Crise de sens et dérive stratégique de la social-démocratie scandinave face à l’extrême-droite. Partie 1 : Le revers électoral danois

Face au progrès de l’extrême droite, les gauches scandinaves ont pour partie choisi de prendre un virage droitier sur la question migratoire. A quel prix, et pour quels résultats ? La défaite historique des sociaux-démocrates danois aux élections municipales d’octobre 2025, avec la perte inédite de Copenhague après plus d’un siècle de gouvernance, leur a permis de mesurer les critiques visant leur politique. Analyse.

La récente actualité autour du Groenland et des pressions effectuées par Donald Trump pour acquérir celui-ci a mis sous les projecteurs médiatiques la Première ministre social-démocrate danoise Mette Frederiksen, présentée comme l’une des figures européennes les plus fermes face aux pressions venues de Washington. L’exposition internationale de celle que l’on surnomme la « Dame de Fer » danoise, en raison d’un style de gouvernement ferme et centralisé rompant avec la tradition consensuelle des sociaux-démocrates nordiques, invite à aller au-delà de la seule lecture diplomatique pour s’intéresser à ce que cette dirigeante incarne avant tout : une cheffe de gouvernement tenante d’une ligne politique intérieure controversée à gauche, en particulier sur les questions migratoires. La défaite historique des sociaux-démocrates danois aux élections municipales d’octobre 2025, avec la perte inédite de Copenhague après plus d’un siècle de gouvernance, leur a permis de mesurer les critiques visant leur Première ministre. La capitale, habituellement ouverte à la diversité, a sanctionné le virage droitier et sécuritaire adopté par le parti et par son gouvernement contre l’immigration face à l’extrême-droite. Alors que ce revers interroge la stratégie social-démocrate danoise, la Suède voisine voit au contraire son parti social-démocrate investir cette même ligne en y trouvant un enseignement stratégique face à la coalition de droite et d’extrême-droite au pouvoir. Les sondages favorables dont le parti social-démocrate suédois bénéficie pour les élections générales de septembre 2026 confortent celui-ci dans son adoption de la ligne danoise, malgré une orientation controversée et en rupture avec les identités traditionnelles de ces deux partis.

1) Une défaite électorale historique

Sortie en 2010, la série danoise Borgen anticipait un gouvernement pour la première fois dirigé par une femme – centriste pour offrir une figure consensuelle à laquelle la plupart des téléspectateurs pouvaient s’identifier – ainsi qu’un parti social-démocrate ayant viré vers des positions hostiles à l’immigration, aux relents xénophobes. Neuf ans plus tard, la victoire de la social-démocrate Mette Frederiksen aux élections générales de 2019 a en partie réalisé cette prédiction. Deuxième femme à diriger un gouvernement au Danemark après la victoire en 2011 de la social-démocrate Helle Thorning-Schmidt et issue d’un parti resté, dans la réalité, relativement ouvert sur les questions migratoires jusqu’à sa déroute de 2015 face au bloc de droite, la nouvelle Première ministre a opéré dès son arrivée au pouvoir un virage droitier sur l’immigration dans un contexte post-crise migratoire et de montée de l’extrême-droite, avant d’être reconduite après les élections anticipées de 2022.

Si Mette Frederiksen s’est maintenue au pouvoir grâce à des compromis acrobatiques – soutenant tantôt des mesures migratoires restrictives votées avec le bloc de droite, tantôt des politiques sociales et écologiques votées avec ses partenaires de gauche –, son parti, rebaptisé « Social-démocratie » en 2016, a subi un revers majeur aux élections municipales d’octobre 2025. Bien que cette défaite était annoncée, elle s’est révélée pire qu’anticipé. Si, en part des suffrages exprimés (23,2%), les sociaux-démocrates se maintiennent en tête à l’échelle nationale, ils reculent de 5,2 points par rapport aux élections municipales de 2021. Surtout, les sociaux-démocrates ont perdu 18 mairies, passant de 44 municipalités dirigées avant les élections de 2025 à seulement 26 désormais, sur un total de 98 communes au sein du pays. Des communes comme Albertslund, Randers, Koge, Fredericia ou encore Frederikshavn, aux mains des sociaux-démocrates depuis des décennies, ont basculé en faveur du bloc de droite. 

Parmi les pertes municipales social-démocrates figure celle de la capitale Copenhague, bastion historique dont ils dirigeaient le conseil municipal depuis 1909 et dont tous les bourgmestres provenaient de leurs rangs depuis la création de cette fonction en 1938. La capitale danoise, cosmopolite et ouverte à l’international, ne s’est en effet plus identifiée à une politique social-démocrate devenue restrictive sur l’immigration. À cette critique nationale se sont additionnés des enjeux locaux, dans une capitale au sein de laquelle la majorité sortante s’est progressivement érodée, entre transferts de compétences municipales hors de la capitale critiqués par les habitants et parachutages de figures nationales aux élections locales au détriment de figures plus implantées. La candidate social-démocrate Pernille Rosenkrantz-Theil, ex-ministre des gouvernements Frederiksen dépourvue de toute expérience municipale, a incarné à elle seule cette critique.

Social-démocratie est ainsi passé à Copenhague d’un score de 17,2% en 2021 à un score de 12,7% en 2025, ce qui s’est caractérisé par un recul de 10 à 8 sièges. Prise dans son ensemble, la coalition menée à Copenhague par les sociaux-démocrates, incluant ses alliés municipaux de centre-gauche du Parti social-libéral danois et de centre-droit des Modérés, totalise 24,7% des suffrages soit 14 sièges sur les 55 du conseil municipal. Elle se classe donc deuxième derrière la coalition gagnante, plus à gauche, composée de la Liste de l’Unité, parti de gauche radicale (22% soit 13 sièges), du Parti populaire socialiste (17,9% soit 10 sièges) et de la plus centriste et libérale Alternative (4,9% soit 2 sièges), totalisant 44,8% des voix et une majorité relative de 25 sièges sur 55. En prenant ces résultats par parti de façon isolée de leurs coalitions, la Liste de l’Unité arrive en tête dans la capitale, suivie de son partenaire le Parti populaire socialiste, puis de Social-démocratie, passé de la deuxième place aux élections municipales copenhagoises de 2021 à la troisième place à celles de 2025 et perdant ce faisant le contrôle de la capitale. Voyant sa candidate exclue des négociations post-électorales, Social-démocratie a assisté impuissant à l’accord scellé par le conseil municipal, investissant la candidate du Parti populaire socialiste Sisse Marie Welling bourgmestre de Copenhague le 1er janvier 2026.

À l’échelle nationale, les électeurs danois ont également sanctionné certaines mesures annoncées par le gouvernement, comme le recul de l’âge de la retraite à 70 ans, une première dans un pays européen, forçant la Première ministre à rétropédaler sur ce projet à la veille des élections en annonçant qu’elle ne toucherait finalement pas à l’âge de départ, aujourd’hui un des plus tardifs d’Europe à 67 ans. Dans le même temps, Mette Frederiksen a multiplié les appels du pied aux électeurs d’extrême-droite, assumant sa ligne dure face à l’immigration en accusant les musulmans de ne pas faire suffisamment d’efforts pour s’intégrer.

Si la déroute municipale de Social-démocratie à l’échelle nationale, consacrée par sa perte historique de Copenhague, interroge la politique menée par Mette Frederiksen notamment sur les questions migratoires, le parti ne projette pour autant en l’état pas de déroger de sa ligne sur ces questions, considérant que sa priorité est de renouer avec des classes populaires danoises pour partie plus enclines à voter pour l’extrême-droite que pour les partis de gauche et que la sociologie de la capitale n’est dès lors pas révélatrice de la sociologie nationale. Copenhague s’est en effet progressivement vidée de son électorat ouvrier, au profit d’une population plus aisée et plus sensible à l’ouverture internationale. Si le chercheur en sciences électorales de l’université danoise d’Aarhus Martin Vinæs Larsen, cité par le média Euractiv (1), explique à cet effet qu’une ligne restrictive sur l’immigration ne peut, dans la capitale, qu’être défavorable aux sociaux-démocrates – lesquels, ajoute-t-il, souffrent aussi d’une mauvaise image sur le climat et sont également perçus comme hostiles aux universités, deux sujets essentiels pour l’électorat copenhagois –, il pointe dans le même temps le fait qu’à choisir entre la capitale et le reste du pays, les sociaux-démocrates seraient tout à fait prêts à effectuer le second choix. Opportuniste ou non, la ligne politique de Mette Frederiksen s’ancre en effet dans un virage politique assumé depuis une décennie et visant à renouer avec un électorat populaire jugé hostile à l’immigration.

2) Le virage migratoire danois 

Pour comprendre ce virage des sociaux-démocrates danois sur la question migratoire, il nous faut remonter une décennie plus tôt, à leur défaite aux élections générales de 2015. Le parti social-démocrate, dont est issue la Première ministre alors sortante Helle  Thorning-Schmidt, se hisse alors en tête avec 26,3% des suffrages, réalisant 1,5% de plus qu’aux élections générales de 2011, mais la coalition du bloc de gauche prise dans son ensemble recule, affectée d’une part par la percée du Parti populaire danois (Dansk Folkeparti, DF), formation d’extrême-droite se hissant à la deuxième place avec 21% – score représentant une progression de presque 9% par rapport à son score des élections générales de 2011 – et d’autre part par des fissures internes s’étant manifestées lors de ses dernières années de gouvernement. Le Parti populaire socialiste, membre de la coalition gouvernementale sous la législature sortante, avait en effet quitté le gouvernement en 2014 pour s’opposer à la politique libérale menée par la Première ministre. Les relations des sociaux-démocrates s’étaient également tendues avec l’Alliance Rouge-Verte de gauche radicale dans ce même contexte, ce qui les avaient conduits à faire voter le budget en s’appuyant sur le Venestre, parti de centre-droit libéral.

Aux sources de ces tensions, la politique libérale menée par la Première ministre depuis 2011. Celle-ci avait en effet adopté une politique fiscale caractérisée par un abaissement de l’impôt sur les sociétés et par un durcissement des conditions d’accès aux allocations chômage. Certaines aides aux étudiants avaient également été supprimées. L’élément qui avait abouti au délitement de la coalition en 2014 avait néanmoins été la vente par le gouvernement d’une partie de l’entreprise publique énergétique Dong Energy à la banque d’investissement américaine Goldman Sachs. Les six ministres du Parti populaire socialiste avaient dès lors quitté le gouvernement et la coalition, qui était déjà minoritaire au parlement, s’était dès lors réduite à deux partis – le parti social-démocrate et le Parti social-libéral – et était donc devenue tributaire du soutien du centre-droit au parlement pour pouvoir gouverner.

Le contexte était également celui de la crise migratoire européenne de 2015, à laquelle le gouvernement avait réagi en délivrant des permis de séjour temporaires d’un an pour les réfugiés provenant de zones de guerre (particulièrement de Syrie) avec pour objectif de rapatrier ces personnes dès que les conditions se seraient améliorées dans leur pays d’origine. Ces permis de séjour ne permettaient de surcroît pas de regroupement familial au Danemark pour les réfugiés qui en faisaient la demande. Le DF avait en tout cas surfé sur ce contexte pour effectuer son bond électoral de 2015, en faisant campagne pour la défense du modèle social danois, et décroché 21,1 % des voix, son meilleur score, ce qui avait abouti à une mise en minorité du bloc de gauche à l’issue des élections générales. La formation d’extrême-droite s’était de surcroît hissée en tête chez les électeurs de la classe ouvrière. La droite revint dès lors pouvoir grâce au soutien du DF. Créée en 1995, cette formation nationaliste, eurosceptique et anti-immigration monnaie depuis 2011 son soutien à la droite en échange de restrictions sur l’immigration et l’asile. Globalement, le bloc de droite est majoritaire à l’issue des élections de 2015, avec 52,3 % des suffrages exprimés, contre 47,7 % au bloc de gauche.

Passant dans l’opposition, les sociaux-démocrates voient Helle Thorning-Schmidt remplacée par Mette Frederiksen à la direction de leur parti dix jours après le scrutin. Mette Frederiksen, traditionnellement estampillée à l’aile gauche social-démocrate, prend acte de sa défaite électorale en reconnaissant avoir trop cédé à ses alliés sociaux-libéraux, mais également en remettant en question la ligne traditionnellement ouverte sur les questions migratoires de son parti. Elle tire en effet des trois années qu’elle a passées à la direction du ministère de l’emploi la leçon que son parti ne pourra regagner une élection qu’en se reconcentrant sur les électeurs traditionnels de son parti, lesquels demanderaient une politique migratoire restrictive au regard des problèmes d’intégration et de la charge que représenterait l’immigration pour le modèle social danois. Cette ligne est empruntée à plusieurs personnalités social-démocrates issues de communes ou quartiers populaires danois, à l’image de Hendrik Sass Larsen. Cet ancien Président des Jeunes sociaux-démocrates danois et président du groupe social-démocrate au Parlement, résidant dans le quartier populaire d’Amagerbro de Copenhague, a été l’inspirateur direct de cette ligne et est à cet effet rapidement devenu conseiller de Mette Frederiksen. 

Une nouvelle génération de députés sociaux-démocrates émerge dans ce sillage de 2015 à 2019 et emboîte le pas à Mette Frederiksen en suivant cette nouvelle ligne. Le journaliste et essayiste danois Lars Olsen, cité par le quotidien français Le Monde, résume la démarche de ces députés en expliquant qu’ils ont passé ces quatre années dans l’opposition à « réfléchir à ce que devait être un parti social-démocrate moderne, capable de faire face aux conflits qui secouent la société actuelle, tout en s’appuyant sur les valeurs historiques du parti » (2). Un certain nombre de ministres du gouvernement actuel de Mette Frederiksen sont issus de cette génération et assument une ligne dure en arguant que leur parti ne fait que s’adapter à l’évolution de la société sur ces problématiques et se reconnecter ce faisant à son électorat traditionnel. Social-Démocratie défend en outre l’idée que l’État-providence universel reste le meilleur instrument qu’ait eu la gauche dans l’Histoire pour atteindre les objectifs d’égalité et de juste redistribution des richesses et des gains de productivité, mais que celui-ci ne peut fonctionner qu’avec une cohésion sociale forte, qui ne peut exister sans justice sociale ni politique migratoire restrictive.

Social-démocratie, après avoir voté dans l’opposition toutes les restrictions migratoires proposées par la droite, retrouve en 2019 le pouvoir à l’issue des élections générales. Le « bloc rouge » obtenant dans son ensemble presque 55% des voix, plus grosse majorité pour le centre-gauche depuis 50 ans, Mette Frederiksen obtient un accord de coalition avec les sociaux-libéraux, le Parti populaire socialiste et la Liste de l’unité, tout en formant un gouvernement exclusivement social-démocrate. Cette composition gouvernementale est avantageuse, puisqu’elle permet à la Première ministre de s’appuyer tantôt sur ses alliés de coalition pour les mesures sociales, tantôt sur le bloc de droite pour les mesures de restrictions migratoires.

La mise en application par Mette Frederiksen de sa ligne migratoire se caractérise par le maintien de la liste des quartiers catégorisés comme « ghettos », établie depuis 2010 par le ministère des transports. Cette liste recense selon cette terminologie les quartiers HLM de plus de 1000 habitants dont au moins 50 % de la population est née à l’étranger ou de parents étrangers, et qui cochent au moins deux critères jugés négatifs en matière de taux de chômage, de nombre de délits, de niveau d’éducation et de revenu des habitants. Fréquemment affinée depuis, y compris par les sociaux-démocrates, la liste s’est vue réformée en mars 2021 par le gouvernement Frederiksen, qui a décidé d’abaisser le seuil autorisé de personnes « non-occidentales » vivant dans ces quartiers de 50% à 30% d’ici 2031. Le gouvernement a justifié cette mesure en déclarant chercher à empêcher l’émergence de « sociétés religieuses et culturelles parallèles » dans les quartiers en difficulté et ambitionne d’atteindre cet objectif en démolissant des logements sociaux et en relogeant ailleurs leurs occupants originaires d’Afrique, d’Asie, du Moyen-Orient ou des Balkans.

Dans le sillage de cette mesure, le gouvernement a également annoncé en 2021 la révocation des permis de résidence de 505 réfugiés syriens originaires de la région de Damas, arguant que l’asile au Danemark est temporaire et que si la protection ne se justifie plus faute de guerres persistantes dans le pays d’origine, les réfugiés doivent repartir. Les sociaux-démocrates considèrent en effet que les réfugiés n’ont plus vocation à s’intégrer au sein de la société danoise mais à repartir une fois la situation tranquillisée dans leur pays d’origine. De même, le gouvernement social-démocrate a durci les règles de naturalisation et établi une impossibilité d’accéder à la citoyenneté danoise pour les étrangers condamnés par la justice.

Les parlementaires ont également renforcé les critères encadrant le regroupement familial et l’accès à la citoyenneté. Ces procédures sont désormais conditionnées à de nombreuses obligations, telles que l’exercice d’une activité professionnelle, la maîtrise linguistique, une connaissance approfondie du pays et la démonstration d’un lien d’attachement au Danemark. La demande de naturalisation n’est désormais possible qu’après neuf années de résidence, contre cinq en France, et son aboutissement intervient, en pratique, près de dix-neuf ans après l’arrivée sur le sol danois.

Enfin, un projet – abandonné depuis – d’externalisation du droit d’asile vers le Rwanda a créé la controverse. Alors que le Danemark avait été le premier pays au monde à ratifier la convention de Genève de 1952 sur les réfugiés (3), le parlement a adopté en juin 2021 une loi permettant au pays d’externaliser les demandes d’asile vers un pays tiers, moyennant rétribution par le Danemark. Le pays s’est appuyé pour ce faire sur une dérogation aux traités européens, appelée « paquet d’Édimbourg », qu’il avait négociée en 1992 après son rejet initial du traité de Maastricht et le mettant en dehors d’une grande partie du régime commun européen de l’asile. Si aucun nouvel accord d’externalisation de l’asile n’a été conclu avec un pays tiers après l’abandon du projet d’accord dano-rwandais, l’adoption de cette loi permettant théoriquement de renvoyer vers un pays tiers les demandeurs d’asile, sans même les admettre sur le territoire danois en cas de réponse favorable, n’en demeure pas moins une question éthique.

3) Un bilan contrasté mais assumé 

En dépit des controverses que peut soulever au sein de la gauche danoise cette ligne de Social-démocratie au plan stratégique comme l’illustre la perte de Copenhague, tout comme au plan idéologique au regard de l’identité historique de la social-démocratie, cette orientation est pleinement assumée par les dirigeants du parti, qui se targuent d’avoir en partie renoué avec les classes populaires blanches jugées acquises à l’extrême-droite depuis leur virage sur la question migratoire.

Les résultats des élections générales de 2019 ont ici été révélateurs : si le score de Social-démocratie a pu paraître décevant compte tenu d’un léger recul par rapport à 2015 avec 25,9 % des voix, le parti a retrouvé la confiance d’une partie de ses électeurs traditionnels, tandis que ceux qui désapprouvaient son virage à droite sur l’immigration ont voté pour les autres formations à gauche. De surcroît, le DF, fort de 21% des suffrages aux élections générales de 2015, a chuté à moins de 9% à celles de 2019. Le responsable social-démocrate Mattias Tesfaye, ancien maçon et fils d’un réfugié éthiopien, devenu ministre de l’Immigration et de l’Intégration en 2019 suite à la victoire du bloc de gauche avant d’être nommé en 2022 ministre de l’Enfance et de l’Éducation, a publié à cet effet en 2017 un essai polémique intitulé Bienvenue Mustafa, 50 ans de politique social-démocrate en matière d’immigration (4). Cet essai propose une rétrospective historique de la politique migratoire social-démocrate, dans laquelle Tesfaye développe l’idée que son parti ne fait désormais rien d’autre qu’appliquer les analyses des maires des banlieues ouest de Copenhague, qui plaidaient déjà dès les années 1980 pour une politique migratoire restrictive contre la droite et les patrons. Ce texte appelant à un virage ferme concernant l’immigration fait désormais référence au sein de la gauche scandinave sur la question migratoire. Tesfaye justifie ses positions en arguant du fait que le système d’asile en Europe serait un échec et le qualifie « [d’]inefficace et [d’]injuste quand on voit des enfants, des femmes et des hommes se noyer en Méditerranée ou être maltraités le long des routes migratoires , tandis que les trafiquants d’êtres humains gagnent des fortunes ». À ses détracteurs pointant le fait qu’il est lui-même un enfant d’immigré, il rétorque qu’il se considère comme « 50 % éthiopien et 100 % danois » et qu’il n’a « jamais eu le besoin de s’intégrer ».

Tirant les leçons de son échec de 2015 suite à la politique libérale menée sous le mandat de Helle Thorning-Schmidt, Social-Démocratie a également pris un certain nombre de mesures sociales et écologiques sous Mette Frederiksen, particulièrement à la faveur du plan de relance opéré lors de la pandémie de covid-19. Un dispositif de préretraite pour les métiers pénibles a ainsi été adopté, tandis que le gouvernement a lancé un vaste plan de décentralisation, une de ses promesses de campagne. Il a également fait inscrire dans la loi la réduction de 70% des émissions de CO2 d’ici à 2030.

Le bilan de cette stratégie est toutefois plus contrasté qu’il n’y paraît, comme le montrent les résultats des élections générales anticipées de 2022, organisées en raison retrait du soutien du Parti social-libéral au gouvernement à la suite de l’affaire des visons : bien que Social-démocratie se hisse à un score de 27,5% des voix, supérieur à son score de 2015, le bloc de gauche pris dans son ensemble recule légèrement et ne conserve sa majorité absolue de sièges que de justesse. De même, si le DF, après s’être effondré aux élections générales de 2019 en effectuant un score presque trois fois inférieur à son score de 2015, connaît une nouvelle hécatombe en ne réunissant plus que 2,5% des voix, l’extrême-droite danoise prise dans son ensemble demeure vivace. Une partie des électeurs du DF de 2015 se sont en effet reportés sur deux nouveaux partis d’extrême-droite, les Démocrates du Danemark (8%) et la Nouvelle Droite (4%), apparus comme neufs face à un DF ayant pâti de plusieurs affaires de corruption. L’extrême-droite prise dans son ensemble réunit ainsi 16,5% des voix et demeure donc conséquente, ce qui indique que le virage migratoire pris par Social-démocratie a moins atténué sa puissance politique que validé ses thèses dans l’opinion publique danoise.

Le nouveau logiciel social-démocrate danois fait néanmoins des émules ailleurs en Scandinavie : le parti social-démocrate suédois voit en effet sa Présidente Magdalena Andersson, proche de Mette Frederiksen, investir ce champ politique. Cheffe de l’opposition suédoise depuis le retour au pouvoir de la droite sous l’égide du Premier ministre Ulf Kristersson, qui gouverne à l’aide d’un accord de coalition inédit incluant le soutien sans participation du parti d’extrême-droite des Démocrates de Suède, Magdalena Andersson a elle aussi amorcé un virage droitier sur les questions migratoires, rompant ce faisant avec une tradition politique social-démocrate suédoise parmi les plus ouvertes à gauche sur l’idée d’accueil de l’étranger au cours du XXe siècle.

On peut néanmoins se demander comment ces partis de la gauche scandinave dite « de gouvernement », pourtant longtemps à l’avant-garde en matière de réformes sociales au cours du XXe siècle malgré leur renoncement précoce à l’idéal révolutionnaire, en sont venus à défendre une ligne aussi hostile à l’immigration. Pour le comprendre, il nous faut effectuer un saut temporel en revenant aux racines de la social-démocratie scandinave et à son émergence dans ces deux pays, jusqu’à la façon dont elle a abordé ses crises politiques et identitaires.

  1. Magnus LUND NIELSEN, « Au Danemark, la ligne dure sur l’immigration fragilise le parti de Mette Frederiksen à Copenhague », Euractiv, 17/11/25, URL : https://euractiv.fr/news/au-danemark-la-ligne-dure-sur-limmigration-fragilise-le-parti-de-mette-frederiksen-a-copenhague/, consulté le 07/02/26
  2. Anne-Françoise HIVERT, « Défense de l’État-providence et rejet de l’immigration : la recette ultra-droitière de la gauche danoise », Le Monde, 25/06/21, URL : https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2021/06/25/defense-de-l-etat-providence-et-rejet-de-l-immigration-la-recette-ultra-droitiere-de-la-gauche-danoise_6085713_4500055.html, consulté le 07/02/26
  3. « Le Danemark brade le droit d’asile », Le Monde, 04/06/21, URL : https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/06/04/le-danemark-brade-le-droit-d-asile_6082848_3232.html, consulté le 07/02/26
  4. Mattias TESFAYE, Velkommen Mustafa: 50 års socialdemokratisk udlændingepolitik (non traduit), Gyldendal, 2017

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