Dans son ouvrage sur La propagande politique de 1950, J.-M. Domenach nous interroge : « Pense-t-on que la vérité, en notre monde, n’ait qu’à paraître pour être reconnue ? ».
Toute l’histoire politique du XXème siècle — et plus encore notre présent — répondent par la négative. Effectivement, la vérité ne circule jamais à l’état pur ; elle affronte des dispositifs, des techniques, et des architectures symboliques capables d’orienter les affects, de conditionner les réflexes et de court-circuiter la raison. C’est à l’analyse de ces mécanismes que s’attacha Serge Tchakhotine (1883-1973), biologiste de formation, disciple de Pavlov et éminent militant politique.
Son principal ouvrage, Le Viol des foules par la propagande politique — publié en 1939 puis considérablement augmenté en 1952 — regorge de logiques analytiques qu’il conviendrait d’actualiser au regard de l’évolution de notre compréhension du psychisme humain et des moyens de communication ; cela afin d’esquisser les bases d’un nouveau programme d’action. Brûlé par la Gestapo, censuré par le ministère français des Affaires étrangères, cet ouvrage ne demande aujourd’hui qu’à être redécouvert plus largement.
Du laboratoire au front propagandiste : d’où parle Tchakhotine
Serge Tchakhotine était un savant polymathe qui franchissait allègrement les frontières, tant disciplinaires que géographiques. Né à Constantinople en 1883, formé à la médecine à Moscou après un début d’études brillant à Odessa, il devint ensuite docteur en biologie à Heidelberg en Allemagne. Rescapé du tremblement de terre de Messine en 1908, collaborateur d’Ivan Pavlov à Saint‑Pétersbourg, trouvons utile de mentionner qu’il était également un éminent francophile.
Mais il fut aussi et surtout un homme profondément engagé politiquement. Cette articulation entre son expérience scientifique et son activité militante constitue la structure de son œuvre.
Militant menchevik dans la Russie prérévolutionnaire, engagé dès la Première Guerre mondiale dans l’organisation scientifique et technique de l’effort de guerre, Tchakhotine soutient le gouvernement provisoire issu de la révolution de Février 1917 avant d’être contraint à l’exil après la prise de pouvoir bolchévique.
Durant la guerre civile, il occupe des fonctions centrales dans les appareils d’information et de propagande des Russes blancs — notamment à la tête de l’Osvag (le service de propagande) de l’Armée des volontaires — expérience qui le désillusionne rapidement. Il se rend ainsi en France en 1919 et parvient à obtenir des fonds pour étudier les oursins.
Après avoir été réintégré au début des années 1920 dans les circuits soviétiques, il poursuit ses activités scientifiques en Europe, et se trouve au début des années 1930 aux premières loges de la montée du nazisme en Allemagne. Nommé chef de la propagande du Front de fer du SPD en 1931-1932, il tente de mettre en œuvre une contre-propagande antifasciste fondée sur la mobilisation des affects. Réfugié ensuite en France, il conseille la SFIO et les Jeunesses socialistes dans l’élaboration de stratégies de propagande.
À travers ses engagements et ses rôles successifs, Tchakhotine a vécu de l’intérieur les batailles psychologiques et symboliques qui ont façonné les affrontements politiques les plus décisifs du XXème siècle.
Cette alliance entre théorie et pratique constitue le cœur même de son épistémologie ; comme il l’écrit dans l’avant‑propos de son livre, il entend vérifier la valeur des lois psychophysiologiques par leur application dans la propagande. Ses campagnes constituent des expériences qui valident ou invalident ses hypothèses sur le conditionnement des foules. Tchakhotine assume pleinement la dimension politique de son travail, et conclut d’ailleurs sa préface en affirmant ne poursuivre que « deux seuls buts : la vérité scientifique et le bonheur du genre humain tout entier ».
En opposition à la démagogie du fascisme de son époque, Tchakhotine cherchait à élaborer une psychagogie — c’est à dire une activité d’orientation psychique — fondée sur la conscience rationnelle, capable d’orienter les masses vers le progrès humain et le bien commun.
La « psychologie objective » et les réflexes conditionnés
La principale force — mais aussi, sans doute, la principale vulnérabilité de l’œuvre de Tchakhotine aux yeux de la postérité académique — réside dans son ambition de fonder l’analyse de la propagande sur les bases « objectives » de la physiologie cérébrale. Collaborateur direct de Pavlov entre 1912 et 1918, il est convaincu que la théorie des réflexes conditionnés constitue une révolution scientifique majeure et que Pavlov aurait réussi à « incorporer la psychologie aux sciences exactes de la nature » en découvrant les lois de déroulement des phénomènes psychiques.
Il postule ainsi que certains comportements humains, y compris les comportements sociaux et politiques, peuvent s’expliquer par le jeu de l’excitation et de l’inhibition dans le système nerveux central. De même que le chien de Pavlov apprend à saliver au son d’une cloche associée à la nourriture, l’être humain peut développer des réflexes conditionnés en réponse à certains stimuli symboliques ; selon lui, la propagande totalitaire réussit précisément parce qu’elle exploite systématiquement ces mécanismes : répétition inlassable de symboles simples (croix gammée, salut fasciste), association de ces symboles à des émotions primaires (peur, colère, enthousiasme), et création d’un environnement sensoriel saturé qui inhibe toute capacité de résistance critique.
Au cœur du système théorique de Tchakhotine se trouve une typologie des pulsions humaines fondamentales. Selon lui, quatre pulsions constituent des « leviers » psychiques que la propagande peut actionner. Parmi les pulsions qu’il identifie, deux sont particulièrement structurantes dans son œuvre.
Vient d’abord la pulsion combative, pulsion première. Il s’agit de la plus puissante, puisqu’elle assure la survie face au danger. Elle regroupe la peur, l’angoisse, l’agressivité, le courage et l’enthousiasme guerrier — bref, tout ce qui se rapporte socialement et politiquement à la lutte pour le pouvoir.
Vient ensuite la pulsion nutritive, qui correspond au désir de s’assurer des conditions matérielles d’existence. Selon lui, le marxisme de son époque a surtout misé sur cette dernière, en postulant que l’intérêt économique détermine en dernière instance le comportement politique des masses ; il explique qu’il s’agit là d’une erreur capitale, car cette pulsion est en réalité subordonnée à la combativité.
Il décrit en effet qu’un réflexe conditionné fondé sur la pulsion combative se forme beaucoup plus rapidement qu’un réflexe basé sur la pulsion alimentaire. Cela signifie notamment que les messages de menace, de peur ou de combat sont assimilés plus rapidement que les arguments rationnels fondés sur l’intérêt économique.
Cette hiérarchisation, qui accorde la primauté à la première des pulsions, l’amène à une critique des partis démocratiques et socialistes. Toute stratégie de communication politique qui néglige la dimension émotionnelle et conflictuelle est pour lui vouée à l’échec auprès des masses.
Tchakhotine décrit également la passivité politique structurelle de la majorité de la population de son époque. Dans une ville de 60 000 électeurs, observe‑t‑il, seuls 5 000 personnes environ participent activement à la vie politique, tandis que 55 000 restent des « éléments passifs », dotés du même droit de vote mais peu présents aux réunions et peu lecteurs de la presse militante. Selon lui, toute la tâche de la propagande consiste alors à convaincre cette majorité, non par de longs discours doctrinaires — « longs, ennuyeux et doctrinaires », écrit‑il, des journaux ouvriers — mais par des symboles, slogans, gestes et rites. Il note d’ailleurs que Lavisse constatait des proportions de participation active comparables au début de la Convention révolutionnaire ; force est de reconnaître la persistance de ce phénomène dans nos démocraties.
D’où sa critique des méthodes « classiques » de la social‑démocratie de son époque, qu’il juge plaintive, moralisatrice, envahie de chiffres et de tableaux. Par ailleurs, il explique qu’en dénonçant inlassablement la force, la brutalité, la détermination de l’ennemi, sans manifester sa propre puissance, on renforce malgré soi l’aura de ce dernier aux yeux de la population.
De l’importance politique du symbolisme
Tchakhotine consacre un chapitre entier au « symbolisme et à la propagande politique », qu’il considère comme caractéristique de l’époque moderne. Le symbolisme a toujours existé, depuis les cris et gestes prélogiques des sociétés dites primitives jusqu’aux abstractions de la pensée logique ; mais notre époque se singularise par la prolifération des symboles condensés, adaptés à un rythme de vie accéléré, du style de plus en plus télégraphique de la communication institutionnelle et journalistique jusqu’aux logos.
Les symboles sont pour Tchakhotine des « engrammes » qui jouent le rôle de cribles. Ils sélectionnent, combinent et transforment les excitations venues de l’extérieur et les extériorisent en réactions déterminées. On peut comparer le symbole à l’algèbre, il s’agit d’un moyen de « jouer aisément avec des concepts » que l’esprit aurait trop de peine à embrasser dans leur totalité sans cet artifice.
À cela s’ajoute un phénomène moderne que Tchakhotine juge significatif, à savoir le besoin de plus en plus répandu de porter des insignes, de manifester extérieurement une appartenance. On sait qu’à l’heure des réseaux sociaux, ce phénomène s’est étendu sous de nouvelles formes…
L’auto‑désarmement symbolique de la social‑démocratie
Selon Tchakhotine, parmi les partis du début du XXe siècle, les socialistes, notamment en Allemagne, ont longtemps été des maîtres dans l’usage des symboles. Les drapeaux rouges, les œillets, et la forme allocutive « camarade », parmi d’autres symboles, ont joué un rôle considérable dans le recrutement et l’exhortation à l’action. Mais l’auteur note qu’au tournant du siècle, le parti social‑démocrate devient « raisonnable » à ses propres yeux, honteux de ses « explosions sentimentales ». Le symbolisme apparaît comme un enfantillage, et les chefs « ne pataugent plus désormais que dans des chiffres, des tableaux, des statistiques », n’opérant plus qu’avec des preuves logiques, des démonstrations économiques et des comparaisons historiques.
Ces derniers finissent par réduire l’homme à un automate ne réagissant qu’aux déterminations matérielles ; convaincus que l’industrialisation, la crise du capitalisme, la surproduction et le chômage conduiraient mécaniquement les masses à se rallier à eux dans les urnes. À cette époque, le cadre théorique socialiste ne s’était que peu encore enrichi d’une analyse approfondie du fascisme comme forme de résolution par le chaos des contradictions du capitalisme.
Malgré des forces importantes, les socialistes subissent défaite sur défaite, tandis que leurs adversaires — « derniers descendants du capitalisme aux abois » — sans programme économique cohérent ni idéal humain, parviennent à soulever et entraîner les masses en s’adressant directement à la pulsion combative.
La croix gammée et la Gleichschaltung
Le fascisme adopte pleinement le langage symbolique comme instrument de combat. Tchakhotine rappelle par exemple que la croix gammée est un ancien signe, la svastika, qu’on retrouve en Asie, en Afrique, en Amérique et en Europe préhistorique. Elle n’a, en soi, aucun rapport avec le nazisme ; Hitler la choisit parce qu’elle est simple, graphiquement frappante, aisément reproductible à des millions d’exemplaires.
Le mécanisme de la Gleichschaltung — la « mise au pas » — se déploie alors pleinement. Toute parole violente, tout discours menaçant s’associe à la croix gammée omniprésente. Peu à peu, le symbole devient le signe évocateur automatique de ces menaces et de cette puissance ; rencontré partout, il agit constamment sur les masses, ranime sans cesse l’inclination favorable au Führer et maintient l’effet de conditionnement produit par les discours, selon une logique pavlovienne de renforcement périodique.
L’invention du symbole des Trois Flèches
C’est dans ce contexte que naît le symbole antifasciste des Trois Flèches. Vers la fin de 1931, l’Allemagne est secouée par la révélation du « document de Boxheim », programme des SA détaillant les mesures de répression à appliquer une fois les nazis au pouvoir : peine de mort sans jugement pour toute désobéissance, confiscation des armes, et exécutions sommaires pour sabotage ou grève — entre autres joyeusetés.
Dans ce contexte, à Heidelberg, Tchakhotine remarque sur un mur une croix gammée barrée d’un gros trait de craie blanche. L’idée jaillit alors dans son esprit de généraliser ce geste partout en Allemagne ; faire en sorte qu’aucune croix gammée ne reste intacte, et que les murs suintent « la volonté d’une nouvelle force, celle de la classe ouvrière, enfin éveillée, et surgissant partout » en montrant par là même l’indomptabilité des adversaires de l’hitlérisme.
Il réunit quelques jeunes ouvriers, et, leur mettant un morceau de craie dans la main, leur explique le sens de l’action : « biffez le monstre crochu par une flèche, par un éclair ». Le trait devient flèche, puis triple flèche, pour renforcer l’effet et souligner l’idée collective. Très vite, une « guérilla des symboles » s’engage dans la ville ; les nazis peignent de nouvelles croix, immédiatement barrées par les antifascistes.
Tchakhotine raconte qu’il tenait un carnet et comptait chaque matin, dans une rue déterminée, le nombre de croix biffées et de croix neuves. D’abord, les proportions restent stables, puis la courbe s’inverse lentement, puis de plus en plus vite, jusqu’au moment où, au bout de trois semaines, il n’y a plus partout que des croix gammées barrées. Les militants du Front de fer ressentent, à chaque signe biffé, « comme un choc intérieur », la preuve que « leurs hommes sont passés par là ».
Tchakhotine affine ensuite le symbole. La triple flèche peut représenter la triple alliance des organisations ouvrières réunies dans le Front de fer, mais aussi les trois facteurs du mouvement, « puissance politique et intellectuelle, force économique, force physique ». Elle renvoie aussi aux trois idées de la Révolution française — liberté, égalité, fraternité — et au parallélisme du front uni dirigé contre l’ennemi commun.
Surtout, elle possède deux avantages politiques, à savoir une simplicité graphique telle que tout enfant peut la tracer, et une indestructibilité symbolique, car les adversaires ne peuvent pas superposer leur croix gammée sans donner l’impression que celle‑ci est à nouveau barrée.
Aujourd’hui : l’algorithme comme machine à Gleichschaltung ?
Tchakhotine ne limite pas son analyse aux symboles graphiques mais insiste sur le rôle décisif de la parole et du son dans la création de réflexes conditionnés. La radio, en particulier, devient dans les années 1930 le principal vecteur de la propagande sonore, capable d’atteindre des millions de personnes simultanément, de rythmer leur vie quotidienne et d’instiller des mots d’ordre jusque dans l’intimité domestique.
Les hymnes comme le Horst‑Wessel‑Lied hitlérien, la Giovinezza mussolinienne ou l’Internationale socialiste servent de symboles sonores créant l’enthousiasme, tandis que des exclamations ironiques ou des jeux de mots (« Heilt Hitler » — « guérissez Hitler » — barbouillé sur des murs portant « Heil Hitler ») agissent comme symboles de dérision. L’association de symboles sonores, gestuels (saluts, poings levés) et visuels (drapeaux, flambeaux, bannières) dans les défilés de rue produit des états de désinhibition collective que Tchakhotine rapproche des rites religieux et des parades tribales.
Dans la continuité, les plateformes numériques et leurs algorithmes réalisent aujourd’hui, à une échelle inédite, le conditionnement massif et systématique de la population par la répétition de stimuli émotionnels.
De la même façon que les nazis saturaient l’espace visuel de croix gammées, les plateformes saturent nos flux d’images, de titres, de vidéos et de notifications sélectionnés selon un critère principal : la capacité à capter et retenir notre attention. Or, ce qui génère le plus d’engagement, ce sont les contenus émotionnellement intenses, en particulier ceux qui déclenchent des affects négatifs forts, à savoir la colère, la peur, l’indignation, le dégoût.
Les algorithmes privilégient donc structurellement ce qui mobilise la pulsion combative décrite par Tchakhotine, confirmant empiriquement sa thèse selon laquelle les réflexes conditionnés fondés sur la peur et l’agressivité se forment plus rapidement que ceux fondés sur l’intérêt matériel. Comme il l’écrivait à propos de la radio, la technique moderne accélère à l’extrême « la rapidité avec laquelle se forment les réflexes et se manifestent les réactions ».
La manipulation algorithmique est en grande partie anonyme et distribuée. Mais la structure reste fondamentalement la même. On observe une saturation de l’environnement informationnel, une hiérarchisation systématique des symboles les plus excitants, une répétition incessante, et une désinhibition des pulsions combatives. Certains mèmes et contenus viraux formatés selon des codes précis simples, dont le principe même est la réplicabilité, agissent comme les symboles muraux d’autrefois ; une répétition omniprésente dans le flux numérique crée des associations mentales automatiques et formate l’attention, inhibant la pensée critique. La viralité devient d’ailleurs souvent une fin en soi, vidant la politique de tout contenu substantiel.
L’humour politique et les « punchlines », les identités graphiques fortes, les formats reconnaissables, les procédés de ridiculisation, permettent de faire passer des messages idéologiques, en court-circuitant les défenses rationnelles par le rire, la peur ou le mépris.
Dans son chapitre sur la Gleichschaltung, Tchakhotine écrit « On pouvait, soit combattre les symboles, les affaiblir, les tourner en ridicule par certaines actions ou contre-mesures, soit les interdire. […] On ne fit ni l’un ni l’autre, on laissa tranquillement les ennemis donner à leurs symboles une vigueur toujours renouvelée. » — peut-être peut-on aujourd’hui en tirer leçon.
Vers une psychagogie de l’émancipation
Relire, comprendre, diffuser et actualiser Serge Tchakhotine pourrait nous aider à établir une salubrité civique. Alors que nous bénéficions d’un accès inédit à l’information et au savoir, rarement semblons-nous avoir été aussi exposés aux manipulations de masse. Face à cela, son travail nous apporte des grilles de lecture à remettre à niveau et des pistes d’action.
Car comme à son époque, les affrontements politiques contemporains ne se jouent pas uniquement sur le terrain des idées rationnelles, mais aussi — et malheureusement surtout — dans l’arène des nouveaux « symboles » et du déclenchement des affects. Toute politique démocratique qui, par rationalisme naïf ou par dédain des « passions populaires », choisirait d’ignorer cette dimension affective et symbolique, se condamnerait elle-même à l’impuissance face à des forces autoritaires qui, elles, ont parfaitement intégré ce langage — c’est d’ailleurs bien souvent le seul qu’elles savent manier.
Certes, les théories psychologiques de Tchakhotine portent la marque de leur temps. Son pavlovisme a vieilli, les sciences cognitives contemporaines ont considérablement affiné notre compréhension du psychisme humain. Cependant, l’apport le plus intéressant de son travail réside dans sa proposition d’une psychagogie démocratique. Prétendre résister à l’intoxication symbolique avec de seules « images saintes et litanies » face aux « gaz asphyxiants » déployés par la propagande, pour reprendre la métaphore du théoricien, reviendrait à orchestrer une forme de suicide collectif.
Nous ne pouvons nous contenter d’avoir raison. Pour triompher, la vérité doit savoir se faire reconnaître. Dans un environnement saturé de stimuli expressément conçus pour court-circuiter la raison, la riposte républicaine ne peut se contenter de bons programmes économiques ou de propositions rationnelles, qui sont certes nécessaires. Elle exige également une vigilance active sur le terrain même où elle se trouve attaquée : celui de nos affects, de nos réflexes conditionnés, et de notre attention captive.
Notre République doit également se vivre, se performer, se symboliser dans sa puissance et sa grandeur, et se donner comme objectif de cultiver la citoyenneté active et rationnelle d’une large majorité.
Et peut-être qu’au terme de cette lutte, nous retrouverons l’intuition que formulait Jean Lacroix en 1946 : « la véritable propagande démocratique n’ira pas nécessairement de haut en bas, du gouvernement aux gouvernés, de l’État à la Nation : elle sera bien plutôt, par les gestes et les attitudes, la participation vécue des masses à la vie démocratique de la nation. »