Mickaël Vallet Sénateur, le Temps des Ruptures

Mickaël Vallet : « Un Donald peut en cacher un autre » — Décoloniser la France (2/6)

Le second mandat de Donald Trump lève un voile pourtant depuis longtemps transparent sur la brutalité et l’impérialisme états-uniens envers « l’allié » européen. Si la manière de l’afficher est nouvelle pour nombre d’atlantistes, le fond comporte en réalité plus que sa part de tradition. C’est ainsi que depuis huit décennies, l’Europe et la France ont accepté plus consciemment qu’on ne le croit une vassalisation progressive, une colonisation consentie dans presque tous les domaines de la vie quotidienne. Surgit alors la nécessité de proposer une voie de sortie : un projet de décolonisation de notre pays et du vieux continent. C’est l’objet de cette série d’articles du sénateur Mickaël Vallet. Deuxième épisode de cette série.

La recomposition de l’ordre international au sortir de la Seconde Guerre mondiale a chamboulé la cartographie des civilisations. Longtemps considérés comme « une projection de l’Europe », les États-Unis ont réussi à abreuver cette dernière de normes, d’images, d’idées à en noyer son inconscient culturel. Ce faisant l’Amérique a fini par devenir un colon silencieux, parvenant à modifier les contours de nos imaginaires. Dans Civilisation, Régis Debray écrit « qu’une civilisation a gagné lorsque l’empire dont elle procède n’a plus besoin d’être impérialiste pour imprimer sa marque ». La civilisation américaine semble dorénavant tenir une emprise certaine sur nos réflexes intellectuels. En témoignent en France les métamorphoses politiques, culturelles et géographiques qui agrégées, ont permis de faire le constat d’une colonisation américaine de l’imaginaire de la société française.

Sinon, comment expliquer le geste d’Emmanuel Macron célébrant sa victoire à l’élection présidentielle de 2017. Alors que l’hymne national retentissait devant le Louvre, le Président fraîchement élu se tenait droit, la main sur le cœur, « à l’américaine », là où la tradition française voudrait que ses bras demeurent le long du corps. Cet épisode aurait-il signé l’apothéose de l’américanisation de notre société ? Après tout, ce n’est pas la première fois que cette américanisation franchit le domaine présidentiel. L’adoption dès 2011 de primaires antérieures au premier scrutin de la présidentielle a de quoi étonner. Si la pratique se justifie outre-atlantique par une élection à tour unique et la nécessité de distinguer deux candidats dans un modèle bipartite, le mimétisme français est beaucoup moins pertinent en ce sens que l’élection présidentielle en deux tours a précisément vocation à faire émerger des candidats, après que les partis politiques ont déterminé en leur sein la meilleure incarnation de leur projet politique. Cette place occupée par les États-Unis dans notre imaginaire entraîne donc des répercussions jusqu’au sommet de la vie politique française.

 

La politique française regarde-t-elle vers Washington ?

Il arrive en effet que la France regarde là-bas pour décider ici. Cette américanisation va jusque dans le contenu de l’offre politique. La droite française s’est récemment affichée dans la reprise de rhétoriques trumpistes notamment en proposant des « rafles » pour lutter contre l’immigration clandestine, à la façon de l’ICE de Trump. Un pas de plus vers le parti Républicain aux Etats-Unis dont cette droite avait déjà pris le nom en 2015 en abandonnant celui d’Union pour un mouvement populaire (UMP). Autre exemple, cette fois de notre côté de l’échiquier politique, avec l’inscription de l’IVG dans la Constitution. Le sujet n’est pas de savoir si protéger ce droit était une nécessité face au retour de flamme du conservatisme et à l’explosion du masculinisme dans notre pays. L’auteur de ces lignes a évidemment voté cette révision de la constitution. On doit en revanche s’inquiéter de constater que ce progrès n’a été rendu possible que par réaction à une décision de la Cour suprême des États-Unis. Nos mobilisations politiques trouvent des ressorts plus puissants dans l’imaginaire états-unien que dans notre imaginaire national pour changer la loi commune qui est pourtant un des éléments de la souveraineté.

Le terme « offre politique » révèle en lui-même une emprise supplémentaire des États-Unis. Cette transformation, c’est l’adoption du registre libéral et entrepreneurial éloigné de notre civilisation républicaine qui pose le politique comme un champ quasiment sacré. Derrière cette évolution lexicale se cache une réalité plus profonde. Toute culture est porteuse d’une idéologie, et la culture américaine ne fait pas exception. L’homo economicus, cet individu rationnel et calculateur, optimisant en permanence son intérêt personnel, n’est pas une figure neutre. C’est l’incarnation d’une vision du monde néolibérale, née dans les universités américaines et diffusée à travers les objets culturels, les séries, les films, les campus. Quand la France adopte ce registre, elle n’emprunte pas seulement des mots mais intègre une grille de lecture du monde. On parle désormais d’offre politique, de société civile, de démocratie libérale, de fan, ou encore de supporter. Ces mots ont chassé un autre vocabulaire : celui du salariat, de l’État, de la bourgeoisie, de la lutte des classes. Ce glissement sémantique n’est pas anodin. En abandonnant ses mots, la France a progressivement abandonné les concepts qui allaient avec, et avec eux une certaine façon de penser les rapports de force, le collectif, et le rôle de la puissance publique. La langue n’est jamais innocente, et celle que nous avons empruntée nous a changés.

 

De la colonisation du quotidien

C’est toute la société française qui a subi cette mainmise américaine à l’origine de la transformation de nos bassins de vie, de nos loisirs, de notre consommation et même de nos familles. « L’American way of life » a le vent en poupe depuis le début des années 1980 et tient son succès de sa capacité à proposer un rêve américain différent pour chaque segment de la population. Pour les classes populaires de la France périphérique, ce sont les États-Unis de la route 66, de Johnny Hallyday, d’Harley Davidson, de la Danse Country et de Buffalo Grill. « Ici commence l’Amérique » nous dit l’enseigne aux centaines de restaurants dont la direction artistique repose sur le narratif hollywoodien et complaisant de l’ethnocide Amérindien. Dans ces périphéries, le fantasme des malls de la belle Amérique a engendré « la France moche » des zones commerciales.  Chez les classes populaires des quartiers urbains c’est la culture urbaine, rap et RnB que l’on convoite, sur un fond de précarité et d’aspiration à la réussite financière et la reconnaissance. Il y a aussi l’autre Amérique, celle de la Ivy League, de la Silicon Valley, de l’expatriation des cadres supérieurs à professions intellectuelles supérieures. Dernier exemple, celui de notre extrême droite qui n’a de patriotes que les atours, alors même que ses cadres, Éric Zemmour et Sarah Knafo en tête, se pavanaient à l’investiture officielle de Donald Trump – en réalité, bien loin du premier rang, et exclus des soirées qui « comptent ». Mais ils voulaient montrer qu’ils en étaient.

Ces différents imaginaires nous ont distraits. En regardant là-bas nous avons normalisé ce qu’il se passait ici. Jérôme Fourquet rappelle dans de nombreuses interventions des chiffres qui donnent la mesure de la colonisation consentie [1]. La France qui se targue de pouvoir rivaliser avec son concurrent culinaire italien a de quoi rougir face aux 1589 restaurants McDonald’s qui représentent le deuxième marché de la chaîne après les États-Unis – et cela sans même parler des enseignes concurrentes comme Kentucky Fried Chicken (KFC) ou Burger King. Si la haute cuisine aurait pu sauver notre honneur, le reste de notre consommation témoigne bien de l’empreinte mentale que les États-Unis nous ont laissée. Si l’on observe la floraison de milliers de clubs de pole dance ou de danse country, c’est en vérité au cinéma que l’emprise américaine est la plus mesurable : en 2023, 64% des films ayant dépassé le million d’entrées étaient américains. Une statistique intéressante face à la haute idée que l’on se fait du cinéma français mais concordante avec la capacité de rayonnement de ce que certains appellent le « rouleau compresseur hollywoodien », responsable de la visite de 75% des français de moins de 35 ans à Disneyland Paris. Une industrie lourdement armée qui produit des films permettant aussi d’exporter une certaine vision du monde. Donald Trump peut cacher Donald Duck.

Pire, cette américanisation a lieu dans notre intimité. Ici, il n’est pas question des films ou séries visionnés à domicile sur la multitude de plateformes de streaming américaines, ni même de la sur-représentation des produits Coca-Cola dans nos réfrigérateurs. L’emprise américaine sur notre civilisation se mesure aussi aux prénoms que l’on donne à nos enfants. Les années 1970 ont ainsi vu fleurir les prénoms anglo-saxons, attribués en 1992 à 12% des nouveaux nés français. En découlent les Jason, les Dylan, les Brian, et, non sans une résonance politique particulière, les Jordan. Mise bout à bout, l’américanisation de la société française s’appuie donc sur diverses mutations qui témoignent du fait que les États-Unis sont parvenus à devenir la référence, à produire des standards que les périphéries que nous sommes devenues respectons. Devons-nous dès lors interpréter les 27% de la population française ayant visité les États-Unis comme une visite à la maison mère, à la vraie capitale ? Pour nombre de ministres français, être reçu à Washington et y rencontrer leurs homologues américains constitue le graal diplomatique, révélant dans ce simple empressement l’effort de soumission consenti par une périphérie qui a fini par intérioriser sa condition. Ainsi de Nicolas Sarkozy, fraîchement élu président de la République, qui décide innocemment de passer ses vacances de l’été 2007 à Wolfeboro, à 80km du lieu où la famille Bush passe ses vacances, dans l’espoir d’être invité par le maître – espoir comblé.

La France n’est pas pour autant la plus mal lotie en Europe face à cette américanisation. Sous son impulsion notamment, la Communauté européenne a défendu lors des négociations du GATT de 1993 ce que l’on a appelé l’« exception culturelle », à savoir l’idée, simple mais radicale, que la culture n’est pas une marchandise comme les autres et ne saurait être abandonnée aux seules lois du marché. Depuis, ce principe s’est européanisé mais la France en a développé une traduction particulièrement ambitieuse à l’échelle nationale. Le système des intermittents du spectacle, le Centre national du cinéma, les quotas radiophoniques imposant une part minimale de chansons francophones à l’antenne ou encore le prix unique du livre ont ainsi contribué à préserver un tissu cinématographique, musical et éditorial que nombre de pays européens ont vu davantage s’éroder.

Pour autant, une civilisation absorbe, émet, agit, tandis qu’une politique culturelle qui se résume à la protection du patrimoine en est sa reddition, le rejeton défensif auquel on se rattache quand la grande civilisation n’existe plus. Certes le tourisme, la folklorisation de la ville de Paris, l’exception culturelle française, la haute gastronomie, et les succès culturels français à l’international (Intouchables, Dix pour cent) montrent que nous suscitons toujours de l’intérêt par-delà les frontières nationales et européennes. Il n’empêche que les États-Unis ont clairement établi leur emprise sur notre société et que toute négation de cette réalité en s’enorgueillissant de notre culture patrimoniale somme toute classique serait contreproductive.

 

Deviendrons-nous Franco-Américains ?

La rapidité même du phénomène est aussi un objet de réflexion en soi. La romanisation de la Gaule s’est étalée sur quatre à cinq siècles, de la conquête césarienne à l’achèvement linguistique et religieux du monde gallo-romain sous le Bas-Empire. Le temps d’une quinzaine de générations, suffisant pour que la greffe civilisationnelle prenne racine et produise une synthèse originale plutôt qu’une simple soumission. L’américanisation de la société française, quant à elle, ne s’étend guère au-delà d’un demi-siècle si l’on retient le tournant des années 1980 comme point de bascule.  Une génération aura suffi à voir se transformer notre façon de nommer nos enfants, de manger, de voter, de nous distraire. Cette vitesse change la nature même du phénomène. Là où Rome a laissé le temps à la lente digestion pour produire une civilisation gallo-romaine à part entière, l’américanisation contemporaine impose une adoption plus brute, moins métabolisée et dont on peut légitimement douter qu’elle laisse le temps d’émerger à une synthèse comparable, plutôt qu’à un mimétisme sans véritable transformation. La culture romaine a nourri celle de la Gaule. La culture états-unienne nous écrase.

Face à cette influence américaine structurante, les réflexes gaulois ou laxistes nous coûteraient – soit notre rayonnement, soit notre identité. Il ne s’agit pas ici de nier toute vertu à l’apport d’une culture étrangère, car la France s’est toujours nourrie d’influences extérieures sans que son identité n’en ait jamais été menacée, qu’elles fussent italiennes à la Renaissance, anglaises au Siècle des Lumières, ou des anciens peuples colonisés plus récemment. Jean-Pierre Chevènement ne déclarait-il pas que le couscous était devenu un plat national français ? Aujourd’hui, le problème n’est pas l’influence américaine en tant que telle, mais son caractère quasi exclusif. Une société s’enrichit par la pluralité des apports et non l’hégémonie d’une seule référence. Or c’est précisément cette pluralité qui fait défaut à la France aujourd’hui, « l’Amérique » occupant à elle seule presque tout l’espace des imaginaires disponibles.

À mi-chemin entre les deux, et à rebours du mimétisme qui nous a jusqu’ici définis, la France doit redevenir un creuset et non un simple réceptacle, recevoir pour transformer, absorber pour émettre, faire encore une fois de la pluralité une identité. Face à cette perspective, un bilan honnête impose de voir que notre civilisation européenne a cessé d’exister de façon autonome mais que nous ne sommes pas morts pour autant. Nous sommes changés et pour conserver notre intégrité il convient de continuer à exister dans l’altérité. Néanmoins, parce que le temps nous est désormais compté et que la pluralité des apports nous fait défaut, ce creuset ne se constituera plus spontanément, comme il a pu se former à l’époque romaine, il suppose désormais une action délibérée et politique. Il s’agit de rouvrir avec volontarisme l’espace des références dont dispose notre société, de redécouvrir notre latinité et notre méditerranéité. Une façon de diversifier ces sources d’influence pourrait par exemple viser à soutenir les productions culturelles non anglo-saxonnes ou encore renforcer les instruments déjà existants de l’exception culturelle plutôt que d’accepter leur érosion progressive sous l’effet du numérique. À défaut, la France continuera de dériver vers une homogénéisation dont elle n’aura pas choisi les termes.

 

[1] Voir notamment son intervention dans le cadre du colloque Régis Debray tous azimuts, https://www.youtube.com/watch?v=nPt5su9neAk&source_ve_path=NzY3NTg&embeds_referring_euri=https%3A%2F%2Flvsl.fr%2F

 

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