Un perdant assuré
2020, dans la foulée de 2019, a marqué un point haut pour l’écologie politique dans le pays. Les résultats aux élections municipales avaient confirmé, et même amplifié la dynamique des élections européennes de 2019. Elles avaient aussi contribué à orienter la stratégie et l’espoir présidentiel du parti et de son candidat. Les écologistes ont conservé la mairie de Grenoble. Et un ou une édile issue de l’écologie politique, souvent dans des configurations d’union de la gauche, a pris la mairie dans les villes de : Marseille, Lyon, Strasbourg, Bordeaux, Tours, Annecy, Besançon, Poitiers. La vague verte fut historique. Et elle fut décuplée médiatiquement par l’attention accordée aux résultats électoraux dans les grandes métropoles (présence de duplex, invités de ces grandes villes sur les plateaux …). Sans préjuger des résultats des 15 et 22 mars prochains, deux choses semblent acquises : la progression de ce parti semble impossible et la conservation de ces mairies est très loin d’être acquise. Benoit Payan (PS) à Marseille, Jean-Michel Aulas (union de la droite et du centre) à Lyon, Catherine Trautmann (PS) à Strasbourg, Antoine Armand (Renaissance) à Annecy, plus de la moitié des grandes villes écologistes en 2020 risquent de basculer dans 10 jours.
Un gagnant en embuscade
De l’autre côté de l’échiquier politique, il y aura nécessairement un gagnant par rapport à 2020. 2001 fut une année de déroute pour le Front national. La gestion de la ville de Toulon par le parti, première commune de plus de 100 000 habitants à être conquise, en 1995, fut épinglée comme l’archétype du fiasco de la gestion locale. Résultat : 7,78 % des voix pour le maire sortant au premier tour. Pensée comme un « laboratoire » local du programme national du Parti frontiste, les élus de la commune ont multiplié les décisions illégales, les tentatives d’instauration de la préférence nationale dans la ville comme les erreurs administratives manifestes.
Las, le revers n’a pas empêché la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2002. Certains feraient bien de se rappeler que de bonnes moissons municipales ne signifient pas nécessairement du soleil à la présidentielle.
D’autant plus que ce monde-là n’est plus. Le Rassemblement national peut désormais s’appuyer sur un double pivot politique extrêmement puissant pour accélérer son enracinement local. La première partie du pivot est la conversion d’un capital politique national en capital politique local par l’intermédiaire des groupes parlementaires. Il y avait huit députés Rassemblement national en 2017 contre 139 députés d’extrême-droite à l’Assemblée nationale en 2024. Le monde politique a changé mais il n’y a pas eu d’élections municipales depuis le bouleversement de la vie politique française. 34 députés d’extrême-droite s’étaient déclarés tête de liste le 28 février dernier, plus qu’aucun autre groupe politique, plus de trois fois le total de députés marcheurs candidats, deuxième groupe politique à l’Assemblée nationale. Laon, Carcassonne, Bourg-en-Bresse, Beauvais, Bar-le-Duc, Autun, Beaune, Béziers, Boulogne-sur-Mer, Calais, Carpentras, Douai, Draguignan, Meaux, Narbonne, Provins, Saint-Dizier, Sarreguemines, c’est la France des petites préfectures et des sous-préfectures qui est investie par les candidats-députés du parti. Ces villes qui maillent le pays et qui le tiennent ou le font basculer par gros-temps.
L’autre partie du pivot est liée à la première. Dans bien des territoires, le vote « extrême-droite » a supplanté le vote « droite » ou s’est mêlé à lui pour finalement le dépasser. C’est peut-être dans les métropoles que la percée est la plus étonnante. Rares sont celles où les sondages ne donnent pas les scores cumulés de l’extrême-droite au-dessus des 15 %. Ils sont au-delà des 30 % à Marseille et à Nice, respectivement deuxième et cinquième villes françaises.
Ce double pivot est aussi la conséquence de la stratégie politique de Marine Le Pen depuis 10 ans. La dédiabolisation et l’ancrage vont de pair. Et 2026 pourrait bien être l’année où elle porte véritablement ses fruits.
2014. Dernier point d’ancrage
Au-delà de cela, point d’ancrage. Les élections municipales de 2020 sont marquées par l’absence de repères qu’elles laissent au niveau local : moins de 45% de participation au niveau national, trois mois et demi entre les deux tours. Le contexte Covid en a fait des élections historiques mais oubliées pour cause de virus. Le fait politique le plus notable, dans la continuité des élections européennes de 2019, est en fin de compte effacé lui aussi. La vague verte qui porte des édiles écologistes à la tête de certaines des plus grandes métropoles françaises bénéficie effectivement d’un contexte porteur mais aussi d’une illusion électorale et sociologique. L’abstention différentielle est flagrante : les classes populaires et les personnes âgées sont ceux qui craignent le plus le Covid. Dans les métropoles, le poids électoral des classes créatives et des populations jeunes et aisées est alors démultiplié.
2024 est une nouvelle exception électorale. Défaite cuisante des macronistes aux élections européennes qui déclenche une hubris présidentielle sans pareille. Il serait dès lors très hasardeux de tirer des élections législatives de 2024 des leçons qui n’auraient pas été confirmées dès les scrutins législatifs de 2022 : effacement de la droite au profit de l’extrême-droite et résistance de la gauche lorsqu’elle est unie. Même si je continue personnellement à penser que cette triparition forcée du champ politique recouvre un quadrille politique bien plus enraciné dans la société française.
Il faut remonter à 2014, véritable archéologie politique dans notre démocratie qui tourne de plus en plus vite, pour saisir des tendances de fond qui continuent à travailler les communes de ce pays.
Une poursuite du découplement
On parle ici d’un découplement dans la représentation politique et pas nécessairement d’un découplement économique. Il faut se méfier des analyses à l’emporte-pièce qui font de la couleur politique d’une ville, a fortiori quand elle est grande, la réalité socio-économique de l’ensemble de sa population. Il faut pour gagner une élection municipale, obtenir 35% à 45% des suffrages exprimés, soit à 60% de participation 24% du corps électoral. Dans une métropole comme Lyon où 56% de la population est inscrite sur les listes électorales en 2022, cela a pour conséquence que vous êtes élu par 13,5% des habitants de la commune.
Cela étant dit, on peut tout de même être frappé par le découplement politique entre les métropoles et les villes de moins de 40 000 habitants (le cœur de la catégorie des villes moyennes). Il est possible que le 22 mars 2026, neuf des dix plus grandes villes de ce pays soient gouvernées par la gauche, si Toulouse venait à basculer alors que le travail d’ancrage local du Rassemblement national se fait d’abord dans la France des sous-préfectures.
La force du local
A la fin de cette analyse, que conclure : municipales locales ou municipales nationales ? Si je devais choisir je dirais moment de retour au local. Malgré la nationalisation constante des élections par la sphère médiatique, douze ans sans élections municipales non perturbées, cela fait long. L’absence relative de choix clairs dans les politiques locales en 2020 pousse les citoyennes et les citoyens de chaque commune à réinvestir le destin pour les sept prochaines années de leur petite patrie. Tous les sondages de proximité politique le montrent, la commune reste l’échelon politique auquel les électrices et les électeurs restent le plus attachés. Cette force du local est d’ailleurs à mes yeux paradoxalement renforcée par la prise en tenaille de ces municipales par deux élections nationales : les élections législatives de 2024 et l’élection présidentielle de 2027. Les Françaises et les Français ont donné leur avis sur la destinée du pays il y a 20 mois de cela et le feront dans 14 mois. Place entre-temps, dans dix jours, au local.