Hors-série

La démocratie libérale française face à la pandémie de Covid-19

Partie 1 - supplément l'histoire n'attendra pas
A modifier

Ce qui caractérise la forme française de la « démocratie libérale », comme nous l’avons vu, c’est :

  • La concentration du pouvoir politique à l’Elysée et un Parlement pour la forme, autrement dit un régime consulaire électif. C’est ce qui passe pour « un régime fort ».
  • Un « régime fort » qui s’est lui-même désarmé en se libéralisant et en se soumettant aux règles de l’Union Européenne, tout spécialement à celles de la zone euro. Au final donc un régime fort en trompe l’œil puisqu’il a perdu l’essentiel des moyens d’actions de tout Etat indépendant.
  • Un régime qui s’est bureaucratisé et qui, pour pouvoir agir, s’est appuyé sur sa bureaucratie et les acteurs privés. La frontière entre Public et Privé disparaissant, progressivement s’est ainsi installé un système collusif où intérêt général et intérêts particuliers se confondent.
  • Un système où le pouvoir d’influence, informel mais omniprésent sur le cœur du pouvoir a remplacé le débat et la décision démocratique. L’essentiel de ce pouvoir d’influence appartient aux décideurs financiers et économiques, aux médias et aux lobbys corporatistes.

A en juger par ses résultats économiques, sociaux et sociétaux au quotidien, et par le mécontentement, exprimé ou sourd, qui le ronge, c’est un système en panne, incapable de se réformer et d’affronter la tempête qui vient.

L’épidémie de Covid-19 du premier semestre 2020 a représenté une sorte de stress test grandeur nature permettant de juger des capacités d’un tel système à résister à une crise majeure. Agissant comme un révélateur des contradictions qui l’empêchent de réagir de façon réfléchie et coordonnée, de se réformer en profondeur, cette épreuve montre qu’il ne suffira pas de changer quelques pièces de la machine libérale – comme l’imaginent les concurrents du jeu de chaises musicales qui tient lieu aujourd’hui en France de politique – pour empêcher la catastrophe.

La stratégie chaotique de lutte contre la pandémie et ses piètres résultats renvoient certes aux inconséquences et aux erreurs de ce gouvernement mais on aurait tort d’en exonérer tous ceux qui ont contribué au désarmement de l’Etat et à la paralysie de la démocratie en France.

Macron s’en va en guerre

Les Français qui, le 15 mars 2020, s’étaient rendus aux urnes pour le premier tour des élections municipales, sans autre précaution que quelques règles de sécurité élémentaires, se sont retrouvés, le lendemain 16 mars à 20h, « en guerre » « contre un ennemi invisible et qui progresse », dixit le chef des armées, Emmanuel Macron depuis l’Elysée(1).

Pour que les choses soient bien claires, neuf jours plus tard, il se rend à Mulhouse, particulièrement éprouvé par la Covid-19, à l’hôpital de campagne installé par l’armé et annonce le début d’une « opération résilience » de transport sanitaire dont on perdra rapidement la trace. Sa capacité initiale de réanimation de trente lits sera assez rapidement réduite, les transferts militaires des malades vers d’autres régions devenant suffisants.

Une guerre de position sans offensive préalable, se limitant au confinement généralisé des Français, sans perspective de traitement spécifique du nouveau virus, avec des moyens de détection (tests) et de protection – même pour les soignants (masques, gel, vêtements pour les soignants) – qui ne seraient pas arrivés sans l’intervention des collectivités locales.

Quatre semaines plus tard, changement d’ordre du jour. Aussi brusquement que la déclaration de guerre, le 13 avril, avant même l’avis d’un conseil scientifique censé être la boussole du gouvernement95, Emmanuel Macron annonce la fin du confinement pour le 11 mai, à charge pour le Premier ministre d’en organiser les modalités.

Si, comme prévu, le conseil scientifique ne se prononce pas formellement contre l’arrêt du confinement – comprenant les raisons politiques de l’Elysée – du point de vue médical, il est contre :

« Le CS aurait souhaité le maintien du confinement mais comprend les implications économiques et psycho-sociales que le maintien de ce dernier implique(2) ».

Il aurait notamment souhaité le voir se poursuivre pour les personnes vulnérables et que les établissements scolaires ne réouvrent qu’en septembre. Suit une liste de recommandations, pour certaines irréalistes, notamment en matière scolaire et de transport, ou contradictoires comme la nécessité d’équiper l’intégralité de la population en masque et gel tout en reconnaissant que ce ne sera possible qu’après le 11 mai.

La pandémie ayant eu le bon goût d’évoluer comme beaucoup d’autres épidémies grippales, ce qu’avait depuis longtemps fait remarquer le Professeur Didier Raoult, la feuille de route a pu, jusque à ce jour, se dérouler comme prévu.

Ce bref rappel montre que depuis le déclenchement, en novembre 2019, de la pandémie partie de Chine pour toucher la France dès février 202097, Emmanuel Macron et son gouvernement ont fait exactement ce qu’ils voulaient, se contentant de consultations de pure forme, d’un Parlement acceptant comme une fatalité l’extension des pouvoirs de l’exécutif avec la création d’un « état d’urgence sanitaire(3) » . L’exécutif a décidé seul « d’attendre et voir », durant plusieurs mois avant d’agir, décidé seul, le 17 mars 2020, entre les deux tours des élections municipales, du confinement général et uniforme de la France entière, décidé seul que celui-ci cesserait (sur le papier) le 11 mai 2020(4).

Si durant toute la période le Parlement n’a pas cessé d’examiner l’avalanche de projets de lois liés au confinement et au report du second tour des élections municipales, c’est dans des conditions défiant l’entendement(5).

Certes, le « plan de déconfinement » fut soumis au Parlement, fin avril/début mai – l’Assemblée nationale votant « pour » et le Sénat « contre ». Mais ce fut selon une procédure

  • l’article 51-1 de la constitution – n’engageant pas la responsabilité du gouvernement. Une scène classique de « démocratie bouffe » du grand théâtre parlementaire(6).

Il semble malgré tout qu’une Assemblée nationale introuvable, un Sénat sans capacité de sanction, un conseil scientifique consultatif nommé, ce soit laisser encore trop de champ à la critique. Emmanuel Macron, en effet, vient d’annoncer la création d’une commission indépendante, composée de « personnalités scientifiques de différents pays et de la cour des comptes » pour évaluer sa gestion de la crise sanitaire, pratique jusque-là réservée aux pays non démocratiques en quête d’honorabilité. Dans une démocratie, le contrôle de l’action des exécutifs est l’apanage des Parlements !

La domination politique de l’exécutif – la marque du système politique français, comme nous l’avons vu précédemment- s’est donc vue affermie durant la crise sanitaire.

Pour des résultats très médiocres, en tous cas, pas à la hauteur de ce qu’on pouvait attendre d’un pays comme la France.

Des résultats globalement très médiocres

Dresser un bilan statistique global précis de l’épidémie et des résultats de la stratégie mise en œuvre pour la combattre n’est pas simple, sinon impossible. Impossible parce que rares sont les données de base qui ne peuvent être contestées(7). D’où des débats médiatiques sans fin et des émissions de « désintoxication » et de rectification des fake news, en charge de ce qu’il convient de penser. Ceci dit, si les biais méthodologiques toujours possibles incitent à la prudence, il n’en demeure pas moins que les écarts, assez importants pour être significatifs, entre les résultats des pays, des départements, des établissements hospitaliers donnent à penser que toutes les stratégies ne se valent pas.

Et puis à quoi attribuer un décès en cas de comorbidité ? Difficulté encore plus grande pour la détermination du taux de létalité (nombre de cas recensés/ nombre de décès), le nombre de cas recensés n’étant pas totalement indépendant de la qualité du dépistage, notamment du nombre de tests réalisés, donc comptabilisés.

Des réserves qui ne s’appliquent évidemment pas aux comparaisons entre établissements hospitaliers régis par des règles identiques.

Taux de mortalité pour covid-19 (par million d’habitants) au 31 mai 2020(9) : voir schéma en référence.

En termes de mortalité : 

France : 29 021 victimes (18 671 à l’hôpital et 10 350 en EMS) auxquelles il faut ajouter de l’ordre de 9000 décès à domicile non comptabilisés, soit plus de 38 000 au total.

Si on s’en tient à l’Europe et aux morts officiels, le taux de mortalité par habitant en France au 31 mai est inférieur à ceux de la Belgique, de l’Espagne, du Royaume-Uni et de l’Italie ; mais très supérieur à celui du Portugal (3 fois plus), et de l’Allemagne (plus de 4 fois plus). Deux fois et demie plus élevé qu’en Suisse ou au Canada, sans parler de la Corée du Sud (entre 83 et 109 fois plus selon que l’on tient compte ou non des décès à domicile).

Si on intègre les décès à domicile, la France qui fait jeu égal avec l’Espagne ne fait mieux que de la seule Belgique.

Question dans la question : quid de l’hécatombe des pensionnaires des EPHAD provoquée par la pandémie ? On peut s’étonner des variations des chiffres publiés par Santé Publique France et surtout de leur importance. Ainsi, début mai 2020, sur les quelque 26 000 morts alors comptabilisés, plus de 13 000 auraient été hébergés en maison de retraite(10). Selon Santé Publique France, entre le 1er mars et le 2 juin 2020, sur 28 940 décès comptabilisés, 10 350 seraient des pensionnaires d’institutions de retraite, un chiffre impressionnant

On aura remarqué aussi le silence officiel et médiatique sur ces chiffres embarrassants.

En termes d’efficacité des traitements

Le « case fatality rate » (CFR) désigne le ratio : nombre de décès/nombre de cas confirmés. C’est l’indicateur d’efficacité des traitements administrés aux patient contaminés par une maladie infectieuse, le moins traficable.

Au 12 juin 2020, selon les chiffres de l’European centre for disease prevention and control, agence européenne implantée à Stockholm, le CFR est de 18,9% en France, le plus mauvais du monde ; de 4,7% en Allemagne, de 11,2% en Espagne, de 14,5% en Italie, de 14,1% au Royaume uni, de 12,5% aux Pays-Bas, de 16,1% en Belgique, de 4,2% au Portugal, et de 5,5% en Chine, premier pays à subir l’épidémie, donc sans pouvoir s’y préparer comme ce fut le cas de la France.

L’observation au 31 mai du CFR selon les établissements hospitaliers français montre de forts écarts entre eux : « l’étalement de la distribution est considérable. D’un minimum de 0,7 % (Réunion) à un maximum de 28,3 % (Indre). Un quart des départements ont un taux de mortalité à l’hôpital inférieur à 12 % alors qu’à l’opposé, un autre quart a une mortalité supérieure à 20 % et en moyenne double des premiers ». Des écarts de mortalité qui ne renvoient ni au le hasard, ni au taux d’hospitalisation, ni à la prévalence locale du virus, ni à l’afflux aux urgences en période critique : « l’intensité du pic ne peut pas expliquer les différences de mortalité entre départements ».

Les établissements des Bouches du Rhône ont une mortalité inférieure de 38% à ceux de Paris, et même de 30% si l’on tient compte du fait que le pic épidémique y a été moins fort qu’à Paris, deux fois moindre que celui de l’Oise.

Au sein même de l’Ile de France, il y a des différences significatives entre les départements.

Voir schéma en référence.

Classement des principaux départements métropolitains en fonction du taux d’hospitalisation au moment du pic de l’épidémie (pour 10 000 habitants) et du taux final de mortalité à l’hôpital (en pourcentage du total des hospitalisés) (10).

« Il est donc impossible d’affirmer que les hôpitaux français ont tous traité de la même manière les malades, ce qui pose quelques questions dérangeantes.

Comment expliquer que les malades hospitalisés pour Covid-19 sont morts 2,5 fois plus à Paris qu’à Toulouse ou qu’en outre-mer ? Pourquoi est-on mort deux fois plus dans les hôpitaux mosellans, ou de Meurthe-et-Moselle, que dans ceux du Var ou des Bouches-du-Rhône ? Ou encore 1,6 fois plus dans la région parisienne que dans les Bouches-du-Rhône ? Pourquoi une différence de près de 50 % de mortalité entre des départements voisins comme le Var et les Alpes-Maritimes ? Voire de 1 à 3 entre la Haute-Corse et la Corse-du-Sud ? Pourquoi la mortalité à Paris est-elle significativement plus élevée que dans le reste de l’Ile-de-France et dans la plupart des départements de province, alors que les hôpitaux parisiens sont richement dotés et que les plus grands spécialistes y travaillent(11) ? »

Quel responsable sanitaire s’est préoccupé (sauf pour interdire le protocole de soins de l’IHU Méditerranée infection) des traitements mis en œuvre dans les hôpitaux, des modalités de ceux-ci et de rapprocher ces données du CFR de l’hôpital ?(12)

Des résultats d’autant plus étonnants que depuis 1948, on note 7 épisodes de surmortalité supérieurs à celle observée en mai-juin 2020. Ils ne peuvent donc être imputés à une violence particulière de la dernière pandémie.

La stratégie du crabe au fil de l’eau

« En réalité ce qui fait que la grippe s’arrête au printemps … c’est pas la chaleur, c’est qu’en fait au printemps on ouvre les fenêtres, les portes, on n’est plus confiné dans des lieux, on va dehors. C’est le confinement qui provoque la circulation du virus… » Olivier Véran BFMTV 9 mars 2020.

Face à la pandémie, la stratégie qui s’est montrée, partout dans le monde, la plus efficace, fut celle de pays comme la Chine, la Corée du Sud ou l’Allemagne qui se résume ainsi : prendre le risque au sérieux, dépister les porteurs potentiels du virus (par des relevés de température mais surtout des tests), les soigner dès la contagion avérée sans attendre qu’ils aient besoin de soins de réanimation, isoler les foyers viraux repérés ou potentiels, réserver le confinement généralisé aux seules zones particulièrement atteintes.

Il n’est pas sérieux de laisser croire, comme a tenté une nouvelle fois de le faire le Premier ministre devant le Sénat, « qu’avec la France, c’est près de la moitié de l’humanité qui [au moment où il parle] est confinée(13) ». Entendant par-là que, face à la pandémie, sa stratégie a été la même que la plupart des autres pays. « Confinement » en effet signifie tout aussi bien la mise en quarantaine de sujets contagieux ou supposés tels parce qu’ils ont séjourné ou fréquenté des personnes elles même atteintes ; que la relégation générale de sujets dont on ignore s’ils sont sains ou contagieux, avec les risques que cela suppose. Par ailleurs les durées de relégation et les libertés de mouvement admises ont été variables selon les pays. Ainsi, l’Allemagne – dont la population est pourtant plus âgée qu’en France – et le Portugal ont-ils pratiqué un confinement plus sélectif, moins strict et moins long qu’en France, avec de bien meilleurs résultats(14).

Le choix du confinement général « à la française », comme l’inaction qui l’a précédé, ne sont pas le fruit d’une stratégie, mais la conséquence d’une totale absence d’anticipation.

Plutôt que de s’inspirer des stratégies des pays (Chine, Corée du Sud) confrontés précocement à la pandémie, plutôt que de diligenter une « recherche-action » qui aurait permis de détecter les traitements qui empiriquement donnaient des résultats positifs selon les praticiens (hospitaliers et médecins de ville) au contact des malades, sous-prétexte de ne pas « faire violence au temps de la science, de l’expérimentation et de la preuve, [qui] demande de la rigueur et de la patience(15) » ; plutôt que de s’appuyer sur le réseau des médecins généralistes, les pouvoirs publics ont dissuadé les malades de consulter dès leur premier soupçon de contamination. Ils sont même allés en avril, quand la querelle de la chloroquine fera rage, jusqu’à les interdire de prescription. Ils ont fait l’autruche avant de décréter un confinement général à l’efficacité douteuse et aux effets secondaires économiques et psychologiques calamiteux.

Jusqu’au 17 mars 2020, soit trois mois et demi après que fut connue en Occident l’existence d’une épidémie dans la province chinoise de Hubei – particulièrement dans la ville de Wuhan(16) -, en cas de symptôme de Covid-19, la première recommandation n’était pas de consulter un médecin à son cabinet, encore moins de se rendre aux urgences de l’hôpital mais de rester chez-soi. Le « 15 » répondait seulement aux syndromes d’aggravation : toux persistante, fièvre, difficultés respiratoires, malaises, etc. !

Toute la communication gouvernementale et médiatique mainstream était à la dédramatisation comme le montre l’abondant bêtisier Covid 19 du premier trimestre 2020. Ainsi, pour Agnès Buzyn, ministre de la santé, lors d’une conférence de presse datée du 20 janvier 2020 : « le risque d’importation de cas (covid-19) depuis Wuhan est modéré. Il est maintenant pratiquement nul. Les risques de propagation du virus dans la population sont très faibles ».

Ce qui ne l’empêchera pas de se contredire en déclarant au Monde deux mois plus tard en pleine campagne électorale pour la mairie de Paris, qu’elle était au courant du problème chinois depuis le 20 décembre 2019, qu’elle en avait averti le directeur général de la santé et le président dès le 11 janvier 2020, prévenant le premier ministre le 30 janvier « que les élections ne pourraient sans doute pas se tenir ». « Je rongeais mon frein, ajoute-t-elle » … Avec modération semble-t-il car l’attentisme continua de régner.

Le 4 mars, Sibeth Ndiaye, porte-parole du Gouvernement, assure sur France Inter : « On ne va pas fermer toutes les écoles de France (…) quand il y a une épidémie de grippe on ne ferme pas toutes les écoles de France ».

Signe fort qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter, le 6 mars 2020, le président Emmanuel Macron, sortant du théâtre déclarait encore : « La vie continue. Il n’y a aucune raison de modifier nos habitudes de sortie ».

Le 15 mars, encore, sur décision du gouvernement, le premier tour des élections municipales a lieu, simplement encadré par quelques règles sanitaires, sans poser de problème… jusqu’au lendemain où la France se retrouve en guerre.

Ce qui change alors, ce ne sont pas les moyens nouveaux ou classiques de soigner et de se protéger, oubliés en réserve ou en transit, mais l’ambiance générale du pays qui passe du détachement, voire de l’insouciance, à une inquiétude rampante soigneusement entretenue par la communication officielle et les médias. S’installe l’idée que le salut de tous dépend exclusivement du respect de consignes de sécurité dont on n’ignore l’efficacité réelle : « gestes barrière », respect du confinement et de sa règlementation. Le contrevenant devient coresponsable de la situation, autrement dit coupable du malheur collectif.

Comme dira l’ineffable préfet de police de Paris, Didier Lallemand, lors d’une opération de contrôle des autorisations de déplacement : « Pas besoin d’être sanctionné pour comprendre que ceux qui sont aujourd’hui hospitalisés, qu’on trouve dans les réanimations, sont ceux qui au début du confinement ne l’ont pas respecté. Il y a une corrélation très simple(18) ».

Sans que grand monde ne s’en inquiète, de médical la lutte contre la pandémie devient un problème de police exclusivement, avec ici ou là et par bouffées, les inévitables dérives qui vont avec(19).

Puis viendra, fin juin, le moment du déconfinement avec son avalanche de préconisations dont l’application sera une fois encore déléguée aux élus locaux et, le moment venu une vague de dispositions permettant de le prolonger par des dispositions spécifiques(20).

Nouvel exemple de la démarche en crabe habituelle au gouvernement, aucun pas en avant qui ne soit en même temps de côté.

Pour résumer : disons qu’ayant laissé sombrer l’urgence à favoriser la diffusion des soins empiriquement curatifs dans des querelles médiatico-bureaucratiques, et les moyens en tests et protection des soignants comme de la population arrivant au rythme des porte-containers ; les autorités sanitaires françaises ont d’abord choisi de minimiser le risque, négligeant ainsi le dépistage systématique des foyers de contagion potentiels, laissant l’épidémie se propager avant, in fine, de « confiner » la totalité de la population selon des règles identiques tout en laissant perdurer des vecteurs de contamination.

Remettre en cause l’action gouvernementale, en temps de guerre, s’apparentant pour les esprits candides à une trahison, il faudra beaucoup de temps avant que n’émergent les deux questions essentielles posées par la stratégie gouvernementale anti Covid-19 : celle des soins que nous verrons plus loin et celle du confinement général comme moyen de lutte.

S’agissant du confinement il est déjà certain que cette mesure de panique – en l’absence d’anticipation de la crise, de moyens de traiter les malades, les médecins généralistes ayant été mis sur la touche – s’est imposée comme un pis-aller. Comme le seul moyen de limiter les files d’attente trop voyantes devant les hôpitaux et la thrombose des urgences(21).

De plus en plus évident aussi que la progression de la contagion a d’abord répondu à une dynamique propre, la réglementation ne la perturbant que secondairement.

La carte du degré de contamination par département montre, en effet, que la diffusion de l’épidémie s’est faite par « contiguïté », en suivant les principales lignes de communication selon un schéma et un rythme propre avec des cas de vecteurs spécifiques (grands rassemblements, essaimage à partir d’un foyer etc.).

« Les départements qui ont subi la plus forte prévalence sont situés sur les principaux axes de communication du pays et les zones d’échanges les plus intenses (ce qui est classique pour toutes les épidémies). Ce constat, rapproché des dates de pic, suggère que le confinement général de la population et le fort ralentissement de l’activité économique n’ont guère influé sur l’expansion de l’épidémie et que le virus s’est propagé selon une dynamique propre(22) ».

Il est d’ailleurs probable qu’un confinement différencié selon les situations locales aurait été plus efficace, psychologiquement et économiquement moins destructeur, que celui qui a été imposé. Comme le déclare William Dab : « Il ne s’agit pas d’une guerre généralisée. C’est une guérilla, avec un ennemi qui attaque dès qu’il en a l’occasion, en profitant de chacune de nos faiblesses. Par conséquent, les mesures décidées au niveau national doivent être déclinées et adaptées aux réalités locales avec une grande réactivité(23) ».

Et puis ce confinement n’en est pas tout à fait un dans la mesure où il ne supprime ni les risques de contamination intra-familiale ou intra-communautaire(24), ni les mouvements des soignants entre zones contaminées et celles que l’on est censée protéger, tout particulièrement les EPHAD.

En croisant les chiffres des associations sectorielles de personnels soignants, des syndicats et de Santé publique France(25), il apparaît qu’entre le 1er mars et le 15 mai, 65 000 personnels des établissements de soins ou d’accueil ont été contaminés par la Covid-19, dont 25 337 des établissements sanitaires publics et privés et 40 503 du secteur médico-social, les infirmiers ayant été les plus touchés.

Ici est mis en question le manque de masques et de vêtements de protection pendant de longs mois, en contradiction avec les annonces officielles, évidemment. Que les personnels de réanimation, mieux protégés, aient été moins contaminés que ceux opérant dans des secteurs moins exposés le confirme.

Un autre facteur non négligeable de diffusion du virus – en l’absence de tests systématiques dans les secteurs les plus exposés – fut l’absence de prise en charge rapide des malades potentiels par les généralistes, mis sur la touche, comme on l’a vu. Cette absence de sélection a permis la circulation de personnes qui aurait dû être tenues à l’écart et rapidement soignées.

Références

(1)Le passage de la déclaration exacte est « Nous sommes en guerre en guerre sanitaire certes. Nous ne luttons ni contre une armée ni contre une autre nation, mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable, et qui progresse. »

(2) Il se prononcera une semaine plus tard, le 20 avril.

(3)Ce qui laisse rêveur sur la nature de ce type d’organisme, théoriquement « indépendant » et gouverné par une logique non politique – ici, en principe scientifique -, mais jouant le rôle de paravent de l’exécutif. « En toute transparence », est même devenue la formule magique du premier ministre pour convaincre les parlementaires du bien- fondé des restrictions aux libertés imposées au nom de la sécurité sanitaire. L’équivalent de : « il n’y a pas d’autre alternative ».

(4) Si les 2/3 des pics épidémiques se situent mi-avril, dans certains départements c’est dès le mois de mars, ce qui signifie que le virus y était présent dès février (Lozère, Pyrénées Atlantiques et Orientales, Hautes Alpes).

(5)C’est devenu une habitude en France, de réduire les libertés par l’extension du champ d’application de l’état d’urgence tel que prévu par la loi du 3 avril 1955. A l’état d’urgence initial « en cas de péril imminent résultant d’atteintes graves à l’ordre public, soit en cas d’événements présentant, par leur nature et leur gravité, le caractère de calamité publique » s’ajouteront, les cas de terrorisme et sanitaire, ce qui est pourtant l’exemple même de la calamité publique. A chaque fois, c’est l’occasion d’imposer de nouvelles contraintes.

(6)Pourquoi cette date ? Mystère.

(7)En particulier la réduction des effectifs en séance publique (84 sur 348 au sénat par exemple) et plus encore en commission. Ce qui, malgré les liens par visioconférence, réduit le débat à peu de chose, avec des ordres du jour et des versions de textes changeants et connus parfois quelques heures avant seulement.

(8)Le ministre de la santé peut bien mettre au défit les sénateurs de lui « donner le nom d’un autre pays que la France qui a mis au vote au sein de son Parlement un plan de déconfinement », ce vote n’engagera pas le gouvernement !

(9)Ainsi, le nombre de décès varie si on tient compte ou non des décès à domicile et hors institutions. Et puis à quoi attribuer un décès en cas de comorbidité ? Difficulté encore plus grande pour la détermination du taux de létalité (nombre de cas recensés/ nombre de décès), le nombre de cas recensés n’étant pas totalement indépendant de la qualité du dépistage, notamment du nombre de tests réalisés, donc comptabilisés. Des réserves qui ne s’appliquent évidemment pas aux comparaisons entre établissements hospitaliers régis par des règles identiques.

(10)Chiffres et tableau issus de l’article « Les chiffres de la mortalité liée au covid 19 : un premier bilan », Dominique ANDOLFATTO (professeur de science politique, Credespo, Université de Bourgogne Franche-Comté) et de Dominique LABBÉ (chercheur associé en science politique, Pacte-CNRS, Université de Grenoble-Alpes).

(11)Le Monde 08/05/2020

(12) 6 juin 2020 – Blog de Laurent Mucchielli, Médiapart. Nombre de données et de nos conclusions reprennent celles de cet article très fouillé.

(13)Interrogeant le délégué de l’ARS pour le var, sur les traitements réellement administrés aux personnes atteinte de la covid19, je n’ai pu obtenir d’autre réponse que la liste des produits autorisés, d’où ma conclusion : « Dois-je comprendre que le rôle de l’ARS est seulement de rappeler la réglementation sans se préoccuper des résultats des traitements appliqués, notamment si certains se sont montrés plus efficaces que d’autres ? » Ma question est demeurée sans réponse.

(14)Présentation de la stratégie nationale de déconfinement au Sénat (06/05/2020)

(15)Voir Dominique ANDOLFATTO (professeur de science politique, Credespo, Université de Bourgogne Franche- Comté) et Dominique LABBÉ (chercheur associé en science politique, Pacte-CNRS, Université de Grenoble-Alpes). Blog de Laurent Mucchielli Médiapart

(16)Discours du Premier ministre au Sénat.

(17)A noter que la France avait participé à la création dans cette ville d’un laboratoire de recherche sur les maladies infectieuses. La coopération d’abord active entre la France et la Chine était au point mort.

(18)Paris le 3 avril 2020 : Devant les manifestations d’indignation il a rapidement présenté ses excuses, aux malades… pas pour avoir ridiculisé sa fonction.

(19)A noter quelques arrêtés municipaux mettant en place des couvre-feux ou restreignant excessivement les déplacements et un zèle verbalisateur de la police, de la gendarmerie et des polices municipales inhabituel, surtout au début du confinement. Comme si un vent de panique soufflait sur le pays. D’une manière générale, cependant, le bon sens l’a emporté.

(20)Ce sera l’objet du projet de loi organisant la sortie de l’état d’urgence sanitaire , autrement dit la poursuite de l’état d’urgence sanitaire sous un autre nom.

(21) Le gouvernement d’ailleurs n’a jamais caché que le confinement visait d’abord à empêcher les éventuelles thromboses des urgences ce qui aurait rendu un peu voyante la pénurie de lits de réanimation. De la régulation de l’accès aux services hospitaliers au ralentissement de la propagation de l’épidémie, comme ce fut dit, il y a une marge : retarder l’accès aux hôpitaux n’est pas soigner. Avouons cependant que transformer en justification son imprévoyance est quand même une performance !

(22)6 juin 2020 – Blog de Laurent Mucchielli, Médiapart. Nombre de données et de nos conclusions reprennent celles de cet article très fouillé.

(23)William Dab, Entretien Le Monde, 13 juin 2020.

(24) « Nous savons maintenant que les regroupements de cas, surtout quand ils surviennent dans des espaces clos, créent des situations de superpropagation … » William Dab Entretien Le Monde, 13juin 2020.

(25)La spécialité de cette agence étant de brouiller les pistes sous un flot d’informations d’inégal intérêt et fragmentaires.

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