
La montée en puissance des néoréactionnaires états-uniens amène à se pencher sur les fondements théoriques de leur antiféminisme : aux racines de leur misogynie, on retrouve une conception profondément inégalitaire
Ce premier semestre 2026 aura été un énième moment de bascule vers le fascisme pour l’extrême droite américaine, qui remet désormais de plus en plus ouvertement en cause le cadre de l’égalité démocratique. Au tournant des années 2000, la démocratie représentait encore pour l’aile droite des Républicains un garde-fou face aux dérives relativistes de la modernité : les néoconservateurs cherchaient à préserver la stabilité de l’ordre social via le cadre de l’Etat de droit, quitte à en imposer la formule à l’international pour se prémunir d’une supposée menace terroriste. Aujourd’hui, le gouvernement états-unien ne s’embarrasse plus à justifier ses ingérences militaires par des appels mystificateurs à la démocratie. Et pour cause : la néoréaction, courant de plus en plus fort chez les Républicains, prône comme politique intérieure le remplacement de la démocratie par une monarchie capitaliste menée par les grands entrepreneurs de la tech. Paru en janvier dernier, l’ouvrage du politiste Arnaud Miranda brosse un portrait saisissant de cette mouvance, qui nous pousse à nous interroger sur le fondement de leur antiféminisme.
Parmi les profils qu’on y découvre, Curtis Yarvin, informaticien reconverti en philosophe à l’usage de la Silicon Valley, semble être l’un des plus influents, très proche du gouvernement Trump. Dans un billet de blog paru en décembre dernier, le parangon de cette nouvelle extrême droite s’inscrit explicitement dans l’héritage du fascisme des années 1930 : entre autres joyeusetés réactionnaires, il souhaite entériner la domination des riches sur les pauvres, des blancs sur les noirs et des hommes sur les femmes, au nom de supposées « hiérarchies naturelles ». Selon lui, la démocratie libérale est dysfonctionnelle, parce qu’elle promeut l’accession au pouvoir des faibles comme les femmes, les pauvres ou les personnes racisées. Sa critique radicale des élites en place semble avoir directement inspiré la création du département d’efficacité gouvernementale en 2025 (DOGE), que dirigeait Elon Musk, et qui devait organiser des licenciements massifs dans la fonction publique.
Le recours à l’idée de « hiérarchies naturelles » est loin d’être accessoire dans leur raisonnement : il repose sur une conception déterministe de la nature humaine, qui permet à ces néo-réactionnaires de promouvoir un ultraconservatisme socioéconomique, au service des intérêts d’une micro-élite états-unienne. Pour les contrer efficacement, il est nécessaire de proposer une autre conception de la nature humaine centrée sur l’invention de soi et la créativité, compatible avec le cadre démocratique.
La référence à un darwinisme social draconien est au cœur de la défense noéréactionnaire d’un ordre social ultra-hiérarchique : selon eux, la performance des individus est uniquement déterminée par la génétique. L’histoire d’un individu n’a peu ou pas d’influence sur ses capacités naturelles. Les différences génétiques induisent donc nécessairement des inégalités de performance entre les individus, sur lesquelles l’ordre social devrait être calqué. Ironie du sort, ce serait le patrimoine génétique qui permettrait aux hommes blancs d’être plus riches et plus performants dans le capitalisme ! Leurs privilèges ne seraient que la conséquence de leur supériorité naturelle : il faudrait entériner cet état de fait et laisser aux hommes blancs le soin de gouverner l’ensemble de la population en raison de leurs capacités supérieures. Dans leur logiciel de pensée, les femmes naturellement inférieures aux hommes ne sont que des ventres au service d’une politique eugéniste de reproduction des gènes supérieurs des hommes.
Cette pensée est si simpliste et incohérente qu’on peut croire inutile d’y opposer un quelconque argument. Pourtant, elle semble convaincre de plus en plus de jeunes — et moins jeunes — hommes de leur supériorité intrinsèque, comme en témoigne l’expansion progressive des courants masculinistes sur internet. L’argumentaire néoréactionnaire évacue en effet tout raisonnement sociologique : un idéologue comme Yarvin oblitère la façon dont les discriminations sociales impactent les trajectoires de vie, freinant parfois l’acquisition de compétences individuelles. Il en vient à confondre ce qui est avec ce qui doit être : les dominations sociales en présence sont naturalisées, sorties de leur contexte d’émergence et ramenées à une supériorité anhistorique des uns sur les autres. Si les hommes blancs bourgeois réussissent mieux dans le système capitaliste actuel, ce n’est pas parce que ce dernier les avantage structurellement ainsi que ne cessent de le montrer les études sociologiques, mais parce qu’ils sont naturellement supérieurs aux autres. Pour Curtis Yarvin, ce ne sont pas les normes du système économique en place qu’il faut remettre en cause mais les individus qui y échouent.
Il se justifie par une référence permanente au quotient intellectuel des individus, censé mettre en lumière la supériorité des hommes blancs sur le reste de la population. Là encore, les jeunes publics sont vulnérables face à l’argument choc du quotient intellectuel, qui prétend chiffrer l’intelligence individuelle. Or, le test de quotient intellectuel est lui aussi construit socialement, situé dans un contexte historique précis. Ainsi, certaines différences de résultat sont imputables à des variations culturelles, et non à des différences cognitives. Les néoréactionnaires mesurent ainsi la performance des individus à l’aune d’un critère unique établi par l’élite scientifique surannée du début du XXè siècle. C’est d’autant plus contradictoire pour de telles pensées de s’appuyer sur un test développé par la communauté scientifique, que les néoréactionnaires s’inscrivent explicitement en faux contre la démarche scientifique moderne dans son ensemble. Leur pensée repose en effet sur un grand nombre de présupposés concernant la nature humaine impossibles à démontrer. En effet, comment démontrer, par exemple, que l’agressivité est un trait de caractère naturellement présent chez les êtres humains, indépendamment du contexte social dans lequel ils le développent aujourd’hui ? Revendiquant l’héritage d’Aristote qui pose que les esclaves sont naturellement inférieurs aux citoyens libres, Curtis Yarvin renonce à l’exigence de scientificité moderne et justifie un ordre social inégalitaire en vertu d’une supériorité naturelle des privilégiés. Il fait ainsi valoir une conception de la nature humaine indémontrable, permettant de justifier les inégalités en présence dans nos sociétés.
Le déterminisme biologique des néoréactionnaires leur permet donc de naturaliser les inégalités sociales en présence, en expliquant qu’elles sont dues à des différences génétiques inaltérables. Ce déterminisme biologique n’est pas toujours identifié et remis en cause par les contempteurs de ces idéologies extrémistes. Pourtant, il est possible d’élaborer une autre conception de la nature humaine moins fataliste, fondée sur la créativité et l’invention de soi permanente. D’un point de vue scientifique, il est faux de dire que le vivant serait entièrement défini par ses gènes. Au contraire, le fonctionnement d’un organisme vivant s’explique par sa capacité à assimiler en permanence la diversité de ce qui lui arrive, et à recomposer une organisation interne en fonction de ces flux nouveaux. Par exemple, ce qui permet à une cellule humaine de rester en vie, c’est l’absorption continue d’éléments extérieurs qui sont ensuite réintégrés à son fonctionnement interne.
De nombreux travaux en biologie permettent de rendre compte de cette créativité structurelle des organismes vivants, qui ne sont pas réductibles à leur patrimoine génétique. Cette variation fondamentale chez le vivant permet même d’expliquer des bifurcations organiques imprédictibles du point de vue génétique. Elle remet en lumière l’importance du milieu de vie pour l’épanouissement de l’individu, qui peut avoir une influence telle qu’il modifie l’expression des gènes eux-mêmes. Sur le plan scientifique, la prévalence univoque accordée à la dimension génétique de la nature humaine est donc impossible à justifier : elle sert cependant un discours misogyne et raciste qui sape les bases théoriques de l’Etat de droit démocratiques, fondé sur l’égalité entre individus.
Force est de constater que l’effort intellectuel de la néoréaction est tout entier dirigé vers une défense du statu quo socioéconomique. Leur conception déterministe de la nature humaine aboutit à figer l’ordre social, en défendant le maintien des inégalités en présence : les hommes blancs bourgeois seraient les seuls à même de gouverner un pays — et c’est d’ailleurs à eux seuls que s’adresse Curtis Yarvin sur son blog. Si les néoréactionnaires souhaitent se débarrasser du régime démocratique, ils font preuve d’un ultraconservatisme sur les plans social et économique, selon lequel les rapports de force en présence doivent rester les mêmes. Curtis Yarvin est très clair sur ce point : selon lui, les délibérations sans fin sur les inégalités économiques conduisent mécaniquement à l’éclatement de violences. Elles entretiennent une incertitude quant au partage des richesses qui nourrit le désir de révolte et le conflit social. Il faut donc entériner l’ordre social actuel — ce que permet sa conception inégalitaire de la nature humaine. Cet aspect de la pensée néoréactionnaire ne peut manquer de séduire les milliardaires américains, à commencer par Donald Trump lui-même. Dès lors, on peut se demander si le relatif succès de ces idéologies n’est pas lié à la mise en avant systématique de ces contenus chocs sur des plateformes numériques détenus par des milliardaires de la Silicon Valley.
Face à cette idéologie nauséabonde qui se répand sur internet à vitesse grand V, en particulier chez les jeunes générations, il semble nécessaire de rappeler que d’autres critères de mesure de la réussite existent. Ainsi, plutôt que de juger la réussite d’un individu à l’aune de la richesse qu’il a accumulée, on pourrait mettre en avant la façon dont son activité contribue à préserver l’habitabilité de notre cadre de vie, en prenant soin des écosystèmes et des rapports sociaux en présence. Si l’efficacité des décisions politiques étaient évaluées à l’aune de la création et du renforcement des relations humaines en jeu, les hommes blancs bourgeois — érigés par les néoréactionnaires en étalon de l’accomplissement humain — nous apparaîtraient sous un jour nouveau, nettement moins performants. Il semblerait alors plus délicat de proclamer leur supériorité naturelle, ainsi que le fait Yarvin en déployant un cadre théorique au service du système économique en place.
Pour aller plus loin :
J.S. Gould, « Eternal metaphors of palaeontology », in Developments in palaeontology and stratigraphy, vol. 5, Elsevier, 1977.
B. Stiegler, Nietzsche et la vie, Paris, Gallimard. 2021.

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