« Le logement est en train de devenir un sujet central » – Entretien avec Audrey Gatian

Remettre l’outil public au service des habitants qui vivent les difficultés les plus fortes, voilà la mission que s’est donnée Audrey Gatian, adjointe au Maire de Marseille chargée de la politique de la ville et des mobilités et présidente de Marseille Habitat. Entretien réalisé par Adrien Félix.
Depuis 2020 et l’arrivée de la gauche au pouvoir à Marseille, vous assurez, parallèlement à votre mandat d’adjointe à la politique de la ville, la présidence de Marseille Habitat, le bailleur social historique de la Ville de Marseille. Quelles raisons vous ont poussé à cet engagement ?

La présidence de Marseille Habitat est complémentaire de ma délégation à la politique de la ville. L’objectif est d’agir pour les Marseillaises et les Marseillais qui ont le plus besoin de nous, qui sont dans des situations de précarité et de fragilité.

C’est traiter de sujets majeurs pour Marseille, les logements sociaux, l’habitat indigne, les copropriétés. C’est également permettre à la justice de faire toute la transparence sur le drame de la rue d’Aubagne.

Marseille Habitat est le seul outil qui reste à la Ville de Marseille, mon engagement c’est de le rendre utile aux Marseillaises et aux Marseillais.

 

Quel bilan en faites-vous cinq ans plus tard, notamment au regard de la mission sociale de Marseille Habitat ?

Marseille Habitat est un bailleur très social et j’ai eu à cœur de relancer cette société d’économie mixte qui n’avait plus vraiment de projets ni de cap avant 2020.

Les sites les plus compliqués ont été identifiés et nous avons travaillé à des réponses sur chacun d’eux avec toujours au centre de nos préoccupations l’amélioration de la qualité de vie des habitantes et des habitants. Nous avons obtenu des changements majeurs sur la Paternelle avec un travail effectué aux côtés de la Préfecture de Police sur le plan de la sécurité. Aujourd’hui la tranquillité est revenue dans le quartier et nous voulons poursuivre cette amélioration avec un programme de rénovation, notamment énergétique des logements. De plus un réaménagement du quartier est aussi à l’étude. En 2020 et sur les premières années les locataires pensaient que rien ne changerait à la Paternelle, et beaucoup à l’époque voulaient partir, aujourd’hui ils ne veulent plus partir et ils ont compris que je n’abandonnerai pas ce quartier et que nous allons poursuivre son amélioration. C’est une très grande satisfaction, la démonstration qu’il n’y a pas de fatalité, ni à la Paternelle, ni ailleurs dans Marseille : on peut changer les choses.

Nous avons aussi des projets, avec l’immeuble rue Bernard du Bois acheté auprès de l’État et en travaux actuellement pour un projet qui s’inscrit dans une continuité de l’occupation temporaire « Coco Velten », avec un CHRS (N.D.L.R. : centre d’hébergement et de réinsertion sociale), une cantine sociale et solidaire, un accueil de jour pour femmes, des espaces polyvalents et des logements sociaux.

À la Capelette, nous démolissons deux petits immeubles excessivement dégradés, anciens immeubles privés que nous avons rachetés, pour construire des logements sociaux de qualité.

 

Dans le cadre de cette mission sociale précisément, vous venez de lancer une offre inédite de « syndic de proximité, social et solidaire », notamment pour accompagner les petites copropriétés en difficulté du centre-ville de Marseille. Quel est le fonctionnement de ce nouveau dispositif et comment s’inscrit-il dans la lutte contre l’habitat indigne ?

Marseille Habitat n’est pas qu’un bailleur social, c’est une société d’économie mixte de logement et d’aménagement. Cela permet ainsi des expérimentations et une souplesse dans l’innovation.

Dans sa mission d’éradication de l’habitat indigne, Marseille Habitat rachète appartement par appartement des immeubles en copropriété privée afin d’en avoir la maitrise foncière totale. Nous intervenons quand l’immeuble est déjà très dégradé et que les travaux nécessaires n’ont pas été réalisés par la copropriété et que la situation s’est empirée. Dans le cadre des États généraux du logement organisés par la Ville de Marseille, l’idée d’un syndic social et solidaire est apparue pour justement éviter cette dégradation et ce mauvais entretien des copropriétés privées. Marseille Habitat connaissant bien la problématique des copropriétés et notamment des immeubles anciens du centre-ville, nous avons décidé de mettre en œuvre ce syndic dont l’utilité nous est apparue évidente.

 

Alors qu’il est devenu de plus en plus difficile de trouver un syndic professionnel, et face à lessor des grands groupes, le syndic social et solidaire pourrait bien être un exemple de « démarchandisation[1] », une idée qui fait son chemin à gauche. Selon vous, ce dispositif pourrait-il être appliqué au-delà de Marseille, à l’échelle locale voire nationale ?

Le mauvais entretien de certains immeubles en copropriété privée est devenu un sujet majeur du centre-ville de Marseille mais cela est aussi présent dans d’autres quartiers. Ce sujet n’est d’ailleurs pas purement marseillais, beaucoup d’autres villes sont également concernées.

Ce mauvais entretien relève d’une défaillance du privé et au final du marché. Souvent les petites copropriétés ont beaucoup de mal à trouver un syndic professionnel pour assurer la gestion de leur immeuble, car le faible nombre de lots rend la gestion moins rentable pour un syndic. Ainsi, pour des questions de rentabilité, il apparait très clairement que le marché n’est pas toujours en capacité de répondre à la demande et aux besoins de ces petites copropriétés.

Aussi, ce type de syndic doit permettre de limiter les interventions dans le cadre de l’habitat indigne pour traiter les dysfonctionnements et désordres constatés dans ces copropriétés à la racine dès qu’ils commencent et avant qu’ils ne s’amplifient et mettent en danger la structure de l’immeuble. L’objectif est en effet d’agir en amont sur un secteur où la logique du marché n’est pas efficiente et tend à aggraver les situations sur ces petits immeubles.

Pour moi, on est totalement dans cette logique de démarchandisation. Apporter des réponses d’intérêt général, pallier les défaillances du marché, et permettre un meilleur entretien et une meilleure conservation de ces immeubles anciens et de meilleures conditions de vie pour leurs occupantes et occupants.

 

Dans quelques mois auront lieu les élections municipales de 2026. Quelle place auront les problématiques urbaines (logement social, état du bâti, habitat indigne) dans le débat politique marseillais ? Et quels grands chantiers identifiez-vous pour la suite ?

Je pense que le logement, au-delà même de Marseille, est en train de devenir un sujet central.

La rotation dans les logements sociaux baisse, la demande augmente, les copropriétés en difficultés se multiplient, je constate chaque jour que la question du logement digne est absolument centrale dans les préoccupations actuelles.

Le parcours résidentiel tel qu’on l’a longtemps conçu : logement social puis logement privé puis accession à la propriété, est en panne.

À Marseille, actuellement plus de 50 000 demandes de logement social sont en attente. On observe d’ailleurs une augmentation des demandes, révélatrice d’une situation qui se tend et d’une précarité et d’un coût de la vie qui ne permettent pas aux populations fragilisées de se loger dignement dans le parc privé.

Dans les différents chantiers nous avons forcément la question du respect de la loi SRU dans les communes en périphérie de Marseille qui ne veulent pas respecter la loi et le seuil imposé de logements sociaux.

Nous avons également ce chantier des copropriétés dégradées longtemps dans l’angle mort des politiques publiques, ce sujet est maintenant traité par les différentes institutions et nous mesurons au fur et à mesure son ampleur.

La question de l’aménagement de l’espace public, des transports et des déchets qui sont des compétences métropolitaines seront nécessairement aussi au cœur des débats.

[1] Voir sur la notion Boris Vallaud : Le Nouveau Populaire.

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