L’Europe à la croisée des impérialismes : refonder une souveraineté stratégique face à la double menace américaine et russe
Frédéric Faravel, membre de la direction nationale de la Gauche Républicaine et Socialiste, analyse la situation de l’Europe, prise en étau entre l’agression russe à l’Est et les ambitions prédatrices de l’administration Trump à l’Ouest. Face aux menaces sur le Groenland et à l’illusion d’une OTAN protectrice, il plaide pour une refondation urgente de l’autonomie stratégique européenne. Une souveraineté qui devra s’articuler avec la justice sociale pour emporter l’adhésion populaire…
La France et l’Europe se trouvent aujourd’hui confrontées à une double insécurité, à la fois géopolitique et existentielle. À l’Est, la Russie de Poutine mène une guerre d’agression en Ukraine, usant tout à la fois de la force militaire, de cyberattaques et de la désinformation pour déstabiliser le continent. Cette guerre a révélé une réalité brutale : les États européens n’ont jamais cherché sérieusement à garantir leur propre sécurité sans dépendre des États-Unis. La France reste l’État membre de l’Union Européenne (UE) le plus autonome d’un point de vue géostratégique mais peut s’interroger sur l’organisation de ses capacités d’action, avec ce que l’on appelle une armée bonzaï (on couvre tous les champs avec une taille réduite) et un système militaire plus tourné vers les interventions outre-mer que d’éventuels impératifs de défense continentale. Cette dépendance des Européens est précisément ce que l’administration Trump exploite pour imposer une logique de vassalisation. À l’Ouest, les États-Unis, sous couvert d’un discours de « sécurité nationale », déploient une stratégie de prédation économique et territoriale, remettant en cause les équilibres géopolitiques et les souverainetés européennes.
Ces deux dynamiques, bien que distinctes, convergent vers un même résultat : la marginalisation des États européens, France comprise, en tant qu’acteur autonome. La guerre en Ukraine a mis en lumière l’incapacité des Européens à coordonner une réponse cohérente. Les budgets de défense augmentent, mais leur dispersion entre les États membres de l’UE et de l’OTAN rend toute action collective inefficace. Pendant ce temps, les États-Unis, sous la présidence de Donald Trump, exploitent cette faiblesse structurelle pour imposer leur agenda : ventes forcées d’armements, pressions sur les ressources énergétiques, et désormais, menaces directes sur des territoires liés (même indirectement) à l’UE, comme le Groenland.
Ce territoire arctique, riche en terres rares et en uranium, est devenu l’enjeu symbolique d’une nouvelle forme de colonialisme, où Washington ne cache plus ses ambitions annexionnistes. La crise groenlandaise illustre ainsi une réalité plus large : l’Europe est désormais un champ de bataille où se jouent les rivalités entre grandes puissances, tandis que les Européens peinent à défendre leurs propres intérêts, comme l’ont illustré l’abdication de la présidente de la commission européenne en juillet dernier sur « l’accord commercial » avec les USA ou plus récemment le vote du Conseil européen en faveur du traité de libre-échange avec le Mercosur.
Les motivations profondes de Donald Trump : ressources, domination et affaiblissement de l’Europe
L’intérêt américain pour le Groenland n’est pas une nouveauté, mais la radicalisation du discours de Donald Trump marque une rupture qualitative. En 2019, sa proposition d’achat du territoire avait été perçue comme une excentricité, voire une provocation diplomatique. Aujourd’hui, ses déclarations évoquent une annexion pure et simple, justifiée par des « nécessités de défense nationale » qui ne sont pourtant pas solides. En effet, les accords militaires existants entre les États-Unis d’un côté, le Danemark et le Groenland de l’autre permettent déjà à Washington d’y déployer ses forces sans entrave. La base de Thulé-Pituffik, opérée par l’US Air Force, couvre déjà les besoins stratégiques américains en Arctique.
La véritable motivation de Trump réside donc ailleurs : dans l’exploitation des ressources minières du Groenland, estimées à plusieurs dizaines de milliers de milliards de dollars. Terres rares, uranium, or, cuivre – ces matériaux sont essentiels à la transition énergétique et à l’industrie technologique, deux secteurs où les États-Unis cherchent à briser la dépendance à la Chine. Trump, en homme d’affaires agressif mais pragmatique, voit dans le Groenland une opportunité de contrôle économique, mais aussi un moyen de fragiliser davantage l’Europe. En s’emparant d’un territoire autonome lié au Danemark, il teste la réaction des Européens, déjà divisés et affaiblis par leur dépendance militaire et technologique. Il faut peut-être également réviser certains jugements hâtifs sur Trump et la crise climatique : il n’est peut-être pas dans le déni, mais tire des conclusions égoïstes du constat de la crise écologique. S’il va falloir faire face à une pénurie (de biodiversité, de matières premières…) et s’adapter au changement climatique, là où nous envisageons la solidarité et le dialogue, lui ne conçoit que la prédation et l’accaparement, la loi du plus fort… « il ne doit en rester qu’un » !
La méthode employée par Trump est systématique : provocation, pression économique, puis normalisation de l’inacceptable. Au Venezuela, il a justifié l’intervention américaine par la « libération » d’un peuple opprimé (ce pour quoi il n’avait aucune légitimité), mais avant tout avec l’objectif de s’emparer des réserves pétrolières. Au Groenland, si le prétexte sécuritaire ne tient pas, la logique reste identique : imposer une domination par la force, en comptant sur la passivité, la couardise, voire la complicité, des Européens. Cette stratégie s’inscrit dans une vision plus large de l’administration Trump, qui considère l’Europe non comme un allié à part entière, mais comme un marché captif et un terrain d’expansion pour ses intérêts géoéconomiques.
L’illusion de l’OTAN et l’urgence d’une autonomie stratégique de la France et des États européens
L’OTAN, longtemps perçue comme le bouclier protecteur de l’Europe, est aujourd’hui plus que jamais un instrument de soumission. Les exigences américaines – 5% du PIB consacré à la défense, achat massif d’armements made in USA – révèlent une stratégie délibérée : maintenir l’Europe dans un état de dépendance, tout en se désengageant en réalité de toute garantie réelle pour sa sécurité. La menace de Trump de laisser tomber l’Ukraine si les Européens ne paient pas davantage en est la preuve la plus flagrante. Pire encore, l’OTAN, sous pression américaine, pourrait devenir un outil de légitimation des annexions de Washington, comme le suggère le silence complice de certains États membres face aux provocations au Groenland.
Face à ce constat, une alternative s’impose : l’émergence d’une nouvelle coalition stratégique autonome entre États européens, pouvant prétendre dans un temps relativement court à une alternative à l’OTAN, et que seule la France est en situation de prendre l’initiative. Cette refonte doit s’appuyer sur trois piliers fondamentaux :
- Une coordination militaire renforcée entre la France, l’Allemagne (dont le gouvernement de Grande Coalition est aujourd’hui un des plus sévères face au comportement de l’administration Trump), la Pologne, la Suède et peut-être l’Espagne, avec une coordination des capacités industrielles et logistiques. L’exemple des achats dispersés d’obus pour l’Ukraine, arrivés trop tard et en quantité insuffisante, illustre l’absurdité de l’absence de planification commune. Une approche coordonnée, inspirée de la gestion européenne des vaccins pendant la crise sanitaire, permettrait de négocier en force avec l’industrie de l’armement, tant sur les prix que sur les délais.
- Un rééquilibrage des alliances, en développant un partenariat stratégique avec les pays baltes et nordiques, directement menacés par la Russie. Ces pays, historiquement méfiants envers Moscou, sont aujourd’hui en première ligne et ont tout intérêt à une coopération renforcée avec l’Europe continentale. Dans l’idéal, il faudrait, comme je l’évoquais en février 2025 dans ma contribution au débat publiée sur le site de la Gauche Républicaine et Socialiste, intégrer le Royaume Uni (2e puissance nucléaire européenne) au dispositif ; mais depuis le gouvernement de Keir Starmer a envoyé des signaux contradictoires : solidarité avec les Européens sur l’Ukraine, mais « cavalier seul » sur le chantage douanier, alignement total sur les USA dans l’agression contre le Venezuela, intervention commune mais peu légale dans l’Atlantique Nord contre un navire de la « flotte fantôme ». Cependant, la violence trumpienne des derniers jours pourrait encore faire évoluer les choses : Downing Street a qualifié de « totalement inadmissible » la menace d’imposer des taxes douanières pour forcer une annexion américaine du Groenland. Il est peut-être encore trop tôt pour juger si les Travaillistes britanniques auront le courage d’apporter une évolution dans la « Special relationship » et pour fermer la porte (il faudra faire aussi attention sur les forces d’alternance britanniques qui pourraient conduire à de nouvelles embardées diplomatiques du Royaume-Uni à moyen et long terme).
- Une doctrine nucléaire française renouvelée qui laisse planer le doute chez les puissances impérialistes sur le fait que notre dissuasion est susceptible de s’étendre aux intérêts vitaux du continent. Cette ambiguïté sans laquelle il ne peut y avoir de réelle dissuasion est nécessaire pour rassurer les États les plus exposés, comme la Pologne ou les pays baltes. Par ailleurs, une déclaration interprétative du Conseil européen, étendant la protection de l’article 42.7 du Traité de l’Union au Groenland, enverrait un signal fort à Washington comme à Moscou.
L’objectif n’est pas de créer une « armée européenne » – une illusion politique et bureaucratique –, mais de bâtir une alliance opérationnelle, où chaque pays conserve (et finalement retrouve) sa souveraineté tout en acceptant une interdépendance stratégique. Cette approche pragmatique permettrait de surmonter les réticences allemandes ou scandinaves, tout en évitant les écueils d’une intégration militaire trop poussée, politiquement irréaliste à court terme.
Groenland : un test pour l’autonomie européenne
La crise groenlandaise est un révélateur des faiblesses européennes, mais aussi une opportunité de démontrer une capacité de résistance. Si les États européens capitulent face aux pressions américaines, elle validera la logique selon laquelle sa sécurité dépend de la bonne volonté de Washington. Or Donald Trump ne respecte que ceux qui lui résistent. Une réponse ferme, combinant présence militaire symbolique (en appui au Danemark) et sanctions économiques ciblées, est donc indispensable.
Les Groenlandais, majoritairement favorables à l’indépendance, refusent un nouveau colonialisme – qu’il soit américain, chinois – ou la perpétuation du colonialisme danois. Leur aspiration doit être soutenue par les Européens, non pas comme un prétexte pour étendre une influence, mais comme un partenariat équilibré, garantissant leur souveraineté tout en sécurisant l’accès aux ressources critiques. L’UE a déjà ouvert un bureau à Nuuk en 2024 et promis des investissements accrus ; il faut aller plus loin, en proposant un statut associatif renforcé, combinant autonomie politique et coopération économique. Ce statut pourrait s’inspirer des modèles existants pour les territoires d’outre-mer, tout en intégrant des mécanismes de protection contre les ingérences extérieures. Les États européens et le Danemark ont également un intérêt évident à trouver un partenariat qui s’assoie aussi sur la garantie d’un État social pour les Groenlandais ce que jamais les États-Unis ne lui proposeront.
Parallèlement, l’Europe doit préparer une riposte crédible en cas de tentative d’annexion. Cela passe par :
- Un renforcement immédiat des capacités de surveillance maritime et aérienne en Arctique, en coordination avec le Danemark et la Norvège.
- Des exercices militaires conjoints dans la région, impliquant les pays membres de l’UE et de l’OTAN (cette option aura des limites évidentes du fait de l’usage du matériel américain par la plupart des forces armées européennes), pour démontrer une volonté de défense collective.
- Un plan de sanctions économiques ciblant les intérêts américains en Europe, notamment dans les secteurs technologiques et énergétiques, alors même que Donald Trump menace ce 16 janvier 2026 les Européens de nouvelles sanctions douanières s’ils ne plient pas sur le Groenland.
Ces mesures, si elles sont mises en œuvre de manière coordonnée, enverraient un message clair à Washington : l’Europe n’est plus disposée à accepter des diktats, même de la part de son allié historique.
Défense et justice sociale : un pacte indissociable pour États européens souverains
La question du réarmement européen ne peut être dissociée de celle de la cohésion sociale : un effort de défense légitime ne peut réussir sans l’adhésion populaire. Aujourd’hui, la hausse des dépenses militaires doit s’accompagner d’une fiscalité juste et d’une transparence démocratique sur les choix stratégiques.
Plusieurs principes doivent guider cette approche :
- Une fiscalité redistributive : La hausse des dépenses de défense ne doit pas se faire au détriment des services publics ou des politiques sociales. Une taxation accrue des hauts patrimoines et des multinationales, ainsi qu’une lutte renforcée contre l’évasion fiscale, pourraient financer une partie de l’effort militaire sans aggraver les inégalités.
- Un débat démocratique transparent: Les choix stratégiques, notamment en matière d’acquisition d’armements ou de déploiement de troupes, doivent être soumis à un contrôle parlementaire renforcé. Cela permettrait de légitimer les décisions prises et d’éviter les dérives technocratiques.
- Une intégration des enjeux écologiques : La transition énergétique et la défense ne sont pas antinomiques. Les Européens doivent développer des technologies militaires sobres en carbone et sécuriser ses approvisionnements en matières premières critiques, notamment en diversifiant ses partenariats avec des pays comme le Groenland, tout en respectant leurs aspirations environnementales et sociales.
En outre, l’Europe doit éviter le piège d’une militarisation excessive, qui risquerait de saper les fondements mêmes de son modèle social. Comme le rappelait Hanna Perekhoda, dans un entretien accordé à Alternatives Économiques en novembre 2025, « la défense ne peut pas exister sans la justice sociale, et inversement ». Une politique de défense efficace repose sur la confiance des citoyens dans leurs institutions et sur leur sentiment d’appartenance à un projet commun. Sacrifier l’État-providence au nom de la sécurité reviendrait à affaiblir la France et l’Europe de l’intérieur, les rendant plus vulnérables aux ingérences extérieures et aux divisions politiques.
Enfin, l’Europe doit repenser sa relation avec les États-Unis. Il ne s’agit pas de rompre l’alliance transatlantique, mais de la rééquilibrer. Cela implique :
- Une réduction progressive de la dépendance militaire, en développant des capacités européennes dans des domaines clés comme le renseignement, la cyberdéfense et les systèmes de missiles.
- Une diversification des partenariats stratégiques, notamment avec les pays du Sud global, pour éviter une bipolarisation du monde entre les États-Unis et la Chine.
- Une affirmation claire des intérêts européens, y compris lorsque ceux-ci divergent de ceux de Washington, comme dans le cas du Groenland ou des sanctions contre la Russie.
Cette approche permettrait à la France et aux États européens alliés de se positionner comme un acteur autonome, capable de défendre ses valeurs et ses intérêts sans tomber dans le piège d’une confrontation stérile avec les États-Unis.
L’heure des choix stratégiques
La France et l’Europe sont à un carrefour historique. Soit nous acceptons de rester un champ de bataille entre impérialismes, soit nous nous dotons des moyens de notre souveraineté. Cela passe par une refonte ambitieuse de notre stratégie de défense, une coordination renforcée entre États et une volonté politique sans faille. Oui, c’est loin d’être acquis.
La crise groenlandaise, la guerre en Ukraine et les pressions américaines montrent que l’Europe ne peut plus compter sur les autres pour assurer sa sécurité ; nos voisins peuvent enfin comprendre pourquoi jusqu’à la mandature de Nicolas Sarkozy la France a tenu à conserver sa singularité. Elle doit désormais prendre son destin en main, en bâtissant une défense autonome et géopolitiquement crédible. À la condition que les dirigeants européens en aient la volonté – et que les citoyens en comprennent l’urgence.
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