
Sauvons les meubles : un film sur la dette des mères
Par une approche discrètement féministe et subversive, la réalisatrice belge Catherine Cosme invite, dans son nouveau film Sauvons les meubles, à interroger ce que les mères doivent — et lèguent
Le film raconte l’histoire de Lucile, photographe indépendante qui vit en Belgique depuis plusieurs années, appelée par son frère à la rejoindre dans le sud de la France pour faire face au décès imminent de leur mère malade. Entre névroses familiales et fissures sociales — Lucile incarne une figure de « transfuge de classe », n’ayant gardé ni l’accent ni les codes de son milieu d’origine —, se dévoile peu à peu le secret que la mourante cache depuis plusieurs années à ses enfants : elle a contracté une dette de plusieurs milliers d’euros, auprès de différents organismes de crédits, au nom de sa fille. Se déroule alors au drame familial mêlant colère, ressentiment et culpabilité des enfants vis-à-vis de leur mère, à un propos plus politique sur les normes de genre et la violence du capitalisme.
S’il est un sujet qui retient l’attention des féministes ces derniers mois, ce sont les relations mères-filles, et les effets que le patriarcat produit sur ces dernières. Ainsi, l’ouvrage récent de Claire Richard Pardonner à nos mères (Ed. Les Renversantes, 2026) propose une réflexion, appuyée de témoignages, sur la « matrophobie » ou la peur des filles de ressembler à leur mère, comme manifestation intime des effets du patriarcat. Deux podcasts y ont également été consacrés, l’un centré sur la violence des mères sur leurs filles (Émotions, « Le mal de mère : de mères en filles, briser la malédiction de la violence maternelle ») [1], l’autre, de Charlotte Bienaimé, sur la complexité de la transmission dans les relations mère-filles (Arte radio, Un podcast à soi, « Tout sur nos mères ») [2].
Le film de Chatherine Cosme ne s’inscrit pas dans la lignée immédiate de ces travaux, en ce qu’il ne se définit pas explicitement comme féministe, ni ne fait de la relation mère-fille l’épicentre de son intrigue. Néanmoins, son analyse peut être éclairée par ces réflexions, et l’entremêlement du sujet de la filiation avec celui de la dette financière donne au film une épaisseur particulière.
En effet, si le sujet en lui-même n’est pas nouveau, Simone de Beauvoir analysant déjà dans Le Deuxième Sexe (1949) la transmission des contraintes patriarcales subies par les mères à leurs filles, il n’a que rarement été pensé sous l’angle de la dette, en dépit de la centralité de ce concept dans les études sur le care [3]. C’est sous cet angle que la trame proposée par le film de Catherine Cosme soulève des questions aussi pertinentes qu’actuelles : de quoi est constituée la dette des mères, envers la société et envers leurs enfants ? Quelle part de cette dette ces dernières transmettent- elles à leurs filles ?
Ces questions sont d’autant plus centrales que l’opinion publique est prompte à pointer du doigt les mères défaillantes — notamment dans les classes sociales les plus défavorisées [4] — sans que les contours moraux, matériels et économiques de la dette de ces mères n’aient été préalablement définis.
Dans le film, il semblerait que la dette de la mère de Lucile soit double. Elle est morale, d’abord, en ce qu’elle n’a pas été suffisamment aimante avec sa fille aînée, allant jusqu’à commettre un acte de trahison ultime en usurpant son identité pour contracter ses crédits. Elle est également financière, puisqu’elle vit depuis de nombreuses années à crédit, dans l’impossibilité de faire face aux charges familiales et de mettre son commerce local au pas de la cadence de productivité capitaliste.
En outre, le film aborde la transmission de cette dette à Lucile : cette dernière se retrouve elle-même débitrice des montants dus par sa mère, cette dernière ayant donné son nom à tous ses créanciers. Symboliquement, c’est la charge du soin, trop lourde pour ses épaules malades, qu’elle transmet à sa fille. Cette dette est complétée par les rappels à l’ordre que la mère de Lucile lui impose quant à ses obligations genrées (faire preuve de davantage de tendresse, se mettre en couple, faire des enfants…). Toutefois, l’ambivalence de ces injonctions n’est nullement évacuée par le film, la mère de Lucile lui révélant sur son lit de mort qu’elle aurait souhaité, comme sa fille, faire des études et choisir sa carrière, ce qui ne lui a pas été rendu possible par la société de l’époque. C’est aussi là que réside la finesse dont fait preuve Catherine Cosme dans son analyse des tensions familiales : ces dernières s’inscrivent toujours dans le cadre plus large des tensions sociétales.
Ce qui distingue Sauvons les meubles d’autres comédies dramatiques plus classiques sur les questions de dette et d’héritage familiaux entre mère et filles (on peut penser, par exemple, au récent film de Maryam Touzani, Rue Málaga, sorti en 2026), c’est la discrète subversion des rôles genrés traditionnels que propose la réalisatrice. En effet, les hommes jouent avec des perruques blondes et se laissent submerger par leurs émotions, quand les femmes — et même les jeunes filles, à travers le rôle central de la nièce de Lucile- sont garantes pour les unes de la survie financière du foyer, pour les autres de la rationalité des décisions familiales. Lucile incarne ainsi une forme de lucidité face à la folie collective qui envahit la maison familiale — le téléphone sonne depuis des mois sans que personne n’y réponde et on préfère le gâteau au chocolat au tri des factures. Cette lucidité est associée par les membres de la famille à une forme de dureté, se faisant ainsi l’écho de ce qui est autorisé ou non par les normes du genre aux figures féminines.
Cependant, chacun.e trouve dans ce film son espace de résistance aux injonctions, démontrant que c’est dans la complexité et l’ambivalence des liens que les unions se créent pour faire face à l’adversité, que cette dernière s’incarne dans la maladie, la brutalité financière ou le patriarcat.
Sauvons les meubles parle ainsi du mélange de tendresse et de colère qu’il nous faut pour rester debout face à la violence capitaliste et aux normes de genre étriquées, sans que ce poids ne repose uniquement sur les mères. Il tire de ce propos tout son charme et son épaisseur politique.
Marie Vilar
[1] https://louiemedia.com/emotions/le-mal-de-mere
[2] https://www.arteradio.com/son/tout-sur-nos-meres-1-2-memoires-de-filles
[3] Voir, en ce sens, les travaux de l’économiste espagnole Amaia Pérez Orozco : https://shs.cairn.info/publications-de-amaia-perez-orozco–718606?lang=fr
[4] Sur la stigmatisation des mères dans les classes populaires, lire La puissance des mères de Fatima Ouassak (2020), et Laisse pas traîner ton fils : comment l’Etat criminalise les mères seules, de Selim Derkaoui (2025)

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