Dans un paysage de la gauche française toujours plus fragmenté, les uns et les autres semblent faire des erreurs impardonnables qui relègueraient certains à l’aile gauche du macronisme et d’autres en dehors de l’arc républicain. Pourtant, les droites, elles, n’ont jamais été aussi unies et leurs agendas jamais aussi convergents.
Toutes les forces politiques sont aujourd’hui tournées vers les élections municipales, dernière échéance électorale avant l’élection de notre président(e) de la République, que nous savons menacée d’une prise de pouvoir de l’extrême droite et de ses alliés. Malgré l’importance que semblait avoir le (nouveau) front populaire pour contrer la fascisation de notre pays, cette unité, pourtant nécessaire, semble aujourd’hui n’être qu’un vague souvenir invoqué comme témoin du manque de cohérence de la gauche.
Néanmoins, certaines communes montrent l’exemple. Un choix politique, mais également un choix humain, de travail collectif et d’empathie pour la mise en place de politiques publiques transformatrices. Cela se produit dans le chef-lieu des Deux-Sèvres, la ville de Niort, où toutes les forces de gauche se sont alliées derrière Sébastien Mathieu et Julie Siaudeau pour mener la gauche, dans toutes ses composantes, à l’Hôtel de Ville.
I/ La genèse : la méthode niortaise face aux crises nationales
Alia Enard : Votre projet s’enracine dans un travail de plus d’un an. Est-ce le fruit d’une impulsion personnelle ou l’aboutissement de dynamiques telles que la NUPES ou le NFP ?
Julie Siaudeau : Il y a deux ans, des réunions qui s’appellent « Projet de territoire », principalement portées par Génération.s (G.s) et Place Publique (PP), s’organisent à propos des prochaines échéances sur le territoire des Deux-Sèvres. Elles se déroulent surtout en présence des partis de la gauche socialiste et écologiste. Après quelques temps et demandes, on finit par y être tous invités, tous les partis et les deux collectifs des municipales de 2020, Solidaires par Nature (LFI, PCF) et Niort Énergie Nouvelle (PS, EELV). Pour Solidaires Par Nature (SPN), nous n’adhérons pas à la démarche dans un premier temps, démarche que nous ne retrouverons réellement qu’après les législatives de 2024 avec la construction du NFP. A partir de là, le processus se recentre sur les appareils politiques. Au fil des mois, s’établit alors un consensus sur la nécessité d’un accord politique formel.
Sébastien Mathieu : Lors de cette première phase de concertation, La France Insoumise avait pris l’initiative d’organiser une assemblée territoriale distincte, sur la base territoriale de la 1° circonscription de Niort. Ce projet, qui ne se superposait pas au territoire de l’agglomération, se voulait plus représentatif de l’échelle du territoire. Les deux démarches ont ainsi progressé de manière parallèle. Début 2025, les deux démarches se sont rassemblées mais dans une logique plus partisane. Il est intéressant de noter qu’à cette époque Place Publique souhaitait une union de l’ensemble des partis de gauche en intégrant davantage les citoyens. À Niort, l’histoire s’est construite différemment : il a d’abord fallu sceller l’union des partis avant de l’élargissement à la société civile.
A.E. : Selon vous, qu’est-ce qui a permis que cette liste fonctionne ? D’où naît cette exception niortaise ?
S.M. : C’est assez complexe à déterminer. D’ailleurs, nous avons traversé plusieurs moments de tension critique. L’un deux concernait des enjeux nationaux liés au budget du Premier ministre Bayrou, où l’alliance locale a failli exploser à plusieurs reprises. Si elle a tenu malgré ces crises, c’est avant tout grâce aux relations humaines et à la confiance que nous avons su bâtir, aux bonnes volontés des militants locaux et peut-être dans l’espoir de faire basculer la commune.
Certaines composantes auraient souhaité rester séparées comme en 2020, j’entends ces logiques. Mais elles restent très abstraites pour moi. Quand on est en accord à 90 %, il faut savoir dépasser les calculs stratégiques pour avancer ensemble.
A.E. : Il y a-t-il dans vos débats internes une certaine imperméabilité aux débats nationaux pour permettre que cette composition-là puisse perdurer?
S.M. : Ce qui est sûr, c’est que cela a demandé à chacune des composantes de parfois clarifier ses positions. Cela a également été facilité par le renouvellement de génération. C’est un dosage permanent, comme pour conduire un attelage : il faut de la finesse pour maintenir l’équilibre, car la tension est constante.
II/ Dépasser les étiquettes : un programme commun au service du territoire
A.E. : Vous réunissez des personnalités aux tempéraments très différents, parfois clivants sur les réseaux sociaux. Votre binôme est-il un « verrou de sécurité » pour pérenniser l’union ?
S.M. : Non, je ne crois pas. Le collectif est garant de la pérennité de cette union et avec Julie, nous ne sommes pas des candidats par défaut, mais notre émergence a été facilitée par notre absence de stratégies de carrière ou d’ambitions personnelles démesurées. Nos particularités peuvent ressortir pour incarner autre chose. Il y avait une place pour nous, et du coup, cela permet aussi de fédérer.
J.S. : C’était un accord politique, d’une certaine façon. Notre binôme permet à chaque sensibilité, de la gauche réformiste et radicale, de trouver son compte.
A.E. : Justement, y a-t-il eu des ruptures ou de vrais différends entre ces deux gauches lors des discussions programmatiques?
S.M. : Pas vraiment. Il s’agit davantage d’une question de curseurs. Nous jouons sur la même table de mixage : les curseurs varient, mais la mélodie reste cohérente, si j’ose la métaphore musicale – là où la droite pousse des curseurs sur d’autres tables de mixage. Chaque parti apporte sa propre sensibilité : que ce soit sur les solidarités, la culture ou le sport, les priorités varient selon les histoires politiques, mais elles convergent vers un projet global.
J.S. : Si jamais on gagne, on sera obligé de dépasser certaines différences pour la mise en œuvre du programme, donc ce sera intéressant de voir comment cela fonctionne. Et certainement qu’il y aura un travail, pour le coup, de compromis, d’échanges. Ce qui le permet aussi c’est que sur la liste, il y a quand même beaucoup de gens dont l’engagement n’est pas que partisan, qui sont dans les associations, qui ont participé à des mouvements sociaux, et qui ont une histoire avec la ville.
III/ Le colibri niortais : l’engagement comme rempart
A.E. : Il est d’ailleurs révélateur qu’au niveau national, les partis de gauche n’aient scellé d’accords unitaires ces dernières années que dans l’unique dessein de faire barrage à l’extrême droite. Mais à Niort aujourd’hui, ce danger là n’est pas imminent, est-ce une mesure de prévention?
J.S. : Je reste convaincue que chaque victoire locale de la gauche renforce la dynamique nationale et offre une alternative concrète à ceux qui pourraient être tentés par un vote de colère. Là, ce n’était pas le danger immédiat de l’extrême droite, mais ça peut devenir la légende du colibri. Si on fait cela pour Niort, 60 000 personnes c’est peu, mais à notre échelle on fait reculer l’extrême droite.
A.E. : C’est donc grâce à un concours de circonstances que tout ce projet tient ?
J.S. : Une certaine part de chance a également joué : les affinités personnelles entre les acteurs ont facilité la communication et la confiance. On ne peut cependant que déplorer que ce climat de transparence ne soit pas la norme.
S.M. : C’est probablement surtout lorsqu’on arrive à dépasser les égos, les ambitions, les stratégies pour se mettre au service d’un collectif.
A.E. : Après cette échéance municipale, comment voyez-vous, la suite de votre engagement, que ce soit dans le monde politique ou dans le monde associatif, ou syndical, à quel point, cette campagne vous donne de l’espoir ou de l’énergie pour continuer à vous engager dans l’union ?
J.S. : L’engagement politique s’ajoute à nos vies, mais il nécessite de préserver des espaces de respiration, notamment familiaux, pour garder le recul nécessaire. Mais pour la suite, cela va vraiment dépendre de ce qui arrive. Si on est dans l’opposition, pour moi, cela ressemble à un travail de militante. Si on gagne, ce n’est pas la même chose.
S.M. : J’ai déjà vécu l’opposition municipale et cette fonction n’est pas la seule composante de ma vie. J’ai gardé l’équitation, j’ai gardé les parents d’élèves et d’autres engagements. Une victoire transformerait la composition de ma vie, particulièrement du point de vue professionnel. L’engagement fait partie de ma vie, et l’engagement politique ne peut en être la seule forme. Garder un pied dans le monde associatif ou mes activités personnelles est indispensable pour rester ancré.
Propos recueillis par Alia Enard.