« Crise de vers » : le poète mal armé dans le nihilisme fin de siècle ?
À l’heure où Mallarmé écrit, la tradition a perdu de sa superbe, en poésie comme en politique. La IIIème République connaît des débuts difficiles, mais réussit peu à peu à s’imposer face aux monarchistes. Un esprit de laïcité se répand dans la société, où l’on compte de plus en plus d’agnostiques et d’athées. « Le Ciel est mort. » nous dit le poète ; et cela vaut aussi pour la poésie. Victor Hugo était « le vers personnellement » : sa mort signe aussi celle du système métrique classique. Malgré ses accents parfois nostalgiques, Mallarmé sait bien qu’aucun retour en arrière ne sera possible. Quand il commence à écrire en vers libres, cela fait longtemps qu’on a touché au vers. Laforgue s’amusait à faire des « vers faux » d’onze ou treize syllabes. On jouait aussi avec le « e » muet, qui autorise plusieurs rythmes pour un même vers. Auparavant considéré comme un signe patent d’ignorance, ces « savantes dissonances » font les délices des poètes de la fin du XIXè siècle. Cette esthétique de l’écart se déploie donc par rapport à une forme ancienne dont on suscite la réminiscence.
Ce sentiment de décalage est aussi celui qu’on ressent dans la modernité. La révolution industrielle a transformé les modes de vie : l’exode rural, l’accroissement des villes et le développement de nouveaux moyens de transport arrachent l’individu à ses anciens réseaux de sociabilité. Dans cette société « sans stabilité, sans unité », il est impossible de passer par les anciens canons pour exprimer la diversité des sujets modernes. C’est ainsi que Mallarmé justifie l’apparition du vers libre, qui permet d’exprimer la subjectivité humaine dans toutes ses subtilités : « N’est-ce pas quelque chose de très anormal qu’en ouvrant n’importe quel livre de poésie on soit sûr de trouver d’un bout à l’autre des rythmes uniformes et convenus là où l’on prétend, au contraire, nous intéresser à l’essentielle variété des sentiments humains ! » Mallarmé est pris dans un paradoxe : pour lui, le vers doit continuer d’entretenir des rapports avec les vieilles proportions, tout en exprimant l’idiosyncrasie de l’artiste. Face aux ruines de la tradition dans laquelle le poète est pourtant toujours enraciné, l’enjeu est donc de se libérer de la menace du nihilisme en se forgeant de nouvelles valeurs, tant morales que poétiques. Tout comme la République se doit d’inventer un style de sacralité neuve, les poètes doivent se trouver d’autres rythmes et d’autres décomptes que celui des syllabes.
À la recherche d’un absolu moderne
On ne trouve pas chez Mallarmé de théorie unifiée du vers libre : il oscille entre une conception du vers-ligne, qui se trouve là où on a cherché à imprimer un rythme au discours ; et une conception extensive du vers-généralisé où il devient le tissu-même de la langue. Mais Mallarmé est le premier en France à proposer une poésie visuelle typographique. Dans son Coup de dés, il varie les tailles de police et créent des blancs sur la page, qui permettent un « espacement de la lecture » et changent le rythme avec lequel on éprouve le texte. Mallarmé est à la poursuite du Néant, de ce qu’il considère comme le point de fuite ultime du poème, cet « aboli bibelot d’inanité sonore ». Ce manque originaire dans lequel se tramerait la langue prend la place d’un nouvel absolu susceptible de remplacer l’Azur décrépi. Le poète aspire à accéder au Néant en ouvrant ses sens à l’ensemble de l’univers. Figuré par les blancs sur la page, il devient l’armature du poème, qui développe son propre régime de sens.
Dès lors, on peut penser au poème mallarméen comme à un chaos-germe, idée empruntée à Deleuze. L’œuvre est une catastrophe qui fait naître un autre absolu. Cela se joue en deux temps. D’abord, le poète installe l’armature du poème, ce système de blancs et de vers-lignes jetés sur la page, en effondrant le régime normal de significations de la langue. Les idées sont décomposées en « subdivisions prismatiques » sous formes de vers. C’est un premier chaos qui crée un ordre propre au poème. Dans un second temps, le chaos devient dynamique. On est pris dans cette armature, le sujet est emporté dans le Néant que le poème figure. Dans un effet-rafale, le texte vit et laisse place au « rayonnement de l’âme », selon les mots de Cézanne. L’absence de signification apparente « signifie davantage ». L’Angoisse qui « sur le Néant en sai[t] plus que les morts », vide improductif de l’exténuation de l’être, fait place à une autre forme de vide fécond et mobile, associé à tous les mouvements de la vie.
Rendre au poème sa matérialité physique, dans le corps et sur la page
Pour écrire ces vers bouleversés, où sens, rythme et image se rejoignent en le Néant, Mallarmé invente une nouvelle forme de concentration extatique qui lui permet de « travailler du cœur ». Le processus de création doit lui aussi faire intervenir corps et esprit d’un seul tenant : « il faut penser de tout son corps, ce qui donne une pensée pleine et à l’unisson, comme ces cordes de violon vibrant immédiatement avec sa boîte de bois creux. » Chez Mallarmé, le poète ne fait pas que jouer de la lyre : il est lui-même l’instrument, qui retranscrit sur la page les mouvements de l’univers qui l’affectent. Ce faisant, Mallarmé inquiète l’opposition entre intériorité et extériorité, passivité et activité. Il se comprend non plus comme sujet, mais comme partie du tout de l’univers. Il espère ainsi atteindre à une « extase pure », qui rappelle une culture bouddhiste que Mallarmé idéalise.
Le poète attend de ses lectrices et lecteurs la même sensibilité. Face au vers libre, la segmentation devient subjective : c’est à nous de placer la coupe et de donner au poème le rythme qui semble sonner juste. « L’oreille, affranchie d’un compteur factice, connaît une jouissance à discerner, seule, toutes les combinaisons possibles. » Cependant, Mallarmé reprend à son compte la contrainte du nombre de syllabes, en la transformant en décompte de mots : en 2011, Quentin Meillassoux explique avoir réussi à déchiffrer le Coup de dés, comme on le ferait d’une partition : le nombre 7 serait partout caché dans le poème, à commencer par le dernier vers, composé de ces sept petits mots : « Toute pensée émet un Coup de Dés ».
Esther Martin