Vivre en biorégionaliste pour survivre à la crise climatique

Et si nos manières d’habiter la Terre étaient en décalage total avec les équilibres du vivant ? Et si nos cadres politiques et économiques, hérités de la modernité industrielle, nous empêchaient de reconstruire un lien véritable avec nos territoires ? C’est à ces questions que répond le biorégionalisme, une pensée écologique radicale qui propose de refonder nos sociétés à l’échelle des écosystèmes. Face à un monde globalisé, uniformisé et détaché des réalités locales, le biorégionalisme invite à une relocalisation de nos modes de vie, en s’ancrant dans les spécificités écologiques, culturelles et historiques de chaque territoire. Mais ce projet est-il viable ? C’est à cette question que cette série de 3 notes critiques de L’Art d’habiter la Terre, principal ouvrage théorique du biorégionalisme, va chercher à répondre.

Avant de présenter plus en détail la réflexion et l’analyse de ce livre, il est nécessaire d’expliquer d’où part cette note. Pour cela, il est indispensable de présenter ce qu’est la pensée biorégionaliste. Nombreux sont les auteurs, en particulier anglosaxons, qui ont contribué au cours des dernières décennies à la structuration de ce courant de pensée. Inconnue jusqu’à peu en France, la pensée biorégionaliste a ainsi été l’objet d’interprétations multiples au sein des sphères écologistes et anarchistes américaines.

Pour comprendre la valeur de l’ouvrage et de l’auteur dont il est ici question, une comparaison s’impose. Quand on parle de la pensée socialiste, il apparaît rapidement qu’un grand nombre de chose est relié à Marx. En somme, évoquer le socialisme conduit, tôt au tard, à parler du Capital. L’Art d’habiter la Terre de Kirkpatrick Sale se situe au même niveau en ce qui concerne le biorégionalisme. Tout y est. Il s’agit d’un ouvrage qui, dès sa parution en 1985, fait référence au sein de la sphère universitaire américaine et détone avec ce qui avait été préalablement produit par le milieu biorégionaliste. Comme le souligne Mathias Marot dans la préface de l’édition française « Ce livre constitue en 1985 la toute première monographie théorique sérieuse sur la question biorégionale – et rares seront les travaux ultérieurs qui passeront outre ses apports et propositions »[1].

A l’époque déjà, l’ouvrage fait donc l’effet d’une bombe dans les sphères biorégionalistes américaines. Emergeant véritablement au cours des années 70, le mouvement biorégionaliste américain fait face à une forte effervescence lors des années 80. A cette époque, cette effervescence s’exprime principalement via l’émergence de projets communautaires et intellectuels[2] visant à développer et [2]Dans cet environnement militant relativement réduit, le livre de Sale va alors rapidement faire parler de lui comme nul autre auparavant. Il suffit de lire les critiques littéraires biorégionalistes de l’époque pour s’en rendre compte. Ainsi, voici ce qu’écrit en 1986 Michael Helm[3] dans la revue Raise the Stakes, revue américaine de référence de la pensée biorégionaliste :

Ouah ! Ce que Kirk Sale a fait avec ce livre c’est prendre l’idée du biorégionalisme, lui aplatir la mèche rebelle et l’endimancher de ses plus beaux habits latins pour la rendre intellectuellement respectable. On parle ici de Culture, les gars, avec un C majuscule – comme ça se fait dans les meilleurs travaux de la civilisation occidentale depuis les temps mycéniens.

Comme tout autre courant théorique, le biorégionalisme porte en lui de multiples perceptions du monde, toutes proche les unes des autres. Or, la force de l’Art d’habiter la Terre est d’être aujourd’hui devenue incontournable à chacune d’entre elle. L’importance capitale de cet ouvrage est telle que personne ne peut entièrement s’en détacher. Aucune pensée biorégionaliste n’existe aujourd’hui sans prendre en considération ce livre. Sans conteste, il s’agit donc de la plus importante référence théorique du biorégionalisme. L’Art d’Habiter la Terre est un tour de force remarquable de la pensée biorégionaliste à laquelle il est indispensable de se référer quand on souhaite présenter cette dernière. C’est pour cette raison que la présente série de notes va s’attacher à présenter les grands concepts et principes posés, il y 40 ans, par Kirkpatrick Sale.

Prendre ses distances avec notre environnement artificiel pour mieux vivre

Pour comprendre en profondeur la pensée biorégionaliste, il faut d’abord aborder les raisons de son apparition. C’est à ce titre que les premiers mots et chapitres de l’Art d’habiter la Terre reviennentsur l’identité quasi spirituelle du biorégionalisme. Voulant renouer avec un sens aigu du rapport à l’autre et à notre environnement, le biorégionalisme s’érige en décalage avec l’ère technique et postmoderne dans laquelle nous vivons. Comme l’explique Mathias Rollat, l’idéal biorégionaliste apparaît comme « un désir partagé de retrouver des récits plus radicalement tournés vers le non-humain »[4]. Très clairement, le biorégionalisme porte en lui une vision quasi mystique du lien homme-nature. Cette vision spirituelle se fonde sur l’appropriation, totale ou partielle, des croyances et modes de vies passés. Certaines anciennes civilisations sont ainsi appréhendées avec beaucoup d’intérêt par les biorégionalistes, en lien avec leurs modes de vie et croyances basés sur la préservation de l’environnement. Poussé par une volonté manifeste à prendre du recul sur le monde ultra connecté et complexe dans lequel nous évoluons, l’idéal biorégionaliste entend réappréhender « le monde et ses composants (…) comme dotés de vie, d’esprit et d’intentionnalité »[5].

Logiquement, cette notion spirituelle du biorégionalisme est directement abordé dans la définition qu’en propose Kirkpatrick Sale dans son ouvrage. Ce dernier explique :

Une des manières d’expliquer ce qu’est le biorégionalisme est d’utiliser le mot espagnol querencia. En effet, ce terme n’implique pas tant un « amour du chez soi » comme le disent les dictionnaires, mais tente plutôt de raconter ce sentiment profond et silencieux de bien être intérieur qui provient de la connaissance d’un lieu particulier de la Terre, ses rythmes journaliers et annuels, sa faune et sa flore, son histoire et sa culture ; un endroit précis au sein duquel l’âme donne des signes d’affection et de reconnaissance. (…) c’est un sentiment pleinement universel et un des éléments de l’expérience humaine de la vie depuis si longtemps qu’il semble être inscrit dans nos patrimoines génétiques eux-mêmes.[6]

Ainsi, l’aspiration biorégionaliste apparaît comme une aspiration profonde à se reconnecter avec la Terre sous tous ses aspects. La querencia à laquelle se réfère ici l’auteur souligne la nécessité qu’a l’être humain à se lier à son environnement pour vivre pleinement son existence. Or, on constate que ce lien a aujourd’hui disparu de nos vies, amenant de nombreux individus à ressentir une profonde nécessitée à renouer avec ce dernier. L’idéal biorégionaliste se positionne « spirituellement » dans ce sens et propose une vision du monde renouant avec ce lien. L’objectif même du biorégionalisme est ainsi que chacun puisse retrouver ce « sentiment pleinement universel [qui constitue] un des éléments de l’expérience humaine de la vie »[7]. Cette volonté, d’une certaine manière, de retour en arrière – en ce qui concerne notre rapport au monde – est abordé par Sale dans son ouvrage. Concernant l’idée de recréer un véritable lien entre nous et la nature, il écrit :

Pour reprendre les propos de l’historien Morris Berman : « La vision de la nature qui prédomina dans le monde occidental jusqu’à l’aube de la révolution scientifique état un monde enchanté (…) Le cosmos, en bref, était un lieu d’appartenance. Un membre de ce cosmos n’était pas un observateur aliéné mais un participant direct de ses drames. La destinée de l’un était liée à celle de l’autre, et cette relation donnait du sens à la vie humaine ». Au cours de toute l’histoire humaine, de nos débuts tribaux il y a 30 000 ans (…) jusqu’il y a 400 ans, il me semble que les peuples de cette planète se sont considérés comme des habitants d’un monde vivant.[8]

Cette aspiration à retrouver un lien plus direct, plus fort entre nous et la nature n’émerge par ailleurs pas par hasard au sein de la pensée biorégionaliste. Comme le laisse à penser la précédente citation, elle se positionne en réalité dans une critique globale du tout technique. Pour les biorégionalistes, la crise écologique dans laquelle nous vivons est en grande partie liée à la déconnexion entre l’homme et la nature causé par la révolution scientifique. Envahissant tous les pans de notre vie quotidienne, la technique sous tous ses aspects est venue révolutionner notre rapport au monde, notre rapport à notre environnement.  La place actuelle de la technique dans nos vies est indispensable pour comprendre la volonté biorégionaliste de valoriser certaines logiques passées ayant régi l’existence humaine. Sale traite ainsi directement de ce sujet dans sa théorisation du biorégionalisme. Pour se faire, il propose – dans un premier temps – de faire un état des lieux succinct du sens qu’ont aujourd’hui la technique, le progrès dans nos sociétés. L’auteur américain énonce :

A chaque génération, chaque siècle, la vision scientifique du monde est devenue à la fois plus englobante et envahissante, de sorte qu’aujourd’hui elle paraît presque hégémonique ; en effet, nous n’avons presque plus de méthode de pensée ni de langage pour penser quoi que ce soit à son encontre (…) Elle est devenue, en bref, notre Dieu.[9]

Sale apporte ici une réponse majeure aux détracteurs de la pensée biorégionaliste. En effet, nombre d’entre eux réduisent ce courant de pensée en une croyance béate envers une pureté passée, un paradis prémoderne qu’il conviendrait de retrouver. Avec justesse, Sale affirme que la croyance n’est pas le seul apparat des biorégionalistes. Bien au contraire, il explique que la force des progressistes, cela même qui ont permis au progrès de devenir incontournable, réside dans leur foi inaliénable envers ce concept. C’est parce que les progressistes sont animés d’une croyance absolue en les vertus du progrès qu’ils ont œuvré avec acharnement pour un développement technologique sans limite. C’est parce que leur vision future englobe une idée fantasmée du progrès que toute la société a depuis embrassé un mode de vie opposé à ceux qui ont régi la vie humaine pendant des millénaires. Sale précise :

Plus particulièrement encore ce siècle d’avions, d’automobiles, de satellites, d’ordinateurs et de mégalopoles, l’effet de la technologie scientifique a été la mise à distance psychique entre l’être humain et la nature, ainsi que l’enfermement des gens dans des univers hermétiquement clos, d’où il leur est difficile de voir ou de comprendre les conséquences de leurs actions sur l’environnement (…) si c’est cela notre condition actuelle, c’est avant tout parce que, plutôt que de remettre en cause la vision scientifique, nous l’avons presque entièrement acceptée. Nous sommes les produits évidents de cette expérimentation de 400 ans qui a laissé le monde sens dessus dessous – et nous a conduits à la crise actuelle. »[10]

Aussi, non seulement la croyance dans la pureté scientifique a empêché de regarder frontalement les externalités négatives induites par le progrès, mais cette dernière nous a aussi conduit à nous détacher entièrement desdites externalités. La force – ou le défaut – de la modernité absolue est d’avoir détaché l’homme de son environnement, de nous avoir rendus aveugle à l’impact concret de nos actions. Beaucoup de la crise écologique réside dans ce mécanisme implanté par le progrès dans la pensée humaine. L’acceptation pleine et entière, sans aucune remise en question, de la science sous tous ses aspects nous rend aujourd’hui incapable de concevoir et agir face à la crise écologique.

La relation humaine à l’espace-temps est en particulier prise en considération par la critique biorégionaliste de notre société du tout technique. En moins de 24h, le monde entier est désormais accessible en avion pour quelques milliers d’euros là où il fallait auparavant des décennies. Notre rapport au monde s’est accéléré à un rythme si effréné qu’il est inenvisageable de concevoir physiquement ce que signifiait vivre il y a ne serait-ce qu’un siècle. Jamais auparavant l’Homme a connu tel bon en avant, jamais l’humanité n’aura tant évolué en si peu de temps. Le culte absolu du progrès pur et parfait sous-jacent à cette folle avancée est devenu la boussole du monde moderne, le carburant de nos existences et l’horizon infini qu’il faut suivre. Problème, comme l’explique la pensée biorégionaliste, cette croyance absolue dans la technique et la science a dérégulé notre rapport au vivant, à la matérialité de notre existence. Cité par Sale dans son ouvrage, le penseur Lewis Thomas[11] explique ainsi :

Notre plus grande folie est l’idée que nous sommes en charge des lieux terrestres, que nous les possédons et que nous pouvons en quelque sorte les gérer. Nous sommes en train de traiter la Terre comme une sorte d’animal de compagnie, qui vivrait dans un environnement entièrement artificiel, mi-jardin domestique, mi-parc public, mi-zoo. C’est de cette croyance que nous devons nous départir au plus vite, tout simplement par ce qu’il n’est en rien. C’est même le contraire. Nous ne sommes pas des êtres séparés. Nous sommes une partie vivante de la vie terrestre, nous sommes possédés et régis par la Terre et peut-être même spécialement produits pour réaliser des fonctions pour son compte, en un sens que nous n’avons pas encore perçu.[12]

Cette vive critique du biorégionalisme par rapport à la technique est toutefois à nuancer. En effet, si Sale pose clairement la question des méfaits provoqués par la fin du lien homme-nature et souligne l’aliénation de nos esprits en la croyance d’un progrès salvateur, l’Art d’Habiter la Terre porte une vision lucide des apports de la science pour l’Humanité. De la même façon qu’il le fait avec le culte du tout technique, l’ouvrage présente avec franchise les avancées notables qu’a permis le développement de la culture scientifique. Un passage en particulier présente très justement la nuance et la modération que la pensée biorégionaliste porte sur ce sujet :

Il n’y a pas besoin d’idéaliser la science pour reconnaître que nous vivons dans un monde meilleur en matière de connaissance sur l’hygiène, la radiotélégraphie, l’immunologie ou l’électricité (…) personne ne pourra nier tout ce qui a été accompli (…). Impossible toutefois de rester aujourd’hui inconscients des lacunes, des échecs et des dangers fondamentaux inhérents à la science occidentale. C’est dans la mort de Gaea et la transformation de nos relations à la nature que se trouvent les menacent les plus dangereuses.[13]

Ainsi, loin de tomber dans le tout ou rien, le biorégionalisme entend créer rapport nuancé entre les activités humaines et la cuture scientifique. Soulignant que le futur biorégionaliste ne se fera jamais contre le progrès scientifique, l’idéal biorégional souhaite toutefois aborder chaque avancée scientifique de façon critique. Cette vision critique du progrès scientifique doit permettre d’appréhender, le cas échéant, les projets renvoyant aux « lacunes, échecs et dangers fondamentaux inhérents à la science occidentale ». Ainsi, loin de vouloir revenir aux temps des cavernes, le biorégionalisme veut simplement pondérer notre rapport à la technique et à la science pour limiter son action sur nos vies. Cette idée de contrôle et de modération du progrès, en décalage avec la sacralité actuelle de cette notion dans nos sociétés, est parfaitement exprimé dans l’Art d’Habiter la Terre. Un passage en particulier synthétise à lui seul le rapport mesuré du biorégionalisme avec la technique :

Non, la tâche n’est pas d’extirper la science, mais de l’incorporer, non pas de la mettre à l’écart mais de la contenir, non pas d’ignorer ses moyens, mais de mettre en question les fins aux services desquelles nous la mettons en œuvre. La tâche est d’utiliser ses outils indéniablement utiles au service d’une intention différente : au service de la préservation plutôt que de la domination de la nature.[14]

Face à l’omniprésence de la science et de la technique, l’idéal biorégional entend mettre le holà à la dynamique destructive à l’œuvre depuis la révolution industrielle. Alors que cette dynamique nous pousse droit dans le mur climatique, ralentir la marche effrénée de la mondialisation et du capitalisme est l’impératif premier. Pour cela, la pensée biorégionaliste propose de renouer avec un usage raisonné des progrès techniques et souhaite retrouver ce lien immatériel qui nous unit à notre environnement. En réinstaurant le rythme du vivant et en replaçant l’humain au cœur de l’écosystème dans lequel il évolue, le biorégionalisme entend reconnecter l’humanité avec une conception vertueuse et durable de l’existence, bien loin de celle excessive et extractive qui domine aujourd’hui. En somme, l’idéal biorégional propose que nous renouions avec une vie équilibrée et mesurée, où les bonheurs et aspirations immatériels suppléeraient – là où cela est possible – ceux matériels qui prévalent aujourd’hui. A ce sujet, Sale écrit :

Ce n’est (…) pas vers le changement, la nouveauté ou la rapidité qu’une société biorégionale tend, mais plutôt vers la stabilité et l’ajustement, non vers la révolution mais vers l’évolution, pas vers les cataclysmes mais vers le gradualisme. (…) Par conséquent, le caractère global d’une société biorégionale est dirigé par les idées de subsistance et de constance selon le modèle de comportement du vivant, qui est celui de la réparation et de la guérison.[15]

Avec le biorégionalisme, toute une vision nouvelle du monde est possible. La transformation envisagée porte en elle les germes d’une révolution culturelle immense consistant à renouer le lien entre l’Homme et la nature, l’Homme et son environnement. C’est afin d’accompagner cette révolution et d’en présenter les grandes lignes que Sale a écrit cet ouvrage. Car si cet ouvrage est la Bible des biorégionalistes, c’est parce qu’il présente clairement le chemin à suivre pour faire naître cette utopie.

Mieux comprendre et s’adapter à notre environnement pour bien y habiter, y cohabiter

Face à la technique omniprésente, le biorégionalisme entend réinventer notre façon de vivre. Or, pour cela, il est d’abord nécessaire de comprendre pourquoi et comment on le fait. C’est ainsi que les biorégionalistes énoncent que le préalable à tout changement biorégionaliste est la juste compréhension et adaptation à l’environnement. Cette juste appréhension des logiques existant autour de nous n’est malheureusement plus d’actualité. L’Homme, poussé par la Science et le Progrès, a fait fi de la nature et des logiques immuables qui la régissent. L’idéal biorégionaliste entend mettre fin à cela en remettant la connaissance des écosystèmes et du monde qui nous entoure au cœur de la pensée humaine. Sale explique :

En son sens le plus basique, le biorégionalisme exprime ces idées essentielles que je crois nécessaire à la survie de l’humanité sur la Terre : la compréhension écologique, la conscience régionale et communautaire, la possibilité de développer un ensemble de sagesses et de spiritualités basées sur la nature, la sensibilité bio-centrée, l’organisation sociale décentralisée, l’entraide, et l’humilité des groupes humains.[16]

En perdant notre connaissance profonde des logiques terrestre, chacun et chacune d’entre nous a progressivement oublié ce qu’est le dénominateur commun de l’humanité : la survie de notre espèce. Sous l’effet de la technique, nous nous sommes détachés de la matérialité de nos existences, nous nous sommes jetés pieds et poings liés dans le piège climatique. Pour couper court à cette spirale négative, les biorégionalistes énoncent que nous devons réapprendre à vivre sur Terre. Bien sûr, la Science a un rôle à jouer. Il n’est par exemple pas question d’arrêter de se référer aux travaux du GIEC, eux qui constituent l’un des principaux leviers pour expliquer la nécessité de ralentir nos activités et de renouer avec l’environnement. Mais cette connaissance doit aussi puiser dans ce qui nous a permis pendant des millénaires de vivre en harmonie avec l’environnement. En cherchant à nous réouvrir à notre sensibilité envers la nature et en nous plaçant à l’intérieur – et non à l’extérieur – des écosystèmes, le biorégionalisme sème les germes nécessaires au projet de société auquel il aspire. Pour embarquer chaque citoyen et citoyenne dans cette vision du monde, il faut d’abord permettre que toutes et tous comprennent l’intérêt de cette dernière. C’est en nous éduquant que nous pourrons concevoir les bienfaits d’un futur biorégionaliste. A ce titre, l’éducation et la connaissance sont les pierres angulaires à tout projet biorégionaliste qui se respecte. Cette idée est très clairement abordée dans l’Art d’Habiter la Terre. En effet :  

Il n’est pas difficile d’imaginer une alternative à la situation dangereuse dans laquelle nous a plongés le paradigme industrialo-scientifique ; pour cela, il suffit de devenir des « habitants de la terre ». (…) Mais pour devenir des habitants de la terre, pour réapprendre les lois de Gaea, pour en venir à une compréhension profonde et sincère de la Terre, la tâche la plus cruciale (et peut-être celle qui englobe toutes les autres) et de comprendre le lieu, le lieu exact où nous vivons spécifiquement. (…) C’est cela qui constitue l’essence du biorégionalisme.[17]

Réinvestir la connaissance de nos lieux de vies est ce qui nous permettra de renouer avec une existence durable. La bonne connaissance environnementale de nos lieux de vies est l’essence du biorégionalisme, le préalable sans lequel rien ne peut advenir. Ce savoir sur le vivant est, par ailleurs, un élément qui parle encore à beaucoup d’entre nous. Présent dans nos imaginaires et expériences de vies, ce savoir est particulièrement vivace chez celles et ceux qui vivent en zone rurale. Plus en contact avec le vivant, les habitants de zones rurales ont conservé un lien fort avec les écosystèmes dans lesquels ils évoluent. Ils ont appris à les connaître et se sont appropriés – de façon tant matériel qu’immatériel – les éléments constitutifs de ces lieux. Tout cela concourt à un attachement et un amour pour l’environnement. La juste connaissance des écosystèmes est ainsi un levier sur lequel veut jouer le biorégionalisme pour raisonner les pulsions destructives de notre époque. Connaître, c’est s’attacher, connaître, c’est s’intégrer dans un tout qui nous dépasse mais dont on dépend. La théorie biorégionaliste aspire à jouer sur cette logique humaine pour se déployer dans les esprits de chacun, pour transformer nos vies. A ce propos :

J’ai découvert qu’il n’est pas bien difficile de faire passer ce sentiment d’appartenance spontané à une perception des caractéristiques biotiques d’une région, pour autant que les gens soient assez conscients des spécificité (…). Interrogez-les sur leurs bassins versants ; demandez-leur s’ils plantent des tomates le 1er mai ; questionnez-les pour savoir qu’ils ont l’habitude de voir des coyotes, des cafards allemands ou des cerfs sur la route ; et vous aurez une bonne idée de la vision régionale qu’ils ont.[18]

En partant des réalités de chacun, le biorégionalisme réussit le tour de force de rendre réel ce qui ne l’est pas aujourd’hui. Redonnant de la matérialité à la pensée écologique, l’idéal biorégionaliste pousse chacun et chacune à se projeter sur son environnement. De la sorte, cette pensée politique amène les individus à adopter les comportements vertueux dont l’humanité a besoin. Rien chez l’humain ne pousse à l’autodestruction. Amener les individus à regarder dans la bonne direction, à regarder les éléments destructifs à l’œuvre autour d’eux permet le retour d’un comportement rationnel qui préserve notre environnement. Connaître et comprendre le lieu dans lequel on se situe amène toujours à vouloir le protéger. Changer de focale révolutionne donc notre rapport au réel, transforme radicalement notre ordre des priorités. Quand on perçoit à sa juste valeur la portée des risques existentiels que fait peser sur nos vies la crise écologique, les sacro-saint symboles du PIB, de la croissance et de la dette apparaissent pour ce qu’ils sont : des objectifs annexes. Replacer la question écologique sur une échelle humainement concevable et amener les individus à concevoir leurs impacts sur l’environnement sont ainsi les deux faces d’une même pièce visant à implanter la logique biorégionale en nous. Sale explique très justement la portée de ce double défi à la base du paradigme biorégionale :

Les gens ne polluent pas ni ne détruisent sciemment les systèmes naturels desquels dépendent leur vie et leurs moyens d’existence ; ils n’épuisent pas non plus volontairement une ressource sous leurs pieds et sous leurs yeux s’ils perçoivent qu’elle est précieuse, nécessaire et vitale ; pas davantage qu’ils ne tuent des espèces entières s’ils sont en mesure de voir qu’elles importent dans le fonctionnement de leur écosystème.[19]

La meilleure façon de lutter contre la destruction de l’environnement, contre le réchauffement climatique est d’illustrer matériellement l’impact de ces phénomènes. L’instinct primaire des humains à assurer la survie de notre espèce constitue le plus grand allié du combat écologique. Or, cet instinct est aujourd’hui endormi, assommé sous la montagne d’éléments technicistes qui nous entoure. Devant ce constat, les biorégionalistes défendent la nécessité de faire redescendre sur Terre nos existences en renouant avec une échelle intelligible pour l’être humain. Sans revenir à des perceptions localement ancrées, aucune transformation durable de nos sociétés ne sera possible. Il faut parler concret, montrer le vrai et le réel pour créer un phénomène d’entrainement dans lequel les gens se retrouvent. Pour mobiliser les individus et que nous plongions collectivement dans le monde d’après, il faut faire naître chez chacun et chacune l’idée d’une absolue nécessitée de ce choix. Cette idée de rendre visible ce qui ne l’est que peu aujourd’hui est à merveille expliqué par Sale. Il dit :

La question n’est en aucun cas celle de la morale (…) mais celle de l’échelle. (…) Le seul moyen pour que les gens adoptent un « bon comportement » et agissent de manière responsable, c’est de mettre en évidence le problème concret, et de leur faire comprendre leurs liens directs avec ce problème – et cela ne peut être fait qu’à une échelle limitée. (…). Cela ne peut être fait à l’échelle globale, ni à l’échelle d’un continent, ni même à l’échelle nationale, car l’animal humain étant petit et limité, il n’a la vision que d’une partie du monde, et une compréhension restreinte de comment s’y comporter[20]

Ce passage est sublime tant il décrit la double facette qui forme le biorégionalisme. Le bio est ainsi la partie du projet biorégional défendant l’absolue nécessité de créer une société respectueuse de nos environnements. L’idée est de préserver notre biosphère, biotope et biodiversité. En parallèle, le régionalisme cherche lui à ce que l’humain adopte des comportements vertueux en le plaçant dans une échelle restreinte. Par ce biais, l’idée est de nous permettre de bien concevoir et constater l’impact de nos actions. L’idée de départ du biorégionalisme vise ainsi à intégrer l’humanité dans les « réalités géographiques latentes mais intemporelles »[21] qui constituent l’essence même de nos existences. Une fois cela fait, nous retrouverons notre capacité à percevoir notre impact sur le bio nous entourant. Ainsi, nous pourrons agir rationnellement en faveur de la préservation de l’environnement. Cette logique du local plutôt que du mondial, du limité plutôt que du démesuré chamboule l’organisation de notre société. A ce sujet, Sale esquisse ce que pourrait être la réalité matérielle d’un futur biorégional. Il explique :

Toute région devrait apprendre à s’adapter à ses particularités naturelles, développer l’énergie selon ses ressources disponibles (…), cultiver de la nourriture appropriée à son climat et à ses sols, créer un artisanat et des industries en accord avec ses minerais et minéraux, ses bois et ses cuirs, ses tissus et ses fils. Et au moment où tel matériau ou tel matériel serait absent de la biorégion et introuvable dans les services de recyclage ou dans les déchetteries régionales, chaque biorégion dépendrait en premier lieu de l’inspiration humaine.[22]

La société biorégionale a pour vocation de nous délier collectivement des multiples interdépendances qui régissent aujourd’hui nos vies. Réinsérer nos existences dans un cadre géographique limitée permet de devenir plus résilient et autonome. L’aspiration qui en découle à des modes de vies plus terre à terre et circulaire a également l’avantage de nous amener à prendre du recul sur la technique, à réduire notre dépendance à la logique industrialo-scientifique qui nous guide aujourd’hui. Seule l’échelle locale permet un tel changement systémique, seule une communauté humaine faisant face à une même réalité peut permettre à des individus de bifurquer collectivement dans la même direction.

Bien-sûr, gagner en autonomie amène à perdre un certain nombre de plaisirs capitalistes. Bien-sûr, l’idée de résilience induit la disparition de certains biens de consommation, la fin de certaines logiques productives. Bien sûr, nos modes de vies vont changer et devenir plus « difficiles » sous certains aspects. Mais avant toute chose, ce radical changement sera synonyme de maîtrise et de contrôle. Le sens de chacune de nos actions sera démultiplié et permettra de gagner en richesse sociale là où nous en perdrons en richesse matérielle. L’humain et le vivant avant l’argent, voici l’horizon du biorégionalisme. Citant John Friedmann et Clyde Weaver[23], [24], Sale énonce avec clarté que :

[Le biorégionalisme] tient sa force de l’intérieur, de ses propres ressources, ses propres capacités, ses propres savoirs et découvertes. Il n’attend aucun transfert de pouvoir de pays « donateurs » étrangers. Il ne compte ni sur des transformations miraculeuses ni sur des résultats obtenus sans effort. Il démarre donc dans un développement qui puisse satisfaire les besoins élémentaires tout en en créant de nouveaux.[25]

La perspective d’un monde dénué de toute dépendance est vertigineuse. Pourtant, il s’agit d’une perspective tout à fait possible et réaliste. C’est en tout cas cette dernière qui a prévalu par le passé. Chaque territoire, chaque communauté humaine a en lui les capacités pour développer une société autonome et circulaire. Pour cela, il suffit de comprendre et appréhender ce que peut nous apporter l’environnement qui nous entoure. Tournant le dos aux produits mondialisés qui fleurissent sur les étals de nos supermarchés, le biorégionalisme veut apporter un bien-être collectif en rapport avec ce que peut nous donner chaque territoire. La maxime giscardienne « On n’a pas de pétrole mais on a des idées » devient ici celle du biorégionalisme, le précepte guidant l’avenir de chaque communauté humaine. Se reconnecter à sa terre et user intelligemment de sa force est la recette magique qui assurera un avenir radieux et équilibrée à l’humanité. L’énergie du vivant et de la créativité humaine devient ici la ressource première de nos existences, celle qui rend possible toutes les autres. Etrange et contraire à notre présente conception de l’activité humaine, faire primer la nature sur les autres impératifs humains est pour l’idéal biorégionaliste indispensable afin de faire naître de nouveaux modes de vies vertueux. Car parmi les nombreuses révolutions conceptuelles que propose le biorégionalisme, la plus importante fait de l’Homme un subalterne – parmi d’autres – des règles de la planète Terre.

Références

[1] Mathias Rollot – avant-propos de la traduction français – p.14

[2] Le lancement de la Planet Drum Fondation en 1973 apparaît comme l’acte fondateur du développement intellectuel du biorégionalisme aux Etats-Unis. Impulsé par Peter Berg (créateur de la notion de « biorégion ») et sa femme Judy Goldhaft, cette fondation est – depuis la seconde moitié du XXe siècle – à l’origine de la parution d’une revue et de nombreux ouvrages théoriques et pratiques sur la pensée biorégionale

[3] Essayiste et romancier canadien, Michael Helm a écrit pour diverses de revues critiques nord-américaines, comme Tin House et Brick. Son troisème roman, Cities of Refuge est élu meilleur livre de l’année 2010 par le Globe and Mail et le Now Magazine. Enfin, il est récompensé en 2019 par l’obtention d’une Bourse Guggenheim par la Fondation John-Simon-Guggenheim.

[4] Mathias Rollot – avant-propos de la traduction français – p.22

[5] Partie 1 – Chapitre 1 – p.40

[6] Kirkpatrick Sale – préface traduction française – p.27

[7] Ibid

[8] Partie 1 – Chapitre 1 – p.40

[9] Partie 1 – Chapitre 2 – p.52

[10] Partie 1 – Chapitre 2 – pp.53-54

[11] Lewis Thomas est un scientifique et essayiste américain. Au cours de sa vie, il a exploré dans ses écrits les liens entre science, culture et nature humaine. Utilisant souvent l’étymologie, il s’est évertué à montrer comment les découvertes scientifiques éclairent les structures sociales, l’écologie, et notre compréhension du monde.

[12] Lewis Thomas, New York Times Magazine, 1er avril 1984

[13] Partie 1 – Chapitre 2 – p.53

[14] Partie 1 – Chapitre 2 – p.55

[15] Partie 2 – Chapitre 8 – pp.165-166

[16] Kirkpatrick Sale – préface traduction française – p.28

[17] Partie 2 – Chapitre 4 – pp.75-76

[18] Partie 3 – Chapitre 10 – p.212

[19] Partie 2 – Chapitre 5 – p.89

[20] Partie 2 – Chapitre 5 – p.88

[21] Partie 3 – Chapitre 10 – p.212

[22] Partie 2 – Chapitre 6 – p.113-114

[23] John Friedmann, géographe et urbaniste, est reconnu pour ses travaux sur le développement régional et la planification urbaine. Il explore comment les politiques et les structures économiques influencent l’organisation des villes et le bien-être des populations, mettant en avant l’importance de la participation citoyenne dans la planification.
Clyde Weaver, géographe, s’est spécialisé dans le développement régional et l’urbanisme. Ses recherches portent sur la manière dont les facteurs économiques, sociaux et politiques influencent la structure des régions et des villes, et il s’intéresse particulièrement aux dynamiques de développement régional.

[24] John Friedmann, Clyde Weaver, Territory and Function : The Evolution of Regional Planning, University of California Press, 1979, pp.200-201

[25] Partie 2 – Chapitre 6 – pp.127-128

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