Le dernier ouvrage de David Cayla : déclin et chute du néolibéralisme

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Le dernier ouvrage de David Cayla : déclin et chute du néolibéralisme

Après avoir évoqué les liens entre populisme et néolibéralisme, David Cayla revient dans ce nouvel ouvrage sur la notion de néolibéralisme et notamment sur les conséquences de cette doctrine dans le champ économique en abordant des sujets au cœur de l’actualité (la monnaie, l’inflation, les banques centrales).

Après avoir évoqué les liens entre populisme et néolibéralisme, David Cayla revient dans ce nouvel ouvrage sur la notion de néolibéralisme et notamment sur les conséquences de cette doctrine dans le champ économique en abordant des sujets au cœur de l’actualité (la monnaie, l’inflation, les banques centrales).

L’ouvrage propose tout d’abord une définition de ce qu’est le néolibéralisme. Ce dernier, à la différence du libéralisme, considère que le marché est une institution artificielle, qui permet de définir des prix pour les biens et services. Le marché ne peut survivre sans l’Etat, qui assure son existence et son fonctionnement par la création et le maintien d’un cadre légal spécifique. Du fait de sa fonction de définition des prix, le marché est effectivement une institution en propre(1), imbriquée au système politique et social d’une société donnée. A l’inverse, et selon les représentants du néolibéralisme, sans le marché, il est impossible de rassembler l’ensemble des informations disponibles (objectives comme subjectives) et donc de calculer de manière optimale l’allocation des ressources(2).

Le néolibéralisme repose donc de manière conséquente sur une justification économique. Justification qu’il trouve notamment dans la doctrine monétariste. Le monétarisme est au fondement du fonctionnement des politiques monétaires et des banques centrales, notamment de leur gestion de l’inflation. L’idée centrale de cette théorie économique est que l’inflation est causée par la hausse de la masse monétaire, elle-même augmentée par les crédits accordés par les banques aux entreprises et ménages (taux de crédit qui dépend lui-même des taux d’intérêts directeurs des banques centrales). Pour maintenir l’inflation, il s’agit donc selon les « monétaristes » de jouer sur les crédits accordés par les banques en modifiant le taux d’intérêt directeur. Toujours selon eux, la politique monétaire doit être à la main d’une entité décorrélée du pouvoir politique(3). C’est par ailleurs le mode de fonctionnement actuel de la Banque Centrale Européenne, calquée sur le modèle de la banque centrale allemande.

La théorie monétariste face à la crise des subprimes

Déclin et chute du néolibéralisme évoque par la suite l’histoire économique du XXe siècle (les accords de Bretton-Woods, la convertibilité du dollar en or, les 30 Glorieuses, les accords de la Jamaïque, les chocs pétroliers, etc.) pour mieux mettre en valeur la façon dont le monétarisme est devenu la doctrine majoritaire et le marché l’institution de fixation de l’ensemble des prix des biens, services, marchands ou non-marchands.

Comme le rappelle David Cayla, il s’agit d’un retournement de situation quasi-complet dans la mesure où au sortir de la guerre, l’économie et les prix de certains biens (agricoles, matières premières, etc.) étaient contrôlés par les Etats. Alors que le système était dirigiste en temps de crise, les Etats perdent progressivement le contrôle au profit de la mondialisation financière.

Après être revenu sur le contexte de développement du néolibéralisme, David Cayla, revient sur la façon dont la crise des subprimes a profondément remis en cause la théorie monétariste. Jusqu’en 2008, le mécanisme de titrisation a permis aux banques disposant d’un actif (après octroi d’un crédit) de les revendre à une banque d’affaire. Celle-ci les revendant par la suite à une structure financière. Ainsi, ces actifs se sont vus octroyer une valeur qu’ils n’avaient pas auparavant, et les banques se sont de cette façon débarrassées du risque. La hausse des demandes de ces titres a engendré des comportements anormaux de la part des banques, qui se sont mis à octroyer des crédits (dits « subprimes ») à des ménages à risque.

Une multitude de facteurs ont engendré des défaillances en cascade de ces ménages, alors même que ces actifs avaient été achetés par toutes les banques du monde, sans qu’il soit possible de différencier les « bons » actifs des « mauvais ». Les dettes croisées ont causé une contraction du marché interbancaire, et donc une réduction des crédits octroyés aux ménages et entreprises, propageant ainsi la crise financière au sein de l’économie réelle.

Le sauvetage des banques est alors devenu un objectif à part entière. Pour ce faire, les banques centrales sont allées plus loin dans leurs prérogatives en mettant en œuvre des politiques de quantitative easing(4) : rupture majeure avec la doctrine monétariste. L’extension de ces prérogatives s’est par ailleurs effectuée sans aucun contrôle démocratique en vertu même du principe d’indépendance des banques centrales.

Au travers de la crise des subprimes, c’est toute l’incapacité des marchés à mesurer objectivement et impartialement l’ensemble des informations qui a été mise en lumière.

Finalement, on pourrait penser que la doctrine monétariste ne fait plus foi. Mais David Cayla rappelle à juste titre que tout ceci n’a servi qu’à sauver le système et les marchés, sans transformation majeure : aucune banque n’a été renationalisée, la libre-circulation du capital n’a pas été questionnée, etc.

Proposer des alternatives au néolibéralisme

Des alternatives au néolibéralisme, il en existe (sans pour autant qu’elles soient parfaites et applicables, comme cela est bien expliqué dans l’ouvrage) : David Cayla cite notamment Adai Turner avec sa « monnaie hélicoptère(5) », la théorie « modern monetary theory(6) » portée par Stephanie Kelton (la dette ne serait qu’un jeu d’écriture), etc. Pour autant, la force du néolibéralisme est bien d’avoir pénétré l’ensemble du système et des esprits : ce n’est pas une doctrine isolée mais un maillon de la chaîne. Pour développer des alternatives concrètes, David Cayla le rappelle, il faut penser le rôle du marché en tant qu’institution sociale, repenser globalement le système. 

David Cayla évoque quatre propositions (à découvrir dans son ouvrage) qui composent son agenda pour une économie démocratique. Sans supprimer totalement les marchés qui ont une utilité, il faut selon lui les empêcher de contrôler et gérer l’ensemble des biens essentiels notamment dans une situation d’urgence climatique et de raréfaction des ressources. Leur rôle et périmètre doivent être strictement définis. L’Etat lui, doit pouvoir assurer la gestion des ressources non-marchandes et / ou marchandes vitales pour l’économie du pays.

Avec cet ouvrage, David Cayla aborde de manière pédagogique la question du néolibéralisme au prisme des précédentes crises. Il pose un constat clair : le monétarisme ne permet pas de lutter contre les crises. Il faut non seulement repenser la gestion de la monnaie, mais le système dans son ensemble. Le Temps des Ruptures recommande la lecture de son ouvrage, et l’étude des propositions qui y sont faites, pour quiconque souhaiterait saisir les enjeux économiques du monde actuel.

Références

(1)David Cayla cite notamment Aglietta.

(2)Hayek, Friedmann, etc.

(3) D’autres écoles / doctrines existent au sein du monétarisme : l’école ordolibérale, le free banking de Hayek, etc.

(4) Pratique consistant pour une banque centrale à racheter des actifs financiers détenus par des banques de dépôt.

(5) Il s’agirait de permettre la distribution de la monnaie par les banques centrales directement sur les comptes des ménages et entreprises. Cela permettrait de relancer la demande, sans augmenter la masse monétaire.

(6)Plus d’informations sur la doctrine à retrouver ici : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-journal-de-l-eco/theorie-monetaire-moderne-la-planche-a-billets-pour-tous-7185324

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Annie Colère : rappeler le combat de nos aînées pour l’obtention du droit à l’avortement

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Annie Colère : rappeler le combat de nos aînées pour l’obtention du droit à l’avortement

LTR a visionné le dernier film de Blandine Lenoir, « Annie Colère », au sujet du combat du MLAC en France dans les années 70 pour l’obtention au droit à l’avortement. L’équipe t’en parles.

Alors que le droit à l’avortement est menacé y compris dans les démocraties occidentales (en mai dernier était annulé par la Cour suprême américaine l’arrêt historique Roe vs Wade, permettant ainsi à chaque Etat qui le souhaite de rendre l’avortement illégal) le film Annie Colère de Blandine Lenoir revient sur le combat mené en France par le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (1) dans les années 70, avant l’adoption de la loi Veil en 1974. 

Après son propre avortement, réalisé avec l’aide de femmes du MLAC, et à la mort suite à un avortement clandestin de sa voisine et amie, Annie, interprété par Laure Calamy, décide de rejoindre le MLAC et de mener la lutte.

Annie Colère, est un film très dur, qui montre sans faux semblant des scènes d’avortement utilisant la méthode Karman. Méthode qui, à l’époque, reste moins invasive et bien moins douloureuse que celles utilisées par les femmes sur elles-mêmes ou par les « faiseuses d’anges » : comme l’avortement par l’usage d’aiguilles à tricoter. Film dur de Blandine Lenoir, mais jamais dénué de tendresse : à l’image de la douce voix de Rosemary Standley, qui apaise les femmes lors de leurs avortements en chantant. 

Au-delà d’évoquer le combat pour l’obtention du droit à l’avortement, ce film nous rappelle les violences subies par les femmes lors des avortements clandestins et évoque plus largement le rapport entre corps féminin et médecine. Longtemps (et encore aujourd’hui) de nombreuses femmes ne savent pas comment fonctionne leur corps, ignorance parfois soutenue par le manque de pédagogie du corps médical. Et bien que des progrès aient été réalisés, on constate toujours la persistance de pratiques gynécologiques s’apparentant à des actes de non-respect du corps féminin, voire à des actes de torture. La technique du point du mari en est un exemple flagrant(2).

Annie Colère rappelle également que rien ne peut empêcher une femme d’avorter : elle le fera, au péril de sa propre vie. Le rapport à la maternité, contrairement à ce que beaucoup veulent penser, n’est pas fait que de paillettes, il est ambivalent : la maternité peut aussi, parfois, être subie, non-désirée. L’avortement ou la contraception permettent aux femmes d’avoir le choix de ne pas se retrouver dans des situations de détresse, et de vivre la maternité plus sereinement. Supprimer ou amender le droit à l’avortement, ce n’est pas y mettre fin : c’est condamner de nouveau les femmes, à subir douleurs et violences.  

L’hommage de Blandine Lenoir à toutes ces femmes qui se sont battues pour le droit à l’avortement est poignant. Il nous rappelle toute l’actualité des luttes pour les droits des femmes dans une époque plus conservatrice qu’elle ne veut bien l’admettre, et spécifiquement ici au droit à l’avortement et à la contraception. Voir Annie Colère ne vous laissera pas de marbre.

Références

(1)Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception, association française de loi 1901 créée en 1973.

(2)Méthode consistant après un accouchement en un point de suture supplémentaire sur le périnée, afin de resserrer le diamètre d’entrée du vagin et d’augmenter ainsi le plaisir sexuel du mari lors de rapports sexuels vaginaux.

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La Seine-Saint-Denis comme miroir de la France (par Stéphane Troussel)

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La Seine-Saint-Denis comme miroir de la France (par Stéphane Troussel)

Stéphane Troussel vient de publier aux éditions de l’Aube son premier ouvrage « Seine-Saint-Denis, la République au défi », que l’équipe du Temps des Ruptures a eu l’occasion de lire. Cet ouvrage, sous forme d’entretien avec Madani Cheurfa, est à la fois une autobiographie de Stéphane Troussel (son parcours, son engagement politique), un partage de sa vision du département aujourd’hui, et de ce qu’il imagine pour demain.

Stéphane Troussel vient de publier aux éditions de l’Aube son premier ouvrage « Seine-Saint-Denis, la République au défi », que l’équipe du Temps des Ruptures a eu l’occasion de lire. Cet ouvrage, sous forme d’entretien avec Madani Cheurfa, est à la fois une autobiographie de Stéphane Troussel (son parcours, son engagement politique), un partage de sa vision du département aujourd’hui, et de ce qu’il imagine pour demain.

 « S’engager pour ceux qui n’y croient plus ». Voilà comment commence le premier livre de Stéphane Troussel. Le président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis revient sur son parcours politique : issu de parents communistes, il s’engage dans la voie du socialisme dans les années 1980, par adhésion à la voie tracée par le PS de l’époque, qui lui semble la plus à même de répondre aux enjeux contemporains et aux aspirations populaires. Il raconte ainsi l’histoire d’une gauche porteuse d’un espoir bien réel, qui a fait son succès , et d’une promesse toujours actuelle : celle de nouvelles générations vivant mieux que les anciennes. Le PS, à ce moment précis de son histoire, n’a pas rompu avec les classes populaires. Mais l’espoir a laissé la place à la désillusion au moment du quinquennat de François Hollande. A ce moment précis, selon Stéphane Troussel, le Parti Socialiste a failli à sa mission historique : défendre ceux qui en ont le plus besoin.

Stéphane Troussel évoque par la suite les nombreux défis que doit relever aujourd’hui la gauche pour reconquérir son électorat, dont une partie a basculé vers l’extrême droite, les « fachés pas fachos ». Se réapproprier la valeur travail et valoriser les salaires en est une condition sine qua non selon lui : les classes populaires ne vivent pas dans un monde dont l’horizon plus ou moins proche serait celui de la fin du travail. Fidèle à la doctrine socialiste, le président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis se situe ainsi sans ambiguïté dans le camp du travail. Une autre tâche d’ampleur attend également la gauche selon lui : revendiquer haut et fort son attachement à l’universalisme républicain, c’est-à-dire, selon lui, concrétiser la devise « Liberté, Egalité, Fraternité » partout sur le territoire national. Des développements supplémentaires sur ce point auraient néanmoins été intéressants pour le lecteur.

Plus loin dans l’ouvrage, Stéphane Troussel aborde un ensemble de thématiques, sous le prisme de la situation en Seine-Saint-Denis : désengagement de l’Etat central dans le département, croissance démographique, transformation industrielle, etc.. La Seine-Saint-Denis est un territoire en constante transition, un territoire historique d’immigration, un ancien bassin d’industrie désormais devenu « attractif » pour nombre d’entreprises.  

Mais un constat plus alarmant arrive : 28,6% de la population du département vit sous le seuil de pauvreté, contre 14,7% au niveau national, ce qui en fait le département le plus pauvre de France. Ce territoire est ainsi surexposé à de nombreuses difficultés, conséquence logique du désengagement de l’Etat : inégalités de richesses importantes, problèmes d’accès au logement (avec une hétérogénéité de la répartition du logement social sur le territoire du département), fermeture de services publics,  déserts médicaux, nombre de bénéficiaires du RSA en constante hausse, etc. Le constat est sans appel, le remède bien connu : la République doit s’incarner dans tous les territoires, notamment en Seine-Saint-Denis.

Stéphane Troussel évoque finalement ses ambitions face à l’ensemble de ces défis : l’école publique doit redevenir un ascenseur social, permettre une mixité réelle ; l’écologie doit être résolument populaire, et non punitive, surtout dans un département comme la Seine-Saint-Denis. Le président du conseil départemental évoque également les projets en cours : la candidature de Saint-Denis comme capitale européenne de la culture en 2028, l’expérimentation de la renationalisation du RSA. De belles perspectives qui doivent donc se traduire par des effets concrets.

Mais des motifs de réjouissance attendent également ce territoire : les Jeux Olympiques 2024, le Grand Paris Express, l’installation du CHU Grand-Paris Nord, l’installation de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) à Saint-Ouen ou encore du Ministère de l’Intérieur et des Outre-mer à Saint-Denis, etc. Autant d’évènements aux conséquences majeures pour le territoire, synonymes de plus d’emplois, plus de transports, de nouvelles infrastructures sportives si tant est que le département ne soit plus appréhendé comme une simple zone à traverser.

Ainsi, cet ouvrage est un bel hommage à ce territoire, qui démonte les idées-reçues et les mauvais clichés de ceux qui ne voient dans la Seine-Saint-Denis qu’une « zone de non-droit »  . C’est l’inverse que donne à voir Stéphane Troussel : la Seine-Saint-Denis est un territoire en mouvement, représentatif de la société française, de sa diversité, de ses difficultés et ambivalences et finalement des défis qui l’attendent.

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Chronos, l’Occident aux prises avec le temps

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Recension de l'ouvrage de François Hartog
Presque vingt ans après l’ouvrage « régimes d’historicité, présentisme et expérience du temps » qui a fait date, François Hartog publie en 2020, alors que le monde retient son souffle et que le temps est suspendu à cause de la pandémie, un ouvrage qui poursuit et approfondit ses recherches sur le temps et les sociétés humaines. Pour Le Temps des Ruptures, Paul-Henry Schiepan revient sur cette étude captivante et érudite, « Chronos, l’Occident aux prises avec le temps »

Disons-le franchement, l’ouvrage de François Hartog, Chronos, l’Occident aux prises avec le Temps (Gallimard, 24,5 euros), paru en 2020 n’a pas eu un retentissement suffisant. Rappelons que l’auteur, historien, est l’inventeur du concept de régime d’historicité conçu pour mieux saisir les diverses manières dont les sociétés humaines articulent ensemble passé, présent et futur afin de doter le temps qui passe d’une cohérence narrative. L’ouvrage Régime d’historicité : présentisme et expériences du temps, paru en 2003, a fait date et bercé les cours de sciences politiques, de philosophie et d’histoire de plusieurs générations d’étudiants.

Chronos, l’Occident aux prises avec le Temps, s’inscrit dans le droit fil de ce maître ouvrage. L’auteur continue son investigation sur le temps dans ce qui relève ici d’une monographie centrée sur notre civilisation depuis ses origines grecques. C’est peu dire que cet ouvrage historique, d’une érudition impressionnante, se place sans le dire tout à fait sous le patronage de Paul Ricœur, l’auteur du monumental Temps et récit qui étudie justement notre usage du récit pour habiter le temps qui passe, le temps des hommes et le temps de l’histoire et ainsi surmonter l’inéluctabilité d’un Chronos implacable.

Pour réaliser sa monographie, François Hartog s’appuie sur trois concepts essentiels, tous trois hérités de la Grèce : Chronos, Kairos et Krisis. Chronos n’est autre que le temps que connaît la physique, le temps qui se dit selon le mouvement pour reprendre l’ancienne formule aristotélicienne. C’est le temps du cosmos, ce temps qui se confond presque avec l’éternité et qui pèse de tout son poids sur nos épaules de mortels. C’est justement pour ramener ce temps à hauteur d’homme que les concepts de Kairos et de Krisis sont mobilisés. Le premier désigne le temps opportun, le momentum, l’occasion à saisir, c’est Kairos qui dynamise le temps linéaire de Chronos. Le second nous est plus familier, c’est l’évènement à proprement parler, le temps des ruptures ou la rupture dans le temps et dont le champ lexical très contemporain de la crise est un lointain héritier.

Armé de ces trois concepts structurants, l’auteur entreprend une étude historique approfondie depuis l’antiquité tardive jusqu’à notre époque pour y repérer les indices d’une évolution de notre appréhension du temps, qu’il retranscrit ensuite dans les termes du trio que forment Chronos, Kairos, Krisis.

Une part importante du livre est ainsi dédiée à l’histoire du temps chrétien. De cette lente maturation qui s’étend des pères de l’Église à l’humanisme renaissant et qui, pour reprendre la formule de l’auteur, enserre le présent entre le temps de la fin (Kairos) et la fin des temps (Krisis), jusqu’au présentisme de notre époque contemporaine où le règne du simultané propre au numérique dissout un futur que la fin des idéologies avait déjà privé d’horizon.

Cette étude érudite éclaire la dette de notre civilisation envers la chrétienté qui a façonné notre expérience individuelle et collective du temps, à un point tel que les grandes pensées de la modernité apparaissent sous cet éclairage comme les reformulations successives d’une apocalypse toujours annoncée et toujours retardée.

Mais c’est bien la dernière partie consacrée au concept d’anthropocène qui donne à l’ouvrage sa portée contemporaine. Fruit d’une interpénétration, celle du temps des hommes, du temps de la nature et du temps du monde, d’un agencement inédit entre Chronos, Kairos et Krisis, l’anthropocène, ainsi définie, apparait pour ce qu’elle est : une ère de bouleversements sans précédents qui nous impose en conséquence, pour continuer d’appréhender et d’habiter le monde, de redessiner des perspectives temporelles pour nos sociétés.

Se tenant à égale distance des techno-prophètes et des curés de l’apocalypse climatique qui chantent en chœur la fin du monde des hommes, François Hartog nous indique une voie, celle d’une humanité passant de l’adolescence à l’âge adulte et capable d’assumer tant sa dette que sa responsabilité vis-à-vis de la nature et des générations futures. Loin d’imposer ses vues, il nous indique bien plutôt des auteurs sur lesquels nous appuyer, parmi lesquels figurent Hans Jonas, Gunther Anders ou, plus proche de nous, Bruno Latour.

Cette réflexion sur notre expérience du temps s’achève d’ailleurs prophétiquement par un post-scriptum de l’auteur daté d’avril 2020, à l’heure où l’humanité confinée faisait une double expérience inédite, celle de la suspension du temps humain percutée par l’hyper-connectivité de nos sociétés qui, même physiquement arrêtées, ont continué de fonctionner dans le cyberespace.

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Le Tigre et le président, récit d’un perdant magnifique

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Le Tigre et le président est un film de Jean-Marc Peyrefitte en salles le 7 septembre 2022 retraçant le court mandat de Paul Deschanel, président de la République française de janvier à septembre 1920. Alternant les points de vue, celui de Deschanel et celui de Clemenceau, il réhabilite un homme qu’on a oublié ou qu’on se remémore avec amusement. Le Temps des Ruptures a aimé, Mathilde Nutarelli vous en parle.

Très peu connaissent Paul Deschanel, et ceux pour qui c’est le cas s’en rappellent sûrement pour une sotte histoire de train. Pourtant, Paul Deschanel a été Président de la République et est aujourd’hui le héros du film réalisé par Jean-Marc Peyrefitte, avec rien de moins que Jacques Gamblin pour l’interpréter.

Deschanel est président de la République française de janvier à septembre 1920. Prenant tout le monde par surprise, il bat Clemenceau, le tigre, le « Père de la Victoire » de la Première Guerre mondiale. De son court mandat, l’opinion se rappelle uniquement un fait divers pour le moins saugrenu : une nuit du mois de mai 1920, alors qu’il se trouve dans un train, en déplacement présidentiel, Deschanel tombe par la fenêtre et se retrouve en pyjama sur les rails. Cette anecdote singulière a fait couler beaucoup d’encre depuis, et entrer Paul Deschanel dans l’Histoire. C’est d’ailleurs comme cela que démarre le film de Jean-Marc Peyrefitte.

En alternant les points de vue, Le Tigre et le président revient sur le mandat présidentiel hors du commun de Paul Deschanel. Entouré d’André Dussollier dans le rôle de Clemenceau, Jacques Gamblin interprète à la perfection le rôle d’un président de la République idéaliste, épris de démocratie et d’idées progressistes, qui se laisse complètement submerger par la rédaction d’un discours, qu’il veut historique. Peyrefitte signe ici un film au rythme agréable, à la bande-son soigneusement composée et à l’ambiance maîtrisée. L’incarnation du Clemenceau bougon par Dussollier est un régal et le maladroit magnifique de Gamblin est irrésistible.

Si un reproche peut être fait au film, il concerne l’exactitude historique. Deschanel y est présenté comme un idéaliste un peu béat, qui patauge dans sa nouvelle fonction présidentielle. Or, Deschanel avait déjà été deux fois président de la Chambre des députés avant de devenir président, c’était un homme politique bien institué et expérimenté. Mais il est vrai qu’un biopic strictement factuel sur ces quelques mois de mandat aurait été bien plus rébarbatif.

Ce film, qui dépeint des faits produits il y a plus de cent ans, parvient à faire écho à nos débats actuels. Paul Deschanel y est présenté en fervent défenseur de l’abolition de la peine de mort, en faveur du droit de vote des femmes. Il cherche, tout au long du film, à aller au contact des Français qu’il gouverne et rivalise de modernité pour les connaître et se faire connaître d’eux. A travers le Deschanel de 1920, s’expriment les débats actuels concernant la proximité entre le président et le reste des Français, le fossé entre les ors de l’Elysée et le quotidien des gardes-barrière de province.

Si Le Tigre et le président n’est pas un compte-rendu historique des quelques mois de la présidence de Deschanel, il permet à Jacques Gamblin d’incarner un perdant magnifique avec brio, et de nous faire découvrir un homme oublié, tombé en disgrâce, pour lui rendre un peu de sa superbe.

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Pionnières : une exposition pour découvrir les femmes artistes méconnues des années 20

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Pionnières : une exposition pour découvrir les femmes artistes méconnues des années 20

Jusqu’au 10 juillet 2022, le musée du Luxembourg met en lumière des femmes artistes du début du XXe siècle, restées injustement dans l’ombre en raison de leur genre.

Jusqu’au 10 juillet 2022, le musée du Luxembourg met en lumière des femmes artistes du début du XXe siècle, restées injustement dans l’ombre en raison de leur genre.

Débutant par la production artistique ayant court pendant la Première Guerre Mondiale, l’exposition surligne le rôle des femmes pendant le conflit, leur implication dans les usines en remplacement des hommes, mais aussi l’écho de l’événement jusque dans le monde de l’art. Ici aussi les femmes remplacent souvent les hommes, et l’art est influencé par l’esthétique de la machine de Fernand Léger, fondateur de l’Académie moderne. On peut par exemple citer les oeuvres de Franciska Clausen, telle que Composition Mécanique, qui s’inspirent directement de cette esthétique.

Au-delà de la simple mise en valeur des productions faites par des femmes, l’exposition pose la question des conditions matérielles qui les rendent possibles. Et au fil des œuvres, des réflexions émergent sur la combinaison du travail « productif » (ici artistique) et « domestique » lié à l’éducation des enfants et aux tâches du foyer.

Emerge également des réflexions sur la sexualité et le genre. Les artistes femmes, au travers de la peinture, de la littérature ou encore de la production audiovisuelle remettent en cause les codes établis et dérangent le spectateur jusque dans son identité. Il en va ainsi de Marlow Moss ou d’Anton Prinner qui, au gré de leurs œuvres comme Composition Yellow, Black and White (1949) ou encore les sculptures Women with braided hair, jouent des ambivalences qui traversent les figures masculines et féminines. Au-même titre que certaines œuvres de l’exposition, directement inspirées des Deux amis (tableau de Tamara Lempicka et expression caractérisant à l’époque les relations sexuelles entre deux femmes) rompent le cadre des relations hétérosexuelles et donne toutes leurs places aux amours lesbien et homosexuel.

La représentation du corps féminin dans le monde de l’art connaît également des bouleversements dans ces années d’entre-deux guerres, comme le montre avec puissance Nu cubiste, tableau de Mela Muter. Comme son nom l’indique, l’œuvre puise dans le répertoire cubiste pour mieux représenter le corps nu d’une femme qui, placée face aux spectateurs, écarte les jambes et laisse entrevoir ce qui auparavant devait rester caché.

Si l’exposition s’avère malheureusement un peu courte, elle est fortement recommandée par La Rédaction.  

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Décryptage : Connemara, le dernier roman de Nicolas Mathieu

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Après le succès de Nos enfants après eux, Nicolas Mathieu retrouve la France « périphérique ». Avec Connemara, c’est à travers la vie de deux personnages, entre passé et présent : Hélène et Christophe, deux anciens camarades de classe ayant grandi dans la même bourgade, mais séparés par un avenir bien différent.

Après le succès de Nos enfants après eux, Nicolas Mathieu retrouve la France « périphérique ». Avec Connemara, c’est à travers la vie de deux personnages, entre passé et présent : Hélène et Christophe, deux anciens camarades de classe ayant grandi dans la même bourgade, mais séparés par un avenir bien différent.

Leur histoire d’amour sonne comme une revanche sociale : Hélène, invisible aux yeux des autres pendant sa jeunesse, intello de service, est mue par le désir de se venger de cette enfance fade. Christophe, sportif populaire pendant ses années lycée, est lui très vite esseulé par une vie qu’il imaginait moins monotone.

Hélène est un personnage ambivalent : il est facile de l’aimer quand on pense aux épreuves professionnelles traversées, au traitement qui lui est réservé tout au long du roman. Burn out après un passage dans un grand cabinet parisien. Sexisme ordinaire et humiliation dans son nouveau cabinet. Impuissance face aux comportements arrivistes des personnes qui l’entourent. Le tout étant parfaitement incarné par la figure de l’associé du cabinet (son supérieur hiérarchique) dont l’unique obsession se révèle être la somme d’argent opportunément apportée à l’entreprise par une réforme des régions (le roman se passe en 2017) incomprise de tous, et surtout des premiers concernés : les fonctionnaires. 

Ces épisodes ne sont pas sans rappeler la question des transfuges de classe.

Il est également si facile de la détester : le mépris (souvent de classe) dont elle fait preuve envers celles et ceux qui croisent sa route suscite facilement l’indignation chez le lecteur. Mépris d’abord envers Christophe. Mépris ensuite envers ses parents, rapidement désemparé par la réussite scolaire et professionnelle de leur fille. Ce couple, à l’image de la classe (populaire) à laquelle il appartient, tente tant bien que mal de se féliciter d’un parcours qu’il ne comprend pas. Un passage du livre illustre parfaitement les sentiments ambivalents des parents d’Hélène à l’égard de son parcours : la fierté face à sa réussite, mais la peur de la voir partir et devenir une inconnue : « elle pense petite idiote, mon cœur, grande saucisse, ma chérie, pour qui tu te prends, ne t’en vas pas ». Ces épisodes du livre ne sont pas sans rappeler la question des transfuges de classe. 

Nicolas Mathieu nous met face à une question que beaucoup se sont posée : rester ou partir ?

Détestable, Hélène l’est également lorsqu’elle rejette tout ce qui a trait à son origine sociale pour mieux idéaliser celle de son amie d’enfance : Charlotte Brassard, dont elle trouve la vie idyllique et la famille merveilleuse.

Hélène est celle qui a réussi. Belle maison, études prestigieuses, femme active, mère de deux enfants, mari respectable et fortuné, belles voitures, etc.… pour autant, cette femme fait face aux mêmes écueils que la plupart des familles (tous milieux sociaux confondus) : la réussite de son mari prime sur la sienne, engendrant des rapports inégaux au sein du couple quant à l’éducation des enfants et au travail domestique.

Christophe lui, est celui qui est resté. L’autre qui n’a pas su ou pas voulu s’extraire de sa condition. Rester, c’était un choix naturel. Contrairement à Hélène qui a passé son enfance à tout mettre en œuvre pour s’en aller, lui, n’avait rien à aller chercher ailleurs. Son statut de sportif populaire au lycée lui donnait l’assurance d’un avenir agréable. C’est ce rêve de gosse, celui de devenir sportif de haut niveau, qui la peut être amené à ne jamais envisager de partir. Ce rêve, il s’y raccroche sans relâche ce qui peut parfois paraître désespéré : il lui rappelle son statut social d’antan au sein de la commune.

Entre Hélène et Christophe, un trouble perdure. Bien qu’ayant tous les deux grandi dans la petite ville de Cornécourt, plus grand-chose ne les rattache l’un à l’autre. Si ce n’est finalement la volonté d’Hélène d’affirmer sa domination sur tout ce qui l’entoure, et en premier lieu sur Christophe. Bien sûr, Hélène se laisse parfois attendrir par l’ancien sportif, s’attache à lui. Mais ce n’est jamais que pour un temps bien court. Elle ne se satisfait pas d’un homme qu’elle ne trouve pas, socialement, à sa hauteur. Cette sensation atteint son apogée lors d’une scène finale du livre, le mariage du couple d’amis de Christophe.

Tout au long du roman, Nicolas Mathieu nous invite à remettre en question notre propre vision de la réussite au regard de la vie de ces deux personnes. La réussite, Hélène et Christophe l’appréhende d’une manière différente. Il nous met face à une question que beaucoup se sont posée : rester ou partir ? Un roman qui mérite assurément le détour.

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Le Grand récit, introduction à l’histoire de notre temps, de Johann Chapoutot

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Le Grand récit, introduction à l’histoire de notre temps, de Johann Chapoutot

Histoire / philosophie
Un ouvrage érudit sans être jamais pesant, qui creuse son sujet en profondeur tout en restant accessible. Un essai d’une grande actualité sur la désagrégation des grands récits qui caractérise la « condition postmoderne ». Une réflexion qui porte enfin sur la question du sens dans l’histoire de l’humanité, mais aussi sur l’essence même du travail de l’historien : raconter le temps.

L’historien, chercheur en histoire contemporaine et professeur à la Sorbonne université, Johann Chapoutot, spécialiste du IIIe Reich et auteur notamment de La révolution culturelle nazie (Gallimard, NRF, 2017) et de La loi du sang, penser et agir en nazi (Gallimard, NRF, 2014), publie aux PUF son dernier ouvrage : Le Grand récit, introduction à l’histoire de notre temps (PUF, 2021). Ouvrage lumineux, foisonnant de références littéraires et philosophiques, il est aussi singulier par son objet : les grands récits qui ont structuré les représentations du temps et du monde en Occident. Véritable histoire des philosophies de l’histoire, de Saint Augustin à Lyotard en passant par Hegel et son avatar marxiste, c’est aussi un ouvrage à plusieurs niveaux de lecture, ce qui fait là sa richesse.

Un premier niveau tout d’abord, celui de l’historien universitaire, du professeur, qui se livre à un exercice difficile mais bien mené en donnant un cours d’histoire des idées et prend le temps d’expliquer, sans dénaturer, ce qui est complexe.

Un second niveau, qui tisse un lien entre destin personnel et destinée collective, et culmine dans cette phrase empruntée par l’auteur à Marc Bloch dans Apologie pour l’histoire : « l’histoire est la science des hommes dans le temps ». Elle n’est donc pas cette discipline que l’on chargerait de traquer la raison dans l’histoire de l’humanité ou bien une quelconque loi de nécessité régissant les sociétés humaines comme la physique et la biologie ont la charge d’identifier les lois de la nature. Elle est au contraire la discipline qui étudie cet être condamné au sens qu’est l’homme, condamné à donner du sens au temps vécu, à son histoire. Telle est la finalité même du récit : donner du sens à l’existence d’hommes voués à la mort. Cette histoire du sens, ou plutôt des sens, n’est finalement rien d’autre qu’une histoire de la liberté humaine dans le monde.

Enfin, le troisième niveau de lecture, celui du chercheur en histoire, est une tentative de réponse à cette question posée en filigrane de l’ouvrage : qu’est-ce finalement qu’écrire l’histoire ? La réflexion sur ce qu’est une narration, sur le pouvoir de la langue, traverse et finalement structure l’essai jusqu’à en constituer le fondement. Les quelques références au maître ouvrage de Paul Ricoeur (Temps et récit, tomes 1, 2 et 3) sont autant d’indices de la prégnance de la pensée du philosophe sur celle de l’auteur. Ce dernier ne cesse de creuser pour comprendre – comprendre toujours, plutôt qu’expliquer – le pouvoir créatif du récit, ce pouvoir immense qu’a la langue de façonner le réel.

Un essai qui nous éloigne des controverses stériles entre philosophie et histoire et qui, tout en restant fidèle à l’objet d’étude qu’il se donne, nous emmène respirer plus haut. Un essai dont on sort non seulement plus instruit, mais qui donne aussi matière à ruminer bien au-delà de la dernière page.

Le Grand récit, introduction à l’histoire de notre temps, de Johann Chapoutot (PUF, 2021, 15€)

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