Pourquoi la laïcité marocaine est un héritage… que la France conteste aujourd’hui
Le débat sur la laïcité au Maroc est souvent abordé à travers des grilles de lecture européennes, en particulier françaises, qui peinent à saisir la spécificité du modèle marocain². Pourtant, comme l’a illustré une rencontre entre Ahmed Toufiq, ministre des Habous et des Affaires islamiques, et Bruno Retailleau, alors ministre français de l’Intérieur, en marge de la visite du président Emmanuel Macron, le Royaume assume pleinement une forme de laïcité qui lui est propre². Interrogé par son homologue français sur la compatibilité du modèle marocain avec la notion de laïcité, Toufiq a affirmé sans ambiguïté que le Maroc était lui aussi un pays laïc, tout en précisant que cette laïcité ne reposait pas sur une séparation formelle entre l’État et la religion à la manière de la loi française de 1905. Il a rappelé que, dans la pratique marocaine, la liberté de conscience est garantie et que l’État encadre le religieux sans l’imposer, illustrant ainsi une conception fonctionnelle et pragmatique de la laïcité.
Contrairement au modèle français issu de la loi de 1905, le Maroc n’a jamais proclamé une séparation formelle entre l’État et la religion³. Cela ne signifie pas pour autant que l’État marocain soit religieux. Dans la pratique, il repose sur un droit positif, élaboré par des institutions civiles, et non sur une application directe de la loi religieuse³. Le religieux est encadré, administré et centralisé par l’État, ce qui constitue précisément l’un des fondements de l’organisation politique marocaine³. La Commanderie des croyants, titre symbolique du roi, incarne cette logique : le souverain supervise les affaires religieuses, nomme les hauts responsables et centralise le pouvoir religieux afin d’éviter toute autonomisation du clergé. Ce dispositif garantit que l’islam reste encadré par l’État, tandis que le droit civil et la citoyenneté demeurent la référence dans l’organisation juridique du pays.
Cette conception se reflète également dans la Constitution marocaine⁸. Si l’islam y est reconnu comme religion de l’État, le texte constitutionnel garantit explicitement la liberté de culte et de conscience, et reconnaît la pluralité des affluents de l’identité nationale. Le judaïsme marocain y occupe une place singulière : il est consacré comme composante constitutive de l’identité du Royaume, au même titre que les héritages arabe, amazigh et africain. Cette reconnaissance institutionnelle du pluralisme religieux, rare dans le monde arabo-musulman, témoigne d’une approche où la religion relève de l’ordre symbolique et historique, tandis que l’État demeure fondé sur un cadre juridique civil et une citoyenneté égalitaire. On peut dès lors parler de laïcité, non au sens français d’une séparation stricte, mais au sens politique d’un ordre où le pouvoir civil reste autonome, où la loi ne procède pas d’une autorité religieuse et où la citoyenneté prime sur l’appartenance confessionnelle. Il s’agit ainsi moins d’une laïcité de séparation que d’une laïcité d’arbitrage et de garantie.
Cette organisation est en grande partie le fruit de l’histoire, et plus précisément de l’héritage du protectorat français⁴. Sous la domination coloniale, la France a mis en place un État moderne, centralisé et administré selon des normes juridiques séculières, tout en maintenant le sultan dans un rôle religieux afin de préserver l’ordre social⁴. Après l’indépendance, le Maroc a conservé l’essentiel de cette architecture institutionnelle⁴.
Ce paradoxe apparaît de manière particulièrement nette dans les débats autour des références à la charia⁵. Là où le droit islamique traditionnel laissait une large place à l’interprétation et à la discrétion des juges, l’administration coloniale a figé certaines normes morales dans des articles de loi pénale⁵. Autrement dit, certaines dispositions qui peuvent sembler aujourd’hui en contradiction avec la laïcité trouvent leur origine non dans la tradition islamique, mais dans la codification française du début du XXe siècle.
Ainsi, même lorsque le droit marocain fait référence à des valeurs religieuses, il le fait à travers un appareil juridique séculier, fondé sur des codes écrits, des tribunaux civils et une logique étatique moderne⁶. La citoyenneté y prime sur l’appartenance religieuse, et la religion n’est pas une condition d’accès aux droits politiques ou civiques⁷.
C’est là que réside un paradoxe majeur. Plusieurs dispositions aujourd’hui critiquées en France comme incompatibles avec la laïcité, notamment l’encadrement étatique du religieux ou certaines normes morales inscrites dans le droit, sont précisément héritées de cette période coloniale⁵. Le droit marocain, dans sa structure, demeure largement inspiré du droit français⁵.
En définitive, le Maroc ne correspond ni au modèle français strict de laïcité, ni à celui d’un État religieux. Il incarne une laïcité pragmatique, issue de son histoire, marquée par le protectorat, et adaptée à sa réalité sociale. Critiquer ce modèle sans en reconnaître les origines revient à occulter une vérité essentielle : le Maroc n’a pas rejeté la laïcité, il l’a façonnée à sa manière⁶.
Références
- Telquel.ma, Oui, le Maroc est un pays laïc
- Badr Karkbi, La question laïque au Maroc : religion majoritaire, revendications minoritaires, Confluences Méditerranée, n° 114, automne 2020, p. 85‑95.
- Bernard Cubertafond, Mohamed VI, Commandeur des croyants au secours de la laïcité ?, Confluences Méditerranée, 2004, 51(4):163‑180.
- INA.fr, Entre le Maroc et la France, une histoire en partie conjointe, histoire du protectorat français (1912‑1956).
- Ghita Zine, Maroc : aux origines coloniales des lois sur les mœurs, Yabiladi.com
- Telquel.ma, Oui, le Maroc est un pays laïc