
Ce que l’IA fait aux écrits politiques
On s’indigne que l’IA ait pu s’inviter dans les lettres ; on s’émeut beaucoup moins qu’elle s’installe dans la bouche et sous la plume de nos élus. Petit manuel de
Ce qu’il est désormais convenu d’appeler « l’affaire Thélyson Orélien » a défrayé la chronique culturelle de ces dernières semaines. Que l’intéressé ait ou non eu recours à des outils d’intelligence artificielle n’est pas ici notre propos. Ce qui nous interpelle davantage, c’est l’ampleur de la polémique suscitée par cette affaire. Que l’IA générative investisse le cinéma, la musique ou encore le travail administratif, et de polémique il ne saurait y avoir. Mais qu’elle s’immisce dans la sacro-sainte littérature, expression par excellence du génie créateur humain, qui plus est au pays de Molière et d’Hugo, ça fait tache. Tandis que l’on s’écharpe sur l’irruption de l’IA dans les lettres, un autre domaine de notre vie collective se trouve progressivement investi par ces mêmes technologies, sans susciter, loin s’en faut, pareille indignation : la politique.
Pour une raison assez simple me direz-vous : personne de sensé ne s’amuse à lire les écrits des femmes et hommes politiques. Certes. Mais par-delà ce lieu commun, il y a matière à réflexion pour qui considère encore que le politique est un domaine où se forge l’avenir d’une nation, d’un peuple. Or si ce domaine est amené à être régi par autre chose que de la pensée humaine, il y a péril en la demeure. Cet article entend donc, modestement, servir deux causes. La première, permettre à nos lecteurs peu habitués au langage de l’IA de le repérer, afin qu’ils ne fassent plus berner par des propos faussement complexes qui ne sont rien d’autre qu’une suite de mots tirés au hasard par un LLM. La seconde, expliquer en quoi cette utilisation de l’IA dans les écrits – discours, articles et mêmes livres ! – politiques est problématique.
S’il n’existe pas de formule magique permettant d’affirmer avec certitude qu’un texte a été rédigé par une intelligence artificielle, certains indices ne trompent généralement pas. Surtout lorsque lesdits indices se retrouvent à de multiples reprises dans un texte court. Magnanime, je livre à nos lecteurs quelques clés pour détecter la syntaxe typique de ChatGPT.
Deux figures rhétoriques reviennent avec une étonnante régularité dans les textes produits par ChatGPT : le « diptyque pivot » et le « rythme ternaire ».
Commençons par le diptyque pivot. Son principe est simple, et vous l’avez certainement vu un nombre incalculable de fois depuis quelques années. « Ce n’est pas ceci, c’est cela », ou encore « Loin d’être de telle manière, elle est désormais ainsi ». Prenons un responsable politique fictif désireux de parler de l’école : « L’école n’est pas seulement un lieu où l’on transmet des savoirs, elle est le creuset où se forge la citoyenneté de demain. » Sur l’écologie : « La transition écologique n’est pas une contrainte, elle est une opportunité pour réinventer notre modèle de société. » Sur l’Europe : « L’Europe n’est pas simplement un marché, elle est un projet de civilisation. » Vous voyez le mécanisme. Une première proposition volontairement réductrice est installée pour mieux permettre à la seconde de prendre son envol. Ce diptyque pivot est d’ailleurs intéressant sur la forme, et fécond sur le fond, mais là n’est pas le sujet. Dans certaines tribunes ou livres, il revient parfois toutes les 5 lignes. Auquel cas, soyez-en sûrs, ce n’est pas un hasard ou un tic de langage humain.
Deuxième indice, le rythme ternaire, si cher au général de Gaulle. ChatGPT aime les trois petits points, non pas « … », mais trois mots se suivant avec la régularité d’un défilé militaire qui ne lui aurait pas déplu. Il faut « protéger, accompagner, émanciper ». Une politique publique doit être « ambitieuse, juste et efficace ». Face à une crise, nous devons « comprendre, agir et transformer ». Notre époque exige « du courage, de la volonté et de la constance ». Le fin du fin consiste naturellement à combiner les deux procédés : « Il ne s’agit plus seulement de répondre aux crises du présent, mais il faut anticiper les transformations de demain, protéger les plus vulnérables et reconstruire notre souveraineté. » Diptyque, puis rythme ternaire.
ChatGPT parviendra peut-être un jour à corriger le tir en parvenant à « neutraliser » davantage sa syntaxe ou à copier d’autres styles qui lui seraient donnés. Mais il semblerait que, forcé de s’entraîner sur des millions et millions de textes, et à mesure que les écrits publiés sur Internet deviennent pour une plus grande part produits… eux-mêmes par ChatGPT, il y a fort à parier que son style s’auto-alimente et qu’il tourne en boucle. Tant mieux, pourrait-on dire, cela signifie que la singularité d’un style, d’une plume, peut d’autant mieux s’exprimer à l’ère de l’IA.
Dans certains domaines, par exemple le journalisme, quoiqu’on puisse certainement le regretter, l’IA générative permet de synthétiser des informations déjà récoltées pour en faire quelque chose de concis et clair. Elle a une claire utilité. Dans d’autres professions aussi, et ce temps gagné pourra, pourrait être utilisé pour d’autres tâches essentielles. Mais notre propos ne consiste pas à appréhender l’IA dans toutes ses composantes, mais uniquement dans les écrits politiques.
Venons-en au cœur de notre sujet. Après tout, qu’importe que nos élus écrivent leurs discours avec ChatGPT si ceux-ci sont de bonne facture ? Les responsables politiques ont de tout temps eu recours à des plumes pour coucher sur le papier leurs idées. Mitterrand disposait d’une armée de conseillers, et ce qui me semble être son plus grand discours, celui dit de Cancun (en réalité prononcé à Mexico), a été rédigé par Régis Debray. Même les parlementaires voient souvent leurs interventions préparées en amont par des collaborateurs. Pourquoi, dès lors, s’offusquer que l’intelligence artificielle prenne le relais ? Après tout, elle a le mérite de ne demander ni rémunération ni poste ministériel en échange de ses services.
La comparaison a toutefois ses limites. Un conseiller politique est un être humain, doté de convictions et, surtout, d’une capacité à contredire son employeur. Il peut opposer une objection à la demande initiale. L’IA, même si elle peut simuler la contradiction lorsqu’on le lui demande, n’entretient aucun rapport personnel avec les idées qu’elle produit. Elle n’est ni réactionnaire ni socialiste – et à choisir, eu égard aux idéologies des fondateurs des grandes infrastructures numériques, surtout pas socialiste. L’IA ne croit à rien, ses écrits ne résultent que d’un enchainement plausible de mots probables. Car que produit l’IA lorsqu’on lui demande de rédiger un discours politique ou d’écrire une tribune ? Une sorte de moyenne statistique de millions de textes dont elle a ingurgité les expressions et les raisonnements. Entendons-nous bien, cette moyenne n’est pas nécessairement politiquement centriste. Mais elle aura tendance à reproduire les structures de pensée les plus attendues. Elle aura tendance à rédiger des formules convenues du courant politique concerné. Une « pensée » socialiste produite par l’IA risque ainsi de ressembler à une compilation de tout ce qu’un socialiste est « censé » penser.
L’histoire des idées politiques est précisément celle d’hommes et de femmes qui ont refusé de penser comme leur époque les y invitait. Surtout celles de notre camp politique ! Lorsque Jaurès entreprend de concilier le socialisme et la République, il se heurte aux marxistes orthodoxes pour qui la République bourgeoise n’est pas à sauvegarder. Lorsque Bernstein remet en cause la perspective d’un effondrement inéluctable du capitalisme, il déclenche la querelle « révisionniste » qui bouleverse le mouvement socialiste européen. Qu’auraient produit les modèles de langage de ces époques s’ils avaient été entraînés sur les écrits dominants ? Sans doute de remarquables justifications de l’ordre établi.
Ce qui nous amène au risque principal : la moyennisation de la pensée politique. Nos démocraties souffrent déjà suffisamment d’une standardisation des discours, il n’y qu’à voir l’exaspération que procure le déroulé d’éléments de langage des ministres macronistes lorsqu’ils passent à la radio ou à la télévision. Le risque n’est pas tant que tous les politiques défendent les mêmes idées car ils sauront, ou leurs collaborateurs, maîtriser suffisamment l’IA pour les orienter, mais que chacun formule les siennes à travers les mêmes raisonnements préfabriqués. À force de sous-traiter la rédaction de nos discours, c’est la manière même dont nous concevons la politique qui pourrait s’appauvrir.
Autre élément, peut-être le moins important sur le fond mais qui m’a poussé à écrire cet article, l’impression d’être pris pour un con. Quand une femme ou un homme politique prétend traduire ses idées en mots, on est en droit d’espérer que lesdites idées soient d’origine humaine. Et, grâce à la première partie de cet article, lorsque vous saurez vous aussi reconnaître un écrit rédigé par l’IA, vous vous sentirez insultés à la lecture de ces fausses pensées. Pourquoi devrais-je consacrer dix minutes de mon existence à lire une tribune que son signataire n’a pas pris la peine de rédiger ? Pour un livre, n’en parlons pas. L’écriture est un exercice exigeant, souvent ingrat, qui oblige à clarifier ses idées et parfois à découvrir, au fil des phrases, ce que l’on pense véritablement. Supprimer cet effort, au-delà de rabaisser l’activité même de l’écriture, priverait d’une partie du travail intellectuel qui accompagne la formation des convictions. Répétons-le, celles-ci ne surgissent pas toujours dans l’esprit, sauf pour ceux qui en ont ; de mon côté, entre des intuitions intellectuelles et un raisonnement ordonné et pesé au trébuchet, il y a un monde, celui justement que permet de traverser l’écriture !
Enfin, qui aimerait être gouverné par une intelligence artificielle ? Si la réponse est négative, pourquoi accepterions-nous que ceux qui nous gouvernent lui délèguent jusqu’à la formulation de leurs convictions ? Dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, Thucydide rapporte cette formule de Périclès, prononcée lors de son célèbre discours en hommage aux morts athéniens : « Notre régime politique ne se propose pas pour modèle les lois d’autrui, et nous sommes nous-mêmes des exemples plutôt que des imitateurs ». Au XXIe siècle, celui de l’IA, gageons qu’un homme politique conséquent ne devrait pas se proposer pour loi des modèles de LLM. La politique est encore affaire d’idées, de réflexion et de responsabilité. Trois mots, certes, qui forment un rythme ternaire. Mais que voulez-vous, il arrive encore aux humains, surtout ceux qui se sont toujours fait une certaine idée de la politique, d’en faire usage.

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