Près de six années après la fin de la Première Guerre mondiale, la France reste marquée par le traumatisme de près de quatre années d’une guerre totale. La société, fragilisée, peine à se reconstruire. La gauche pacifiste et internationaliste est encore marginalisée face au discours de l’ordre et de l’”union sacrée” qui perdure. Les élections législatives de 1919 sont marquées par la victoire d’une coalition de droite appelée “Bloc national” menée par Auguste Isaac.
Dès 1922, cette coalition au pouvoir s’essouffle en raison de nombreux facteurs : la dette de la guerre, l’inflation et les incertitudes à propos des réparations de l’Allemagne empêchent l’économie française de rebondir. De son côté, la gauche s’est fracturée en 1920 au Congrès de Tours (1) et a vu la création du Parti communiste comme conséquence de ses divisions. La gauche parlementaire affaiblie, n’a pas été en capacité d’apparaître comme une alternative crédible au “Bloc national” empêtrée dans son éternel débat entre révolution et réformisme, parlementarisme et modèle de l’Union soviétique.
L’usure du Bloc national après cinq années au pouvoir (1919-1924)
À la veille des élections législatives de mai 1924, le Bloc national est usé par 5 années de réformes ayant profondément malmené l’économie du pays. Alors que l’Allemagne refuse de payer les réparations dues à la France, les impôts sont augmentés dès 1920 où les taux marginaux supérieurs franchissent pour la première fois le seuil des 50 %, pour culminer à près de 90 % en 1924 (2).
Toujours en 1924, la dette publique du pays atteint 150% du PIB, sa charge paralysant considérablement le budget de l’État. Dans cette situation économique fragile, les mouvements sociaux persistent et leur répression est accélérée, renforçant la défiance à l’égard du Gouvernement de droite. Pour toutes ces raisons, le Bloc national est profondément divisé – les radicaux quittent le Gouvernement lorsque Raymond Poincaré est nommé président du Conseil en janvier 1922.
L’espoir d’une gauche radicale (3) au pouvoir
Dans ce contexte, la population française aspire à l’apaisement de la société et à sa stabilité politique et institutionnelle. En ce sens, la coalition du Cartel des gauches est apparue en 1924 comme un compromis entre la nécessité de mener des réformes sociales fortes et le rétablissement des principes républicains. Six années après la fin de la guerre, les attentes sociales du pays restent très fortes. Comment la victoire électorale de cette grande coalition de gauche a-t-elle permis une expérience gouvernementale ambitieuse mais finalement vouée à un échec rapide ?
La campagne législative de 1924 du Cartel des gauches est marquée par une rupture nette avec le Bloc national. La coalition construit sa campagne autour de la défense de la laïcité et du parlementarisme que le Gouvernement sortant a profondément maltraité par des pratiques autoritaires – avec notamment le reproche au président de la République Alexandre Millerand d’avoir outrepassé les droits de sa fonction. En critiquant l’échec financier de la majorité sortante, accusée d’avoir aggravé la dette publique et laissé s’installer une instabilité monétaire durable, la coalition se donne pour ambition de réorienter la politique économique en redressant les finances de l’État dans le respect strict des principes républicains qu’elle entend défendre.
Au sortir des urnes, la coalition obtient près de 287 députés face au Bloc national qui en obtient 259. Comme Emmanuel Macron cent ans plus tard, le président Millerand refuse le résultat des urnes et nomme Frédéric François-Marsal président du Conseil, qui est aussitôt renversé. Édouard Herriot, alors maire de Lyon et député radical du Rhône, prend la tête du gouvernement dès le 14 juin 1924. La SFIO, par fidélité au refus de gouverner dans un cadre bourgeois, acte un soutien sans participation. Quant aux communistes, qui obtiennent 26 députés à la Chambre et désormais rassemblés au sein de la SFIC, ils refusent catégoriquement d’apporter le moindre soutien à cette coalition, qu’ils jugent alors comme une impasse réformiste incapable de transformer l’ordre capitaliste.
Des réformes sociales molles qui se heurtent au “Mur de l’argent”
Dès les premières décisions de son gouvernement, le président Herriot marque le pas à gauche : il fait adopter l’amnistie pour les grévistes de 1920, acte le transfert des cendres de Jean Jaurès au Panthéon pour se rapprocher des socialistes et rompt les relations diplomatiques avec le Vatican et réaffirme la séparation des Églises et de l’État. En effet, il souhaite envoyer un message à la gauche qu’il juge avoir été trop mise à l’écart (4).
Sur le plan économique et fiscal, l’impôt sur le revenu est renforcé notamment sa progressivité et une taxation des hauts-revenus est envisagée. Cette perspective n’enchante guère les marchés d’autant que les socialistes appellent le gouvernement à davantage d’intervention de l’État en la matière. Herriot est coincé : conserver le peu de confiance des marchés ou répondre aux attentes des députés socialistes dont il dépend à la Chambre.
C’est d’ailleurs la position réaffirmée de Vincent Auriol, président SFIO de la commission des finances de 1924 à 1926, qui souhaiterait davantage de fermeté face au monde de la finance. Léon Blum, alors simple député, plaide pour un prélèvement sur le capital afin de remédier à la charge de la dette publique. Contre toute attente, Herriot y consent. Pour protester, le ministre des Finances, Étienne Clémentel, démissionne en avril 1925. Mis en échec par le Sénat, le gouvernement tombe.
D’autres tentatives suivront à travers différents gouvernements jusqu’en juin 1926 mais la crise financière s’empare de la situation politique et fait tomber Aristide Briand. Les radicaux, habitués à gouverner au sein de coalitions tantôt à gauche, tantôt à droite, forment un gouvernement autour de l’ancien président de la République Raymond Poincaré et mettent en œuvre le retour de l’austérité budgétaire. C’en est fini du Cartel des gauches.
Les leçons d’une gauche divisée face à l’exercice du pouvoir
Le cartel des gauches a échoué à transformer son avance électorale dans les urnes en une capacité gouvernementale durable capable de répondre aux crises que traversait le pays, tant les divergences idéologiques voire politiques entre radicaux et socialistes entravaient l’élaboration d’une ligne politique cohérente, en capacité de gouverner. La volonté radicale de restaurer une République parlementaire libérale se heurte aux attentes sociales plus affirmées de la SFIO, tout en suscitant la défiance des milieux économiques et financiers.
Empêtrée dans la réaffirmation des principes républicains, en décalage avec les attentes de la société, les gouvernements successifs ont peiné à convaincre et à rassurer le pays. L’absence de cohérence et de cohésion n’a pas aidé les présidents des conseils successifs à assurer la stabilité. Mais acter l’échec de cette coalition ne suffit pas pour en tirer une leçon pour la gauche. Le Cartel des gauches reste une expérience fondatrice, symbole des tensions durables entre réformisme, unité de la gauche et contraintes de gouvernement, tensions qui structurent encore, sous des formes renouvelées, l’histoire politique de la gauche.
Car cent ans plus tard, lors des élections législatives anticipées de 2024, la gauche restera hantée par ces mêmes démons, avant même d’avoir eu le temps de se frotter à l’exercice du pouvoir.
(1) Congrès de Tours, 25-30 décembre 1920, scission de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) et création de la Section française de l’Internationale communiste (SFIC).
(2) Institut des Politiques publiques, “1914-2014, cent ans d’impôt sur le revenu”, n°12, Juillet 2014, Mathias André et Malka Guillot.
(3) Au début du XXè siècle, le terme « gauche radicale » ne renvoie pas à une vision extrémiste ou antisystème tel qu’aujourd’hui. Il désigne le courant du Parti républicain, radical et radical-socialiste, formation centrale de la IIIᵉ République, héritière du républicanisme des années 1880. Le radicalisme défend alors la souveraineté parlementaire, la laïcité, les libertés publiques, l’impôt progressif et un réformisme social modéré.
(4) Le Défi de gouverner. La gauche et le pouvoir de l’affaire Dreyfus jusqu’à nos jours, p.39. Éditions Perrin, 2024, François Hollande.