Soigner l’expérience sensible, un projet politique

Nos vies quotidiennes sont traversées de sensations que la politique, trop souvent, ignore. L’échelle municipale pourrait être le cadre propice pour soigner l’expérience sensible des citoyens. C’est l’idée que défend Paul Klotz, haut fonctionnaire, dans un récent rapport publié par la Fondation Jean Jaurès, à travers notamment trente propositions. Il en parle pour le Temps des Ruptures.

L’expérience sensible constitue un angle mort des politiques publiques. Cette notion, souvent jugée imprécise, renvoie à l’ensemble des sensations qui traversent les individus, forgent leurs perceptions et contribuent à structurer leur rapport au monde. La sensation ne relève pas d’un registre naïf ou bucolique. Elle élabore le jugement, oriente les comportements et participe à la formation des préférences collectives. C’est du moins cette approche que défend la doctrine sensualiste, dont nous nous revendiquons, notamment formulée par Étienne Bonnot de Condillac au XVIIIème siècle. Selon lui, les facultés intellectuelles dérivent toujours de l’expérience sensorielle. À l’inverse des doctrines rationalistes qui isolent un « entendement humain » abstrait et théorique comme source autonome de la connaissance, cette perspective rappelle que les conditions matérielles et sensibles de l’existence façonnent les dispositions morales et civiques des individus. 

La politique ne peut, dans ces conditions, se limiter à l’analyse d’agrégats macroéconomiques ou des trajectoires éthérées. La croissance, l’emploi, la productivité ou les émissions de gaz à effet de serre constituent des indicateurs nécessaires, mais insuffisants à la compréhension du monde et des aspirations des citoyens. Une part décisive de la réalité politique se déploie à une échelle plus fine, celle du vécu quotidien. L’épanouissement individuel, la santé mentale, la qualité des relations sociales ou le sentiment d’appartenance à une communauté dépendent directement de l’environnement sensible dans lequel les individus sont immergés. Or cet environnement se dégrade de manière alarmante.

La pollution sonore constitue l’une des manifestations les plus tangibles de cette dégradation. L’Agence européenne pour l’environnement estime qu’elle représente l’une des principales causes de morbidité environnementale en Europe, en contribuant notamment au développement des maladies cardiovasculaires, des troubles du sommeil et des pathologies psychiques. Son coût social est évalué à plusieurs dizaines de milliards d’euros par an. À cette pression sonore s’ajoute la généralisation de l’éclairage artificiel nocturne, qui concerne désormais un quart de la surface terrestre émergée. Cette exposition permanente à la lumière altère les rythmes circadiens, augmente les risques de dépression et affecte les équilibres biologiques, humains comme non humains, en perturbant les cycles de reproduction et de migration des espèces.

À ces formes de brutalisation sensorielle s’ajoute un phénomène d’anesthésie perceptive. Les environnements urbains contemporains tendent à uniformiser les stimuli visuels, en privilégiant des matériaux et des teintes neutres. Plusieurs travaux en psychologie environnementale établissent pourtant que l’exposition à des environnements riches en diversité chromatique et végétale réduit les niveaux de stress et améliore les indicateurs de bien-être. La raréfaction de ces paysages contribue à un appauvrissement de l’expérience quotidienne.

La disparition progressive du contact direct avec le vivant constitue une autre transformation majeure de notre capacité à éprouver le réel. L’urbanisation, l’artificialisation des sols, le dérèglement des saisons, la disparition des oiseaux… tous ces éléments dégradent notre relation à la nature, désormais perçue comme consubstantiellement pauvre. Or, les recherches en psychologie sociale montrent que la sensibilité écologique se construit précisément à partir d’expériences concrètes d’immersion dans la nature. L’absence de ces expériences positives réduit donc la probabilité d’adopter des comportements favorables à la protection des écosystèmes. Cette distance produit également des effets sanitaires et sociaux mesurables. Des études en milieu hospitalier ont ainsi établi que la présence d’éléments naturels visibles depuis les chambres réduisait la durée de convalescence des patients. D’autres recherches montrent que la proximité d’espaces végétalisés diminue les niveaux de violence et favorise les interactions sociales, telles que les salutations ou les échanges informels.

Ces transformations de l’expérience sensible s’inscrivent dans un contexte plus large de transformation de nos rythmes de vie. Le temps de sommeil a diminué de manière significative au cours des dernières décennies, tandis que l’usage intensif des écrans contribue à fragmenter notre attention et à réduire nos capacités cognitives. La sédentarité, croissante à l’échelle de la société, limite les occasions de contact avec l’extérieur et renforce les dynamiques d’isolement social. Les enquêtes sociologiques montrent également qu’une part croissante de la population éprouve un sentiment de solitude, qu’il s’agisse d’une solitude objective ou d’une solitude ressentie. Cette évolution affecte la cohésion sociale.

Voici pour le panorama contemporain de la brutalisation de la vie sensible. Face à ces transformations de l’expérience, nous avons souhaité formuler des propositions concrètes dans le cadre d’un rapport publié à la Fondation Jean-Jaurès et consacré à l’action municipale. La commune constitue en effet l’échelon d’intervention le plus directement en prise avec le vécu quotidien des citoyens. Elle organise les conditions concrètes de l’existence, qu’il s’agisse de l’aménagement des espaces, de la place accordée à la végétation, des rythmes périscolaires ou encore de la régulation des nuisances sensorielles.

Aussi, nous avons divisé nos propositions en six thématiques qui, ensemble, forment un programme pour « soigner l’expérience sensible ». Voici les questions que nous nous sommes posées : comment offrir un temps véritablement émancipateur aux citoyens à l’ère de l’omniprésence des écrans ? Comment leur assurer une sensibilité totale à la nature, tandis qu’il est démontré qu’elle est essentielle aux comportements de protection de l’environnement ? Comment prévenir la solitude et construire la ville du lien ? Comment protéger le sommeil des citoyens ? Comment lutter contre la sédentarité ? Comment garantir à chacun un droit à la beauté ?

Parmi les trente solutions que nous apportons, nous proposons d’en évoquer trois ici.

D’abord, nous souhaitons associer une proposition de bénévolat à chaque interaction entre un citoyen et la mairie, afin de transformer chaque démarche administrative en occasion d’engagement civique. Qu’il s’agisse de renouveler des papiers d’identité, d’inscrire un enfant à une activité ou de solliciter un service municipal, l’agent pourrait proposer au citoyen de rejoindre une initiative associative adaptée à son temps disponible et à ses centres d’intérêt. Cette politique suppose la constitution d’une base de données actualisée des besoins bénévoles du territoire, alimentée en continu par les associations locales et pilotée par l’adjoint en charge de la vie associative. En mettant en relation systématique les citoyens et les structures de solidarité, la commune renforcerait le tissu social et réorienterait une partie du temps libéré vers des activités collectives utiles.

En effet, l’extension apparente du temps libre au cours des dernières décennies n’a pas produit les effets d’émancipation que l’on pouvait en attendre. Entre 1974 et 2010, les Français ont gagné en moyenne dix heures de temps libre hebdomadaire, sous l’effet conjugué de la réduction du temps de travail et de la transformation des structures familiales. Pourtant, ce gain quantitatif ne s’est pas traduit par un enrichissement proportionnel de l’expérience vécue, car ce temps a été en grande partie absorbé par des usages passifs, notamment numériques, qui fragmentent l’attention et affaiblissent les formes d’engagement actif dans la vie sociale.

En second lieu, nous proposons de créer un adjoint municipal spécifiquement chargé du repos, afin d’unifier et de coordonner l’ensemble des politiques locales qui influent sur les conditions de sommeil des habitants. Cette délégation permettrait d’agir simultanément sur la réduction des nuisances sonores nocturnes, la régulation des éclairages intrusifs, la médiation entre établissements nocturnes et riverains, ainsi que la prévention des troubles du sommeil en lien avec les professionnels de santé du territoire. En inscrivant explicitement la protection du repos dans l’organisation municipale, la commune reconnaîtrait le sommeil comme un déterminant essentiel de la santé publique et de l’équilibre social, et se doterait d’un instrument administratif capable d’agir sur les causes matérielles de sa dégradation.

Enfin, nous proposons d’instaurer un dispositif de parrainage citoyen de la plantation d’arbres, afin d’associer directement les habitants à la végétalisation de leur cadre de vie. Chaque volontaire pourrait être lié à un arbre planté dans l’espace public, participer au choix de son essence, suivre sa croissance, contribuer à son entretien ponctuel et signaler son état aux services municipaux. Cette responsabilisation individuelle renforcerait l’appropriation collective des espaces végétalisés et consoliderait le lien sensible entre les citoyens et le vivant. La commune, en organisant les plantations, en sélectionnant les sites et en assurant la coordination administrative, deviendrait l’acteur central de cette politique de réintroduction de la nature dans la ville. 

L’intégralité du rapport « trente propositions pour soigner l’expérience sensible » est disponible sur le site de la Fondation Jean-Jaurès : 

https://www.jean-jaures.org/publication/soigner-lexperience-sensible-trente-propositions-pour-les-elections-municipales-de-2026/

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