Hors-série

Chronique d’un naufrage annoncé

2ème partie - L'histoire n'attendra pas
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UNE SUCCESSION D’ÉCHECS
Echec de la régulation du système bancaire

 Dix ans après la crise des « subprimes », force est de constater que non seulement, le système bancaire – unique préoccupation des réformateurs mobilisés contre sa réédition – n’est ni moins vulnérable à une nouvelle crise, ni plus résilient.

Les demi-réformes dont il a été l’objet, très en-dessous des engagements des G20 de 2009 et 2011, au terme d’interminables manœuvres de retardement des lobbys bancaires, ont été contournées puis effacées, les unes après les autres.

Pour s’en tenir aux plus essentielles, ainsi en fut-il de la séparation des banques de dépôts et des banques d’affaire qui financent à crédit la spéculation, sous protection des contribuables(1) ; de l’obligation faite aux banques de maintenir un ratio suffisant de fonds propres (Accords de Bâle III). Ainsi, au lieu de s’arrêter à des ratios notoirement insuffisants, calculés par les intéressés eux-mêmes(2), il aurait été plus clair et plus efficace d’imposer un ratio de levier de 10.

La tentative de régulation de la production des produits dérivés(3) par des « plateformes de compensations centrales » ne touche que les transactions de gré à gré et surtout risque, vu le volume de transactions garanties, de créer un nouveau risque systémique en cas de crise. Il aurait certainement été plus simple et plus efficace de taxer purement et simplement les transactions sur les dérivés. Quand on sait que pas plus de 7% de ceux-ci garantissent des transactions sur des produits réels, il ne devrait pas être impossible de neutraliser ces « armes de destruction massive » selon l’expression de Warrren Buffett. A condition évidemment de le vouloir, ce qui n’est pas les cas.

En fait, les régulateurs du moins leurs mandants, sont restés prisonniers d’objectifs contradictoires : améliorer la stabilité du système bancaire, ce qui suppose réduire la capacité de production de crédit ainsi que les échanges internes au système et, en même temps, éviter de ralentir le business ce qui suppose toujours plus de crédit et de dérégulation !

Contradiction expliquant, par ailleurs, que même les observateurs officiels des « stress tests(4) » de la BCE les jugent trop accommodants. Mais, il ne faut désespérer, ni « l’épargnant » ni « l’investisseur ».

Echec de la régulation du système financier

L’échec est encore plus patent dès lors qu’on ne considère pas seulement le système bancaire isolément mais dans ses relations avec ses partenaires au sein du système financier, notamment la « finance parallèle » – qui loin d’être « fantôme » vit en symbiose avec lui(5). Force est alors de constater que le durcissement du contrôle des banques a été compensé par une augmentation significative de l’activité financière parallèle. Selon François Villeroy de Galhau, le « narrow shadow banking » représenterait 160 000 Md$ en 2018, « soit près de la moitié des actifs financiers détenus par les institutions financières à l’échelle mondiale ». Plus de 45.000 milliards de ces actifs, toujours selon le gouverneur de la Banque de France, présenteraient des risques pour la stabilité financière.

On aura compris que les velléités de durcissement du contrôle bancaire, de limitation de ses marges de manœuvre ont été amplement compensées par le développement d’une finance parallèle à l’abri des regards, de tout contrôle, sans réglementation de ses relations avec la finance officielle. Autant dire que le résultat est pitoyable.

Rien d’étonnant donc si le carburant des bulles et des crises, le crédit et son corollaire l’endettement n’aient pas cessé d’augmenter.

La première erreur des responsables politiques et des régulateurs est d’avoir voulu croire que la crise résultait uniquement de l’exubérance naturelle d’un système bancaire libéré de ses contraintes et qu’il suffirait après quelques fusions et recapitalisations bancaires, d’un minimum de réglementation pour le stabiliser et réduire ses capacités de création monétaire. Or c’est l’ensemble d’un système financier complexe, avec des secteurs opaques qui est impliqué.

L’erreur initiale fatale, cependant, c’est d’avoir privatisé un privilège d’Etat essentiel : le monnayage ; qui plus est, avec le droit d’en abuser à sa guise !(6)

La production, sans contrôle sérieux, de dettes et de crédits, déconnectée de l’économie réelle, les activités spéculatives de ventes et achats de titres génératrices de plus-values, d’intérêts, et de revenus pour les d’intermédiaires, autant dire l’essentiel de l’activité bancaire, ont transformé le système financier en bombe à retardement.

Le plus extravagant dans la situation présente c’est que ce danger n’est la contrepartie d’aucun service rendu à la collectivité. Soit la renationalisation des banques de dépôts, soit la réduction drastique de leur bilan ou un composé des deux, non seulement s’imposent pour des raisons de sécurité mais de dynamique économique et donc d’emploi.

Echec des tentatives de relance économique

« La création de crédit est une chose trop importante pour être laissée aux Banques(7) » Adair Turner

En se focalisant presque uniquement sur le système bancaire, sur son sauvetage et sur les moyens d’assurer sa survie, au prix d’un minimum de contrainte, les responsables politiques et ceux des banques centrales ont oublié l’essentiel, que la stabilité du système lui-même était inextricablement liée au mode de financement de l’économie réelle dont, par ailleurs dépend l’emploi et donc la stabilité sociale et politique. Or, l’essentiel de l’activité bancaire n’est plus le financement de l’économie réelle mais celle d’opérations spéculatives.

La fuite en avant des banques centrales dans la production directe ou indirecte de liquidités qui au lieu de stimuler l’économie réelle est venu alimenter la machine à laver spéculative est non seulement inefficace mais dangereuse en ce qu’elle augmente encore le risque d’un nouveau Krach.

Comme dit Adair Turner, l’objectif final d’une véritable réforme de système financier ne saurait se limiter à stabiliser le système, à régler la question des établissements systémiques, même s’il faut le faire, mais « de gérer la quantité de crédit et d’influencer son allocation dans l’économie réelle », ce qui signifie, a contrario, limiter l’activité spéculative des banques. Autrement dit, il s’agit de faire en sorte que le système financier crée de la valeur dans l’économie réelle, ce qui n’est pas le cas.

La stagnation économique, origine du malaise social et de la perte de confiance dans les institutions et le personnel politique vient d’abord de l’incapacité du système financier à réaliser une bonne allocation des fonds à sa disposition. Incapacité renforcée par le dogme néolibéral de l’interdiction de toute intervention économique de l’Etat, sauf évidemment pour sauver les banques. Au frein libéral s’ajoute en Europe la règle d’or budgétaire et en France le syndrome de la monnaie forte, d’abord le franc puis l’euro dans lequel il se fondra.

Les dérives de la politique monétaire de relance économique

Faute de moyen de relance économique par voie d’intervention directe de l’Etat, on se replia sur le levier des politiques monétaires « accommodantes » dont on avait sous- estimé les effets systémiques. L’injection massive de liquidités accompagnée d’une baisse des taux directeurs à un niveau inimaginable jusque- là, précoce et massif aux USA, à contre-cœur et précédé puis accompagné de restrictions budgétaires freinant la croissance en Europe, changeant la donne – comme l’analyse Adam Tooze(8) – va s’avérer un piège mortel.

Comment, en effet, faire fonctionner un système financier au robinet du crédit grand ouvert, où l’épargnant va jusqu’à payer pour pouvoir prêter, où les banques et les fonds patrimoniaux, de pensions, etc., ne vivent plus de l’intermédiation(9) mais de placements spéculatifs ?

Comment faire fonctionner une économie quand, il devient plus intéressant pour une grande entreprise de racheter ses concurrents que d’investir afin d’augmenter sa productivité et diminuer ses coûts, pratique poussée à l’extrême par les GAFAM ?

Désormais, la valeur des grandes entreprises n’est plus qu’accessoirement fonction de leur activité et de leurs bénéfices, comme traditionnellement, mais de l’engouement spéculatif qu’elles suscitent. En mars 2019, le ratio PER(10) était au niveau de celui du vendredi noir de 2019.

Cet écart entre la valeur boursière des entreprises et leur chiffre d’affaires ou leurs bénéfices devient abyssal avec les GAFAM dont la capitalisation boursière atteint des sommets – Apple (918 Md$ en 2019), Google (720Md$), Microsoft (1050 Md$) – pour des bénéfices modestes par comparaison. Ainsi Amazon réalisait-il 10Md$ de bénéfice en 2019 pour une capitalisation boursière de 941 Md$ alors que selon les critères ordinaires ce bénéfice aurait dû être 10 fois plus important. En fait, ce n’est plus le dividende qui explique l’engouement boursier mais la perspective de gains futurs. Pour le dire autrement, lorsque Amazon, alors en position de monopole, pourra fixer les prix qu’il voudra.

Les GAFAM, puissamment appuyés par l’état américain révèlent comme sous une loupe ce qu’est devenu le « libéralisme » revisité par Ronald Reagan et ses successeurs républicains : un système oligopolistique appuyé sur un Etat qu’il contrôle largement (voir plus loin).

Pour le patron d’Apple, Tim Cook, note Adam Tooze, les lois antitrust, la protection des données et les enquêtes fiscales approfondies ne sont que « des conneries politiques » aussi absurdes que de placer des ralentisseurs sur une autoroute. Pour l’oligarque du secteur technologique, Peter Thiel, « créer de la valeur ne suffit pas – il faut aussi capter une partie de la valeur pour que vous créiez », ce qu’interdit la concurrence. Contrairement à ce que pensent généralement les Américains « le capitalisme et la concurrence sont à l’opposé l’un de l’autre. Le capitalisme se fonde sur l’accumulation du capital, mais en situation de concurrence parfaite, cette concurrence, annihile tous les profits. Pour les créateurs d’entreprise, la leçon est claire : la concurrence, c’est pour les perdants ».

Au final, les Banques centrales se seront prises à leur propre piège : penser qu’elles pouvaient continuer à produire de la monnaie, favoriser l’endettement, pour maintenir à flot l’économie et accessoirement éviter leur propre faillite, sans alimenter la machine à bulles et précipiter la chute finale(11) était évidemment impossible.

Doper la production bancaire de crédit grâce au « quantitative easing » et aux taux très bas, sinon négatifs, c’est augmenter la masse de dettes privées, le risque de krach et enfermer le financement de l’économie dans le dilemme mortifère des drogués : soit continuer éternellement la production de crédit dont dépend les cours de la bourse, l’existence même des entreprises et l’activité économique en risquant un krach majeur à terme, soit ralentir voire cesser la production monétaire au risque d’un effondrement boursier et d’une crise économique lourde de conséquences politiques.

Entre le risque d’un krach à moyen ou long terme et celui d’une crise politique majeure quasi immédiate, l’establishment étasunien a rapidement fait le premier choix. Un choix certes contestable mais au moins plus cohérent que celui de l’Europe qui fait comme si on pouvait mener de front relance et rigueur budgétaire !

Alors que les responsables étasuniens sont intervenus immédiatement après le Krach de 2008, l’Europe a mis beaucoup de temps pour qu’un plan de relance coordonné de la BCE et des Etats soit opérationnel. La doctrine de Jean-Claude Trichet et des Allemands se résumait à un non-interventionnisme dogmatique, doublé de rigorisme budgétaire au motif qu’il y en allait de la stabilité de la zone euro. En fait, il s’agissait surtout de sauver les banques allemandes et françaises parties spéculer dans les eldorados qu’étaient devenus les derniers ralliés à l’UE et à la zone euro. La spéculation sur la dette souveraine menaçant la survie de la monnaie unique, la stagnation économique s’installant et la vague « populiste » enflant, Jean-Claude Trichet laissant la place à un homme de Goldman Sachs – Mario Draghi – la BCE se mit au QE et aux taux très faibles… Tout en maintenant les politiques de rigueur budgétaire avec leurs effets calamiteux pour les populations. D’où la construction de l’usine à gaz du MES accompagnée de la perte de liberté budgétaire des Etats(12).

Pas étonnant donc que l’économie européenne – y compris celle de l’Allemagne – stagne et que les nuages noirs de la contestation de cette politique attentiste soient beaucoup plus nombreux et denses sur le vieux continent qu’au nouveau monde. Comment ne pas douter de la compétence de dirigeants et de bureaucrates qui depuis dix ans obtiennent de tels résultats(13)?

La crise sanitaire de la Covid-19, déclenchant une explosion du chômage particulièrement forte aux USA, changera-t-elle la donne ? Peu probable dans la mesure où, à la différence des pays européens, les USA ne se sont jamais laissés ligoter par des contraintes imaginaires.

S’il est possible que ces derniers changent de cap pour sortir de l’impasse, par contre, on ne voit pas bien ce qui pourrait décider l’Europe ficelée par ses contradictions à en faire autant. Tout dépendra des conséquences politiques de cette péripétie supplémentaire.

Echec au plein emploi : le choix de la stagnation et du chômage

Aussi étrange que cela puisse paraître, en Europe, la stagnation économique depuis la brève reprise de 2011 tuée dans l’œuf par la BCE, comme le krach, est le résultat de choix politiques idéologiques : celui d’une monnaie trop forte pour la plupart des membres de l’UE, exceptés l’Allemagne, les Pays Bas et le Luxembourg ; celui aussi de la politique de l’offre et de stimulations à fonds perdus au bénéfice des plus riches, en lieux et place de toute politique de relance par l’investissement et la consommation, appliquée sérieusement.

Le chômage est un produit inhérent au système néolibéral, pas un accident conjoncturel que des mesures ponctuelles permettraient de traiter. Pire, un remède contre l’inflation.

Selon la vulgate libérale, en effet, le chômage n’est qu’un sous-produit d’un marché du travail resté non concurrentiel par la faute des lois, des règlements, et des syndicats qui empêchent les salaires de baisser autant qu’ils le devraient pour permettre le plein développement des forces productives.

C’est à Denis Olivennes – haut fonctionnaire et « pantoufleur » d’élite -, que revient la paternité, dans une note de la Fondation Saint Simon (février 1994) de l’expression « préférence pour le chômage ». Pour les libéraux, l’origine du chômage c’est l’égoïsme de ceux qui ont un emploi – trop payé – et qui refusent de partager. Le remède au chômage de masse serait donc le développement de la précarité. Le chômage de masse pour Olivennes « est le produit d’un choix collectif inavoué : [la France préfère] une logique du revenu, notamment à travers les transferts sociaux, à une logique de l’emploi ». Par emploi il faut entendre évidemment un emploi payé et exercé dans les conditions que voudra bien fixer l’employeur, simple serviteur du marché.

Les chiffres sont là : le chômage de masse s’est développé massivement dans l’Empire américain, tout particulièrement en France à mesure que s’installait l’ordre libéral. Le plein emploi n’est plus qu’un souvenir des « Trente glorieuses » et de l’Etat providence !

« Si un jour on atteint les 500 000 chômeurs en France, ce sera la révolution » déclarait Georges Pompidou alors Premier ministre en 1967. Tangentant les trois millions au début de l’année 2020, ils seront très largement dépassés à la fin de la crise sanitaire, soubresaut d’une tendance lourde et non pas catastrophe imprévisible comme on voudrait le faire croire.

Les seuls progrès observables dans la lutte contre le chômage, quel que soit le pays et le gouvernement ont plus à voir avec le trafic de statistiques qu’avec la réalité de l’emploi.

Les techniques principalement utilisées sont : la transformation d’une partie des chômeurs en malades, invalides – jeu largement pratiqué au Royaume Uni par Tony Blair-, retraités et autres allocataires sociaux ou « personne en formation ; le développement du sous-emploi à bas coût et la précarisation du travail à temps complet ; l’organisation du découragement à s’inscrire comme demandeur d’emploi…

Parmi les méthodes les plus originales : l’augmentation de la population carcérale comme aux USA ; ou encore « l’Ubérisation », méthode transformant un chômeur en entrepreneur et enfin, plus fort encore, selon Emmanuel Macron, la traversée de rue !

AVIS DE TEMPÊTE

Au terme de dix ans de traitements bricolés d’une crise multiforme qui s’aggrave, les systèmes financier et politique ont en commun d’être bloqués et au bord de l’implosion. Au bord de l’implosion parce que bloqués.

Un système financier, au bord de l’implosion

Rien ni personne ne semble en position d’arrêter sa course folle à l’endettement et à l’émission de crédit. Surtout pas les banques centrales qui, prises au piège des contradictions dans lesquelles elles se sont enfermées poussent, au contraire, au crime par des émissions monétaires débridées et des taux dignes d’Alice au pays des merveilles. Le problème c’est que ces trouvailles sont explosives, sans action perceptible sur le chômage en Europe et avec des effets retard redoutables aux USA.

Un système mondialisé

Ce qui rend fondamentalement le système financier incontrôlable et dangereux, c’est son caractère systémique et mondialisé.

Il est en effet dominé par des oligopoles interconnectés à un tel degré que la faillite de l’un entraînerait l’effondrement des autres. Au total 20 à 30 banques systémiques et en ajoutant les banques influentes à l’échelle d’un pays quelque 140 institutions financières dans le monde. Le seul bilan agrégé de ces banques systémiques mondiales, qui était de 46 859 milliards de dollars en 2011, a atteint 51 676 milliards de dollars en 2017 autant dire les 2/3 du PIB mondial.

Il est mondialisé avec l’Amérique du nord et l’Europe pour épicentre, la City de Londres – pour l’instant encore – et Wall Street comme capitales interconnectées, le dollar et l’eurodollar(14) pour monnaie et donc la Fed pour principale source de monnaie centrale. Ce rôle déterminant du dollar – outil financier de la puissance américaine aussi essentiel que son outil militaire – est étrangement minimisé, en positif comme en négatif.

Peu évoqué, en effet, le rôle déterminant des interventions de la Fed – la BCE restant quasi inerte – dans le sauvetage du système financier européen après le Krach de 2008 : injection de quelque 10 000 milliards de dollars par le biais de contrats de SWAP avec la BCE, autorisée à émettre des prêts en dollars et sauvetage de grandes banques européennes rendu possible par l’injection par l’état étasunien de 170 milliards de dollars dans les caisses de l’assureur américain AIG. Ainsi, en 2009 la Société générale a reçu 11,9 milliards de dollars, BNP Paris bas 4,9 milliards, Caylon (Groupe Crédit agricole) 2,3 milliards, Deutsche Bank 11,8 milliards etc.(15)

Ce système financier international vit, en effet, en symbiose avec la part monopolistique du système économique que dominent les firmes multinationales, dont il assure si nécessaire la trésorerie, le financement des acquisitions, les couvertures et les garanties dont elles ont besoin, sous forme de produits dérivés notamment. Les cent plus grosses de ces entreprises représentaient une capitalisation boursière de 20 000 Md$ en 2018 soit 15% de plus qu’en 2017 et l’équivalent du PIB des USA ! Dans ce classement les Américains surpassent évidemment largement les Européens (en perte de vitesse) et les Chinois en train de les rattraper.

Cette omniprésence du dollar dans les échanges financiers et économiques n’a pas été seulement conjoncturelle pour l’UE, elle est bien structurelle puisqu’indispensable aux échanges extérieurs de celle-ci : 45% de ses échanges commerciaux (importations et exportations) s’effectuent, en effet, en dollar contre 41% en euro. Autant dire que l’UE est sous dépendance étasunienne comme l’a montré le repli piteux des industriels européens menacés de représailles s’ils ne respectaient pas l’embargo contre l’Iran décrété par les USA après dénonciation d’un traité que l’Europe avait voulu et soutenu à bout de bras. D’une manière générale, « faire le gros dos » devant les exigences américaines, comme on l’a vu lors de diverses opérations de prise de contrôle de l’appareil productif français, est une constante.

Enfin les 2/3 du commerce international sont réalisés par des firmes multinationales dont la moitié par 1% d’entre – elles : « 1 % des grands groupes font 57 % du total des échanges en 2014, selon la CNUCED. La part des 5 % des premières entreprises exportatrices s’élève à plus de 80 % des échanges. Et le groupe des 25 % des premiers groupes exportateurs réalise 100 % du commerce mondial. « De véritables rentes et monopoles mondiaux se sont constitués », insiste la CNUCED. Ces situations « sont le résultat de barrières nouvelles et plus intangibles, reflétant les protections renforcées dont disposent les grands groupes et leur capacité à exploiter les lois et les règles nationales pour augmenter leurs profits et éviter l’impôt », analyse le rapport », Martine Orange, Médiapart.

Aujourd’hui, contrairement à ce qui se colporte, ce ne sont pas les économies nationales, leurs relations et les échanges entre elles, équilibrés ou non, qui importent mais les multinationales qui coordonnent des chaînes de valeur d’un bout à l’autre de la planète ainsi que les flux d’argent, en dollars, à l’échelle mondiale. Comme dit Adam Tooze, « nous devons analyser l’économie mondiale non pas en termes de « modèle insulaire » reposant sur des relations économiques bilatérales – entre deux économies nationales -, mais au moyen de la matrice imbriquée des bilans d’entreprise – de banque à banque -. Ce qui compte donc dans la prédiction des crises, ce ne sont pas vraiment les déficits publics ou les déséquilibres des comptes courants (des échanges) mais « les ajustements impressionnants (et qui peuvent être fulgurants) susceptibles d’avoir lieu dans cette matrice imbriquée des comptes » entre multinationales et banques systémiques.

Ce qui conditionne vraiment le destin du système financier, ce ne sont donc pas les agrégats économiques nationaux sur lesquels on se focalise pourtant et au nom desquels on justifie des politiques aberrantes, mais les bilans d’entreprises où se joue véritablement le destin du système financier.

Le Léviathan mondialisé a donc peu à voir avec le « Club Med » mondial pronostiqué, au seuil du XXIème siècle et de l’avènement de la zone euro, par Alain Minc(16) qui ouvrait toutes grandes les fenêtres de l’avenir néolibéral.

Moins de deux décennies après, rares sont ceux qui se risqueraient à de telles vaticinations. A part quelques optimismes fonctionnels, les plus prudents, après avoir rappelé les progrès notable de la régulations bancaire et de la supervision, admettent que tous les clignotants sont au rouge, paramètres économiques compris.

Chacun sait que même la croissance étasunienne, perfusée à l’endettement, est artificielle. Quant à l’Europe où la stagnation s’est installée, même l’exemplaire Allemagne s’essouffle. Sa croissance misérable en 2019 (0,6%) était inférieure à celles de 2018 (1,5%) et évidemment de 2017 (2,5%). Quant à la France, on verra ce qu’il reste de son +1,3% de 2019, célébré comme un exploit par la presse main stream, après le passage de la Covid-19.

En résumé, la fin de la stagnation européenne et française n’est pas pour demain.

Le plus inquiétant c’est que ce décrochage loin d’être conjoncturel, est aussi le signe précurseur de la fin du modèle allemand entièrement guidé par une volonté d’insertion dans les grandes chaînes de production industrielles mondialisées, favorisant le « tout-export » au détriment de la consommation intérieure et de la division du travail productif avec des partenaires – vidés en partie de leur substrat industriel – comme le « projet » européen l’impliquait. On peut toujours espérer que le choc pandémique mettra à l’ordre du jour les vertus des circuits courts, la réindustrialisation du pays et la nécessité d’assurer la sécurité de tous les secteurs stratégiques nationaux. Vu l’interconnexion des pièces essentielles du système mondialisé et l’intrication des intérêts on peut en douter, sauf réveil politique national évidemment.

En tous cas, encore en 2019 comme le reconnaissait le FMI, « les facteurs de vulnérabilité continuent à s’accumuler… si bien que les risques à moyen terme qui pèsent sur la stabilité financière dans le monde restent globalement inchangés(17) ».

Le problème c’est que les responsables politiques et financiers, telle la proie que le serpent fascine, ne bougent pas face à la crise financière. Pire, à la différence de 2008 où les USA étaient aux commandes, aujourd’hui, il semble ne plus y avoir de pilotes disposant des capacités financières d’intervention suffisantes.

Une crise inévitable

La crise financière rampante et la stagnation économique durable sont là et à la différence du passé, l’optimisme fonctionnel de mise à tous les niveaux a laissé place à son contraire si ce n’est à la repentance comme on le voit d’Alain Minc, ce croyant de toujours :

« Nous avons cru en des lois économiques qui se trouvent aujourd’hui invalidées… Nous avons depuis cinquante ans été formés à respecter des tables de la loi économiques peu nombreuses mais très strictes : le plein-emploi crée l’inflation et celle-ci pousse les taux d’intérêt à la hausse. Le financement de l’État par une banque centrale est un anathème car facteur d’inflation. La création monétaire doit demeurer dans des limites raisonnables sous peine, là aussi, de nourrir l’inflation. Et enfin, plus globalement, une révolution technologique engendre des progrès de productivité qui constituent le meilleur adjuvant de la croissance. Les dix dernières années viennent de nous démontrer que ces principes fondateurs n’ont plus lieu d’être et nous sommes, dès lors, désemparés car privés de boussole macroéconomique(18) ».

Rarissimes sont les praticiens de la finance qui ne soient pas inquiets. Ainsi l’inébranlable Jean- Claude Trichet craignant que l’accélération de l’endettement des pays émergents ne rende « aujourd’hui l’ensemble du système financier mondial au moins aussi vulnérable sinon plus qu’en 2008 » (Challenges – 04/09/2018) ; ou Dominique Strauss Kahn relevant que la crise financière est aux portes, qu’on n’y est moins bien préparée qu’en 2008, que « la coordination a très largement disparu, plus personne ne jouant ce rôle, ni le FMI, ni l’UE et la politique du président des Etats-Unis (…). Par conséquent, la mécanique qui avait été mise en place au G20, extrêmement salutaire car elle associait les pays émergents, a volé en éclats(19)».

Quant aux responsables politiques, qui est plus lucide sur ce qu’est devenu le système libéral qu’Emmanuel Macron ?

« Je l’ai dit avec force : je crois que la crise que nous vivons peut conduire à la guerre et à la désagrégation des démocraties. J’en suis intimement convaincu. Je pense que tous ceux qui croient, sagement assis, confortablement repus que ce sont des craintes qu’on agite, se trompent. Ce sont les mêmes qui se sont réveillés avec des gens qu’ils pensaient inéligibles, ce sont les mêmes qui sont sortis de l’Europe alors même qu’ils pensaient que ça n’adviendrait jamais. C’était souvent les plus amoureux d’ailleurs de cette forme de capitalisme et de l’ouverture à tout crin. Moi, je ne veux pas commettre avec vous la même erreur et donc nous devons réussir à ce que notre modèle productif change en profondeur pour retrouver ce que fut l’économie sociale de marché…(20) »

Reste à savoir quel est son plan pour désamorcer l’implosion du système financier européen et l’explosion politique en préparation en France. Probablement aggraver la situation par une nouvelle dose de libéralisation ?

Une société fracturée ou le crépuscule du monde commun

Structurellement générateur de chômage et de sous-emploi, adepte du service public minimum, le système libéral est évidemment corrosif pour le tissu social. Exacerbant les inégalités sociales et territoriales, il pousse ses bénéficiaires au repli sur l’entre-soi et les laissés pour compte à la sécession morale et à la révolte.

Au cours de ce dernier demi-siècle libéral la pyramide sociale issue des Trente Glorieuses a connu une double déformation : montée des inégalités et rétraction de la classe moyenne.

Une société dont la place centrale était occupée par une classe moyenne appelée à devenir largement majoritaire par les vertus du progrès technique, du plein emploi, de l’école et de la démocratie a été progressivement remplacée par une autre. Par une société où les classes populaires ont fait leur deuil de se fondre un jour dans la classe moyenne, classe moyenne dont la principale crainte est le déclassement voire de sombrer dans la précarité. Une société où moins de 10% de la population dispose de revenus confortables, de plus de 50% du patrimoine et de l’essentiel des pouvoirs d’influence. Au sein de cette couche sociale aisée, la distribution des revenus du patrimoine et du pouvoir d’influence suit une courbe exponentielle dont la pente s’accélère avec les derniers 1% puis 0,1% et ainsi de suite des plus hauts revenus et du patrimoine. Au final et pour simplifier, disons que nous sommes passés d’une société animée par une dynamique de moyennisation à une société de plus en plus inégalitaire. L’essentiel des gains de la croissance allant à une minorité très étroite, celle-ci s’est transformée en oligarchie.

Comme le dit un rapport de l’OCDE publié le 10 avril 2019 : on s’achemine vers « une polarisation des sociétés occidentales en deux groupes : une classe riche et prospère au sommet et un groupe, beaucoup plus nombreux, de personne dont le travail consiste à servir la classe riche ».

Un phénomène mondial donc mais d’effets variables selon la résistance des « amortisseurs sociaux » nationaux hérités à la corrosion libérale. Pour l’heure, la France qui n’a pourtant pas été épargnée par les réformes occupe encore une position enviable mais menacée…

Références

(1)Constatons qu’en même temps les Etats européens ont limité la garantie des dépôts en cas de faillite bancaire à 100 000€ par déposant.

(2)On peut faire le même reproche au système de résolution européen censé mettre à la charge des banquiers et des déposants le coût de la faillite de leur établissement. Sauf que les fonds qui y sont consacrés (y compris les fonds propres obligatoires) sont notoirement insuffisants pour faire face à une crise de magnitude significative. Rien ne garantit qu’en ce cas les garants, par ailleurs en difficulté, soient alors en capacité d’intervenir.

(3) « Les produits dérivés » sont des sortes d’assurances contre des variations de taux, de cours etc. Au niveau mondial, en 2018, ils étaient censés garantir un volume d’échanges représentant 19 fois le PIB mondial ! En fait, ce sont des outils spéculatifs.

(4)Simulations destinées à évaluer le comportement des banques en situation de crises plus ou moins forte.

(5)De l’ordre de 8 % de l’énorme bilan du shadow banking européen est détenu par des banques, via des filiales.

(6)« Dans son essence, la création monétaire ex nihilo actuelle par le système bancaire est identique […] à la création de monnaie par des faux-monnayeurs, si justement condamnée par la loi. Concrètement elle aboutit au même résultat. La seule différence est que ceux qui en profitent sont différents » dixit Maurice Allais (1911-2010) qui fut le premier et pendant longtemps l’unique lauréat français du « prix de la banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel » connu sous le nom de « Prix Nobel d’économie ». Ses positions sur la production monétaire et le libre-échange expliquent peut-être l’obscurité dans laquelle il est tenu aujourd’hui.

(7) Adair Turner : « Reprendre le contrôle de la dette » Editions de l’Atelier.

(8) Adam Tooze : « Crashed : Comment une décennie de crise financière a changé le monde » Editions Les Belles Lettres.

(9)De la différence entre taux à court et long terme.

(10)L’indice PER Shiller mesure le rapport de la capitalisation boursière d’une entreprise aux bénéfices réalisés.

(11) Selon l’économiste Daniel Lacalle Sousa « Au cours des huit dernières années, pour chaque dollar de PIB, trois dollars de dette ont été créés ».

(12)Si dès le traité de Maastricht cette liberté était bridée, les obligations, faute de sanctions, restaient plus théoriques que réelle. On peut constater que cette rigueur n’existe pas pour l’Allemagne qui ne respecte pas la limitation des excédents prévue par les traités.

(13) les faibles taux de croissance en 2019 ont été remplacés par des prévisions de taux négatifs pour 2020 suite à la crise sanitaire de 2020.

(14)Les eurodollars sont les dépôts en dollars dans des banques hors de la juridiction étasunienne.

(15) Le Figaro (16/03/2009)

(16)Alain Minc « La mondialisation heureuse » 1999 (Pocket).

(17)Rapport sur la stabilité financière dans le monde (Avril 2019).

(18)Tribune Le Figaro 23/08/2019.

(19)AFP 09/09/2018.

(20)Discours à l’OIT 11/06/2019.

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