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Erdogan, le mirifique

« Le football est un jeu très simple. Vingt-deux hommes courent après un ballon pendant quatre-vingt-dix minutes, et à la fin, c’est l’Allemagne qui gagne. » Cette phrase de l’attaquant britannique Gary Lineker pourrait, dans un registre bien moins léger, s’appliquer à la politique turque. Trois candidats à la présidentielle, quatre coalitions législatives, une vingtaine de partis et soixante millions d’électeurs débattent, s’agitent et courent après le pouvoir pendant cinq ans, et à la fin, c’est Recep Tayyip Erdogan qui gagne.
crédits image : Bulent Kilic / AFP

Et pourtant, cette fois, on a voulu y croire et on y a cru. On a rêvé d’écrire un article modérément optimiste sur le retour au pouvoir d’une opposition qui avait passé sous la table ses désaccords idéologiques pour se présenter sous la seule bannière du retour au parlementarisme. On aurait voulu écrire que la victoire de l’opposition ne résolvait pas les conflits qui structurent la Turquie, entre des laïques toujours plus faibles et des islamistes toujours plus vifs, entre des nationalistes turcs toujours plus expansionnistes et une minorité kurde toujours prête à défendre son peuple privé de nation. Entre une gauche divisée sur la question nationale et une droite divisée sur la question laïque. Enfin bref, que la victoire de l’opposition n’allait pas tout résoudre, mais qu’au moins Erdogan était parti, et que ces débats durs, clivants, pour lesquels nous, la gauche laïque et républicaine, ne pouvons que prendre parti pour les Kurdes et les laïques, se feraient dans le cadre de la démocratie parlementaire retrouvée plutôt que dans le maintien au pouvoir d’un président concentrant toujours plus de pouvoir à mesure que son impopularité augmente, faute d’institutions permettant l’émergence de l’alternance.

Si l’impopularité d’Erdogan est réelle, sa base électorale n’en est pas moins solide. Il peut s’appuyer sur un parti islamo-conservateur qui a de puissants relais dans la Turquie profonde et dans la diaspora, l’AKP, et sur son allié indéfectible, le MHP, ultra-nationaliste. Les deux partis couvrent un spectre électoral complémentaire. L’AKP met l’accent sur la religion, les valeurs islamiques traditionnelles, le MHP insiste sur l’exaltation du peuple turc et appelle à l’unification de tous les turcophones, d’Anatolie, d’Azerbaïdjan et d’Asie centrale. Les Arméniens et les Kurdes n’ayant qu’à bien se tenir.

Qu’elle soit celle de l’Islam politique ou de ce vaste peuple turc fantasmé, la gloire du régime erdoganien s’est cognée sur le réel de l’inflation, des multiples crises économiques et sanitaires, des catastrophes naturelles bien mal gérées et l’afflux de réfugiés syriens.  Erdogan doit affronter la résistance d’un pays aux institutions démocratiques et laïques assurément solides.

Il y a d’abord la vieille garde kémaliste. Progressiste, laïque, de centre-gauche, réunie autour d’un parti, le CHP, qui tient fermement les régions côtières et a reconquis de haute lutte les mairies d’Ankara et d’Istanbul avec des leaders jeunes et charismatiques qui ont dépoussiéré le parti d’Atatürk. Et puis il y a cet allié insolite du CHP, la droite laïque de l’IYI. Scission des laïques du MHP qui reprochaient à Erdogan son entrain islamiste, elle trouve donc ses origines à l’extrême-droite nationaliste. Ralliée au néolibéralisme, elle a également attiré à elle l’aile droite du CHP, qui n’était pas suffisamment Bad godesbergisée à son goût.

Alliance insolite mais pas incohérente au regard de l’histoire ambivalente du kémalisme. Si nous avons souvent, en France, loué l’Atatürk moderne, laïque, qui faisait voter les femmes turques avant les Françaises et avait appliqué une séparation stricte du fait religieux et de l’Etat, nous avons également trop souvent oublié l’Atatürk au nationalisme ethnique tout à la fois anti-arménien, anti-kurde, anti-grec, anti-assyrien.

Les Arméniens ont subi un génocide dont la négation est commune à l’AKP et au CHP (malgré de timides évolutions ces dernières années pour les seconds). Les Grecs, majoritaires sur la côte anatolienne jusqu’aux années 1920, ont été chassés, ceux qui ont voulu rester ont abandonné leur langue et leur religion pour embrasser la langue turque et un islam de façade (le poids démographique de ces descendants de convertis peu dévots expliquant la faiblesse des islamistes dans les régions côtières). En 2018, le candidat du CHP n’hésitait pas à agiter la menace d’une reconquête par les Grecs d’Istanbul.

Si les descendants des Grecs turcisés se sont ralliés au kémalisme par adhésion à la laïcité, il n’en fut pas de même pour les Kurdes. Jadis bastion de l’AKP, le Kurdistan préférait les islamistes, qui les incluaient dans une société nationale définie par l’Islam sunnite, plutôt que le CHP au sombre passé ethno-nationaliste. Mais là encore, le réel fut douloureux pour les Kurdes, tant Erdogan s’est comporté en conquérant à leur égard, tant à l’intérieur des limites territoriales turques qu’en Syrie, en particulier à Afrin. La gauche kurde, non-kémaliste quoique toujours résolument laïque, a progressé avant d’atteindre un plafond de verre, amalgamée par le régime à des terroristes, ennemis de l’intérieur, dissous et criminalisés à tout va.

Cette-fois pourtant, les tensions avaient été levées. Le CHP avait choisi pour candidat un homme consensuel, peu suspect d’ultra-nationalisme, car appartenant à la minorité religieuse alévie, Kemal Kiliçdaroglu. La gauche kurde était prête à faire la paix avec la gauche kémaliste pour en finir avec Erdogan. Ils n’ont pas présenté de candidat, et malgré quelques dissensions, la droite laïque, qui aurait préféré comme candidat pour l’opposition une figure plus dynamique comme le maire d’Istanbul ou celui d’Ankara, s’est rallié. Battre Erdogan, restaurer le parlement, voilà le seul motif de campagne. Evitant de trop jouer la carte laïque, proposant d’autoriser le port de symboles religieux à l’université, vieux cheval de bataille des islamistes turcs, étant ferme sur la question des réfugiés syriens et ne reniant pas vraiment l’expansionnisme et les opérations militaires récentes, il n’a pas cherché le conflit, et a voulu faire de cette élection un nouveau référendum constitutionnel.

Erdogan, acculé, menacé, impopulaire, a alors eu recours à toute la diatribe islamo-conservatrice et ultra-nationaliste possible. Désignant à la vindicte un complot LGBT aussi irréel qu’efficace, tenant des propos de haine à l’égard des alévis, balayant toute possibilité d’alternance démocratique, traitant ses opposants de putschistes, d’alliés de terroristes voire directement de terroristes. Mobilisant toutes les ressources de l’Etat, désormais inséparable du gouvernement, réussissant à jeter un froid entre l’armée et le CHP, d’habitude en excellent terme, par le chiffon rouge kurde, il a, semble-t-il, sauvé son mandat. Il frôle la réélection au premier tour avec plus de 49% des voix, Kiliçdaroglu n’atteignant pas les 45%. La mise en ballotage provient d’un troisième candidat, Sinan Ogan, positionné à l’extrême-droite d’Erdogan, qui atteint les 5%. Les réserves de voix ne penchent donc pas pour l’opposition.

Au parlement, malgré un recul d’une trentaine de sièges et de 8%, la coalition d’Erdogan sauve sa majorité absolue avec 322 sièges et 49,5% des voix – pour les islamo-conservateurs, 267 députés et 35,5%, pour les ultra-nationalistes, 50 députés et 10%, pour un improbable nouveau parti kémaliste pro-Erdogan, 5 députés et 3%. L’opposition, divisée aux législatives, ne progresse pas suffisamment. Les kémalistes du CHP progressent faiblement, avec 25% des voix et 169 députés. La gauche kurde obtient 10,5% des voix et 65 députés, en léger recul par rapport à 2018. La droite nationaliste laïque de l’IYI passe sous les 10 % et obtient 44 députés. La coalition législative des ultra-ultra-nationaliste de Ogan rate l’entrée au parlement.

Quel bilan tirer de ces élections ?

Partout où le présidentialisme règne, le maintien au pouvoir d’un régime impopulaire est assuré dès lors que l’opposition ne présente pas d’alternative idéologique cohérente. La France, la Turquie et les Etats-Unis, trois démocraties anciennes, sont enfermées dans un régime où le pouvoir d’un seul prime sur des contre-pouvoirs toujours plus impotents.

N’exagérons pas tout de même, la France n’est pas aux prises d’un mégalomane qui cherche à renverser les urnes par un putsch grotesque de marginaux armés jusqu’aux dents, ni avec un autocrate qui criminalise l’opposition, mène une guerre d’expansion territoriale et exclut à renfort de discours de la communauté nationale minorités sexuelles comme religieuses. Surtout, le pouvoir d’un seul n’est pas exercé par un allié des fondamentalistes, islamistes ou chrétiens évangéliques, qui inscrit dans la loi les préceptes les plus rétrogrades de courants obscurantistes d’un monothéisme radicalisé où les directives fantasmées du dieu unique s’appliquent à tous et surtout à toutes contre leur gré. Notre crise de présidentialisme, si elle est de moindre intensité, est de même nature. C’est le pouvoir contesté d’un seul qui utilise les verrous constitutionnels pour appliquer un programme idéologique minoritaire mais dont l’opposition est traversée par des lignes de failles plus ou moins irréconciliables.

Aux Etats-Unis, la cohorte démocrate, qui rassemble élites et classes populaires côtières, minorités ethniques et sexuelles et une majorité de femmes, tient encore contre Donald Trump, au suffrage universel du moins. En Turquie, sauf miracle profane, la cohorte de Kiliçdaroglu, qui rassemble également les élites et classes populaires côtières et les minorités ethniques et sexuelles mais une majorité peut-être moins nette de femmes, ne semble pas en mesure de rassembler la majorité fatidique. Les contradictions idéologiques étaient-elles trop fortes entre Kurdes et nationalistes, même laïques ? C’est probable, de même que l’on constate, sauf rare exception comme Joseph Biden battant Donald Trump ou même, toujours dans une nature semblable de plus faible intensité, comme François Hollande battant Nicolas Sarkozy, qu’il est rare de gagner une élection présidentielle « contre » un adversaire. Le régime présidentiel, plus que tout autre, tant les pouvoirs confiés sont importants, impose de créer un récit majoritaire et pas seulement d’opposition.

Il faut donc au plus vite limiter les dégâts d’un idéologue, nationaliste, raciste et obscurantiste ou d’un ultra-libéral acharné arrivé à la tête d’un régime concentrant les pouvoirs. Le drame de ces régimes est justement qu’on ne peut pas en sortir simplement pas la dénonciation du mode de scrutin. Il faut conquérir une majorité cohérente. Ce sera long, difficile, mais ce sera nécessaire. Erdogan le mirifique va sûrement être réélu, Donald Trump pourrait retrouver son fauteuil présidentiel en 2024, Emmanuel Macron nous impose sa réforme des retraites impopulaire et gouverne sans majorité populaire ni parlementaire. Les effets de l’hydrocéphalie présidentielle varient en gravité, d’un régime malade à l’autre, mais le mal est semblable. La nécessité, à gauche, de retrouver le chemin majoritaire n’en est que plus urgente.

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