SNU – Quand la République parle d’un monde redevenu impérial

SNU – Quand la République parle d’un monde redevenu impérial

En affirmant que « nos jeunes serviront en métropole et dans nos outre-mer », le Président n’emploie pas une formule neutre. Derrière ce pronom possessif se dessine une géographie politique héritée de l’histoire impériale, où les territoires ultramarins restent pensés à la fois comme marges et comme ressources stratégiques. Car le langage de l’État révèle la manière dont la République continue de se représenter elle-même et ce qu’elle continue de considérer comme ses périphéries.

Dans son discours sur le Service national universel prononcé le 27 novembre 2025 (1), Emmanuel Macron a affirmé que « nos jeunes serviront sur le territoire national, en métropole et dans nos Outre-mer ». Une formulation en apparence anodine, mais dont le choix des mots mérite attention. Entre le retour du terme « métropole » et l’usage possessif appliqué aux outre-mer, c’est toute une géographie politique héritée de l’histoire impériale française qui affleure. Car le langage de l’État n’est jamais neutre : il révèle une manière de penser l’unité nationale, la périphérie et la place stratégique des territoires ultramarins dans un monde redevenu marqué par les rapports de puissance.

Le récent discours d’Emmanuel Macron sur le Service national universel a été largement commenté pour ce qu’il dit du retour du militaire dans le récit national, de la crise des valeurs républicaines ou encore de la quête de cohésion sociale. Un élément plus discret, mais politiquement révélateur, a en revanche peu retenu l’attention : un simple pronom possessif.

Ce « nos », placé devant le mot « outre-mer », peut sembler anodin. Il ne l’est pas pour qui s’attache à analyser les continuités entre le passé colonial et les formes contemporaines du pouvoir et de l’imaginaire politique français. S’il est vrai que l’on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment, comme l’affirmait le cardinal de Retz, alors la syntaxe n’est jamais neutre : elle dit toujours quelque chose du rapport que l’on entretient avec les territoires que l’on nomme.

Les outre-mer constituent un observatoire privilégié pour analyser la place réelle du postcolonialisme dans la politique gouvernementale

Longtemps perçus comme des marges lointaines, des périphéries, des « confettis d’Empire », ils demeurent encore trop souvent évoqués comme des sociétés mal connues, dont l’histoire et la culture sont parfois muséifiées, au mieux folklorisées, pour permettre à la France de se donner les apparences de la reconnaissance et de l’ouverture, sans jamais interroger les rapports de domination qui la structurent.

Car nombre de ces territoires restent profondément marqués par les héritages de la traite esclavagiste et de la colonisation, qui continuent de produire des rapports sociaux inégalitaires et des formes persistantes de racialisation.

On ne peut nier que ce passé pèse sur le présent et impacte directement la politique nationale, ne serait-ce qu’à l’échelle sémantique, ce qui est symptomatique de la problématique relationnelle entre la France continentale et la France ultramarine. Il n’est ainsi pas inintéressant de souligner que le terme « Hexagone » est désormais privilégié par rapport à celui de « métropole » pour qualifier la France continentale par rapport aux territoires ultramarins, le terme « métropole » faisant écho au passé colonial.

Dans ce contexte, il n’est pas anodin que le discours présidentiel, centré sur la succession de crises, la défense des valeurs républicaines et la cohésion nationale, mobilise à la fois le terme de « métropole » et l’expression de « nos » outre-mer. Ce choix lexical ne relève ni de la maladresse ni du hasard. Il traduit une vision stratégique assumée, dans un monde redevenu multipolaire marqué par le retour des grands empires et où l’occupation territoriale redevient cardinale.

Car l’accès à la mer, aujourd’hui plus que jamais, conditionne l’accès à la puissance

La France se présente volontiers comme une grande puissance maritime, forte de la deuxième zone économique exclusive au monde. Ce que l’on souligne moins, c’est que cette projection maritime repose quasi exclusivement sur les territoires ultramarins, qui lui assurent une capacité d’influence globale sans équivalent en Europe.

Dans l’océan Indien, Mayotte s’inscrit dans un espace maritime devenu stratégique pour les échanges énergétiques et commerciaux mondiaux, désormais au cœur de rivalités accrues. À l’autre bout du globe, Saint-Pierre-et-Miquelon pourrait acquérir une importance nouvelle à mesure que le réchauffement climatique redessine les routes maritimes de l’Atlantique Nord et de l’Arctique.

Dans l’Indopacifique, la présence française repose largement sur ses territoires ultramarins, qui lui permettent de demeurer un acteur dans une région devenue centrale pour les équilibres stratégiques mondiaux. La Réunion, quant à elle, offre à la France un point d’ancrage unique dans l’océan Indien et une participation directe à la Commission de l’océan Indien, espace diplomatique et stratégique majeur à l’échelle régionale.

Dans un contexte de résurgence des logiques impériales, la présence française outre-mer n’échappe pas aux contestations

Dans le Pacifique, certaines puissances observent attentivement l’évolution institutionnelle de territoires perçus comme hautement stratégiques. Dans l’océan Indien, plusieurs États voisins continuent de remettre en cause la souveraineté française sur différentes îles, héritage direct d’un découpage colonial jamais stabilisé.

Centralités géopolitiques et géostratégiques, les territoires ultramarins sont au cœur des rapports de force contemporains.

Dès lors, parler de « nos » outre-mer n’est pas un détail de langage. C’est reconduire, de la part du chef de l’État, en toute conscience, une vision patrimoniale héritée de l’histoire impériale, tout en exigeant de ces territoires une adhésion sans réserve à un récit républicain qui peine encore à reconnaître ses propres angles morts.

Références

(1) Déclaration de M. Emmanuel Macron sur le Service national et la politique de la défense, à la 27e Brigade d’Infanterie de Montagne (BIM) de Varces le 27 novembre 2025. 

suivez-nous sur les réseaux

#LTR

A lire aussi…

Lire aussi...

Martinique, une colère qui vient de loin

Martinique, une colère qui vient de loin

Le 16 octobre dernier, les services de l’Etat et les acteurs économiques ont signé un accord de lutte contre la vie chère en Martinique. Pourtant, loin d’être un soulagement pour la population, cet accord laisse un goût amer pour de nombreux habitants, notamment les plus pauvres.

Un accord entre l’Etat et les entreprises qui laisse un goût amer

Le 16 octobre dernier, à l’issue de sept tables rondes réunissant représentants de la collectivité territoriale de Martinique, services de l’État, parlementaires, acteurs économiques et associations locales, un « protocole d’objectifs et de moyens de lutte contre la vie chère » a été signé.

Ce protocole vise « une réduction de 20 % en moyenne des prix de vente actuellement pratiqués sur une liste de cinquante-quatre familles de produits correspondant aux produits alimentaires les plus consommés »[1]. Une baisse des prix qui devrait donc concerner entre 6 000 et 7 000 produits.

Pourtant, loin d’être un soulagement pour la population, cet accord laisse un goût amer pour de nombreux habitants, notamment les plus pauvres. La revendication principale du collectif à l’origine du mouvement de contestation, le Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens (RPPRAC), qui demandait l’alignement systématique des prix avec ceux pratiqués dans l’Hexagone sur l’ensemble de l’alimentaire, et non pas uniquement sur les produits de base, n’a donc pas été satisfaite.

En conséquence, l’accord est resté amputé d’une signature, celle du RPPRAC, et ses militants ont annoncé la poursuite de la mobilisation jusqu’à ce que le mouvement « obtienne gain de cause ».  

Des luttes contre la vie chère qui viennent de loin

Plusieurs facteurs sont régulièrement cités afin d’expliquer cette « vie chère » : géographie (insularité ou éloignement vis-à-vis de l’Hexagone), dispositifs spécifiques (à l’image du complément de rémunération appliqués aux fonctionnaires exerçant outre-mer et communément désigné comme une « sur-rémunération »), mais également octroi de mer (une taxe spécifique aux territoires ultramarins). Ces éléments servent néanmoins de cache-sexe à des causes plus profondes.

La première d’entre elles tient à la structure des échanges avec l’Hexagone (qui se font généralement au détriment du commerce local) et à la présence d’oligopoles sur le marché alimentaire favorisant des prix élevés.

La deuxième tient à un passé colonial qui ne passe pas. Comment expliquer qu’aux Antilles, les « békés », la population blanche descendant des premiers colons esclavagistes, alors même qu’ils représentent moins de 1 % de la population, possèdent la moitié des terres agricoles et dominent le secteur de l’import-distribution et des industries agroalimentaires ?[2]

Leur présence à la table des négociations, notamment au travers de la figure de Stéphane Hayot, directeur général du groupe d’import-export Bernard Hayot, a été vécu comme un affront supplémentaire.

De l’exploitation financière qui est faite de ces territoires – si peu justifiable que les distributeurs ont jusqu’ici préféré la sanction à la publicité comptable de leurs marges (qui est pourtant une obligation légale du code des sociétés) – découle une forme d’ethnicisation des questions sociales, que le Rassemblement National tente d’exploiter à son profit.

Une instrumentalisation par l’extrême-droite des luttes contre la vie chère

Les territoires ultramarins disposent d’une fiscalité spécifique : outre une TVA réduite, y est également appliqué l’octroi de mer, une taxe applicable aux importations et aux livraisons de biens dans les régions d’Outre-mer. Si la fonction de cette taxe est a priori de lutter contre la vie chère, son efficacité est remise en cause depuis de nombreuses années.

Une fois n’est pas coutume, l’extrême droite s’est emparée de ce sujet de manière démagogique. Dans le cadre du débat budgétaire actuel, elle a proposé, par la voix de ses représentants, de supprimer cet octroi de mer sur tous les produits venant de France hexagonale et de l’Union européenne, à l’exception des produits qui pourraient concurrencer la production locale. Loin d’être efficace, cette suppression lèserait en premier lieu les collectivités territoriales ultramarines, l’octroi de mer leur garantissant une autonomie fiscale.

Afin de compenser à l’euro près cette perte de recettes pour les collectivités, le Rassemblement national a également proposé que soit appliqué une majoration de la dotation globale de fonctionnement (qui serait elle-même assise sur une nouvelle taxe, on ne peut plus floue, sur les transactions financières). Des propositions budgétaires que le RN propose d’autant plus volontairement qu’il sait qu’elles ne seront jamais appliquées.

Une stratégie, dans les territoires ultramarins comme dans l’Hexagone, déjà adoptée depuis de nombreuses années par le parti de Marine le Pen. Redoublant d’inventivités dans leurs slogans contre l’inflation, la vie chère, la fiscalité punitive touchant les classes populaires, les députés du Rassemblement national ont pourtant refusé, en commissions des finances de l’Assemblée nationale, de voter la première partie sur les recettes d’un budget largement remanié et empreint de plus de justice sociale.

Exit l’augmentation du SMIC, la taxation des superprofits, ou encore la taxation légitime des armateurs, ceux-là même qui fixent discrétionnairement le prix des conteneurs et remettent en cause l’autonomie alimentaire des territoires ultramarins.

Références

[1] https://www.martinique.gouv.fr/Actualites/Signature-du-protocole-d-objectifs-et-de-moyens-de-lutte-contre-la-vie-chere

[2] GAY Jean-Christophe.  Les multiples facettes des outre-mer. Cahiers français, 2023/3 n°433, p.16-23.

suivez-nous sur les réseaux

#LTR

A lire aussi…

Lire aussi...

Un tout petit effort pour ne rien rater …

Inscrivez-vous à notre newsletter