Ministres socdem suédois 1939

La social-démocratie, ou le faux-ami permanent de la gauche française

La social-démocratie n’aura jamais réussi à s’enraciner en France comme modèle d’organisation politique. Pourtant, à dix mois de la présidentielle, pas moins de six personnalités revendiquent aujourd’hui cette étiquette, soit par pudeur, n’osant se réclamer du socialisme, soit pour habiller d’un vocabulaire commode un ralliement à certaines politiques libérales. Frédéric Faravel retrace l’histoire de ce concept galvaudé, de la fondation du SPD allemand à l’échec de la « deuxième gauche » rocardienne, pour mieux interroger ce que la gauche française doit aujourd’hui reconstruire.

Depuis plusieurs décennies, « un spectre hante la gauche française : celui de la social-démocratie ». C’est sur ce pastiche du Manifeste du Parti communiste de 1848 rédigé par Karl Marx et Friedrich Engels, que Pierre Rosanvallon entamait l’introduction du numéro 41 de la Revue Faire en 1979 consacré à « Qu’est-ce que la social-démocratie ? » En effet, la gauche française tourne autour de cet identifiant depuis longtemps pour le conspuer ou s’en revendiquer. Insulte suprême des dirigeants communistes des années 1920 aux années 1980 ; souillure jetée par tous ceux qui à gauche (y compris au sein du PS) souhaitaient dénoncer la trahison politique et l’absence d’horizon post-capitaliste ; adhésion revendiquée progressivement par le courant rocardien dans les années 1980 puis par toutes celles et tous ceux qui voulaient après la chute de l’illusion soviétique se détacher de l’étiquette socialiste elle-même jugée ternie par ce naufrage.

Depuis près de 10 ans, elle est de nouveau fortement revendiquée tout à la fois par celles et ceux qui veulent revendiquer « les acquis » du mandat Hollande (Stéphane Le Foll, Bernard Cazeneuve, Manuel Valls) ou qui, sans souhaiter assumer ce quinquennat calamiteux, prétendent proposer un « réformisme » dépassant le clivage droite-gauche habituel (Raphaël Glucksmann ou les « macronistes de gauche »). Dix mois avant la prochaine élection présidentielle, on ne compte pas moins de 6 prétendants que la presse (ou eux-mêmes) range sous cette étiquette : Raphaël Glucksmann, François Hollande, Bernard Cazeneuve, Olivier Faure ou Boris Vallaud (selon les heures) et plus récemment Karim Bouamrane.

Cela fait beaucoup pour une catégorisation politique dont on ne sait en réalité pas bien ce qu’elle recouvre en France. Le concept de social-démocratie est en effet peu opérant en France, c’est un « mot-valise » qui recouvre pas une idéologie précise et encore moins une pratique réelle. Il est temps de sortir du flou : la social-démocratie ne mérite ni louanges ni opprobre excessives. Sachons la réinsérer dans son contexte historico-social pour éviter tout « faux-ami » et peut-être pourrons-nous ensuite nous consacrer à la réponse politique à apporter à notre société.

 

Mais qu’est-ce que la social-démocratie au juste ?

Socialiste, social-démocrate (voire communiste, jusqu’au début du XXème siècle), les termes sont restés longtemps synonymes. En Europe centrale et orientale, les partis qui se créent sous l’égide de l’Internationale Ouvrière ou dans l’espoir de la rejoindre sont régulièrement dénommés « social-démocrates », sous l’influence du Sozialdemokratische Partei Deutschlands (SPD) né en 1875 de la fusion du parti ouvrier social-démocrate de Willhelm Liebknecht et August Bebel (sous l’inspiration de Friedrich Engels) et de l’association générale des travailleurs allemands de Ferdinand Lassalle. Cette dénomination marque au-delà des débats sur la ligne politique l’importance égale des questions économiques et sociales et de la question démocratique dans un espace géopolitique dominé par les autocraties et les monarchies autoritaires. Ainsi donc originellement, le terme social-démocratie désigne plus précisément un modèle d’organisation politique socialiste, apparu d’abord en Allemagne, avec un parti fortement structuré, un « parti de masse » avec de nombreux adhérents et organisations affiliées, dont notamment des syndicats puissants ce qui lui assure de solides assises(1). L’historien Michel Winock définit la social-démocratie, telle qu’elle apparaît avec le « modèle allemand », comme « une contre-société ouverte » fondée sur « un profond enracinement dans la classe laborieuse, lequel s’opère grâce à l’alliance, l’osmose ou simplement l’articulation entre parti et syndicat »(2).

Nous sommes donc en présence d’abord d’un mode d’organisation politique qui s’inscrit dans un espace historique et industriel défini et non une définition idéologique en soi (sauf pour se distinguer des anarchistes et des libertaires, débat d’actualité à la fin du XIXe siècle) : le SPD, avant de devenir le phare absolu de l’Internationale ouvrière et du marxisme, est lui-même d’origine mixte. Il faut considérer la social-démocratie naissante comme une réponse à la transformation profonde et radicale que le capitalisme industriel a imposé à certaines sociétés européennes. Le Labour party émerge tardivement en Grande Bretagne de la décision des syndicats ouvriers de disposer de leur propre organisation et représentation politiques et donc d’en finir avec une logique de négociation avec les Libéraux : s’il est faux de dire que le marxisme eut toujours une influence minime dans ce pays, il n’est pas l’inspiration première du Labour. La Belgique et l’Allemagne sont emblématiques de transformations capitalistes industrielles plus rapides encore où vont s’épanouir des organisations social-démocrates. Les transformations économiques et l’influence du SPD vont favoriser l’émergence d’organisations social-démocrates dans les pays scandinaves, au Danemark et en Suède d’abord où le lien organique avec les syndicats reste essentiel. Car ce modèle dure : si les liens se sont distendus en Allemagne entre syndicats, coopératives et parti, ils restent solides en Scandinavie et en Belgique (au moins en Wallonie). Et même si Tony Blair imposa au milieu des années 1990 des réformes statutaires réduisant la place organique des syndicats dans le Labour Party, ils y jouent toujours un rôle déterminant : au milieu des années 2010, ce sont eux qui favorisèrent l’élection de Jeremy Corbyn comme chef du parti et l’on peut dire que la principale organisation social-démocrate européenne voici 10 ans était bien le Labour Party avec une ligne radicale.

A contrario, ce n’est pas parce qu’on se nomme social-démocrate qu’on respecte les canons de l’organisation de type social-démocrate. Il suffit de se souvenir de ce qu’était le parti ouvrier social-démocrate russe, son faible recrutement, sa faible assise populaire (contrairement au courant nihiliste/populiste russe) et syndicale, face à une autocratie qui avait conduit ses leaders et ses cadres en exil. Le conflit bolchevik/menchevik et l’émergence du léninisme comme force politique fondée sur une « avant-garde », un activisme « militarisé » et des syndicats « courroie de transmission » est à mille lieues de la social-démocratie, mais bel et bien la résultante du contexte impérial russe.

 

Existe-t-il une pratique proprement social-démocrate ?

Le SPD avait, par son ralliement à la guerre impérialiste, provoqué l’effondrement de l’Internationale ouvrière. Il connaîtra à la fin de la Grande Guerre une traversée du désert européenne : s’il représente un pôle de stabilité dans une Allemagne troublée par les violences politiques à la naissance de la République de Weimar, ses anciens partis frères refusent de s’associer à lui jusqu’en 1923 en tentant, contre la Troisième Internationale Communiste, une « Internationale deux et demi » qui regroupera la SFIO, le parti social-démocrate indépendant allemand (USPD), le PSOE espagnol (qui tente d’appliquer dans ce pays peu industrialisé le modèle d’organisation social-démocrate), l’aile gauche du Labour, le PS suisse et surtout le SPÖ autrichien, organisation purement social-démocrate mais que personne ne songerait alors à qualifier de « centriste »(3).

C’est après la Libération du nazisme et du fascisme que l’on prétend que l’Europe serait progressivement rentrée dans une sorte d’âge d’or social-démocrate. Il convient d’abord de relativiser la place des partis social-démocrates, travaillistes et socialistes au pouvoir sur cette période : seul le SD danois est au pouvoir, quasiment sans discontinuer, de 1945 à 1981(4) ; le SAP suédois de 1932 à 1976 ; hors de la période de l’occupation, le parti norvégien domine également de 1935 à 1981 (avec une vraie cure d’opposition entre 1965 et 1971). Aux Pays-Bas, le PvdA est au pouvoir de 1945 à 1958, puis en 1966 et de 1973 à 1977 dans de larges coalitions centristes qu’il ne dirigea que de 1948 à 1958 et dans la dernière période. Le PS belge dirige des gouvernements de coalition centriste (1945-1949 1954-1958 1973-1974) ou en sera junior Partner (1961-1966 1972-1973 1977-1981). Le SPÖ autrichien participera aux gouvernements de coalition dirigés par les conservateurs de 1945 à 1966 puis accédera au pouvoir seul de 1970 à 1983. Dans les « grands pays », la SFIO participe à des gouvernements d’union, puis de « Troisième Force » et de Front républicain de 1945 à 1958, accompagnera avec faiblesse le général De Gaulle jusqu’en 1962. Le Labour party dirige le gouvernement de 1945 à 1951, de 1964 à 1970 et de 1974 à 1979 ; quant au SPD, il reste dans l’opposition jusqu’en 1966 date à laquelle les conservateurs sont contraints à lui proposer une Große Koalition, avant que Willy Brandt et le SPD ne s’imposent lors des élections générales de 1969 (le SPD conservera le pouvoir jusqu’en 1982). Enfin, en Italie, la Démocratie Chrétienne dominera quasiment sans partage tous les gouvernements de 1945 au milieu des années 1990.

Il n’y a donc pas eu à proprement parler d’âge d’or social-démocrate européen d’un point de vue gouvernemental. Le modèle social européen qui va progressivement s’imposer est avant tout le fait d’un contexte historique et géopolitique particulier. Il y a évidemment des décisions historiques qui font tâche d’huile : la construction de l’État Providence britannique sous le gouvernement travailliste Atlee (et sur la base du rapport du libéral William Beveridge) et de l’État social français sur la base du programme du Conseil National de la Résistance soutenu par le PCF, la SFIO et le MRP. Léon Blum lui-même considère d’ailleurs à cette époque que la France connaît une situation révolutionnaire permettant enfin une transformation sociale profonde, ce qu’il n’a jamais acté auparavant :

« Nous pensons que cette transformation est révolutionnaire, même si elle est acquise par des moyens légaux et, à l’inverse, un soulèvement populaire victorieux qui n’aboutirait pas à la transformation sociale ne serait pas à nos yeux la révolution. »(5)

En réalité, toute l’Europe occidentale et ses classes laborieuses vont ainsi profiter d’un contexte économique, politique et géopolitique porteur durant la Guerre Froide et les « Trente Glorieuses » : il y a un consensus pour considérer que les inégalités dans la production et la distribution de richesses ont créé les conditions pour l’instabilité politique et l’émergence des fascismes, donc la guerre mondiale et la pire catastrophe humanitaire jamais connue, il y a donc consensus pour améliorer la condition économique des travailleurs et donner un rôle majeur aux organisations syndicales(6) ; ces dernières peuvent s’appuyer tout à la fois sur la collaboration d’une partie des élites économiques avec les fascismes et les régimes autoritaires, d’une part, et la menace communiste qui pouvait compter sur le soutien de l’empire soviétique (soutien intéressé évidemment), d’autre part. Ainsi il y a consensus pour acheter la paix sociale par une société relativement plus douce et inclusive et s’assurer ainsi que les ouvriers préfèrent dans la société capitaliste rester syndicalistes (c’est-à-dire rechercher l’amélioration de leurs conditions d’existence), plutôt que de devenir « révolutionnaires » tel que Lénine avait défini ce qu’il pensait être la contradiction majeure du mouvement ouvrier dès Que faire ? (1902).

 

« Troisième voie » dans la « Guerre froide » ?

Ainsi, au-delà d’une « impulsion révolutionnaire » initiale comme en France à la Libération, c’est avant tout par la puissance syndicale que le modèle social avancé de l’Europe occidentale s’est progressivement construit. La social-démocratie dans ce contexte s’est contentée d’une posture politique relativement paresseuse de « troisième voie », semblant proposer une alternative au tout-puissant capitalisme libéral anglo-américain, d’un côté, et au modèle dirigiste (sinon totalitaire) soviétique de l’autre.

Exerçant le pouvoir souvent après l’installation de l’essentiel de l’État social dans leurs pays respectifs, les partis qui s’en réclament ont fait progressivement évoluer le sens de social-démocratie qui tend peu à peu à désigner la stratégie politique de partis se réclamant du socialisme, mais convaincus que la suppression du capitalisme est impossible et qu’il convient simplement de lui apporter des correctifs sociaux, dans un contexte d’économie mixte. Dans les débats des années 1970 entre socialistes et au sein de la gauche où se maintient encore en France et en Italie des partis communistes puissants, cela aboutit à faire porter à la social-démocratie une forme d’abandon des objectifs du socialisme(7). C’est le fameux « théorème d’Helmut Schmidt » qui illustre en 1974 ce qui a été qualifié de dérive : « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ». Outre le fait que sa logique ne soit pas forcément démontrée dans les faits, l’ancien chancelier SPD (1974-1982) a fait lors d’un congrès de son parti en décembre 2011 une analyse d’une grande lucidité face à la dérive néolibérale de la construction européenne et des partis social-démocrates en dénonçant la tentation du Grexit et la « tendance désastreuse » de la politique économique allemande de rechercher « des excédents à la fois énormes et durables de notre balance commerciale […] : tous nos excédents sont en réalité les déficits des autres. » Et de mettre en garde une politique « de déflation extrême en Europe » qui pourrait aboutir aux conséquences que dans les années 1930. De quoi le faire passer pour un dangereux révolutionnaire social-démocrate en comparaison d’Olaf Scholz et de Lars Klingbeil. En Europe du Nord, et notamment en Suède, la social-démocratie désigne la mise sur pied et le maintien d’un système d’État-providence et de solidarité entre les classes sociales ; la social-démocratie du « modèle scandinave » a vocation à s’appuyer économiquement sur un capitalisme entreprenant tout en assurant un système de protection sociale(8).

À partir des années 1970, le compromis social-démocrate est bousculé par la forte progression du néolibéralisme aux États-Unis et au Royaume uni, et l’apparition de nouvelles problématiques dans le champ des idées de gauche. La social-démocratie répond à ces défis avec un triple axe programmatique : un axe classique se préoccupe de croissance économique, de justice sociale et d’emploi. Un deuxième axe tente de s’approprier les thèmes post-matérialistes et antiautoritaires les plus populaires dans l’opinion (défense de l’environnement, sécurité alimentaire, liberté sexuelle, égalité femmes-hommes). Le troisième axe est d’inspiration néolibérale (stabilité monétaire, compression des dépenses publiques, privatisations, baisse des impôts, État social restreint mais « actif »).

 

Tony Blair et Gerhard Schröder, une « troisième voie » néolibérale

Après les brèves expériences néokeynésiennes du PS français (1981-1982) et du PASOK grec (1981-1984), les partis sociaux-démocrates au pouvoir dans le sud de l’Europe mènent des politiques de désinflation compétitive sous la contrainte de la compétition internationale. Leur coût social est très lourd (chômage élevé, détérioration du Welfare State et des services publics). La conversion de fait au néolibéralisme est d’abord passée sous silence, voire niée. Avec l’arrivée au pouvoir d’une génération de leaders étrangers à la culture sociale-démocrate traditionnelle (Tony Blair, Gerhard Schröder), le révisionnisme social-démocrate est reconnu, voire revendiqué.

Au milieu des années 90, Tony Blair nomme « troisième voie » la nouvelle synthèse sociale-démocrate(9). Anthony Giddens, son concepteur, la positionne à équidistance entre le néolibéralisme et la « vieille social-démocratie keynésienne. » S’il se démarque de l’ultralibéralisme hayékien, ce nouveau compromis rejette avant tout l’interventionnisme d’État et les politiques redistributrices de la social-démocratie des années 60-70.

Après avoir compté entre 1997 et 2002 jusqu’à douze gouvernements dans l’Union européenne (UE), la social-démocratie est aujourd’hui au creux de la vague. Le déclin social-démocrate est profond et apparaît durable. Le discrédit touche avant tout le projet libéral-technocratique de type « troisième voie ». La « voie blairiste » a mené la social-démocratie dans une impasse politique, idéologique et électorale.

La social-démocratie des années 1990 a fait des choix en rupture avec ses idées et ses politiques traditionnelles : adoption de politiques néolibérales sur le plan économique et bscal (poursuite des privatisations, soutien à la déréglementation du marché communautaire, dumping fiscal pour attirer les investissements) ; démantèlement de l’État social (flexibilité du marché du travail, restrictions imposées aux politiques industrielles, diminution des prestations sociales) ; adoption des valeurs postmatérialistes chères aux catégories à hauts capitaux économiques et culturels, mais politiques de plus en plus restrictives en matière d’immigration et durcissement sécuritaire à l’égard des délinquants. Certains sociaux-démocrates se sont présentés comme les « gestionnaires les plus efficaces du capitalisme » en accompagnant la mondialisation et en inscrivant dans le marbre la dérive néolibérale de la construction européenne, contribuant ainsi, au pouvoir, au recul des services publics et à la progression des inégalités.

 

Pourquoi la social-démocratie n’a pas émergé en France

Parmi les grands pays européens, deux, l’Italie et la France, n’ont pas rempli les conditions permettant l’apparition d’un parti fondé sur le mode d’organisation social-démocrate, à savoir, pour reprendre la définition donnée en première page, un « parti de masse » fortement structuré, avec de nombreux adhérents et organisations affiliées (mutuelles, coopératives, associations), dont notamment des syndicats ouvriers puissants lui assurant de solides assises dans les classes laborieuses. Des deux côtés des Alpes, on connaît une industrialisation relativement tardive et surtout moins généralisée que chez les grands voisins du nord, avec une classe ouvrière qui va également tarder à se structurer, au-delà de secteurs géographiques très circonscrits, une masse importante de travailleurs étant à la fois ouvriers de l’industrie une partie de l’année, paysan l’autre partie. Ce sont donc des conditions économiques et sociologiques qui sont d’abord les premiers freins à la social-démocratie, hors des bastions industriels du Nord-Pas-de-Calais, du bassin Lyon/Saint-Etienne, de Turin et de Milan – en région parisienne, il faudra attendre encore tard pour voir apparaître les forteresses ouvrières, à la fin du XIXème siècle prédominent encore les ateliers et la Commune de Paris mobilisera une classe ouvrière bien différente de celle qu’on observera à l’orée de la Première Guerre Mondiale, avec une place déterminante des ouvriers typographes.

Les freins sont également d’ordres politique et syndical. L’émergence des confédérations syndicales sera tardive. La CGT est créée à Limoges fin septembre 1895 et ses principaux piliers en sont la fédération du livre et celle des cheminots, ainsi que la fédération des bourses du travail ; mais de nombreux métiers restent extérieurs à l’organisation et l’échelon confédéral ne prendra forme au congrès de Montpellier en 1902. La Confederazione Generale del Lavoro (CgdL) ne sera créée qu’en 1906 et connaîtra rapidement des scissions sous l’effet de la rivalité entre socialistes et anarchistes. Le Parti socialiste italien fut officiellement fondé en 1892 en unifiant des organisations rivales, mais il resta fortement divisé sur des bases régionales et des scissions se produisirent rapidement avant la guerre entre socialistes réformistes prêts à soutenir des gouvernements progressistes et les partisans du syndicalisme révolutionnaire. C’est à cette époque pourtant que les socialistes français font leur unité (incomplète) au congrès du Globe en 1905 après un très long chemin pour réduire les divisions et se rassembler au sein du Parti Socialiste Unifié – Section Française de l’Internationale Ouvrière (PSU-SFIO).

 

Le « syndrome » de la Charte d’Amiens

L’unité de la SFIO se fait avec l’adoption d’une déclaration de principes marxiste qui reconnaît la lutte des classes et qui se donne pour finalité la socialisation des moyens de production et d’échange, ce qui explique le refus de personnalités importantes mais opportunistes comme Alexandre Millerand, René Viviani ou Aristide Briand d’y adhérer. Cette unité des socialistes français ne rebute pas que « l’aile droite » : dès l’année suivante, les délégués du congrès de la CGT adoptent le 13 octobre 1906 ce qu’on appelle depuis la charte d’Amiens, sous l’influence des militants anarcho-syndicalistes, qui définit une nouvelle ligne du syndicalisme –

« D’une part il prépare l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste, et d’autre part, il préconise comme moyen d’action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, doit devenir dans l’avenir, le groupe de production et de répartition, base de réorganisation sociale »

 – ainsi que son indépendance vis-à-vis des organisations politiques, c’est-à-dire de la SFIO.

Il faudra 3 ans pour que l’alliance entre anarcho-syndicalistes et réformistes contre les marxistes dans la CGT cède la place à une ligne plus souple, avec l’arrivée de nouveaux syndicats en son sein (instituteurs et mineurs), mais l’affirmation d’une indépendance totale des partis restera la référence absolue au point de s’imposer dans le surmoi de tous les syndicats français, même ceux qui n’ont pas d’histoire commune avec la CGT (FO, UNSA, FSU peuvent parfois de très loin en tirer leur origine). Car très tôt le syndicalisme français connaîtra lui-même une durable division : dès 1919, est créée la Confédération Française des Travailleurs Chrétiens (CFTC, on y reviendra) ; début 1921, la réplique de la scission entre socialistes et communistes entraînera la création d’une CGT « unitaire » distincte de la CGT réformiste ; la réunification de la CGT en mars 1936 n’empêchera une nouvelle scission entre la fin 1947 et avril 1948 : les non communistes créent la CGT Force Ouvrière et la Fédération de l’Education Nationale (FEN) refusera de choisir entre les deux confédérations.

Le socialisme français reste donc marqué par son contexte historique et politique : La prévalence de l’idée républicaine et laïque, qui définit longtemps et exclusivement les clivages entre la gauche et la droite, la faiblesse relative de la classe ouvrière dans une France majoritairement rurale et enfin le manque de relation avec l’Internationale Socialiste. La SFIO finit par trouver son identité par la puissance du verbe et de la pensée de Jean Jaurès, lui-même issu du républicanisme modéré et dont la conversion progressive au socialisme se déroulera entre la perte de son mandat de député en 1889 et son retour à la Chambre en 1893 : il impose peu à peu son ascendant par sa capacité de synthèse entre les idées de réforme et de révolution, entre le patriotisme et l’Internationalisme, qui correspondent mieux que celles de certains marxistes français à un électorat composite où se côtoient ouvriers, paysans, fonctionnaires et intellectuels. Mais le « parti socialiste » n’a jamais été le parti ouvrier qu’il se rêvait être, car sa déconnexion du mouvement ouvrier et des organisations syndicales est précoce ; il a toujours « sur-investi » les débats intellectuels et idéologiques qui correspondent à la nature de son recrutement réel ; et enfin les élus locaux du parti ont très tôt pris une place prédominante. La social-démocratie n’ayant pu émerger en France, le socialisme français s’est finalement coulé dans le sillon du radicalisme avant lui, où les élus locaux et les parlementaires servent de corps intermédiaires entre la société et le pouvoir, où le politique finit par prédominer sur le social.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de rapports entre l’organisation politique et le mouvement ouvrier. Lors du congrès de Tours en 1920, Léon Blum, s’opposant à la majorité des délégués qui choisissent l’Internationale Communiste et à la volonté de transformer les syndicats en « courroies de transmission », décrit le point d’équilibre qu’il compte bien maintenir :

« On était arrivé péniblement, après bien des tâtonnements, à une conception qui, somme toute, avait pratiquement donné satisfaction à tout le monde : autonomie des deux organisations, communauté de buts, mais avec différenciation des moyens, et possibilité, à chaque instant, par des croisements et des rencontres, d’action commune sur des objets déterminés. Dans votre conception d’homogénéité militaire et toujours avec cette arrière-pensée de la mobilisation aussi prompte que possible des forces d’attaque pour la destruction de la société capitaliste, il était indispensable que vous assujettissiez toutes les formations ouvrières quelles qu’elles soient, corporatives, politiques, à cette même discipline ».

La version blumienne de « à chacun son marteau pourvu qu’on frappe sur le même clou ». On serait bien en peine d’en trouver l’application aujourd’hui.

Il y a bien eu la prétention de la France Insoumise de constituer une « fédération populaire », où convergeraient forces politiques, syndicales et associatives, mais depuis la dernière élection présidentielle l’ensemble des organisations syndicales considèrent d’un mauvais œil ce qui est perçu non pas comme une volonté de remettre en cause une interprétation dévoyée de la Charte d’Amiens (quoi qu’en dise Manuel Bompard)(10), mais plutôt comme une volonté de donner le la de la mobilisation syndicale, notamment comme l’illustra l’appel à la grève générale lancé par Jean-Luc Mélenchon le 22 août 2025(11). Cette ligne est celle de tous les syndicats français et amène la CGT à être d’autant plus ferme que cette confédération n’a aucune envie que se recrée un lien organique trop directif comme celui qui a pu la lier de 1945 à 1992 au PCF ; le ton peut monter à mesure que des offensives politiques internes y existent – Sophie Binet en est devenue Secrétaire Générale en mars 2023 pour empêcher un affrontement violent entre tenants de l’indépendance et tenants d’un rapprochement avec LFI – et que sa Secrétaire Générale a fait encore récemment l’objet d’attaques lunaires de la part de l’éternel candidat insoumis à la présidentielle(12).

 

L’échec de la « deuxième gauche »

Une autre tentative avait cependant été tentée dans l’opposition autour de ce que l’on a appelé la « deuxième gauche », d’après le livre de Patrick Rotman et Hervé Hamon paru en 1982(13). Cette histoire se confond en partie avec celle du courant « chrétiens de gauche », qui naît tout à la fois dans la genèse du Front Populaire, dans la Résistance et la Libération. Les luttes syndicales et la participation aux combats de la Résistance ont, d’un côté, détaché des militants politiques, des intellectuels et des techniciens de l’Église romaine et de toute tentation technocratique, et, de l’autre, « radicalisé » une partie des syndicalistes chrétiens.

Dans les années qui suivent la Libération, cet engagement « révolutionnaires » de militants catholiques à gauche se traduit dans l’hebdomadaire Témoignage Chrétien ou dans le Mouvement de Libération du Peuple (issu de la JOC et de la ligue ouvrière chrétienne d’avant-guerre) qui se fondra en 1957 dans l’Union de la Gauche Socialiste (UGS)(14). La fusion de l’UGS, du Parti socialiste autonome (né en 1958 d’une scission de la SFIO refusant la constitution de la Vème République et les dérives de la guerre d’Algérie) et de La Tribune du Communisme (journal et groupe politique regroupant des dissidents du PCF autour de Jean Poperen) créera en 1960 le Parti Socialiste Unifié (PSU). En 1956, ce sont des militants issus des Jeunesses Étudiantes Chrétiennes (JEC) qui font passer à gauche le conseil d’administration de l’UNEF sur fond de guerre d’Algérie (ils ont eux-mêmes rompu avec leur organisation confessionnelle d’origine) et la transformeront en véritable syndicat étudiant.

Au sein de la CFTC, la tendance « Reconstruction » favorable à la déconfessionnalisation du syndicat devient majoritaire en 1961 avec Eugène Descamps comme secrétaire général et des animateurs comme Paul Vignaux, Albert Détraz ou Jacques Delors : la déconfessionnalisation est actée en 1964 et la CFTC devient la Confédération Française et Démocratique du Travail (CFDT). D’abord réservée sur le concept, elle inscrit rapidement son action dans le cadre de la lutte de classes et de l’objectif du socialisme, avec pour mot d’ordre l’autogestion et la planification démocratique. Alors que la CGT (avec qui elle a pourtant passé des accords d’action) concentre ses efforts sur les revendications salariales, la CFDT développe une ligne originale pour l’époque autour des conditions de travail, des droits syndicaux et de la « démocratie d’entreprise ». Durant les années 1960 et 1970, elle sera l’organisation syndicale en pointe sur le pouvoir des salariés dans l’entreprise, les droits des femmes et des travailleurs immigrés et la réduction du temps de travail.

C’est sur cette base que se constitue une culture commune fondée sur la critique radicale du colonialisme, des institutions de la Vème République, du totalitarisme, de l’Étatisme et sur la conviction de répondre aux aspirations sociales montantes, tout cela pouvant s’appuyer sur une transformation sociale profonde (potentiellement révolutionnaire) nécessaire pour éviter que l’émancipation de l’individu ne verse un jour dans l’égoïsme individuel (et l’atomisation sociale).

La coordination politique et syndicale de la « deuxième gauche » va trouver son incarnation « idéale » au moment où Michel Rocard d’abord devient secrétaire général du PSU (1967) puis Edmond Maire secrétaire général de la CFDT (1971). Ce qui a rapproché les deux organisations, de 1968 à 1974 et dans les années qui ont suivi, a été la conviction que la transformation sociale devait essentiellement, résulter de l’action collective et de la diffusion du pouvoir à tous les niveaux de la société, et non de la seule action de l’État. La notion d’« autogestion » a résumé, pour un temps, cette aspiration. Ceci explique que PSU et CFDT aient marqué leurs réticences vis à vis du Programme Commun de gouvernement, conclu en 1972, par le PS, le PCF et le Mouvement des radicaux de gauche, jugé trop étatiste. Ce qui ne les empêchait pas de s’inscrire dans une critique du capitalisme et de se retrouver dans le slogan : « nationalisations, planification, autogestion ». Il y eut aussi des tensions, quand le PSU voulut développer des groupes politiques dans les entreprises, mais le combat des LIP, en 1973, a fait travailler de concert le PSU et la CFDT.

L’épisode le plus connu pour les convergences entre Michel Rocard et Edmond Maire s’est situé, après l’élection présidentielle du printemps 1974, et la courte défaite de François Mitterrand, avec la préparation des Assises du Socialisme, à l’automne : Michel Rocard et Edmond Maire avaient tiré la conclusion que le PSU n’était plus l’outil politique nécessaire pour l’affirmation d’une gauche autogestionnaire et qu’il fallait, pour cela, entrer au PS, devenu dominant à gauche, pour lui donner une sociologie plus ouvrière et une orientation plus autogestionnaire. Or, Michel Rocard n’entraîna pas la majorité du PSU et Edmond Maire se heurta aux réticences et aux critiques d’une part importante des cédétistes, quand François Mitterrand ne voulait qu’une absorption pour étendre l’influence du PS.

Parallèlement, les deux dirigeants entendaient redéfinir les rapports de la gauche, politique et syndicale, avec l’économie de marché et penser les fondements d’un « compromis social ». Le « recentrage » de la CFDT, qui entendait mettre la négociation au cœur de la pratique syndicale, a commencé en 1977, après la rupture de l’union de la gauche, et s’est achevé en 1979 à son congrès de Brest après l’échec des élections législatives de mars 1978 : Edmond Maire impulse un changement de stratégie, la CFDT s’éloigne de la CGT et entreprend un mouvement de « recentrage sur l’action syndicale », qui consiste notamment à prendre de la distance face aux partis politiques, donc du PS. Le discours dit des « deux cultures », dans lequel Michel Rocard caractérisait « sa » gauche, a donc été prononcé finalement à contretemps au congrès du PS de 1977, et l’affrontement avec la ligne mitterrandiste fut définitivement perdu au congrès de Metz en 1979.

Il est symptomatique que le « courant rocardien » ait consacré en 1979 son numéro 41 de Faire à la social-démocratie(15), alors qu’en réalité tout s’achève déjà. Michel Rocard y demande à tous ceux qui voient dans l’abandon par le SPD de la référence au marxisme lors de son congrès de Bad-Godesberg (1959) de méditer l’exemple français, où « le drapeau de l’anti-révisionnisme et du retour à l’orthodoxie marxiste » a justifié la mise à l’écart de Léon Blum et de ses amis en 1946 et couvert les dérives diverses qu’il reproche (avec d’autres) à Guy Mollet, alors même que la SFIO ne pouvait se prévaloir d’être social-démocrate « puisqu’elle ne possédait aucune des caractéristiques sociologiques et organiques des grandes social-démocraties européennes […] ». C’est une manière de renvoyer dos-à-dos un PS mitterrandien, qu’il catalogue comme héritier de la SFIO, et les social-démocraties alors au pouvoir en Grande Bretagne (pour un mois encore), en Belgique, en Norvège, au Danemark, en Autriche ou en Allemagne, et qu’il n’hésitait pas à critiquer tout au long des années 1970 pour leurs compromis avec le patronat. Dans le même développement, il dénonce les erreurs communes partagées avec le communisme : une croyance excessive dans le rôle de l’État, la bureaucratisation du parti (qui élimine régulièrement ses « révisionnistes » puis sa gauche), une « croyance dans le caractère automatiquement progressiste du développement des forces productives », une « évolution vers le nationalisme ». Dans son élan, Michel Rocard appelle alors à une rupture avec ses deux traditions issues de la même « matrice culturelle » pour lui leur substituer un « socialisme autogestionnaire ». Pourtant, il dresse un bilan plutôt positif de l’action des social-démocraties, rappelant que, côté « réformes de structure », les Britanniques et les Autrichiens n’ont pas moins nationalisé que les Français et que la différence se situe dans l’abandon de l’objectif de socialisation des moyens de production et l’acceptation de l’économie de marché, et que, côté « réformes de répartition », Suédois, Autrichiens, Britanniques et Allemands (voire Néerlandais) ont été avec leur partis et leurs syndicats bien plus efficaces que les Français :

 « Ce constat d’échec pratique [étant] inversement proportionnel aux bulletins de victoires idéologiques que se décernent régulièrement non seulement le parti communiste mais aussi bon nombre de socialistes pour avoir préservé une doctrine révolutionnaire pure et dure. »

Dans le même numéro, Pierre Rosanvallon ajoute que

« La dénonciation de la social-démocratie par les socialistes français […] exprime peut-être d’abord une sorte de mauvaise conscience. Même s’ils sont réformistes, les partis sociaux-démocrates européens restent en effet des partis ouvriers, structurellement liés aux organisations syndicales et puissamment enracinés dans la société civile […]. Rien de tout cela n’existe en France. »

Chez Rocard comme Rosanvallon, on sent dans ces lignes une dénonciation en creux de la ligne du PS alors qu’ils viennent de perdre au congrès de Metz, parlant d’incertitude sur l’avenir du socialisme français et sur la proximité entre le programme commun et ceux du Labour et du parti social-démocrate suédois.

 

Paresse idéologique

Autogestion, pragmatisme et refus des causes de la « mauvaise conscience » donc… On sait aujourd’hui que des trois termes, le premier a disparu. Finalement, les rocardiens ont commencé à penser la social-démocratie au moment où l’illusion de pouvoir la mettre en application en France tombait, car la CFDT n’avait plus l’intention d’entrer dans une telle expérience… donc leur « ralliement » mesuré à la social-démocratie une fois qu’ils ont abandonné la revendication de l’autogestion s’est résumée à un alignement sur le moule libéral et néolibéral, tendance qu’avait commencée à suivre la plupart des autres social-démocraties européennes.

Et la « mauvaise conscience » résonne fortement lorsque l’on se réfère à la déclaration de Pierre Mauroy en 1991, alors premier secrétaire du PS :

« Le Parti socialiste peut être pleinement lui-même, c’est-à-dire social-démocrate. […] Nous l’étions depuis toujours, mais sous la pression d’un fort Parti communiste, nous ne pouvions pas l’être complètement. »(16)

Cette affirmation arrive au moment où l’effondrement du modèle soviétique imposerait une définition nouvelle de la social-démocratie au-delà de cette « troisième voie » de la guerre froide par défaut et au moment où la CFDT rompt les amarres avec le socialisme qui disparaît de ses textes de référence sous l’influence de Jean Kaspar puis Nicole Notat. Pourtant là-aussi, on ne trouve rien sauf en 1994 lorsque Jacques Delors, qui pense encore à l’élection présidentielle, définit la social-démocratie au sens contemporain du terme, en tant que système politique, comme un double compromis entre l’État et le marché d’une part et entre le patronat et les syndicats d’autre part(17) : exit la coordination entre parti et syndicat et, même si le progrès social reste un objectif, exit la transformation sociale.

Il n’y aura pas de définition positive d’une social-démocratie française par la suite. Face à la « troisième voie » de Tony Blair et Gerhard Schröder, Lionel Jospin se contentera en juillet 1998 d’un slogan sans grand contenu « Nous disons : oui à l’économie de marché, non à la société de marché. »(18). Cela n’entache en rien la qualité de son bilan comme premier ministre, mais cela peut éclairer ses insuffisances et le fiasco de sa campagne pour l’élection présidentielle de 2002(19). Du long passage de François Hollande à la tête du PS (1997-2008), on aura du mal à déterminer un contenu à quelques concepts creux qu’il évoquera : de la « cohabitation territoriale », on pourra peut-être imaginer la tentation d’en revenir à une SFIO réduite à ses élus locaux, mais jamais avant son accession à la présidence de la République, on ne saura quoi mettre dans le « réformisme de gauche ». On peut supposer cependant que cette même définition d’un contenu idéologique a manqué à Martine Aubry avant la primaire de gauche remportée par François Hollande en 2011. Le mandat calamiteux (2012-2017) laisse cependant poindre la réalité de ce que signifie la référence à la social-démocratie en France : dans les faits, dès 2012 et plus encore à partir de 2014, la présidence Hollande s’est traduite par une mise en application de la « politique de l’offre » et des réformes structurelles néolibérales, certes réclamées par la commission européenne mais surtout annoncées dans l’essai La gauche bouge qu’il publia chez Lattès avec d’autres en 1985 au nom des « transcourants » du PS sous le pseudonyme de « Jean-François Trans » et dont il est question dans le pamphlet publié par Aquilino Morelle en 2017(20) (21).

Une conclusion s’impose donc : en France, celles et ceux qui se revendiquent « social-démocrates » appartiennent à deux catégories différentes. La première, touchée par un syndrome de « mauvaise conscience », préfère ne plus se revendiquer socialiste croyant que cela charrierait encore une assimilation à l’expérience totalitaire communiste (que je distingue des partis communistes d’Europe occidentale quelle que fut la durée de leur alignement historique sur le stalinisme) et ne cherche à faire aucun effort pour définir le contenu idéologique de ce qu’elle défend, soit une adaptation à la marge de la société en économie de marché. La seconde porte plus directement et ouvertement des choix politiques que les commentateurs ont « pudiquement » qualifiés de sociaux-libéraux et qui ne sont en réalité que l’alignement sur des politiques néolibérales par des dirigeants issus de la gauche.

 

Faut-il être social-démocrate ou transformer la société ?

Revenons pour conclure à nos fondamentaux : la social-démocratie se définit avant tout comme un mode d’organisation partisan : un « parti de masse » fortement structuré, avec de nombreux adhérents et organisations affiliées (mutuelles, coopératives, associations), dont notamment des syndicats ouvriers puissants lui assurant de solides assises dans les classes laborieuses.

Les sociétés européennes ont profondément évolué depuis que ce modèle a émergé puis a décliné. Comme on pouvait le craindre à partir du moment où la gauche au pouvoir s’est résignée (partout en Europe) à s’adapter à la révolution reagano-thatchérienne, puis parfois a décidé d’accompagner (ou même a encouragé) l’application de politiques néolibérales, l’aspiration légitime à l’émancipation individuelle a cédé la place au règne de l’égoïsme généralisé(22) qui ne profite qu’à une infime minorité qui tend à faire sécession de la société, et même subjuguer les États eux-mêmes. L’atomisation de l’engagement social/syndical et politique est une résultante de transformation des structures économiques qui visent à limiter au maximum la capacité des travailleurs à inter-agir et à s’organiser ; la désindustrialisation massive participe de ce phénomène et c’est l’une des principales corrections que nous devrons apporter à l’ordre économique.

Si notre paysage syndical reste organiquement divisé, il bénéficie depuis quelques années d’une unité d’action qui n’a cessé de croître en miroir avec la violence des attaques contre notre modèle social sous les deux mandats d’Emmanuel Macron : les illusions sur la capacité de négocier avec un tel exécutif ont été réduites à néant pour les organisations syndicales dites « réformistes » (CFDT, CFE-CGC, UNSA) qui se sont rapprochées des organisations dites « protestataires » (CGT, FO, FSU…), si tant est que cette qualification convienne à des confédérations qui signent beaucoup d’accords d’entreprise. C’est un point d’appui dont il faut profiter et si la « fédération populaire » des insoumis a refroidi les syndicats, il devient plus qu’urgent de trouver une forme de coordination entre gauche politique et gauche sociale, sur le modèle décrit par Léon Blum en 1920.

Côté organisation politique, également, le travail de reconstruction reste entièrement à faire. Les modes d’organisation gazeuse structurée autour d’une entreprise personnelle, comme la France Insoumise (et dans le camp opposé le parti fondé par Emmanuel Macron), ont démontré hors campagne électorale leur incapacité à impulser une mobilisation durable de la société (il suffit de regarder les appels à manifestation ou à la grève hors de toute concertation avec les syndicats). Il faudra bien reconstruire une organisation prétendant au rassemblement des travailleurs : si certains veulent appeler cela un « congrès de Tour à l’envers », pourquoi pas, mais le périmètre n’est pas aujourd’hui déterminé(23). Et au-delà du discrédit des partis de gauche résultant du rejet des trahisons gouvernementales (avant tout celles de François Hollande), il convient d’aborder de front la question de l’efficacité de l’action publique et donc de la décision publique : nos concitoyens choisissent d’autant plus l’abstention qu’ils ont le sentiment que leur vote ne compte pas. Cela implique de réparer les dégâts sur le désarmement de l’État, conséquence avant tout des politiques néolibérales, mais aussi d’une fuite en avant dans la décentralisation et d’une déconnexion croissante de la construction européenne des aspirations populaires : on ne détruira pas l’Europe en redonnant des marges de manœuvre à l’État-Nation et, au contraire, les collectivités territoriales retrouveront ainsi un soutien dont elles manquent cruellement. Cela n’est pas contradictoire avec l’aspiration à plus de participation des citoyens aux décisions, et c’est sans doute cela qu’il faut retenir de la « deuxième gauche » (y compris dans l’entreprise) ; mais il serait parfaitement absurde d’opposer participation populaire et souveraineté populaire.

Mais si la social-démocratie a pu avoir un effet d’entraînement, ce n’est pas uniquement parce qu’elle avait une dynamique organisationnelle, mais parce qu’elle portait y compris par la réforme, un projet révolutionnaire. Encore faut-il donner une définition à la révolution nécessaire… Revenons donc à Blum quand à Tours en décembre 1920, il doit définir un socialisme démocratique et révolutionnaire :

« Je ne connais qu’un socialisme, le socialisme révolutionnaire, puisque le socialisme est un mouvement d’idées et d’action qui mène à une transformation totale du régime de la propriété, et que la révolution, c’est, par définition, cette transformation même. »

Revenons aussi à Rocard, quand secrétaire général du PSU en 1969, il répond dans un livre d’entretiens(24) :

« La révolution est un profond changement de société. Depuis Marx, on ajoute : un profond changement de société qui s’exprime par une transformation radicale des rapports de production, des structures de production. »

Face à la confiscation des richesses par une minorité de plus en plus infime de l’humanité, face aux dangers que la dégradation écologique fait peser sur l’avenir de l’humanité, qui peut croire encore un seul instant que ce qui joue et ce qui est nécessaire n’est pas « une transformation radicale des rapports de production, des structures de production » ? On voit aujourd’hui la gauche, même celle qui se prétend la plus radicale, se rallier comme à une bouée de sauvetage à diverses formules de réforme fiscale. Mais si la réforme fiscale est nécessaire, elle ne suffira pas et surtout pas à remplacer un projet de société ou une orientation idéologique. La gauche ne saurait se contenter de ne proposer au Parlement que des crédits d’impôt pour agir sur le pouvoir d’achat des Français : nous devons cesser de nous enfermer nous-mêmes dans la doxa néolibérale et explorer des solutions plus structurelles, qui passent par la réorganisation de la production en s’intégrant dans une planification écologique qui transforme durablement les conditions et les objectifs de la production, la pré-distribution, la participation des travailleurs à la conduite des entreprises (donc à la répartition de la plus-value) et bien sûr les salaires !

Il est temps de se poser les bonnes questions : la révolution citoyenne ne viendra pas sans une réflexion politique approfondie : l’échec probable de la gauche dans les mois qui viennent pourrait bien naître tout à la fois de la paresse maximaliste de la France Insoumise que de la paresse de ses opposants à travailler ensemble à un véritable projet de société (et donc de l’incapacité à mettre en scène et à populariser un travail qui n’existe pas) ; la déconfiture de la primaire de gauche en 2026 n’excuse d’ailleurs pas la paresse de ceux qui y restent réfractaires.

Les uns et les autres peuvent se renvoyer la balle et continuer à s’insulter jusqu’à la faillite au printemps 2027. Il faudra être plus conséquent pour construire les instruments de la renaissance par la suite.

 

Frédéric FARAVEL

Membre de la Direction Nationale de la Gauche Républicaine et Socialiste

 

Références :

(1) Gilles Candar, Le Socialisme, Milan, collection « Les essentiels », 1996.

(2) Michel Winock, Le Socialisme en France et en Europe : XIXe – XXe siècle, éditions du Seuil, 1992

(3) André Donneur, Histoire de l’Union des Partis socialistes pour l’action internationale, (1920-1923), Université de Genève, Institut Universitaire des Hautes Etudes Internationales, 1967

(4) Précision chronologique : la période d’observation retenue pour les pays concernés s’étend de 1945 à 1981.

(5) Léon Blum, discours prononcé au 38e Congrès national de la SFIO, le 1er septembre 1946

(6) Raymond Aron estimait d’ailleurs en 1963 à la radio sur France III Nationale lors de la « Quinzaine Karl Marx » que la puissance des syndicats au sein du capitalisme occidental moderne permettait de peser sur la répartition des richesses ; cela invalidait selon lui l’analyse de Marx sur l’accaparement automatique par les capitalistes et l’appauvrissement inéluctable des prolétaires. C’était faire bien peu de cas de décennies de luttes engagées par le mouvement ouvrier en grande partie sous influence marxiste.

(7) Philippe Marlière, « La social-démocratie telle qu’elle est », Contretemps, 26 mai 2009 : https://www.contretemps.eu/philippe-marliere-social-democratie-telle-quelle-est/

(8) Alain Bergounioux et Bernard Manin, Le Régime social-démocrate, Presses universitaires de France, 1989

(9) Anthony Giddens, Tony Blair, La Troisième voie. Le renouveau de la social-démocratie, Seuil, Paris, 2002

(10) « Je conteste cette lecture de la charte d’Amiens, je trouve que ce n’est pas une bonne lecture. » Manuel Bompard, coordinateur national de la France insoumise explicite le rapport de son mouvement aux syndicats sur le plateau de « Ça ira ! » le 30 octobre 2025 : https://www.humanite.fr/politique/la-france-insoumise/budget-syndicalisme-municipales-manuel-bompard-face-a-lhuma-ca-ira

(11) « Jean-Luc Mélenchon appelle à la grève générale le 10 septembre et relance la mobilisation contre le budget de François Bayrou », Le Monde 22 août 2025 : https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/08/22/jean-luc-melenchon-appelle-a-la-greve-generale-le-10-septembre-et-relance-la-mobilisation-contre-le-budget-de-francois-bayrou_6633551_823448.html

(12) « La CGT dénonce l’“attaque totalement scandaleuse” de Jean-Luc Mélenchon contre sa secrétaire générale, Sophie Binet », Le Monde 21 janvier 2026 : https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/01/21/la-cgt-denonce-l-attaque-totalement-scandaleuse-de-jean-luc-melenchon-contre-sa-secretaire-generale_6663524_823448.html

(13) Hervé Hamon et Patrick Rotman, La Deuxième gauche : Histoire intellectuelle et politique de la CFDT, Ramsay (1982)

(14) On peut aussi ajouter à cette liste des organisations comme l’Action catholique ouvrière (ACO), Vie nouvelle ou Chrétiens pour le socialisme (CPS).

(15) « Qu’est-ce que la social-démocratie ? », Faire, mensuel pour le socialisme et l’autogestion, avril 1979, publié chez Points, collection « Points politique »

(16) Pierre Mauroy, Discours de clôture de l’université d’été du PS à Ramatuelle, septembre 1991 : https://www.lemonde.fr/archives/article/1991/09/06/les-socialistes-ne-veulent-pas-tirer-des-conclusions-electorales-hatives-de-l-effondrement-du-communisme_4038813_1819218.html

(17) Jacques Delors et Dominique Wolton, L’unité d’un homme, Odile Jacob, 1994

(18) Déclarations de M. Lionel Jospin, Premier ministre, sur les relations entre la France et la Grande-Bretagne, la construction européenne, l’Europe sociale et la politique étrangère commune, Londres le 23 juillet 1998 : https://www.vie-publique.fr/discours/137483-declarations-de-m-lionel-jospin-premier-ministre-sur-les-relations-en

(19)  Emmanuel Maurel, Tout retenir de Lionel Jospin : l’intégrité, les avancées comme les loupés, 25 mars 2026 https://g-r-s.fr/tout-retenir-de-lionel-jospin-lintegrite-les-avancees-comme-les-loupes/ ou https://revue-laudace.fr/tribunes/tout-retenir-de-lionel-jospin-lintegrite-les-avancees-comme-les-loupes/

(20) Aquilino Morelle, L’abdication, Grasset (2017)

(21) « Le livre caché de François Hollande », Le Point, 16 janvier 2017 : https://www.lepoint.fr/politique/le-livre-cache-de-francois-hollande-16-01-2017-2097488_20.php

(22) Camille Peugny – Le triomphe des égoïsmes, Une nouvelle contrainte sociale – Presses universitaires de France (2026)

(23) Le rendez-vous manqué de la gauche en 2022 sera-t-il définitif ? (troisième partie) : https://letempsdesruptures.fr/2022/09/05/le-rendez-vous-manque-de-la-gauche-en-2022-sera-t-il-definitif-3-3/

(24) Le PSU et l’avenir socialiste de la France, Seuil, collection Politique (1969)

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