« on ne fait rien de sérieux si on se soumet aux chimères, mais que faire de grand sans ? »
La mémoire d’une nation et la manière qu’elle a de la faire vivre à travers ce que l’on appelle communément un roman national n’est pas l’histoire, au sens où on l’entend d’une science humaine qui établit les faits historiques et qui les analyse.
La première en appelle aux mythes et aux références communes et en fabrique de nouveaux au besoin. Elle pousse à la simplification pour être partagée par le plus grand nombre. La seconde en appelle aux faits et ne recule pas devant la complexité qu’une analyse précise des faits nourrit immanquablement. Pourtant, l’une est indispensable à l’autre, et inversement.
Les Mémoires de Guerre du Général de Gaulle en sont une illustration chimiquement pure. L’auteur annonce au lecteur dès le titre qu’il saura tout et dans le détail de ce conflit et pourtant, dès le premier paragraphe c’est de sentiment aussi bien que de raison et de princesse des contes et de madone aux fresques des murs qu’il nous entretient. Car si on ne peut nourrir la mémoire sans écrire de Mémoires, il n’existe pas non plus d’Histoire sans histoires. Pas plus qu’il n’existe d’Histoire faite seulement à partir d’histoires. Pas de hasard à ce que Malraux fasse dire au personnage du même Général dans Les chênes qu’on abat « on ne fait rien de sérieux si on se soumet aux chimères, mais que faire de grand sans ? ».
Déjà tout au long du 19ème et de la première moitié du 20ème siècle, les acteurs politiques de la Troisième République avaient su tisser ce lien entre mémoire et histoire, non sans malmener la seconde pour nourrir la première, façonnant parallèlement les images d’une France tout à la fois fille ainée de l’Eglise, patrie de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et puissance impérialiste et « civilisatrice » par la colonisation. Il aura fallu pour cela le fil blanc des histoires pour tenir les coutures de l’Histoire car à lire ces poncifs égrenés les uns derrière les autres, chacun mesure une évidente contradiction. Nous avons colonisé au nom des Droits de l’Homme comme nous avons obtenu la capitulation nazie le jour où commencèrent les massacres de Sétif. Ne cherchez pas l’erreur, cherchez la puissance du récit mémoriel et non l’analyse historique.
Ce hiatus entre posture civilisatrice et réalité coloniale est devenu intenable au lendemain de la seconde guerre mondiale, le conflit agissant comme un révélateur. Nous ne vivons pas un autre phénomène aujourd’hui avec les conflits commerciaux et militaires décidés par Donald Trump.
Tout au long des années 1990 et 2000 la post-guerre froide n’en finit pas de voir les Etats-Unis d’Amérique prétendre préserver le monde par des guerres préventives dont il apparait désormais même aux plus atlantistes qu’elles servirent avant tout les intérêts étasuniens de court terme. Tout comme le mythe de la France civilisatrice ne suffisait plus à justifier la colonisation en 1945 et dans les années suivantes, celui du grand Allié libérateur de 1944 ne permet plus de supporter la posture coloniale de Washington vis-à-vis des Etats européens.
En matière de mémoire, de quoi le trumpisme est-il le nom ? D’un remplacement de la mémoire commune aux anciens Alliés par une mémoire servant l’imaginaire America First. Les deux ne sauraient coexister. Or, on ne modifie pas les fondamentaux d’une mémoire commune aux anciens Alliés sans conséquences sur leurs relations, et celles-ci sont paradoxales. Car en pratiquant une outrance toute personnelle, Trump fait apparaitre aux yeux de tous l’outrance, celle qui a prévalu depuis des décennies en réduisant le sort de la France en 1944 au Débarquement en Normandie présenté comme un fait d’armes étatsunien. Drôle d’histoire qui n’est pas l’Histoire et qui ne peut plus servir de mémoire commune.
L’image que les Français se font de la France est largement construite par des objets culturels venus d’outre-Atlantique. L’apport de cultures étrangères serait une richesse pour la France comme pour n’importe quel autre pays, mais en lieu et place de la diversité culturelle que l’on pourrait en attendre, la France importe dans des proportions conférant au monopole des produits culturels d’outre-Atlantique. Nos musiques, nos séries, nos réseaux sociaux, nos films sont pour une grande partie d’entre eux états-uniens. Cette colonisation culturelle [1] fera l’objet d’une autre note, mais je souhaiterais ici développer les effets que cet impérialisme produit sur notre mémoire collective.
Il faut tuer le soldat Ryan
En raison de la grande production cinématographique sur la période ainsi que des horreurs innommables qui y ont été commises, la Seconde Guerre mondiale peuple l’imaginaire des Occidentaux. En 1945, alors qu’un sondage de l’IFOP interrogeait les Français pour leur demander quelle nation avait le plus contribué à la défaite de l’Allemagne, 57% répondaient l’URSS, et seulement 20% les États-Unis. En 2015, la proportion s’est littéralement inversée : 60% des Français perçoivent les États-Unis comme les plus grands contributeurs à la victoire des Alliés. Ce retournement n’a rien de naturel, mais procède d’une construction culturelle patiente, systématique, dont Hollywood constitue sans doute le vecteur le plus puissant.
Il en va ainsi du débarquement, le « Jour J », que de plus en plus de Français nomment désormais, comme un symbole de cette colonisation mentale, le « D Day ». Pour des générations d’Européens, l’image du débarquement s’est d’abord confondue avec Le jour le plus long, véritable film de propagande de Darryl Zanuck tourné en pleine guerre froide en 1962, puis avec le film de Steven Spielberg Il faut sauver le soldat Ryan, sorti en 1998. Dans ces deux films, la narration laisse croire que le destin de la guerre se serait joué sur les côtes normandes, alors qu’en réalité ce débarquement (aussi impressionnant en logistique fut-il) était pensé pour fixer des troupes allemandes à l’Ouest afin de favoriser l’avancée des troupes soviétiques à l’Est. L’historien Jean-Luc Leleu souligne, à cet égard, que les affrontements sur les plages de Normandie portent déjà en germe les rapports de force de l’après-guerre, bien davantage qu’ils ne prolongent, à proprement parler, la logique des grandes batailles de 1944. Il s’agit d’inscrire cet épisode comme le grand œuvre des États-Unis d’Amérique sur le front européen. Le film de Spielberg, qui façonne désormais totalement l’imaginaire visuel, presque charnel, du débarquement, invisibilise la réalité historique. Il omet d’une part, le rôle décisif de la Résistance intérieure française, dont les actions de sabotage, de renseignement et de coordination furent essentielles au succès des opérations alliées. Il minore, d’autre part, l’engagement massif des forces britanniques et canadiennes – plus nombreuses que les troupes américaines lors du Jour J ! Comme personne… ne le sait.
Ne nous y trompons pas, le débarquement n’a pas toujours occupé la place qu’il occupe aujourd’hui dans les mémoires de la Seconde Guerre mondiale. Il existe une histoire de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, et elle pèse beaucoup sur la France de 2026. En l’espèce, le débarquement de Normandie n’était pas commémoré en France jusqu’en… 1984, lorsque François Mitterrand choisit de bouleverser les usages en la matière. Bien évidemment, honneur soit rendu à ces soldats venus de l’autre côté de l’Atlantique pour vaincre l’armée allemande. Il ne s’agit pas de mettre en doute leur courage. Pour ceux qui n’y ont pas laissé la vie, il est bien évident que cet épisode fut le plus marquant de leur jeunesse, voire de leur existence et que la France doit à chacun d’eux une reconnaissance à la hauteur de la beauté de leur geste. Simplement, il s’agit de remettre la caserne au milieu du village.
Aux historiens de nous expliquer les tenants et les aboutissants de cette guerre atroce, mais aux politiques d’en faire un usage politisé, quoique fondé sur la science. Puisque l’importance du débarquement dans la Seconde Guerre mondiale est essentiellement construite, rien n’interdit de penser autrement cet agencement mémoriel.
Pourquoi, par exemple, le débarquement de Provence demeure-t-il si largement ignoré dans l’espace public et dans les représentations collectives ? Peut-être moins décisif sur le plan militaire, puisqu’entamé deux mois après le débarquement en Normandie, il permet néanmoins aux Alliés, empêtrés sur le théâtre de guerre italien, de libérer tout le Sud et l’Est de la France en quelques mois. Surtout, et c’est ici que l’aspect mémoriel est intéressant, sur les 350 000 soldats engagés dans ce débarquement, 250 000, sous les ordres du général de Lattre de Tassigny, sont Français ! Le général de Gaulle, mis de côté dans les préparatifs du débarquement sur les plages normandes, est celui qui pousse pour ce second débarquement pour faire la jonction avec les forces du premier, contre l’avis notamment de Churchill.
Les troupes françaises, pour beaucoup issues de l’Armée d’Afrique, avaient auparavant combattu en Italie (ici encore, la moitié des troupes était françaises !), dans des conditions extrêmement difficiles, contribuant de manière décisive à la percée alliée. Cette séquence, fondamentale, est absente des grands récits contemporains. Elle ne bénéficie ni de la même visibilité médiatique, ni du même traitement symbolique. Pourtant, il y aurait un intérêt double à mettre en avant le débarquement en Provence.
Premièrement, rendre à la France et aux Français la part qu’ils ont prise dans la victoire des Alliés. Sur les réseaux sociaux, les blagues « french surrender » sont légion, et nos jeunes compatriotes y sont exposés. Dans les films grand public, le rôle des armées françaises est minoré, voire ignoré. Si la défaite de juin 1940 et la collaboration active de Vichy est une honte, une forfaiture dans l’histoire de France, rien n’empêche d’assumer et cette part d’ombre, et la part de lumière jouée par les résistants de l’intérieur et les soldats français venus d’Afrique. Mettre en avant le débarquement en Provence, c’est aussi une manière, sans manquer de respect aux héros états-uniens enterrés au cimetière de Colleville-sur-Mer, de rééquilibrer le poids que ce pays a dans l’imaginaire occidental de la Seconde Guerre mondiale. En d’autres mots, une décolonisation mémorielle.
Deuxièmement, rendre honneur aux troupes oubliées de la France libre. Je veux parler, notamment, des troupes coloniales. Car l’amnésie relative à ce second débarquement n’est pas le fruit du hasard. Elle s’explique en partie par une volonté de reléguer au second plan les tirailleurs sénégalais, les goumiers marocains, les spahis algériens qui ont payé un tribut humain considérable dans les campagnes d’Afrique, d’Italie et de France. D’après l’historien Jacques Frémeaux, De Lattre de Tassigny fit débarquer en Provence une armée composée de 8% de Français de métropole, 10% d’Africains noirs et de 82% de soldats provenant d’unités de l’Armée d’Afrique (dont 50% de Maghrébins). 250 000 soldats auxquels vinrent s’amalgamer au fil de la campagne militaire 150 000 volontaires des Forces Françaises de l’Intérieur. En somme, cette armée est l’incarnation littérale de la France libre : la résistance intérieure et les troupes venues libérer la France métropolitaine. Mais alors, pourquoi ne voit-on pas de troupes noires ou maghrébines sur les photos de la libération des villes françaises ? A cause du blanchiment des troupes coloniales qui a consisté à retirer, sur ordre du chef d’état-major américain Walter B. Smith, les troupes d’Afrique subsaharienne à partir de janvier 1944, pour ne pas remettre en cause la ségrégation qui était toujours à l’ordre du jour aux États-Unis. Voilà une autre tâche de l’histoire qu’une anamnèse mémorielle pourrait contribuer à effacer. Pour les millions de Françaises et de Français issus de la colonisation, ce geste aurait une force considérable.
Décoloniser le récit mémoriel américain de la Seconde Guerre mondiale est un défi que notre pays doit relever. L’exemple du débarquement de Normandie et du débarquement de Provence permet de montrer que notre mémoire collective est un champ de bataille, où se jouent des rapports de pouvoir et des formes d’influence. En ce sens, la décolonisation mémorielle est une condition de la souveraineté politique puisqu’elle elle permet de penser par nous-mêmes, à partir de ce que nous sommes, et non à travers les images que d’autres ont produites pour nous.
En guise de conclusion
En guise de conclusion, nous reproduisons le discours de Charles de Gaulle du 23 avril 1968, à l’occasion de l’inauguration de la plaque commémorative de la 1re armée sur le quai Henri IV, à Paris, car on ne saurait mieux dire :
« Aux Soldats de la Première Armée Française qui, devant l’Histoire, ont payé le Prix de la Liberté.
La France pourrait-elle oublier cette Armée venue d’Afrique qui réunissait les Français libres de la 1re DFL, les pieds noirs, les goumiers et les tirailleurs marocains, algériens, tunisiens, sénégalais, les soldats des territoires d’Outre-mer, les évadés de France par l’Espagne, les anciens de l’Armée d’Armistice et des Chantiers de Jeunesse.
La France pourrait-elle oublier ces 250 000 hommes auxquels, par la volonté du Général Jean de Lattre de Tassigny, vinrent s’amalgamer 150 000 volontaires des Forces Françaises de l’Intérieur.
La France pourrait-elle oublier que cette armée a libéré le tiers de son territoire et que, sans elle, son chef n’aurait pas été à Berlin le 8 mai 1945 pour signer l’acte de capitulation de l’Allemagne.
Pourrions-nous accepter que nos cimetières où se mêlent par milliers, les croix chrétiennes, les étoiles juives et les croissants de l’Islam, soient ensevelis sous l’oubli et l’ingratitude.
Le Souvenir ! C’est non pas seulement un pieux hommage rendu aux morts, mais un ferment toujours à l’œuvre dans les actions des vivants. »
Note :
[1] Il est évident que le terme de « colonisation » est ici volontairement provocateur. Notre vassalisation est largement consentie, et la France n’a pas eu à subir le centième des spoliations, humiliations et violences subies par les peuples réellement colonisés. Reste que l’usage de ce terme hyperbolique me semble indispensable, quitter à choquer, pour déciller les yeux de mes compatriotes, et plus particulièrement des décideurs politiques.