet séparatiste et identitaire. Les profits d’une région riche sont privatisés et sa dette est socialisée. Rien n’est plus contraire aux principes de la gauche.

Contrairement à une certaine mythologie, l’Espagne n’est pas un État centralisé depuis longtemps ; ce n’est même pas un État fédéral. En pratique, l’Espagne fonctionne aujourd’hui comme un système confédéral asymétrique où la décentralisation affecte les citoyens qui ne bénéficient pas équitablement des droits fondamentaux ni de l’accès aux services publics. La société civile commence à prendre conscience de cette pathologie du système politique, qui reste invisible dans le débat public. Les syndicats des chemins de fer ont appelé à des grèves de grande ampleur face au transfert complet du service de transport ferroviaire en faveur du gouvernement catalan (2).

L’accord sur une loi d’amnistie avec le fugitif Carles Puigdemont et son parti Junts est, particulièrement, grave pour la santé démocratique du pays. Puigdemont, qui a fui la justice espagnole dans le coffre d’une voiture après l’échec de la déclaration d’indépendance et qui se réfugie à Waterloo en raison de l’inaction surprenante de la justice européenne, va bénéficier de la loi d’amnistie accordée avec le PSOE. De fait, dans le cadre des négociations Puigdemont a saisi l’occasion pour humilier les institutions espagnoles, en particulier le pouvoir judiciaire, avec l’approbation du PSOE (3).

Cette amnistie négociée est non seulement inconstitutionnelle – l’article 62 de la Constitution interdit les grâces générales – mais aussi nuisible à la coexistence dans un pays polarisé par les attaques du nouvel exécutif à la séparation des pouvoirs et à l’État de droit.

Sans loi, il n’y a pas de démocratie. Les crimes de désobéissance, de détournement de fonds publics et même de terrorisme resteront impunis. Il ne s’agit pas seulement de pardonner, mais aussi de délégitimer l’action de l’État espagnol, qui était le garant de l’égalité et de la justice pendant le processus d’indépendance de la Catalogne. Les institutions de l’État espagnol qui ont garanti le droit commun face à un mouvement putschiste, corrompu et xénophobe, étaient des institutions parfaitement démocratiques et dotées de garanties.

L’amnistie est seulement admissible dans le contexte d’une transition d’un régime dictatorial à un gouvernement démocratique pour le rétablissement du vivre ensemble. C’était le cas en 1977 en Espagne : l’amnistie approuvée par le premier Parlement démocratique, qui a mis fin officiellement à la dictature, a consolidé la démocratie et a été soutenue par la presque unanimité des parlementaires et de la société civile. L’amnistie actuelle, soutenue in extremis par 51 % de la chambre, délégitime de manière déraisonnable l’État de droit espagnol uniquement pour permettre à une clique retranchée autour du président Sánchez de rester au pouvoir. De plus, cette décision sur l’amnistie polarise l’ensemble de la société espagnole à des niveaux extrêmes, comme nous l’avons vu dans les manifestations de masse de ces derniers jours, ce qui favorise la montée de l’ultradroite de Vox.

De même, il s’agit d’un choix entre deux maux. Junts, ERC, Bildu ou PNV et d’autres partenaires du gouvernement sont les équivalents espagnols de la Ligue du Nord ou des nationalistes flamands et leurs propositions sont prises en compte. Des partis qui ne se soucient pas de la solidarité, des services publics ou des valeurs européennes. Ils souhaitent imposer un agenda ethnolinguistique, empêcher la redistribution de la richesse avec les territoires les plus pauvres et dynamiter la coexistence, en limitant la citoyenneté à ceux qui ne sont pas d’accord avec leur délire nationaliste.

L’agenda social est incompatible avec l’agenda plurinational. Le traitement favorable des régions riches, à cause la pression exercée par leurs élites nationalistes d’extrême droite sur le gouvernement, va à l’encontre des valeurs de la gauche.

Arturo Fernández-Le Gal est directeur de la communication de la plateforme El Jacobino.

Références

(1)¿Qué es el FLA? Esta es la deuda de cada comunidad, que lidera Cataluña en España: https://www.elconfidencial.com/espana/2023-11-06/que-es-el-fla-deuda-comunidad-cataluna-espana_3768288/

(2)Los sindicatos de Renfe y Adif irán a la huelga cinco días en toda España y en el puente por el traspaso de Rodalies: https://www.eldiario.es/catalunya/sindicatos-renfe-convocan-cuatro-dias-huelga-traspaso-rodalies-puente-constitucion_1_10663531.html

(3)El jefe de la Oficina de Puigdemont: « La amnistía es una humillación pública del Congreso a los jueces »: https://www.elespanol.com/espana/politica/20231112/jefe-oficina-puigdemont-amnistia-humillacion-publica-congreso-jueces/809169194_0.html

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