L’Œil le plus bleu de Toni Morrison

L’Œil le plus bleu de Toni Morrison

Plonger dans l’histoire violente des États-Unis et dans le quotidien de familles africaines-américaines, plonger dans une écriture originale et se laisser surprendre par chaque personnage. Plonger, c’est ce que nous propose Toni Morrison dans son premier roman, l’Œil le plus bleu, paru en 1970.

Lors de sa sortie, L’Œil le plus bleu est passé inaperçu. Pourtant, il témoigne des prémices littéraires d’une des plus grandes autrices et poétesse états-uniennes. Décédée en 2019, Toni Morrison est la première femme africaine-américaine à obtenir le Prix Nobel, en 1993, et son héritage aujourd’hui est immense. Son œuvre porte sur les communautés africaines-américaines dans un pays déchiré par l’esclavage, la ségrégation et le racisme. Elle décrit les réalités sociales de ses communautés dans différents lieux et à différentes époques des États-Unis : la période coloniale du 17e siècle dans les premières colonies (Un Don, 2008), après la guerre de Sécession dans les états du Kentucky et d’Ohio (Beloved, 1987, Prix Pulitzer) ou encore les années 20 à Harlem (Jazz, 1992). Sa plume est empreinte de musique et de poésie. Ainsi, la forme du texte et les images qu’elle invoque importe autant que le sujet de ses intrigues.

Ce qui rassemble les écrits de Morrison est la violence qui les traverse – violence infligée par l’assujettissement des populations noires – mais aussi le rapport au corps et à l’être. Comment être un individu pensant, légitime et méritant quand la société te tue ? comment se sentir humain quand la société t’esclavagise, te bestialise ? Comment s’accepter et s’aimer ?

C’est le cœur de son premier roman L’œil le plus bleu. Paru en 1970, il raconte l’histoire et le quotidien de Claudia, de sa sœur Freida, et de leur amie Pecola, qui souhaite, qui prie pour avoir des yeux bleus. Le point de vue est ainsi celui de fillettes grandissant dans un contexte de précarité et de violence, posant un regard naïf et dur sur leur quotidien, décrivant crûment et questionnant systématiquement leur environnement. Elles sont à la fois victimes d’une société violente que d’hommes brutaux et incestueux. Elles grandissent dans les États-Unis ségrégée des années 30. L’intrigue se déroule à Lorraine dans l’état de l’Ohio, un des états du Nord, séparé du Canada par le Lac Erie.

L’œil le plus bleu est autant une fiction que le témoignage historique d’une époque. L’Ohio n’étant pas un état du Sud il n’est alors pas régie par les lois Jim Crow imposant une ségrégation de jure. Mais comme dans beaucoup d’états du Nord, une ségrégation de facto assujettit la population africaine-américaine. Elle est omniprésente dans la société, culturellement, socialement et économiquement et Toni Morrison s’attache à décrire les persécutions psychiques et physiques qu’elle permet et provoque. Les enfants, dès l’âge de huit ans, ont intériorisé les carcans de la beauté : pour être belle il faut avoir la peau blanche et les yeux bleus. Le souhait naïf de Pecola d’éclaircir sa pupille, est l’expression d’une violence inouïe d’un rejet de soi. Dans son lit elle s’efforce de disparaitre, et un a un, efface chaque membre de son corps. Cette scène témoigne de l’aliénation et du désir de s’extraire de son corps, d’un corps que la société a rejeté. Elle fait écho au passage d’un autre roman de Toni Morrison, Beloved, au cours duquel une ancienne esclave rassemble toutes les femmes noires dans un grand pré, pour qu’elles hurlent, chacune à leur tour, les parties de leur corps. Les unes après les autres, elles redonnent vie et se réapproprient leurs corps battus, bestialisés, tués.

Pour renverser la honte, les personnages des romans de Toni Morrison, à l’image des enfants dans l’Oeil le plus bleu, la transforme en colère.  Ils redeviennent ainsi des sujets agissants. Cette colère est omniprésente, notamment dans les actes et réflexions de Claudia : « Je cassais les poupées blanches. Mais l’écartèlement des poupées n’a pas été la véritable horreur. La chose vraiment horrible a été le transfert des mêmes impulsions sur les petites filles blanches. L’indifférence avec laquelle j’aurais pu leur donner des coups de hache n’avait d’égal que mon désir de le faire. »

L’Œil le plus bleu est construit en quatre parties, au gré des saisons, Automne, Hiver, Printemps, Été. Ces parties rythment le récit et laissent défiler le temps. Elles permettent d’apporter un cadre au sein duquel l’autrice s’autorise des ellipses narratives, incorpore des récits biographiques et des témoignages de certains des personnages. Les points de vue changent au fur et à mesure du récit, apportant de la profondeur à l’histoire et de l’épaisseur aux personnages.

Toni Morrison mêle des dialogues d’enfants tentant de déchiffrer un monde qui leur est hostile et des réalités violentes de parents empêtrés dans des conditions de vie extrêmement précaires, avec une langue travaillée et lyrique. Elle choisit chaque mot avec attention, le texte est prose. Cette prose créée des images, des couleurs, des symboles. Comme dans l’ensemble de son œuvre, Toni Morrison manie un pouvoir d’évocation bouleversant et mobilisateur, car le désir d’émancipation, couteux et entravé, est inlassablement présent. Un livre à découvrir, ou à redécouvrir.

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« L’été où maman a eu les yeux verts », ou un été de réconciliation

« L’été où maman a eu les yeux verts », ou un été de réconciliation

Cette rentrée littéraire 2025 a mis en lumière plusieurs romans familiaux, que ce soit Kolkhoze d’Emmanuel Carrère, le récemment annoncé Prix Goncourt, La Maison vide de Laurent Mauvignier, ou encore Tant mieux d’Amélie Nothomb. Ces histoires familiales sont racontées avec les singularités qui sont les leurs et partagent également la similitude d’être les meilleures ventes des librairies indépendantes au mois de septembre. On comprend par cela que les fresques familiales sont encore au cœur de ce que les Français aiment lire, car celles-ci peuvent réveiller en chacun les échos de ses propres vécus, relations et histoires. Ces récits de famille m’ont rappelé un roman que j’avais lu il y a quelques années et qui m’avait marquée par son intensité, violence et beauté. Dans L’été où maman a eu les yeux verts, c’est la figure de la maman qui est mise au centre de l’analyse.

Car en effet, dans la famille, elle fait souvent l’objet d’une idéalisation, voire d’une forme de sacralité. Qu’il s’agisse de la Vierge Marie dans la tradition chrétienne, mère pure, dévouée, pleine de compassion et d’amour inconditionnel ; de Déméter dans la mythologie grecque, imaginée comme une mère nourricière incarnant la puissance et la douleur maternelles face à la perte de sa fille Perséphone ; de Fantine dans Les Misérables, figure martyre qui se détruit pour sauver sa fille Cosette ; ou encore de la « mère patrie » dans notre récit national, personnifiée comme une mère protectrice, la maternité incarnée dans la figure de mère se trouve souvent associée à la perfection et au sacrifice.

 

Dans son roman, Tatiana Țîbuleac renverse brillamment et courageusement cette image. Autrice et journaliste roumaine née en 1978 en Moldavie, elle rencontre son premier grand succès littéraire en 2018 avec ce roman magistral, reconnu pour son originalité, sa puissance et la réflexion qu’il suscite, dès ses premiers mots :

 

« Ce matin-là, alors que je la haïssais plus que jamais, maman venait d’avoir trente-neuf ans. Elle était petite et grosse, bête et laide. C’était la maman la plus inutile de toutes celles qui n’ont jamais existé. Je la regardais par la fenêtre, plantée comme une mendiante à la porte de l’école. Je l’aurais tuée rien que d’y penser. »

Avec ces premières phrases, Țîbuleac nous présente Aleksy, qui, lors d’un été d’introspection, évoque sa mère, dont on ne connaîtra jamais le prénom, avec des mots d’une grande violence et d’une profonde incompréhension. Cet adolescent, empli d’une rage traversée de tendresse, accompagne pourtant sa mère vers la mort lors d’un été de réconciliation et de pardon.

Au Círculo de Bellas Artes de Madrid, en 2025, elle explique les raisons qui l’ont poussée à écrire ce livre :

« J’ai écrit ce livre pour mon fils et aussi pour mon père. Parce que le concept de maternité m’a bouleversée. Je pensais que je ne serais pas capable de m’en sortir, que je ne serais pas une bonne mère. Et je l’ai aussi écrit pour demander pardon à mon père, pour lui dire des choses que je n’ai pas su lui dire de son vivant. »

Elle poursuit en expliquant que, bien souvent, « ce qui nous a manqué ou ce que nous avons eu en trop quand nous étions enfants devient notre fardeau d’adultes ». Cette phrase résonne dans le personnage d’Aleksy, qui, à l’âge adulte, peine à trouver son chemin.

Comme un puzzle, Aleksy reconstruit, sur les conseils de sa psychiatre, le souvenir de ce dernier été avec sa mère, afin de libérer sa créativité artistique, paralysée par le trauma. Comment surmonter la rage qu’engendre l’abandon maternel ? Comment se relever de la mort d’un enfant ? Comment se préparer à la disparition d’un être qui incarne à la fois le rejet et l’amour ? On découvre une famille meurtrie par la disparition de la sœur d’Aleksy, Mika, lorsqu’il était enfant. En arrivant dans un petit village français où ils s’apprêtent à passer leur dernier été ensemble, la rage et la rancœur initiales laissent peu à peu place à la compassion et au pardon.

« Rembobiner cet été comme s’il s’agissait d’un enregistrement et revenir au jour de son anniversaire, où elle est venue me chercher à l’école, toute recroquevillée et grosse. Cesser de la haïr et lui dire qu’elle avait de beaux yeux avant qu’elle ne me le demande. »

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Les conseils de Rainer Maria Rilke à un jeune poète

Chronique

Les conseils de Rainer Maria Rilke à un jeune poète

Compilation d’échanges épistolaires avec Franz Xaver Kappus, cadet à l’école militaire de l’Empire austro-hongrois qui se rêve poète, Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke se révèle être un manifeste universel de l’écriture et, plus largement, de la sensibilité à toute forme d’art.

Franz Xaver Kappus découvre à vingt ans que le fameux poète Rilke fréquentait la même école militaire que lui. Dès lors, prenant son courage à deux mains, il choisit de lui adresser une première lettre pour lui faire part de ses doutes sur la suite donnée à sa carrière : l’armée ou la poésie. Au jeune poète qui lui envoie ses vers pour le prier de lui donner son avis, Rilke choisit de ne formuler ni critique ni jugement mélioratif. Ses réponses vont être en réalité de portée générale. Aussi cette compilation de lettres n’ouvre pas le chemin vers l’intime qu’on pourrait attendre d’une relation épistolaire. La préface de la réédition de 1987 à ce livre souligne d’ailleurs à juste titre la « portée universelle » de ce « manuel de la vie créatrice ».

L’œuvre du « vouloir écrire »

Cette expression vient du célèbre critique Roland Barthes (1), lequel a bien perçu que l’objet de l’échange de lettres n’était pas l’écriture en tant que telle – et donc ses problématiques techniques – mais la volonté d’écrire, le désir d’écrire voire la nécessité d’écrire. Pour savoir si ses vers sont « bons » ou non, le jeune poète de 20 ans ne doit pas chercher l’aval critique de ses pairs, mais puiser au fond de lui toute sa sensibilité.

Rilke l’affirme en ces termes : « Rentrez en vous-même. Cherchez la raison qui, au fond, vous commande d’écrire. […] Creusez en vous-même jusqu’à trouver la raison la plus profonde. […] Et si de ce retournement vers l’intérieur, de cette plongée vers votre propre monde, des vers viennent à surgir, vous ne penserez pas à demander à quiconque si ce sont de bons vers ». Une sorte de chambre à soi intérieure est indispensable, dégagée des contingences de l’époque – stylistiques ou politiques. L’écriture est pensée par Rilke comme une recherche solitaire d’une vérité intime par et pour la poésie elle-même. La solitude est ainsi essentielle, l’écriture doit être tournée vers soi plutôt que tournée vers l’extérieur (et donc sa possible réception).

Prosaïquement, le dilemme professionnel auquel est confronté Franz Xaver Kappus n’en est pas un pour Rilke. S’il se sent pénétré d’un désir d’écrire, du désir d’écrire, alors celui-ci doit guider sa vie. Ce qui au demeurant n’est pas inconciliable avec une vie professionnelle plus ordinaire et traditionnelle. Le désir d’écrire peut se transcrire en une frénésie qui prend l’être tout entier, mais il peut aussi se traduire par des aspirations passagères mais non moins intenses.

Laisser l’art pénétrer lentement l’inconscient

L’autre conseil majeur que Rilke prodigue à son cadet renvoie tant à la production qu’à la réception d’une œuvre. Pour lui, l’intellectualisation est l’ennemi de la sensibilité. Dès lors, après avoir lu un livre ou des vers, il ne faut pas chercher à lire ce que les critiques en disent, ni l’analyser sur l’instant. Laisser maturer l’œuvre au sein de son esprit, là est la clé. C’est d’ailleurs ce conseil qui m’a poussé à écrire cette chronique du mois d’avril, puisque l’appliquant désormais, je ne peux que le recommander.

C’est en soi qu’il faut laisser les œuvres faire leur œuvre, leur permettre de germer sans être adossées à une réflexion consciente. N’y voyez aucune psychanalyse ou spiritualisme, il n’y a pas de processus magique, simplement le temps offre de nouvelles perspectives et permet de de sortir de l’immédiateté de l’analyse artistique. Après la lecture d’un livre, d’un poème ou le visionnage d’un film, nous n’avons pas le recul nécessaire pour savoir précisément ce que l’on en pense. N’avez-vous jamais changé d’avis sur un film entre le moment où vous sortez de la salle et, disons, une semaine après alors que vous en parlez avec un ami ? C’est cette sensation que Rilke nous recommande de laisser se propager. Il intime son correspondant de laisser « chaque impression et chaque germe de sensibilité s’accomplir en [soi], dans l’obscurité, dans l’indicible, l’inconscient […], cela seul s’appelle vivre l’expérience de l’art ». Il ajoute également que « la patience est tout ». Il s’agit d’un processus sur lequel nous n’avons pas de prise directe. Laisser le temps faire son œuvre sur un vers ou un roman, voilà ce qu’enseigne Rilke à son jeune compair.

Réferences

(1) Roland Barthes, La Préparation du roman I et II : cours et séminaire au collège de France (1978-1979 et 1979-1980), Paris, Seuil, 2003

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Romain Gary et l’éducation européenne

Chronique

Romain Gary et l’éducation européenne

Pour cette nouvelle chronique, Milan Sen ne peux résister à l’envie de vous parler à nouveau d’un roman de Romain Gary. Comme pour les Cerfs-volants, il traite du thème de la résistance, en la plaçant cette fois-ci non pas en Normandie mais en Pologne. Le titre peut porter à confusion, Milan Sen l’a lui-même acheté en pensant lire un ouvrage porté sur une sorte de culture européenne positive, voire un opus civilisationnel. C’est au contraire au travers des heures les plus sombres qu’a vécues notre vieux continent que Gary entend approcher une « conscience » européenne.

Traduit dans 27 langues, Education européenne se trouve être le premier roman publié par Gary, en 1944 en Angleterre et en 1945 en France. Il est principalement écrit en 1943 mais sa rédaction commence dès 1941, alors que son auteur combat comme aviateur pour la France libre. La mort s’approchant – la plupart des amis aviateurs de Gary perdent la vie durant la guerre – il ressent le besoin de laisser une trace pour l’histoire. Précisons toutefois que la version que j’ai lue, et qui est disponible en France, correspond à une version remaniée en 1956. Celle-ci voit l’ajout d’un nouveau personnage dont j’aimerais dire quelques mots : Nadejda.

Son apparition dans la version de 1956 modifie profondément le sens du texte. Le « partisan Nadejda » est un chef imaginé (peut-être imaginaire ?) qui dirigerait la résistance polonaise sans jamais se faire ni prendre ni découvrir. Personne ne l’a rencontré en personne mais tous les protagonistes connaissent quelqu’un qui connait quelqu’un qui jure l’avoir déjà approché. Les résistants polonais s’unissent derrière cette figure légendaire qui agit comme un catalyseur des espoirs et comme un « mythe mobilisateur » au sens de Georges Sorel, c’est-à-dire ensemble lié d’idées, d’images capables d’évoquer « en bloc et par la seule intuition, avant toute analyse réfléchie », les sentiments qui s’ordonnent à un projet donné, ici la résistance. A la lecture du roman on comprend aisément que Nadejda représente, dans l’esprit de Gary, le général de Gaulle. Nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer le gaullisme inconditionnel du double Prix Goncourt dans une article ici, et cette fois encore sa passion pour l’homme du 18 juin est palpable. Nadejda, comme de Gaulle, c’est le personnage autour duquel tous les résistants se rallient, c’est le symbole de la liberté et de la souveraineté nationale. Mais loin d’être un roman nationaliste, l’Education européenne est avant tout une ode à l’entente entre les peuples européens.

On suit plusieurs personnages dans le maquis polonais, tantôt robustes, parfois chétifs ou lâches. Par une écriture tantôt poétique, tantôt descriptive, Gary crée des images vibrantes et saisissantes, qui touchent au cœur et marquent les esprits. Le roman n’est pas à laisser entre les mains d’un lectorat sensible, puisque la mort et l’atrocité de la guerre y sont omniprésents. Son style empreint de subtilité et de puissance captive l’attention et l’imaginaire, brossant des portraits sensibles et authentiques de personnages vivants – pour combien de temps ? – et mémorables. Ce sont les atrocités de la guerre et la souffrance de la résistance que l’auteur souhaite mettre en avant. Alors, se demanderaient certains, pourquoi placer ce roman sur le front de l’Est et pas en France ? Justement pour montrer que cette expérience de l’horreur est européenne.

Tadek Chmura, personnage important de l’ouvrage, donne une parfaite définition de ce qu’aurait pu être l’éducation européenne « positive », et une autre de ce qu’elle est au moment où Gary écrit : « l’Europe a toujours eu les meilleures et les plus belles Universités du monde. C’est là que sont nées nos plus belles idées, celles qui ont inspiré nos plus grandes œuvres : les notions de liberté, de dignité humaine, de fraternité. Les Universités européennes ont été le berceau de la civilisation. Mais il y a aussi une autre éducation européenne, celle que nous recevons en ce moment : les pelotons d’exécution, l’esclavage, la torture, le viol – la destruction de tout ce qui rend la vie belle. C’est l’heure des ténèbres. »

L’histoire donnera d’ailleurs raison à l’auteur de l’Education européenne. Les millions de morts des guerres mondiales auront davantage fait pour l’unité européenne (précisons qu’il n’y a ici aucun européisme béat de ma part, mais simplement le constat qu’aujourd’hui les Français qui souhaitent envahir l’Allemagne se comptent certainement sur les doigts d’une main) que des siècles de voisinage et d’échanges culturels. La véritable éducation européenne, ce n’est pas la Renaissance, les Lumières ou le socialisme. La véritable éducation européenne, c’est l’expérience commune des horreurs de la guerre.  

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