« Une démocratie qui ne se défend plus finit par s’habituer à sa propre disparition » – Entretien avec Mathieu Chéret

Dans son dernier livre dans la collection du Temps des Ruptures, « L’IA contre le peuple », Mathieu Chéret signe un récit d’anticipation politique, où l’intelligence artificielle ne se contente plus d’optimiser nos usages numériques, mais restructure en profondeur le débat public, les campagnes électorales et jusqu’à l’idée même de démocratie. À la frontière de l’essai et de la fiction prospective, l’auteur décrit un monde où le pouvoir a glissé vers les algorithmes et ceux qui les contrôlent. Entretien.
Le Temps des Ruptures : L’IA contre le peuple n’est ni tout à fait un essai, ni tout à fait un roman. Pourquoi avoir choisi cette forme hybride ?


Mathieu Chéret : Parce que je crois que nous avons atteint un point où l’essai classique ne suffit plus. Depuis des années, on empile les alertes, les rapports, les tribunes sur les dangers de la désinformation, de la post-vérité, du pouvoir des plateformes. Mais ces diagnostics, aussi justes soient-ils, restent souvent abstraits. Ils décrivent des mécanismes, rarement des vécus. Or ce que produit l’intelligence artificielle sur la démocratie n’est pas seulement d’ordre technique : c’est une transformation profonde de notre rapport au réel et à l’autre, à l’information et au politique. Elle agit à travers des récits fabriqués, hiérarchisés et ajustés en permanence, qui ne cherchent plus à décrire le monde mais à provoquer des réactions. Le récit d’anticipation permet de montrer comment tout cela s’enchaîne concrètement, presque banalement. Il n’y a pas de rupture spectaculaire, pas de coup d’État. Juste une succession de petits glissements : des campagnes et des émotions pilotées par l’IA, des institutions qui continuent de fonctionner mais qui ont perdu la main. J’ai voulu raconter ce moment précis où l’on se rend compte que tout est encore en place, mais que plus rien ne répond. L’histoire racontée n’est pas située dans un futur lointain : c’est un miroir légèrement décalé de notre présent. 


Sommes-nous vraiment rentrés dans l’ère de la démocratie zombie, comme vous l’évoquez dans votre livre ?


La démocratie zombie, c’est une démocratie qui marche encore, mais dont l’âme s’est dissoute. Les élections existent toujours, les débats aussi, les institutions également. Mais le centre de gravité a disparu. Les citoyens ne délibèrent plus réellement ; ils réagissent, guidés avant tout par leurs émotions. On continue d’appeler cela une démocratie parce que les formes sont intactes, mais la substance – le débat éclairé, le temps long de la décision – s’est évaporée. Regardez comment Trump a réussi à contourner les institutions sans jamais les abolir. Il ne supprime pas les élections, il les vide de leur sens. Il ne censure pas frontalement les médias ; il les noie sous un flot continu de provocations, de polémiques et de récits alternatifs. Il ne gouverne pas contre la démocratie, mais à l’intérieur d’elle, en exploitant ses failles. L’intelligence artificielle vient parachever ce mouvement : elle ne force rien, elle optimise. Elle multiplie l’impact des discours, ajuste les récits en temps réel, capte les émotions et les redistribue à très grande échelle. Dans ce contexte, le citoyen croit encore choisir, alors que les conditions mêmes du choix ont été silencieusement préfabriquées. La démocratie ne meurt pas dans un fracas : elle continue de fonctionner, mécaniquement, mais elle tourne à vide. 


Les géants du numérique et certains milliardaires occupent une place centrale dans votre récit. S’agit-il d’un parti pris idéologique assumé ?


Oui, totalement. Il ne s’agit pas de diaboliser la technologie en général, ni même l’intelligence artificielle comme outil. Le cœur du problème réside dans les rapports de pouvoir. Aujourd’hui, une poignée d’acteurs privés contrôle les infrastructures de l’information, de la visibilité et de l’attention. À l’image d’Elon Musk avec X, ils possèdent les plateformes, conçoivent les algorithmes et exploitent les données. Ce sont eux qui décident ce qui circule, ce qui émerge et ce qui disparaît. Or ce pouvoir est colossal, sans précédent, et il échappe largement au contrôle démocratique. Lorsque ce pouvoir s’articule avec des projets politiques autoritaires ou populistes, il devient un accélérateur redoutable de la décomposition démocratique. L’IA politique ne dit pas aux citoyens quoi penser ; elle détermine ce qu’ils verront, dans quel ordre et avec quelle charge émotionnelle. Elle prépare le terrain idéologique plus qu’elle ne dicte une ligne. Ce déplacement est fondamental : le pouvoir ne se situe plus dans le discours, mais dans l’architecture invisible qui conditionne le discours. Par exemple, un algorithme de recommandation qui décide quels contenus apparaissent en tête des fils d’actualité, lesquels sont relégués à la marge et lesquels ne seront jamais visibles exerce, de fait, un pouvoir politique bien supérieur à celui de n’importe quel éditorialiste. 


Le tableau que vous dressez est sombre. Existe-t-il encore des marges de résistance ?


Oui, mais à condition de ne pas se raconter d’histoires ! On ne sortira pas de cette situation avec quelques garde-fous cosmétiques, des chartes éthiques, ou avec des sites web certifiés. La résistance suppose une rupture culturelle et politique. Il faut accepter l’idée que tout ne peut pas être optimisé, que le débat démocratique est par nature lent, conflictuel, imparfait. Reprendre la main, c’est redonner du poids aux mots, au temps long, à la confrontation réelle des idées. Cela passe par les institutions, évidemment, mais aussi par les médias, l’éducation, les collectifs de journalistes, d’enseignants, de chercheurs, et par une reprise de contrôle sur les infrastructures mêmes de l’information. La démocratie ne peut pas dépendre durablement d’architectures techniques conçues pour capter l’attention plutôt que pour éclairer le débat. Nous allons aussi devoir apprendre à débrancher parfois. À recréer des espaces communs où l’on n’est pas réduit à un simple profil. L’IA contre le peuple n’est pas un livre contre l’IA. C’est un livre contre la résignation. Contre l’idée que ce basculement serait inévitable. Rien n’est joué, mais le temps presse — parce qu’une démocratie qui ne se défend plus finit toujours par s’habituer à sa propre disparition. »


L’IA contre le peuple – 120 pages – Editions Le Bord de l’eau

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