Notre Salut LTR

Notre Salut d’Emmanuel Marre, le pétainisme du quotidien

Le 30 septembre est sorti en salles Notre Salut, écrit et réalisé par Emmanuel Marre. Venu du documentaire, le cinéaste signe là son deuxième long métrage de fiction, après Rien à foutre (2021), coréalisé avec Julie Lecoustre. Une chronique cinéma de Julien Zanin.

C’est une œuvre ambitieuse, moins par son budget, resserré, que par son approche, et qui trouve son origine dans une forme d’introspection familiale. Le scénario s’inspire en grande partie de la vie d’un des arrière-grands-pères du réalisateur, Henri Marre, protagoniste principal du film. En 1940, celui-ci part à Vichy pour se faire embaucher dans la nouvelle administration de l’État français collaborationniste. Le film suit son quotidien de fonctionnaire au Commissariat à la lutte contre le chômage, tandis que les soubresauts de l’Histoire semblent toujours un peu lointains, hors champ.

Pour l’écrire, Emmanuel Marre est parti de la correspondance entre ses arrière-grands-parents et du livre de son aïeul : une théorie du management par l’efficacité et l’évaluation censée redresser le pays, et qui donne son titre au film. Il a complété ce matériau familial par l’étude de nombreuses archives de l’époque.

Pour autant, Notre Salut se situe à mille lieues de la reconstitution historique que proposait Xavier Giannoli avec Les Rayons et les Ombres, sorti plus tôt cette année, qui aborde la collaboration sous un tout autre angle.

 

Un dispositif atypique, entre documentaire et distanciation

Plutôt que de reconstituer l’Histoire, Emmanuel Marre la fait « rejouer ». Beaucoup de décors sont ceux d’aujourd’hui, des comédiens professionnels côtoient des non-professionnels, et nombre de scènes et de dialogues sont improvisés dans des prises assez longues pour capter des moments de « vérité ». L’équipe technique est réduite au minimum : l’objectif était de se rapprocher du reportage d’aujourd’hui.

Ainsi la mise en scène ne s’autorise presque aucun champ-contrechamp. Tournée avec une Digital Bolex, une caméra numérique qui restitue le grain de la pellicule, l’image se passe d’éclairagiste et de projecteurs. Parfois, un simple flash fixé au-dessus de la caméra éclaire les visages, comme dans les actualités d’époque. Le procédé va bien au personnage en recherche de lumière.

Marre considère que le documentaire met trop souvent les intervenants mal à l’aise, ce qui éloigne la vérité recherchée. Par ce dispositif singulier, il cherche au contraire à faire surgir l’authenticité de la fiction.

Swann Arlaud, qui interprète brillamment Henri Marre, incarne cet homme ordinaire avec un grand dépouillement. Emmanuel Marre, qui donne très peu d’indications à ses acteurs, joue de leur surprise, de leur malaise, comme les gens de l’époque ne s’attendaient ni à l’invasion de la zone libre en 1942, ni au débarquement. Cela participe à l’ambiance du film, à ce qu’il dégage de bizarrerie.

Cette approche a un autre intérêt : elle lorgne du côté de la distanciation brechtienne. Ce principe, d’abord théâtral, a été théorisé par le dramaturge et poète allemand Bertolt Brecht, puis repris au cinéma par des réalisateurs comme Jean-Luc Godard, Pier Paolo Pasolini ou Rainer Werner Fassbinder. Ce dernier est une influence assumée d’Emmanuel Marre et de son monteur Nicolas Rumpl, en particulier Le Mariage de Maria Braun (1979).

L’idée de Brecht est de prendre à contre-pied l’identification aux personnages et tous les processus narratifs qui laissent le spectateur se faire porter sans trop questionner. Il s’agit au contraire de créer un effet d’étrangeté qui pousse le public à prendre du recul, à sortir de la subjectivité pour s’interroger sur ce qu’il voit et en prendre une conscience politique.

Les manières de produire cet effet sont nombreuses. Là où Fassbinder créait cette distance en détournant les codes du mélodrame, Marre passe par l’anachronisme (dans les décors, les dialogues, la musique), la satire et un humour parfois presque absurde.

 

La banalité du mal

Je citais plus haut Le Mariage de Maria Braun à propos de la distanciation. Mais il existe aussi une proximité thématique entre les deux films, puisque celui de Fassbinder traite de l’accommodation avec la cruauté quotidienne, cette fois dans l’Allemagne d’après-guerre.

Car c’est bien de cela que traite Notre Salut. Loin de s’attaquer à la collaboration en uniforme, celle du sommet du régime de Pétain, il s’intéresse à un Français lambda, comme il en a existé des milliers, prêt à saisir l’opportunité qu’offrait cette nouvelle administration vichyste.

Difficile de ne pas penser au Conformiste de Bernardo Bertolucci (1970), référence que Marre revendique. Jean-Louis Trintignant y incarne Marcello Clerici, un grand bourgeois qui rêve d’être normal et trouve dans le fascisme cette normalité. Henri Marre en est le miroir inversé : un homme ordinaire qui rêve d’un destin exceptionnel. Mais tous deux ont en commun de se jeter entièrement dans quelque chose sans se poser de questions.

Notre Salut s’ouvre d’ailleurs sur une scène magistrale. En deux brefs échanges, on comprend à la fois à quel monde appartient Henri Marre et à quel monde il n’appartient pas. Une ambiguïté s’installe aussi sur ses convictions politiques : sincères ou de circonstance ?

Le film jouera de ce flou tout du long, lui offrant une profondeur vertigineuse qui donne envie de le revoir dès le lendemain. Surtout, cela recentre le regard sur ce qui compte vraiment pour Marre : les décisions que l’on prend, nos actes et ce qui en découle. Qu’ils naissent de la conviction, de la lâcheté ou de l’opportunisme, le film ne tranche pas.

Le récit se tient au plus près de la banalité, de la quotidienneté des choses. Nous sommes à Limoges, à l’écart de la « grande Histoire », mais ce sont justement les détails qui l’écrivent. Un nazi mange une tarte aux pommes chez un couple de Français tout en négociant aimablement avec un fonctionnaire. Un homme aide un ami juif un jour, et fournit des camions pour des rafles le lendemain. Une famille se voit attribuer un logement meublé sans s’interroger sur ses anciens propriétaires.

Marcel Ophuls avait fait un choix semblable avec Le Chagrin et la Pitié (1969). En interrogeant les habitants de Clermont-Ferrand, à quelques kilomètres de Vichy, il faisait voler en éclats le mythe d’une France unanimement résistante. Il y mêlait déjà le grotesque et les ruptures de ton pour porter un regard juste sur la réalité, une leçon que Marre semble avoir retenue.

Tout cela se passe le plus naturellement du monde. C’est là que la distanciation prend tout son intérêt : elle donne le recul nécessaire pour réfléchir à ce que l’on voit, et rend glaçant cet état de fait, face à ce qu’Hannah Arendt nomme la banalité du mal. Pour Arendt, celle-ci tient à une incapacité à penser. On retrouve alors l’ambiguïté de la scène d’ouverture : Henri pense-t-il vraiment ? Il ne semble en tout cas jamais faire preuve d’esprit critique, dans un sens ou dans l’autre. Il suit sa route avec nonchalance et indifférence.

On pourrait parler de spleen, mais ce serait prêter à Henri une conscience qu’il n’a probablement pas. Il n’y a ici ni idéal perdu ni mélancolie : juste de la tristesse, de la solitude, une triste banalité dont on s’accommode.

Ces camions, pourtant, ne sortent pas de nulle part. Les rafles n’ont pas été le fait des seuls Allemands puisqu’elles ont été organisées par René Bousquet et appliquées par tous les fonctionnaires qui exécutaient ses ordres. Bousquet et Papon, plutôt issus du centre, auront été plus utiles à Vichy que bien des maurrassiens convaincus. Le mal avance à petits pas, et le diable se cache dans les détails.

Par tout cela, Emmanuel Marre nous parle aussi de notre présent : de la montée des périls fascistes un peu partout dans le monde, de notre accoutumance à des déclarations qui attaquent la démocratie et l’État de droit, qui divisent sur des bases ethniques ou confessionnelles, qui remettent en cause l’universalisme et le droit de toutes et tous à une vie digne.

Au cinéma, la distanciation nous permet de voir ce qu’Henri ne voit pas. Mais dans notre vie de tous les jours, aucun procédé ne vient nous arracher au quotidien pour nous montrer ce qui s’y joue. C’est à nous de nous en donner les moyens, et c’est le rôle de la culture politique, qui se perd alors qu’elle sera essentielle face aux enjeux à venir. Dans un monde qui craque de toutes parts, elle est peut-être notre salut.

Julien Zanin

 

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