La Cité

Ecologie populaire, comment faire ?

Par Stéphane Troussel, Président du Département de la Seine-Saint-Denis / Porte-parole du Parti Socialiste
En opposition au discours écologiste libéral d’E.Macron, Stéphane Troussel défend une vision populaire de l’écologie, dans laquelle les classes populaires n’auraient plus à subir les désordres écologiques causés par les plus riches.

Défendre la création de richesses nécessaires pour innover et décarboner, et faire intervenir l’Etat le moins possible. Voici, en substance, la conception d’une écologie « raisonnable » défendue par Emmanuel Macron lors de sa visite au Salon International de l’Aéronautique et de l’Espace du Bourget le 19 juin dernier.

Si ce discours néolibéral n’est pas nouveau dans la bouche du Président, il en dit long sur le déni d’une réalité pourtant clairement observable partout dans le Monde, au Nord comme Sud : ce sont toujours les plus pauvres et les plus fragiles qui ont le plus à subir les désordres climatiques, alors même qu’ils en sont les moins responsables. Les chiffres sont sans appel. En France, les 1% les plus riches émettent en moyenne quarante fois plus que les 10% les plus pauvres et douze fois plus que la moitié la moins riche de la population.

L’évidence est là : le combat pour l’écologie ne remplace pas le combat contre les inégalités, il le rejoint.

La Seine-Saint-Denis, territoire dense, urbanisé, et populaire, n’échappe pas à la règle. La pauvreté, dont le taux y est deux fois supérieur à la moyenne nationale, renforce la vulnérabilité des enfants et familles des quartiers populaires. A commencer par l’exposition aux pollutions atmosphériques, engendrées par la présence de grands axes routiers qui balafrent le territoire, et laissent penser qu’il s’agirait moins d’un lieu de vie qu’un lieu de passage. Météo France montre souvent la Tour Eiffel sous les particules fines, mais c’est bien au niveau de l’échangeur de Bagnolet, juché au dessus d’une zone urbaine de 70 000 habitants, que la pollution de l’air, doublée d’une pollution visuelle et sonore, est la plus critique d’Île-de-France. Ce sont aussi les catégories populaires qui souffrent plus souvent des maladies liées à la malbouffe, avec des taux d’obésité et de diabète les plus élevés de la région. Sans parler de la précarité énergétique, qui concernerait 40 % de la population en Seine-Saint-Denis, avec les difficultés à payer ses factures d’énergie et à se chauffer que cela entraîne, en raison notamment de la vétusté du bâti. Et pour cause : près de 66 % des logements du département ont été construits avant 1975, soit avant l’adoption des premières normes de réglementation thermique en France. Or, en 2050, il fera en Seine-Saint-Denis aussi chaud qu’à Séville, soit environ 4°C de plus l’été par rapport à maintenant…

On frémit donc devant les conséquences que pourrait avoir le réchauffement climatique si rien n’est entrepris, avec en mémoire un triste précédent : la canicule de 2003 qui, il y a déjà vingt ans, avait fait des ravages en Seine-Saint-Denis, deuxième département le plus touché de France métropolitaine alors même qu’il en est le plus jeune.

« Fin du monde et fin du mois, même combat » : la formule a fait florès et la Seine-Saint-Denis en offre donc une puissante illustration. Mais il faut désormais donner de la consistance et une réalité à cette expression pour embarquer les catégories populaires dans un projet de bifurcation écologique qui peut susciter des craintes, tant sont parfois caricaturées et dénaturées les positions des défenseurs de l’environnement.

C’est une théorie et une pratique de l’écologie, sensible aux besoins de la population et notamment des personnes les plus fragiles, qu’il faut mettre sur pied, à la fois pour gagner les cœurs et pour changer concrètement le quotidien des gens. Et c’est à travers la mise en œuvre d’une écologie populaire que nous y parviendrons.

L’écologie populaire, c’est ouvrir un horizon à la fois désirable, parce qu’il vise à améliorer les conditions de vie de la majorité de la population, et juste, parce que ses objectifs sont débattus démocratiquement et que les efforts pour y parvenir sont partagés selon les capacités de chacun. C’est montrer que la transition écologique peut améliorer l’existence, créer de nouvelles solidarités et ouvrir la voie à « la vie large » pour reprendre le titre du manifeste éco-socialiste de Paul Magnette, en permettant à toutes et tous de mieux se chauffer, de mieux se loger, de mieux se soigner ou encore de mieux se nourrir.

La bataille est d’abord culturelle. Il nous faut la mener en luttant contre l’idée que l’écologie est un « nouvel ascétisme » ou une somme de contraintes qui devraient toujours peser sur les mêmes, à savoir les plus modestes. Oui, les injonctions au « chaque geste compte » et à la sobriété individuelle sonnent creux aux oreilles des catégories populaires qui pratiquent déjà dans leur vie de tous les jours et de façon contrainte une forme de sobriété. Il nous faut également sortir d’une vision catastrophiste de l’écologie qui, en faisant le « portrait des cercles de l’enfer où nous plongera le réchauffement climatique »(1), frappe certes les consciences mais semble encore trop abstraite ou coupée des réalités du quotidien des catégories populaires – quand bien même la multiplication des catastrophes naturelles donne une image de plus en plus tangible des effets du dérèglement climatique. En faisant cela, nous posons un acte essentiel et préalable à tout autre : celui d’en finir avec l’idée que les milieux populaires sont indifférents ou hostiles à la question environnementale, pour voir au contraire que leur intérêt est bien réel, parce que vital, et qu’il réside avant tout dans l’expérience du quotidien, comme le cadre de vie ou la santé(2).

La bataille politique doit donc porter en priorité sur ces aspirations du quotidien, qui sont au cœur de ce qu’est l’écologie populaire.

Je pense en premier lieu à la question de l’alimentation, particulièrement prégnante dans le contexte actuel de crise sociale et d’inflation galopante.

Nous avons tous vu ces insupportables files d’attente pour accéder à l’aide alimentaire pendant la crise sanitaire. La réalité, dénoncée par les associations, est que ces files ne cessent de grossir, avec des nouveaux publics. Aux personnes pauvres s’ajoutent désormais des étudiants mais aussi la petite classe moyenne, qui après avoir payé le loyer et les charges ne parvient plus à s’alimenter correctement. Aujourd’hui, la moitié des bénéficiaires de l’aide alimentaire y a recours depuis moins de deux ans !

Tout cela n’est en rien un simple souci de « bobo ». Chaque élu local constate d’ailleurs à quel point la question de la qualité des repas dans les cantines devient un enjeu majeur pour tous les parents, quels que soient leurs revenus.

C’est pourquoi j’ai récemment défendu dans le débat public l’idée d’une Sécurité sociale de l’alimentation, lancée par un collectif de chercheurs agronomes, d’agriculteurs et d’associations, et qui vise à créer une sixième branche de la sécurité sociale. C’est certes une mesure de rupture, qui implique une profonde transformation politique, institutionnelle et économique, et dont les modalités sont largement à construire, mais cela pose à mon sens les bons enjeux.

Cette aide individuelle et universelle pour les achats alimentaires, disponible chaque mois sur la Carte Vitale, permet la plus grande accessibilité tout en sortant de l’aspect stigmatisant que peut avoir la distribution de colis alimentaires. C’est aussi une organisation démocratique, avec une caisse commune gérée démocratiquement et alimentée par des cotisations, dans un souci de justice fiscale. C’est, enfin, la possibilité de repenser l’ensemble de la chaîne alimentaire, avec un conventionnement des agriculteurs qui permet de définir les produits que nous souhaitons consommer dans un but durable, et d’assurer un revenu décent aux producteurs.

Nous avons là une piste intéressante pour repenser notre système alimentaire à bout de souffle, et c’est pourquoi nous allons expérimenter en Seine-Saint-Denis la mise en place d’un « chèque alimentation durable », qui se veut être une première esquisse, à l’échelle locale, de cette Sécurité sociale de l’alimentation. Nous commencerons d’ici le premier semestre 2024, auprès des publics les plus fragiles, J’y vois une première pierre posée dans le champ des politiques publiques pour démontrer qu’il est possible d’agir sans attendre plus longtemps, et de faire de la Seine-Saint-Denis un « territoire aiguillon » en matière d’écologie populaire.

La question du logement est également centrale. Elle est devenue une véritable bombe à retardement sociale mais aussi écologique, tant les enjeux sont imbriqués. Nous avons besoin, en urgence absolue, d’un immense plan de rénovation thermique des logements. Une politique écologique et populaire, qui réconcilierait de nombreux enjeux : économiques, en créant des emplois dans le bâtiment, sociaux, en baissant la facture des ménages, et environnementaux, en diminuant les émissions de carbone. Malheureusement, nous sommes encore loin du compte, comme le révèle le récent rapport de Jean Pisani-Ferry : alors que la rénovation des passoires thermiques nécessiterait 15 milliards d’euros d’investissement par an, le budget du dispositif gouvernemental « MaPrimeRenov’ » n’est que de 2,5 milliards d’euros.

15 milliards d’euros, c’est aussi le montant des ponctions réalisées lors du premier quinquennat d’Emmanuel Macron sur le logement social, affaiblissant comme jamais auparavant ce secteur pourtant essentiel. Cela nous rappelle que la bonne volonté et l’inventivité des collectivités et des associations ne suffisent pas, et qu’il est indispensable, pour changer la donne et opérer de véritables transformations, que lEtat prenne ses responsabilités avec sa capacité de planification, d’investissement et de régulation.

Je n’oublie pas enfin la question des transports en commun, indispensables pour l’accès à l’emploi, aux études, aux loisirs et à la culture, et pour lesquels nous nous sommes déjà tant battu en Seine-Saint-Denis après des décennies de sous-investissement chronique de la part de l’Etat. Je mesure à quel point l’arrivée du Grand Paris Express, dont notre territoire accueillera un tiers des futures gares, va changer la vie de centaines de milliers d’habitants, y compris en matière de santé environnementale.

C’est aussi pour cela que nous ne lâchons rien sur l’objectif de rendre cyclables les plus de 350 kilomètres de notre voirie départementale, quand bien même je sais pertinemment que le vélo ne peut remplacer l’usage de la voiture face aux réalités d’aujourd’hui. C’est d’ailleurs ce pragmatisme qui m’encourage à lutter contre la mise en place à marche forcée des Zones à Faibles Emissions, lorsqu’elles ne sont pas accompagnées de véritables mesures d’accompagnement pour les ménages les plus modestes. Parce que je ne me peux me résoudre à des mesures qui contaminent l’idée d’écologie aux yeux des catégories populaires, en les visant au premier chef.

Ayons, à ce titre, la lucidité d’admettre aussi qu’il y a du « carbone utile » socialement, comme quand nous faisons par exemple le choix de climatiser une crèche pour protéger les enfants, plutôt que de fermer l’équipement en les confinant, de fait, dans des appartements inadaptés aux vagues de chaleur. Ou encore de construire des logements sociaux dans des zones géographiques qui en manquent cruellement aujourd’hui. Mais posons-nous à chaque fois cette question fondamentale : que produire (ou que faut-il arrêter de produire), et comment produire pour satisfaire les besoins primordiaux de chacun, tout en respectant les limites qu’impose la préservation de notre environnement ?

Reconnaissons enfin que construire une écologie populaire, cest aussi intégrer limportance des solidarités et des liens entre les citoyennes et citoyens pour faire face aux crises. La proximité et la confiance entre les habitants d’un même quartier ou d’une même commune permet de mieux absorber un choc. C’est ce qu’a établi Eric Klinenberg, dans son ouvrage Autopsie sociale dune catastrophe, montrant que, lors de la canicule de 1995 à Chicago, de plus faibles taux de mortalité ont été observés dans les quartiers comportant davantage de lieux et d’organisations où des solidarités de proximité pouvaient se développer.

L’écologie populaire est donc aussi une écologie de mise en capacité des habitants. Ce sont par exemple les initiatives d’agriculture urbaine, qui permettent une petite production locale tout en créant du lien et des nouvelles formes de solidarités entre les habitants d’un même quartier. Cette dimension du lien, facteur de confiance et de solidarités, ne doit pas être la grande absente des débats sur l’écologie.

Cela interroge évidemment le rôle des services publics de proximité pour stimuler les liens sociaux et favoriser l’émergence de contextes favorables à cette entraide. Malheureusement, la tendance actuelle est au retrait continuel de ces services publics dans les territoires sous l’effet d’un rouleau-compresseur néo-libéral conduisant notamment à la dématérialisation et la suppression des points d’accueil physique. Aucun doute, c’est aussi contre cela que nous devons lutter de toutes nos forces.

Le chantier est donc vaste et nécessite ladhésion la plus large possible. Pour emporter la conviction du plus grand nombre, l’écologie doit montrer de manière sensible et concrète quelle est tout autant un combat pour la préservation de notre planète qu’une solution aux problèmes de la vie quotidienne. Voilà, je crois, le moteur de l’écologie populaire !

Références

(1)Paul Magnette, La vie large, La Découverte, 2022

(2) COMBY Jean-Baptiste, MALIER Hadrien, « Les classes populaires et l’enjeu écologique. Un rapport réaliste travaillé par des dynamiques statutaires diverses », Sociétés contemporaines, 2021/4 (N° 124), p. 37-66. DOI : 10.3917/soco.124.0037. URL : https://www.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2021-4-page-37.htm

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