Ces ambitions relèvent très souvent de l’économie sociale et solidaire (ESS), branche encore méconnue mais pourtant structurante pour l’économie de la France et de nos villes : l’ESS représente 2,6 millions d’emplois, 10 % du PIB, 13,7 % de l’emploi privé, 25 % des emplois privés dans les quartiers prioritaires, 18 % de l’emploi rural, plus de 13 millions de bénévoles dont 65 % de femmes. Les élections municipales ne peuvent pas composer sans l’économie sociale et solidaire.
L’ESS, moteur de l’économie de demain
L’ESS est une économie du lien, profondément ancrée dans les territoires. Elle s’inscrit dans une filiation intellectuelle allant du coopérativisme de Charles Gide au fédéralisme de Pierre-Joseph Proudhon, du christianisme social de Frédéric Le Play au socialisme utopique de Henri de Saint-Simon et Charles Fourier.
L’économie sociale et solidaire est un mode d’entreprendre et de développement économique, qui regroupe les associations, fondations, mutuelles, coopératives et sociétés commerciales de l’ESS. L’ESS est définie par la loi de 2014, qui énonce des principes communs aux organisations : gouvernance démocratique et non lucrativité/ lucrativité limitée dans le but de partager la valeur pour la réinvestir, et enfin l’utilité sociale.
Pour les communes et intercommunalités, l’ESS constitue un levier stratégique. Elle garantit une économie locale, stable et non délocalisable, capable de répondre aux défis sociaux, économiques et climatiques.
On la retrouve déjà dans de nombreux secteurs de la vie quotidienne. Par exemple, dans l’aide à domicile avec Amaelles, dans la finance avec le Crédit Coopératif, dans l’assurance avec Dacess, dans le médico-social avec la Croix-Rouge française, dans la culture avec Le 6b, le sport avec le SC Bastia, transformé en SCIC, ou encore dans l’agriculture avec le Réseau des CIVAM.
Par où commencer au niveau municipal ?
D’abord, aller à la rencontre des acteurs locaux. Structurer un programme à partir d’exemples concrets et relier les actions locales à un récit politique, celui d’un développement juste, durable et enraciné. L’un des premiers rôles d’une municipalité est de faciliter les coopérations.
Ensuite, intégrer l’ESS de manière transversale dans toutes les politiques publiques : emploi, jeunesse, culture, environnement, solidarités. Inscrire des objectifs ESS dans chaque délégation et créer un comité de pilotage associant élus, services, acteurs économiques et citoyens.
L’alliance mairie et économie sociale et solidaire peut s’effectuer par exemple en développant des commandes publiques responsables en introduisant des clauses sociales et environnementales, en soutenant les coopérations territoriales par la mutualisation d’espaces et de savoir-faire et en formant les élus et agents.
Enfin, formaliser une charte d’engagements réciproques avec les associations et désigner un·e élu·e référent·e ESS et vie associative assure un interlocuteur identifié, une meilleure coordination et une visibilité politique forte.
Pour quelles solutions concrètes ?
Les structures de l’ESS portent une ambition émancipatrice : reprendre collectivement la main sur des secteurs essentiels. Ces structures ne sont pas à but lucratif et constituent de formidables exemples concrets de la « démarchandisation » revendiquée.
Pour revoir leurs délégations de service public en restauration collective, les communes pourront s’appuyer sur le réseau Résalis, qui favorise les circuits courts. Pour des modèles solidaires d’habitat, on peut regarder Village Vertical. Pour réhabiliter et revitaliser les centres-bourgs, il faudra s’appuyer sur Villages Vivants. En santé communautaire, on pourra s’inspirer d’initiatives telles que La Générale à Anglet. Pour l’engagement des jeunes, développer les coopératives jeunesse et de services avec La Fabrique coopérative. Pour des mobilités en covoiturage coopératif, c’est Mobicoop qu’il faut suivre. Pour bâtir autrement, il faudra coopérer avec L’ARBAN. Et même dans le funéraire, replacer l’humain au cœur avec la Coopérative funéraire de Rennes.
La plupart du temps, les structures relevant de l’économie sociale et solidaire naissent d’initiatives humaines très concrètes : des personnes qui se réunissent pour répondre à un besoin local, souvent en réaction à la logique de lucrativité dominante dans certains secteurs du quotidien. Elles choisissent alors de créer une organisation sans but lucratif, fondée sur la coopération et l’utilité sociale.
Dans ce processus, la municipalité joue un rôle déterminant. Elle peut soutenir financièrement les initiatives, mais surtout accompagner les porteurs de projets, faciliter les rencontres et mettre en relation les acteurs de terrain avec les habitants et les institutions locales.
L’exemple de La Générale à Anglet illustre bien cette dynamique. À l’origine du projet, un groupe de médecins souhaitant exercer ensemble dans un cadre collectif. Ils commencent par créer une association loi 1901, se forment progressivement au modèle coopératif, trouvent un local, puis un architecte, et engagent un travail de recherche de financements. Ils mobilisent alors des banques éthiques et coopératives, obtiennent des subventions de la région, de l’État et d’organismes d’accompagnement, avant d’entrer dans une phase de chantiers participatifs et d’aménagement.
Tout au long du projet, la logique est restée la même : co-construire, mutualiser les compétences, associer les habitants et diversifier les activités du lieu. Cette manière de faire – coopération, gouvernance partagée, ancrage territorial – constitue précisément l’ADN de l’économie sociale et solidaire.
Alors que les financements étatiques diminuent pour les communes, les politiques d’ESS apparaissent comme des politiques transversales et co-construites. Elles mobilisent communes, intercommunalités, départements et régions et concernent l’ensemble des délégations municipales. L’enjeu est donc clair : que les municipalités s’appuient davantage sur l’ESS pour trouver des solutions adaptées sur leurs territoires, et que l’ESS, en retour, puisse compter sur les collectivités pour renforcer les dynamiques de coopération territoriale.
L’ESS n’est pas un supplément d’âme. Elle est une méthode, une culture et un levier de transformation, au cœur de nos communes. Aux municipalités de s’en saisir pleinement afin de garantir que l’économie de demain soit une économie du lien et des territoires.