Hors-série

L’avènement d’une étroite oligarchie

3ème partie - l'histoire n'attendra pas
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L’avènement d’une étroite oligarchie

Le phénomène le plus remarquable n’est pas l’existence de classes aisées, voire très aisées ce qui est l’ordre habituel du monde mais l’avènement d’un groupe très restreint (de l’ordre de 1/10 000ème de la population) de fortunes privées exorbitantes.

« L’oligarchie dominante (en France), écrivait Castoriadis, est formée par un millième de la population – pourcentage qui ferait pâlir de jalousie l’oligarchie romaine(1)».

Le texte, datant d’avant la crise de 2008 qui amplifiera encore la tendance(2), est en deçà de la vérité, même pour la France où, les « amortisseurs sociaux » jouent encore un grand rôle. L’importance sociale et plus encore politique de cette évolution vaut qu’on s’y arrête.

Une récente étude de l’INSEE (graphe ci-dessous) confirme que le niveau de vie (estimé par unité de consommation) n’augmente que très progressivement des Français les moins riches (90% de la population) aux 10% les plus riches, ceux dont le revenu annuel est supérieur à 45 220 €(3).

Au sein du dernier décile, le revenu fait plus que doubler passant de 45 220 € à 106 210€.

Quant à la fraction représentant les 9/00 supérieur de la population, elle gagne en moyenne près de sept fois plus que l’ensemble de la population, soit 6,8 % de la masse des revenus. De « très hauts revenus » eux-mêmes très hétérogènes situés entre 106 210 € et 259 920€.

vOIR ANNEXE 1

L’étude constate que plus les revenus sont élevés et plus leur origine est diversifiée : les « très hauts revenus » déclarent en particulier des revenus non commerciaux et d’actifs financiers. En 2015, 1 % de la population déclare ainsi 30 % des revenus du patrimoine. Au sein des ménages à très haut revenu, les salariés sont cadres dans près de 60 % des cas et chefs d’entreprise dans près de 10 %. Phénomène constaté dans tous les pays, la croissance des revenus financiers et du patrimoine expliquent largement celle des inégalités sociales.

Toutes les études de l’INSEE convergent, les revenus des 0,1% les plus aisés sont proprement pharaoniques puisqu’ils représentent 15,5 fois celui de 90% de la population, 34 fois le revenu médian et 38 fois le SMIC.

Le tableau ci-dessous(4) synthétisant la hiérarchie des revenus estimés à partir des déclarations fiscales, même avec tous les risques liés à la fraude et à l’évasion fiscale, est encore plus édifiant.

VOIR ANNEXE 2

La distance est impressionnante entre le revenu moyen des 500 membres du Top un cent- millième et celui de la moyenne de la classe moyenne supérieur : 644 fois.

Une situation qui renvoie à celle de l’Avant-Guerre. En effet, comme note Louis Chauvel reprenant Thomas Piketty, les successions des « 200 familles » d’alors se montaient en moyenne 700 fois celles de la classe moyenne. Après un demi-siècle de néolibéralisme le revenu du Top un cent-millième (500 foyers fiscaux) représente 645 fois celui du haut de la classe moyenne (29 844€ par an selon l’INSEE). Peu de chose par rapport au salaire moyen des patrons du CAC40 qui se monte à 4,2 millions d’euros bruts par an seulement.

Constatons aussi que la France n’est pas à la traîne dans la production de milliardaires. Après les USA, c’est le pays le mieux représenté au classement mondial Forbes (2019). Au palmarès des vingt plus grandes fortunes on retrouve certes 14 Etasuniens mais aussi 2 Français (Bernard Arnaud – 3ème avec plus de 100 Md $ en juin 2019 – accompagné de Françoise Bettencourt et sa famille, 15ème place avec 49,3 Md$), 1 Mexicain, 1 Espagnol, 1 Indien et 1 Chinois qui ferme la marche.

L’origine de cette déformation de la pyramide sociale est essentiellement due aux conséquences de la mondialisation : délocalisation de la production industrielle, d’activités de plus en plus sophistiquées et financiarisation. Si comme dit la CNUCED « de véritables rentes et monopoles mondiaux se sont constitués » – rente résultant de la différence de niveaux de vie entre lieux de production et de consommation – ce sont ces monopoles et leur clientèle qui en bénéficient. Pas étonnant donc que les lieux « branchés » et ceux qui y vivent, prospèrent quand les autres périclitent.

La célèbre courbe en forme d’éléphant de Branko Milanovic(5) visualise qui sont les bénéficiaires et les perdants de cette mondialisation en comparant les taux de croissance des revenus en fonction de leur place dans la grille des revenus, durant les vingt années qui ont précédé la crise de 2008.

VOIR ANNEXE 3 

La courbe montre que ce sont les revenus moyens des pays non occidentaux, principalement la Chine et l’Inde à l’origine – surtout la première – de la baisse de pauvreté dans le monde qui, avec les 1% les plus riches des pays occidentaux qui ont le plus bénéficié de la mondialisation. Ceux qui en ont le moins bénéficié sont les plus pauvres des pays pauvres et les classes moyennes des pays occidentaux. Résultat : celles-ci se trouvent ainsi amputées de leur partie la plus populaire menacée de paupérisation et placées à des années-lumière des quelques pourcents des « élites » que la mondialisation a le plus enrichis. Inutile de préciser qu’il s’agit de taux de croissance, non de valeur absolue et donc que 1% du revenu d’un milliardaire occidental n’a pas grand-chose à voir avec 1% de celui d’un cadre indien !

Les dernières élections présidentielles françaises montrent qu’une telle concentration des moyens financiers influe sur le jeu politique. C’est Emmanuel Macron qui a collecté le plus de dons (16 M€), puis François Fillon pourtant appuyé par un puissant parti, à la différence d’Emmanuel Macron. Le troisième, Jean Luc Mélenchon récoltera moins de 5M€.

Si officiellement ces 16 M€ sont le produit de 99 361 dons, près de 48% viennent de 1212 contributaires, ramenés à quelque 800 si l’on tient compte aussi des contributions 2016 et 2017 à «  En Marche » et des doubles donations d’un même couple(6).

A noter que Paris et tout particulièrement les arrondissements huppés de l’ouest est contributeur à hauteur de 6,3 M€ soit 39% de la collecte, la capitale représente seulement 3% de la population française. Le second grand contributeur (2,4 M€) est l’étranger notamment le Royaume Uni avec 1,8 M€ et des dons supérieurs en moyenne à 4000€.

A noter enfin que la campagne d’Emmanuel Macron, au départ dépourvu de moyens partisans ou personnels, n’aurait pu démarrer en l’absence de 3,6 M€ de dons, plus de la moitié (2,2 M€) provenant de 300 personnes.

La sécession des riches

Le premier à réaliser les conséquences sociale et politique de ce qui se passait- la captation de la richesse, du pouvoir et de l’influence par une oligarchie, le rétrécissement de la classe moyenne et le repli sur soi d’une petite minorité en train de se transformer en caste – c’est Christopher Lasch dans un essai appelé à la célébrité : La révolte des élites et la trahison de la démocratie(7).

Une telle captation n’est pas qu’une menace pour la société mais aussi pour le projet de civilisation porté par la culture occidentale.

Et Lasch de préciser : « Le problème de notre société n’est pas seulement que les riches ont trop d’argent mais que leur argent les isole, beaucoup plus que par le passé, de la vie commune ».

Ils « se sont effectivement sortis de la vie commune » en quittant les grandes villes industrielles en pleine déconfiture, en s’affranchissant de tout ce qui pourrait ressembler aux services publics, en scolarisant leurs enfants dans des établissements privés et par leur mode de vie hygiéniste et sans aspérité. « Ils ont entrepris une croisade pour aseptiser la société américaine » et « Dans le feu de la controverse politique ils jugent impossible de dissimuler leur mépris pour ceux qui refusent avec obstination de voir la lumière – ceux qui « ne sont pas dans le coup », dans le langage auto-satisfait du prêt-à-penser politique ».

A la lecture de ces lignes, on entend comme en écho la sortie d’Hillary Clinton, sous les rires des participants au gala LGBT pour la candidate, à New York, le 16 septembre 2016 : « Pour généraliser, en gros, vous pouvez placer la moitié des partisans de Trump dans ce que j’appelle le panier des pitoyables : les racistes, sexistes, homophobes, xénophobes, islamophobes. Vous n’avez qu’à choisir ». La réponse des partisans de Trump a été de transformer « les pitoyables » en badge ostensiblement porté et de donner la victoire à leur champion.

La tendance est aussi, note Lasch, à l’endogamie : « Autrefois, les médecins épousaient des infirmières, les avocats et les cadres supérieurs leur secrétaire. Aujourd’hui, les hommes appartenant à la bourgeoisie aisée tendent à épouser des femmes de leur classe, partenaires d’entreprise ou de cabinet, poursuivant de leur côté une carrière lucrative ».

Plus significatif encore pour Lasch, que l’horizon de ces « nouvelles élites » ne soit plus national, encore moins local, mais le marché international : « Leur sort est lié à des entreprises dont les activités franchissent les frontières nationales. C’est davantage le fonctionnement harmonieux de l’ensemble du système qui les préoccupe que celui d’une de ses parties. Leurs allégeances (…) sont internationales plutôt que nationales, régionales ou locales. Ils ont plus de choses en commun avec leurs homologues de Bruxelles ou de Hong Kong qu’avec les masses d’Américains qui ne sont pas encore branchés dans le réseau de communication mondiale… Une grande partie de ces privilégiés ont cessé de se penser américain dans tous les sens importants du terme, ou impliqués dans le destin de l’Amérique pour le meilleur et pour le pire. Leur lien avec une culture internationale de travail et de loisirs – d’affaires, de distractions, d’informations et de « récupération de l’information » – rendent beaucoup d’entre eux profondément indifférents à la perspective du déclin national de l’Amérique ».

Une grande partie des observations de Lasch touchant au mode de vie, aux mœurs et à la culture des classes étasuniennes les plus aisées creusant le fossé les séparant des classes populaires sont transposables à la France trente ans plus tard, qu’il s’agisse des préférences résidentielles (la capitale et les grandes métropoles de province), de loisirs, de scolarisation de leurs enfants, de choix esthétiques ou des goûts de minorité qui donnent le ton à la prédication médiatique, devenue éducatrice des masses.

Ainsi en va-t-il de son penchant pour l’endogamie de caste(8), de la primauté accordée à l’international – à l’Europe tout particulièrement – sur le national auquel ne peuvent être attachés que les has been, xénophobes sinon racistes, de ses embrasements hygiénistes, moralisateurs ou contre toute forme de discrimination à l’exception de la plus répandue, celle par l’argent. L’élite aime être choquée, le hic étant que plus rien, ni plus personne ne la choque sauf quand son pouvoir est remis en cause par des anti-européens et des populistes irresponsables.

Comme le confirme Jérôme Fourquet(9), sur les deux rives de l’Atlantique, outre les pratiques résidentielles communes des classes aisées, la tendances est à la scolarisation des enfants dans des établissements privés pour leur éviter les effets de l’obsolescence de l’école publique ou de côtoyer de trop près d’autres enfants que ceux des milieux dont dépendra leur avenir.

Si quantitativement, remarque Jérôme Fourquet, la « part de marché » de l’enseignement privé par rapport à l’enseignement public n’a pas évolué depuis trente ans, les établissements privés eux sont, socialement, de plus en plus sélectifs.

« Les collèges scolarisant les plus faibles proportions d’enfants issus de milieux défavorisés appartiennent dans leur écrasante majorité à l’enseignement privé. À l’inverse, les collèges accueillant le public le plus défavorisé sont tous sans exception publics… »

Même caractère sélectif des grands lycées publics parisiens où des capitales provinciales, passage quasiment obligé pour l’accès aux grandes écoles (Ecole Polytechnique, ENS, HEC, ENA). Les enfants d’origine modeste s’y sont faits rares, comme dans les quatre établissements cités où leur représentation est passée de 29% en 1950 à 9% au milieu des années 1990.

Le parcours scolaire royal des enfants de l’élite en route pour le pouvoir et/ou la banque, passe toujours par l’Ecole alsacienne, le lycée Stanislas, Science Po Paris et l’ENA, via éventuellement l’Ecole Polytechnique ou l’ENS.

Le stade ultime de la sécession des classes aisées, c’est l’émigration des plus riches vers des paradis fiscaux à proximité de Paris – Suisse, Royaume-Uni (avant le Brexit), Luxembourg, Belgique – beaucoup moins « spoliateurs » que la France pourtant souvent à l’origine de leur fortune. On comprend leur attachement à l’Europe en principe unie.

Cette évolution significative depuis 2000 se lit dans la hausse des inscriptions dans les consulats de ces pays et dans le nombre d’assujettis à l’ISF (avant qu’il ne soit supprimé). La France est ainsi devenue le premier pays exportateur de millionnaires de l’OCDE.

Références

(1)« La montée de l’insignifiance » Editions du Seuil,(2007.

(2) C’est une différence notable avec la crise de 1929 qui vit s’écrouler de nombreuses fortunes. Un des miracles du néolibéralisme moderne dont l’Etat socialise les pertes, au frais du contribuable, c’est-à-dire, en majorité de ceux qui pâtissent le plus du système.

(3)INSEE : « Les très hauts revenus en 2015 » Marie-Cécile Cazenave-Lacrouts Edition 2018.

(4) Tableau réalisé à partir des données publiées sur le site « Impôt sur le revenu.org. »

(5) Branko Milanovic : « Inégalités mondiales » Editions La découverte

(6)France Culture -Cellule d’investigation de Radio France 03/05/2019.

(7)Christopher Lasch, La révolte des élites, Editions Climat,1996.

(8)Ainsi Jérôme Jauvert peut-il consacrer un chapitre de son livre – « Les intouchables de l’Etat » (Robert Laffont) – à ces « ces couples d’Etat ».

(9)1985-2017 : Quand les classes favorisées ont fait sécession, Fondation Jean Jaurès (21/02/2018). L’analyse concerne essentiellement Paris et les grandes villes.

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