
L’intelligence artificielle, un progrès, vraiment ?
Nous avons déjà des milliers de livres que personne ne lit. Faut-il vraiment en faire écrire d’autres par des machines ? Les patrons de l’IA disent qu’elle est dangereuse, et
L’intelligence artificielle (IA) ne cesse de faire la une de l’actualité. Pourtant, peu de critiques radicales ne lui sont adressées, et la conclusion des innombrables tables rondes auxquelles participent de soi-disant experts est toujours la même : c’est le progrès et on ne peut pas s’opposer au progrès ; tout progrès technique présente des dangers ; l’IA, comme les autres technologies, peut être bien ou mal utilisée. Si elle est bien utilisée, l’humanité ira mieux demain qu’aujourd’hui. En bref, rien n’a changé depuis le Néolithique et l’IA n’est pas plus dangereuse que le biface en silex taillé par nos ancêtres.
Cette paresse de l’intelligence (pas artificielle cette fois) est atterrante.
Pourtant, au cours des dernières semaines, nous avons été interpelés à plusieurs reprises.
Les annonces d’augmentation de capital des grandes entreprises américaines de l’intelligence artificielle se sont succédées et des centaines de milliards sont investis dans ce secteur, aux États-Unis et ailleurs, au détriment des autres investissements publics et privés, contribuant à l’augmentation des taux d’intérêt dans le monde entier.
Dans le même temps, de façon surprenante, les patrons américains de cet oligopole mondial de l’intelligence artificielle ont fait semblant de réclamer une régulation de l’activité qui les enrichit sans limites. Ils demandent une pause dans les développements de cette technologie, dont ils nous disent qu’elle est dangereuse.
Dans un monde rationnel (mais celui de la finance ne l’est pas) cela devrait décourager les investisseurs de mettre leur argent dans un secteur dangereux et donc, normalement, appelé à disparaître. Mais l’argent continue à aller massivement alimenter cette activité dont ceux-là même qui la développent disent qu’il faut y mettre un frein.
À vrai dire, ce n’est pas la première fois que les patrons de l’IA se livrent à ces simagrées.
Dès 2023, Elon Musk et ses compères réclamaient la mise en place d’un système de sécurité et d’institutions capables de gérer les bouleversements économiques et politiques qui naîtront du développement de l’intelligence artificielle. En 2025, les mêmes patrons de la « tech » signaient, à l’occasion de l’assemblée générale des Nations Unies, une déclaration réclamant que des limites soient posées au développement de l’intelligence artificielle.
Aucun arrêt de leurs recherches n’a été ordonné par une quelconque autorité publique. Peu de régulations n’a été mises en place à travers le monde. Et ceux qui réclament une pause mettent au point des versions toujours plus puissantes de cette menace, immédiatement achetées et installées en Europe.
Une réponse simple aurait dû être apportée à ces oligarques, dont la fortune se compte en centaines de milliards de dollars : puisque l’activité que vous avez développée est dangereuse à vos propres yeux, vous devez l’arrêter immédiatement et détruire les ordinateurs et les logiciels qui en sont le support.
Bizarrement, aucun gouvernement n’a apporté cette réponse simple et pleine de bon sens à ces fausses demandes de régulation, faites pour alimenter le cirque médiatique qui constitue désormais l’ordinaire de la politique, de ceux qui la commentent et de ceux qui en vivent.
Et puis, nous venons d’apprendre que le roman de l’écrivain canado-haïtien, Thélyson Orélien, « C’était ça ou mourir », qui était bien parti pour obtenir le prix Goncourt 2026 avant son exclusion de la liste, aurait été écrit par un logiciel d’intelligence artificielle. Curieusement, c’est cette dernière nouvelle qui donne lieu aux plus nombreux débats en France, pays qui se pique de culture et de littérature.
Le recours à l’intelligence artificielle pour écrire un roman n’est pourtant pas une première, puisque la romancière Rie Kudan qui reçut à Tokyo, en 2024, le prix Akutagawa pour son roman « Tōkyō-to Dōjōtō », déclara avoir utilisé ChatGPT pour l’écrire, précisant même qu’environ 5% du roman étaient des phrases créées par l’IA, reprises telles quelles par l’autrice, ou la plagiaire, on ne sait pas très bien comment dénommer ce type de « créateurs ».
Attardons-nous un moment sur cette affaire de roman écrit par une intelligence artificielle, sans trancher ici la question de savoir s’il a été ou non écrit par celui qui l’a signé, comme il le revendique encore.
Constatons d’abord que c’est une intelligence artificielle qui a désigné ce roman comme le produit d’une autre intelligence artificielle. Il s’agit là d’une belle métaphore du monde dans lequel nous nous engageons. C’est en utilisant le logiciel Pangram que le détenteur du compte X « Balance ton Claude » dit avoir constaté qu’une partie significative du roman était le produit d’une intelligence artificielle. Pangram étant réputé être le plus performant dans cet exercice.
Cela n’avait pas empêché la quasi-totalité des critiques littéraires d’accueillir avec enthousiasme ce nouveau roman, au point qu’il figurait en bonne place parmi les candidats au prix Goncourt 2026.
L’éditeur, Grasset, n’a rien trouvé à y redire non plus. Peut-être devrait-il s’équiper lui aussi de Pangram pour faire son métier.
Nicolas Demorand, revenu sur les ondes de France Inter pour une nouvelle émission du weekend, Recto-Verso, avait invité samedi 26 septembre pour analyser cette affaire qui bouleverse la République des lettres, Bruno Patino, Président d’Arte et auteur de plusieurs livres sur les industries numériques, et William Marx, Professeur de littérature comparée au Collège de France.
Nicolas Demorand posa plusieurs questions qui pourraient se résumer ainsi : « Est-ce grave docteur ? », « Qu’est-ce qu’un créateur à l’époque de l’intelligence artificielle ? », « Jusqu’où doit-on accepter le recours à l’intelligence artificielle pour écrire un livre présenté comme une œuvre de l’esprit ? »
Ses invités ont noyé le poisson.
Bruno Patino considère que de toute façon l’intelligence artificielle est utilisée aujourd’hui par tous les auteurs, dans des proportions variables, pour la recherche documentaire préalable à l’écriture d’un ouvrage, voire pour en améliorer la forme. Il introduit des nuances entre le fait de recourir à un logiciel d’intelligence artificielle pour reformuler ce qui a été écrit par un auteur afin de l’améliorer, qui ne serait pas très grave, et la reprise sans modification de ce qui est proposé par l’intelligence artificielle, qui serait contestable.
Le travail d’un écrivain n’est-il pas justement de proposer une forme littéraire qui lui est propre et non celle qui lui est proposée par une machine ?
Pour Bruno Patino, l’IA ne serait pas un problème pour peu que nous nous accordions sur ce qu’il désigne comme « le niveau de délégation » qui lui sera accordé.
Allant plus loin, il considère que l’intelligence artificielle est déjà très utilisée dans la production d’images retravaillées par des artistes plasticiens qui présentent, grâce à cette aide, des produits de leur imaginaire plus intéressants que ce qu’il était possible de faire avec des techniques plus classiques. L’avenir serait une sorte de lutte entre le créateur et la machine pour que le premier torde la production proposée par la seconde, afin de proposer au lecteur ou au spectateur des contenus dépassant ce qui a été fait jusque-là. Il faudrait donc se résigner à ce que les productions de l’esprit soient désormais des mélanges, dans une proportion variable et difficile à déterminer, d’intelligence artificielle et d’intelligence que nous appellerons humaine.
Il a la certitude que l’intelligence artificielle est là, qu’elle se développera et qu’elle sera un « accélérateur de transformation » avec lequel il faudra vivre. Il ne nous dit pas vers quoi nous conduira cette transformation accélérée.
Quant à William Marx, dont on aurait pu espérer une défense de la création littéraire, il multiplia les exemples pour essayer de prouver que finalement il n’y avait rien de bien nouveau sous le soleil. Alexandre Dumas faisait écrire ses livres par un prête-plume et bien souvent n’en retouchait qu’à peine le contenu. Cet exemple qui met sur le même plan un écrivain travaillant pour le compte d’un autre, faisant œuvre de création littéraire, avec une machine computant toutes les productions précédentes pour proposer un contenu résultant d’un processus purement mécanique, est pourtant hors de propos. Autre exemple invoqué pour dire que tout cela n’était pas si grave, c’est celui des ateliers de grands peintres qui supervisaient le travail de peintres moins expérimentés pour réaliser les toiles qu’ils signaient. Là encore, monsieur Marx ne fait qu’enfumer les auditeurs en mettant un trait d’égalité entre du travail humain dirigé par un humain et celui d’un ordinateur. Dernier argument, peut-être le plus inacceptable, il y aurait toujours eu plusieurs niveaux de littérature dans l’Histoire : des romans faciles pour le public peu cultivé, demandeur de littérature facile, et des plus difficiles pour les classes cultivées. Pourquoi pas une littérature produite par des ordinateurs pour les masses et des produits d’exception pour ceux qui sont capables de les apprécier, comme il y a des sacs bon marché et des articles de luxe pour ceux qui ont du goût et de l’argent.
Notons que M. Marx ne nous explique pas pourquoi la classe cultivée et les critiques littéraires qui s’adressent à elle ont été incapables de détecter un roman produit par l’intelligence artificielle et l’ont porté au pinacle.
Monsieur Demorand pouvait donc être rassuré, aussi longtemps que l’homme domine la machine il n’y a pas péril dans la demeure.
Ce débat, comme la plupart de ceux qui occupent des centaines d’heures de médias audiovisuels et de pages de journaux et revues font l’impasse sur ce qui constitue le cœur du sujet.
En quoi l’intelligence artificielle constitue-t-elle un progrès pour l’humanité et si danger il y a, quel en est la nature ?
Manquons-nous à ce point de livres à lire que nous ayons besoin d’en faire produire à une cadence accélérée par des ordinateurs ?
Entre 35 000 et 40 000 ouvrages sont proposés aux lecteurs chaque année. Cela représente environ 200 000 tonnes de papier transportées sur les lieux de vente, dont 20% à 25%, selon les années, retournent à l’envoyeur avant d’être expédiées vers le pilon. C’est un euphémisme de dire qu’une majorité de ces ouvrages ne trouvent pas ou peu de lecteurs. Il y a d’ailleurs parfois de bonnes raisons à cela.
Dans le même temps, le nombre de lecteurs réguliers et d’ouvrages lus ne cesse de diminuer et les librairies sont à la peine, elles aussi remplacées par des réseaux de vente utilisant massivement l’IA.
Quel est alors l’intérêt de faire écrire des ouvrages par des machines, avant de les faire lire par des machines qui décideront ou non de leur édition, pour que des acheteurs demandent à d’autres machines d’en faire une fiche résumée (ce que proposent toutes les IA installées d’office sur les ordinateurs, en suggérant qu’il s’agit d’un long document qui gagnerait à être résumé).
En dehors de la littérature, le développement de l’intelligence artificielle s’accompagne d’une explosion du nombre de publications d’articles réputés « scientifiques ». Mais le nombre de scientifiques disposant du temps pour les lire n’augmente pas dans les mêmes proportions.
Le rythme des découvertes scientifiques d’importance s’est-il accéléré grâce à l’IA ?
L’argument de vente de ces nouvelles technologies est toujours le même : grâce à l’intelligence artificielle, nous allons mieux nous soigner, apprendre mieux et plus facilement, devenir plus savants et plus intelligents, travailler moins et vivre mieux.
Quelques constatations simples suffisent à réduire à néant les arguments des représentants de commerce en intelligence artificielle.
Les États-Unis sont leaders, pour le moment encore devant la Chine, dans le domaine de l’intelligence artificielle. Pourtant, l’espérance de vie dans ce pays diminue, alors qu’elle augmente dans beaucoup de pays beaucoup moins riches et n’ayant pas la chance de compter parmi leurs citoyens Elon Musk et autres oligarques de ce secteur.
Les pouvoirs publics français ont dépensé beaucoup d’argent public pour acheter à des producteurs asiatiques et américains des ordinateurs et des licences d’applications introduits massivement dans nos écoles, depuis l’enseignement primaire jusqu’à l’université. Cela n’a pas empêché notre dégringolade dans le classement international Pisa évaluant les performances des systèmes scolaires. On doit même se demander dans quelle mesure cette politique d’informatisation de la formation scolaire a accéléré la crise de nos institutions éducatives. La start-up nation voulue par le président de la République, neuf ans après sa prise de pouvoir, ne brille ni par ses performances économiques ni par son rayonnement intellectuel.
Nous voyons bien comment la soi-disant intelligence artificielle est utilisée par les régimes dictatoriaux pour contrôler leur population, par tous les pays pour améliorer l’efficacité de leur armement et son potentiel de destruction des populations et des milieux dans lesquels elles vivent. En revanche, il y a peu de domaines dans lesquels il serait possible de dire que cette technologie extrêmement gourmande en ressources financières et en ressources naturelles, depuis l’eau jusqu’aux terres rares, a apporté le moindre bienfait à l’humanité.
Les multinationales de l’intelligence artificielle ont réussi au moins une chose, c’est à désarmer toute critique contre son développement et sa nécessité. Le fatalisme l’emporte. Les plus opposés se limitent à dire que « c’est le progrès et qu’il faut faire avec » et que l’on ne peut pas s’opposer au progrès, mais que nous allons le réguler, sans doute comme nous avons régulé la finance ou le commerce mondial.
Que la réflexion ne dépasse pas ce stade alors qu’il y a quelques décennies nous comptions des intellectuels comme André Gorz, Jacques Ellul, Ivan Illich et d’autres qui ont analysé et démontré comment le progrès technique, loin de nous libérer, nous enfermait dans une gangue, est une constatation profondément décourageante, qui laisse penser que l’intelligence humaine régresse à mesure que les machines prennent notre place dans toutes les activités humaines.
Pendant le dernier tiers du XXème siècle, les dirigeants politiques et les intellectuels économiques nous ont expliqué que la mondialisation s’accompagnerait certes de la perte de nombreux secteurs de production industrielle (acier, textile, construction navale, électronique, et pourquoi pas, masques chirurgicaux et médicaments), mais que ce n’était pas grave. « Les Chinois et autres Asiatiques feraient le sale travail » pendant que nous allions former massivement notre main d’œuvre pour en faire des ingénieurs bien payés, des cadres de la finance, des consultants, des designers, etc… Chaque fermeture d’usine s’accompagnait de cette ritournelle et déjà, c’était « le progrès à l’encontre duquel on ne peut pas aller ».
Puis l’économie numérique devait nous projeter dans un nouveau monde, et nous avons organisé la « transition numérique », avec le résultat que nous connaissons…
Mais voici qu’une nouvelle grande transformation doit s’imposer à nous. La population des pays développés avait épuisé son rôle dans la production (les prolétaires surexploités des pays en développement en ont été chargés). Une partie d’elle se croyait protégée, celle qui appartient à l’Olympe des professions intellectuelles, des travaux de conception. C’était une erreur. Les ordinateurs feront cela bien mieux que nous. Ils peuvent écrire des livres, traiter des dossiers juridiques, faire l’analyse financière d’une société, proposer des stratégies, beaucoup plus vite et efficacement que des êtres humains. C’est pourquoi les oligarques de la Silicon Valley défendent l’instauration d’un revenu minimum universel pour permettre la survie de l’immense masse des gens qui seront remplacés, non par des immigrés mais par des machines.
Voilà le risque lié au développement de l’IA auquel les patrons de cette industrie demandent aux responsables politiques de se préparer.
On pourrait en évoquer un autre : alors que nous sommes confrontés à une crise d’approvisionnement énergétique majeure, accélérée par la guerre déclenchée par les États-Unis contre l’Iran et ses conséquences, mais qui restera un problème sur le long terme, comment fonder notre avenir sur une industrie consommant massivement de l’énergie, de l’eau, des terres rares, du cuivre, et bien d’autres ressources naturelles ? Le nouvel eldorado promis sera un gouffre une fois le mirage dissipé.
Que se passera-t-il lorsque le système mondial organisé par ce réseau dominé par quelques opérateurs privés s’effondrera ?
Face à ces risques majeurs qui sont les vrais enjeux de notre avenir, que proposent les candidats aux prochaines élections françaises ?
Rien qui se distingue des fadaises dont nous avons tenté ici de montrer la vacuité.
Faute de réponse politique, faut-il lancer en France et en Europe un nouveau mouvement Luddiste comme celui qui au début du 19ème siècle, a dressé les artisans du textile contre les patrons d’industrie qui introduisaient de nouvelles machines les réduisant au chômage ? Aux États-Unis, des mouvements de plus en plus importants s’opposent à la construction des centres de traitement de données, tandis qu’en France, les autorités publiques favorisent leur implantation. Il est temps de les rappeler à la raison.
Le 26 septembre 2026
Jean-François Collin

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